C'est le capitaine Grant qu'on désignait ainsi
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sollicita le roi d'envoyer au Karagoué une armée de Vouaganda pour opérer contre Rogéro, le frère dont nous avons raconté la révolte. Cette demande fut repoussée, sous prétexte que toutes les troupes disponibles étaient en campagne, jusqu'à nouvel ordre.
Pour maintenir la bonne volonté du roi et sceller en quelque sorte le contrat passé entre nous, je lui portai le soir même une carabine Lancaster, avec des munitions de chasse et le fauteuil qu'il m'avait déjà demandé tant de fois : mais je ne pus lui remettre ces présents d'adieu, vu qu'il était sorti avec ses frères pour aller tirer quelque gibier.
k juillet. — Nous sommes retournés ensemble au palais, Grant et moi, pour offrir à Mtésa les objets mentionnés plus haut, et le remercier en même temps du service qu'il nous a rendu en nous ouvrant les routes de rOunyoro. Après m'étre excusé de lui offrir un cadeau si insuffisant, je lui manifestai l'espoir de lui envoyer par Petherick, une fois parvenus au Gani, tout ce qu'il pouvait désirer. Je me donnai le plaisir d'ajouter que la poudre et le plomb, mis tout exprès en réserve pour lui être offerts dans cette circonstance solennelle, nous avaient par malheur été dérobés, et j'insistai sur les regrets que nous laissait un pareil larcin. Le roi, dont le regard restait fixé sur l'auteur probable du vol, — le page en chef, tant de fois porteur de messages intéressés, — finit par détourner adroitement l'entretien en me demandant € combien de vaches et de femmes je voulais emmener? » il avait en même temps levé la main, et, les doigts écartés, m'engageait à compter par centaines les têtes qu'il me fallait. Je lui répondis que cinq vaches et autant de chèvres nous suffiraient amplement, car je ne voulais pas surcharger nos bateaux, à partir de la crique Murchison. Quant aux femmes, je les refusai, en alléguant des motifs qui devaient lui paraître plausibles.» En revanche, ajoutai-je, le roi m'obligerait fort s'il voulait pourvoir chacun de mes gens d'une pièce de drap d'écorce (mbougou) et donner une petite défense d'éléphant à chacun des porteurs vouanyamouézi, qui me demandaient à s'en retourner chez eux. Ils étaient au nombre de neuf. »
Tout ceci fut accordé sans la moindre hésitation, après quoi, se tournant de mon côté : « Il est donc bien vrai, Bana, me dit le roi, que vous désirez vous en aller?
— Certainement, répondis-je, car voici quatre ans, et plus, que je ne suis rentré chez moi (je comptais une année par cinq mois, ainsi que cela se pratique dans l'Ouganda).
— Et vous persistez à me refuser des stimulants?
— Impossible, à cet égard, de satisfaire Voire Majesté.
— Il faudra donc m'en envoyer du Gani. A défaut d'autres, j'accepterai de Teau-de-vie. Cette boisson-là fait dormir et donne des forces. »
Nous allâmes ensuite chez la reine pour lui faire nos adieux, mais nous ne fûmes pas admis auprès d'elle.
De retour chez moi, je trouvai la moitié de mes gens en état de révolte. Ils étaient allés réclamer, pour leur propre compte, le bétail et les femmes que j'avais cru devoir refuser : — « Si le Bana peut s'en passer, disaient-ils, nous ne devons pas, nous, en être frustrés, après avoir supporté dans le pays toutes sortes de privations, affamés la plupart du temps, et battus pour notre peine quand nous voulions nous procurer de quoi manger. Nous ne servirons plus sous les ordres du Bana; puisqu'il marche au nord , nous retournerons dans le Karagoué ou dans l'Ounyanyembé.... » Bombay leur répliquait, cependant, que jamais de leur vie ils n'avaient joui d'un meilleur régime que celui de l'Ouganda, énumérant les cinquante ou soixante vaches que nous avions tuées, le pombé, les bananes dont ils ne manquaient jamais quand ils voulaient se donner la peine de fourrager. En regard des coups de bâton qu'ils avaient çà et là reçus, il faisait figurer les femmes obtenues à titre de compensation ; si bien que le Bana devait regretter, disait-il, tant de démarches faites auprès du roi pour leur procurer des aliments, et leur assurer ainsi un privilège refusé à tous les autres visiteurs, d'autant qu'ils n'en avaient pas tiré parti, comme ils l'auraient dû, pour mettre en relief les inconvénients du système de pillage pratiqué dans l'Ouganda.
