‹ Les sources du Nil (volume 2)Chapitre 36 sur 50 · AT · texte numérisé non relu

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escorte. Nous tombâmes d'accord là-dessus/ et tout semblait aller au mieux, car une fois assurés de communiquer un jour ou Tautre avec Petherick, il nous restait encore beaucoup à faire soit dans l'Ouganda, soit dans TOusoga.

Pendant le reste de notre conversation avec la reine, nous la vîmes bercer dans ses bras une espèce de poupée toute recouverte de cauries, et qui avait à peu près la forme de cette végétation vulgairement désignée sous le nom de cacao marin; ces allures de maternité factice indiquaient de sa part l'intention de garder un veuvage éternel.

Dans la soirée, le prince nous a renvoyé tous nos fusils et toutes nos carabines, en nous faisant demander une de ces armes; il voudrait avoir aussi le fauteuil de fer sur lequel il s'est assis pendant son séjour chez nous, plus une couchette, également en fer, et enfin YUnion-Jack ou drapeau national qui flotte audessus de notre hutte. On voit qu'il attache un certain prix à ses visites, et que l'honneur de le recevoir ne s'obtient pas à titre gratuit. Le chef des pages avait ordre d'assister à la translation des objets ainsi réclamés et de veiller à ce que tout se passât conformément aux volontés royales. Il devint donc tout à fait nécessaire de nous mettre en fureur, de protester contre les exactions auxquelles on voulait nous soumettre, et de leur opposer le refus le plus catégorique.

^juifiy — K'yengo, arrivé avec Grant, n'a pu, malgré maints efforts, obtenir du monarque une entrevue qu'il sollicitait. La jeune Méri ne laisse pas, elle aussi, de me donner du fil à retordre; elle se plaint « de résider sous le toit d'un pauvre homme, extrémité pénible à laquelle aucun de ses antécédents ne l'avait préparée. » Je croyais lui donner pleine et entière satisfaction en lui offrant de la marier à un des fils de Roumanika, mais bien qu'il compte parmi les princes de sa race, Torgueilleuse enfant a repoussé ma proposition.

3 juin. — Depuis plusieurs jours je voyais une foule d'hommes affluer vers les palais du roi, de la reine et du kamraviona, où ils apportaient des fagots de bois de chauflage. Ce matin j'ai trouvé Sa Majesté qui faisait transférer sous ses yeux, d'une cour dans l'autre, par le régiment du colonel Mkavia, ces fagots dont il voulait savoir le nombre et qu'il ne pouvait compter autrement. Seize cents hommes environ étaient employés à qelte

besogne, lorsque le roi, qui, ses deux lances en main et son chien à côté de lui, se tenait del)out sur un tapis devant la hutte centrale de la première cour, entouré de ses frères et d'un nombreux état-major, s'avisa de commander au régiment un défilé par colonnes, afin de le voir plus à son aise; puis, se tournant vers ses officiers, il leur prescrivit de circuler à toute course parmi les rangs, pour lui rendre compte de leur opinion sur roi^anisation de ce corps. Un désordre général devait être et fut en efiet la conséquence de cette ridicule manœuvre, après laquelle les officiers revinrent, faisant mine de charger le roi, la lance haute, dansant devant lui, exaltant le nombre des soldats, la grandeur du monarque, et jurant à ce dernier une fidélité inviolable. Le régiment reçut ensuite l'ordre de déposer ses fagots, et les guerriers qui le composaient, armés de bâtons en place de lances, imitèrent de leur mieux les bonds, les charges, les vociférations qu'ils venaient de voir accomplir par leurs officiers. Mkavia, là- dessus, présenta au roi cinq chèvres de l'Ousoga, remarquables par la longueur de leur toison, et n'omit aucun des riyanzig requis en pareille circonstance. Mtésa, questionné par nous sur le chiffre de son armée, se contenta de nous répondre : » Comment le connaî(rais-je, lorsque vous avez sous les yeux un simple détachement convoqué pour transporter du bois? »

Le régiment fut ensuite congédié, mais on invita les officiers à suivre le roi dans une des cours intérieures, où il les félicita d'avoir réuni tant de monde. Au lieu d'accepter purement et simplement cette louange, ils s'excusèrent de n'être pas venus encore plus nombreux, « et cela, disaient-ils, parce que certains de leurs subordonnés profitaient de leur lointaine résidence pour se soustraire à l'appel. » iMaouIa, toujours prêt à provoquer les mesures de rigueur, ne manqua pas d'ajouter que, «s'il parvenait à convaincre les Vouaganda de Tobéissance qu'ils lui devaient, on ne verrait plus un seul exemple de refus pareils. » Et Mtésa, prenant tout aussitôt la balle au bond : « Manquer de soumission vis-à-vis de vous, dit- il, c'est me désobéir de la manière la plus formelle, car je vous ai nommé mon aide de camp, et vous personnifiez dès lors la volonté royale. »

A peine ces mots prononcés, Maoula, se dressant en pied et se précipitant sur le roi, la baguette en arrêt, finit par se rouler à ses pieds avec les n^yanzij de la reconnaissance la plus effrénée.

Je m'attendaiç à voir sortir de tout ceci quelque décret sanguinaire; mais Sa Majesté, fidèle à ses habitudes capricieuses, leva tout à coup la séance et passa dans une autre cour, où seulement un petit nombre d'élus fut admis à le suivre.

Là, se tournant tout à coup vers moi : « Bana, me dit-il, je vous aime, d'abord parce que vous êtes venu me voir de si loii^, et ensuite pour toutes les belles choses que vous m'avez apprises depuis que vous êtes ici. »

Port étonné de cette bizarre déclaration, qui me trouvait l'estomac vide et le cœur rempli d'amertume, je n'en témoignai pas moins, avec un respectueux salut, combien j'étais flatté d'inspirer au roi des sentiments si favorables : « ils me donnaient l'espoir, ajoutai-je, que Sa Majesté voudrait bien prendre en considération l'état de famine auquel mes gens se trouvaient réduits.

— Comment, s'écria Mtésa, manqueriez-vous de chèvres, par hasard? »

Puis, sur ma réponse affirmative, il enjoignit à ses pages de m'en fournir immédiatement une douzaine, qu'il leur rembourserait sur les confiscations à venir, la ferme royale se trouvant pour le quart d'heure un peu dégarnie de bétail. « Ceci, repris-je, ne suffisait pas : mes Youangouana manquaient de bananes, aucune distribution ne leur ayant été faite depuis quinze jours. » Le roi parut fort choqué de la négligence de ses pages, et leur prescrivit de la réparer à l'instant même.

