L'expression locale est kou n^yangania
noncer ma venue, — et dont j'attendais le retour depuis plus d'une demi-heure, en fumant ma pipe au bruit lointain d'une bacchanale enragée, — est revenu me dire que Sa Msgesté, tout entière à ses plaisirs, ne pouvait en ce moment me donner audience. Làdessus, comprenant la nécessité d'une démonstration diplomatique, je me suis récrié, avec une indignation toujours croissante et en fouettant l'air de la baguette à fusil qui me sert de canne contre cette violation manifeste de la foi jurée : < La reine m'a promis, disais-je, que la porte me serait toujours ouverte. Avant de mettre les pieds ici, j'exigerai des excuses formelles pour rinsulte qu'on me fait subir. »
De retour chez moi, j'ai fait un paquet de" tous les présents dont Sa Hsgesté m'avait gratifiés, puis, convoquant à la fois Maoula et mes gens, je leur ai enjoint de rapporter ces objets à celle de qui je les tenais. < L'amitié dont ils étaient le gage ne subsistant plus, je ne vois pas pourquoi je m'amuserais à les conserver. » Accueillant tous mes discours d'un rire moqueur : « Le Bana ne sait point h quoi il s'expose, me fait remarquer ce drôle de Maoula.... Rendre ainsi ce qu'on a reçu en présent passe chez nous pour un affront des plus impardonnables. On risquerait sa vie à braver aussi ouvertement la colère de la reine, qui se ferait un point d'honneur, non-seulement de vous restituer ce qu'elle a reçu de vous, mais de contraindre le roi son fils à en faire autant. Et vous pouvez deviner ce qui en arriverait. Les Youakoungou seraient tués par douzaines, et le peuple entier maudirait l'étranger dont la présence aurait attiré sur nous de pareils malheurs. »
Bombay, de son côté : « Je vous supplie, disait-il, de ne pas donner suite à cette idée. Vous ne connaissez pas, comme nous, ces peuples sauvages; impossible de savoir ce qui résulterait d'une telle démarche, qui ruinerait peut-être la suite de notre voyage ; d'ailleurs, grâce à tous ces différends, voici quatre jours que nous sommes presque sans nourriture ; si nous pillons, vous nous punissez à coups de fouet; les Youaganda nous battent quand nous leur demandons de quoi manger... Nous ne savons, en vérité, comment faire. »
Je n'en persistai pas moins à prescrire pour le lendemain matin l'exécution de l'ordre que j'avais donné. Il fallait évidemment, pour arriver à quelque chose, me rendre incommode. C'est, dans
les rues de Londres, la politique des joueurs d'orgues. Pourquoi ne serait-ce pas la mienne?
1 7 mars. — Maoula et Nasib sont allés rapporter les présents de la reine, pendant que je me rendais chez le kamraviona. Pour s'attester à lui-même son importance, il n*a pas craint de me faire faire antichambre avant de m'admêttre dans une cour intérieure où je l'ai trouvé assis avec quelques anciens, tandis que les ménestrels vouasoga célébraient par leurs chants, en s'accompagnantde leurs petites harpes, et la grandeur du monarque et la venue du noble étranger, ses beaux habits, sa magnificence, etc., etc. Le jeune chef, — beau garçon, d'ailleurs, et qui n'a pas vingt ans, — affecta d'abord de ne pas lever la tête à mon approche ; puis en me priant de m'asseoir et même en s'informant de ma santé, il semblait vouloir exprimer par son accent une sorte de condescendance hautaine et de lassitude distraite. Cependant cette mauvaise plaisanterie ne se prolongea pas au delà de quelques minutes, et son attitude fut très-diflérente dès que j'eus pris la parole pour témoigner le désir d'être présenté à tous les assistants. Parmi eux était un certain Mgéma, vieillard d'un aspect majestueux, qui avait eu jadis l'honneur -de prêter ses épaules au feu roi Sounna, dont il était le Bucéphale attitré; Mpungou, jadis cuisinier de Sounna, et qui tient également à la cour un rang élevé ; puis Usungou et Kunza, deux bourreaux trèsbien placés et possédant toute la confiance du roi, finalement Jumba et Natiga, qui font remonter leur généalogie au temps des premiers rois de l'Ouganda. A mesure que je prenais note de leurs difliérents noms, je les voyais se réjouir d'être inscrits ainsi sur mes tablettes. Kunza, l'un des deux bourreaux, sollicita de moi comme une grande faveur, que je voulusse bien plaider la cause de son fils auprès du roi, et faire révoquer l'ar rêt de mort prononcé, je l'ai dit, pendant la dernière réception. J'ai cru devoir tout d'abord, .dans l'intérêt de ma dignité, soulever quelques objections, basées sur ce « qu'un homme tel que moi ne peut s'exposer à la chance d'un refus. » Mais sur les assurances du kamraviona, « que je ne risquais rien de pareil, » — opinion admise par tous les assistants, — je répondis que j'aurais grand plaisir à intercéder pour lui, et le vieillard me serra la main dans un véritable transport de joie.
Cette réunion n'avait rien d'amusant, on peut le croire, chacun
slnterdisant d'aborder les sujets prohibés, — c'est-à-dire toutes les questions d'intérêt public, — et se trouvant réduit ainsi à dés commérages futiles, çà et là mêlés, selon Tusage de ces peuples, à des flatteries sans ménagement pour < l'hôte illustre de leur roi. » Le kamraviona, singeant de son mieux les façons de la cour, nous promena de hutte en hutte, pour mieux nous faire apprécier sa grandeur, et ensuite m'emmena seul dans un enclos séparé où il me montra ses femmes, au nombre d une trentaine, les plus laides que j'eusse encore vues dans TOuganda. — < C'était là, il ne manqua pas de me le dire, un témoignage de respect que personne n'avait encore obtenu de lui. » Mais afin que je ne m'y méprisse pas, et prenant soin de réfréner en moi les penchants amoureux qu'il me supposait : « Faites attention, disait-il, que c est seulement pour regarder I »
Quand nous fûmes revenus auprès des autres visiteurs, notre hôte, en échange de quelques remarques polies , m'assura que ma présence dans leur pays plaisait infiniment à tous les Youaganda ; et comme il avait entendu raconter que mon peuple était gouverné par une femme, il me demanda « ce que je penserais, si les Vouaganda la détrônaient pour me mettre à sa place ? » Sans répondre spécialement à cette insinuation , je lui montrai une carte où je lui fis remarquer les dimensions respectives de notr^ territoire et de celui où règne Mtésa ; comparaison qui parut lui fenner la bouche. Cet illustre commandant en chef, Dâalgré le nombre de ses femmes, n'a pas encore eu d'enfants, et s'enquiert avec ardeur des moyens que ma science pourrait lui fournir pour combattre à ce sujet l'influence de sa mauvaise étoile. 11 m'a donné généreusement une chèvre et des œufs, ajoutant « que mes gens avaient parfaitement le droit de cueillir des bananes dans tels jardins où il leur plairait, pourvu, toutefois, que ces jardins ne fussent pas situés au delà d'un certain rayon, et qu'on s'abstint soigneusement de pénétrer dans les maisons ou d'enlever autre chose que des fruits.* — Annonçant ensuite qu'il était las, il s'est retiré sans plus de cérémonie.
Rentré chez moi, j'y ai trouvé Nasib et Maoula qui m'attendaient avec tous les objets par moi renvoyés à la reine. Au lieu de s'oflenser comme ils le craignaient, elle a paru fort irritée contre le portier qui, la veille , ne l'avait pas prévenue de mon arrivée. Après l'avoir châtié de ses mains, elle a examiné un à
un les objets qu'on lui rapportait de ma part, et les empaquetant elle-même le plus soigneusement du monde , elle me les retourne avec mille assurances de bon vouloir et la promesse formelle « que sa porte me sera toujours ouverte. »
J'ai donc pu railler tout à mon aise les sinistres pressentiments de Maoula et de Bombay; mais, hochant la tête, ils ont répondu que pareils procédés, bons pour le Bana, n'eussent pas si bien réussi à des Arabes ou à toute autre personne : — « Je le crois, leur ai-je dit; mais à quoi tient cette différence?... C'est le sentiment de ma propre valeur qui me met en mesure de commander le respect. »
18 mars. — En me rendant au palais pour faire au monarque une visite d'amitié, je rencontre deux de mes hommes, blessés à la tête et couverts de sang. Ils ont voulu s'approprier des bananes que certains Vouaganda portaient sur leur tête. Ceux-ci, plus nombreux, ont résisté; alors, mettant en pratique la loi de l'Ouganda, mes gens se sont saisis d'une femme et d'un enfant qu'ils ont emportés pieds et poings liés. Avec cette addition imprévue à mon cortège , il m'a paru convenable d'aller d'abord demander justice au kamraviona; mais comme il s'obstinait dan« son orgueil à ne pas m'accorder immédiatement audience, je suis allé chez le roi, et moyennant le signal convenu, j'ai surle-champ pénétré jusqu'à lui. Sa Majesté, debout dans une cour et tenant mon fusil à deux coups, chargé seulement de quelques grains de plomb, guettait d'un œil assidu le vol des milans qui çà et là traversaient l'air. Son regard subtil n'en distingua pas moins sur-le-champ mes hommes blessés et leurs prisonniers, comme aussi un certain nombre de Vouazinza, que la poHce indigène avait surpris au moment où pénétrant indiscrètement dans les maisons, ils malmenaient les femmes vouaganda. Les gens de ma suite se trouvaient ainsi justifiés des fausses inculpations qu'on avait voulu faire peser sur eux, et le roi, leur accordant quelques éloges, donna ordre que les Vouazinza fussent, dès le lendemain, renvoyés de ses domaines.
