TIONS
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nous sommes arrêtés, après une marche de dix milles. Les habitants, qui nous prenaient pour des Turcs, se sont d'abord hâtés de s'éloigner avec leur bétail; mais plus tard, revenus de leur erreur, ils nous ont accueillis avec une hospitalité franche et cordiale.
12 janvier. — Journée de chasse, où j'ai manqué tour à tour un rhinocéros et plusieurs antilopes. Mes gens n'en revenaient pas, et les villageois qui m'avaient suivi dans l'espoir de quelque bonne aubaine, m'offraient leur recette ordinaire pour en finir avec la mauvaise chance dont je semblais être la victinie; elle consistait à me percer l'index avec la pointe d une lance et à cracher ensuite sur la blessure. Avant de recourir à un moyen si extrême, j'ai vérifié nos deux points de mire, qui se trouvent avoir été légèrement faussés. Un rire général a suivi cette découverte.
A notre retour au village, le déménagement venait de recommencer, et je me l'expliquai en voyant arriver, du côté de Paloro, un détachement de nos Égyptiens : « — Qu'avez-vous fait? nous disaient nos hôtes en se pressant autour de moi, et pourquoi nous livrer à ces gens rapaces qui nous accablent de coups, nous forcent à porter leurs fardeaux, et nous pillent sans miséricorde? » Je leur promis alors, s'ils voulaient se tenir tranquilles, une protection efficace, et je notifiai ma promesse aux Turcs dès que ceux-ci furent arrivés. Mahamed les envoyait en avan,t- garde, et ils avaient ordre de m'escorter jusqu'au village d'Apuddo, où nous attendrions leur chef, qui travaillait de fout son pouvoir aux enrôlements indispensables. Il me faisait prévenir que je trouverais, dans le voisinage d'Apuddo, un arbre où deux ans auparavant un de mes compatriotes avait gravé une inscription.
13 janvier. Paira. — La marche suivante nous conduisit à Paira, groupe de villages situé en vue du Nil. N'était-il pas ridicule à nous d'être restés si longtemps à Paloro sans obtenir le moindre renseignement sur le point qui nous intéressait le plus, et sans nous douter un moment que le Nil coulait à deux journées de nous?... 11 s'offrait maintenant à nos yeux, déroulant ses eaux majestueuses sur un lit à peine creusé, dans la direction de l'ouest à l'est; immédiatement au-delà du fleuve, les jbl (ou montagnes ) Koukou se dressaient à deux mille pieds au-dessus de ses eaux. Le lendemain seulement, et lorsque, marchant parallè-
lement au Nil, nous fûmes aiTivés à Jaifi, nous pûmes em-
brasser dans son ensemble, cet imposant et vasle panorama
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14 janvier. Jaifx. — C'est le nom d'un groupe de liutles situées dans le voisinage d'un profond nullah, par lequel se dégorgent les eaux des districts qui occupent le milieu du Madi oriental. Nos Turcs y tuèrent un crocodile, qu'ils se mirent à dévorer sur place, non sans provoquer parmi mes gens des risées passablement dédaigneuses.
14 janvier. Apuddo. — Je n'ai pas manqué, aussitôt après notre installation, de me faire montrer l'arbre sur lequel Mahamed avait attiré mon attention. Deux signes, qui rappelaient assez vaguement la forme d'un M et d'un J, se voyaient effectivement sur son écorce, mais le travail de la végétation les avait rendus à peu près méconnaissables. En me dépeignant l'individu qui les avait tracés, les Turcs me dirent « qu'il me ressemblait beaucoup et portait une barbe aussi longue que la mienne. » Il était venu de Gondokoro, il y a deux ans, avec Mahamed, mais n'avait pas osé passer au delà d'Apuddo, tant on lui disait de mal des populations méridionales et tant il lui paraissait pénible de rester renfermé à Faloro, pendant toute la saison des pluies, téteà-tête avec l'oflicier égyptien. Il savait, du reste, que nous devions arriver dans ces parages, et avait recommandé à Mahamed de nous montrer son nom, dans le cas où cette prévision viendrait à se réaliser*.