Je voulus l'entretenir du projet dont j'ai parlé plus haut', mais il ne songeait qu'à la boussole dont je lui avais fait présent, et nous congédia dès que je lui en eus expliqué l'usage.

4 juin. — Viaroungi, l'officier chargé par Roumanika d'escorter mon camarade et aussi de solliciter l'assistance du roi Mtésa, est venu ce matin, en compagnie de Rosaro, me demander pour leur mattre un présent de quarante vaches et de deux esclaves mâles, présent que les trafiquants arabes ont coutume de prélever à son profit sur ceux qu'ils reçoivent du roi de l'Ouganda. J'ai répondu « qu'un Anglais ne se défaisait jamais des cadeaux acceptés par lui, et, quant aux esclaves, que bien loin d'en faire commerce, nous leur donnions invariablement la liberté. » Je me; suis plaint ensuite de Rosaro, dont le voisinage imniédiat m'a

1. Celui de se rendre au Gani par les voies navigables, tandis que le capitaine Grant retournerait au Karagoué, en explorant la rive occidentale du N'yanza.

causé toute sorte d'ennuis et de déconsidération. Après avoir vainement cherché à s'excuser, celui-ci, faisant droit à ma requête, a promis d'aller s'établir séparément avec Viaroungi, son supérieur hiérarchique.

A mon arrivée chez le rOi, dans l'après-midi, j'ai constaté que les pages avaient mis à part les bananes destinées à mes gens et le pombé dont Sa Majesté me gratifie. Htésa, m'accueillant avec cordialité, a désiré savoir si je persistais dans mon idée d'aller au 6ani. « Plus que jamais! > ai-je répondu aussitôt; et je Taiprié de m'adjoindre quelques officiers assez intelligents pour apprécier ce que j*allais faire en vue de la route permanente que je voudrais frayer aux futurs explorateurs de ces contrées inconnues. Ici, son humeur capricieuse s'est encore fait jour, et il m'a remis, avec un sang-froid agaçant, à l'époque où ses messagers seront revenus de l'Ounyoro. Je lui ai remontré que leur voyage ne pouvait aboutir, puisque Budja était parti sans emporter mes lettres et sans emmener aucun de mes gens. « D'ailleurs, lui ai-je dit, la route par le fleuve est la seule qui puisse jamais servir les intérêts de l'Ouganda, et celle qu'il faut tendre à ouvrir le plus promptement possible. » Je le suppliais de se prêter à mes conseils et d'expédier à Kamrasi, sans le moindre retard, quelques-uns de mesYottangouana, pour faire connaître à ce prince que j'ai l'intention de me rendre chez lui par bateau en descendant la rivière. Cette demande formelle n'a obtenu aucune réponse. Bombay s'avisant de réclamer des vaches pour les Youangouana, sa témérité a paru grande, et le roi s'est franchement moqué de lui avant de lever la séance.

5 juin. — A mi-chemin du palais de la reine, chez laquelle je me rendais, j'ai rencontré Congow, qui venait de la reconduire chez elle après une visite dont elle l'avait honoré. Il me passa par la tête de provoquer le brave colonel, par quelque innocent, mensonge, à me faire connaître l'opinion des indigènes sur la question de savoir si le Nil est navigable ou non dans le voisinage de l'endroit où il sort du N'yanza. Je lui dis, en conséquence, « qu'il venait d'être désigné par le roi pour nous accompagner au Gani, où nous comptions nous rendre en descendant le fleuve. » Il prit la chose fort au sérieux, et parut se croire dans un péril imminent : « Quoi qu'il arrive, disait-il, mes jours sont comptés .' Si je refuse d'obéir, on me coupera la tête ;

si j'essaye de passer en vue du palais de Kamrasi, lequel est situé sur le fleuve , ce prince me fera certainement mettre à mort, en souvenir du temps où j'ai conduit une armée jusqu'au cœur de ses États et l'en ai ramenée victorieuse. Nous aurions beaUy comme vous le proposez, attribuer à cette mission un caractère purement pacifique, les Vouanyoro se méfient tellement des Youaganda, qu'ils prendront spontanément les armes sans se demander dans quel but nous venons. » Un certain Mourondo, que nous avons rencontré au palais de la reine, paratt être allé jadis jusqu'à la frontière du Masai. Il affirme qu'il faudrait un mois de navigation pour se rendre de Kira (le district le plus oriental de l'Ouganda) jusqu'au Masai, où se trouve un autre lac, joint par un détroit auN'yanza principal, et où les barques du roi Mtésa vont fréquemment chercher du sel. Néanmoins, la plus grande partie de ce voyage pourrait être faite en quatre étapes par la voie de terre, après quoi on n'aurait plus à naviguer que pendant trois jours.

La reine, après m'avoir fait faire antichambre toute la journée, a prétexté un excès de fatigue qui l'empêchait de recevoir des visites. Trois régimes de bananes et un pot de pombé nous ont été remis de sa part au moment où nous nous retirions d'assez mauvaise humeur.

6 juin. — Ma promenade du matin m'a fait rencontrer Pokino*, le gouverneur général de TUddou , arrivé en même temps que Grant pour faire une visite à la cour. 11 m'a offert d'entrer chez lui pour y boire du pombé, fort surpris d'ailleurs de me voir accepter son ofire sans l'autorisation du roi. J'ai vu l'insigne de ses fonctions : c'est une hachette de fer incrustée de cuivre, avec un manche d'ivoire. Il voulait d'abord nous offrir une vache, mais un instant de réflexion lui a fait remettre à des temps meilleurs cette libéralité prime-sautière.