L'autre affaire se jugea très-sommairement. Il fut eiyointà mes hommes de garder leurs deux captifs jusqu'à ce qu'il se présentât quelqu'un pour les réclamer : les coupables, se dénonçant ainsi, recevraient leur châtiment ; dans le cas où ils s'abstiendraient, la perle de la femme et de l'enfant constituerait
pour eux une expiation suffisante. Les Vouaganda, du reste, n'avaient rien à se reprocher, ayant agi conformément aux anciennes lois du royaume. Nous en étions là de la séance, quand le roi vit paraître les oiseaux dont il guettait le passage: « Tirez sur celui-ci! s'écriait- il.... Et maintenant sur cet autrel...»
Mais les charges étaient trop légères, et les oiseaux continuèrent leur vol, témoignant seulement, par quelques coups de patte, qu'on les avait tant soit peu cinglés.
Survinrent bientôt quelques autres visiteurs, profitant de ce que je leur avais ouvert Taccès de la demeure royale. Mtésa, pour les recevoir, s'installa dans son fauteuil de fer, et moi, tout aussitôt, sur une caisse de bois que j'étais parvenu à rembourrer avec le foin royal qui devait me servir de siège. J'avais ainsi un véritable trône en miniature. Le roi se mit à rire, soit de l'absurde prohibition qui m'interdisait l'usage de mon tabouret, soit de l'habile expédient au moyen duquel j'en venais indirectement à mes fins, — c'est-à-dire à m'asseoir devant lui, selon la mode de mon pays. Je crus l'intéresser en lui donnant une bourse contenant diverses pièces de monnaie, dont je tâchais d^ lui faire connaître la valeur relative ; mais il y prit à peine garde, et bientôt il les posa de côté. La pluie vint terminer fort à propos cette entrevue insignifiante.
19 mars. — Afin de prévenir de nouvelles difficultés, la reine a témoigné le désir qu'on lui annonçât chacune de mes visites. Nasib, par mon ordre, est allé de bonne heure lui manifester l'intention où j'étais de me rendre chez elle dans l'après-midi; mais, bien qu'elle passât son temps à jouer et à faire battre du tambour, il n'a pu être admis que dans la soirée. La reine alors s'est plainte de mes gens qui, disait-elle, avaient détroussé ses jardiniers sur la grande route ; elle demande pourquoi je ne vais pas la voir plus souvent, et réclame des remèdes pour la maladie de foie dont elle se croit atteinte.
Pendant l'absence de Nasib, je suis allé chez le kamraviona que j'ai trouvé un peu plus aflable, mais non moins frivole. C'est ma barbe, par exemple, qui a fait le principal sujet de l'entretien. Les Vouaganda prétendent qu'ils vont laisser pousser la leur ; et lorsque je leur dis, en plaisantant, « qu'il faut, pour en arriver là, se laver la figure avec du lait et la faire ensuite
lécher par un chat^ » ils prennent un air de dégoût et semblent trouver l'expédient fort au-dessous d'eux.
20 7nar5.~ Ma solitude me pèse horriblement. Je n'ai d'autre passe-temps que la rédaction de mon journal, d^autres visiteurs que ces ennuyeux pages, chaque jour porteurs de quelque nouvelle requête. Nulle distraction à prévoir, puisqu'on m'a refusé net de me laisser mettre en route pour l'Ousoga, tant que Grant ne serait pas arrivé. Faute de mieux, je m'amuse à vêtir en page et à traiter comme mon fils un petit garçon fort intelligent, dont le père, un de nos Béloutchis, est décédé chemin faisant, et qui, depuis lors, avait été adopté par Oulédi. Lugoï, — le petit bonhomme en question, — me préfère à ce dernier, cela va sans dire; t il n'aime pas l'Ouganda, parce qu'on y tue les geûsconmae des poulets, et voudrait vivre à la côte d'où viennent les Vouangouana qui, de tous les hommes à lui connus, sont certainement les mieux mis. » Ainsi raisonne Lugoï à qui j'ai fait un costume avec une belle taie d'oreiller toute neuve, décorée de cordonnet noir, une ceinture de bindéra rouge, dans laquelle un poignard est passé, plus un fragment de couverture, également rouge, qui tantôt lui sert d'épaulette, quand il porte mon fusil, tantôt, quand il veut s'asseoir, lui tient Ueu du tapis en peau de chèvre.
C'est dans cet attirail que je l'ai conduit aujourd'hui chez le kamraviona, auquel j'apportais aussi, sur sa demande, mon album de dessins. On n'a regardé que Lugoï , on n'a parlé que de Lugoï. Chaque visiteur lui faisait ôter et remettre pièce à pièce le travestissement dont je l'avais affublé. Sur ces entrefaites est arrivée la sœur du roi, Myengo, qui s'est assise à mes côtés, riant et plaisantant avec un laisser aller excessif.
J'avais demandé la permission de dessiner le chien du commandant en chef, joli petit animal , blanc comme du lait. Mais on craignait sans doute quelque sorcellerie et, au lieu du modèle requis, j'ai vu arriver un roquet noir de l'espèce la plus vulgaire. L'attachant alors aux pieds de Myengo, j'ai rapidement esquissé la femme et le chien dans le môme groupe. Quand ils eurent constaté que je m'étais permis, contrairement à toutes les règles, de dessiner , sans le consentement de Mtésa, un membre de la famille royale, les assistants partirent à la fois du plus bel éclat de rire ; mais tous affectaient de craindre que je ne les « misse en prison » dans mon livre.
L'un de mes geiw , Sangoro, qui était allé fourrager aux environs du camp, n'étant pas rentré hier au soir , et ses camarades le supposant tué par les Vouaganda, j'ai communiqué cet incident au commandant en chef, en le priant de faire faire quelques recherches : « Tâchez vous-même de le découvrir, m'a-t-il répondu froidement, car il arrive souvent que les Youangouana se lient avec les gens du pays et se dérobent ainsi à leurs maîtres ; mais, d'un autre côté, les meurtres ne sont pas rares, et si vos perquisitions n'aboutissaient point, nous aurions recours au mganga^. •
22 mars. — Hier soir, un tumulte effroyable m'a fait sortir de mon lit. Il venait du quartier assigné à Rosaro et aux Youanyambo de son escorte, victimes d'une aggression nocturne que j'ai tout lieu de croire dirigée contre mes gens, attendu les menaces dont ils sont continuellement l'objet de la part des Vouaganda exaspérés par leurs continuelles rapines. Les Youanyambo, assaillis à coups de lance et de massue, ont d'abord été malmenés ; mais en somme, et moyennant quelques renforts, ils ont fini par repousser l'ennemi , gardant pour trophée un bouclier et deux lances. J'ai saisi cette occasion de me plaindre encore au monarque, par l'entremise de deux Vouakoungou, et de lui suggérer certaines mesures destinées à prévenir le retour de rixes pareilles. « Sans cela, je serai peu à peu réduit, pour me défendre, à me servir de mes fusils. »
Pendant que mes ambassadeurs vaquaient à leur mission, je suis allé porter à la reine une requête analogue, en même temps que le remède destiné à la guérir de ses maux de foie. J'avais^ par malheur, emmené Lugoï, qui a détourné à son profit l'attention générale : partout où je conduis mon petit phénomène, la foule nous suit émerveillée. Quand j'ai pu forcer la reine à s'occuper de mes afl'aires, elle m'a tout simplement invité à lui envoyer mes hommes, qu'elle s'engage à défrayer d'aliments, et pour lesquels elle m'a remis, en attendant, une certaine quantité de bananes. Puis elle a levé la séance, ne me laissant le loisir de rien ajouter. Mon désappointement est grand, car la combinaison nouvelle n'a rien de pratique. J'ai quarante-cinq bouches à nourrir, et qu'arrivera-t-il si mes gens, venant chercher leurs
1. Nous avons tu plus haut que le Tngangaf ou sorcier, concourt d*une manière efficace aux recherches de la police locale.
repas chez la N'yamasoré, trouvent eux aussi porte close? Quelles rations leur allouera-t-elle, etc.? Je cit6 ceci comme un excellent échantillon delà méthode suiyant laquelle se traitent les affaires, à la cour de l'Ouganda. On donne des ordres sans savoir comment ils pourront être exécutés, et les arrangements indispensables y sont négligés comme autant de détails inutiles, auxquels ne saurait se rabaisser la majesté souveraine.
Mes Vouakoungou, cependant, ainsi que j'eus l'esprit de le deviner, faisaient le pied de grue dans la royale antichambre. Dès que je m'y présentai, les trois coups de fusil sacramentels me procurèrent une audience immédiate. Mtésa était assis à l'ombre, sur son fauteuil de fer, au milieu d'environ quatre-vingts femmes, tortillant entre ses doigts une baguette à fusil. Je débutai par lui proposer de. l'échanger contre la mienne, qu'il semblait trouver plus à son goût , et je lui offris, ensuite un peigne d'écaiUe pour faire tenir ses cheveux droits sur leur racine, l'ayant entendu mainte et mainte fois vanter à ses fenunes la manière, dont mes cheveux étaient disposés. Après ces préliminaires conciliatoires, je voulus aborder le sujet qui m'amenait; mais il me fut impossible d'obtenir que mes interprètes, — nonobstant tout ce que je disais pour leur donner courage, — abordassent un siyet si délicat. » Ils ne l'osaient, prétendaiçnt-ils, à cause des femmes dont nous étions entourés. » Impatienté de leur résistance, je m'adressai directement au roi pour lui demander, en langue kisouahili, un entretien particulier. Sans comprendre un seul mot de ma requête , il parut disposé à nous prêter quelque attention, et Maoula, le fin courtisan, tira parti de la circonstance pour l'entretenir du mousquet à six coups dont j'avais fait présent à Roumanika. Les éloges donnés à cette arme excitèrent bientôt la cupidité de Mtésa, qui fit appeler un page pour l'expédier immédiatement au souverain du Karagoué, avec ordre de rapporter sans délai le fusil dont il convoitait la possession. « De quoi est faite la poudre? » me dit ensuite le roi. Et comme, au débiçt de ma réponse, je prononçai le mot soufre {kibrUi)^ l'impatient monarque m'arrêta court : — t Qu'on aille chercher du kibriti ! » s'écria-t-il.