Comme d'ordinaire, nous étions logés dans le village, mais les Turcs restés à l'extérieur enlevaient la toiture des habitations pour la transporter dans leur camp. A mes remontrances touchant ce procédé sommaire, ils me répondaient avec douceur, « que n'ayant ni huttes ni ustensiles culinaires, ni approvisionnements d'aucun genre, il fallait bien emprunter ceux des indigènes. Mieux avisés et plus prévoyants, ces derniers se mettraient en mesure d'avoir à vendre tout ce qu'on était obligé de leur confisquer, puisque après tout, Je gouvernement ne pouvait èlre frustré de l'ivoire sur lequel il comptait. » La misère est grande dans ces contrées ; et tandis que les Turcs vivent aux dépens des silos à demi vides, les pauvres paysans en sont réduits à se nourrir de racines et de fruits. Comme pour empirer une situation déjà si triste, les chefs de village se font l'un à l'autre une guerre acharnée.
1. 11 a été vérifié depuis que ce hardi voyageur s'appelait Miani. (Note du capitaine Speke, insérée dans la seconde édition de son livre.)
16 et 17 janvier. Journées de halte. — Un parti hostile est venu rôder la nuit autour du village, mais sans oser y pénétrer à cause de notre présence. Les habitants, sortis en armes dès le lendemain matin, tuèrent deux hommes à Tennemi, qui battit en retraite , mais non sans menacer de revenir à la charge aussitôt que « les fusils seraient partis. » Je ne demandais qu'à m'en aller pour peu que ïapina (ou chef du village) eût voulu me fournir les guides indispensables ; mais il craignait qu'il ne m'ar* rivât malheur, et que Mahamed né le punît de mon imprudence. Il était inutile d'insister, car je n'avais plus de vaches à tuer pour nourrir mes hommes, ni de verroteries pour acquitter les droits de passage. J'acceptai donc la situation, et la chasse servit à me faire oublier mes ennuis.
18 et 19 janvier. — Les antilopes étaient nombreuses, mais ne se laissaient guère approcher. En revenant au logis, le premier soir, les indigènes qui m'accompagnaient dans Fespoir de quelque régal, me signalèrent trois buffles sur un pâturage assez lointain. Je remontai pour tourner ces animaux et prendre le vent sur eux au delà du point où je m'attendais à les rejoindre. Là, je fis coucher mes compagnons à plat ventre et. me glissai dans l'herbe, jusqu'au moment où je vis en face de moi, et à très-courte distance, briller au soleil trois paires de cornes. Alors je me soulevai lentement pour ne pas effaroucher le gibier; mais, à ma grande surprise, de si haut que mes yeux allassent vers lui, les cornes seules restaient visibles. L'idée ne me vint pas que ces animaux eussent pu demeurer accroupis en plein jour, dans un site aussi peu abrité. De sorte que, ne pouvant me rapprocher davantage sans les mettre en fuite, je visais au juger, la poitrine du plus voisin, et ce fut alors seulement que je découvris mon erreur. Tous trois se dressèrent sur pieds et détalèrent à qui mieux mieux. Tandis que je rechargeais ma carabine (à un coup) les fugitifs étaient allés rejoindre leurs trois camarades, ceux-là même que j'avais vus occupés à pattre, et tous les six, formés en ligne, dévalèrent à la fois sur moi. Certain de recevoir une rude secousse, j'avais fort à craindre de rester écrasé sous le piétinement de ces massifs animaux, lorsque tout à coup, en m'apercevant debout devant eux, soit crainte, soit tout autre instinct difficile à définir, ils renoncèrent à leur projet meurtrier, s'écartèrent par un léger détour, et
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gagnèrent pays de toute la vitesse de leurs jambes. Je n'étais pas satisfait, et bien loin- de là; mais Grant nous a dédommagés le lendemain, en tuant un très-beau mâle de l'espèce n'samma.
