‹ Les sources du Nil (volume 3)Chapitre 19 sur 36 · Vingt-quatre à vingt-cinq mètres · texte numérisé non relu

Vingt-quatre à vingt-cinq mètres

2. Ces conjectures sont consignées dans le Blackwood's Magasine du mois d'août 1859.

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hautes montagnes de la Lune, continuellement saturées de pluie, donnent naissance au Congo comme au Nil, et aussi sans doute à cette branche du Zambèse qui porte le nom de Shiré.

Ndongo est un véritable jardin de bananiers et la contrée, généralement parlant, manifeste une fertilité surprenante. Dans ce sol humide, sous ce climat tempéré, toutes les cultures se font sans peine et donnent de merveilleux résultats. G*est un véritable paradis de nègres, et je dois dire d'ailleurs que l'entretien des huttes et des jardins dénote des habitudes d'ordre, de propreté, de travail.

Nous y fîmes halte tout un jour, et j'aurais pu y tuer mainte et mainte antilope, si je ne me ftisse obstiné à courir des buffles queje ne rencontrais point. Revenu de la chasse, je mandai à Roumanika que si Grant ne m'avait pas rejoint à une certaine date, je tenterais la navigation du N'yanza, et reviendrais le trouver en remontant la Kitangoulé.

18 janvier. Ngamhèzi. — Nasib m'a montré un petit éperon montagneux qui, du royaume de Nkolé, à notre gauche, se prolonge vers le N'yanza. A l'extrémité de l'éperon, et sur notre droite, s'étend à perte de vue, dans la direction du N'yanza, une plaine bien boisée et marécageuse, parsemée de vastes étangs qui, m'assure-t-on, portaient bateau il y a peu d'années, mais se dessèchent maintenant par degrés, comme le lac Ourigi. Je suis porté à croire que le N'yanza baignait originairement le pied de ces montagnes, et qu'il s'est trouvé réduit à ses limites actuelles par un abaissement progressif de son niveau.

Ngambézi me frappa d'admiration aussi bien par la propreté, le bon ordre des habitations, que par la richesse du sol et la beauté des paysages. Sous ce double rapport, ni le Bengale, ni Zanzibar n'ont rien de mieux à offrir. Un des oncles de Mtésa, épargné par le feu roi Sounna lors de Tavénement de ce dernier, est le possesseur de ce beau fief. Son absence me laissa un certain regret, bien que l'espèce d'intendant chargé de le remplacer me logeât dans sa haraza (hutte de réception), et nonobstant force excuses sur les lacunes involontaires de son hospitalité , me gratifiât sans cesse de chèvres, de volailles, de patates douces, d'ignames, de bananes, de cannes à sucre et de maïs. Il y gagna, cela va sans le dire, quelques paquets de verroteries.

19 janvier. SémizabL^ Nous nous arrêtons chez Isamgévi, qui

gouverne le district pour le compte de Roumanika.Sa résidence était aussi bien tenue que celle de Toncle de Mtésa. Mais au lieu d'avoir une baraza devant sa maison, il y avait construit ce qui, selon les notions nègres, équivaut à une église, — à savoir un enclos avec trois petites huttes, ainsi mises à part afin de servir aux exercices du culte. Il fit danser devant nous quelques-unes de ces mendiantes (vouûhwézi selon les uns, mabandwa selon les autres), qui, bizarrement vêtues de mbougou, couvertes de verroteries et de petites baguettes peintes, nous débitèrent en même temps une chanson comique; le refrain, pour lequel la danse s'interrompait, consistait en une sorte de roucoulement aigu i indéfininiient prolongé. Les fonctions que ces femmes remplissent participent de l'obscurité qui règne chez les nègres en toute matière concernant la religion. Suivant les uns, elles chassent les démons; suivant les autres, elles préservent du « Mauvais œil. » En somme, elles prélèvent une taxe sur ces êtres naïfs toujours disposés à s'imposer un sacrifice quelconque pour se concilier une divinité qu'ils ne sauraient définir, mais qu'ils supposent capable d'influer en bien ou en mal sur leurs destinées en ce bas monde.