Le roi, qui rentrait au palais avec ses frères, nous a distingués parmi ses courtisans, et il a donné ordre d'introduire aussitôt « le Bana. > Tandis qu'il admirait et faisait admirer à ses proches quelques dessins que nous lui avions apportés, Pokino vint se prosterner à ses pieds avec force n^yanziçy pour lui faire hom-

1. Pokino, employé ici comme nom propre, Test ailleurs comme indiquant la fonction de gouverneur provincial. Nous ne pouvons que signaler cette inadvertance du voyageur, sans trancher la question qu'elle soulève. — ilT. dti 7.

mage d'un certain nombre de boucliers artistement travaillés ; mais, bien qu'il administre une des principales provinces, et que le roi ne Tait pas vu depuis plusieurs années, il a été reçu avec aussi peu de cérémonie et d'attention que le plus insignifiant Mkoungou. Un plan du lac et du Nil, que.j'avais apporté avec moi pour mieux faire comprendre notre double projet de voyage, a fixé quelque temps Tattention du monarque ; toutefois, il ne veut rien décider, rien autoriser, avant que son envoyé ne soit revenu de rOunyoro. Ne pouvant triompher de son inflexible résistance, j'ai proposé d'envoyer une lettre, avec cette convention que les messagers appartenant au roi seront sous la direc- ' tion des miens, dès que les uns et les autres, au delà de TOunyoro, s'engageront dans le Gani. On est tombé d'accord là-dessus, moyennant que ma lettre à Peîherick serait écrite dès demain. Pour compléter mes leçons au roi sur le maniement de la boussole, j'ai pris, ayant besoin d'un support, le premier tambour qui m'est tombé sous la main. Sur ce, grande agitation parmi les Vouakoungou, quisesontpresquejetéssur moi, comme si je m'étais rendu coupable de quelque énormité. Le roi riait de bon cœur. Il se trouve, après éclaircissements, que le tambour en question passe pour être investi des plus hautes qualités magiques, et qu'en le traitant avec tant de sans-gène, j'ai commis une espèce de profanation.

7 juin. — Ma lettre à Petherick a été rédigée dans le délai voulu, mais je n'ai pas vu paraître le Mkoungou qui devait venir la prendre Comme K'yengo avait ordre de porter au palais le hongo de Roumanika, j 'ai délégué Bombay pour assister à la cérémonie, en le chargeant de rappeler à Mtésa qu'il m'a promis des Vouakoungou pour le Gani et des barques pour le Karagoué. Mon messager m'assure ce soir qu'il a reçu pour toute réponse une espèce de grognement.

8 juin, — Au moment où j'allais me joindre au cortège du roi, qui partait pour la promenade, il m'a tourné le dos le plus grossièrement du monde et, rentré au palais, m'a laissé partir sans la moindre excuse. Peu après, venant à sortir de nouveau, ce capricieux personnage a paru surpris que je ne l'eusse pas attendu.

9 juin, — Cette nuit, pendant que je dormais profondément, un individu quelconque a pénétré dans ma hutte, où il s*est em-

paré d'un panier de balles. Comme il l'emportait dans la direction du palais, il a, par je ne sais quelle panique^ laissé tomber son butin sur la route. Maoula venant à passer, et devinant à peu près de quoi il s'agissait, m'a rapporté l'objet enlevé. En hutte à d'assez vives souffrances, je n'ai pas cru devoir sortir aujourd'hui.

10 juin. — Encore une journée de réclusion pendant laquelle j'ai reçu la visite de Méri, qui m'a paru complètement réconciliée avec son sort. En me parlant de la famille où je l'ai placée, elle témoigne la plus vive affection pour la femme d'Oulédi, et conclut parce proverbe : « Que les oiseaux de même plume doivent habiter le même nid. » Elle s'administre, en fin de compte, un beau quartier de mouton, et manifeste l'intention de me faire çà et là quelques visites.

K'yengo a reçu six vaches en échange du 111 d'archal qu'il apportait à Mtésa.

11 juin. — Viaroungi, venant à constater aujourd'hui que les gens de Rosaro s'étaient approprié, aux dépens des Vouaganda, une trentaine de vaches, douze esclaves et une charge de mbougou, s'est emparé des objets volés pour le compte de Roumanika, au lieu de les restituer au roi notre hôte. Pareils méfaits se commettent journellement chez nos voisins.

12 juin. — Une caisse de munitions et un sac de plomb, que nous avions mis en réserve pour faire au monarque notre présent d'adieu, nous ont été dérobés cette nuit, évidemment par les pages de la maison royale, et, selon toute apparence, en vertu d'ordres donnés par Mtésa lui-même. Il est, en effet, le seul à qui pareils objets puissent servir, et personne autre que ses messagers ordinaires ne connaît l'accès de la hutte. On se rappelle, d'ailleurs,- que la caisse de balles volée avant-hier, a été retrouvée sur le chemin du palais, alors que, de notoriété publique, pas un des indigènes n'oserait se risquer, sans le consentement du prince, à toucher un objet de fabrication européenne.

iZjuin. — Message au roi, que je somme de mettre en campagne ses espions et de découvrir les auteurs du vol, pour sauvegarder sa réputation d'honnête homme; en même temps, et afin de montrer de quel côté planent nos soupçons, nous faisons passer aux pages la défense la plus péremptoire de jamais

entrer chez nous. Deux réponses nous arrivent coup sur coup du palais. Mtésa nous fait dire qu'il rasst^mble tous ses hommes pour faire faire les perquisitions les plus exactes; en cas de nonréussite, le Mganga sera convoqué. Au fond, Sa Majesté n'a rien fait et ne fera rien.

Ces misérables pages sont revenus à la nuit, alléché&par quelque nouveau larcin ; mais Kahala, plus en alerte que je ne Tétais moi-même, a distingué le bruit qu'ils faisaient en cherchant à dénouer le loquet de la porte, et ses efforts pour m'éveiller les ont mis en fuite.

14 eM5 juin. — Mon camarade Grant, qui montait la garde à ma place, est resté toute la journée au palais sans pouvoir obtenir audience. K'yengo a reçu la mission, toujours profitable, d'une saisie en masse à pratiquer sur les Vouakoungou récalcitrants.

16 juin. — J'ai renvoyé Kahala, que j'assigne définitivement à Bombay, charmé d'en faire sa femme. Mon principal grief est qu'au lieu de se conduire comme une jeune personne bien élevée, elle ne cesse de jouer avec des enfants malpropres, qui lui ont bel et bien donné la gale. Notre séparation n'a pas été tout à fait volontaire de sa part : la pauvre enfant avait même juré que la violence serait nécessaire pour la contraindre à sortir de chez moi ; il fallait bien cependant, dussé-je en venir à ces extrémités, me débarrasser du fardeau que m'avait imposé l'imprudente générosité de la reine mère.

K'yengo s'est présenté au palais, ramenant cinquante prisonniers ; mais comme le roi se divertissait avec ses femmes, sur le petit étang où elles se baignent, à voir naviguer un canot qu'il vient d'y faire lancer, aucune affaire sérieuse ne pouvait se traiter aujourd'hui.

