C'est le capitaine Grant qu'on désignait ainsi
sollicita le roi d'envoyer au Karagoué une armée de Vouaganda pour opérer contre Rogéro, le frère dont nous avons raconté la révolte. Cette demande flit repoussée, sous prétexte que toutes les troupes disponibles étaient en campagne jusqu'à nouvel ordre.
Pour maintenir la bonne volonté du roi et sceller en quelque sorte le contrat passé entre nous, je lui portai le soir même une carabine Lancaster, avec des munitions de chasse et le faur teuil qu'il m'avait déjà demandé tant de fois : mais je ne pus lui remettre ces présents d'adieu, vu qu'il était sorti avec ses frères pour aller tirer quelque gibier.
k juillet. — Nous sommes retournés ensemble au palais, Grant et moi, pour offrir à Mtésa les objets mentionnés plus haut, et le remercier en même temps du service qu'il nous a rendu en nous ouvrant les routes de FOunyoro. Après m'être excusé de lui offrir un cadeau si insuffisant, je lui manifestai l'espoir de lui envoyer par Petherick, une fois parvenus au Gani, tout ce qu'il pouvait désirer. Je me donnai le plaisir d'ajouter que la poudre et le plomb, mis tout exprès en réserve pour lui être offerts dans cette circonstance solennelle, nous avaient par malheur été dérobés, et j'insistai sur les regrets que nous laissait un pareil larcin. Le roi, dont le regard restait fixé sur l'auteur probable du vol, — le page en chef, tant de fois porteur de messages intéressés, — finit par détourner adroitement l'entretien en me demandant « combien de vaches et de femmes je voulais emmener? » il avait en même temps levé la main, et, les doigts écartés, m'engageait à compter par centaines les têtes qu'il me fallait. Je lui répondis que cinq vaches et autant de chèvres nous suffiraient amplement, car je ne voulais pas surcharger nos bateaux, à partir de la crique Murchison. Quant aux femmes, je les refusai, en alléguant des motifs qui devaient lui paraître plausibles, t En revanche, ajoutai-je, le roi m'obligerait fort s'il voulait pourvoir chacun de mes gens d'une pièce de drap d'écorce.(mbougou) et donner une petite défense d'éléphant à chacun des porteurs vouanyamouézi, qui me demandaient h s'en retourner chez eux. Ils étaient au nombre de neuf. »
Tout ceci fut accordé sans» la moindre hésitation, après quoi, se tournant de mon côté : « Il est donc bien vrai, Bana, me dit le roi, que vous désirez vous en aller?
— Certainement, répondis-je, car voici quatre ans, et plus, que je ne suis rentré chez moi (je comptais une année par cinq mois, ainsi que cela se pratique dans l'Ouganda).
— Et vous persistez à me refuser des stimulants?
— Impossible, à cet égard, de satisfaire Votre Majesté.
— Il faudra donc m'en envoyer du Gani. A défaut d'autres, j'accepterai de Teau-de-vie. Cette boisson-là fait dormir et donne des forces. »
Nous allâmes ensuite chez la reine pour lui faire nos adieux, mais nous ne fûmes pas admis auprès d'elle.
De retour chez moi, je trouvai la moitié de mes gens en état de révolte. Us étaient allés réclamer, pour leur propre compte, le bétail et les femmes que j'avais cru devoir refuser : — « Si le Bana peut s'en passer, disaient-ils, nous ne devons pas, nous, en être frustrés, après avoir supporté dans le pays toutes sortes de privations, affamés la plupart du temps, et battus pour notre peine quand nous voulions nous procurer de quoi manger. Nous ne servirons plus sous les ordres du Bana; puisqu'il marche au nord, nous retournerons dans le Karagoué ou dans l'Ounyanyembé.... » Bombay leur répliquait, cependant, que jamais de leur vie Us n'avaient joui d'un meilleur régime que celui dé l'Ouganda, énumérant les cinquante ou soixante vaches que nous avions tuées, le pombé, les bananes dont ils ne manquaient jamais quand ils voulaient se donner la peine de fourrager. En regard des coups de bâton qu'ils avaient çà et là reçus, il faisait figurer les femmes obtenues à titre de compensation ; si bien que le Bana devait regretter, disait- il» tant de démarches faites auprès du roi pour leur procurer des aliments, et leur assurer ainsi un privilège refusé à tous les autres visiteurs, d'autant qu'ils n'en avaient pas tiré parti, comme ils l'auraient dû, pour mettre en relief les inconvénients du système de pillage pratiqué dans l'Ouganda.
b juillet. -^Nouvelle visite au roi, qui me réitère ses propositions, et semble me voir avec un certain regret persister dans mes refus. Budja intervient, assurant « que je ne connais pas le pays où je m'engage, et que, parmi ces jungles où sévit la famine, j'aurai à regretter de ne pas m^étre assuré les subsistances nécessaires. » Là^dessus, le roi donne ordre qu'on mette à ma disposition soixante vaches, quatorze chèvres, dix charges de
beurre, une de café, une de tabac, et cent pièces de mbougou pour habiller mes hommes.
Cette générosité inouïe provoque un moment de silence, et K'yengo se hâte d'en profiter pour offrir au roi quelques talismans dont il préconise les vertus merveilleuses. Viaroungi pérore ensuite en faveur de mes mutins, jusqu'au moment où je lui coupe la parole en lui reprochant de mettre son nez dans des affaires où il n'a rien à voir. Le récit des faits, que je replace sous leur vrai jouf, me donne gain de cause auprès du roi : — « S'ils abandonnent le Bana, dit Sa Majesté, par quel chemin comptent-ils s'en aller? » Maoula est chargé d'accompagner Rosaro dans le Karagoué, pour y prendre la poudre et les autres objets que j'ai promis hier à Mtésa; Viaroungi, au contraire, et tout son détachement, bien qu'ils brûlent de s'en aller, ont ordre de rester ici comme otages, et ne partiront qu'après l'arrivée des richesses qu'on attend. Enfin, Kaddou et deux autres Vouakoundou ont reçu mission de se rendre dans l'Ousoui, pour y acheter de la poudre, des capsules et des pierres à fusil; on leur a donné deux défenses d'ivoire pour cette emplette, dont ils devront au besoin poursuivre la réalisation jusque dans rOunyanyembé, voire à Zanzibar, attendu que tout mandat royal est exécutoire sous peine de mort.
Ni les uns ni les autres n'ont élevé la moindre objection, et les arrangements les plus indispensables ont été complètement négligés. Maoula n'emporte pas de lettres, Kaddou s'en va sans provisions, comme si l'univers tout entier appartenait à Mtésa, et comme si son envoyé pouvait disposer sans conteste du premier jardin venu, en quelque pays qu'il se trouve.
Dans la soirée, mes gens m'ont présenté une humble requête, par laquelle, renonçant s'il le faut à leur salaire, ils sollicitent leur congé immédiat. Des raisons qu'Us donnent pour m'abandonner, pas une qui supporte le moindre examen ; la vérité, c'est qu'ils ont peur du voyage de l'Ounyoro, me croyant à court de munitions.