20 janvier. — En poursuivant le gibier de la veille dans une espèce d'immense parc borné d'un côté par le Nil, de l'autre, par cette rivière Asoua, sujet de tant de récits — et que j'entrevois dans le lointain au pied de montagnes encore plus hautes que les jbl Koukou, — je me suis trouvé avoir simultanément sous les yeux cinq buffles, cinq girafes, deux élans et plusieurs antilopes d'espèces diverses. Ce fut à un des élans que je m'adressai, désirant le comparer à l'animal du même genre que j'avais tué dans l'Ousagara; mais les girafes, qui interviennent volontiers à contre-temps, donnèrent l'alarme et, à l'exception de deux buffles, tout disparut. Je les suivis, armé d'un fusil simple, et sans me faire accompagner de personne. Arrivé furtivement à quarante mètres d'eux, je guettai une occasion favorable et parvins à loger une balle dans l'épaule du plus gros. La détonation les fit tressaillir et tous deux chargèrent à la fois du côté de leur antagoniste qui, sans perdre de temps et se trouvant sur un terrain absolument ras, s'était jeté à plat ventre. Ils flairaient l'air, agitant leurs cornes puissantes, et me cherchaient du regard sans découvrir encore ce que j*étais devenu.
Nous restâmes ainsi près de vingt minutes, séparés à peine par quelques pas. Un des bulfles avait la bouche en sang, et Tune de ses jambes de derrière était brisée, car la balle l'avait pris en enfilade et traversé de part en part. L'autre, tournant sur luimême, cherchait de tous côtés à me découvrir, et, sans le perdre un instant de vue, je rechargeais peu à peu mon fusil. Une fois prêt, je tirai sur l'animal encore intact, mais la capsule se brisa sans éclater et fut sur le point de me trahir; ils regardèrent en eflet de mon côté, l'invalide saignant toujours, mais l'autre, plus menaçant que jamais. Quelques minutes encore s'écoulèrent ainsi, au bout desquelles je me sentis soulagé d'un grand poids en les voyant s*éloigner sans trop de hâte. Je les suivis naturellement, mais sans pouvoir retrouver une occasion favorable. Peutêtre se présentera-t-elle demain.
21 et 22 janvier. — Au même point où j'avais abandonné la chasse, j'ai fait partir un troupeau de cinquante buffles, environ, parmi lesquels était mon blessé de la veille, incapable désormais
d'une longue fuite, et que j'ai pu abattre au moment où il s'arrêtait pour me charger. Les paysans, à- qui j'ai donné la moitié de la chair, m'ont témoigné la reconnaissance la plus vive. « On ne les a pas gâtés jusqu'ici, disent-ils, et en fait de présents, ils ne connaissent guère que la bastonnade. »
23 janvier. — Deux rhinocéros noirs , que j'ai rencontrés , n'auraient eu qu'à passer tranquillement leur chemin pour échapper à mes coups; je ménage, en effet, mes munitions qui commencent à devenir rares. L'un d'eux, néanmoins, s'est tellement obstiné à me faire la partie belle, que je n'ai pu résister à la tentation de le jeter bas. Mais j'en eus du regret en voyant les sauvages qui m'accompagnaient, refuser, malgré mes instances, de toucher à la chair de cet animal, regardé par eux comme une substance impure. Quelques buffles se sont ensuite trouvés à ma portée, mais une petite antilope, brusquement partie devant moi, leur a donné un peu trop tôt le signal de la fuite. Le reste de la journée n'a pas été plus heureux, et je suis revenu bredouille.
Du 24 au 30 janvier. — Rien de notable jusqu'à cette dernière date, où Boukhet, le factotum de Mahamed, nous est arrivé avec la plus grande partie du convoi turc. Son maître, paralt-il, l'avait acheminé vers nous depuis déjà quelques jours; mais en arrivant à Panyoro, une rixe avec les habitants eut pour conséquence la perte de presque tous les bagages. Mahamed, auquel il alla rendre compte de ce fâcheux résultat, le somma, dans les termes les plus péremptoires, de retourner à la charge et de réparer un échec inacceptable : « Sans cela, disait-il, comment voulez-vous que je fasse mon rapport à Gondokoro? »
Convaincu par la force de cet argument, Boukhet retourna sur le théâtre de sa défaite et attaqua vigoureusement Panyoro. Trois de ses hommes furent blessés tout d'abord, mais il parvint à incendier le village, tua une quinzaine des habitants, et en sus des objets qu'ils lui avaient enlevés, leur prit environ cent têtes de bétail.