17 juin, — Une première promenade signale ma convalescence. Le roi, qui a chassé toute la journée, me fait vers le soir demander de la poudre. Oulédi est revenu de son expédition contre un officier de Kituntou, ramenant avec lui une dizaine de captives. L'officier lui-même avait brusquement disparu de ses domaines, et comme ils se trouvent, en vertu de je ne sais quel privilège ecclésiastique, à l'abri de toute éviction purement civile, Oulédi est frustré de la vaste propriété que le roi lui avait promise.

limas, l'épouse de Majanja, placée, comme on sait, dans une position éminente par les services qu'elle a rendus à la naissance du roi, et logée provisoirement dans le tombeau de Sounna, doit augurer, d'après certains indices magiques, l'avenir promis au nouveau règne. Nous apprenons qu'elle est à la veille d'accomplir sa mission. Selon l'oracle qu'elle portera le jour du couronnement, le roi sera obligé, ou bien de se mettre en campagne avec une armée» ou bien d'acconiplir un pèlerinage, ou bien de se consacrer à une existence toute de plaisir et de repos. Les lois du pays sont formelles à cet égard. Reste à déterminer jusqu*à quel point les prescriptions de la magicienne sont parfaitement dégagées de toute ihfluence politique.

18 juin. -— En arrivant au palais, où nous portions, Grant et moi, diiférents dessins de soldats, chevaux, éléphants, etc., nous avons trouvé les gardes qui se disputaient avidement leurs rations de bœuf et de bananes. Ceci a provoqué entre Bombay et moi une discussion théologique sur la folie des Vouangouana, que leurs scrupules religieux empêchent de se nourrir de viande*.

Katoumba, l'ofûcier de garde, à qui nous avons montré nos peintures, et qui, du reste, jouit d'une certaine faveur, a fait prévenir le roi de notre arrivée, et Sa Majesté tout aussitôt nous a mandés devant elle.

Nous nous assîmes au dehors de la hutte ou derrière une espèce de portique. Mtésa, que ses femmes entouraient, se tenait accroupi sur le sol. Un silence gênant régna tout d'abord, mais quelqu'un ayant parlé de nos dessins, le roi manifesta vivement le désir de les voir, et Bombay les fit passer sous ses yeux en les lui expliquant un à un.

Trois des épouses royales entrèrent alors, et avec d'incessants n'yanzig lui présentèrent deux jeunes vierges, nées des mêmes parents qu'elles, le suppliant de les accepter pour multiplier les liens qui déjà les rattachaient à lui. On ne vit pas tout d'abord qu'il fût donné suite à cette proposition , mais après quelque temps, une matrone, assise à côté du monarque, et qui évidemment possédait les traditions de la cour et la science de l'éti-

1. Le scrupule ne porte pas sur Talimexit en lui-même, mais sur la saignée préalable qu'il faut faire subir aux animaux destinés à la nourriture de Thomme.

quette^ prit la parole en ces termes : — « Attendez que le roi les embrasse.... On verra, ^11 s'en abstient, qu'elles ne trouvent point grâce devant lui. » Sur cette déclaration, les deux jeunes filles reçurent avis de passer devant le roi qui se mit à les presser tour à tour sur son cœur; puis il les fît asseoir, et s'installa lui-même sur les genoux de Tune, puis sur ceux de l'autre, posant son cou contre le leur, d'abord à droite, puis à gauche, avec une merveilleus*e familiarité. II reprit ensuite sa position première, et les formalités matrimoniales semblèrent accomplies, car toute chose, à partir de ce moment, suivit son train ordinaire.

Nous sollicitâmes bientôt une audience particulière, et Sa Majesté consentit à nous suivre au dehors. Je le priai de permettre que, d'ici au retour de ses gens envoyés dans rOunyoro, j'allasse visiter le pays des Masai et ce « lac salé » qu'on m'indique à l'angle nord-est du N'yanza ; je lui demandais aussi quelquesunes de ses barques, avec lesquelles Grant irait au Karagoué chercher de la poudre et des verroteries. L'adhésion du monarque à cet arrangement fut plus prompte que nous ne l'avions espéré ; nous nous risquâmes dès lors à solliciter une vache, des bananes et du pombé ; mais la vache seule nous fut accordée, bien que nous eussions représenté nos gens comme « réduits à vivre de l'herbe des champs. » Je profitai de la bonne humeur que montrait Mtésa pour m'élever encore une fois contre cet usage barbare qui consiste à faire vivre l'hôte du prince aux dépens des sujets qu'on l'autorise à piller, et je lui citai, par manière de preuve, les trente vaches et les douze esclaves tout récemment confisqués parles Vouanyambo. Bien que cette nouvelle parût le surprendre, il se contenta de remarquer « qu'en effet les visiteurs étaient nombreux dans l'Ouganda. »

Nous entendîmes, durant cette seule journée, s'élever, à quatre reprises différentes, les cris plaintifs d'autant de malheureuses femmes que l'on menait du harem à l'abattoir.

iQjtwn. — Visite au roi, que je trouve parti pour la chasse; visite à la N'yamasoré, sous prétexte de lui faire nos adieux, comme si notre départ était fixé d'une manière certaine ; mais personne n'osant pénétrer chez elle pour lui signaler notre arrivée, il a fallu nous en retourner, après beaucoup de fatigue et d'ennuis, sans avoir obtenu le moindre résultat.

20 juin. — Mêmes démarches que la veille : Mtésa est encore

à la chasse. La reine mère nous reçoit après plusieurs heures d'attente, mais c'est pour se montrer à peine sur le seuil d'une porte, nous faire servir du pombé, puis disparaître, sous prétexte de mauvais temps, à l'occasion de quelques gouttes de pluie. J'ai cependant obtenu la restitution d'une collection de dessins d'histoire naturelle que la N'yamasoré m'avait empruntés pour un jour ou deux, et qu'elle gardait depuis plusieurs mois.

21 juin, — Encore une visite inutile : le roi était déjà parti quand je suis allé frapper aux portes du palais.

M juin. — Nous avons voulu tenter un nouveau moyen d'influence. Grant ayant fabriqué naguère, pour les enfants de Roumanika un de ces jouets qui portent chez nous le nom de Jean« le-Sauteur (Jumping-Jach)^ le roi du Raragoué s'en était épris au point de ne vouloir plus s'en séparer, si mon compagnon ne consentait à lui en tailler un autre, beaucoup plus grand, dans un arbre qu'on avait coupé tout exprès. Il s'agissait de savoir si Mtésa partagerait l'enthousiasme de son royal collègue, et pour donner encore plus de prix à la bagatelle que nous comptions lui offrir, nous y joignîmes un masque et quelques dessins coloriés. Mais» bien que nous lui eussions fait passer notre nom, la porte ne s'ouvrit point pour nous, et vers la chute du jour, désespérant d'être reçus, nous déposâmes sur un trône, avant de nous retirer, le masque et les aquarelles. Il paraît que nous avions commis ainsi un grave délit de lèse-étiquette, car les gardes du palais, dès qu'ils s'en aperçurent, voulaient arrêter nos Vouangouana coups^les, selon eux, « d'avoir souillé le siège royal. » Pour éviter d'être garrottés, ceux-ci furent réduits à reprendre nos cadeaux et à nous les rapporter.