6 juillet, — Visite au roi, pour lui demander un embarquement immédiat ; mais le grand amiral de la flotte y met son veto y en déclarant qu'il existe des bas-fonds dangereux entre la crique Murchison et la station du district' de Kira; si bien que, de l'un à l'autre endroit, il n'y a jamais eu de naviga-
tion directe ; de plus, et en supposant même que nous Hissions arrivés à Kira, nous trouverions avant la station d'Ourondogani des cataractes infranchissables; par conséquent, ce que nous aurions de mieux à faire, — en admettant que la vue des chutes situées à l'embouchure du lac eût pour nous une importance de premier ordre, — serait de déposer nos effets à la station d'Ourondogani, et de remonter le fleuve par voie de terre.
Personne n'étant là pour lui répondre, Targumentation de cet homme était décisive, et la crainte de perdre par le moindre retard l'occasion de communiquer avec Petherick, ne nous permettait pas de commencer par une exploration de l'Ousoga. Grant, avec la permission royale, fit alors un portrait de Mtésa, son modèle posant aussi bien qu'on pouvait l'attendre d'un caractère sur lequel Timpatience et l'instabilité ont autant de prise.
A notre retour, les porteurs vouanyamouézi, qui allaient nous quitter, reçurent leurs dents d'éléphant, pesant de seize à cinquante livres chacune; je leur avais remis en outre une espèce de traite sur Roumanika, chargé de compter à chacun d'eux un foundo* de rassade. Un seul individu, natif du Bogoué, fut privé de son salaire pour s'être permis de détourner un sabre, voulant assurer ainsi la restitution d'une pièce d*étoffe que l'expédition lui avait empruntée quelques mois auparavant. Par voie de réciprocité, on retint son ivoire jusqu'à ce qu'il eût rendu le sabre, et on le priva de ses verroteries, pour le punir de sa mauvaise conduite. Le drôle eut l'impudence d'articuler à cette occasion une menace formelle : — « Le Bana fera bien, disait-il, de se frayer une route par l'Ounyoro; s'il échouait et s'il revenait par le Bogoué, il me trouverait certainement sur son chemin. » Kitounzi voulait échanger une dent d'éléphant contre des perles, et lorsque, nous déclarant étranger à tout trafic de ce genre, nous lui conseillâmes de s'adresser à K'yengo, il nous assura que, « pour rien au monde, il ne hanterait le camp de ce dernier, dans la crainte d'être dénoncé au roi comme voulant se procurer contre lui des ressources magiques. » Le vieux Nasib nous priait de lui rendre sa liberté; en la lui accordant, nous y
1. Nous rappelons que le foundo ou nœud, représente dix fois la longueur d'un fil qui, après avoir fait le tour du pouce, remonte jusqu'au coude.
ajoutâmes une lettre de change de cinquante dollars, payable sur la côte, un f billet d'émancipation » pour lui et sa famille, plus une traite rédigée en kisouahili, et en vertu de laquelle Roumanika devait lui remettre dix foundo de verroteries. Tout ceci le rendit très-heureux.
Nous retournâmes au palais dans le courant de la soirée, avec des dessins représentant les objets que le roi demandait à Roumanika, et avec une lettre, destinée à prévenir tout malentendu, qui indiquait à ce prince comment nous désirions qu'il disposât de nos marchandises. Nous insistions auprès de Mtésa pour qu'il ftt remettre ces documents à son ambassadeur, lorsque les gens de Raddou, rebroussant chemin, vinrent réclamer les provisions nécessaires à leur voyage. Cette précaution leur avait été suggérée par les Vouazinza, surpris de les voir s'aventurer en pays étranger sans aucun moyen de défrayer leur vo>age. Mais le roi, sourd à leurs raisons, les apostropha impétueusement en ces termes. — « Si vous ne détalez au plus vite, et si vous manquez à me rapporter ce que je veux, pas un de vous ne conservera sa tête ; quant aux Vouazinza qui se permettent d'intervenir entre moi et mes sujets, on les retiendra captifs jusqu'à votre retour ici. »
Comme nous revenions au logis, une des favorites du roi passa près de nous, les mains jointes derrière la tôte, et criant N'yawo ! de l'accent le plus pathétique. Elle marchait au supplice, précédée simplement d'un des gardes, qui n'avait pas mis la main sur elle. En souvenir de la passion qu'elle lui avait jadis inspirée, Mtésa lui avait en effet permis de lui donner une dernière preuve d'obéissance spontanée, et c'était à titre de distinction suprême qu'elle allait ainsi se livrer elle-même au bourreau. Singulier monde que le nôtre! Nous n'avions pas quitté le roi depuis plus de dix minutes, et, dans cet intervalle si court, un arrêt de mort avait trouvé place.
7 juillet. — Mtésa nous a conviés de bonne heure à venir prendre congé de lui. Dans mon désir de ne lui laisser que des impressions favorables, j'obéis à l'instant même. J'avais pendu à mon habit le collier que je tenais de la reine, le couteau dont lui-même m'avait fait présent, et je cherchais à ne réveiller chez lui que les idées les plus flatteuses pour son imagination, évoquant tour à tour les souvenirs des parties que nous avions
faites ensemble sur le lac, des exploits dont il m'avait rendu témoin, vantant son adresse, et le berçant des brillantes perspectives qui s'ouvraient devant lui, le commerce une fois inauguré entre l'Angleterre et l'Afrique centrale. Nous nous levâmes alors pour nous incliner à l'anglaise» la main sur le cœur, et Mtésa, qui nous avait répondu avec une sensibilité de bon goût, nous rendit exactement notre salut, geste pour geste, à Tinstar d'un véritable singe.
A peine avions-nous quitté le palais, que le roi en sortit avec son cortège ordinaire, et dans l'ordre accoutumé. Nous crûmes devoir nous y joindre, avec Kyengo et ses Vouazinza. Budja m'avait fort inquiété en me laissant entrevoir qu'il se faisait une fausse idée de l'orientation d'Ourondogani. Mtésa voulut bien entrer à ce sujet dans les explications les plus complètes, < et cela, disait-il, parce qu'il m'aimait beaucoup. » Puis, arrivé près de notre camp, il voulut une dernière fois passer la revue de nos hommes, dont il loua la tournure martiale et qu'il encouragea de son mieux à nous rester fidèles jusqu'au bout. « Avec de tels soldats, me disait-il, vous ne devez trouver aucune difficulté à pousser jusqu'au Gani. » Nous échangeâmes alors de nouveaux adieux, et s'éloignant à grands pas, il entreprit l'ascension d'une des hauteurs voisines, tandis que Loubouga, sa jolie favorite, nous envoyait avec ses petites mains des signes de regret et d'amitié : c Bana, Bana! » criait-elle, tout en suivant son maître au petit trot, plus émue que ses compagnes, dont aucune, cependant, ne se montrait tout à fait indifiérente à notre départ.... Nous nous séparions, selon toute probabilité, pour ne plus nous revoir jamais.
