‹ Les sources du Nil (volume 3)Chapitre 23 sur 36 · Gilet sans m.inche«, symbole d'autorité · texte numérisé non relu

Gilet sans m.inche«, symbole d'autorité

den*yanzi§ assez fervents pour exprimer leur joie et leur reconnaissance : — « Haiy Minangé /.,. haiy Mhhàma Wangi!... (ô mon chef, ô mon roi), » s'écrient-ils à plat ventre, les jambes en l'air, balayant le sol de leurs joues et de leurs mains, comme si le monarque, en se manifestant à eux sous ce nouvel appareil, faisait preuve d'une munificence extraordinaire.

Quant à lui, sans prendre garde à leur abjection : « Voyons, ma mère, dit-il, le moment est venu d'avaler votre médecine.»

En eflfet, il a été solennellement convoqué, paralt-il, afin d'assister au traitement dont je suis chargé. La quinine avalée, non sans grimace, deux vierges couleur d'ébène arrivent sur le théâtre, portant la double couverture de laine rouge que la reine tient de moi ; exhibition nécessaire, car le roi ne doit rien ignorer de ce qui se passe. La cour entière est en extase. Le roi témoigne son approbation en posant ses mains sur sa bouche, la tète inclinée de côté avec un regard en coulisses. Les yeux de la reine se promènent tantôt sur moi, tantôt sur la couverture, tantôt sur son fils ; mes gens baissent la tète de plus en plus, pour n'être pas soupçonnés de lorgner le beau sexe, et les Youakoungou n'yanzigent de plus belle , emportés par l'élan d'une reconnaissance bien légitime à coup sûr.

J'étais arrivé le cœur plein d'amertume, et bien décidé à ne pas épargner mes deux hôtes ; mais il me fut impossible de leur garder rancune en face de ce tableau de famille tout à la fois si naïf et si gai. J'en pris texte pour adresser à Mtésa des félicitations qu'il écouta sans mot dire, et après lesquelles il se retira, gardant plus que jamais ses allures léonines. La N'yamasoré disparut à son tour et je fus conduit dans la hutte qu'on m'avait préparée pour la nuit; elle était neuve et c'est à peine si, mon lit une fois logé, il me restait de quoi coucher un de mes gens. Je les mis donc tous à la porte, sauf un seul, et après avoir dtné, je me préparais à passer une nuit tranquille» lorsque l'arrivée de Maoula suivi de tous ses < enficints, » vint me démontrer le néant de mes espérances. Vainement protestai-je contre cette mvasion de mon domicile, où je suffoquai bientôt, au milieu de tous ces Vouaganda nourris de bananes crues. Maoula prétendait avoir ordre exprès de coucher avec le Bana, et plutôt que de le chasser à coups^de pieds, — ce dont^ j'avais grande envie, on peut le croire, — je me décidai à me promener toute la nuit.

fumant ma pipe et buvant du pombé. Dès le point du jour, je fis évacuer ma hutte, où je rentrai pour engager avec la reine un débat prévu d'avance.

11 mars. — Le matin, comme je m'y attendais, elle me fait demander de fort bonne heure. Réponse : «Je suis encore au lit et je n'ai pas déjeuné. » Sur les dix heures, nouveau message. La reine est surprise de mon peu d'empressement, après qu'elle a tout arrangé, selon mon désir, pour prendre convenablement sa seconde médecine. Je ne suis pas encore levé, mais bien certain qu'on ne me laissera pas de repos, j'expédie âombay pour administrer la quinine en mon lieu et place. Grande colère de Sa Majesté, qui ne veut recevoir aucun remède de sa main, ni rien croire de ce qu'il lui raconte au sujet des procédés de Maoula. Ce dernier, adroit menteur et rusé coquin, jouit d'un crédit im-* mense auprès de la reine.