23 juin, — Éveillés de bonne heure par le joyeux tumulte de la chasse que mène le roi, nous avons chargé Bombay de courir après lui, avec le masque et les dessins, pour lui expliquer dans quel but nous cherchons depuis quatre jours à conférer avec lui et combien nous regrettons de le manquer sans cesse. Les joujoux ont produit l'effet désiré, car le roi, s'étant arrêté, a voulu que Bombay et ses pages revêtissent tour à tour ce faux visage dont l'aspect nouveau pour lui l'amusait au dernier point. Il nous assigne une audience pour demain, et s'excuse de ne pas nous avoir reçus hier en alléguant le mauvais état de sa santé.

Rahala s'est enfuie du camp, avec une autre jeune fille, dans le courant de la soirée. Avertie par le mauvais succès de sa première évasion, elle avait eu soin de prendre une direction tout opposée; mais, faute de dépouiller leurs parures, les deux fugitives onl été bientôt reconnues comme appartenant, de manière ou d'autre, à ma caravane. Arrêtées et ramenées au camp, elles ont eu à subir mille railleries sur Tabsurdité de leur conduite, et nous les avons vues finalement s'en égayer elles-mêmes.

24 juin, — Dans l'espoir d'obliger le monarque à tenir sa promesse, je suis retourné ce matin au palais, d*où il était déjà sorti pour aller voir ses frères. Je me suis permis de l'y suivre et l'ai surpris au milieu d'eux, jouant de l'harmonica. Il ne s'est dérangé, d'abord, que pour me demander comment j'avais pu découvrir où il était ; mais un peu plus tard, cessant tout à coup sa musique, il m'a fourni l'occasion de lui dire que je comptais dès demain expédier Grantau Raragoué, pendant que je me mettrais moi-même en route pour l'Ousoga et le lac salé*. « Eh quoîl vous partez? » m'a dit Mtésa, comme si nous n'avions jamais échangé un seul mot à ce suget. Puis , reprenant en sous-œuvre toute cette combinaison — et paraissant s'inquiéter surtout de la quantité de poudre que j'ai entreposée chezRoumanika, — il m'a promis de m'envoyer demain matin les officiers qui devront nous escorter respectivement, mon camarade et moi.

Les femmes de ses frères désirant nous voir, on les a conduites devant nous, et il a fallu procéder aux exhibitions d'usage, ôter mon chapeau, mes souliers, etc. Ce qui m'a d'ailleurs valu maint et maint compliment, dont ma personne et mon caractère faisaient tour h tour les frais. Les princes, en revanche, ont voulu me montrer quelques échantillons de leur industrie, entre autres un tabouret en bois fabriqué sur le modèle de celui qui nous sert à dessiner; puis un fourreau de fusil en cuir, aussi bien travaillé qu'il eût pu l'être dans l'Inde. Le roi nous conduisit ensuite au bord de son étang. Nous y traitâmes de nouveau la question des drogues stimulantes et de maint autre phénomène physiologique ; puis, à la lueur des torches, nous revînmes au palais, où Mtésa nous montra un certain nombre de huttes ré-

1. Ce lac, nous le rappelons à nos lecteurs, est celui qui porte, sur^a carte du capitaine Speke, le nom de Baringo (ou Bahr-Ingo?) Lake.

cemment achevées et fort proprement construites. Le tout finit par un concert dont il prit la direction. Vers huit heures, épuisé de fatigue et de faim , je lui rappelai ses promesses et je pris congé, après qu'il m'eût dit de venir le lendemain matin lui demander les Vouakoungou dont j'ai besoin.

25 juin. — Makinga, instruit de mes projets, nous laisse entrevoir qu'il se joindrait volontiers à moi pour traverser l'Ousoga, où il emploierait fructueusement ses loisirs à faire emplette d'esclaves et d'ivoire. Je me suis rendu au palais pour réclamer l'escorte promise; mais à peine les pages m'avaient-ils annoncé, que Mtésa s'est réfugié dans l'intérieur de son harem. Il ne me restait qu'à tenter fortune auprès du kamraviona; et comme celui-ci, tout aussi fier que son maître, n'a pas voulu répondre à mon appel, c'est encore une journée de perdue.

^6 juin. — Nous avons eu ce matin la nouvelle passablement rassurante que Kaddou a reçu l'injonction de tenir prêtes une vingtaine de barques pour conduire Grant au Karagoué,.mais la date du départ n'est pas encore fixée. On s'attend à une traversée assez rude, car à l'embouchure de la kagéra ou rivière Kitangoulé, le courant est toujours très-fort; on ne peut le remonter que dans l'intervalle d'un jour à l'autre, lorsque les vents sont apaisés et font place au calme de la nuit.

Je me suis rendu au palais, mais sans pouvoir me faire admettre auprès du roi, bien qu'il tînt ce jour-là cour plénière. Il n'y avait guère moins de cent cinquante femmes (sans parler des enfants, des chèvres et divers autres objets) provenant des saisies auxquelles ont été soumis certains officiers dont la fierté récalcitrante ne se pliait pas à d'assez fréquents hommages. Toutes ces créatures humaines seront données plus tard, si mes renseignements sont exacts, en échange des hongo ou présents que les hôtes du roi seront tenus de lui offrir, n ne faut donc pas s'étonner si les tribus africaines sontsi]gettes au mélange de races.

Parmi les courtisans se trouvait mon ami Budja, que nous avons vu naguère envoyé dans l'Ounyoro en compagnie de Kidgwiga, le député de Kamrasi. Revenu depuis trois jours, il n'avait pas encore vu le roi. Du reste, il ne m'a pas étonné beaucoup en me parlant du mauvais accueil qu'il avait reçu dans l'Ounyoro. Après l'avoir tenu huit jours en suspens, et lorsqu'il

était déjà presque mort de faim, Kamrasi, refusant de le voir, lui a fait conseiller, s*il tenait à ses os, de reprendre le plus tôt possible la route par laquelle il était venu ; et cela motivé sur t la répugnance qu'inspire à ce prince toute communication avec les misérables bandits de l'Ouganda. »Me tournant alors du côté de Congow, je lui dis en plaisantant que « puisqu'on nous fermait les routes de l'Ounyoro, il allait être chargé de me faire traverser l'Ousoga et le Kidi. » Cette perspective ne semblait pas autrement lui sourire, et le vaillant colonel me répondit en frissonnant que c'était là une entreprise d'enfants perdus.