Le messager désigné partit à toutes jambes. Puis certains officiers qui attendaient le loisir du roi furent invités à s'approcher, ce qu'ils firent en rampant sur leurs genoux et en détour-
nant leurs yeux des femmes présentes, ruisselants de sueur à force de n'yanzigs. Quatre jeunes vierges, filles de ces grands officiers et parées avec tout le soin possible , furent introduites comme fiancées et reçurent ordre d'aller s'asseoir à côté des autres femmes. La présentation des offrandes, expiatoires ou non, eut ensuite lieu comme à l'ordinaire. Dix vaches y figuraient, ramenées de rOunyoro par une armée victorieuse qui n'yanzigeait bruyamment au dehors. Quand il fut las dé génuflexions et de cris, Mtésa se leva tout à coup et se retira brusquement, sans avoir rien réglé relativement à la subsistance de mon escorte, me laissant tout aussi embarrassé que je pouvais l'être avant cette infructueuse démarche.
22 mars, — La reine, à qui je suis allé demander des nouvelles de sa santé, m'a répondu par des plaintes sur les continuelles déprédations quesepermettentmeshommes.Les explications que je lui ai données, et qui sont toujours les mêmes, l'ont amenée à me promettre encore une fois qu'elle leur procurerait des aliments, mais elle trouve mauvais qu'ils portent épée : « A quoi bon, dit-elle, s'ils ne savent pas se rendre agréables aux Voua-
gandaî Ce n'est pas ainsi qu'ils se feront tolérer dans le
pays. »
Et sur ce propos elle est partie. Je la soupçonne quelque peu d'avoir ordonné l'agression de la nuit dernière, auquel cas il est tout simple que nos « épées, » par lesquelles il en a été fait justice, lui soient plus ou moins désagréables.
A trois heures de l'après-midi, visite au roi, que je comptais trouver seul, et chez lequel le signal de mon arrivée a fait aussitôt affluer une foule de courtisans. Kunzà, le vieux bourreau, se trouvant parmi eux, j'ai demandé au roi le pardon de son fils : «Eh quoi, s'est écrié Mtésa tout surpris, est-il bien possible que le Bana sollicite une pareille faveur? >
Ceci lui étant confirmé, il a donné l'ordre de mise en liberté au milieu des rires de l'assistance tout entière, moins toutefois le pauvre vieillard qui, tout ému, les yeux pleins de larmes, est venu tomber à mes pieds pour me témoigner sa reconnaissance. Le roi, que cet incident venait de mettre en belle humeur, m'interpella peu après : — « Voilà plusieurs fois que vous venez, me dit-il, sans que nous ayons parlé de l'Ousoga. Peut-être vous figurez-vous que nous avons cessé d'y songer, mais il n'en est
rien, je vous assure ; j'attendais que mon armée fut revenue de la guerre (c'est de ce nom qu'ils baptisent la razzia pratiquée dans rOunyoro) ; maintenant que la voici de retour, je vais en lever une autre qui, cette fois, pour tout de bon, nous ouvrira le3 routes de l'Ousoga. »
Sur ce, avant que je pusse répondre, il s'est transporté tout à coup dans une autre cour, où un petit nombre d'intimes a eu permission de l'accompagner. Là, inspection faite de ma pharmacie, Sa Majesté m'a prié d'opérer Usungou, l'autre bourreau, malade de la fistule. Puis, tandis que je faisais semblant de me livrer à quelques préparatifs, — ne me souciant guère au fond d'encourir une pareille responsabilité, — le départ du roi m'a tiré d'affaire.
Sangoro, que nous estimions tous perdu ou tué, a été découvert, à mon retour, paisiblement caché dans une de nos huttes. Il paraît qu'on l'a pris, rôdant autour d'un endroit prohibé qu'habitent plusieurs des femmes du roi. Les gardiens l'ont mis aux ceps et l'y ont retenu , bien alimenté, jusqu'à ce matin , où , par un judicieux emploi de son sabre, il est parvenu à rompre ses liens et à s'échapper.
Les continuelles récriminations de mes hommes , auxquelles j'oppose vainement les reproches les mieux fondés sur leur conduite imprévoyante, leurs vols, leur voracité à contretemps, etc., etc., me forcent à combiner pour demain une triple démarche qui ne laisse pas de me coûter beaucoup. Maoula portera mes réclamations au roi; Nasib, à la reine ; et de mon côté j'irai voir ce qu'on peut tirer du commandant en chef; le tout pour obtenir, si c'est possible, que cette question des subsistances soit finalement réglée.
23 mars. — Mon entrevue avec le kamraviona ne me laisse que de bien faibles espérances. Aussi ai-je expédié Bombay chez un autre grand officier, nommé Kaggo, qui avait témoigné le désir d'entrer en relations avec moi. Nous verrons ce que produira cette démarche. En attendant, le roi m'avait fait demander de lui apporter ma boussole, dont le perfide Maoula n'a pas manqué de lui dire monts et merveilles, car il ne perd jamais une occasion d exciter les convoitises de son maître. Mtésa, pour mieux stimuler ma libéralité, m'a reçu tout à fait en famille, au milieu d'une trentaine de frères qu'il a, et qui vivent autour de lui dans
une espèce de demi-captivité, sous le rigoureux contrôle d'un officier spécialement chargé d'empêcher toute intrigue. Les uns sont adultes, les autres encore enfants. U en est qui portent des menottes, il en est qui sont à peu près prisonniers sur parole. Tous me voyaient pour la première fois, et j'étais signalé d'avance à leur admiration curieuse. Aussi, dans les intervalles du concert qu'ils exécutaient eux-mêmes pour nous distraire, il a fallu leur montrer mes cheveux, — ôter mes souliers, qu'ils ont inspecté minutieusement, — retrousser mes pantalons pour les convaincre que la peau de mon corps était blanche comme celle de mon visage. Sur ces entrefaites, Bombay a reparu, chargé de bananes, et venant me rendre compte de sa mission. Son arrivée, opportune s'il en fut, a provoqué les questions du roi, et j'ai pu m'assurer, témoin de sa surprise indignée, qu'il avait ignoré jusqu'alors notre situation difficile: — « D m'est arrivé, disait- il, de faire tuer jusqu'à cent Vouakoungou dans la même journée ; je suis tout prêt à recommencer, s'ils ne prennent pas mieux soin de nourrir mes hôtes, car je sais comment on guérit la désobéissance. »
Congédiant ensuite ses frères, il m'a fait passer en revue, dans tous ses détails, chaque portion de la résidence royale. Nous marchions côte à côte sous le même parasol , lorsque, m'arrêtant devant la porte d'une hutte placée immédiatement après celle où il est censé passer la nuit : — « C'est là, m'a-t-il dit, que je couchç.... Pas une de mes femmes n'oserait y entrer à moins d'être appelée. »
U m'a donné à comprendre que la faveur qu'il me faisait en me révélant ainsi les secrets de son intérieur méritait bien quelque récompense. — Pouvais-je, devant cette hutte sacrée, lui refuser encore ma boussole? — Autant vaudrait, lui ai-je répondu, me faire crever les yeux et me dire ensuite de retourner chez moi, que de m'ôter ce petit instrument, dont, au surplus, il ne saurait se servir. — Je n'ai réussi par ce langage qu'à exciter sa convoitise. Il regardait avec admiration les mouvements de cette aiguille intelligente qui montre toujours le nord, et me harcela de ses instances réitérées jusqu'à ce que, de guerre lasse, je l'ajournai au moment où la route de TOusoga nous serait ouverte : — « Cette boussole n'est rien^ ajoutai-je, auprès des cadeaux que je pourrai vous ojQfrir alors.
A ces mots, il leva orgueilleusement la tète, et posant la main sur son cœur : — « Voilà qui me regarde, répondlt-il*; aussi sûr que j'existe, ce que vous demandez s'accomplira. Le pays dont nous parlons n'a pas de roi, et depuis longtemps déjà je médite sa conquête. »
Je n*en refusai pas moins de lui donner ma boussole sur la foi de cette simple promesse, — et il se retira pour déjeuner.
Je suis allé voir Usungou, mon nouveau client, que j'ai trouvé en butte à une complication de maux devant laquelle échoueront nécessairement mes faibles ressources. Je signalerai, entre autres, les symptômes invétérés d'une espèce d'infirmité que nous sommes habitués à considérer comme l'apanage exclusif de la corruption civilisée. Ne pouvant rien pour le guérir, je l'ai bercé des plus consolantes promesses. Il boira, par ordonnance et tous les matins , une infusion de café mêlée avec du lait, ce qui Tétonne singulièrement, les nègres n'usant jamais du café qu'à l'état de chique,
24 mars.'— Visite au palais, sur invitation formelle. J'y trouve le monarque entouré de ses femmes et vêtu à l'européenne , avec des pantalons que la veille il m'avait empruntés tout exprès. Dieu sait comme lui va ce costume, qui lui inspire un orgueil extraordinaire. Le pantalon est trop court, les manches de la veste sont également trop courtes ; les pieds et les mains de ce géant nègre se projettent au dehors de ses vêtements comme font les extrémités de ces quadrumanes qu'on voit gambader sur la vielle de nos musiciens nomades ; d'un au^e côté, l'espèce de crête de coq qui se hérisse sur sa tête, gêne singulièrement l'installation du fez appelé, dans cette occasion, à lui servir de couronne. Après celte exhibition, les femmes furent congédiées, et on nous conduisit dans une cour où on avait disposé par rangées une certaine quantité de bananes que nos hommes eurent ordre d'emporter, avec promesse d'en recevoir autant chaque jour. De là nous passâmes dans un autre enclos, où les femmes revinrent nous trouver; mais nous nous taisions tous, attendu que nos interprètes n'auraient osé sous aucun prétexte, même de ma part, adresser la parole aux femmes du roi. Fatigué de ce silence, je tirai mon album de ma poche et me mis à dessiner Loubouga, l'épouse favorite, — ce qui réjouit infiniment le monarque, dès qu'il l'eut reconnue à la crête de coq dont elle se pare, elle aussi.