Vers midi, je me décide enfin, ayant terminé à loisir tous m^ préparatifs, et je me rends chez la N'yamasoré. A son tour, elle me fait attendre et m'accable, dès son arrivée, des reproches les plus amers. « Maoula, selon elle, a bien agi : je ne dois pas supposer que, pour me donner asile une nuit, on délogera de grands officiers, propriétaires de vastes établissements; il fallait me contenter de ce qui m'était oflert, etc. » Puis, sans rien vouloir entendre, elle demande sa médecine, l'avale en déclarant que « la dose était bien médiocre, » et se retire comme elle était venue,c'est-àdire de mauvaise humeur. Pour attendre qu'elle s'apaise, prolongeant ma visite jusqu'à trois heures dusbir,je cause avec quelques officiers du Kidi et j'obtiens d'eux, — contrairement aux lois de l'Ouganda, — certains détails passablement confiis sur la géographie du pays. « Au delà de la rivière Asoua, chez les Gallas, il existe, ace qu'ils prétendent, un autre lac sur lequel naviguent les habitants du littoral, au moyen de très-grosses embarcations. Il y a dans les environs une montagne excessivement haute, et couverte d'une poussière jaune que les naturels recueillent avec grand soin, etc. »

Le temps s'écoulait, et la reine paraissait décidée à ne plus se montrer. Cependant, en lui faisant dire que nos difierends provenaient sans doute de la fausse interprétation donnée à nos paroles et de ce qu'on ne lui avait pas assez fidèlement exprimé les bons sentiments dont j étais animé pour elle, j'ai obtenu qu'elle

se relâchât de sa rigueur. Un exposé de situation, où mes griefs se retrouvaient, il est vrai, mais où j'avais eu soin de multiplier les assurances les plus flatteuses, a complètement trouvé grâce devant elle. L'assistance, d'ailleurs, m'appuyait de ses murmures approbatifs, quand je me plaignis de mon isolement et sollicitai pour les officiers de la cour l'autorisation de venir chez moi. « Je vous les enverrai, puisqu'il en est ainsi, » me dit la reine; et les hauts fonctionnaires, devinant bien que leurs visites chez l'homme blanc ne seraient pas tout à fait gratuites, multiplièrent à cette occasion leurs remerciements et leurs n'yanzig. En revanche, — et bien que la première moitié de ma harangue fût à peine achevée, — la reine,qui s'était levée de son siège, s'en alla aussitôt, exhibant une « poupe » énorme aux regards de toute l'assistance. Les courtisans, groupés alors autour de moi, me suppliaient de passer encore une nuit au palais. Mais, comme ils n'avaient à m'offrir rien de mieux que la hutte où j'avais déjà couché, je pris la liberté de refuser, en les invitant à venir me voir.

12 mars. — Le roi me fait avertir, après déjeuner, qu'il m'attend sur la montagne, et m'invite à prendre avec moi tous mes fusils. Je m'imaginai qu'on avait dépisté quelques buffles, car les pages, selon leur habitude, ne pouvaient m'éclairer en rien sur les projets de leur maître. Mais en arrivant sur la hauteur, à mi-chemin du pal^-is, je fus surpris d'y trouver le roi, paré d'un beau gilet brodé d'or, une baguette de fusil dans les doigts, une a/^a sur la tôte, au milieu d'un cercle d'officiers accroupis autour de lui et qui venaient lui ofl'rir leurs présents habituels.

n sourit en me voyant, examina mes armes, et me conduisit, soi-disant pour chasser, sous un grand arbre où quelques adjudants avaient fait leurs nids et où étaient perchés plusieurs vautours. Le divertissement consistait en ceci que le Bana, pour réjouir le roi, tuerait un nundo (c'est le nom que les naturels donnent à l'adjudant, cet oiseau si connu dans l'Inde). Je priai Sa Majesté de vouloir bien tirer elle-même, attendu que je ne pouvais m'abaisser à fusiller des oiseaux immobiles sur la branche; mais cette excuse ne fut pas admise, et comme on essaya vainement,J'arbre étant trop iiaut, de faire parXir les adjudants à coups de pierres, il fallut bien se résigner à tupr la femelle sur son nid. De plus, au moment où les vautours s'en-

volaient y j'abattis l'un d'eux qui alla tomber dans un enclos de jardin.