OQ^O
Incident tragique. — Nouvelles émotions. — Brigandages des Vouangouana. — Recours à Mtésa. — On veut nous brûler vifs. — Nous nous séparons encore. — Arrivée aux bords du Nil. — Doctrines épicuriennes de maître Bombay. — Chasses. — Le tette -chèvre. — Gazette de la cour. — Recette contre les éléphants. — Un décor de mélodrame. — Le domaine ecclésiastique. -— Chutes Ripon. — Détails géographiques. — L'antilope n'samraa. — Le Sakibobo expie ses méfaits. — Rapport de Bombay. — Coutume bizarre des Vouanyoro.
7 juillet. Namaw/ndou. —8, Nasirié. — 9, Namaauja. — 10, Bqja* — Il y Kari, — A une heure de i'après-midi commence notre voyage au Nord. Budja est chargé de la direction générale; un lieutenant du sakibobo doit, à la première station, nous pourvoir de soixante vaches ; Kasoro, enfin (M. le Chat) lieutenant de Jumba, nous procurera des barques à Ourondogani. Les Vouangouana protestent, n'ayant pas de rations, qu'ils ne porteront pas de fardeaux, et menacent de nous tirer dessus si nous voulons les y contraindre; ils oublient, en premier lieu, que j'ai payé leur nourriture en donnant au roi divers objets, fusils, chronomètres, etc., qui représentent une valeur de deux mille dollars; secondement, ce qui est bieïi plus essentiel, que les munitions de guerre sont entre nos mains. Un judicieux emploi de la bastonnade, que nous leur faisons entrevoir en perspective, remet les choses sur un meilleur pied, et nous franchissons en cinq jours, à travers un beau pays montagneux où les riches cultures alternent avec les jungles, une distance de trente miles qui se-
parent la capitale de la bourgade où nous voici. Nous lui avons donné le nom de Kari^ qui est celui d'un de mes gens, à cause d'un événement tragique dont il sera question ci-après.
Nos marches étaient organisées de manière à se ressembler beaucoup. Lorsque nous avions voyagé pendant un certain nombre d'heures, Budja désignait tel ou tel village où nous devions nous arrêter pour passer la nuit, prenant soin d'omettre ceux qui appartenaient à la reine, afin de ne pas engager Mtésa dans une querelle désagréable, et choisissant, au contraire, de préférence, les localités dont les chefs avaient été récemment arrêtés par ordre du roi. Partout où nous arrivions, cependant, les villageois prenaient la fuite, abandonnant leurs jardins et tout ce qu'ils possédaient à la rapacité de notre escorte. J'avais peu à peu perdu tout espoir de mettre un terme à ces ignobles pratiques ; le roi y prétait les mains, et ses gens entraient toujours les premiers pour enlever avec une effronterie sans pareille les chèvres, les volailles, les peaux, les mbougou, les cauries, Ijss perles de verre, les tambours, les lances, le tabac, le pombé, en un mot, tout ce qui leur tombait sous la main. C'était po\ir eux une vraie campagne de maraudeurs, et chacun se trouva bientôt chargé d'autant de butin qu'il en pouvait porter.
La nécessité de rassembler les vaches que le roi nous donnait ayant rendu indispensable de faire halte dans cette localité où se trouve un de ses plus vastes pâturages, je m'étais mis en quête de quelque gibier nouveau et j'avais déjà blessé un zèbre, lorsque des messagers envoyés à ma recherche vinrent m'apprendre qu'un de mes gens, nommé Kari, venait d'être assassiné à trois miles de l'endroit où nous nous trouvions. Ceci, malheureusement, n'était que trop vrai. Il s'était laissé persuader, ainsi que quelques-uns de mes hommes, d'aller à la picorée avec une demi-douzaine de Vouaganda de notre escorte; et ils avaient choisi pour but de leur expédition certain village de potiers, attendu que Budja réclamait les vases nécessaires à la fabrication du vin de bananes, le premier soin auquel on vaque dès que le camp est formé. Cependant, conmie ils approchaient de cette boui^de où on ne voyait encore que des femmes, celles-ci, — au lieu de s'enfuir ainsi que nos braves y comptaient sans doute, — se mirent à crier haro sur eux, ce qui fit accourir les maris, disposés à se défendre vigoureusement. Nos gens ne
songèrent plus qu'à jouer des jambes et se seraient tous échappés si le pauvre Kari se fût montré un peu plus alerte, ou si sa carabine eût été chargée. Les potiers le rattrapèrent; puis, le voyant pointer vers eux cette arme qu'ils prenaient pour une corne magique, ils le tuèrent à coups de lance et tout aussitôt prirent la fuile. Dès que la nouvelle du désastre fût arrivée au camp, un détachement fut expédié, qui nous rapporta le soir même le cadavre de ce malheureux et tous ses effets, car on ne lui avait rien enlevé.
l^juUUt. — Pour me mettre à même de remonter le Nil, tout à loisir, jusqu'au point où il sort du lac, et de continuer ensuite le voyage aussi expéditivement que possible, je voulais que le bétail, une fois réuni, fût expédié par la voie de terre avec les gros bagages, au palais de Kamrasi, sous la conduite de Bu^ja et de quelques-uns de mes gens. Un autre motif venait à l'appui de cette détermination : Kamrasi, selon moi, devait être prévenu que nous arrivions par eau, de peur que les officiers auxquels il délègue la surveillance du fleuve n en vinssent à nous regarder comme des espions et à nous barrer le passage, ou bien encore à nous prendre pour des ennemis, ce qui devait amener une collision. Mais d'une part, Budja se refusait à marcher avant qu'un rapport sur le meurtre de Kari eût été régulièrement transmis au roi ; « sans cela, disait-il, les populations encouragées par l'impunité deviendraient intraitables ; » Kasoro, de son côté, ne voulait pas remonter le fleuve, faute d'avoir reçu pour ceci des ordres exprès. L'embarras où me jetaient ces résistances inattendues me fit décider que nous retournerions au palais de Htésa; et je serais parti si Budja n'eût enjoint à Kasoro de se prêter à mes désirs. Un page du roi vint alors s'informer de ma santé ; il m'apportait comme lettre de créance le rifle Whitworth, et demandait, au nom de Mtésa, qu'une fois arrivé au Gani, le Bana lui envoyât un gros fusil double à longue portée. J'invitai le jeune homme à prendre connaissance de l'accord que je venais de conclure avec Budja et j'ajoutai que, si j'étais content des procédés de Kasoro, je renverrais par lui, en sus du ftisil demandé, un loc breveté de Massey. Je l'avais emporté dans le dessein de naviguer sur le lac, et maintenant il ne pouvait plus me senîr ; mais le mécanisme compliqué de cet engin le rendait digne défigurer dans la collection de talismans qui constituait en quelque sorte
le musée du roi. Je lui fis en même temps témoigner le désir de recevoir les « robes d'honneur » et les javelines qu'il m'avait autrefois promises, et qui devaient faire connaître à mes compatriotes les manufactures de son royaume. Les gens qui avaient emmené Rari dans la fatale expédition que nous avons racontée, accusés de l'avoir fait tomber dans une embuscade, furent envoyés au palais, en même temps qu'une plainte formelle contre les habitants du village, plainte à laquelle nous devions attendre qu'il eût été répondu. Personne ne voulait plus m'accompagner dans mes parties de chasse, Budja l'ayant défendu de la manière la plus expresse : < les villageois, disait-on. entouraient le camp et menaçaient de mort quiconque oserait en sortir : nous n'étions pas, en effet, sur le grand chemin de l'Ouganda, et il n'appartenait dès lors à personne ni de s'emparer de leurs maisons, ni de mettre leurs jardins au pillage. »
13 juillet. — La nuit dernière, ayant perdu deux des vaches assignées à son détachement, et voyant les nôtres au grand complet sous les arbres auxquels nous les avions attachées par le pied, Budja s'informe des charmes que nous avons dû employer pour les retenir. Jamais il n'a voulu croire que de bonnes cordes avaient remplacé pour nous toute espèce de sortilèges. Une des sœurs de la reine, informée du meurtre de Kari, est venue nous apporter des compliments et des condoléances et en même temps une cruche de pombé qui lui a été payée en verroteries. Comme nous lui demandions, soupçonnant quelque subterfuge, de nous dire combien la reine avait de sœurs, elle a commencé par répondre qu'elle pouvait seule revendiquer ce titre; mais quand on lui a fait observer que dix autres dames, pour le moins, s'en étaient déjà parées, elle a répondu, baissant le ton : « Rien de plus vrai : je suis loin d'être la seule; mais, en vous disant la vérité, je m'exposais à perdre la tête. »
Paroles dont j'ai pris note, car elles donnent la mesure de l'importance qu'on attache ici à garder les secrets de la cour.