27 juin. — Par un motif quelconque, le roi n'a j: as voulu se montrer, et nous nous sommes abstenus d'annoncer notre présence par des coups de fusil, afin de ne pas lui laisser croire que nos provisions de poudre sont inépuisables : ce serait le pousser à nous garder près de lui, jusqu'à ce que notre dernière charge y eût passé. J'ai constaté aujourd'hui, qu'à l'instar des Vouanyambo du Karagoué, les gens de l'Ouganda conservent à l'égard de Kamrasi des notions parfaitement absurdes ; ils lui attribuent le pouvoir surnaturel de séparer en deux les eaux du Nil, comme on dit que Moïse autrefois sépara les flots de la mer Rouge.

28 juin, — Mtésa nous a fait informer par un de ses jeunes messagers que, d'après des bruits récemment arrivés de TOunyoro, les « hommes blancs » sont encore au Gani et persistent à s'enquérir de nous; mais pas un mot de l'échec subi par Budja. Bombay est allé tout aussitôt li i porter notre réponse et lui annoncer que nos plans étaient complètement modifiés. Nous ne lui demandions plus qu'une grosse escorte qui nous permit de pouiser jusqu'au Gani à travers l'Ousoga et le Kidi, attendu que tout retard dans nos communications avec Petherick pourrait compromettre l'avenir du commerce que nous voulons appeler vers l'Ouganda par la voie du Nil. Le roi nous a fait dire qu'il assemblerait demain tous ses officiers pour délibérer à ce sujet, et qu'il nous priait d'assister à la réunion, tout disposé qu'il est à favoriser l'accomplissement de nos désirs. En attendant, nous avons vu passer un troupeau de bétail, — quatre-vingts têtes environ — qui arrivaient, nous a-t-on dit , de l'Ounyoro ; ceci prouve que notre hôte, étranger à tout bon sens, compliquait de vols à main armée la négociation ouverte avec Kamrasi.

K'yengo nous apprend que le roi, frappé des choses surprenantes qu*on a vues depuis quelque temps se produire à sa cour^ et très-désireux de savoir ce qu'elles lui présagent, veut employer les moyens les plus énergiques pour percer les ténèbres de l'avenir. J'ai consigné ailleurs * la méthode employée par les aruspices de l'Ouganda. R'yengo lui-même est chargé de se procurer l'enfant qui doit servir de victime.

29 juin. — Pour avoir deux cordes à mon arc et hâter autant que possible le moment de notre départ, j'ai débuté ce matin par envoyer Prij et Nasib chez la N'yamasoré, à laquelle ils portaient nos présents d*adieu, une boite à brosses en étain, une montre sans clef, deux mouchoirs de poche valant six pence chacun, et une serviette blanche ; ils ont ordre d'annoncer notre départ en ajoutant que nous nous rendons au Gani d'après le désir formellement exprimé par le roi. La reine mère n'a pas refusé notre présent, bien qu'elle reprochât à la montre de ne pas faire le niéme bruit que celle de son fils, et ne voulût jamais croire que ce dernier pût autoriser notre départ sans l'avoir consultée au préalable.

En arrivant à l'heure dite chez le roi, je constatai que j'y avais été précédé par le kamraviona, lequel, avec un nombreux entourage, attendait le loisir de Sa Majesté. Pour profiter de l'occasion et obtenir par surprise les éclaircissements que ce haut fonctionnaire pourrait me donner, je lui dis que la traversée du Kidi exigerait un millier d'hommes. Il me demanda, tout étonné, s'il était question d'une guerre : — « Non, lui répondis-je, c'est précisément pour l'éviter que nous avons besoin d'une escorte aussi formidable. > 11 partit alors, m'annonçant qu'il prendrait les ordres du roi.

K'yengo, avec les autres envoyés de FOusoui et du Karagoué vint ensuite prendre congé du monarque, et reçut les esclaves et le bétail qu'on avait saisis tout récemment. Mourant de faim, je m'en allais déjeuner, quand le roi, toujours capricieux à contre-temps, s'informa de ma présence ; il fallut revenir et attendre encore inutilement toute la journée. K'yengo, du reste, avait été fort communicatif. Il était avec Sounna, me dit-il, lorsque ce prince, avec toutes les forces disponibles de son royaume,

1. Dans rintroduction qui précède le Journal du capitaine Speke.

voulut conquérir les pays que je me propose de traverser; mais, malgré les encouragements que le roi donnait en personne à son armée, il échoua de la manière la plus complète. Si j'en croyais K'yengo, je retournerais au Karagoué où Roumanikame fournirait une escorte pour arriver dans rOunyoro par les montagnes de Nkolé. Mais quand il s'est aperçu que cela ne rentrait nullement dans mes vues et que je protestais énergiquement contre toute idée de revenir sur mes pas, il m'a proposé de m'embarquer sur le Nil et de descendre ainsi jusque dans les États de Kamrasi.

Je ne demandais pas autre chose, le lecteur le sait déjà ; mais, après l'outrageante réponse du roi de rOunyoro, comment faire accepter à notre hôte une pareille combinaison? — « Mon intention, dis-je, à K'yengo serait de pressentir tout d'abord Mtésa sur l'eipédition à travers l'Ousoga et le Kidi ; je lui parlerai ensuite de retourner à Zanzibar, en suivant la route du Masai et, pendant que tout ceci sera débattu, j'affecterai la plus grande indiffé* rence à l'égard de Kamrasi ; mais quand les autres combinaisons auront avorté, ce qui est immanquable, je solliciterai le passage par rOunyoro comme notre dernière et notre unique ressource. Encore faudrait-il voir le roi, pour lui parler à cœur ouvert, et son refus de se montrer nous laisse dans le plus grand embarras. — Si vous ne le voyez pas, m'a répondu K'yengo, c'est tout simplement qu'il a honte de montrer son visage après toutes les belles promesses qu'il vous a faites et qu'il se sent hors d'état de réaliser.... Prenez patience, et tout finira pour le mieux. >

Nous sommes partis vers quatre heures, désespérant d'être admis chez Sa Majesté.