Pendant un instant les Youaganda restèrent tous immobiles, sous le coup de la première surprise ; mais le prince, avec un bond frénétique et frappant ses mains au-dessus de sa tète : « Woh ! woh! woh!... Quelle merveillel... Ohl le Bana, le Banal quels prodiges il accomplit! » Ce que tous les Youakoungou répétèrent en chœur: « Chargez maintenant, Bana ; chargez et voyons comment vous savez vous y prendre ! » poursuivit Mtésa de plus en plus animé ; mais, avant que l'opération ne fût à moitié terminée : « Venez, venez vite !... reprit-il encore. Sachons ce qu'est devenu l'oiseau I » Indiquant ensuite aux officiers la route qu'ils avaient à prendre, — car, d'après l'étiquette de l'Ouganda, aucun d'eux ne doit marcher derrière le roi, — il leur fit traverser une cour où ses femmes, redoutant la détonation des fusils, étaient allées se cacher. Là se trouvaient des palissades nouvellement élevées qui arrêtèrent un instant les gens de la troupe. Mais le prince lança d'une voix irritée l'ordre de marcher en avant, et cette masse d'hommes, se jetant à la fois sur l'obstacle, l'eut bientôt brisé, renversé, foulé aux pieds, comme fait l'éléphant des jeunes arbres qui gênent sa marche. Pêle-mêle se poussant, trébuchant les uns sur les autres, de peur d'arrêter le roi, ne fût-ce qu'une seconde, ou de se trouver à portée de ses coups, ils arrivèrent jusqu'à l'oiseau qui gisait à terre : « Woh^ woh, woh! » reprit Mtésa de plus en plus émerveillé ; puis, appelant les femmes qui accoururent de tous côtés dans un état d'excitation difficile à rendre, il leur fit acclamer mon adresse par des Woh^ woh! pour le moins aussi bruyants que les siens. Après quoi, il donna l'ordre de continuer, dans le même ordre, vers le palais de la reine : les courtisans en avant-garde, puis les pages, derrière eux le prince, sur les pas duquel je marchais, — car je ne Taurais précédé pour rien au monde, — suivi moi-même par les femmes, au nombre de quarante à cinquante.

Pour tirer parti de la bonne humeur où je voyais le prince, et voulant d'ailleurs me mettre à l'abri des ardeurs du soleil, je lui proposai de partager avec moi la jouissance d'un parasol et, sans attendre sa réponse, j'ouvris le mien au-dessus de sa tête. Nous nous trouvâmes ainsi côte à côte, à la grande surprise des Youakoungou, tandis que les femmes caquetaient le plus gaiement

du monde, et que le monarque, — réprimant à grand'peine son orgueilleuse satisfaction, — interpellait tour à tour ses flatteurs, comme s'U se sentait doublement roi de la terre qu'il foulait avec un tel appareil. Devenu dès lors plus familier : « Voyons, Bana, me dit-il, convenez que vous n'avez pas tué cet oiseau avec des munitions ordinaires!... Je m'aperçois bien qu'il y a un peu de magie là-dessous. »

Vainement essayai-je de le dissuader.

« Au surplus, reprit-il, nous verrons bien.

— S'agit-il de buffles? lui demandai-je.

— Non, les buffles sont trop loin.... Nous attendrons, pour courir après eux, que je vous aie logé dans le voisinage. »

Et tout aussitôt, quelques hérons venant à passer au-dessus de DOS têtes :

« Tirez maintenant, tirez! » me dit-il.

A droite et à gauche, il en tomba deux. Le prince ouvrait de grands yeux, et chacun me contemplait d'un air eflaré, bien certain d'avoir affaire à un sorcier. Le roi manifesta son désir d'avoir une image représentant ces hérons, pour la suspendre dans le palais. Puis il me demanda de renouveler l'épreuve, ce qui ne fut pas difficile, attendu que les hérons ayant leur nid sur un arbre voisin, persistaient à tournoyer au-dessus de nous. Quand il eut donné ordre de porter à la reine, pour les lui montrer, tous les oiseaux par moi tués, à l'exception du vautour, (que les pages s'abstinrent de toucher, je ne sais pourquoi), il nous dirigea du côté du palais, s'installa dans la hutte qui lui servait de salle du trône, renvoya ses femmes et ses Vouakoungou, se fit verser plusieurs rasades de pombé par son état-major de sorcières, et me tint assis devant lui ainsi que mes hommes, jusqu'au moment où, incommodé par les rayons du soleil, je sollicitai la permission de placer mon siège auprès du sien, ce qui me fut accordé sans trop de peine. Milans, corbeaux, éperviers volaient autour de nous dans toutes les directions, et quand ils se trouvaient à portée, il fallait absolument tirer dessus pour satisfaire cet enfant-roi. Ceci dura jusqu'à ce que je fusse à bout de munitions. Encore voulait-il que je fisse chercher un supplément de menu plomb ; mais quand je lui eus dit que je n'en aurais plus avant l'arrivée de mes compagnons, il se contenta de me demander quelques grains d'échantillon qu'il fit

remettre, comme modèle, à ses forgerons, avec ordre de lui en fabriquer de pareils.

