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ramène constamment le mot Mkavia, qui signifie monarque. Au dire de Bombay, « leur nombre surpasse celui des troupes que le sultan Majid avait enrôlées pour défendre Zanzibar contre Sayyid Swéni ; jamais, en somme, il n'a vu nulle part une pareille agglomération de forces militaires. »
En allant ce matin au palais dans l'espoir d'obtenir des bananes pour nos gens, il a trouvé le roi au milieu de toute sa cour, se disposant à ordonner le départ de cette formidable armée, sans que personne parût savoir encore où il comptait l'envoyer. Apercevant dans la foule ceux de mes gens qui ont récenunent visité l'Ounyoro avec les envoyés de Kamrasi, Mtésa les a questionnés sur leur mission ; et quand ils ont nié la présence des « hommes blancs » à la cour de Kamrasi, Mtésa, que la colère gagnait, a prétendu que c'était là une fausseté manifeste, contraire aux rapports de ses gens, qui très-certainement n'avaient pu s'y tromper. « Sans doute, a t-il sgouté, Kamrasi les aura cachés quelque part, effrayé par le nombre de fusils qu'on peut maintenant lui opposer, et c'est le même motif qui lui a suggéré tous ces mensonges.... Mais bien hardi celui qui veut me tromper.... Et, maintenant que les moyens pacifiques ne m'ont pas réussi, j'aurai recours à la force pour en venir à mes fins.... Que pense votre maître de ces divers incidents? » a-t-il repris ensuite en s'adressant à Bombay. Celui-ci, qui avait ses instructions, lui a répondu simplement : < Le Bana désire que rien ne se fasse avant l'arrivée de Grant; nous pourrons, alors, marcher tous ensemble. »
Le roi s'est retiré là-dessus.
22 mai, — Kitounzi est venu chez moi de bonne heure, ayant appris que j'étais malade. Je désirais me faire expliquer pourquoi les Vouaganda répugnent si fort à me voir assis sur un fauteuil; mais, sans me répondre, et se dérobant ainsi à une question gênante, il est parti tout aussitôt, sous prétexte qu'il entendait autour du palais un bruit causé sans doute par quelques arrestations ; son ministère, en ce cas, pouvant être requis, il n'avait pas une minute de plus à me donner.
Mes gens sont allés au palais, demander en mon nom des bananes et du pombé; mais, loin de leur rien accorder, Mtésa leur a pris, littéralement pris de sa main, deux calottes feutrées qu'il s'est adjugées sans le moindre scrupule, en les char-
géant de dire au « Bana » que sa provision de bière était épuisée.
23 mai. — Kidgwiga me raconte que, dans son empressement à faire arriver chez lui les « hommes blancs » du Gani, son maître a expédié au chef de ce pays un hongo de trente dents d'éléphant, comptant bien le déterminer ainsi à laisser passer ces visiteurs si impatiemment attendus. «Je serais certainement comblé d'égards si j'allais de ce côté.» Cette bienveillante ouverture m'a fourni l'occasion de prêcher la concorde entre les deux princes, comme le moyen le plus propre à lever les obstacles qui me séparent encore de l'Ounyoro.
24 mai. — Même affluence de soldats sur les grandes routes. Tant que dure le jour, les uns partent, les autres arrivent; on dirait des bataillons de fourmis. Nouvelle visite de Kidgwiga. Je me suis ensuite rendu au palais, mais sans mon fbsil, désirant persuader au prince que ma provision de poudre est à peu près épuisée, afin de mettre un terme à ses continuelles réquisitions. Cette belle manœuvre m'a valu de faire antichambre toute la journée sans pouvoir parvenir à être admis.
Les pages m'ont informé ce soir que Grant venait d'arriver à N'yama-Goma, village situé, comme je Tai dit, à une journée de marche.
25 mai. — J'avais organisé un détachement de vingt hommes qui porteront à Grant, en guise de viatique, un beau quartier de mouton ; mais il leur fallait, sous peine d'être arrêtés en route, avoir à leur tête un officier indigène, et je n'en ai pas rencontré un seul qui voulût, sans mission expresse, prendre sur lui de leur montrer le chemin. Le roi, passant près de ma hutte, m'a fait enjoindre de l'aller trouver. Il avait à sa suite, sous bonne escorte, Rosaro et quatre autres Vouanyamba qui, surpris par Kitounzi en flagrant délit de vol, l'avaient rudement maltraité* Mtésa, qui me les désigna de la main, me parut comprendre enfin les inconvénients de ce système d'hospitalité basé sur le droit de pillage qu'il accorde à ses victimes ; il m'a demandé « si telle était la coutume du Karagoué? » Mais, au moment où j'allais profiter de l'occasion pour attaquer de plus belle cet usage odieux, il a tout à coup changé de sujet en me parlant des Vouasoungou qui sont, dit-il, à Gani, s'informent de nous avec empressement, et brûlent de venir nous rejoindre. Je lui ai proposé d'aller les
chercher moi-même avec des barques; mais il trouve plus simple d'envoyer ses gens, le voyage qu'ils auraient à faire au nord n'étant guère plus long que la traversée accomplie par les bateaux expédiés au-devant de Grant. Il préfère la route du Kidi à celle de rOunyôro, et motive sa préférence en alléguant le manque d'égards que ses envoyés ont toujours trouvé chez Kamrasi.
J'aurais voulu approfondir ce sujet, dont. la discussion s'ouvrait inopinément devant moi; mais le malheur voulut qu'un adjudant vint se percher sur un des arbres voisins, où on nous le signala tout aussitôt. Il fallut se mettre en mesure de le tuer, et, comme nous étions fort à court de munitions, le soin de charger les fusils me fut dévolu. Un premier coup, vu la hauteur à laquelle se trouvait notre gibier, ne fit que lui cingler les jambes et le forcer à changer de perchoir. Au second, et avec la dernière charge de plomb qui nous restât, Mtésa tua Tanimal. Ce furent alors des exclamations, des cris de triomphe, des bonds joyeux, des félicitations, des serrements de mains auxquels prit part toute l'assistance émerveillée; les tambours battaient, les femmes chantaient et dansaient en rond , s'associant à l'espèce de délire dont leur maître semblait frappé. Le ntmâo^ retenu dans les hautes branches par ses ailes étendues, nécessita l'intervention de quelques Vouasoga, qui allèrent en grimpant le décrocher. Une fois à terre, on le mesura; on s'extasia sur son envergure, qui passait la hauteur d'un homme, et le roi n'eut pleine satisfaction qu'après avoir exhibé d^abord à ses frères, puis à sa mère, ce témoignage de sa merveilleuse adresse.
Chez la reine, où il pénétra seul après avoir respectueusement changé ses vêtements européens contre un manteau de peau de chèvre, on vint lui annoncer que le colonel ou général Gongow, en grand uniforme, se présentait avec son régiment et sollicitait l'honneur d'être passé en revue. L'occasion s'ofifrait trop belle pour que le roi ne sortit pas à l'instant, précédé de l'oiseau qu'il venait de mettre à mort et qui fut érigé en trophée au milieu des courtisans accroupis, Mtésa lui-même se tenant debout, la lance et le bouclier à la main. Le régiment, composé de trois compagnies d'environ deux cents hommes chacune, et rangé à l'extrémité gauche du champ de parade, reçut l'ordre de venir se former par simple file à droite, et au grand trot, à l'autre extrémité du terrain.
On se ferait difficilement une idée de l'étrange spectacle qu'offraient tous ces hommes à peu près nus (sauf la peau de chèvre ou de chat qui pendait à leur ceinture), et barbouillés des peintures de guerre, suivant le goût de chaque individu; une moitié du corps rouge ou noire, l'autre bleue, mais sans aucune distribution régulière de ces couleurs invariables. Il n'y avait de strictement uniforme que les armes : chaque soldat, muni de deux lances et d'un bouclier, les tenait disposés comme à l'approche de l'ennemi, et ils s'avançaient ainsi sur trois rangs, à quinze ou vingt mètres de distance l'un de l'autre, du même pas allongé, pliant les jarrets pour se donner plus d'élan. Derrière chaque compagnie venait le capitaine, reconnaissable à son costume encore plus fantastique, et enfin, à la suite de tous, le grand colonel Cohgow, qui nous rappelait Robinson Crusoé, avec son jupon de peau de chèvre à longue toison blanche, son bouclier de cuir en forme de violon, décoré à ses six extrémités de toufCes de poil blanc, ses jarretières frangées au-dessous dû genou, et son casque recouvert de verroteries, orné d'un panache de plumes rouges; au centre de ce dernier s'élevait, s'inclinant en arrière, une tige terminée par un bouquet de poils de chèvre. Après plusieurs charges par compagnie, les officiers coururent sur le roi, la lance haute, avec mille protestations frénétiques de zèle sans bornes et de loyauté à toute épreuve. On les couvrit d'applaudissements, et la parade se trouvant terminée, chacun de nous rentra chez lui.