On fit ensuite défiler devant nous une vingtaine de demoiselles dans le costume de notre mère Eve, chacune portant, en guise de feuille de figuier, un très-insuffisant napperon de mbougou. Ces filles de Vouakoungou, toutes frottées de graisse et reluisantes comme des miroirs, allaient prendre place dans le harem, tandis que leurs pères, se roulant aux pieds du roi , manifestaient par des n'yanzigs insensés, leur reconnaissance et leur bonheur. Cette procession cythéréenne au milieu de mes gens, dont pas un n'osait lever la tète pour la regarder, me parut d'un eflet si plaisant, que je partis d'un éclat de rire, et Mtésa, que mon hilarité gagnait, y répondit à l'instant de la manière la plus bruyante; mais nous n'en restâmes pas là, car les pages, cédant pour une fois à leur instinct naturel , se mirent à éclater aussi ; mes gens pouffaient en dessous presque malgré eux ; et les femmes elles-mêmes, portant les deux mains à leur bouche afin de n'être pas aperçues, s'associaient à cette gaieté contagieuse. Une vieille matrone, grave et posée, se leva pourtant de l'endroit où elle était accroupie, et son impérieux « par file à gauche, en avant ! » fit que nos demoiselles, pour battre en retraite, exhibèrent des nudités encore plus étranges. Mettant à profit la bonne humeur du monarque, alors portée à son plus haut point, je lui demandai pour les Vouakoungou l'autorisation de venir me voir; il me l'accorda sans la moindre objection, et je pus espérer un moment que, par le moyen de mes interprèles, je tirerais quelques enseignements utiles de mes rapports avec l'aristocratie du pays ; mais, aussitôt après mon départ, un contre -ordre fut sans doute donné aux Vouakoungou, car pas un d'eux n!osa jamais se présenter à ma résidence.
25 mars. — Voici déjà quelque temps que j'habite l'enceinte de la démeure royale, et que, par conséquent, les usages de la cour ne sont plus pour moi lettre close. Me croira-t-on, cependant, si j'affirme que depuis mon changement de domicile , il ne s'est pas passé de jour où je n'aie vu conduira à la mort, quelquefois une , quelquefois deux, et jusqu'à trois de ces malheureuses fenunes qui composent le harem de Mtésa. Une corde roulée autour du poignet, traînées ou tirées par le garde du corps qui les conduit à l'abattoir, ces pauvres créatures, les yeux pleins de larmes, poussent des gémissements à fendre le cœur : — « Hai^ Uir nangéî (ô mon seigneur) ; Kbakka^ (mon roi) ; hai ITyawio (ô ma
mère) ; — et malgré ces appels déchirants à la pitié publique, pas une main ne se lève pour les arracher au bourreau, bien qu'on entende çà et là préconiser à voix basse la beauté de ces jeunes victimes.
26 mars. — Aiy ourd'hui, pour amuser le roi , je lui ai porté un dessin qui le représente sur son trône, présidant un lever solennel. Chemin faisant, j'ai rencontré force bétail; c'est celui qu'on a capturé dans l'Onnyoro. Parmi les officiers dont l'antichambre était remplie, je me suis vu présenter l'oncle de la reine, Masimbi*, et un jeune général nommé Congow, lequel conduisit naguère dans l'Gunyoro, et jusqu'au delà du palais de Kamrasi, une armée victorieuse. Ils m'ont tous deux affirmé « qu'ils avaient obtenu l'autorisation de me recevoir, et attendent, disent-ils, avec impatience, la visite qu'ils ont lieu d'espérer. > Maintenant qu'il a un siège portatif, le roi se met volontiers à l'ombre dans un endroit de prédilection, adossé aux palissades d'une cour intérieure. H était aujourd'hui d'une humeur bavarde, et mon dessin, montré à ses femmes, a produit le plus grand effet. Le roi ne demanderait pas mieux que d'en avoir d'autres , mais en même temps il me prie de lui prêter ma botte à couleurs, qu'il veut, dit-il, examiner plus à loisir. — Dieu sait si jamais elle me sera rendue".
27 mars. — Aussitôt après mon déjeuner, je suis allé voir Congow, qui était déjà chez le roi, comme à l'ordinaire. Masimbi se trouve également absent, et je profite de la circonstance qui m'a rapproché du palais de la reine pour solliciter l'honneur d'être admis chez Sa Majesté. Sous différents prétextes, tous plus ou moins futiles, elle m'a fait attendre, pendant une bonne partie de la journée, le moment où je pourrais lui parler. Tout en gronunelant contre ces façons d'agir, j'ai fini, n'ayant rien de mieux à faire, par en prendre mon parti, dans l'espoir que tous ces délais aboutiront peut-être à quelque chose d'amusant.
Derrière la couverture rouge qui me sert d'écran et abrite mon sonmieil, j'entends enfin la reine qui se traîne lourdement et vient s'accroupir près de moi : « Le Bana, me dit-elle avec
1. Ce nom est celui qu'on donne, dans le pays, aux cataries ou coquillages servant de monnaie.
2. Malgré mes instances réitérées, je n^ai pu la r'avoir que bien plus tard, et lorsque j'étais à la veille de quitter TOuganda.
une sorto d'irritation, ne voit donc pas quel temps il fait aujourd'hui, les nuages qui courent sur le ciel, le vent qui annonce la tempête ?. . Toutes les fois qu'il en est ainsi, j^ ne me risque pas au dehors. »
Sans me donner la peine de relever ce mensonge évident, je me suis plaint des cinquante jours que je viens de passer dans l'Ouganda, de l'oisiveté à laquelle je me vois réduit, de Tisolement qui se fait autour de moi. Peu à peu Sa Majesté s'humanise ; nous nous retrouvons amis comme devant, et si j'en crois ses promesses, il ne dépendra pas d'elle que je n'aie une société selon mes goûts. Je sais maintenant comment la faire jaser : il suffit de lui dire que le roi m'a refusé tels ou tels éclaircissements, pour qu'elle entre avec zèle dans tous les détails qu'on a voulu me cacher. C'est ainsi que j'ai obtenu d'elle, aujourd'hui, quelques renseignements précieux sur les mariages dans l'Ouganda.
Quand je dis les mariages, c'est une façon de parler. L'union de l'homme et de la femme n'a rien de permanent ni de solennel dans ce pays, livré à la promiscuité la plus brutale. Ainsi qu'on l'a déjà vu, tout Mkoungou, possesseur d'une jolie fille, la livre au roi pour se soustraire aux châtiments -qu'il a pu encourir. Si un des princes voisins est père d'une beauté renommée, le roi de l'Ouganda peut la revendiquer à titre de tribut. Les Vouakoungou sont pourvus de femmes par le monarque, et ceci dans la proportion de leurs mérites, soit qu'on leur distribue les captives faîtes dans les guerres du dehors, ou bien celles qui proviennent des saisies pratiquées au détriment d'un de leurs* collègues, coupable de rébellion. Les femmes ne sont point ici comme chez les Vouanyamouézi, un article de commerce, bien que les pères parfois échangent leurs filles, et que certaines femmes, pour s'être mal conduites, soient yendues comme esclaves; en général, cependant, on se contente de les flageller, ou de les faire passer du rang d'épouse à celui de servante, en leur attribuant la besogne la plus pénible.
Les Vouakoungou présents à notre entretien me demandèrent alors, pour changer de sujet, « de quelle couleur seraient les enfants à provenir de mon mariage avec une femme noire î » Cette question ne manqua pas d'égayer la compagnie, et la reine, appuyant ces paroles d'un geste significatif, voulut savoir « s'il ne
me conviendrait pas de devenir son gendre? » ajoutant qu'elle avait des filles fort belles, d'origine Vouahouma ou Vouaganda, selon la race qui me plairait le mieux. Légèrement déconcerté par cette proposition à brûle-pourpoint, je sondai Bombay sur ce que je pourrais faire d'une compagne de cette espèce, en me supposant contraint de Taccepter. Le drôle, consultant ses convenancei^ plutôt que les miennes, m'engagea très-instamment à ne pas décliner une si belle offre. « Prenez toujours, disait-il. Si la fille ne vous plaît pas, nous nous en accommoderons, soyez tranquille!... Ce sera, d'ailleurs, un très-bon moyen de l'arrachera ce pays de mort, car tous les individus de race nègre se plaisent à Zanzibar. »
Je ne m'étendrai certes pas sur les propos qui suivirent; il suffira de constater que je dus me montrer fort reconnaissant, et que le tumulte alla grandissant toujours, sous l'influence de libations réitérées. On convint néanmoins que la présentation serait retardée d'un ou deux jours, afin qu'on eut le temps de faire un choix convenable, et que le mariage ayant eu lieu, j'enchaînerais la belle pendant deux ou trois fois vingt-quatre heures, le temps de l'habituer à moi, de peur qu'effarouchée tout d'abord, elle ne vînt à prendre la fuite.
Pour maintenir la reine dans les heureuses dispositions où semblaient l'avoir mise plusieurs coupes de pombé absorbées l'une après l'autre, je vantai l'élégance des bijoux qu'elle portait et surtout de son collier en fil de cuivre , ingénieusement tressé avec du fil de fer. Elle en fit apporter un grand nombre, tous pareils, et détacha, pour le passer à mon cou, celui dont la beauté m'avait frappé. Je lui demandai ensuite ce que signifiait la guirlande de feuilles de vigne que je voyais sur son front, et que j'avais remarquée à plusieurs reprises sur celui de certains Vouakoungou. Elle m'expliqua que cet insigne, accordé à un très-petit nombre de personnes, leur conférait le privilège de c rapt » et les autorisait à se saisir de tout enfant en bas âge.