Il doit y avoir dans ce district beaucoup de gibier; je m'en aperçois à la quantité de filets et de pièges divers que nous trouvons dans toutes les huttes, ainsi qu'au nombre de sabots d'antilope qui garnissent les tuyaux de pipe, — ornement symboUque qui, dans cette portion du territoire africain, est spécialement arboré par les chasseurs. Aussi, nonobstant les
sages avis de Budja, j'ai promené mon fusil dans toutes les directions, ce qui m'a fait rencontrer tour à tour des paUahs, une petite espèce de pluviers, et des antilopes vertes à cornes droites qui portent ici le nom de mpéo. Leur peau sert à fabriquer l'espèce de tabliers que préfèrent les sorcières-mabandwa.
ik juillet. — Un berger mhouma, que j'ai rencontré dans le cours de mes flâneries, et auquel je demandais quelques renseignements sur le gibier, m'a répondu sur un ton assez maussade : < En fait d'animaux, je ne connais que mes vaches. * Elles étaient, effectivement, on ne peut mieux nourries et soignées. J'ai tiré un daim de l'espèce leucotis (qu'on appelle ici nsourmau); c'est le premier que j'aie rencontré depuis le commencement du voyage.
Ib juillet, — Ce matin, nos gens étant allés chercher de l'eau, quelques Youaganda, placés en embuscade, leur ont décoché une javeline ; mais cette fois la réplique ne s'est pas fait attendre, car les • cornes, » — c'est ainsi qu'ils appeHent nos fusils, — se trouvaient bien et duement garnies, et deux d'entre etsx ont été régalés de menu plomb. Dans la soirée, comme nous rerenions de la chasse, d'autres Vouaganda, également dissimulés dans un épais fourré, nous ont appelés pour nous demander ce que nous leur voulions : — « N'est-ce point assez, disaient-ils, de nous avoir expulsés de nos maisons et de nos plantations, et de nous avoir réduits à vivre comme des animaux sauvages? » Jamais ils n'ont voulu croire, malgré toutes nos assurances, que nous étions purement et simplement des chasseurs, et fort éloignés de vouloir leur faire aucun mal.
Ce soir, un des serviteurs de Budja, revenu du palais, nous annonce que le roi est parfaitement satisfait des mesures adoptées par son Mkoungou, relativement au meurtre de Rari. Maintenant que nous avons des vaches à manger, il espère que nous n'aurons plus à nous mettre en quête de nourriture, et que nous nous tiendrons réunis dans un < seul jardin. » Il n'y a pas à s'inquiéter pour le moment des meurtriers que l'on veut punir, attendu qu'ils sont sur leurs gardes et n'ont probablement pas manqué de se mettre hors d'atteinte. Mais d'ici à quelque temps, lorsqu'ils pourront croire que tout est oublié, on les fera bel et bien appréhender par des officiers envoyés tout exprès. Leur crime n'est pas douteux, car on ne saurait supposer.
après un si long séjour des hommes blancs chez le roi, que personne ignore leur qualité d'hôtes. Mtésa saisit cette occasion pour me rappeler qu'il désire un bon fusil à deux coups, assez solide pour durer autant que lui, et m'annonce l'envoi des armes et des robes d'honneur que je parais désirer.
16 juillet. — Nos vaches sont réunies, ainsi que celles de nos guides, qui en ont reçu dix chacun à titre de présent. Nous avons aussi cinquante livres de beurre, le surplus devant être recueilli sur la route, au fur et à mesure de nos progrès. J'ai tué deux zèbres qui devront être envoyés au roi, car lui seul, d'après la constitution de l'Ouganda, peut employer les peaux de ces animaux privilégiés.
1 7 jiMlet. — Supplément de halte, vu que nos guides ont égaré la plupart de leurs vaches. J'ai tué un daim ndjezza, le premier que j'eusse jamais vu. Cet animal est de couleur brune, un peu plus petit que le leucotis, et fréquente à peu près les mêmes gîtes.
IBjuiUet. — Forcés de nous arrêter encore un jour, nous avons tenu conseil, Grant et moi, vu la nécessité de communiquer avec Petherick le plus tôt possible, et la situation particulière de mon camarade à qui l'état de* sa jambe interdit positivement tout voyage expéditif. Nos plans sont modifiés du tout au tout. Il est convenu que Grant se rendra directement chez Kamrasi avec les marchandises, le bétail et les femmes; il emportera des lettres de moi et une carte qu'il fera tout aussitôt partir pour le Gani, à l'adresse de Petherick. Moi, cependant, je remonterai le fleuve jusqu'à sa source, c'est-à-dire jusqu'au point où il sort du lac, et je le descendrai, à partir de là, aussi loin que la navigation sera possible.
Pendant la nuit, les Vouaganda nous ont donné une alerte, en incendiant les huttes où couchaient nos gens.
La Providence a voulu qu'ils se fissent plus de tort qu'à nousmêmes, car un sabre seulement a été détruit par les flammes, tandis que leurs propres huttes, dont nous devions sortir le lendemain, sont brûlées à ras de terre. Pour nous garantir de toute autre tentative, il a fallu, de plus, couper leurs bananiers dont nous avons fait une palissade ou borna.