26 mai, — Grant, à qui j'ai fini par expédier son quartier de mouton, moyennant la complaisance d'un officier du roi, m'accuse réception de ce régal bien venu , et demande instamment qu'il lui soit permis de quitter N'yama Goma, où il meurt de faim. Rosaro, placé sous la garde de Ritounzi, doit subir un ch&timent exemplaire. La reine, malheureusement, à qui on a raconté les difiérents méfaits des Vouanyambo, vient de prescrire que ni mes gens, ni ceux de Rosaro, ne seront phis désormais nourris aux dépens du palais. Ëtant arrivés ensemble dans l'Ou-. ganda, elle nous regarde , en vertu de ^ logique féminine, comme également responsables du tort fait >sl son fils. Je n'ai pu être admis au palais, où je portais quelques explications.
^27 mai. — Mtésa me fait demander une médecine qui le préserve de la foudre. Je suis allé lui expliquer en quoi consiste le
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paratonnerre, et je tâchais en même temps de ramener sur le tapis l'affaire de rOunyoro, où j'aurais grande envie de me rendre immédiatement. Tant qu'il n*aura pas vu Grant, ce projet, n'a rien qui lui plaise, mais il a désigné un officier qui, par rOunyoro, sera chargé d'aller au Gani, et avec lequel le roi me demande de faire partir quelques-uns de mes gens, ainsi que des lettres à l'adresse de mes compatriotes. «
Notre causerie fut agréablement interrompue par de lointaines détonations qui nous annonçaient l'arrivée de mon camarade. Je pris tout aussitôt congé pour aller le recevoir. Inutile de dire toute la joie de cette réunion, après tant d'anxiétés et de mutuels regrets. Heureux de voir Grant assez bien rétabli pour en être venu à botter deçà, delà, sans trop de fatigue, j'écoutai, en riant aux éclats, l'amusant et pittoresque récit de sa pénible traversée.
28 mai — Budja, l'ambassadeur nommé hier par le roi, est venu, en compagnie de Kidgwiga, prendre mes hommes et mes lettres, afin de retourner chez Kamrasi; il lui demandera passage à travers ses États pour se rendre dans le Gani. Je voulais, au préalable, m'entendre avec Mtésa, mais les envoyés ont répondu qu'aucun ordre ne les autorisait à s'arrêter dans ce but, et ils sont partis immédiatement.
Le roi, auquel j'ai fait passer, comme présent, un ftisil double et des munitions, nous a convoqués, Grant et moi, pour un lever solennel, pareil à celui qui marqua mon arrivée. Toutefois, nous avons trouvé la cour assez dégarnie quand nous nous sommes rendus au palais dans l'après-midi. La première séance promptement expédiée, nous nous retirâmes dans une des cours intérieures, où les femmes comparurent devant nous; mais le roi, se lassant bientôt de ces muettes exhibitions, se fit apporter le fauteuil de fer, et entama l'entretien par des questions relatives à ces stimulants dont il^est si fortement préoccupé.. Je rompis les chiens en demandant « si le fusil était de son goût? » puis nous traitâmes des sujets plus généraux, concernant tour à tour Souvirarora, Roumanika et les difficultés de la route par rOunyamouézi, qui remplacera bientôt, nous l'espérons du moins, celle de rOunyoro.
On voudra bien ne pas perdre de vue qu'en prolongeant ainsi notre séjour chez Mtésa, et par toutes ces négociations si diffi^
ciles à mener de sang- froid , nous nous proposions toiyours le même objet, celui de nous faire montrer le Nil à son issue du N'yanza, et de vérifier ainsi un phénomène sur lequel^ depuis longtemps, mon esprit ne conservait aucun doute. Sans le consentement, que dis-je? sans le concours et la connivence de ce capricieux sauvage à qui j'avais affaire, il ne fallait pas songer à la réalisation de ce projet; On ne s'étonnera donc pas que je fusse constamment au guet, pour glisser à propos dans le cours de tous nos entretiens, quelques paroles de nature à nous rappro cher de ce grand but. L'occasion, celte fois, me semblait favorable, et nous risquâmes une requête directe, tendant à obtenir des embarcations pour essayer de nous rendre par eau vers le Gani, en supposant que le lac et le fleuve fussent navigables sur leur parcours entier; nous demandions aussi que Kitounzi nous accompagnât avec une mission officielle, afin de ramener tout ce qui serait fait à notre important dessein de frayer pour le commerce une nouvelle voie par laquelle trouveraient leur chemin vers l'Ouganda les divers articles de fabrique européenne. Nous n*en vînmes pourtant pas à nos fins. La pétition, attentivement écoutée, — et qui avait été parfaitement comprise, maint et maint commentaire nous le prouva, — la pétition n'obtint aucupe réponse directe. Il n'entrait pas dans mes combinaisons diplomatiques de laisser voir toute l'Importance que nous attachions à cette question. Je dus, par conséquent, manifester une certaine indifférence, et je pris ce temps pour réclamer ma botte à couleurs que le prince, après me l'avoir empruntée un jour, retenait depuis plusieurs mois. Cette nouvelle demande rencontra le même silence que la première; mais je fus immédiatement harcelé au sujet de la boussole, promise, on s'en souvient peut*être, pour l'époque où Grant serait arrivé. U a fallu m'engager à renvoyer demain matin, et moyennant ce, le roi, qui s'apprêtait à se retirer, nous dit « qu'il s'entendrait avec «es femmes pour fixer la quantité de pombé dont on pouvait disposer en notre faveur; » -^ après quoi, il nous souhaita le bonsoir.
29 mai, — La boussole que j'ai chargé Bombay de lui remettre a jeté le roi dans un véritable transport de joie. Il a dit à mon messager, puis à Maoula, « que je ne pouvais lui rien offrir de si précieux, et qu'en me privant pour lui d'un pareil instru-
ment, je lui donnais la preuve d'une affection inaltérable. » Il est venu le soir, avec tous ses frères, examiner les dessins de Grant, dont les portraits, récemment exécutés d'après plusieurs indigènes, ont été littéralement acclamés. Pour cette fois, au lieu de lui rien donner, j'ai réclamé ma botte à couleurs, et j'ai conduit ensuite la conipagnie vers la colline qui me sert d'observatoire. Parvenus au sommet, le roi s'est appliqué à renseigner ses frères sur l'étendue de ses domaines, et comme je lui . demandais « où il place la résidence de ce Dieu universel qui porte le nom de Loubari? > sa main s'est immédiatement levée pour désigner la voûte céleste.
30 mai, — Je vois enfin revenir ma botte à couleurs, à laquelle sont joints certains oiseaux tués par le prince, et qu'il voudrait faire dessiner. Il demande aussi qu'on exécute son portrait, plus une copie de ceux que Grant lui a montrés hier. Pour complément de ces modestes requêtes, il sollicite un surcroît de poudre, et nous prie de lui faire passer tous nos fusils, qu'il souhaite examiner à loisir.
31 mai, — J'ai dessiné deux des oiseaux envoyés par Mtésa, un grand Aorn-WW blanc, taché de noir, et un pigeon vert; mais ceci ne lui suffit pas; il m'eipédie d'autres oiseaux et demande à voir mes souliers. Ce dernier message m'étant rendu avec une impertinence par trop marquée, je lance mon livre à la tête des pages qui se sont émancipés à ce point, et je les chasse en leur annonçant « que j'irai moi-même réclamer du roi les subsistances qui font faute à mes Vouangouana et sans lesquelles il m'est impossible de les tenir tranquilles. » En l'absence de Mtésa qui est allé chasser, je porte mes plaintes au kamraviona, et je lui annonce mon intention « de quitte^ le pays, puisqu'il ne me reste rien à donner au roi. » Blessé du rapport que j'établis ainsi entre les aliments que me fournit son maître et les cadeaux qui seraient l'équivalent de son hospitalité, le commandant en chef me donne immédiatement une chèvre et une certaine quantité de pombé, qu'il prélève sur ses approvisionnements; il m'annonce, de plus, l'intention de porter mes griefs au pied du trône.
i" juin, — Dessiné une pintade pour le compte du roi, qui l'avait abattue ce matin même. Plus tard, j'ai conduit Grant chez la reine, où nous sommes allés avec sept hommes seule-
ment, le reste de nos gens ayant préféré les chances de la maraude à celles que leur offrait Thospitalité douteuse de la N'yamasofé. Après une heure d'attente, la reine nous a reçus avec force sourires. Le pombé, les bananes qu*elle a fait placer devant nous étaient destinés exclusivement — elle a pris soin de le dire — à son nouveau visiteur. Cette distinction , véritable trait de politique sauvage, avait pour but de traiter Grant comme une personne à part, voyageant pour son propre compte, et d'obtenir ainsi une nouvelle taxe de passage, un hongo particulier. Cette petite ruse me fit sourire, et je remerciai directement la reine de sa générosité « envers ma maison; > j'ajoutai que lorsque j'aurais pu faire venir du Karagoué le demeurant de mes marchandises, je me hâterais, selon ma promesse, de lui faire accepter quelques présents supplémentaires. « Les messagers du roi, par malheur, méconnaissant les instructions à eux données, avaient doublement déçu mes espérances, d'abord en changeant l'itinéraire de Grant, qui devait voyager par eau, puis en ne m'apportant pas ce que les circonstances m'avaient contraint de laisser entre les mains de Roumanika. »
La reine, peu satisfaite de ces raisons, insistait pour que Grant s'acquittât envers elle, par un cadeau quelconque, de l'hommage qu'il lui devait. Pour détourner la conversation, je lui demandai « d'employer son influence à nous ouvrir un passage vers le Gani, ce qui était, en somme, le meilleur moyen de faire affluer dans l'Ouganda ces nouveautés dont elle semble éprise. » Avec une subtilité dont je ne l'aurais pas crue capable, elle nous promit immédiatement son concours, « à condition que Grant ne partirait pas en même temps que moi, vu qu'elle n'avait pas encore assez de sa présence. » Il est convenu que, dès demain, elle traitera cette aflaire avec son fils.