Sur ces entrefaites, on annonça le dîner de la reine, qui, avant de s'y rendre, me pria de ne pas m'éloigner. Elle me fit passer peu après plusieurs plats (ce sont des feuilles de bananier) remplis de bœuf et de mouton bien apprêtés, avec une quantité de légumes divers. Elle m'envoie aussi plusieurs petites serviettes rondes, récemment tissées en fibres de bananier, et qu'on m'ap-
porte tout humides pour me laver la figure et les mains. Les compliments que je lui adresse à son retour sur la bonté de sa cuisine semblent électriser la N'yamasoré : « Du pombé, encore du pombé ! » s'écrie-t-elle joyeusement en versant elle-même à la ronde sa liqueur favorite. Les plaisanteries, les rires se succèdent, et sans comprendre un mot de ce qui se dit autour de moi, je ne puis m'empêcher de trouver la scène assez amusante. Elle a duré jusqu'au coucher du soleil. La reine alors se levant, m'a fait demander «si le Bana regardait comme une offense qu'elle le laissât seul, ou bien s'il voulait se retirer, lui aussi? > Tout le monde à ces mots de prendre congé, moi debout, le chapeau à la main, les Youakoungou à genoux et le front dans la poussière.
28 mars. — Une foule de courtisans attendaient le bon plaisir du roi, lorsque je me suis présenté ce matin au palais. De ce nombre étaient le kamraviona, Masimbi et Myengo, la sœur de Mtésa. Cette dernière m'a seule accompagné dans l'intérieur du palais, où Ton m'a immédiatement admis moyennant le signal convenu. Le roi s'est fait apporter douze pièces d'étoffes qui lui ont été données dans le temps par ses visiteurs arabes, et qu'il m'a prié de faire tailler en vêtements européens, de tout point pareils à ceux que je porte. Il les admire singulièrement, et, se voyant approvisionné de drap, renonce pour jamais au mbougou. Comme je n'ai pas de tailleurs à ma disposition, j'ai tâché de lui persuader que, s'il voulait me prêter ses propres ouvriers, réellement experts en couture, je pourrais, en leur fournissant les patrons nécessaires, les mettre à même de copier exactement mes habits. Cet arrangement est demeuré convenu, et la rémunération du travail que je vais diriger reste fixée à cinq vaches.
Maoula, pendant plus d'une heure, a tenu le roi suspendu à ses lèvres en lui décrivant c les merveilles que le Bana possède dans sa maison, et que Sa Majesté pourrait honorer d'un regard.» Ces fabuleux récits ont été récompensés par le don de trois femmes. Au moment où ceci venait d'avoir lieu, un adjudant est passé au-dessus de nos têtes, et le roi, cédant à ses instincts d'écolier : « Venez, Bana, m*a-t-il crié, sautant hors de son trône et sans s'inquiéter autrement de l'assistance.... Venez tuerie nufidol.. Je sais où il est.... Suivez-moi!... »
En effet, traversant successivement plusieurs cours, nous avons
fini par trouver le nundo perché sur un arbre, où on eut dit un vieux gentleman d'humeur paisible, avec une tête parfaitement chauve et un long nez pointu. Je voulais par politesse faire tirer le roi; craignant de manquer l'oiseau, il insistait au contraire pour confier cette besogne à mon adresse éprouvée. « S'il se fût agi d'un vautour, à la bonne heure.... Ces oiseaux ne lui avaient jamais donné de peine; mais ce qu'il désirait le plus au monde, c'était de voir abattre un nundo.... » Pendant que nous nous débattions ainsi, l'adjudant, mieux avisé que'nous, prit son vol et disparut.
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LE PALAISIDE L'OUGANDA.
(Suite).
Les femmes du général. — La visite du monarque. — Le télescope se fait comprendre. — Méri et Kahala. — Difficultés domestiques. -- Remède contre Tennui. — Chasses royales. — Fruits indigènes. — Punition d'un galant vieillard. — Les jardinières de Sa Majesté. —Un ingrat coupé en morceaux. — On me demande en mariage. — Coquetteries aventureuses.—La traversée du ruisseau. — Distillateur par ordre. — Jalousies de grands seigneurs. — Promenade au Sérail. — Mistress Doumba et ses fantaisies. — Un régicide. — Mtésa veut sMnstruire. — Je me mêle de politique. — Une fenmie de plus. —Le roi-bourreau. — Excursion nautique. — Entre Fécorce et l'arbre. — Chez Neptune. — Régime peu nourrissant. — Nouvelles de Grant. — Le magicien puni. — Divorce et pardon.
29 mars. — Visite à Congow, avec lequel j'avais rendez-vous. Après quelques délais, il me reçoit au milieu de ses femmes, bien plus nombreuses que belles. Ma visite paraît lui faire grand plaisir. Il me montre ses huttes qui forment un groupe considérable, ses jardins admirablement bien tenus, et, revenant à ses femmes, qu'il dépouille Tune après l'autre jusqu'à la ceinture, il désire savoir ce que j'en pense. Au lieu de répondre à cette question embarrassante, je lui demande, à mon tour, que lui sert d'en avoir un si grand nombre ? « A rien, me réplique-t-il aussitôt. Le roi nous les attribue pour soutenir notre rang.... Il lui arrive de nous en donner cent à la fois, et tout refus est impossible.... Nous sommes libres seulement de faire d'elles, à notre gré, soit des épouses, soit des domestiques. »
On vint cependant m'avertir que Mkouenda, le gardien des
femmes de la reine, m'attendait au dehors et n'osait entrer pour ne pas effaroucher la jalousie de Congow. Celui-ci, qui me croyait son hôte pour le reste du jour, manifesta quelque surprise quand je lui demandai la permission d'aller déjeuner. Il fallait bien prendre ce prétexte, car c'est une inconvenance grave dans rOuganda de visiter le même jour deux personnes, le roi ou la reine fussent-ils l'une des deux. Mkouenda, venu de la part de sa maltresse me prier de lui porter quelque remède pour son estomac qui la faisait beaucoup souffrir, m'accompagna jusqu'à mon logis, dont la splendeur relative le jeta dans une sorte d'ébahissement. « Il ne comprenait pas, me dit-il, qu'un Mganda pût se permettre d'y pénétrer. » De fait, il était si intimidé que je le renvoyai après m'étre mis à table, sans avoir pu tirer de lui quatre paroles.
J'avais à peine achevé mon repas que je reçus ordre d'aller, avec tous mes Youangouana et tous mes fusils, rejoindre le roi qui était à la chasse. Je le trouvai avec un nombreux état-major, femmes, officiers et pages, dans un jardin de bananiers, où il guettait assidûment le passage des oiseaux, tandis que ses musiciens s'épuisaient à le distraire. Il avait syouté un turban à son costume anglais, et se plaignait que l'éclat du soleil lui fit mal aux yeux, — manière indirecte de me demander un chapeau de feutre à larges bords, pareil à celui dont j'étais coiffé.
Soudain, comme si celte idée venait de poindre dans son cerveau, mais obéissant en réalité aux perfides insinuations de Maoula : < Où donc, s'écria-t-il, a-t-on logé mon ami le Banaî... Je veux qu'on m'y conduise sur l'heure. »
A peine ces mots prononcés, Youakoungou, femmes et le reste se précipitèrent d'un même élan, à travers tous les obstacles, dans la direction de ma hutte. Parmi les gens qui couraient ainsi pèleméle, si quelqu'un n'avançait pas assez vite, entravé par les moissons dont les champs étaient couverts, — que ce fût le kanwaviona ou un simple page, peu importe, — il recevait dans les reins un bon coup de poing, capable au besoin de le renverser par terre ; mais loin de s'en inquiéter, et regardant comme une faveur cette bourrade royale, ils accompagnaient de quelques n'yanzigs leur trot devenu plus rapide. En les traitant comme autant de chiens, on eut dit que Mtésa les élevait dans leur propre estime.
Arrivé chez moi, le prince ôta son turban, de même que j'ôtais mon chapeau, et prit place sur mon tabouret. C'est à peine si toutes mes instances purent décider le commandant en chef à s'installer sur une peau de vache, et les femmes, déprime abord, reçurent ordre de s'accroupir en dehors de la hutte. On leur permit cependant, à la longue, de venir contempler le Bana dans son antre, et lorsqu'elles eurent admiré tout à leur aise les nouveautés dont je régalais leurs yeux, — mon wide-atooke* surtout et ma moustiquaire, —je leur offris deux sacs de verroteries, présent que l'étiquette rendait indispensable , et d*autaht plus impérieusement exigé que personne, parmi mes hôtes, ne voulait boire dans ma coupe.
Le roi , se levant bientôt et vagabondant çà et là selon les inspirations de sa capricieuse curiosité, arriva près du grand arbre où l'adjudant femelle avait été tué. Un de ses petits vivait encore dans le nid maternel. Faute de plomb , il fallait le tirer à balles ; mais le prince , soigneux de sa renommée, me pria de faire feu en même temps que lui. A la première décharge, mon coup frappa seulement la branche sur laquelle le nid était posé ; à la seconde, la balle traversa le nid sans atteindre l'oiseau ; j'empruntai alors au roi son rifle Whitworth, à la sous-garde duquel on avait fixé une petite baguette magique, destinée sans doute à rectifier la direction du coup. Cette fois je cassai une des pattes de l'adjudant, et l'envoyai à moitié hors du nid. Montrant alors au roi le petit talisman que j'avais remarqué : « Voici, lui dis-je par manière de pure plaisanterie, voici pourquoi la balle a si bien porté. »
Je croyais qu'il allait rire avec moi de sa propre absurdité, mais il prit la chose au grand sérieux, et se mit à commenter devant les gens de la cour, la puissance infaillible du talisman. Pendant qu'il discourait ainsi, je pris un autre fusil et j'abattis l'oiseau, cette fois pour tout de bon, au milieu des woh! woM du roi, qui sautait en battant des mains, et répétait à chaque instant : Ba/uz, Bana^ MsoungoUf Msoungou! tandis que les tambours battaient et que 4'assistance lui faisait chorus. Comme il me demandait de tuer un autre nundo, sans pouvoir m'indiquer où nous le trouverions,* je lui conseillai d'envoyer chercher