5 juillet, — Nouvelle visite au roi, qui me réitère ses propositions, et semble me voir avec un certain regret persister dans mes refus. Budja intervient, assurant « que je ne connais pas le pays où je m'engage, et que, parmi ces jungles où sévit la famine, j'aurai à regretter de ne pas m'étre assuré les subsistances nécessaires. » Là-dessus, le roi donne ordre qu'on mette à ma disposition soixante vaches, quatorze chèvres, dix charges de
beurre, une de café, une de tabac, et cent pièces de mbougou pour habiller mes hommes.
Cette générosité inouïe provoque un moment de silence, et K'yengo se hâte d'en profiter pour offrir au roi quelques talismans dont il préconise les vertus merveilleuses. Viaroungi pérore ensuite en faveur de mes mutins, jusqu'au moment où je lui coupe la parole en lui reprochant de mettre son nez dans des affaires où il n'a rien à voir. Le récit des faits, que je replace sous leur vrai jour, me donne gain de cause auprès du roi : — « S'ils abandonnent le Bana, dit Sa Majesté, par quel chemin comptent-ils s'en aller? » Maoula est chargé d'accompagner Rosaro dans le Karagoué, pour y prendre la poudre et les autres objets que j'ai promis hier à Mtésa; Viaroungi, au contraire, et tout son détachement, bien qu'ils brûlent de s*en aller, ont ordre de rester ici comme otages, et ne partiront qu'après l'arrivée des richesses qu'on attend. Enfin, Kaddou et deux autres Vouakoundou ont reçu mission dé se rendre dans TOusoui, pour y acheter de la poudre, des capsules et des pierres à fusil; on leur a donné deux défenses d'ivoire pour cette emplette, dont ils devront au besoin poursuivre la réalisation jusque dans TOunyanyembé, voire à Zanzibar, attendu que tout mandat royal est exécutoire sous peine de mort.
Ni les uns ni les autres n'ont élevé la moindre objection, et les arrangements les plus indispensables ont été complètement négligés. Maoula n'emporte pas de lettres, Kaddou s'en va sans provisions, comme si l'univers tout entier appartenait à Mtésa, et comme si son envoyé pouvait disposer sans conteste du premier jardin venu, en quelque pays qu'il se trouve.
Dans la soirée, mes gens m'ont présenté une humble requête, par laquelle, renonçant s'il le faut à leur salaire, ils sollicitent leur congé immédiat. Des raisons qu'ils donnent pour m*abandonner, pas une qui supporte le moindre examen ; la vérité, c'est qu'ils ont peur du voyage de l'Ounyoro, me croyant à court de munitions.
6 juillet. — Visite au roi, pour lui demander un embarquement immédiat ; mais le grand amiral de la flotte y met son vetOf en déclarant qu'il existe des bas-fonds dangereux entre la crique Murchison et la station du district de Kira ; si bien que, de l'un à l'autre endroit, il n'y a jamais eu de naviga-
tion directe ; de plus, et en supposant même que nous fussions arrivés à Kira, nous trouverions avant la station d'Ourondogani des cataractes infranchissables; par conséquent, ce que nous aurions de mieux à faire, — en admettant que la vue des chutes situées à l'embouchure du lac eût pour nous une importance de premier ordre, — serait de déposer nos effets à la station d'Ourondogani, et de remonter le fleuve par voie de terre.
Personne n'étant là pour lui répondre, l'argumentation de cet homme était décisive, et la crainte de perdre par le moindre retard l'occasion de communiquer avec Petherick, ne nous permettait pas de commencer par une exploration de l'Ousoga. Grant, avec la permission royale, fit alors un portrait de Mtésa, son modèle posant aussi bien qu'on pouvait l'attendre d'un caractère sur lequel Timpatience et l'instabilité ont autant de prise.
A notre retour, les porteurs vouanyamouézi, qui allaient nous quitter, reçurent leurs dents d'éléphant, pesant de seize à cinquante livres chacune; je leur avais remis en outre une espèce de traite sur Roumanika, chargé de compter à chacun d'eux un foundo* de rassade. Un seul individu, natif du Bogoué, fut privé de son salaire pour s'être permis de détourner un sabre, voulant assurer ainsi la restitution d'une pièce d'étoffe que l'expédition lui avait empruntée quelques mois auparavant. Par vQie de réciprocité, on retint son ivoire jusqu'à ce qu'il eût rendu le sabre, et on le priva de ses verroteries, pour le punir de sa mauvaise conduite. Le drôle eut l'impudence d'articuler à cette occasion une menace formelle : — « Le Bana fera bien, disait-il, de se frayer une route par l'Ounyoro; s'il échouait et s'il revenait par le Bogoué, il me trouverait certainement sur son chemin. » Kitounzi voulait échanger une dent d'éléphant contre des perles, et lorsque, nous déclarant étranger à tout trafic de ce genre, nous lui conseillâmes de s'adresser à K'yengo, il nous assura que, « pour rien au monde, il ne hanterait le camp de ce dernier, dans la crainte d'être dénoncé au roi comme voulant se procurer contre lui des ressources magiques. » Le vieux Nasib nous priait de lui rendre sa liberté; en la lui accordant, nous y
1. Nous rappelons que le foundo ou noeud, représente dix fois la longueur d*un fil qui, après avoir fait le tour du pouce, remonte jusqu'au coude.