En réalité c'était bien là notre premier rayon d'espérance, et je m'occupai d'organiser nos opérations futures de manière à leur faire produire quelques résultats pratiques, sans effaroucher l'humeur capricieuse de notre hôte. Tandis que j'inspecterais le fleuve et que j'essayerais de naviguer jusque dans le Gani, Grant, me disais-je, retournera par eau dans le Karagoué pour aller y chercher notre arrière-train ; cette traversée sur le lac lui permettra de se procurer les informations dont il a été frustré par les manœuvres de Maribou, le commandant de son
escorte. Nous tombâmes d'accord là-dessus, et tout semblait aller au mieux, car une fois assurés de communiquer un jour ou Tautre avec Petherick, il nous restait encore beaucoup à faire soit dans l'Ouganda, soit dans TOusoga.
Pendant le reste de notre conversation avec la reine, nous la vtmes bercer dans ses bras une espèce de poupée toute recou^ verte de cauries, et qui avait à peu près la forme de cette végétation vulgairement désignée sous le nom de cacao marin; ces allures de maternité factice indiquaient de sa part l'intention de garder un veuvage éternel.
Dans la soirée, le prince nous a renvoyé tous nos fusils et toutes nos carabines, en nous faisant demander une de ces armes ; il voudrait avoir aussi le fauteuil de fer sur lequel il s'est assis pendant son séjour chez nous, plus une couchette, également en fer, et enfin VUnion-Jack ou drapeau national qui flotte audessus de notre hutte. On voit qu'il attache un certain prix à ses visites, et que l'honneur de le recevoir ne s'obtient pas à titre gratuit. Le chef des pages avait ordre d'assister à la translation des objets ainsi réclamés et de veiller à ce que tout se passât conformément aux volontés royales. Il devint donc tout à fait nécessaire de nous mettre en fureur, de protester contre les exactioixs auxquelles on voulait nous soumettre, et de leur opposer le refus le plus catégorique.
2 juin, — K'yengo, arrivé avec Grant, n'a pu, malgré maints efforts, obtenir xlu monarque une entrevue qu'il sollicitait. La jeune Méri ne laisse pas, elle aussi, de me donner du fil à retordre; elle se plaint « de résider sous le toit d'un pauvre homme, extrémité pénible à laquelle aucun de ses antécédents ne Favait préparée. » Je croyais lui donner pleine et entière satisfaction en lui offrant de la marier à un des fils de Roumanika, mais bien qu il compte parmi les princes de sa race, l'orgueilleuse enfant a repoussé ma proposition.
3 juin. — Depuis plusieurs jours je voyais une foule d'hommes affluer vers les palais du roi, de la reine et du kamraviona, où ils apportaient des fagots de bois de chauffage. Ce matin j'ai trouvé Sa Majesté qui faisait transférer sous ses yeux, d'une cour dans l'autre, par le régiment du colonel Mkavia, ces fagots dont il voulait savoir le nombre et qu'il ne pouvait compter autrement. Seize cents hommes environ étaient employés à celte
besogne, lorsque le roi, qui, ses deux lances en main et son chien à côté de lui, se tenait debout sur un tapis devant la hutte centrale de la première cour, entouré de ses frères et d'un nombreux état-major, s'avisa de commander au régiment un défilé par colonnes, afin de le voir plus à son aise; puis, se tournant vers ses officiers, il leur prescrivit de circuler à toute course parmi les rangs, pour lui rendre compte de leur opinion sur l'organisation de ce corps. Un désordre général devait être et fût en effet la conséquence de cette ridicule manœuvre, après laquelle les officiers revinrent, faisant mine de charger le roi, la lance haute, dansant devant lui, exaltant le nombre des soldats, la grandeur du monarque, et jurant à ce dernier une fidélité inviolable. Le régiment reçut ensuiteJ'ordre de déposer ses fagots, et les guerriers qui le composaient, armés de bâtons en plac^ de lances, imitèrent de leur mieux les bonds, les charges, les vociférations qu'ils venaient de voir accomplir par leurs officiers. Mkavia, là- dessus, présenta au roi cinq chèvres de TOusoga, remarquables par la longueur de leur toison, et n*omit aucun des n'yanzig requis en pareille circonstance. Mtésa, questionné par nous sur le chiffre de son armée, se contenta de nous répondre : « Comment le connattrais-je, lorsque vous avez sous les yeux un simple détachement convoqué pour transporter du bçisî »
Le régiment fut ensuite congédié, mais on invita les officiers à suivre le roi dans une des cours intérieures, où il les félicita d'avoir réuni tant de monde. Au lieu d'accepter purement et simplement cette louange, ils s'excusèrent de n'être pas venus encore plus nombreux, « et cela, disaient-ils, parce que certains de leurs subordonnés profitaient de leur lointaine résidence pour se soustraire à l'appel. » Maoula, toujours prêt à provoquer les mesures de rigueur, ne manqua pas d'ajouter que, «s'il parvenait à convaincre les Vouaganda de l'obéissance qu'ils lui devaient, on ne verrait plus un seul exemple de refus pareils. » Et Mtésa, prenant tout aussitôt la balle au bond : < Manquer de soumission vis-à-vis de vous, dit-il, c'est me désobéir de la manière la plus formelle, car je vous ai nommé mon aide de camp, et vous personnifiez dès lors la volonté royale. »
A peine ces mots prononcés, Maoula, se dressant en pied et se précipitant sur le roi, la baguette en arrêt, finit par se rouler à ses pieds avec les n'yanzij de la reconnaissance la plus effrénée.
Je m'attendais à voir sortir de tout ceci quelque décret sanguinaire; mais Sa Majesté, fidèle à ses habitudes capricieuses, leva tout à coup la séance et passa dans une autre cour, où seulement un petit nombre d*élus fut admis à le suivre.
Là, se tournant tout à coup vers moi : « Bana, me dit-il, je vous aime, d'abord parce que vous êtes venu me voir de si loin, et ensuite pour toutes les belles choses que vous m'avez apprises depuis que vous êtes ici. »
Fort étonné de cette bizarre déclaration, qui me trouvait Testomac vide et le cœur rempli d'amertume, je n'en témoignai pas moins, avec un respectueux salut, combien j'étais flatté d'inspirer au roi des sentiments si favorables : « ils me donnaient l'espoir, ajoutai-je, que Sa Majesté voudrait bien prendre en considération l'état de famine auquel mes gens se trouvaient réduits.
— Comment, s'écria Mtésa, manqueriez-vous de chèvres, par hasard? >
Puis, sur ma réponse affirmative, il enjoignit à ses pages de m'en fournir immédiatement une douzaine, qu'il leur rembourserait sur les confiscations à venir, la ferme royale se trouvant pour le quart d'heure un peu dégarnie de bétail. « Ceci, repris-je, ne sufiGsait pas : mes Youangouana manquaient de bananes, aucune distribution ne leur ayant été faite depuis quinze jours. » Le roi parut fort choqué de la pégligence de ses pages, et leur prescrivit de la réparer à l'instant même.
Je voulus l'entretenir du projet dont j'ai parlé plus haut*, mais il ne songeait qu'à la boussole dont je lui avais fait présent, et nous congédia dès que je lui en eus expliqué l'usage.
kjuin. — Viaroungi, l'officier chargé par Roumanika d'escorter mon camarade et aussi de solliciter l'assistance du roi Mtésa, est venu ce matin, en compagnie de Rosaro, medemander pour leur maître un présent de quarante vaches et de deux esclaves mâles, présent que les trafiquants arabes ont coutume de prélever à son profit sur ceux qu'ils reçoivent du roi de l'Ouganda. J'ai répondu c qu'un Anglais ne se défaisait jamais des cadeaux acceptés par lui, et, quant aux esclaves, que bien loin d'en faire commerce, nous leur donnions invariablement la liberté.» Je me suis plaint ensuite de Rosaro, dont le voisinage immédiat m'a
1. Celui de se rendre au Gani par les voies navigables, tandis gue Xe capitaine Grant retournerait au Karagoué, en explorant la rive occidentale du N*yanza.
causé toute sorte d'ennuis et de déconsidération. Après avoir vainement, cherché à s'excuser, celui-ci, faisant droit à ma requête, a promis d'aller s'établir séparément avec Viaroungi, son supérieur hiérarchique.