30 juin. — Tout à coup, et par des motifs dont il a seul le secret, le roi nous a expédié une vache et une charge de beurre que nous lui demandions en vain depuis plusieurs jours. La nouvelle lune, qui date de la nuit dernière, a retenu le roi dans son palais où, comme je l'ai dit plus haut, il se livre à toutes sortes de dévotions parmi ses fétiches ou « cornes magiques. » L'esprit de la religion qu'il professe,— en admettant qu'un culte si grossier mérite ce nom, — n'est pas tant l'adoration d'une divinité bienfaisante que le désir d'apaiser, au moyen d'un tribut, la haine de je ne sais quelles furies, qu'on tâche de se concilier soit pour détourner les fléaux près à fondre sur le pays,

il*

soit pour obtenir qu'elles laissent à la moisson sa fécondité naturelle.

n s*est produit un incident qu'on pourrait regarder comme de mauvais augure. En effet, une grêle violente est tombée, et la foudre a consumé une des huttes du palais pendant que le roi se livrait à ses conjurations propitiatoires.

{•'juillet. — Bombay, convoqué au palais pour enseigner à Mtésa comment les balles se fondent, emportait aujourd'hui mes i^ instructions lés plus complètes sur ce qu'il avait à dire en notre

j faveur. Voici dans quels termes il me rend con^pte de son ambas-

sade. — Il a demandé tout d'abord une escorte de mille hommes pour nous aider à traverser le Kidi ; proposition écartée comme v;^ impraticable, attendu que les Vouaganda ont fréquemment es-

sayé la même entreprise sans y réussir jamais. — En dehors de y, cette combinaison, que conseillerait le roi lui-même? Le Bana

j, inclinait vers la route de TOusoga et du Kidi, sans autre mobile

^^ que celui de procurer à l'Ouganda des avantages certains. —

^ ^, • Fort bien , a répliqué le roi non sans quelque malice , puisque

le Bana se propose purement et simplement de voir l'Ousoga ^ sans pousser plus loin, nous lui fournirons l'escorte nécessaire,

^., mais sans y ajouter un seul homme. » A quoi Bombay a répondu

[^ que je n'entendais sous aucun prétexte rebrousser chemin. Plu-

tôt que de revenir sur mes pas, j'affronterais toute espèce de ^ périls, fallût-il retourner à Zanzibar par le pays des Masai, ou

même risquer la traversée de TOunyoro. Devant cette résolution si formellement annoncée, le roi s'est montré confus de son im- ^ puissance et, baissant la tête, il est rentré dans l'intérieur du

palais.

Pendant que tout ceci se passait, j'étais allé, en compagnie de Grant, à un rendez-vous que nous avions de la reine mère. Après nous avoir fait attendre comme de coutume, elle nous est apparue, assise sur le seuil d'une porte ouverte, et nous a groupés autour d'elle ainsi qu'un grand nombre de Vouakoungou et Vouasumboua.

Excepté ces derniers, tout le monde a pris part à une distribution de pombé qui, j'ai regret de le dire, n'était pas de la première fratcheur. Quant à eux, elle les harcelait de questions, passablement irritée,* leur demandant < ce qu'ils étaient venus faire dans ce pays où ils résidaient déjà depuis plusieurs mois? >

Les malheureux s'excusaient d'un air humilié, affirmant, ce qui était vrai, qu'ils avaient quitté leurs habitations du Sorombo pour venir la voir et pour faire un peu de trafic. Chaque jour, depuis leur arrivée, ils s'étaient présentés aux portes de son palais, sans qu'elle eût jamais daigné se montrer à eux, si ce n'est quand les « hommes blancs > avaient le bonheur d'être admis, et lorsque se trouvait ainsi levée une consigne inexorable. « — Et que m'avez-vous apporté, je vous prie? répéta la reine ; où donc se cache le tribut que vous me devez?... Tant que je ne l'aurai point palpé, vous n'aurez ni le privilège de me voir, ni celui de commercer dans le pays.... L'Ouganda n'est point un asile pour les vagabonds et les oisifs. » Nous sollicitâmes alors une entrevue particulière, mais, comme il vint à pleuvoir, la reine battit en retraite en nous faisant prier d'attendre son retour. Dans l'intervalle, un officier nous fut envoyé pour nous demander « comment il se faisait que la montre donnée à la N'yamasoré ne marchât pas comma celle dont nous avions fait présent à Mtésa ?» Le manque de clef suffisait pour expliquer ce phénomène, et toujours attentifs au grand objet de nos démarches, nous saisîmes cette occasion d'ajouter • qu'il nous serait facile de lui procurer, en place de celle-ci, une montre au grand complet, dès que nous serions arrivés au Gani, pourvu cependant qu'elle nous ftt accompagner par un de ses officiers. »

La reine, accroupie dans sa hutte, nous fit asseoir à l'extérieur, mon camarade et moi, pour recevoir un présent qu'elle destinait, disait-elle, à ses < chers enfants. » C'était, pour chacun de nous, cinq œufs et un coq. S'oc^upant ensuite de nos cadeaux, elle apprit à porter sa montre, suspendue par un cordonnet autour de son cou, et maintenue ainsi entre ses mamelles qu'aucun voile, hélas I ne déguisait à nos regards. Quand nous lui eûmes enseigné comment ce bijou s'ouvrait et se refermait, elle se déclara complètement satisfaite. La clef n'était à ses yeux qu'un annexe très-secondaire, n'ajoutant rien à l'admiration des gens à qui elle montrait ce capricieux instru nent. La serviette et les mouchoirs eurent aussi leur part d'éloges ; c mais à quoi peuventils servir ? — A essuyer les lèvres de Votre Majesté quand elle a fini de boire. — Fort bien, je comprends, et je supprimerai désormais les serviettes en mbougou... Maintenant que veut le Bana ?» Ce fut Bombay qui se chargea de répondre pour moi. —

« Le Bana veut être conduit au Gani. Lorsqu'il se rend au palais, le roi refuse de le voir ; c'est pour cela qu'il vient implorer aujourd'hui votre influence supérieure et votre bienveillance inépuisable. — Je vois, a répondu la reine, que notre hôte n'est pas au courant de ce qui se passe.... Mon fils a fait pratiquer successivement tous les chemins, et, ne pouvant vous en frayer aucun, se sent honteux vis-à-vis du Bana. — En ce cas, Majesté, que faut-il faire ? — Le Bana devrait retourner au Karagoué, où il passerait encore un an jusqu'après le couronnement de mon fils. Les princes voisins rechercheront alors l'amitié de Mtésa, et toutes les routes s'ouvriront devant ses protégés. — La difficulté, c'est que le Bana ne veut pas reculer d'une semelle ; la mort même lui semblerait préférable. — Ceci, pour le coup, n'a pas le sens commun 1... il ne devrait pas se montrer si obstiné. Du reste, avant de rien ajouter, je veux envoyer un message à mon fils. Le Bana, dès demain, accompagné de Kaddou, de K'yengo et de Viaroungi, pourra se présenter à Mtésa et lui dire tout ce qu'il a sur le cœur.. . Ceci, je pense, amènera la conclusion de l'affaire. »