Bien décidément ravi de mes hauts faits, Mtésa me demanda de lui laisser le fusil rayé, pour l'examiner à loisir dans la soirée.

Je le priai, en échange, d'écouter ce que j'avais à lui communiquer touchant des questions fort essentielles. Il renvoya ses femmes et parut disposé à me prêter attention.

« Je m'inquiétais,, lui dis-je, du voyage de Mabrouki, que j'avais chargé de dire à Petherick, ou de venir me trouver, ou de me faire passer des marchandises à concurrence de 1000 dollars. Or, certains officiers de la reine paraissaient douter que l'on ouvrît l'accès du Kidi à des messagers vouaganda.

— Je ne devais pas, me répondit Mtésa, me préoccuper de pareilles difficultés. Il souhaitait plus que moi-même la venue des hommes blancs. Au surplus ses sujets, quels qu'ils fussent, ne . pouvaient sans une haute inconvenance tenir de semblables propos. »

Ceci dit, il rappela ses femmes, et lorsque, sur sa requête, j'eus chargé pour lui le fusil Whitworth, le prenante deux mains et l'appuyant contre sa cuisse, il tua une vache qui avait survécu comme par miracle à nos expériences précédentes. Cet exploit lui valut les félicitations bruyantes de l'assistance féminine, et ce fut le dernier incident notable de la journée.

13 mars. — Mabrouki et Bilal, revenus hier soir, se sont présentés au camp ; mais leur escorte vouaganda, craignant qu'ils ne me donnassent le moindre renseignement avant d'avoir entretenu le roi, les a forcés de se tenir cachés. Ils s'étaient trouvés arrêtés dans l'Ousoga, deux marches à l'est de Kira, chez un des officiers chargés par Mtésa de veiller sur la frontière. Tout en leur donnant deux bouvillons, ce fonctionnaire les avait renvoyés vers le roi, pour avertir Sa Majesté que des hostilités venaient d'éclater entre les Vouasoga soumis et les Vouasoga indépendants. «La lutte, selon lui, devait se prolonger encore deux mois, peut-être même davantage, à moins qu'une armée ne vînt au secours de ceux des Vouasoga qui reconnaissaient l'autorité du monarque. »

Bombay, que j'ai dépêché au palais pour obtenir une audience, n'a pu pénétrer jusqu'à Mtésa, occupé avec ses femmes. En

revanche, il a rencontré le hamraviona^ qui attendait comme d'ordinaire le moment, ou, pour mieux dire, le hasard d'une entrevue avec son maître. Le commandant en chef s'est fait raconter l'évasion de la femme qu'il m'avait envoyée, et que j'aurais dû, selon lui, tenir enchaînée pendant les trois ou quatre premiers jours, jusqu'à ce qu'elle fût accoutumée à sa nouvelle résidence. « Les femmes, continue-t-il, sont sujettes à s'effaroucher en pareil cas, prenant volontiers les étrangers pour autant de cannibales. »

Bombay n'a pas manqué de répondre, en bons termes, que la femme en question n'était pas digne de m'être offerte. « Mon maître, a-t-il ajouté, n'a pas pris son départ plus à cœur que celui d'un chien ; ce qu'il lui faut, à lui, c'est une jeune et belle Mhouma; pour le reste, il n'y tient aucunement.

— Fort bien, a répondu le conunandant en chef; mais puisqu'il est si difBcile, force lui sera d'avoir patience, car nous ne possédons rien de pareil. Je lui ai donné ce que nous offrons d'ordinaire à tous nos hôtes. »

L'adjudant d'hier étant resté mort dans son nid, un Msoga, par ordre du prince. Test allé chercher, ceux de sa race étant en général d'excellents grimpeurs ; mais lorsqu'il n'était encore qu'à moitié de l'arbre, un essaim d'abeilles est venu fondre sur lui et l'a forcé de battre en retraite.