A mon arrivée chez le roi, dans l'après-midi, j'ai constaté que les pages avaient mis à part les bananes destinées à mes gens et le pombé dont Sa Majesté me gratiGe. Mtésa, m'accueillant avec cordialité, a désiré savoir si je persistais dans mon idée d'aller au Gani. « Plus que jamais I » ai-je répondu aussitôt; et je Taiprié de m'adjoindre quelques officiers assez intelligents pour apprécier ce que j'allais faire en vue de la route permanente que je voudrais frayer aux futurs explorateurs de ces contrées inconnues. Ici, son humeur capricieuse s'est encore fait jour, et il m'a remis, avec un sang-froid agaçant, à l'époque où ses messagers seront revenus de l'Ounyorô. Je lui ai remontré que leur voyage ne pouvait aboutir, puisque Budja était parti sans emporter mes lettres et sans emmener aucun de mes gens. « D'ailleurs, lui ai-je dit, la route par le fleuve est la seule qui puisse jamais servir les intérêts de l'Ouganda, et celle qu'il faut tendre à ouvrir le plus promptement possible. >• Je le suppliais de se prêter à mes conseils et d'expédier à Kamrasi, sans le moindre retard, quelques-uns de mes Vouangouana, pour faire connaître à ce prince que j'ai l'intention de me rendre chez lui par bateau en descendant la rivière. Cette demande formelle n'a obtenu aucune réponse. Bombay s'avisant de réclamer des vaches pour les Vouangouana, sa témérité a paru grande, et le roi s'est franchement moqué de lui avant de lever la séance.
5 juin, — A mi-chemin du palais de la reine, chez laquelle je me rendais, j'ai rencontré Congow, qui venait de la reconduire chez elle après une visite dont elle l'avait honoré. Il me passa par la tête de provoquer le brave colonel, par quelque innocent mensonge, à me faire connaître l'opinion des indigènes sur la question de savoir si le Nil est navigable ou non dans le voisinage de l'endroit où il sort du N'yanza. Je lui dis, en conséquence, « qu'il venait d'être désigné par le roi pour nous accompagner au Gani, où nous comptions nous rendre en descendant le fleuve. » Il prit la chose fort au sérieux, et parut se croire dans un péril imminent : « Quoi qu'il arrive, disait-il, mes jours sont comptés. Si je refuse d'obéir, on me coupera la tête;
si j'essaye de passer en vue du palais de Kamrasi, lequel est situé sur le fleuve , ce prince me fera certainement mettre à mort, en souvenir du temps où j*ai conduit une armée jusqu'au cœur de ses États et l'en ai ramenée victorieuse. Nous aurions beau, comme vous le proposez, attribuer à cette mission un caractère purement pacifique, les Vouanyoro se méfient tellement des Vouaganda, qu'ils prendront spontanément les armes sans se demander dans quel but nous venons. > Un certain Mourondo, que nous avons rencontré au palais de la reine, paraît être allé jadis jusqu'à la frontière du Masai. Il affirme qu'il faudrait un mois de navigation pour se rendre de Kira (le district le plus oriental de l'Ouganda) jusqu'au Masai, où se trouve un autre lac, joint par un détroit auN'yanza principal, et où les barques du roi Mtésa vont fréquemment chercher du sel. Néanmoins, la plus grande partie de ce voyage pourrait être faite en quatre étapes par la voie de terre, après quoi on n'aurait plus à naviguer que pendant trois jours.
La reine, après m'avoir fait faire antichambre toute la journée, a prétexté un excès de fatigue qui l'empêchait de recevoir des visites. Trois régimes de bananes et un pot dé pombé nous ont été remis de sa part au moment où nous nous retirions d'assez mauvaise humeur.
6 juin. — Ma promenade du matin m'a fait rencontrer Pokino*, le gouverneur général de FUddou , arrivé en même temps que Grant pour faire une visite à la cour. Il m'a offert d'entrer chez lui pour y boire du pombé, fort surpris d'ailleurs de me voir accepter son offre sans l'autorisation du roi. J'ai vu l'insigne de ses fonctions : c'est une hachette de fer incrustée de cuivre, avec un manche d'ivoire. Il voulait d'abord nous offrir une vache, mais un instant de réflexion lui a fait remettre à des temps meilleurs cette libéralité prime-sautière.
Le roi, qui rentrait au palais avec ses frères, nous a distingués parmi ses courtisans, et il a donné ordre d'introduire aussitôt < le Bana. » Tandis qu'il admirait et faisait admirer à ses proches quelques dessins que nous lui avions apportés, Pokino vint se prosterner à ses pieds avec force n'yanzig^ pour lui faire hom-
1. Pokino, employé ici comme nom propre, Test ailleurs comme indiquant la fonction de gouverneur prorincial. Nous ne pouvons que signaler cette inadvertance du voyageur, sans trancher la question qu'elle soulève. — N. duT.
mage d'un certain nombre de boucliers artistement travaillés ; mais, bien qu'il administre une des principales provinces, et que le roi ne Tait pas vu depuis plusieurs années, il a été reçu avec aussi peu de cérémonie et d'attention que le plus insignifiant Mkoungou. Un plan du lac et du Nil, que j'avais apporté avec moi pour mieux faire comprendre notre double projet de voyage, a fixé quelque temps l'attention du monarque ; toutefois, il ne veut rien décider, rien autoriser, avant que son envoyé ne soit revenu de rOunyoro. Ne pouvant triompher de son inflexible résistance, j'ai proposé d'envoyer une lettre, avec cette convention que les messagers appartenant au roi seront sous la direction des miens, dès que les uns et les autres, au delà de l'Ounyoro, s'engageront dans le Gani. On est tombé d'accord là-dessus, moyennant que ma lettre à Petherick serait écrite dès demain. Pour compléter mes leçons au roi sur le maniement de la boussole, j'ai pris, ayant besoin d'un support, le premier tambour qui m'est tombé sous la main. Sur ce, grande agitation parmi les Vouakoungou, qui se sont presque jetés sur moi, comme si je m'étais rendu coupable de quelque énormité. Le roi riait de bon cœur. 11 se trouve, après éclaircissements, que le tambour en question passe pour être investi des plus hautes qualités magiques, et qu'en le traitant avec tant de sans-gêne, j'ai commis une espèce de profanation.
7 juin. — Ma lettre à Petherick a été rédigée dans le délai voulu, mais je n'ai pas vu paraître le Mkoungou qui devait venir la prendre Comme K'yengo avait ordre de porter au palais le hongo de Roumanika, j'ai délégué Bombay pour assister à la cérémonie, en le chargeant de rappeler à Mtésa qu'il m'a promis des Vouakoungou pour le Gani et des barques pour le Karagoué. Mon messager m'assure ce soir qu'il a reçu pour toute réponse une espèce de grognement.
8 juin. — Au moment où j'allais me joindre au cortège du roi, qui partait pour la promenade, il m'a tourné le dos le plus grossièrement du monde et, rentré au palais, m'a laissé parth* sans la moindre excuse. Peu après, venant à sortir de nouveau, ce capricieux personnage a paru surpris que je ne l'eusse pas attendu.
9 juin, — Cette .nuit, pendant que je dormais profondément, un individu quelconque a pénétré dans ma hutte, où il s*est em*
paré d'un panier de balles. Comme il l'emportait dans la direction du palais^ il a, par je ne sais quelle panique, laissé tomber son butin sur la route. Maoula venant à passer, et devinant à peu près de quoi il s'agissait, m'a rapporté l'objet enlevé. En butte à d'assez vives soufifrances, je n'ai pas cru devoir sortir aujourd'hui.
10 juin. — Encore une journée de réclusion pendant laquelle j'ai reçu la visite de Méri, qui m'a paru complètement réconciliée avec son sort. En me parlant de la famille où je l'ai placée, elle témoigne la plus vive affection pour la femme d'Oulédi, et conclut par ce proverbe : « Que les oiseaux de même plume doivent habiter le même nid. * Elle s'administre, en fin de compte, un beau quartier de mouton, et manifeste l'intention de me faire çà et là quelques visites.
K'yengo a reçu six vaches en échange du fil d'archal qu'il apportait à Mtésa.