19 juillet.— Traversée de la Louajerri; 20, Kiwoukéri. Partis en* semble pour notre double voyage, nous nous séparons au bout
de trois miles. Grant tourne à Touest, du côté de la grande route qui mène chez Kamrasi, tandis que je me dirige dans la direction opposée, vers Ourondogani, en traversant la Louajerri, grand canal d'épuisement qui s'étend sur trois mUes de largeur et qu'on passe à gué jusque dans le voisinage de sa rive droite; là, nous dûmes monter en bateau, et les vaches se mirent à la nage, entraînant après elles ceux de nos hommes qui, nageurs malhabiles, préféraient s'accrocher à leur queue. La Lousyerri est plus considérable que la Katonga, et aussi plus ennuyeuse à franchir ; cette besogne ne nous prit pas moins de quatre heures, pendant lesquelles des myriades de moustiques dévoraient nos épaules et nos jambes nues. On nous dit que la Louajerri prend naissance dans le lac et va rejoindre le Nil, droit au midi du point où nous l'avons traversée. Le buffle sauvage, d'après ce qui nous avait été annoncé, devait abonder sur sa rive droite, mais nous n'en vîmes aucun, bien que le pays soit couvert des jungles les plus favorables à la chasse, entrecoupées çà et là de beaux pâturages. Tel est jusqu'à Ourondogani l'aspect général de la contrée ; exceptons-en quelques sites favorisés où les bananiers poussent avec une extrême vigueur et qui sont cultivés aussi soigneusement qu'aucune autre t)artie de l'Ouganda. Faute de^ guides, et trompés à dessein par les Youahouma sournois qui sont ici en grand nombre, occupés à soigner le bétail du monarque, nous perdions à chaque instant le bon chemin ; aussi n'arrivàmes-nous que dans la matinée du 21 à la station de bateaux vers laquelle nous nous étions dirigés.
21 juillet. Ourondogani. — Enfin, enfin, je me trouvais sur les bords du Nil!... Rien de plus beau que le spectacle alors offert à mes yeux. J'y voyais réunis par la nature tous les effets de perspective auxquels vise le propriétaire du parc le mieux tenu; un courant magnifique de six à sept cents mètres de large, tigré çà et là de récifs et d'îlots, ceux-ci occupés par dés huttes de pécheurs, ceux-là par des hirondelles de mer et des crocodiles se chauffant au soleil; il glisse entre de hautes berges recouvertes d'un épais gazon et derrière lesquelles, parmi de beaux arbres, nous pouvions voir errer de nombreux troupeaux d'antilopes, tandis que les hippopotames renâclaient dans l'eau, et que sous nos pieds, à chaque instant, floricans et pintades prenaient leur vol. Mlondo, le commandant du district, était, par
malheur, absent de chez lui ; mais nous primes possession de ses huttes, fort vastes et fort bien entretenues, et une fois installés en face du fleuve, il nous sembla cpi'un séjour de quelque durée n'y serait vraiment pas désagréable. Bientôt, cependant, des subterfuges, des retards de toute espèce vinrent un peu refroidir nos dispositions enthousiastes. Le chef de la station, que nous avions mandé, nous dit que toutes les barques étaient dispersées et ne sauraient être réunies avant un ou deux jours; « d'ailleurs, et quand bien même nous les aurions sous la main, elles ne s'aventureraient jamais à descendre ou à remonter le fleuve. 11 fallait, de plus, faire venir le chef du district, car le roi changeait souvent les ordres donnés , et il n'était pas certain, après tout, que nous eussions bien interprété ses promesses. Le district appartenait au sakibobo, et nous n'amenions avec nous aucuns de ses délégués. » Nous ne voulûmes pas naturellement nous payer de pareilles excuses. — < Les barques doivent être réunies, disions-nous, en tel nombre qu'elles se pourront trouver, car il faut d'abord vérifier leur condition, puis s'entendre sur l'emploi qu'on en peut faire, avant que nous nous décidions à remonter le fleuve. Pour peu que le commandant de la station tienne à conserver sa tête, il fera droit à nos demandeis et reconnaîtra Kasoro comme le réprésentant de Sa Majesté. Sans cela, nous ferons porter nos plaintes au palais, n'étant guère disposés à souffrir qu'on se moque de nous. »
Nous avions alors en face de nous un pays qui, sous le rapport de la richesse et de la beauté, forme le contraste le plus complet avec l'Ouganda. C'est l'Ousoga, dont les habitants sont armés de javelines courtes à larges pointes de fer, « mieux faites, disaient mes gens, pour déterrer les pommes de terre que pour guerroyer contre des hommes. » Ainsi que nous avions pu en juger par la dévastation des campagnes que nous traversions depuis deux jours, les éléphants doivent abonder dans les environs; mais tout récemment, il est venu de l'Ounyoro une expédition de chasse qui les a renvoyés plus loin. Les lions sont aussi représentés comme très-nombreux et très-hostiles à l'homme. Les antilopes abondent dans les jungles, et les hippopotames, qui hantent volontiers les jardins plantés de bananes, se laissent rarement apercevoir à terre, bien qu'on les entende
à chaque instant, — ce qui tient sans doute à leurs habitudes vagabondes.
Le page du roi est revenu avec de nouvelles recommandations au sujet du fusil et des < stimulants - que le roi désire. Il était porteur des divers objets que j'avais réclamés, — deux lances, un bouclier, un poignard, deux peaux de chat-pard et deux couvertures en peaux de petites antilopes. Je conseillais à mes gens de se raser la tête et de. se baigner dans cette rivière sainte, berceau de Moïse, dont on vient chercher l'eau de fort loin pour la transporter à la Mecque et la vendre aux pèlerins musulmans. Mais Bombay, philosophe de l'école épicurienne, m'a répondu froidement : — «Nous n'envisageons pas les choses à votre point de vue chimérique ; le côté vulgaire et positif de la vie nous suffit parfaitement; nos désirs ne sont pas au delà de l'existence présente.... Si les choses tournent mal, c'est que Dieu l'a voulu; si elles vont bien, c'est qu'il s'est montré favorable. Dans ce dernier cas, on se félicite, et dans le premier on se résigne.... A quoi bon s'inquiéter d'autre chose ? »•
22 juillet, — Le chef de la station, escorté de nombreux clients, est venu nous offrir, avec ses hommages, une vache, une chèvre et quelques pots de poinbé. Toutes les barques que la station peut fournir, au nombre de sept, seront prêtes dès demain, à ce qu'il assure, et d'ici là les guides se pfésentent en foule pour me conduire aux meilleurs terrains de chasse.
Dans la soirée, j'ai parcouru ces belles campagnes peuplées d'antilopes, également heureux comme paysagiste et conune chasseur. Un magnifique nsounnou mâle était seul de ce côté de la rivière, bien qu'on vît sur le rivage de l'Ousoga un troupeau complet de hartebeests. Une balle coucha par terre ce gentil animal, mais la racaille qui nous guettait l'eut à peine vu atteint, qu'elle se précipita sur lui et le fit repartir, car il était seulement blessé. Nous suivions sa trace sanglante, lorsqu'un pongo (bushboc), que nous fîmes lever, sépara le groupe des chasseurs. En me jetant après lui, je tombai sur un autre nsounnou que j'abattis du premier coup, et pendant qu'on transportait les deux premiers à mon domicile, j'en ^rai un troisième qui, traversé de part en part, ne m'en fit pas moins courir inutilement jusqu'à la nuit. Au retour, je tirai un tette-chèvre d'une espèce à pari, remarquable par l'excessive longueur de quelques-unes de ses
plumes qui, sur chaque aile, dépassent de beaucoup les autres ^ Je trouvai fort émus, en rentrant, ceux de mes hommes à qui j'avais confié Tantilope morte. Il parait qu'à peine s'étaient-ils mis en route avec son cadavre, deux lions, sortis de la jungle, sont venus lapper le sang qui sortait encore de ses blessures- Les Youaganda qui faisaient partie du convoi ont pris la fuite immédiatement ; mes hommes, au contraire, ayant plus peur de moi que des lions, sont revenus sains et sauljs avec le gibier sur leurs épaules.