ajoutâmes une lettre de change de cinquante dollars, payable sur là côte, un • billet d'émancipation » pour lui et sa famille, plus une traite rédigée en kisouahili, et en vertu de laquelle Roumanika devait lui remettre dix foundo de verroteries. Tput ceci le rendit très-heureux.
Nous retournâmes au palais dans le courant de la soirée, avec des dessins représentant les objets que le roi demandait à Roumanika, et avec une lettre, destinée à prévenir tout malentendu, qui indiquait à ce prince comment nous désirions qu'il disposât de nos marchandises. Nous insistions auprès de Mtésa pour qu'il fît remettre ces documents à son ambassadeur, lorsque les gens de Kaddou, rebroussant chemin, vinrent réclamer les provisions nécessaires à leur voyage. Cette précaution leur avait été suggérée par les Vouazinza, surpris de les voir s'aventurer en pays étranger sans aucun moyen de défrayer leur vo>age. Mais le roi, sourd à leurs raisons, les apostropha impétueusement en ces termes. — « Si vous ne détalez au plus vite, et si vous manquez à me rapporter ce que je veux, pas un de vous ne conservera sa tète ; quant aux Vouazinza qui se permettent d'intervenir entre moi et mes sujets, on les retiendra captifs jusqu'à votre retour ici. »
Comme nous revenions au logis, une des favorites du roi passa près de nous, les mains jointes derrière la tète, et criant Ifyawo! de l'accent le plus pathétique. Elle marchait au supplice, précédée simplement d'un des gardes, qui n'avait pas mis la main sur elle. En souvenir de la passion qu'elle lui avait jadis inspirée, Mtésa lui avait en effet permis de lui donner une dernière preuve d'obéissance spontanée, et c'était à titre de distinction suprême qu'elle allait ainsi se livrer elle-même au bourreau. Singulier monde que le nôtre 1 Nous n'avions pas quitté le roi depuis plus de dix minutes, et, dans cet intervalle si court, un arrêt de mort avait trouvé place.
7 juillet. — Mtésa nous a conviés de bonne heure à venir prendre congé de lui. Dans mon désir de ne lui laisser que des impressions favorables, j'obéis à l'instant même. J'avais pendu à mon habit le collier que je tenais de la reine, le couteau dont lui-même m'avait fait présent, et je cherchais à ne réveiller chez lui que les idées les plus flatteuses pour son imagination, évoquant tour à tour les souvenirs des parties que nous avions
faites ensemble sur le lac, des exploits dont il m'avait rendu témoin, vantant son adresse, et le berçant des brillantes perspectives qui s'ouvraient devant lui, le commerce une fois inauguré entre l'Angleterre et l'Afrique centrale. Nous nous levâmes alors pour nous incliner à l'anglaise, la main sur le cœur, et Mtésa, qui nous avait répondu avec une sensibilité de bon goût, nous rendit exactement notre salut, geste pour geste, à l'instar d'un véritable singe.
A peine avions-nous quitté le palais, que le roi en sortit avec son cortège ordinaire, et dans l'ordre accoutumé. Nous crûmes devoir nous y joindre, avec Kyengo et ses Vouazinza. Budja m'avait fort inquiété en me laissant entrevoir qu'il se faisait une fausse idée de l'orientation d'Ourondogani. Mtésa voulut bien entrer à ce*sujet dans les explications les plus complètes, < et cela, disait-il, parce qu'il m'aimait beaucoup. » Puis, arrivé près de notre camp, il voulut une dernière fois passer la revue de nos hommes, dont il loua la tournure martiale et qu'il encouragea de son mieux à nous rester fidèles jusqu'au bout. « Avec de tels soldats, me disait-il, vous ne devez trouver aucune difficulté à pousser jusqu'au Gani. » Nous échangeâmes alors de nouveaux adieux, et s'éloignant à grands pas, il entreprit l'ascension d'une des hauteurs voisines, tandis que Loubouga, sa jolie favorite, nous envoyait avec ses petites mains des signes de regret et d'amitié : < Bana, Bana! » criait-elle, tout en suivant son mattre au petit trot, plus émue que ses compagnes, dont aucune, cependant, ne se montrait tout à fait indifférente à notre départ... • Nous nous séparions, selon toute probabilité, pour ne plus nous revoir jamais.