11 juin. — Viaroungi, venant à constater aujourd'hui que les gens de Rosaro s'étaient approprié, aux dépens des Vouaganda, une trentaine de vaches, douze esclaves et une charge de mbougou, s'est emparé des objets volés pour le compte de Roumanika, au lieu de les restituer au roi notre hôte. Pareils méfaits se commettent journellement chez nos voisins.
12 juin. — Une caisse de munitions et un sac de plomb, que nous avions mis en réserve pour faire au monarque notre présent d'adieu, nous ont été dérobés cette nuit, évidemment par les pages de la maison royale, et, selon toute apparence, en vertu d'ordres donnés par Mtésa lui-même. Il est, en eflfet, le seul à qui pareils objets puissent servir, et personne autre que ses messagers ordinaires ne connaît l'accès de la hutte. On se rappelle, d'ailleurs, que la caisse de balles volée avant-hier, a été retrouvée sur le chemin du palais, alors que, de notoriété publique, pas un des indigènes n'oserait se risquer, sans le consentement du prince, à toucher un objet de fabrication européenne.
13 juin. — Message au roi, que je somme de mettre en campagne ses espions et de découvrir les auteurs du vol, pour sauvegarder sa réputation d'honnête homme; en même temps, et afin de montrer de quel côté planent nos soupçons, nous faisons passer aux pages la défense la plus péremptoire de jamais
entrer chez nous. Deux réponses nous arrivent coup sur coup du palais. Mtésa nous fait dire qu'il rassemble tous ses hommes pour faire faire les perquisitions les plus exactes; en cas de nonréussite, le Mganga sera convoqué. Au fond, Sa Msgesté n'a rien fait et ne fera rien.
Ces misérables pages sont revenus à la nuit, alléchés par quelque nouveau larcin; mais Kahala, plus en alerte que je ne l'étais moi-même, a distingué le bruit qu'ils faisaient en cherchant à dénouer le loquet de la porte, et ses efforts pour m'éveiller les ont mis en fuite.
14 eM5 juin. — Mon camarade Grant, qui montait la garde à ma place, est resté toute la journée au palais sans pouvoir obtenir audience. K'yengo a reçu la mission, toujours profitable, d'une saisie en masse à pratiquer sur les Youakoungou récalcitrants.
16 juin. — J'ai renvoyé Kahala, que j'assigne définitivement à Bombay, charmé d'en faire sa femme. Mon principal grief est qu'au lieu de se conduire comme une jeune personne bien élevée, elle ne cesse de jouer avec des enfants malpropres, qui lui ont bel et bien donné la gale. Notre séparation n'a pas été tout à fait volontaire de sa part : la pauvre enfant avait même juré que la violence serait nécessaire pour la contraindre à sortir de chez moi ; il fallait bien cependant, dussé-je en venir à ces extrémités, me débarrasser du fardeau que m'avait imposé l'imprudente générosité de la reine mère.
K'yengo s'est présenté au palais, ramenant cinquante prisonniers ; mais comme le roi se divertissait avec ses femmes, sur le petit étang où elles se baignent, à voir naviguer un canot qu'il vient d'y aire lancer, aucune affaire sérieuse ne pouvait se traiter aigourd'hui.
17 juin, — Une première promenade signale ma convalescence. Le roi, qui a chassé toute la journée, me fait vers le soir demander de la poudre. Oulédi est revenu de son expédition contre un officier de Kituntou, ramenant avec lui une dizaine de captives. L'ofGcier lui-même avait brusquement disparu de ses domaines, et comme ils se trouvent, en vertu de je ne sais quel privilège ecclésiastique, à l'abri de toute éviction purement civile, Oulédi est frustré de la vaste propriété que le roi lui avait promise.
limas, Tépouse de Msganja, placée, comme on sait, dans une . position éminente par les services quelle a rendus à la naissance du roi, et logée provisoirement dans le tombeau de Sounna, doit augurer, d'après certains indices magiques, l'avenir promis au nouveau règne. Nous apprenons qu'elle est à la veille d'accomplir sa mission. Selon l'oracle qu'elle portera le jour du couronnement, le roi sera obligé, ou bien de se mettre en campagne avec une armée, ou bien d'accomplir un pèlerinage, ou bien de se consacrer à une existence toute de plaisir et de repos. Les lois du pays sont formelles à cet égard. Reste à déterminer jusqu'à quel point les prescriptions de la magicienne sont parfaitement dégagées de toute influence politique.
18 juin. — En arrivant au palais, où nous portions, Grant et moi, différents dessins de soldats, chevaux, éléphants, etc., nous avons trouvé les gardes qui se disputaient avidement leurs rations de bœuf et de bananes. Ceci a provoqué entre Bombay et moi une discussion théologique sur la folie des Vouangouana, que leurs scrupules religieux empêchent de se nourrir de viande*.
Katoumba, TofQcier de garde, à qui nous avons montré nos peintures, et qui, du reste, jouit d'une certaine faveur, a fait prévenir le roi de notre arrivée, et Sa Majesté tout aussitôt nous a mandés devant elle.
Nous nous assîmes au dehors de la hutte ou derrière une espèce de portique. Mtésa, que ses femmes entouraient, se tenait accroupi sur le sol. Un silence gênant régna tout d'abord, mais quelqu'un ayant parlé de nos dessins, le roi manifesta vivement le désir de les voir, et Bombay les fit passer sous ses yeux en les lui expliquant un à un.
Trois des épouses royales entrèrent alors, et avec d'incessants n'yanzig lui présentèrent deux jeunes vierges, nées des mêmes parents qu'elles, le suppliant de les accepter pour multiplier les liens qui déjà les rattachaient à lui. On ne vit pas tout d'abord qu'il fût donné suite à cette proposition, mais après quelque temps, une matrone, assise à côté du monarque, et qui évidemment possédait les traditions de la cour et la science de l'éti-
1. Le scrupule, ne porte pas sur raliment en lui-mfime, mais sur la saignée préalable qu'il faut faire subir aux animaux destinés à la nourriture de l'homme.
quette, prit la parole en ces termes : — « Attendez que le roi les embrasse.,.. On verra, s'il s'en abstient, qu'elles ne trouvent point grAce devant lui. » Sur cette déclaration, les deux jeunes filles reçurent avis de passer devant le roi qui se mit à les presser tour à tour sur son cœur; puis il les fit asseoir, et s'installa lui-même sur les genoux de l'une, puis sur ceux de l'autre, posant son cou contre le leur, d'abord à droite, puis à gauche, avec une merveilleuse familiarité. Il reprit ensuite sa position première, et les formalités matrimoniales semblèrent accomplies, car toute chose, à partir de ce moment, suivit son train ordinaire.
Nous sollicitâmes bientôt une audience particulière, et Sa Majesté consentit à nous suivre au dehors. Je le priai de permettre que, d'ici au retour de ses gens envoyés dansJ'Ounyoro, j'allasse visiter le pays des Masai et ce « lac salé » qu'on m'indique à l'angle nord-est du N'yanza ; je lui demandais aussi quelquesunes de ses barques, avec lesquelles Grant irait au Karagoué chercher de la poudre et des verroteries. L'adhésion du monarque à cet arrangement fut plus prompte que nous ne l'avions espéré ; nous nous risquâmes dès lors à solliciter une vache, des bananes et du pombé ; mais la vache seule nous fut accordée, bien que nous eussions représenté nos gens comme « réduits à vivre de l'herbe des champs. » Je profitai de la bonne humeur que montrait Htésa pour m'élever encore une fois contre cet usage barbare qui consiste à faire vivre l'hôte du prince aux dépens des sujets qu'on l'autorise à piller, et je lui citai, par manière de preuve, les trente vaches et les douze esclaves tout récemment confisqués parles Youanyambo. Bien que cette nouvelle parût le surprendre, il se contenta de remarquer « qu'en eflfet les visiteurs étaient nombreux dans l'Ouganda. »
Nous entendîmes, durant cette seule journée, s'élever, à quatre reprises différentes, les cris plaintifs d'autant de malheureuses femmes que l'on menait du harem à Fabattoir.
19 juin. — Visite au roi, que je trouve parti pour la chasse; visite à la N'yamasoré, sous prétexte de lui faire nos adieux, comme si notre départ était fixé d'une manière certaine ; mais personne n'osant pénétrer chez elle pour lui signaler notre arrivée, il a fallu nous en retourner, après beaucoup de fatigue et d'ennuis, sans avoir obtenu le moindre résultat.
20 juin. — Mêmes démarches que la veille : Mtésa est encore
à la chasse. La reine mère nous reçoit après plusieurs heures d'attente, mais c'est pour se montrer à peine sur le seuil d'une porte, nous faire servir du pombé, puis disparaître, sous prétexte de mauvais temps, à l'occasion de quelques gouttes de pluie. J'ai cependant obtenu la restitution d'une collection de dessins d'histoire naturelle que la N'yamasoré m'avait empruntés pour un jour ou deux, et qu'elle gardait depuis plusieurs mois.
21 juin, — Encore une visite inutile : le roi était déjà parti quand je suis allé frapper aux portes du palais.