20 janvier. Kisouéré. — Nous touchons aux frontières de Roumanika. Derrière le groupe de montagnes sur lequel s'élève Kisouéré, commence au Nord le royaume d'Ounyoro. C'est ici que Baraka doit me quitter pour se rendre chez Kamrasi. Maoula, dont la résidence n'est qu'à une journée de marche, me plante lù, comme un drôle qu'il est, sous prétexte d'avertir Mtésa par un message, ainsi qu'il en a reçu Tordre, afin que le monarque avise aux moyens de protéger notre marche. « Les Vouaganda, me dit-il, sont une race turbulente que la crainte du bourreau peut seule tenir en respect; et dès que je lui serai signalé, Mtésa fera sans doute couper la tête à un certain nombre de ses sujets pour inspirer aux autres une terreur salutaire.» Je savais fort bien le néant de ces bravades, et je ne lui dissimulai pas mon incrédulité à cet égard ; mais, du moment où il m'abandonnait ainsi à moi-même, il fallut bien faire halte.

Du 20 au 24 janvier. — Le 23, un autre oificier, nommé Maribou, vient m'avertir que Mtésa, incité par son désir de voir des hommes blancs, l'a chargé d'aller chercher Grant, qu'on lui dit être resté dans le Karagoué à cause de sa maladie, et de le lui

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amener, coûte que coûte. Je profite de cette occasion pour écrire à mon compagnon de se mettre en route, s'il le peut, avec nos marchandises les plus précieuses. « Il devra se méfier des propos de Roumanika sur les difficultés du voyage dans l'Ouganda. Les malades y sont admis sans le moindre scrupule, et les ânes y circulent fort bien sans caleçons. S'il est hors d'état de se mouvoir, je le prie d'attendre que je sois arrivé chezMtésa. Je remonterai le lac et la Kitangoulé pour l'aller chercher, ou du moins, je prierai le roi de lui envoyer des barques, soa voyage par eau devant nous permettre d'explorer le lac plus à notre aise. »

24 janvier. N'yagus^a. — Un certain nombre de messages plus impérieux les uns que les autres ont fini par ramener Alaoula que je force enfin à se mettre en marche. Il nous conduit tout droit chez lui, dans une résidence très-agréable, où il met à ma disposition une hutte vaste et bien tenue. Grâce à lui nous avons, mes hommes et moi, des bananes à discrétion : < Maintenant que nous voici dans l'Ouganda, me dit notre hôte, vous n'aurez plus à payer votre nourriture. Partout où vous passerez la journée, l'officier du district doit vous pourvoir de bananes; à défaut de ceci, vos gens pourront en cueillir dans les jardins, car telle est la loi du pays en ce qui concerne les hôtes du roi. Quiconque serait surpris vous faisant payer la moindre chose, soit à vous, soit à vos gens, encourrait un châtiment exemplaire. »

En conséquence, je suspendis immédiatement la distribution quotidienne des rasades. Mais, à peine avais-je pris cette mesure, que tous mes gens se déclarèrent ennemis de la banane- « Les Vouaganda, prétendaient-ils, peuvent se contenter de cette nourriture à laquelle ils sont habitués ; mais un régime pareil ne saurait apaiser notre faim. »

Maoula, voyant que je prépare tout pour la marche, me supplie de prendre patience et d'attendre le retour du message envoyé au roi, c'est-à-dire une dizaine de jours, tout au plus. Quoique révolté de ce retard absurde, il faut bien me résigner à dresser ma tente î je refuse en revanche ses bananes, et mes gens, à qui je distribue des verroteries, comme par le passé, ont ordre d'acheter chaque jour leur ration de grain. Maoula m'annonce qu'il va passer quelque temps chez un de ses amis; mais il re-

viendra^ sans manquer. Je lui réponds quil fera bien^ car je suis décidé à ne pas l'attendre. Malgré sa courtoisie affectée et ses perpétuels sourires, notre conférence se termine assez peu amicalement.

26 janvier. — Je suis encore assourdi par les tambours, les chants, les cris, les hurlements et les danses bruyantes qui n'ont pas cessé depuis deux jours et deux nuits. Il s*agissait d'expulser un phépo (un démon) du village qu'il obsédait par sa présence. Toutes les cérémonies ont ici un caractère grotesque. Deux vieillards, homme et femme, barbouillés d'une boue calcaire et tenant sur leurs genoux des pots de pombé, étaient assis devant une des huttes, où on leur apportait sans cesse des paniers remplis de bananes écrasées et de nouvelles cruches de pombé.Dans la cour, en face d'eux, plusieurs centaines d'hommes et de femmes vêtus d'élégants mbougou, — les hommes portant, en guise de turban, des branches de glycine artistement tressées, dans lesquelles étaient piquées, appendice menaçant, maintes défenses de sanglier polies et brillantes. C'étaient ces gens-là qui, tous sans exception plongés dans Tivresse la plus complète, essayaient de chasser le diable par un tapage infernal. Je trouvai parmi eux Kachouchou, cet ambassadeur de lloumanika que j'avais vu partir du palais de Karagoué pour annoncer ma visite au roi de l'Ouganda. 11 avait avec lui, me dit-il, deux autres Vouakoungou de Mtésa, qui avaient ordre d'amener ma caravane et celle du docteur K'yengo. «Ce prince, — ajoutait-il, confirmant en ceci les dires de Maoula, — ce prince éprouvait un tel désir de nous voir, qu'à la nouvelle de notre arrivée prochaine, il avait fait exécuter cinquante notables et quatre cents individus de basse extraction, attendu que, selon lui, s'il n'avait pas déjà reçu la visite des hommes blancs, la faute en était aux dispositions querelleuses de ses sujets. »