1. C'est le nom famUier que les Anglais donnent aux chapeaux de feutre mou.
son télescope, dont il n'avait pas encore eu l'occasion de se servir. On juge de son étonnement : •« Je comprends enfin, disait-il en riant à ses Vouakoungou, Tusage de cet instrument que je tenais enfermé au palais. Sur cet arbre, là-bas, je puis distinguer trois vautours. A sa droite est une hutte, et à Tintérieur du portail se tient une femme assise. Tout autour du palais paissent des chèvres ; je les vois aussi grandes, aussi distinctes que si j'étais auprès d'elles. »
De retour au. palais, il fallut décharger les armes à feu, et comme il eût été dommage de gaspiller le plomb que nous possédions en si petite quantité, le roi, son mousquet à Tépaule, tua cinq vaches de suite, aux applaudissements de la foule idolâtre. J'étais à peine rentré chez moi que les pages y arrivèrent pour mendier d'abord de la poudre et du plomb, puis des capsules, puis du drap, et à défaut de toute autre chose, un paquet de verroteries. Sur cette terre de nègres, il faut se résigner à ces persécutions continuelles, dont j'avais cependant tâché de déshabituer mon hôte en lui donnant spontanément mainte et mainte bagatelle quand il ne me demandait rien, et en ajournant la satisfaction des désirs qu'il m'exprimait <r jusqu'à l'arrivée des approvisionnements qui devaient me venir du Ganî. »
30 mars. — Pour tenir ma promesse à la reine, et comptant sur le bénéfice de notre intimité renouvelée, je suis allé lui porter le remède que réclamaient ses maux d'estomac. Mon désappointement a été grand lorsqu'il m'a fallu attendre pendant des heures entières le moment de lui rendre mes hommages. J'ai fini, las de tous ces délais, par lui faire dire que j'allais m'en retourner, — et ceci dans des termes assez amers. Cette espèce de sommation l'a déterminée à comparaître sur le seuil de la porte où elle s'est tenue, riant toujours, jusqu'à ce qu'on eût amené les deux jeunes filles Vouahouma qu'elle m'avait promises. On les a fait asseoir à terre devant nous. L'une a douze ans, l'autre est un peu plus âgée. Cette dernière, dans la fleur de l'âge et de la beauté, ample de formes, très-noire de peau, pleurait à chaudes larmes ; la cadette, au contraire, fort agréable malgré son nez quelque peu épaté, ses lèvres par trop saillantes, saluait d'un rire joyeux le changement survenu dans ses destinées. J'eus alors à choisir entre elles, et je pris naturellement la plus gaie, que je promis à Bombay de lui donner aussitôt après
notre retour à la côte « où elle passerait facilement, disait- il, pour une Hubshi ou Abyssinienne. » La reine, cependant, quand elle eut vu à quoi je m'arrêtais, me donna par-dessus le marché la seconde de ses « filles, » — attendu, disait-elle, que la petite était trop jeune pour aller seule, et que, si on la séparait de sa compagne, elle s'enfuirait infailliblement. J'aurais certes préféré deux jeunes princes qui m'eussent été confiés pour les faire élever en Angleterre, mais, faute de mieux, j'emmenai, après un salut courtois, mes deux échantillons d'histoire naturelle. L'aînée pleurait toujours amèrement, la cadette n'avait pas cessé de rire.
Mon premier soin, lorsque nous rentrâmes chez moi, fut de me faire raconter leur histoire que, d'ailleurs, elles ne possédaient pas très-parfaitement. La plus âgée — à laquelle je donnai le nom de Méri (bananes), — venait de Nkolé, où Sounna, le feu roi, l'avait fait demander pour femme. Bien qu'elle fût encore, à l'époque de sa mort, une simple kahala (ce qui revient à dire que l'hymen n'avait pas été consommé), le vieux monarque s'était tellement attaché à cette enfant, qu'il lui avait légué un lot de vingt vaches, pour qu'elle pût à grand renfort de lait, suivre le régime de son pays et acquérir l'embonpoint qu'on y prise pardessus tout. Après le décès de Sounna, le partage de ses femmes venant à se faire entre la reine mère et le nouyeau souverain, Méri fut comprise dans le lot de la N'yamasoré. Sa compagne, à qui j'ai laissé le nom de Kahala, raconte qu'elle a été enlevée de L'Ounyoro par les Vouaganda et conduite par eux à la reine ; elle ignore, du reste, ce que sont devenus ses père et mère.
A l'heure du dîner, les patates douces et le quartier de chèvre qui constituent mon repas quotidien furent placés, comme à l'ordinaire, sur la caisse qui me sert de table. J'invitai mes nouvelles hôtesses à partager ce repas frugal, et nous devînmes en peu de temps fort bons amis, quand je leur eus donné l'assurance « qu'elles finiraient par trouver à Zanzibar une résidence commode et de beauxjardins.» Ni l'une ni l'autre, cependant, ne voulait sous aucun prétexte toucher à des aliments préparés avec du beurre. Je fis alors apporter un plat de chèvre aux bananes. Kahala n'aurait pas mieux demandé que d'y goûter ; Méri, au contraire, s'interdisait cette espèce de viande, et ne permit pas à sa compagne de se montrer moins rigoriste. Ce n'était là que
3k0 VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.
le début d'une série de difficultés domestiques analogues à celle-ci, et lorsque je m'enquis des meilleurs moyens à prendre pour me tirer honorablement de cette tutelle ardue, je n'obtins que des indications peu rassurantes. L'orgueil et l'obstination des femmes Vouahouma, passés ici en proverbe, les rend, me disait-on, « plus indomptables qu'une phunda » (savoir, une mule). D'un autre côté, quand elles sont une fois apprivoisées, elles deviennent les meilleures du monde.
31 mars. — Forcé de me rendre au palais pour le compte de mes gens, que la disette tourmente de plus en plus, j'ai trouvé le roi s'apprétant à partir pour la chasse. Il a débuté par abattre quatre vaches à cinquante pas, ce qui lui a valu des applaudissements unanimes. J'ai même vu pour la première fois, durant cet accès d'enthousiasme, des « anciens » se hasarder à venir serrer la main de leur maître. Ce dernier, enhardi peu à peu, s'est essayé contre quelques hérons perchés sur un arbre, et après cinq à six tentatives, a fini par loger une balle dans l'œil de l'un d'eux. C'est à peine s'il osait croire à ce chef-d'œuvre d'adresse. Il sautait, il courait çà et là, poussant des woh! woh! formidables. L'assistance, hommes et femmes, s'épuisait en clameurs assourdissantes. A chaque instant Sa Majesté venait me donner d'affectueuses poignées de main, puis passant de groupe en groupe, prodigue d'exclamations et de gestes familiers, à moitié fou de joie : WohI woh! allait-il répétant de côtés et d'autres... Woh! woh! cela se peut-il?... Dois-je me fier à mes yeuxî... Woh! u?o/i.' quelle surprenante aventure! »
Exalté par sa prouesse, Mtésa se croit maintenant un Nemrod accompli : « Ne pensez-vous pas, Bana, me disait- il tout à l'heure, — après avoir expédié à sa mère l'oiseau qu'il venait d'abattre, — ne pensez-vous pas qu'un éléphant serait bien malade en face de deux chasseurs comme nous?... Soyez tranquille : à présent que je sais tirer... et je tire à merveille, n'est-il pas vrai?... je n'ajournerai plus ces chasses à l'hippopotame que vous vouliez entreprendre avec moi.... Le lac nous verra bientôt tous les deux à l'œuvre, et les hippopotames, ce jour-là, n'auront qu'à se bien tenir. » Ce soir, pour célébrer tant d'exploits, le palais était en fête. Grand concert, promotions de Vouakoungou, affluence d'offrandes diverses qu'on apportait de toutes parts. Bref, les torches étaient allumées depuis quelque temps déjà, quand
on nous a congédiés, moi et mes hommes, ces derniers pliant sous le faix des bananes qu'on leur avait distribuées à profusion.
l*' avril, — Aujourd'hui, je n'ai pas bougé de chez moi, parce que le roi et la reine sont absorbés dans une espèce de cérémonie religieuse, qui consiste à examiner, à classer leurs collections de cornes magiques, — désignées parles érudits en ces matières sous le nom de massemhé ou fétiches, — afln de s'assurer que rien ne cloche dans le régime ecclésiastique de l'Ouganda. Cette solennité se trouve d'ailleurs parfaitement à sa place, le jour qui suit le renouvellement de la lune ; et de par une coutume ancienne, celle-ci étant la troisième du calendrier, tous les gens de la cour, y compris le roi, ont dû se raser la tête. Le monarque, d'ailleurs, conserve sa crête de coq, ses pages leurs doubles cocardes, et les autres dignitaires, les toupets diversement placés qui indiquent le rang officiel de chacun. Mes hommes ont passé tout leur temps à fabriquer des habits pour le roi, mais ceux qu'on nous avait envoyés comme apprentis tailleurs, au lieu de prêter attention à la besogne, nous harcèlent d'incessantes demandes. « C'est pour avoir quelque chose à offrir au roi, » nous disent ces postulants effrontés.
2 avril. — La reine s'est mis en tête de chasser, elle aussi, et m'a fait prier de lui amener tous mes hommes pour tuer une grue à crête qui hante, paraît-il, son palais. Une fois là, et après avoir attendu pendant une bonne portion de l'après-midi, nous avons appris que les Vouakoungou de la reine s'opposaient à la partie projetée. Au lieu de m'en parler. Sa Majesté m'a fait mille questions au sujet de ses deux « filles. » — S'étaient elles enfuies, se plaisaient-elles dans leur nouveau séjour? etc. — * J'ai saisi l'occasion de lui dire qu'au lieu de les mettre aux fers, comme elle me l'avait conseillé, je n'avais employé, pour les retenir auprès de moi, d'autres liens que ceux d'une tendre afl*ection. Fascinée par tant d'éloquence, elle a manifesté l'intention de m'offrir une troisième compagne qui, par son âge, tiendra le milieu entre les deux autres. Je me figure qu'elle croit, par cette riante perspective, m'attirer chez elle plus fréquemment que je ne vais chez son fils. Mais, malgré les remerctments qui lui sont dus et que je lui prodigue, elle ne me reverra pas de quelque temps. — J'ai trop peur de ses largesses.