22 juin, — Nous avons voulu tenter un nouveau moyen d'influence. Grant ayant fabriqué naguère, pour les enfants de Roumanika un de ces jouets qui portent chez nous le nom de Jeanle-Sauteur (Jumping-Jack^ le roi du Karagoué s'en était épris au point de ne vouloir plus s*en séparer, si mon compagnon ne consentait à lui en tailler un autre, beaucoup plus grand, dans un arbre qu'on avait coupé tout exprès. Il s'agissait de savoir si Mtésa partagerait l'enthousiasme de son royal collègue, et pour donner encore plus de prix à la bagatelle que nous comptions lui offrir, nous y joignîmes un masque et quelques dessins coloriés. Mais, bien que nous lui eussions fait passer notre nom, la porte ne s'ouvrit point pour nous, et vers la chute du jour, désespérant d'être reçus, nous déposâmes sur un trône, avant de nous retirer, le masque et les aquarelles. Il paraît que nous avions commis ainsi un grave délit de lèse-étiquette, car les gardes du palais, dès qu'ils s'en aperçurent, voulaient arrêter nos Vouangouana coupables, selon eux, « d'avoir souillé le siège royal. » Pour éviter d'être garrottés, ceux-ci furent réduits à reprendre nos cadeaux et à nous les rapporter.
23 juin. — Éveillés de bonne heure par le joyeux tumulte de la chasse que mène le roi, nous avons chargé Bombay de courir après lui, avec le masque et les dessins, pour lui expliquer dans quel but nous cherchons depuis quatre jours à conférer avec lui et combien nous regrettons de le manquer sans cesse. Les joujoux ont produit l'effet désiré, car le roi, s'étant arrêté, a voulu que Bombay et ses pages revêtissent tour à tour ce faux visage dont l'aspect nouveau pour lui l'amusait au dernier point. Il nous assigne une audience pour demain, et s'excuse de ne pas nous avoir reçus hier en alléguant le mauvais état de sa santé.
Kahala s'est enftiie du camp, avec une autre jeune fille, dans le courant de la soirée. Avertie par le mauvais succès de sa première évasion, elle avait eu soin de prendre une direction tout opposée; mais, faute de dépouiller leurs parures, les deux fugitives ont été bientôt reconnues comme appartenant, de manière ou d'autre, à ma caravane. Arrêtées et ramenées au camp, elles ont eu à subir mille railleries sur Tabsurdité de leur conduite, et nous les avons vues finalement s'en égayer elles-mêmes.
24 juin, — Dans l'espoir d'obliger le monarque à tenir sa promesse, je suis retourné ce matin au palais, d*où il était déjà sorti pour aller voir ses frères. Je me suis permis de l'y suivre et l'ai surpris au milieu d*eux, jouant de l'harmonica, n ne s'est dérangé, d'abord, que pour me demander comment j'avais pu découvrir où il était ; mais un peu plus tard, cessant tout à coup sa musique, il m'a fourni l'occasion de lui dire que je comptais dès demain expédier Grantau Karagoué, pendant que je me mettrais moi-même en route pour l'Ousoga et le lac salé*. « Bh quoi! vous partez? » m'a dit Mtésa, comme si nous n'avions jamais échangé un seul mot à ce sujet. Puis , reprenant en sous-œuvre toute cette combinaison — et paraissant s'inquiéter surtout de la quantité de poudre que j'ai entreposée chezRoumanika, — il m'a promis de m'envoyer demain matin les officiers qui devront nous escorter respectivement, mon camarade et moi.
Les femmes de ses frères désirant nous voir, on les a conduites devant nous, et il a fallu procéder aux exhibitions d'usage, ôter mon chapeau, mes souliers, etc. Ce qui m'a d'ailleurs valu maint et maint compliment, dont ma personne et mon caractère faisaient tour à tour les frais. Les princes, en revanche, ont voulu me montrer quelques échantillons de leur industrie, entre autres un tabouret en bois fabriqué sur le modèle de celui qui nous sert à dessiner; puis un fourreau de fusil en cuir, aussi bien travaillé qu'il eût pu l'être dans l'Inde. Le roi nous conduisit ensuite au bord de son étang. Nous y traitâmes de nouveau la question des drogues stimulantes et de maint autre phénomène physiologique; puis, à la lueur des torches, nous revînmes au palais, où Mtésa nous montra un certain nombre de huttes ré-
1. Ce lac, nous le rappelons à nos lecteurs, est celui qui porte, sur^a carte du capitaine Speke, le nom de Baringo (ou Bahr-Ingoî) Lake.
cemment achevées et fort proprement construites. Le tout finit par un concert dont il prit la direction. Vers huit heures, épuisé de fatigue et de faim , je lui rappelai ses promesses et je pris congé, après qu'il m'eût dit de venir le lendemain matin lui demander les Vouakoungou dont j'ai besoin.
25 juin. — Makinga, instruit de mes projets, nous laisse entrevoir qu'il se joindrait volontiers à moi pour traverser TOusoga, où il emploierait fructueusement ses loisirs à faire emplette d'esclaves et d'ivoire. Je me suis rendu au palais pour réclamer l'escorte promise; mais à peine les pages m'avaient-ils annoncé, que Mtésa s'est réfugié dans l'intérieur de son harem. Il ne me restait qu'à tenter fortune auprès du kamraviona ; et comme celui-ci, tout aussi fier que son mattre, n'a pas voulu répondre à mon appel, c'est encore une journée de perdue.
26 juin. — Nous avons eu ce matin la nouvelle passablement rassurante que Kaddou a reçu l'injonction de tenir prêtes une vingtaine de barques pour conduire Grant au Karagoué, mais la date du départ n'est pas encore fixée. On s'attend à une traversée assez rude, car à l'embouchure de la kagéra ou rivière Kitangoulé, le courant est toujours très-fort; on ne peut le remonter que dans l'intervalle d'un jour à l'autre, lorsque les vents sont apaisés et font place au calme de la nuit.
Je me suis rendu au palais, mais sans pouvoir me faire admettre auprès du roi, bien qu'il tînt ce jour-là cour plénière. Il n'y avait guère moins de cent cinquante femmes (sans parler des enfants, des chèvres et divers autres objets) provenant des saisies auxquelles ont été soumis certains ofBciers dont la fierté récalcitrante ne se pliait pas à d'assez fréquents hommages. Toutes ces créatures humaines seront données plus tard, si mes renseignements sont exacts, en échange des hongo ou présents que les hôtes du roi seront tenus de lui offrir. Il ne faut donc pas s'étonner si les tribus africaines sont sujettes au mélange de races.
Parmi les courtisans se trouvait mon ami Budja, que nous avons vu na^ère envoyé dans l'Ounyoro en compagnie de Kidgwiga, le député de Kamrasi. Revenu depuis trois jours, il n'avait pas encore vu le roi. Du reste, il ne m'a pas étonné beaucoup en me parlant du mauvais accueil qu'il avait reçu dans l'Ounyoro. Après l'avoir tenu huit jours en suspens, et lorsqu'il
était déjà presque mort de faim, Kamrasi, refusant de le voir, lui a fait conseiller, s'il tenait à ses os, de reprendre le plus tôt possible la route par laquelle il était venu ; et cela motivé sur « la répugnance quinspire à ce prince toute communication avec les misérables bandits de l'Ouganda. »Me tournant alors du côté de Congow, je lui dis en plaisantant que « puisqu'on nous fermait les routes de rOunyoro, iJ allait être chargé de -me faire traverser TOusoga et le Kidi. » Cette perspective ne semblait pas autrement lui sourire, et le vaillant colonel me répondit en frissonnant que c'était là une entreprise d'enfants perdus.
27 juin, — Par un motif quelconque, le roi n'a pas voulu se montrer, et nous nous sommes abstenus d'annoncer notre présence par des coups de ftisil, afin de ne pas lui laisser croire que nos provisions de poudre sont inépuisables : ce serait le pousser à nous garder près de lui, jusqu'à ce que notre dernière charge y eût passé. J'ai constaté aujourd'hui, qu'à l'instar des Vouanyambo du Karagoué, les gens de l'Ouganda conservent à l'égard de Kamrasi des notions parraitement absurdes ; ils lui attribuent le pouvoir surnaturel de séparer en deux les eaux du Nil, comme on dit que Moïse autrefois sépara les flots de la mer Rouge.