31 janvier. —Mahamed, arrivé d'aujourd'hui, se prépare à marcher en avant. L'entreprise ne laisse pas que d'offrir certaines difficultés, car les Turcs, à eux seuls, ont besoin de six cents porteurs, dont la moitié pour leur ivoire et le reste pour leurs effets de campement; or, il n'est pas de village qui puisse
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fournir au delà de cinquante à soixante hommes; et de plus, nous Tavons déjà dit, les chefs se font l'un à Tautre une guerre continuelle. Voici l'expédient adopté par Mahamed : sous peine de confiscation, il convo(iua devant lui ces petits souverains municipaux et taxa chacun d'eux à tant de porteurs, requis pour le service du «grand gouvernement,» dont Tintérèt doit passer avant tout. Se figure-t-on les richesses du gouvernement laissées à terre faute de bras? Il exige donc le sacrifice de toutes les rivalités, et proclame pour un temps la trêve de Dieu : les villages qui se seront dépouillés, pour le service public, de leurs défenseurs habituels, devront, par cela même, rester inviolables. Malheur à celui qui les attaquerait en Tabsence de Mahamed : on n'épargnera pas les balles pour le punir.
Une centaine d'œufs, trouvés dans un nid de crocodile, ont été pour nos Égyptiens l'occasion d'un grand régal. On nous a donné deux de ces œufs que nous avons mangés par curiosité, mais dont la saveur musquée n'a rien d'agréable pour un palais européen.
1" février. — Nous sommes repartis avec Boukhet et la première moitié du convoi de Mahamed, qui n'a jamais pu réunir assez d'hommes pour tout emporter à la fois. Le Nil, que nous avons bientôt rencontré, roulant ses flots limpides parmi les hauteurs schisteuses de Koukou, ressemblait à une rivière des Highlands; nous l'avons suivi jusque dans le voisinage du point où TAsoua vient le rejoindre. Ses eaux n'étaient pas, à beaucoup près, aussi abondantes que lorsque nous l'avions traversé audessous des chutes Karouma; et cependant, selon les calculs du docteur Khoblecher ', il aurait dû déborder justement à cette époquQ; cela étant, il eût été navigable, et nous en aurions profité pour ne pas le perdre de vue. Nous le quittâmes au contraire de nouveau, lui laissant faire un détour dans la direction de l'ouest, et passâmes à gué la rivière Asoua, dont les eaux rapides nous montaient jusqu'à la poitrine, mais dont le lit manque de largeur. Pas une embarcation ne saurait la remonter, et sous aucun rapport on ne peut la comparer au Nil lui-même. Les membres de l'expédition envoyée par Méhémet-Ali, ont singu-
1 . Le docteur Khoblecher, fondateur de la missioa autrichienne de Gondokoro^ a établi que le Nil y atteint son niveau le plus bas vers le milieu de janvier.
lièrement exagéré le volume de ce cours d'eau , mais nous n'en sommes pas autrement étonnés, car ils se sont mépris sur sa position. Nous étions en effet sous le troisième degré quarantedeux minutes de latitude nord, et par conséquent à vingt milles au delà du point extrême de leurs recherches.
Deux heures plus tard, nous arrivions dans un établissement appelé Madi, que nous trouvâmes absolument désert. Les habitants s'étaient enfuis dans la jungle, et rien ne put les décider à rentrer chez eux. Nous aspirons maintenant à voir finir le voyage. Vivre aux dépens d'autrui nous, parait insupportable; mieux valent encore les exactions comme celles dont on nous rendait victimes dans l'Ousoui. Au surplus, cet état de choses est sans remède ; il restera tel, aussi longtemps que les Turcs auront la haute main sur ces misérables populations. Ce n'est pas qu'ils n'aient, eux aussi, des pertes à subir; quatre hommes et une jeune fille du Bari ont trouvé, chemin faisant, le moyen de s'enfuir et d'emmener avec eux une centaine des vaches enlevées à leurs compatriotes. J'ai fait donner cinquante coups de fouet à un de mes hommes, convaincu d'avoir volé la couverture d'un Égyptien dont il partageait la hutte.