14 mars. — Après toutes les vaines démarches que j'ai faites pour obtenir une résidence plus convenable, je viens enfin d'y réussir, grâce à un judicieux emploi de cette corruption administrative qui fleurit, paraît-il, dans tous les pays, mais que je n'avais pu employer encore sous les yetfx et le contrôle d'une cour jalouse. Quinze pintes de rassades mêlées, vingt grosses perles bleues et cinq bracelets de cuivre, envoyés au commandant en chef comme gage d amitié, ont mis à ma disposition l'influence de ce haut fonctionnaire. Aussi m'a-t-on assigné presque immédiatement un groupe de buttes situées dans un grand jardin de bananiers, sur le penchant d'une colline, et donnant sur la grande route qu'elles dominent. Aucuns visiteurs, à l'exception des ambassadeurs vouahinda, n'ont encore occupé cette résidence tout à fait aristocratique. De là j'aurai vue sur le palais; la musique qu'on y fait arrive à mes oreilles; je vois entrer et sortir les foules qui afiluent de tous côtés vers le séjour royal.

Aussi n'ai-je pas retardé d'une minute mon installation, réservant pour moi la meilleure hutte, distribuant les autres à mes trois officiers, et enjoignant à mes hommes de se construire un double rang de baraques, lesquelles formeront avenue de nos huttes au grand chemin. Reste à bâtir, pour me conformer aux lois somptuaires de TOuganda, l'annexe destinée aux réunions d'amis et aux réceptions officielles. Sous ce rapport, — et ce n'est pas le seul qu'on pourrait citer, — cette race de nègres semble faite pour donner l'exemple aux autres.

15 mars. — Au signal convenu (trois coups de feu), on a répondu, de l'intérieur du palais, par la double détonation du fusil que j'avais prêté au roi lorsqu'il m'a rendu le rifle Whitworth, et je l'ai vu paraître, toujours affectant le pas du lion, suivi du chien blanc qu'il tient volontiers en lesse; il m'a fait signe de l'accompagner jusqu'à son trône, auprès duquel je me suis assis. On peut se reporter ati chapitre X pour les détails du lever auquel j'allais assister, et qui fut exactement pareil à ceux que j'ai déjà décrits, si ce n'est que j'y entendis prononcer une condamnation à mort. C'était le fils du bourreau en chef, — un des fonctionnaires les plus éminents, — qui, pour je ne sais quelle omission dans ses rCyanzig^ fut immédiatement livré aux collègues de son père.

Dans le cours de la cérémonie, plusieurs Vouakoungou d'un rang élevé portèrent plainte contre les Vouanyambo, qui, sans respect pour leur grandeur, se permettant chez eux des visites nocturnes, et usant envers leurs femmes de procédés assez violents, alléguaient, une fois pris, qu'ils appartenaient au Bana. Bombay, présent à l'audience royale, rejeta la faute sur les gens de Souwarora, lesquels mettaient à profit le voisinage de nos deux camps pour déguiser leurs fredaines. Contre cette accusation formelle, l'ambassade de Souwarora, également présente, crut devoir protester avec force t n'yanzigs, » et le roi, quelque peu perplexe, annonça « qu'une surveillance nocturne, établie ad hoCy lui ferait bientôt connaître les vrais coupables. »

Jusqu'à ce moment on ne lui avait pas encore rendu compte de l'espèce d'échec subi par Mabrouki, ni du retour de l'expédition envoyée à la recherche de Petherick. L'officier qui en avait le commandement profita de l'occasion pour faire son rapport, d'après lequel il aurait, à la tête de quatre-vingts hommes, livré