4 avril. — Convoqué pour midi au palais , moi et mes armes.
Le roi, qui tenait un lever solennel, le premier depuis la nouvelle lune, a planté là ses courtisans rasés de frais, pour me promener d'abord autour du n'yanza (étang) où il se baigne avec ses femmes , puis dans une jungle où les buffles sauvages se réfugient fréquemment parmi les roseaux papyrus, une espèce de torrent au lit fangeux. Nous n'en rencontrâmes cependant aucun, et revînmes goûter au palais , où on nous servit par ordre différentes sortes de fruits : entre autres le matungourou^ capsule cramoisie pleine de graines acides qui, jusqu'à présent, a été reconnue seulement au bord des rivières et des eaux dormantes de l'Ouganda; puis le ka^ori, une variété de réglisse. La conversation allait et venait; le roi me demanda ma boussole, que je lui refusai de nouveau. Je voulus, mais en vain, lui démontrer le néant de sa croyance aux charmes et lui prouver que leur usage était une offense à Dieu. Pour mettre un terme à la discussion, il passa dans une autre enceinte du palais, où se trouvait la hutte qui lui sert de garde-robe. Un certain nombre de femmes adultes, absolument nues, y pénétrèrent sur ses pas pour remplir les fonctions ordinairement dévolues aux valets de chambre. En attendant qu'il fût prêt à tenir un second lever, nous restâmes assis en deux groupes à droite et à gauche de rentrée, les « reines » d'un côté, moi et Bombay de l'autre. De là, nous nous rendîmes à la grande hutte du trône où, devant la cour assemblée à nouveau, commença l'expédition des affaires .publiques. Comparut entre autres un officier nommé Mbogo (le Buffle) qui, lancé sans beaucoup de chances à la recherche de Petherick, nous raconta son voyage « réglé, nous dit-il, sur la marche du soleil levant. » Arrivé à la limite des contrées où l'homme se nourrit de bananes , il avait rencontré des peuples qui font de la viande leur aliment exclusif, ne connaissent pas l'usage du mbougou, et s'habillent de peaux ou d'étoflfes, remplaçant d'ailleurs la lance par le simé ou poignard à double tranchant. Il donnait à cette nation le nom de Vouasewé, à leur chef celui de Kisawa; mais l'assistance déclara unanimement que ce devaient être les Masawa ou Hasai.
On vit ensuite défller environ quatre-vingts hommes dont le visage était noirci, et qui portaient sur la tête des bandelettes d'écorce de bananiers , à la main de longues baguettes en guise de lances, toute espèce d'armes étant prohibées à la cour, ainsi
que j'ai eu roccâsîon de le dire. L'officier placé à leur tête, exécutant lui-même les ordres qu'il leur donnait, leur enjoignit de sauter et de louer le monarque. Celui-ci, s'adressantà moi d'un air de triomphe : « Vous voyez, me dit-il, que j'avais mis bien des soldats en campagne.... Voilà une partie de mon armée qui revient, et le reste ne saurait manquer d'arriver au plus tôt.... Une fois mes forces réunies, je les enverrai combattre dans rOusoga. »
Après quelques offrandes propitiatoires dont il serait superflu de parler ici, j'assistai au jugement d'une affaire criminelle. Les prévenus, amenés par une nombreuse escorte, étaient d'abord un vieillard qui autrefois, dans son beau temps, avait eu les deux oreilles coupées en punition de son excessive galanterie ; puis une jeune femme qui, après quatre jours iàe recherches, venait d'être découverte chez cet adorateur suranné du sexe le plus aimable et le plus trompeur. Le soin de prononcer sur leur sort était dévolu au jeune monarque. Celui-ci n'écouta guère que la plainte du mari, lequel raconta simplement la fuite de sa femme, les recherches auxquelles il s'était livré, sa surprise enfin en la retrouvant chez un homme dont elle aurait pu être la petite fille. Selon toutes probabilités, cette malheureuse avait quitté la maison du plaignant pour se soustraire aux mauvais traitements dont il la rendait victime, et sans doute aussi elle s'était bien gardée, en se réfugiant chez leur vieux voisin, de demander à ce dernier une autorisation formelle d'agir ainsi. Au reste, on ne peut savoir ce qu'ils auraient dit pour leur défense, car le roi ne leur laissa pas articuler une seule parole et, c pour empêcher, disait-il, le retour d'une si énorme inconvenance, » il les condamna tous les deux à mort. De plus, voulant ajouter à la sévérité de l'exemple, il prescrivit de les faire périr petit à petit, en prolongeant le supplice autant que possible, au moyen d'une opération qui consistait à couper chaque jour un de leurs membres, dont les vautours se nourriraient sous leurs yeux. Épouvantés de tant de rigueur, et réduits ainsi aux extrémités les plus désespérées, les deux misérables se débattaient pour se faire entendre ; mais on les entraîna au milieu de clameurs féroces qui s'unissaient, pour étouffer leurs voix, au bruit des tambours et des milélé.
Deux secondes après, le roi ne pensait déjà plus à la
tragédie dans laquelle il venait de jouer un rôle si important.
« Voyons, Bana, me dit-il, passez-moi votre fusil I » Cette arme, fort heureusement, n'était chargée qu'à poudre, en vue du signal qui devait m*ouvrir les portes du palais. Mtésa effectivement se hâta de la garnir de capsules, et un des canons étant accidenfellement parti, le contenu s'alla loger dans un toit de chaume, que la bourre faillit incendier. La physionomie eflkrée des Vouakoungou, dans ce moment de crise, suscita un nouveau caprice dans le cerveau léger de leur jeune maître : il épaula le fusil et lâcha le second coup au nez des courtisans accroupis devant lui ; puis il partit d'un éclat de rire en songeant à la peur qu'il venait de leur faire. Suivit un exercice à la carabine, dont plusieurs vaches furent victimes, et durant lequel le roi prit à Tégard de ses grands officiers le rôle d'un professeur émérite. Lorsqu'une fois restés seuls, je lui représentai la position critique de mes gens, en lui demandant la permission de leur procurer chaque jour, par voie d'achat, les vivres indispensables; il se borna pour toute réponse à me dire « qu'il suffirait de lui faire connaître nos besoins, et que nous serions toujours pourvus en abondance. » En d'autres termes, voici ce que signifiait cette vague promesse : — « Ne me tourmentez pas davantage et donnez-moi directement ce que vous avez de valeurs disponibles. L'Ouganda tout entier est à votre merci. Prenez dans mes vastes jardins ce qui pourra vous convenir. »
5 avril. — Le roi étant allé chez sa mère, il s'ensuit que tous deux sont invisibles. En flânant du côté du n'yanza, je traverse ces bosquets de bananiers parmi lesquels habitent les femmes du souverain, et où le téméraire Sangoro, surpris en deux occasions difl*érentçs, a mérité la peine des ceps. Ces magnifiques plantations sont soignées par un essaim de belles jardinières, qui toutes s'enfuirent à mon aspect, si ce n'est une seule, paralysée par l'étonnement, et qui, se précipitant à terre, s'enveloppant de son mbougou , m'envoyant maintes ruades, ne cessa d'appeler au secours que lorsque je l'eus remise sur pieds, — avec assez peu de ménagements, je dois le dire, — en lui reprochant son absurde conduite. Ce petit incident parut enhardir les autres fées, qui, l'une après l'autre, avec plus ou moins d'hésitation, revinrent se grouper autour de moi et finirent par s'asseoir en
cercle pour admirer plus à Taise le merveilleux « homme blanc. > Leurs wohiwohine tarissaient point. — « J'avais donc une femme, des enfants pareils à moi?.... Que n'aurait pas donné Sounna pour l'honneur de recevoir un tel hôtel.... mais cette faveur céleste avait été réservée à Mtésa, et qu'en fallait-il conclure, si ce n'est que les Esprits accordaient au jeune prince une protection toute spéciale?.... » Quand je fis mine de m'éloigner, elles me retinrent à Tenvi. Tantôt c'était mon chapeau qu'il fallait ôter pour soumettre mes cheveux à leur examen, tantôt mes poches dont le contenu piquait ardemment leur curiosité. Ma montre, que je fis sonner à l'oreille de l'une d'elles — et dont le tic-tac régulier passait évidemment à leurs yeux pour une fonction vitale, — devint ensuite l'objet d'une étude assidue. Chacune la voulait voir à son tour; chacune venait se faire montrer le mouvement de ses rouages intérieurs. « Ohl finit par s'écrier l'une d'elles, il y a vraiment là de quoi faire peur.'... Cachez-vous le visage!.... C'est le Loubari^l.,, Enfermez-le maintenant, Bana; dépêchezvous de l'enfermer!... Nous n'avons pas besoin d'en voir davantage.... Revenez seulement un autre jour, et apportez-nous des verroteries. »
6 avrU. — Bombay, envoyé au palais pour y solliciter des vivres, y a trouvé, malgré la pluie qui tombe à torrents, un lever établi dans toutes les règles. Mtésa distribuait à ses officiers, suivant l'importance de [leurs services, des grades, des plantations et des femmes. L'un d'eux, mécontent de son lot, s'est permis de réclamer, et le roi, choqué de son ingratitude, a ordonné de le couper par quartiers, séance tenante. Faute de leurs engins ordinaires, prohibés dans l'enceinte du palais, les bourreaux se sont servis de grandes herbes tranchantes, après avoir préalablement étourdi leur victime par un coup de massue appliquée derrière la tête. La question des vivres n'a pu être abordée, bien que le roi, pressentant la visite de Bombay, m'eût envoyé d'avance une charge de tabac, une de beurre, une de café. Je m'ennuie d'ailleurs un peu moins dans l'Ouganda, depuis que toutes les femmes du camp viennent chaque jour rendre visite à mes deux jouvencelles. Mon tabac qu'elles fument, mon café qu'elles
1. Dans la langue de l'Ouganda, il n'est pas dé mot qui traduise plus exactement ridée du Dieu supérieur, d'un « Maître des Esprits. »
chiquent, mon pombé qu'elles boivent, me sont payés en récits plus ou moins véridiques, touchant les mœurs et coutumes de leur pays natal. La sœur de Rosaro est aussi venue me proposer de répouser, révoltée qu'elle est des procédés de Maoula. Ce brutal a tué une de ses femmes parce qu'elle ne lui plaisait plus, et déjà auparavant lui avait coupé une oreille pour la punir d'avoir cherché à s'échapper. Quand on lui reproche de pareils excès, il se justifie invariablement en invoquant « les usages de la cour. »
Dans la soirée, je me suis promené en compagnie de Kahala vêtue d'une écharpe rouge, pour lui montrer, à elle et à Lugoï, les jardins où j*ai fait hier de si agréables connaissances. Chacun paraissait surpris de nous voir. Le mgenma * nous a invités à nous arrêter chez lui, et, tout en nous prodiguant la liqueur favorite de l'Ouganda, s'est épuisé en compliments hyperboliques sur la mise élégante et les attraits de ma jeune compagne. Autant en a fait Lukkanika; un autre des Youakoungou , chez lequel, un peu plus loin, nous avons reçu la même hospitalité. Les Vouaganda sont décidément passés mattres dans le grand art de la flatterie, et les Français eux-mêmes, sur ce point, n'auraient rien à leur montrer.