Î3 juillet, — Il n'est arrivé que trois barques, pareilles à celles dont on se sert dans la crique Murchison. Lorsque j'ai demandé
Tette-Chèyre.
les autres, et en même temps une réponse décisive sur. les moyens d'arriver chez Kamrasi, le chef de la station a manifesté les plus vives craintes à propos des accidents qui pourraient survenir, et déclaré qu'il ne voulait pas m'emmener. J'ai eu beau lui dire « que nous étions convenus, le roi et moi, d'ouvrir par le Nil des communications avec l'Angleterre, » rien n'a pu dompter sa résistance obstinée. Je me suis donc borné à lui
1. Le docteur P. L. Sclater lui a donné le nom de cosmetornis Spekii. La septième plume de l'aile a le double de la longueur ordinaire ; la huitième, deux fois la longueur de la septième; la neuvième, enfin, mesure vingt pouces. Bombay assure qu'on trouve le même oiseau dans TOuhiyow.
demander des guides pour remonter ie fleuve : Bombay et Rasoro doivent se procurer de nouveaux ordres du roi; effectivement, tous les Vouazoungou de Tavenir, que la curiosité ou le commerce attii:eront dans l'Ouganda, ne sauraient manquer de choisir la navigation du Nil comme le seul moyen de se transporter ici.
Le soir, J'ai tué une autre antilope pour complaire aux Youaganda qui convoitent singulièrement la peau de ces animaux, et une brassée de pintades, — dont chaque coup faisait tomber trois ou quatre , — Kasoro et ses hommes préférant ce gibier à n'importe quel autre.
24 juillet, — Le chef de la station a disparu ; son remplaçant, ou soi-disant tel, offre de nous conduire demain vers le haut de la rivière. Les femmes du Mkoungou, qui nous avaient apporté du pombé, ont passé tout le jour à nous contempler ; le soir, quand j'ai pris mon fusil, une d'elles m'a bravement suivi pour voir comment le Bana faisait son métier. Mais, en fait de sport, elle n'a eu que la chance de tomber sur une fourmilière où je l'ai vue se régaler tout à loisir. Elle prenait les fourmis blanches au sortir de leurs cellules, et les croquait à belles dents avec une indicible satisfaction. Quant à moi, faisant fi des antilopes femelles^ j'ai manqué le seul ponyo mâle qui se soit trouvé à ma portée, tant j'avais envie de me signaler sous les yeux de la belle curieuse qui m'avait accompagné. ^
On nous annonce atyourd'hui de nouvelles cruautés conunises dans le palais. Rasoro, brodant sur ce thème, raconte que les deux kamraviona et les deux sakibobo, comme aussi tous les anciens Youakoungou du temps de Sounna, ont été mis à mort par ordre du jeune monarque. Il ajoute que si Mtésa vient jamais h rêver que son père lui conseille de faire tuer n'importe qui, en le lui désignant comme un personnage dangereux, cet avis, plus ou moins authentique, est religieusement observé. J'ai voulu faire passer un message à Mtésa par un officier qui va lui rendre ses hommages, mais bien qu'il s'en soit formellement chargé, Kasoro trouve fort plaisant que je compte sur une pareille assurance. « Tellement important que puisse être l'objet d'une communication quelconque, personne n*oserait enfreindre la règle qui interdit d'adresser la parole au roi, si ce n'est pour répondre à une question. ** Les indigènes m'ont apporté l'antilope que j'avais blessée et vainement poursuivie dans la soirée du 22.
Mais jamais ils n'ont voulu la laisser entrer chez moi sans qu'au préalable on l'eût écorchée. Ceci en vertu d'une croyance superstitieuse, et parce qu'ils s*imaginent que les habitants de l'établissement ne pourraient jamais tuer d'autres animaux de la même espèce, si cette précaution était omise.
25 juillet. — ChiUes (Tlsamba. J'ai remonté la rive gauche du Nil, à une distance considérable de l'eau, jusqu'aux chutes d'Isamba, tout au travers de jungles luxuriantes et de jardins bananiers. Nango, que je connais de vieille date, et qui commande ce district, nous a régalés de bananes en compotes et de poisson sec, le tout arrosé de pombé. Les éléphants le menacent souvent de leurs visites, à ce qu'il nous dit, « mais il prend soin de les écarter au moyen de talismans, car s'ils venaient à goûter une seule banane, ils ne quitteraient le jardin qu'après l'avoir complètement ravagé. » Il nous a conduits ensuite aux chutes les plus voisines; elles sont très-belles, mais très- resserrées. L'eau du Nil court profonde entre ses rives couvertes d'épais gazons, d'acacias aux contours nuageux, et de convolvuli qui envoient de toutes parts leurs guirlandes nuancées de lilas. Partout où le sol s'est affaissé sous l'action des eaux, on entrevoit un terreau rouge qui rappelle celui du Devonshire; le courant, arrêté ici par une digue naturelle, forme une espèce d'étang sombre et sinistre où deux crocodiles, tout en se baignant, guettaient leur proie. L'ensemble du tableau était plus féerique, plus sauvage, plus saisissant, — je hasarde cette comparaison, parce qu'elle me vint alors à l'esprit, — que rien de ce que j*ai pu voir, à l'exception des décors de théâtre. En jetant un pont d'une rive à l'autre, et par un beau clair de lune, c'était bien là le site le mieux adapté à une scène de brigands assemblés pour quelque hideuse entreprise. Les Vouangouana eux-mêmes semblaient sous le charme; pas un ne fit mine de s'éloigner jusqu'au moment où la faim nous avertit que la nuit allait venir et quMl était temps de chercher un abri.
26 juillet. — Kirindi. Nous repartons après avoir appris que, par suite du meurtre commis à Kari, on a mis la main sur trois Vouakoungou de cette localité. Notre guide prétend que la journée est trop avancée pour traverser les jungles qui nous séparent encore, soit de la source du Nil, soit du palais de Mtésa; puis quand il nous a décidés à faire halte jusqu'au lendemain,
il nous quitte sous prétexte de quelque affaire et disparaît sans retour. Une petite mouche noire à larges épaules et à tête arrondie est, pour les gens de ce pays qu'elle harcèle de piqûres incessantes, un véritable fléau.