27 janvier. — ' J'ai vu reparaître N'yamgundou, mon ancienne connaissance de TOusoui. Il prétend avoir été le premier à informer Mtésa de notre arrivée dans l'Ousoui et de la visite que nous lui destinions. « Il est donc bien vrai, s'est écrié le monarque, que le Mzungou veut me voir! » Et il lui avait fait remettre quatre vaches pour qu'elles me fussent conduites sans retard, en lui recommandant de me ramener au plus vite : « Les vaches, ajoutait N'yamgundou, s'acheminent vers Kisouéré par

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une autre route, mais je m'arrangerai pour que vous les receviez ici, et tandis que vous continuerez voire voyage, sous Tescorte de Maoula, je me charge d'aller chercher Grant ... »

Ceci ne faisait pas mon compte, et je lui dis naïvement que, las des procédés de son indigne collègue, je renonçais à marcher sous sa conduite. N'yamgundou m'offrit alors de me laisser quelques-uns de ses « enfants »• qui me serviraient de guides, ajoutant que « les ordres du roi ne seraient pas remplis, si une partie de ma 'caravane restait en arrière. »• Nous argumentâmes ainsi longtemps, moi pour le garder, lui pour exécuter à la lettre la mission dont il était chargé. Je fis valoir en dernier lieu mon autorité, supérieure à celle de mes « enfants, » et ceci termina la discussion. Il fut convenu que nous partirions dès le lendemain matin, aussitôt que les vaches seraient arrivées de Kisouéré.

28 janvier. Mashondé,—k l'heure dite, Nyamgundou n'avait pas encore paru. Grande contrariété pour moi, car je craignais que Maoula ne vînt le détourner de remplir son engagement. Vers midi, à bout de patience, je prescrivis à Bombay de lever ma lente et de donner l'ordre du départ. « Qui nous guidera? me demanda-t-il, rechignant; comment voulez-vous que nous avancions? Les gens de Roumanika sont tous partis.... Personne n'est là pour nous montrer le chemin.... » A ses objections réitérées, je n'avais qu'une seule réponse, toujours la même : « Cela ne vous regarde pas.... Obéissez!... levez la tente! » Puis comme il restait immobile, je me mis moi-même à l'œuvre, assisté de quelques-uns de mes hommes, et la lente tomba bientôt sur sa tète , ainsi que sur nos marchandises et sur les femmes qui s'y trouvaient réunies. Bombay, hors de lui, se mit à injurier les gens qui me prêtaient secoujs, en leur reprochant leur Cupide imprudence, « attendu, disait-il, que sous la tente ainsi bousculée, il y avait, à côté du foyer, des caisses de poudre. » Il fallut bien me fâcher à mon tour et malmener ce serviteur récalcitrant, qui, dans sa colère toujours croissante, manifestait l'intention âe repousser à coups de bâton ceux qui, disait-il, voulaient le faire sauter : — « Taisez-vous, m'écriai-je, il ne vous appartient pas d'insulter ceux qui m'obéissent et qui valent, par conséquent, mieux que vous.... S'il me plaît de faire sauter ce qui est à moi, vous n'avez, ce me semble, rien à y voir.... Et si vous persistez

à méconnattre mes droits, je vous ferai sauter, vous aussi.» Bombay, qui commençait à écumer de rage, déclara qu'il ne souffrirait pas de pareilles insultes : il fallut recourir aux grands moyens, et par manière d'avertissement, je lui administrai un coup de poing sur la tête. Il se mit en position, l'air exaspéré, me toisant d'un regard farouche. Un second coup de poing Fébranla sur sa base, et comme il tenait bon, un troisième, qui fit jaillir le sang de son nez, le rappela soudain à la raison. Ce fut la première et la dernière fois que je me rçivalai jusqu'à infliger moi-même une correction manuelle, et je dus m'y résoudre, sous peine de compromettre le prestige de mon autorité. En effet, s'il m'était arrivé souvent de faire administrer cent ou cent-cinquante coups de fouet à tel ou tel de mes gens, pour délit de vol, je ne pouvais pas, sans porter une grave atteinte à la subordination hiérarchique, souffrir que Bombay fût frappé par un de ses subalternes; il fallait donc le châtier moi-même.