Tout le monde alors se retira, si ce n'est Kaddou et quelquesuns des officiers de la reine, attendant le message dont elle avait à les charger pour son fils. Si nous devons nous en rapporter à Kaddou, ce message n'a rien de conforme aux espérances que nous avions conçues. Il nous dit, eh effet, venant à nous, rejoindre, « que nous n'avons pas la moindre chance d'obtenir le passage auquel nous aspirons ; la reine a sur cette question un tel parti pris, qu'aucun raisonnement ne saurait désormais l'ébranler. »

2 juillet. — On nous a volé trois chèvres, et nos soupçons se portant sur les cuisiniers du roi, qui sont des maraudeurs trèsexperts, nous avons fait prévenir le kamraviona pour qu'il mtt les sorciers en campagne ; il s'est borné à nous répondre « que ses chèvres, à lui, disparaissent de la même manière. » Mais il pourvoit aux besoins actuels en nous envoyant un de ces animaux, pris parmi ceux qu'il possède, et en faisant distribuer à mes gens force paniers de patates.

Le' roi ayant levé dès huit heures du matin son audience publique, personne ne se souciait de retourner au palais où, selon toute probabilité, il ne se montrerait plus ; j'ai donc attendu

jusqu'au soir Bombay, Kaddou, K'yengo et Viaroungi, et m'apercevant alors qu^ls étaient complètement ivres, je suis allé de moi-même trouver Mtésa qui m'a fait introduire au premier signal. Il m'a pris la main dès mon entrée, et pendant que nous nous promenions familièrement ensemble, m'a questionné derechef sur mes projets, tout en me montrant les ruines de la hutte récemment incendiée. Il est convenu que la question du voyage sera réglée demain.

3 juiUeL — Kaddou, K'yengo et Viaroungi m'ont accompagné au palais, où une nombreuse assistance se trouvait déjà réunie et où les gardes me laissèrent pénétrer dès que j'eus tiré un coup de fusil. Le signal fit apparaître Mtésa, qui vint en grande tenue présider le lever solennel. Le Sakibobo, ou gouverneur de la province, ouvrit la séance à la tête d'une troupe de soldats armés de bâtons, qui vinrent danser devant le monarque et lui chanter leur serment de fidélité. Mtésa se retournant alors vers moi : « Je suis venu, me dit-il, entendre la requête que vous m'avez annoncée hier au soir. Faites-moi connaître vos désirs.

— Je voudrais, lui répondis-je, rendre accessibles par le Nord les contrées qui vous sont soumises; je voudrais que le Nil servit désormais de route permanente au commerce qui peut s'établir entre l'Angleterre et l'Ouganda. Rien ne m'empêcherait de passer par le Nkolé (K'yengo, quand il m'entendit parler ainsi, me lança un regard menaçant), mais ceci me détournerait du vrai chemin et ne convient pas à mes vues ultérieures. »

Le roi fit alors approcher les députés de la reine pour les questionner à voix basse. Comme on suppose K'yengo fort au courant de ce qui me concerne , et comme il parle avec une égale facilité le kiganda et le kisouahili, ce flit lui qu'on pria d'ouvrir le débat. Alors, à la surprise générale : « Un des hommes blancs, dit-il, veut se rendre chez Ramrasi; l'autre, au contraire, s'en retournerait volontiers par la route qu'il a suivie en venant. >

Cette déclaration formelle parut faire réfléchir notre bote, car elle contredisait directement ce que les envoyés de sa mère venaient de lui dire en particulier, touchant le désir que nous avions manifesté, Grant et moi, de nous rendre dans le Gani. Avec assez dé subtilité, il voulut savoir, préalablement à toute décision, si

"?>i:: Roumanika était an courant de nos intentions relativement à je m\i Kamrasi, et s'il se doutait que nous voulussions quitter l'Ouganda auprès par la frontière du Nord. Il lui fut répondu que le Bana, dès son

\ii\iim arrivée, avait écrit au « petit maître* » (Bana Mdogo; et l'avait tionoe ^ informé, en même temps que Roumanika» de tous les engage-

njœsdfl ments qu'il comptait prendre.

m&^: « Écrire? qu'est-ce que cela signifie?... »

Et je dus entrer, à cet égard, dans des explications détaillées. Mtésa, se méfiant désormais des assertions de R'yengo, l'accusa de fabriquer des contes, lui ordonna de sortir, ainsi que ses gens, et m'invita, au contraire, à me rapprocher du trône. Nous touchions enfin au moment du triomphe, et les difficultés p]^^. qui s'opposaient à la continuation de notre voyage se trouvèrent

soudainement levées I Le roi nous laissa voir presque aussitôt le motif qui avait le plus agi sur sa détermination. — < n ne lui convenait pas, disait-il, de recourir à Roumanika pour tout ce dont il avait besoin ; il voulait que ses hôtes vinssent à lui sans obstacle ; Roumanika, d'ailleurs, lui avait fait demander de lie pas permettre que nous sortissions de l'Ouganda, et de nous restituer à lui quand nous aurions terminé nos excursions dans ce royaume. Qu'était Roumanika pour se permettre un pareil langage? Quelle déférence devait-on à Roumanika? Mtésa n'était-il pas le roi du pays, et, comme tel, parfaitement libre d'agir à sa guise ? > Nous accueillîmes ces bravades par un sourire d'approbation. De plus en plus exalté par les fumées qui lui montaient à la tête, l'orgueilleux Mtésa me demanda « qui je préférais de Roumanika ou de lui? » Question délicate que j'éludai de mon mieux en disant que j'aimais. beaucoup Roumanika dont l'éloquence et rhumeur communicative m'avaient charmé. « Quant à Mtésa, je l'aimais aussi, parce que ses habitudes ressemblaient aux miennes et parce que son aptitude à profiter de mes leçons me l'avait rendu cher à tout jamais. «

J'éprouvais une satisfaction de plus en plus vive en m'àssurant que mon succès n'était pas un rêve; Budja venait d'être désigné pour nous escorter dans l'Ounyoro; il était prescrit à Jumba de nous préparer des barques, afin que nous pussions arriver par eau chez Kamrasi. Viaroungi, parlant au nom de Roumanika,

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