28 juin. — Mtésa nous a fait informer par un de ses jeunes messagers que, d'après des bruits récemment arrivés de FOunyoro, les « hommes blancs » sont encore au Gani et persistent à s'enquérir de nous; mais pas un mot de l'échec subi par Budja. Bombay est allé tout aussitôt lui porter notre réponse et lui annoncer que nos plans étaient complètement modifiés. Nous ne lui demandions plus qu'une grosse escorte qui nous permît de pousser jusqu'au Gani à travers l'Ousoga et le Kidi, attendu que tout retard dans nos communications avec Petherick pourrait compromettre l'avenir du commerce que nous voulons appeler vers l'Ouganda par la voie du Nil. Le roi nous a fait dire qu'il assemblerait demain tous ses officiers pour délibérer à ce sujet, et qu'il nous priait d'assister à la réunion, tout disposé qu'il est à favoriser l'accomplissement de nos désirs. Kn attendant, nous avons vu passer un troupeau de bétail,^uatre-vingts têtes environ — qui arrivaient, nous a-t-on dit , del'Ounyoro ; ceci prouve que notre hôte, étranger à tout bon sens, compliquait de vols à main armée la négociation ouverte avec Kamrasi.
K'yengo nous apprend que le roi, frappé des choses surprenantes qu'on a vues depuis quelque temps se produire h sa cour, et très^désireux de savoir ce qu'elles lui présagent, veut employer les moyens les plus énergiques pour percer les ténèbres de l'avenir. J'ai consigné ailleurs ' la méthode employée par les aruspices de l'Ouganda. K'yengo lui-même est chargé de se pro* curer l'enfant qui doit servir de victime.
29 juin. — Pour avoir deux cordes à mon arc et hâter autant que possible le moment de notre départ, j'ai débuté ce matin par envoyer Prij et Nasib chez la N'yamasoré, à laquelle ils portaient nos présents d'adieu, une botte à brosses en étain, une montre sans clef, deux mouchoirs de poche valant six pence chacun, et une serviette blanche ; ils ont ordre d'annoncer notre départ en ajoutant que nous nous rendons au Gani d'après le désir formellement exprimé par le roi. La reine mère n'a pas refusé notre présent, bien qu'elle reprochât à la montre de ne pas faire le même bruit que celle de son fils, et ne voulût jamais croire que ce dernier pût autoriser notre départ sans l'avoir consultée au préalable.
En arrivant à l'heure dite chez le roi, je constatai que j'y avais été précédé par le kamraviona, lequel, avec un nombreux entourage, attendait le loisir de Sa Majesté. Pour profiter de l'occasion et obtenir par surprise les éclaircissements que ce haut fonctionnaire pourrait me donner, je lui dis que la traversée du Ridi exigerait un millier d'hommes. Il me demanda, tout étonné, s'il était question d'une guerre : — t Non, lui répondis-je, c'est précisément pour l'éviter que nous avons besoin d'une escorte aussi formidable. > 11 partit alors, m'annonçant qu'il prendrait les ordres du roi.
K'yengo, avec les autres envoyés de l'Ousoui et du Karagoué vint ensuite prendre congé du monarque, et reçut les esclaves et le bétail qu'on avait saisis tout récemment. Mourant de faim, je m'en allais déjeuner, quand le roi^ toujours capricieux à contre-temps, s'informa de ma présence; il fallut revenir et attendre encore inutilement toute la journée. K'yengo, du reste, avait été fort communicatif. Il était avec Sounna, me dit-il, lorsque ce prince, avec toutes les forces disponibles de son royaume,
1. Dans l'Introduction qui précède le Journal du capitaine Speke.
voulut conquérir les pays que je me propose de traverser; mais, malgré les encouragements que le roi donnait en personne à son armée, il échoua de la manière la plus complète. Si j'en croyais K'yengo, je retournerais au Karagoué où Roumanika me fournirait une escorte pour arriver dans rOunyoro par les montagnes de Nkolé. Hais quand il s'est aperçu que cela ne rentrait nullement dans mes vues et que je protestais énergiquement contre toute idée de revenir sur mes pas, il m'a proposé de m'embarquer sur le Nil et de descendre ainsi jusque dans les Ëtats de Kamrasi.
Je ne demandais pas autre chose, le lecteur le sait déjà ; mais, après l'outrageante réponse du roi de rOunyoro, comment faire accepter à notre hôte une pareille combinaison? — « Mon intention, dis-je, à K'yengo serait de pressentir tout d'abord Mtésa sur l'expédition à travers l'Ousoga et le Kidi ; je lui parlerai ensuite de retourner à Zanzibar, en suivant la route du Masai et, pendant que tout ceci sera débattu, j'affecterai la plus grande indifférence à L'égard de Ramrasi ; mais quand les autres combinaisons auront avorté, ce qui est immanquable, je solliciterai le passage par rOunyoro comme notre dernière et notre unique ressource. Encore faudrait-il voir le roi, pour lui parler à cœur ouvert, et son refus de se montrer nous laisse dans le plus grand embarras. — Si vous ne le voyez pas, m'a répondu K'yengo, c'est tout simplement qu'il a honte de montrer son visage après toutes les belles promesses qu'il vous a faites et qu'il se sent hors d'état de réaliser.... Prenez patience, et tout finira pour le mieux. »
Nous soDMnes partis vers quatre heures, désespérant d'être admis chez Sa Majesté.
SOjuin, — Tout à coup, et par des motifs dont il a seul le secret, le roi nous a expédié une vache et une charge de beurre que nous lui demandions en vain depuis plusieurs jours. La nouvelle lune, qui date de la nuit dernière, a retenu le roi dans son palais où, comme je l'ai dit plus haut, il se livre à toutes sortes de dévotions parmi ses fétiches ou « cornes magiques. » L'esprit de la religion qu'il professe, — en admettant qu'un culte si grossier mérite ce nom, — n'est pas tant l'adoration d'une divinité bienfaisante que le désir d'apaiser, au moyen d'un tribut, la haine de je ne sais quelles furies, qu'on tâche de se concilier soit pour détourner les fléaux près à fondre sur le pays,
soit pour obtenir qu'elles laissent à la moisson sa fécondité naturelle.
Il s'est produit un incident qu'on pourrait regarder comme de mauvais augure. En eflfet, une grêle violente est tombée, et la foudre a consumé une des huttes du palais pendant que le roi se livrait à ses conjurations propitiatoires.
\" juillet. — Bombay, convoqué au palais pour enseigner à Mtésa comment les balles se fondent, emportait aujourd'hui mes instructions les plus complètes sur ce qu'il avait à dire en notre faveur. Voici dans quels termes il me rend compte de son ambassade. — Ha demandé tout d'abord une escorte de mille hommes pour nous aider à traverser le Kidi ; proposition écartée comme impraticable, attendu que. les Vouaganda ont fréquemment essayé la même entreprise sans y réussir jamais. — En dehors de cette combinaison, que conseillerait le roi lui-même? LeBana inclinait vers la route de TOusoga et du Kidi, sans autre mobile que celui de procurer à l'Ouganda des avantages certains. — n Port bien , a répliqué le roi non sans quelque malice, puisque le Bana se propose purement et simplement de voir l'Ousoga sans pousser plus loin, nous lui fournirons l'escorte nécessaire, mais sans y ajouter un seul homme. » A quoi Bombay a répondu que je n'entendais sous aucun prétexte rebrousser chemin. Plutôt que de revenir sur mes pas, j'affronterais toute espèce de périls, fallût-il retourner à Zanzibar par le pays des Masai, ou même risquer la traversée de l'Ounyoro. Devant cette résolution si formellement annoncée, le roi s'est montré confus de son impuissance et, baissant la tête, il est rentré dans l'intérieur du palais. *
Pendant que tout ceci se passait, j'étais allé, en compagnie de Grant, à un rendez-vous que nous avions de la reine mère. Après nous avoir fait attendre comme de coutume, elle nous est apparue, assise sur le seuil d'une porte ouverte, et nous a groupés autour d'elle ainsi qu'un grand nombre de Youakoungou et Vouasumboua.