Du 3 au 5 février. Journées de halte. — Cinquante natifs de Labouré (une des stations par lesquelles nous devons passer) sont venus s*oflnr pour le transport des bagages. Ils savent qu'à cette époque de l'année, les Turcs reviennent toujours avec une quantité de bétail, produit de leurs rapines, qu'ils emploient à rétribuer les services de ceux qui les aident à traverser le pays de Bari.
6, 7 et 8 février. Bartvoudi et Labouré. — Nous avons passé une nuit dans le premier de ces établissements, et nous nous sommes arrêtés tout un jour dans le second, pour permettre à Mahamed de recueillir au passage l'ivoire emmagasiné dans un dépôt voisin.
9 février. Mougi. — 10 et II ^ journées de halte, — Mougi est la dernière station du pays de Madi. Nous y sommes restés deux jours afin de compléter le nombre des porteurs nécessaires pour traverser le Bari, dont les habitants, qui se refusent obstinément au métier de portefaix, sont, pour cela seul, en butte au mépris et à la haine de nos Egyptiens. Un tremblement de terre s'est fait sentir. La rassade n'a plus cours dans ce pays-ci,
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les naturels employant pour leurs colliers et leurs ceintures les œufs d'autruche, qu'ils découpent en petites plaques de la grandeur d'un bouton de chemise, percées ensuite d'un petit trou central où passe le fil destiné à les réunir. Un voyageur nous raconte que trois hommes blancs, montés sur des navires, viennent d'arriver à Gondokoro et, que les habitants du Bari, avertis de notre approche, au lieu de nous attaquer à coups de lance, veulent empoisonner toutes les sources du pays. Mahamed a distribué aux chefs des villages, en récompense des porteurs qu'ils ont fournis, la moitié des bestiaux dont il dispose. C'est celle qu'il dit appartenir au gouvernement; l'autre moitié du butin, qui comprend également tous les esclaves, toutes les chèvres et tous les moutons, constitue la paye des soldats attachés à l'expédition.
12 février. Wuroujigi. — 13, Marsan. — Tout ceci réglé, nous sommes partis, au nombre d'un millier d'hommes, pour la station appelée Wuroungi. Une double étape, le lendemain, nous a conduits à Marsan, qui appartient au Bari. J'aurais voulu m'arrêter dans les villages de cette contrée, mais Mahamed avait si bien effarouché nos gens que ceux-ci, redoutant les attaques nocturnes des indigènes, refusèrent obstinément de faire bande à part. Le pays, borné à droite par des montagnes, était inégal et richement boisé. On y rencontrait de nombreuses bourgades; mais les populations , généralement parlant , disparaissaient à notre approche , sauf quelques hommes plus hardis que les autres, qui nous regardaient passer d'un œil hagard. Les Turcs battaient le tambour, matin et soir, et ne se gênaient pas pour piller les villages où nous prenions nos repas.
14 février. Doro, — Nous nous sommes retrouvés en vue du Nil, et nous avons fait halte à Doro, petite station située dans le voisinage d'une montagne bien connue qui porte le nom de Rejib. Les voyageurs du Nil se plaisent à y graver leur nom. Rien de changé dans l'aspect du pays, si ce n'est que peu à peu les herbes sont devenues beaucoup moins hautes et beaucoup plus fines, à ce point que mes gens se croyaient dans le voisinage de l'Angleterre. Une fois installés — et lorsque les Turcs eurent mis à sac quelques-uns des villages les plus proches, — nous entendîmes deux coups de fusil qui semblaient un signal convenu. De tous côtés affluèrent, au môme instant, les gens du pays. Leurs es-
couades arrivaient au son du tambour, et le tambour des villages répondait à leurs appels guerriers. Tout faisait donc présager une attaque dont les Égyptiens se montraient assez préoccupés, car, indépendamment de leur grand' garde, ils envoyèrent des patrouilles dans toutes les directions. L'ennemi ne demandait pas mieux que de nous surprendre; mais cette précaution militaire déjoua ses projets, et le simple bruit des fusils qu'on armait de çà de là suffisait pour le tenir en échec. Quand ils n'eurent plus à compter sur le succès de leur tactique ordinaire, les sauvages se réunirent par centaines en face de notre camp, mirent le feu aux herbes et, — brandissante pleines poignées les gazons enflammés, avec des hurlements dignes de l'enfer, — ils passaient, repassaient en longues files, et juraient de nous anéantir le lendemain.