27 juillet. — Un domaine de mainmorte. Le district que j'appelle ainsi, et où nous sommes parvenus après une marche pénible, se trouve dédié, je ne sais comment, à Loubari (l'Être Tout-Puissant); là, bien que le roi conserve une certaine autorité sur quelques-uns de ses habitants, il en est d'autres que leur caractère semble mettre au-dessus de l'autorité purement civile, et je ne pense pas que la terre elle-même soit à la disposition du monarque. De cinq en cinq miles on y trouve de petits villages entre lesquels n'existe aucune route, et on comprendra aisément que, n'ayant personne pour nous guider, nous devions nous égarer presque à chaque pas. Nous commençons à nous douter que Budja, quand il niait qu'il existât au bord du Nil un grand chemin latéral, avait surtout en vue de ne pas se compromettre avec le pouvoir ecclésiastique en faisant passer, sur des terres appartenant au clergé, une caravane comme la nôtre, composée de gens assez peu scrupuleux. Le fait est que si je n'avais pas maintenu jusqu'à un certain point l'autorité de la discipline, il nous eût été assez difficile de résider ici ; mais, voyant que je me portais garant de toute espèce de larcins commis à leur préjudice, les naturels se chargèrent de nous loger et de nous alimenter, ce qu'ils firent en somme de la manière la plus obligeante.
Un pauvre diable à moitié fou, — il l'est, me dit-on, par suite des traitements rigoureux que le roi lui a fait subir, — vient , dès notre arrivée , déposer à mes pieds toute sorte de présents dérisoires. Ses chants, ses danses insensées , ses alternatives d'orgueil pu de timidité, ses plaintes sur l'existence misérable qu'il mène dans une habitation: écartée, en compagnie des éléphants et des lions, faisaient de lui un véritable type de ce que nous appelons en Angleterre « l'idiot de la paroisse. >
28 juillet. — Chutes Ripon. — Enfin, après bien des peines, — et en traversant un pays complètement ravagé par les éléphants qui, après avoir mangé tout ce qui était mangeable, n'ont laissé debout ni une cabane, ni un bananier, — nous sonunes arrivés au but final du voyage, sous la même latitude que le palais du roi
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Mtésa, et justement à quarante miles de cette royale demeure, dans la direction de Test.
Nous étions bien payés de nos peines, car « les Pierres, » — c'est le nom que les Vouaganda donnent aux Chutes, — nous offraient le spectacle le plus digne d'intérêt que j*aie rencontré dans le cours de nos voyages en Afrique. Bien que la marche eût été longue et fatigante, chacun a pris sa course pour en jouir plus vite. Le paysage, si beau qu'il fût, n'était pas exactement tel que je l'avais imaginé, car la grande nappe du lac nous était dérobée par une pointe, un promontoire des hauteurs adjacentes ; et les Chutes, qui ont environ douze pieds de profondeur sur quatre à cinq cents de large, sont coupées çà et là par des rochers. Néanmoins le tumulte des eaux, — le bond fréquent des poissons voyageurs, — les pécheurs de l'Ousoga et de l'Ouganda, venus en bateau et postés la ligne en main sur toutes les saillies de la roche, — les hippopotames et les crocodiles promenant sur Tonde leur oisiveté endormie, — au-dessus des Chutes le passage d'une rive à l'autre, les troupeaux qu'on menait boire aux bords du lac, — tous ces détails, ajoutant leur charme vivant à celui d'une riante nature, composaient un ensemble aussi attrayant que possible.
L'expédition avait désormais atteint son but. Je voyais l'antique Nil sortir du Victoria-N'yanza. Je m'assurais que, selon toutes mes prévisions, ce grand lac donne naissance à la rivière sacrée sur laquelle a flotté Moïse enfant. Je regrettais, il est vrai, que mille et mille retards inévitables m'eussent empêché d'aller examiner, à l'angle nord-est du N'yanza, ce détroit mentionné si fréquemment, qui l'unit à un autre lac où les gens de l'Ouganda vont chercher leur sel, et d'où s'écoule vers le nord un second fleuve entourant l'Ousoga d'une véritable ceinture d'eau. Mais je n'en étais pas moins reconnaissant envers la Providence pour ce qu'elle m'avait permis d'accomplir, car enfin j'avais vu par moi-même une bonne moitié du lac, et sur le reste, je m'étais procuré des renseignements qui me permettaient d'éclaircir les points essentiels à la science géographique.
Résumons maintenant les notions acquises, et voyons au juste ce qu'elles valent.
n résultait pour moi, d'informations soigneusement contrôlées, que sur la rive orientale du lac, il y a autant d'eau, — peut-
être même davantage, — que sur le bord opposé. Son extrémité la plus reculée forme, après tout, le vrai point de départ du Nil, se rapprochant fort du troisième degré de latitude sud , ce qui donne au fleuve, mesuré en ligne droite, l'étonnante longueur de trente-quatre degrés, soit plus de 2380 miles, soit une étendue supérieure à la onzième partie de la circonférence du globe. Si maintenant, de cette extrémité sud, nous longeons la rive occidentale jusqu'au point où émerge du lac la grande branche du Nil, nous ne trouvons qu'un tributaire de quelque importance, et c'est la rivière Kitangoulé; de- cette même pointe méridionale, si nous suivons la côte opposée jusqu'au détroit qui joint les deux lacs, il n'y a, paraît-il, aucune rivière dont on puisse tenir compte. Les Arabes voyageurs déclarent en effet, à l'unanimité, que depuis le revers occidental du Kilimandjaro neigeux jusqu'aux points où le lac est traversé par le premier et aussi par le second degré de latitude sud, il existe des lacs salés, des plaines salées, et des hauteurs pareilles à celles de l'Ounyamouézi ; mais ils disent aussi que cette contrée n'est traversée par aucun grafnd cours fluvial, et que, durant leurs voyages de commerce, ils en sont réduits à faire de longues marches pour trouver ça et là quelque misérable petit ruisseau. De plus, ceux d'entre eux qui, durant le dernier interrègne, ont pénétré dans l'Ousoga par le détroit en question, affirment n'avoir pas traversé de fleuve.
Reste à vider la question de ce « lac salé » que je crois fermement être un lac d'eau douce, — attendu, je l'ai déjà dit, que les naturels désignent comme lacs salés tous ceux où ils trouvent soit des couches salines, soit des îlots plus ou moins salpêtres. Le docteur Krapf, parvenu en vue de la montagne Kénia, recueillit de la bouche des indigènes < qu'il existait au nord de cette montagne un grand lac salé ; » ils lui dirent aussi « qu'une rivière coulait entre la Kénia et le Nil. » S'il n'a pas été trompé sur ce dernier point, il doit indubitablement exister quelque rapport entre la « rivière » dont il parle et le « lac salé » dont on m'entretenait ; on en trouverait de même, selon toute probabilité, entre le lac salé qu'on me signalait et celui qu'on lui a dît porter le nom de Baringo*. Du reste, à quelque point de vue
' 1. On peut se demander si ce nom ne serait pas la corruption de Bahr (mer) dingo, — Not. du cap. Speke,
PENTES SEPTENTRIOxNALES DE L'AFRIQUE. 443
qu'on l'envisage, cette question, qui demeure indécise, n'intéresse et ne contredit en rien ce fait, l)ien établi, que le point de départ du Nil est sous le troisième degré de latitude sud, au même endroit où, dans le cours de Tannée 1858, je signalais l'extrémité méridionale du Victoria-N'yanza.