Excepté ces derniers, tout le monde a pris part à une distribution de pombé qui, j'ai regret de le dire, n'était pas de la première fraîcheur. Quant à eux, elle les harcelait de questions, passablement irritée, leur demandant < ce qu'ils étaient venus faire dans ce pays où ils résidaient déjà depuis plusieurs moi^? >
Les malheureux s'excusaient d'un air humilié, affirmant, ce qui était vrai, qu'ils avaient quitté leurs habitations du Sorombo pour venir la voir et pour faire un peu de trafic. Chaque jour, depuis leur arrivée, ils s'étaient présentés aux portes de son palais, sans qu'elle eût jamais daigné se montrer à eux, si ce n'est quand les < hommes blancs > avaient le bonheur d'être admis, et lorsque se trouvait ainsi levée une consigne inexorable. « — Et que m'avez-vous apporté, je vous prie ? répéta la reine ; où donc se cache le tribut que vous me devez?... Tant que je ne l'aurai point palpé, vous n'aurez ni le privilège de me voir, ni celui de commercer dans le pays.... L'Ouganda n'est point un asile pour les vagabonds et les oisifs. > Nous sollicitâmes alors une entrevue particulière, mais, comme il vint à pleuvoir, la reine battit en retraite en nous faisant prier d'attendre son retour. Dans l'intervalle, un officier nous fut envoyé pour nous demander - comment il se faisait que la montre donnée à la PTyamasoré ne marchât pas comme celle dont nous avions fait présent à Mtésa ?» Le manque de clef suffisait pour expliquer ce phénomène, et toujours attentifs au grand objet de nos démarches, nous saisîmes cette occasion d'^youter « qu'il nous serait facile de lui procurer, en place de celle-ci, une montre au grand complet, dès que nous serions arrivés au Gani, pourvu cependant qu'elle nous flt accompagner par un de ses officiers. »
La reine, accroupie dans sa hutte, nous fit asseoir à l'extérieur, mon camarade et moi, pour recevoir un présent qu'elle destinait, disait-elle, à ses « chers enfants. » C'était, pour chacun de nous, cinq œufs et un coq. S'occupant ensuite de nos cadeaux, elle apprit à porter sa montre, suspendue par umcôrddnnet autour de son cou, et maintenue ainsi entre ses mamelles qu'aucun voile, hélas ! ne déguisait à nos regards. Quand nous lui eûmes enseigné comment ce bijou s'ouvrait et se refermait, elle se déclara complètement satisfaite. La clef n'était à ses yeux qu'un annexe très-secondaire, n'ajoutant rien à l'admiration des gens à qui elle montrait ce capricieux instrument. La serviette et les mouchoirs eurent aussi leur part d'éloges; < mais à quoi peuventils servir? — A essuyer les lèvres de Votre Majesté quand elle a fini de boire. — Port bien, je comprends, et je supprimerai désormais les serviettes en mbougou... Maintenant que veut le Bana ?» Ce fut Bombay qui se chargea de répondre pour moi. —
« Le Bana veut être conduit au Gani. Lorsqu'il se rend au palais, le roi refuse de le voir ; c'est pour cela qu'il vient implorer aujourd'hui votre influence supérieure et votre bienveillance inépuisable. — Je vois, a répondu la reine, que notre hôte n'est pas au courant de ce qui se passe.... Mon fils a fait pratiquer successivement tous les chemins, et, ne pouvant vous en frayer aucun, se sent honteux vis-à-vis du Bana. — En ce cas. Majesté, que faut-il faire ? — Le Bana devrait retourner au Karagoué, où il passerait encore un an jusqu'après le couronnement de mon fils. Les princes voisins rechercheront alors l'amitié de Mtésa, et toutes les routes s'ouvriront devant ses protégés. — La difficulté, c'est que le Bana ne veut pas reculer d'une semelle ; la mort même lui semblerait préférable. — Ceci, pour le coup, n'a pas le sens commun I... il ne devrait pas se montrer si obstiné. Du reste, avant de rien ajouter, je veux envoyer un message à mon fils. Le Bana, dès demain, accompagné de Kaddou, de K'yengo et de Viaroungi, pourra se présenter à Mtésa et lui dire tout ce qu'il a sur le cœur. . . Ceci , je pense , amènera la conclusion de l'afTaire. »
Tout le monde alors se retira, si ce n'est Kaddou et quelquesuns des officiers de la reine, attendant le message dont elle avait à les charger pour son fils. Si nous devons nous en rapporter à Kaddou, ce message n'a rien de conforme aux espérances que nous avions conçues. Il nous dit, en eflfet, venant à nous rejoindre, « que nous n'avons pas la moindre chance d'obtenir le passage auquel nous aspirons ; la reine a sur cette question un tel parti pris, qju'aucun raisonnement ne saurait désormais l'ébranler. >» ^ #
2 juillet, — On nous a volé trois chèvres, et nos soupçons se portant sur les cuisiniers du roi, qui sont des maraudeurs trèsexperts, nous avons fait prévenir le kamraviona pour qu'il mtt les sorciers en campagne; il s'est borné à nous répondre « que ses chèvres, à lui, disparaissent de la même manière. » Mais il pourvoit aux besoins actuels en nous envoyant un de ces animaux, pris parmi ceux qu'il possède, et en faisant distribuer à mes gens force paniers de patates.
Le roi ayant levé dès huit heures du matin son audience publique, personne ne se souciait de retourner au palais où, selon toute probabilité, il ne se n^ontrerait plus ; j'ai donc attendu
jusqu'au soir Bombay, Raddou, K'yengo et Viaroungi, et m'apercevant alors qu'ils étaient complètement ivres, je suis allé de moi-même trouver Mtésa qui m'a fait introduire au premier signal. Il m'a pris la main dès mon entrée, et pendant que nous nous promenions familièrement ensemble, m*a questionné derechef sur mes projets, tout en me montrant les ruines de la hutte récemment incendiée. Il est convenu que la question du voyage sera réglée demain.
3 juiUet. — Kaddou, K'yengo et Viaroungi m'ont accompagné au palais, où une nombreuse assistance se trouvait déjà réunie et où les gardes me laissèrent pénétrer dès que j'eus tiré un coup de fusil. Le signal fit apparaître Mtésa, qui vint en grande tenue présider le lever solennel. Le Sakibobo, ou gouverneur de la province, ouvrit la séance à la tête d'une troupe de soldats armés de bâtons, qui vinrent danser devant le monarque et lui chanter leur serment de fidélité. Mtésa se retournant alors vers moi : « Je suis venu, me dit-il, entendre la requête que vous m'avez annoncée hier au soir. Faites-nK)i connaître vos désirs.
— Je voudrais, lui répondis-je, rendre accessibles par le Nord les contrées qui vous sont soumises; je voudrais que le Nil servit désormais de route permanente au commerce qui peut s'établir entre TAngleterre et l'Ouganda. Rien ne m'empêcherait de passer par le Nkolé (K'yen^, quand il m'entendit parler ainsi, me lança un regard menaçant), mais ceci me détournerait du vrai chemin et ne convient pas à mes vues ultérieyres. »
Le roi fit alors approcher les députés de la reine pour les questionner à voix basse. Comme on supposelK^engo fort au courant de ce qui me concerne , et comme il parle avec une égale facilité le kiganda et le kisouahili, ce flit lui qu'on pria d'ouvrir le débat. Alors, à la surprise générale : « Un des hommes blancs, dit-il, veut se rendre chez Kamrasi; l'autre, au contraire, s'en retournerait volontiers par la route qu'il a suivie en venant. »
Cette déclaration formelle parut faire réfléchir notre hôte, car elle contredisait directement ce que les envoyés de sa mère venaient de lui dire en particulier, touchant le désir que nous avions manifesté, Grant et moi, de nous rendre dans le Gani. Avec assez de subtilité, il voulut savoir, préalablement à toute décision, si
Roumanika était au courant de nos intentions relativement à Kamrasi, et s'il se doutait que nous voulussions quitter l'Ouganda par la frontière du Nord. Il lui fut répondu que le Bana, dès son arrivée, avait écrit au « petit maître* » (Bana Mdogo; et l'avait informé, en même temps que Roumanika, de tous les engagements qu'il comptait prendre.
« Écrire? qu'est-ce que cela signifie?... » , Et je dus entrer, à cet égard, dans des explications détaillées. Mtésa, se méfiant désormais des assertions de R'yengo, l'accusa de fabriquer des contes, lui ordonna de sortir, ainsi que ses gens, et m'invita, au contraire, à me rapprocher du trône.
Nous touchions enfin au moment du triomphe, et les difficultés qui s'opposaient à la continuation de notre voyage se trouvèrent soudainement levées I Le roi nous laissa voif presque aussitôt le motif qui avait le plus agi sur sa détermination. — < Il ne lui convenait pas, disait-il, de recourir à Roumanika pour tout ce dont il avait besoin ; il voulait que ses hôtes vinssent à lui sans obstacle ; Roumanika, d'ailleurs, lui avait fait demander de ne pas permettre que nous sortissions de l'Ouganda, et de nous restituer à lui quand nous aurions terminé nos excursions dans ce royaume. Qu'était Roumanika pour se permettre un pareil langage? Quelle déférence devait-on à Roumanika? Mtésa n'était-il pas te roi du pays, et, comme tel, parfaitement libre d'agir à sa guise î » Nous accueillîmes ces bravades par un sourire d'approbation. De plus en plus exalté par les fumées qui lui montaient à la tète, l'orgueilleux Mtésa me demanda « qui je préférais de Roumanika ou de lui? » Question délicate que j'éludai de mon mieux en disant que j'aimais beaucoup Roumanika dont l'éloquence et l'humeur communicative m'avaient charmé. < Quant à Mtésa, je Taimais aussi, parce que ses habitudes ressemblaient aux miennes et parce que son aptitude à profiter de mes leçons me Tavait rendu cher à tout jamais. *
J'éprouvais une satisfaction de plus en plus vive en m'assurant que mon succès n'était pas un rêve; Budja venait d'être désigné pour nous escorter dans l'Ounyoro; il était prescrit à Jumba de nous préparer des barques, afin que nous pussions arriver par eau chez Kamrasi. Viaroungi, parlant au nom de Roumanika,