inutUement trois combats successifs. Le roi , chose étrange à dire, semblait l'écouter à peine: les affaires l'ennuyaient; il ne songeait qu'à mes prouesses de tir et continuait à y voir une incontestable sorcellerie dont il me demandait de lui faire connaître les procédés, secouant la tête quand je lui répétai, à plusieurs reprises, que tout le sortilège consistait à tenir son fusil bien droit. Ensuite il me pria de charger son revolver, et, devant la multitude étonnée, envoya successivement cinq balles à deux vaches amenées tout exprès. Alors, se rappelant soudain l'adjudant que j'avais abattu Tavant-veille, il me fit signe de le suivre dans l'intérieur du palais, où quelques-uns de ses favoris eurent seuls la permission de nous accompa$(ner, le reste des courtisans demeurant bouche béante en face du trône vide. Les oiseaux néanmoins étaient effarouchés et ne nous laissaient rien à faire. Je me mis donc à lui enseigner comment on épaulait, comment on visait, etc., tournant et retournant Sa Msyesté dans tous les sens, bien que ces libertés parussent l'intimider tout d'abord. L'assistance, quant à elle, trouvait fort amusant de voir le monarque traité en véritable écolier, et luimême finit par prendre en fort bonne part le sans-gêne de mes façons un peu brusques. Aussi lui donnai-je, pour le récompenser, une cravate de soie et l'anneau d'or qui me servait de cachet, ayant soin de lui expliquer « que nous tenions à honneur, nous autres gentlemen, de ne jamais porter un bijou de bronze ou de cuivre. » .

Il se montrait fort pressant en matière de petit plomb, et je lui répétai que la seule chance de s'en procurer serait pour lui d'ouvrir des communications avec le nord : « Je vais, me répondit-il, envoyer une armée dans l'Ousoga pour forcer le passage qui a été refusé à vos gens. — Cela ne me suffisait pas encore, lui dis-je, attendu que ces gens voyageaient au hasard comme de véritables oies, sans connaître la direction des différents pays où on les expédiait. Que s'il voulait convoquer les plus expérimentés des voyageurs indigènes, je leur expliquerais, au contraire, sur une carte que j'avais apportée tout exprès, la route qu'il fallait suivre, et je n'aurais de satisfaction qu'après avoir vu Petherick. »

La carte fut alors exhibée Sa Majesté parut immédiatement en comprendre l'usage et fit venir les Vouakoungou auxquels j'avais

désiré parler ; mais, à ma grande mortification, il ne leur laissa pas un instant la parole, débita d'un air imposant une foule d'absurdités, et finit par demander à ses « sages » ce qu'il avait de mieux à faire dans les circonstances données. Ils inclinaient tous aux mesures de conciliation, mais leur maître alors, relevant la tête avec un éclat de rire méprisant : « Eh quoi, disaitil, traiter en amis des gens qui ont déjà croisé leurs lances avec les nôtres!... Ce serait là une grave erreur.... Ils se moqueraient, bien certainement, de notre faiblesse.... L'Ouganda ne s*est jamais fait obéir que les armes à la main. »

Sur cette fanfaronnade, le kamraviona, les pages, les anciens, se levant comme un seul hoïnme et brandissant leurs baguettes, firent mine de charger leur roi pour venir jurer à ses pieds c qu'ils exécuteraient sa volonté au prix de leur vie. > Ce fut ainsi que la séance prit fin, toujours sans conclusions bien nettes et sans résultats définis.

16 mars. — Pour aujourd'hui le monarque est invisible; il passera la journée entière avec ses fenmies. Bombay porte de ma part au commandant en chef dix grosses perles bleues que cet important personnage m'a demandées pour compléter son collier; je fais en même temps solliciter le plaisir de le voir chez lui.« Ses occupations, a-t-il répondu, l'empêcheront aujourd'hui de recevoir les étrangers. » — J'en conclus qu'il veut, avant toul, s'assurer la permission du roi. — Me voici, en attendant, aux prises avec une situation assez- difficile : mes vaches ont toutes été mangées ; je me vois en butte aux criailleries de mes gens, plus ou moins afiamés, et, bien qu'ils soient autorisés à se pourvoir aux dépens des Vouaganda par « simple saisie •, » je ne puis y consentir de bon cœur. C'est même là un des griefs que j'ai le plus fréquemment fait valoir aux yeux du roi, auquel j'ai toujours demandé la permission d'acheter mes rations quotidiennes, s'il ne voulait, ainsi que l'avait fait Roumanika, nous alimenter régulièrement au moyen des entrepôts du palais ; mais il fait la sourde oreille ou se rejette sur ce « qu'il ne lui est pas permis de changer l'ordre établi par son ancêtre Sounna. »

Dans des circonstances aussi pressantes, j*ai cru indispensable de recourir à la reine ; mais l'officier qui s'était chargé de lui an-

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