7 avril. — Il pleuvait abondamment, ce matin, lorsque le roi m'a fait prévenir qu'il partait pour la chasse aux buffles; il espérait bien que j'irais l'y rejoindre. A un mile au delà du palais, nous le rencontrâmes dans un jardin de bananiers, vêtu exactement comme moi, le chapeau de feutre y compris, et déployant toutes les grâces <J*un véritable snob. Il me fit remettre un pot de pombé que j'expédiai immédiatement aux femmes de mon intérieur, et nous partîmes dans l'ordre accoutumé pour le terrain de chasse, situé à deux miles de là. J'avais conservé mon poste d'honneur, derrière le roi et en tête des femmes distribuées par ordre de beauté, les plus présentables marchant en avant et le menu fretin à Tarrière-garde avec les lances, le bouclier du roi et les pots de pombé sans lesquels il ne bouge guère. Il était aisé de prévoir que, par un temps pareil, notre expédition n'aurait aucuns résultats, et, en conséquence, pour tromper l'ennui de la route, je me mis en coquetterie réglée avec les femmes de
1 . On a pu voir, dans le chapitre IX, que ce titre désigne l'officier préposé à la garde des tombeaux.
Mtésa, ce qui ne laissa pas de surprendre et le monarque luimôme et chacun des assistants. Nous traversions un pays marécageux et coupé de nombreux cours d'eau sur lesquels on avait jeté autrefois des ponts, assez mal entretenus, cela va sans dire. Le premier que nous trom^mes sur notre chemin n'offrait plus que quelques vestiges de pilotis, tout au plus bons à nous faire trébucher, et que chaque homme en passant enfonçait du talon dan§ la vase pour faciliter le chemin à ceux qui le suivaient. Le roi me rendit ce service, et j'en fis autant pour celles de ses femmes qui venaient derrière moi. Surprises de cette galanterie à laquelle rien ne les préparait, elles ne purent s'empêcher de rire, ce qui attira l'attention du roi et mit tout le monde en alerte, attendu que jusqu'alors pas un homme vivant n'avait osé communiquer avec les femmes de Sa Majesté.
Un peu plus loin, au bord d'un ruisseau assez profond, je propose par signes à ces dames de le leur faire traverser sur mes épaules. La première en tète hésite d'abord, puis, s'enhardissanf peu à peu, finit par accepter. Loubouga, la belle des belles, qui vient immédiatement après celle-ci, et qui grille, ce me semble, de faire plus ample connaissance avec « l'homme blanc, » donne à sa physionomie une expression suppliante, et me tend les deux mains avec un laisser aller si parfaitement irrésistible que, malgré mon désir de ne pas attirer l'attention. par une halte.trop prolongée, je ne puis m'empêcher de faire droit à cette requête silencieuse. Tout ceci n'échappa point à Mtésa; mais au lieu de m'adresser des reproches, il prit la chose en plaisanterie et, courant au kamraviona, — qu'il avertit par un coudoiement significatif, — il lui raconta tout bas ce qui venait d'arriver, comme s'il se fut agi de quelque secret. « Woh! woh! s'écriait son confident au comble de la surprise, à quoi faudra-t-il s'attendre maintenant? »
Nous étions arrivés sur le terrain de chasse; mais, sauf quelques vieilles empreintes de buffles et une espèce de fosse préparée pour les prendre au trébuchet, nous ne pûmes rien apercevoir. Le roi néanmoins était déjà las et, voyant que je cherchais un tronc d'arbre pour m'asseoir, il fit agenouiller à quatre pattes imde ses pages, pour me montrer, sans doute, comment 11 fallait s'y prendre : sans cela il se fût installé, selon son usage, sur une pièce de mbougou étalée à terre. Nous nous en revînmes, tantôt
prenant une direction, tantôt Tautre, dans un désordre que le roi semblait augmenter à plaisir, en vertu de ces instincts puérils qui l'ont rendu maître-expert en toutes sortes de gamineries. Il aime à nous faire quitter la route tracée, — à précipiter les Vouakoungou dans des fourrés et hautes herbes dont les brins affilés leur tailladent les jambes, — à les rappeler ensuite en leur indiquant le point éloigné par lequel il veut sortir de la jungle et vers lequel ils doivent lui frayer un passage à travers tous les obstacles ; — bref, mille caprices contradictoires qui n'ont d'autre but que de les mettre sur les dents, eux et les pauvres femmes du cortège royal ; celles-ci, près de succomber à la fatigue et ne gardant leurs rangs que pour ne pas s'exposer à une mort presque certaine.
Ces facéties monarchiques se répétèrent toute la journée, car le soleil allait se coucher lorsque nous rentrâmes au palais ; les femmes et les Vouakoungou disparurent alors, et le reste de la compagnie, — c'est-à-dire le roi, le commandant en chef, les pages et mon humble personne, — prit place devant un festin composé de patates douces et de bananes cuites, plus le pombé de rigueur et les fruits de la saison, festin où le double rôle de Teau et des serviettes fut rempli par ces disques d'écorce humide que j'ai déjà eu l'occasion de signaler. Les fusils ensuite devant être déchargés, et pour ne pas perdre les balles qu'ils renfermaient, le roi fit amener quatre vaches qu*il tua de sa main. L'une d'elles fut gracieusement octroyée à mon escorte.
8 avril, — Sa besogne d'hier a fatigué Mtésa qui ne veut recevoir personne. Je profite du loisir qui m'est ainsi laissé pour porter au mgemma un paquet de verroteries et le récompenser ainsi de l'hospitalité que je lui ai due naguère. Lugoï et Kahala m'accompagnent. Nous sommes reçus à bras ouverts par les hommes et les femmes de son entourage, qui se montrent particulièrement sensibles à l'honneur de notre visite. Une des nombreuses sœurs de la N'yamasoré, à qui nous sommes présentés en grande cérémonie, se déclare très-satisfaite de moi et de mes « enfants. » Le mgemma se confond en remercîments et, trop pauvre, à ce qu'il prétend, pour nous faire un accueil digne de notre mérite, il veut à toute force nous remettre quelques volailles que nous emporterons avec nous. Après maints refus et maints débats, il demeure convenu qu'il me les apportera lui-
même en compagnie de sa femme. — Cest tout au plus si je puis compter sur cette promesse*. — A notre départ, tous les serviteurs de notre hôte nous escortent par son ordre jusque par delà les limites de son domaine.
Le soir, les musiciens du Voi venant à passer près du camp, je leur ai conmiandé de me jouer le Milélé pour que mes gens pussent se livrer au plaisir de la danse. Puis je les ai renvoyés fort heureux, moyennant quelques poignées de rassades.
9 avril. — Visite à Congo^r, que je ne trouve pas chez lui. Conmie d'habitude, il fait la cour au monarque. Celui-ci envoie chercher un grand fusil pour tuer quelques oiseaux.
Ayant eu occasion d'expliquer à Mtésa comment se distillent nos spiritueux, il m'envoie un certain nombre de vases de terre et plusieurs bougou de pombé que je dois réduire à Tétat alcoolique. Ces vases n'étant pas ce qu'il me faut, je cours au palais pour en obtenir d'autres. C'est en vain que j'y passe toute la journée. Le roi fait ses dévotions, c'est-à-dire se livre aux opérations magiques de Vouganga, et personne n'oserait pénétrer dans son cabinet. Cependant le pombé s'aigrit et ne pourra plus servir. Ainsi se passent les choses, dans le pays où nous sommes.
11 avril. — Le roi étant à la chasse et me laissant le libre emploi de ma journée, j'ai engagé Gourikou , la gentille femme d'Oulédi,à venir prendre sa part d'un carré de mouton. Elle doit en même temps modérer par de sages conseils l'orgueil souvent incommode que manifeste « ma iille>Méri. J'entrevois que nous y parviendrons, mais sa paresse me semble irrémédiable. Elle ne veut ni marcher, ni causer, ni faire quoi que ce soit, mais bien rester oisive, étendue la plupart du temps, et fumant sa pipe.
12 avril. — La matinée s'est passée à distiller du pombé pour le compte du roi. Je suis allé le lui porter dans l'après-midi, et malgré les coups de fusil par lesquels j'avais annoncé mon arrivée, il ne s'était pas encore montré lorsque des cris effrayants se sont fait entendre. Presque aussitôt nous avons vu traîner vers le lieu de l'exécution une fort belle femme, une des sœurs du roi, reconnaissable à sa crête de cheveux. La malheureuse invoquait tour à tour, au milieu de ses clameurs plain-