Longeant les montagnes à notre gauche, et laissant à droite une vaste plaine coupée de nombreux étangs, nous nous arrêtâmes dans un village situé au pied d'une petite élévation du haut de laquelle j'aperçus, pour la première fois depuis mon départ de Kazeh, les eaux du Victoria -N'yanza. Nyamgundou, profitant de la leçon du matin, me traitait avec une courtoisie charmante; il ne manque jamais de s'agenouiller en m'adressant la parole, et a ^is tous ses « enfants > sur le pied de veiller sans cesse au bien-être du camp.

29 janvier. Oukara. — Sauf la traversée des étangs , pénible quelquefois, et dans tous les cas trop fréquente, le voyage se continue dans d'excellentes conditions à travers de fertiles jardins, dont les maîtres se sauvent au bruit de nos tambours, certains d'être^ arrêtés et punis s'ils se permettaient de jeter les yeux sur « les hôtes du roi. » Même à Oukara, pas un habitant n'est visible. Leurs huttes nous sont assignées, à moi et à mes hommes, sans autre cérémonie. Les Vouanyambo de l'escorte y pillent tout ce qui leur convient, et j'ai grand'peine à les arrêter, car ce sont là, disent-ils, des représailles qu'ils exercent contre les Vouaganda qui, mainte et mainte fois, dévastèrent le Karagoué. D'ailleurs les lois du pays où nous sommes leur reconnaissent le droit de vivre sur l'habitant, et ils ne me voient pas d'un bon œil restreindre l'exercice de ce droit.

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30 janvier. — Halte indispensable pour attendre les femmes de Nyamgundou. Une lettre de Grant m'est remise par un beau jeune homme, qui porte, roulée autour de son cou, la peau d'un serval*, décoration que les individus de race royale ont seuls le privilège de revêtir. Nyamgundou, blessé de cette usurpation, donne ordre à ses « enfanta » d'arracher au messager de Grant le signe honorifique dont il s'est paré sans en avoir le droit. Deux compagnons de mauvaise mine lui saisissent aussitôt les mains, qu'ils tordent en tous sens à plusieurs reprises, de manière à lui déboîter Tarticulation. Sans un mot, sans le moindre cri, leur victime résiste, et Nyamgundou finit parleur enjoindre d'en rester là. « 11 va, dit-il, entamer une instance régulière, et en tendre la défense du prévenu. » Celui-ci s'assied à terre entre ses deux argousins qui se sont bien gardés de le lâcher, et N'yamgundou, coupant une longue baguette en morceaux d'égales dimensions, chacun représentant un degré généalogique, dresse sous nos yeux la liste complète des ancêtres du jeune honune. Par là demeure établi, sans contestation possible, qu'il n'appartient à aucune des branches de la famille régnante : — « Et maintenant, poursuit Nyamgundou en s'adressant à nous, comment expierat-il sa folle présomption?... L'aflaire portée devant Mtésa, nul doute qu'elle ne lui coûtât la tête.... Si donc il en est quitte au prix de cent vaches, n'aura^t-il pas fait un bien bon marché?... » Tout le monde, sur ce point, fut du même avis, — même l'accusé qui se soumit au jugement rendu contre lui, et se laissa paisiblement enlever par ses deux farouches acolytes l'ornement iUégal qui lui coûtait si cher.

31 janvier. Mérouka. — Ce village est situé sur d'admirables montagnes couronnées de la végétation la plus variée. Il sert de résidence à plusieurs grands personnages, dont le principal est une tante du roi. Nous avons échangé quelques présents, et je passerais volontiers un mois dans ce beau pays où la température est à souhait, où les chemins sont larges et bien entretenus, les huttes parfaitement propres, les jardins cultivés avec des soins irréprochables. Les promenades que je feisais au hasard me montraient partout l'abondance et ce qui aurait dû être la richesse. Je m'imaginais, en regardant ce paysage aux formes

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