15 février. Gondokoror— fions n'en avons pas moins dormi d'un sommeil paisible, et nous sommes entrés le matin à ftondokoro (lat. Nord 4» 54' b% long. Est 3lH6' 9''), où Mahamed, après une salve, nous a conduits immédiatement chez un négociant circassien nommé Kourschid Agha. Nos premières questions eurent naturellement trait à Petherick ; on y répondit d'abord par un silence dont le sens nous échappait ; mais nous apprîmes en insistant que nous étions redevables à M. Debono, et à personne autre, de lassistànce qui nous avait été donnée à partir du Madi. Remerciant en peu de mots l'ami de Mahamed, qui était aussi le représentant de notre bienfaiteur, nous prîmes congé de lui pour aller discuter Petherick. Au bord du fleuve, où plusieurs navires étaient amarrés, nous vîmes accourir de loin un personnage qu'au premier coup d'oeil nous supposâmes être celui que nous cherchions; mais l'instant d'après, je fus désabusé par la cordiale poignée de mains de mon vieil ami Baker, qui doit une certaine célébrité à ses chasses dans l'île de Ceylan. Je ne saurais rendre les émotions d'une pareille rencontre : les mots sont sur les lèvres, et cependant on ne peut parler. Ce fut seulement un peu plus tard que, profitant de sa bonne hospitalité, nous apprîmes de lui, tout à loisir, ce qui s'était passé pendant notre longue absence ; entre autres la terrible guerre d'Amérique et la mort du prince Albert, à qui sir Roderick Murchison m'avait présenté, peu de jours avant mon départ pour l'Afrique, et dont je me rappelais presque mot pour mot les flatteurs encouragements
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Baker nous apprit aussi qa'il avait emmené trois bâtiments —
un dyabir et deux nuggefi^s — avec des équipages bien armés
des chameaux, deis chevaux, des ânes, des verroteries, du ûl d'archal; bref, tout ce qui était nécessaire pour un long voyage, et ceci, dans le but exprès de contribuer à notre salut : « Vous me désappointez, ajoutait-il en riant; car j'espérais vous trouver sous Téquateur aux prises avec quelque situation terrible, dont je vous aurais aidé à sortir. »
Instruit du prochain retour de Mahamed, il l'attendait pour associer à sa fortune ceux des naturels qui auraient à s'en retourner dans leurs foyers. Trois dames hollandaises % obéissant à la même pensée philanthropique, étaient également arrivées ici sur un bateau à vapeur ; mais le mauvais état de leur santé les avait obligées de rétrograder jusques à Karthoum. Personne, au reste, n'avait supposé possible le voyage que nous venions d'accomplir. Mais Petherick, qu'était-il devenu? Il trafiquait pour le moment du côté de N'yambara, — c'est-à-dire à soixante et dix milles de Gondokoro, —bien qu'il eût pris soin, après mon départ d'Angleterre, d'ouvrir une souscription couverte jusqu'à concurrence de mille livres sterling par les amis qui, me croyant en danger, voulaient le mettre à même de nous venir en aide. C'est à eux que je dédie ce livre, faute de pouvoir leur témoigner autrement ma vive reconnaissance.
Au lieu de remonter le Nil immédiatement, — comme il aurait pu le faire, au dire des personnes les plus compétentes, — Petherick, s'attardant à construire une embarcation, avait laissé passer en grande partie la saison favorable. Les vents du Nord lui manquèrent sous le 7^ de latitude, et il partit alors par la voie de terre pour se rendre à son entrepôt de N'yambara. Je dois dire qu'il avait envoyé ici un vakil et quelques barques, qui avaient ordre d'aller le rejoindre à N'yambara et de marcher ensuite au sud de cette station, dans le but ostensible de découvrir où je pouvais être : mais ceci était contraire aux instructions que je lui avais données en quittant l'Angleterre, non moins contraire aux intentions qu'il exprimait en ouvrant la souscription dont j'ai parlé, contraire enfin à l'opinion hautement exprimée de tous les Européens engagés dans le même commerce que lui. Ils étaient unanimes à dire que Petherick serait allé directement à Faloro, et de là plus avant dans la direction du Sud , si