J'ai donné aux Chutes en question le nom de Ripon, emprunté au noble président qui, pendant les préparatifs de mon expédition, dirigeait les travaux de la RoycU geographical Society. Le bras d'eau, ou crique, d'où sort le Nil, a reçu celui de canal Napoléon, en témoignage de respect et de reconnaissance pour la Société Géographique française, qui m'avait décerné sa médaille d'or pour la découverte du N'yanza- Victoria, au moment même où je quittais TAngleterre. Un phénomène, tout d'abord, me laissait quelque perplexité ; — le volume de la Kitangoulé me semblait aussi considérable que celui du Nil ; en revanche, l'une coule trèS'lentement, l'autre avec une grande vitesse, et je ne pouvais dès lors établir un jugement bien précis sur leur importance relative.
29 juillet. Séjour aux Chutes,— Mécontent de ma première esquisse que j'ai faite hier en arrivant, je n'ai pu m'empècher de la recommencer aujourd'hui ; ensuite, comme l'état de l'atmosphère chargée de nuages ne se prêtait pas aux travaux nécessaires pour déterminer la latitude,— et comme l'officier du district me vantait la vue qu'on a sur le lac, dti haut de cette colline qui nous le dérobe, — je parlai de nous y rendre ; mais Kasoro, bien que je l'eusse gratifié de quelques peaux d'antilope nsounnou et de pintades pour son dîner, s'opposa formellement à ce projet, sous prétexte qu'on ne pourrait jamais rassasier ma curiosité. « Les ordres royaux portaient simplement qu'on me ferait voir les Pierres; s'ils me conduisaient sur une hauteur, je voudrais en visiter une seconde, puis une troisième et ainsi de suite. » Cette remarque me fit rire, attendu que telle est, en effet, ma nature depuis que je suis au monde. Au fond, je n'en étais pas moins contrarié ; il m'eût été doux de mystifier mon jeune tyran, et je demandai des barques, comme si je voulais chasser l'hippopotame, espérant in petto que la nécessité de descendre à terre pour y prendre notre repas, me fournirait l'occasion de gravir la hauteur prohibée ; mais les bateaux n'étaient pas mentionnés dans la consigne, et Kasoro resta sourd à ma requête.
« Alors, repris-je, allez me chercher des poissons ! je veux en dessiner quelques-uns.... — Non, les ordres n'en parlent pas. — Retournez donc au palais, et je partirai demain pour Ourondogani, dès que j'aurai relevé ma latitude.» Pas le moins du monde; l'entêté personnage ne voulait s'en aller qu'après m'avoir mis en route. Et comme je ne trouvais personne qui voulût exécuter mes ordres sans le consentement préalable de Kasoro, il ne me resta d'autre passe-temps que de tirer à la cible sur le bac amarré du côté de l'Ousoga. Mes gens m'avaient défié de l'atteindre à une si longue distance (environ cinq cents mètres). Je le traversai néanmoins d'une balle, que les Vouasoga me rapportèrent ensuite proprement enveloppée dans un morceau de mbougou. Le reste de la journée s'est passé à contempler les Chutes.
ZO juillet. — Il me semble qu'avec une femme et des enfants, un yacht et un jardin, une ligne et un fusil, je vivrais ici fort heureux, tant le site me parait charmant. C'est l'idéal du séjour qu'on peut souhaiter à des missionnaires. Ils n'auraient pas à craindre la famine, le pays est si fertile! Et s'ils apportaient quelques notions agricoles, on leur enverrait bientôt des centaines d'élèves. Inutile d'insister là-dessus.
Outre la pèche à la ligne, je voyais un certain nombre d'individus, armés de lourdes et longues baguettes à l'extrémité desquelles deux pointes de fer sont fixées et forment fourchette, se diriger vers un rocher au-dessous duquel le poisson fatigué semble volontiers chercher refuge. Ils lancent ces espèces de fourches, dont ils ont soin de retenir le manche, et font ensuite descendre des plongeurs pour dégager la proie et ramener le pesant engin.
31 juillet. — Il a fallu revenir sur mes pas, Kasoro et la pluie persistant à me faire obstacle. J'ai sacrifié à la nécessité de gagner du temps le désir de relever une latitude. Bombay est allé de ma part, avec Kasoro, demander au palais le sakibobo luimême, ainsi qu'un ordre du roi qui nous alloue cinq barques, cinq vaches et cinq chèvres, plus la permission d'aller où je voudrai, de faire ce qui me plaira, et de requérir le poisson nécessaire à notre subsistance. Là-dessus, et après le départ de mes envoyés, j'ai rebroussé chemin jusque dans le domaine d'Église que je venais de traverser.
1" août. — Après une heure de marche, et libre de voyager tout à Taise, je me suis laissé aller à la tentation de poursuivre un beau pongo mâle (les gens de l'Ouganda l'appellent ngubbi)^ qui devait servir à notre déjeuner dans un des villages voisins. Cet animal abattu, et comme nous entrions dans la bourgade en question, le bruit nous arrive que les nsamma (superbe espèce d'antilope) fourmillent dans les hautes herbes dont elle est en-
Antilope n'samma, des bordB da N*yanzH (Ouganda).
tourée, et qu'un éléphant rapace vient chaque nuit rendre visite aux bananiers. Il n'en fallait pas tant pour nous décider à faire halte. Dans la soirée, je tuai un nsamma femelle, — animal trèssemblable au kobits ellipsiprymnu^, mais sans la demi-lune marquée au-dessus du croupion, — et pendant la nuit, vers une heure du matin, je sortis pour tirer l'éléphant, dont nous entendions distinctement le tumultueux repas ; mais il pleuvait à
verse, et les ténèbres étaient si épaisses qu'il fallut lui donner répit jusqu'au lendemain.
2 août. — Lancé sur les traces de Téléphant, je n'ai pu résister à la tentation d'expédier une balle à cet tain pongo que le hasasd me fit rencontrer ; mais, après l'avoir suivi pendant des heures entières, nous le perdîmes dans ces hautes herbes qui n'en finissent pas. Un serpent énorme, pourvu de crochets fort menaçants, a été tué par mes hommes. Le soir j'ai blessé un nsamma mâle, qui nous a fait courir jusqu'à la nuit,et dont nous aurons meilleur marché demain matin, quand ses membres se seront un peu roidis. Au retour, nous avons entendu notre voleur d'éléphant qui rongeait des rameaux de plantain dans le voisinage du chemin que nous suivions ; mais comme, attendu l'heure avancée, personne ne voulait me suivre à l'attaque du monstre, j'ai dû me résigner à lui laisser continuer ses ravages.
3 août. — Le nsamma blessé a été retrouvé, non sans peine, couché dans une flaque d'eau. Mes gens ont voulu le percer de leurs lances, mais il les tenait en respect et il a fallu encore une balle pour l'achever. Ayant ainsi obtenu tout ce que je désirais, c'est-à-dire un bel échantillon, nous sommes partis pour Kirindi aussitôt après le déjeuner. La nouvelle de nos exploits y était parvenue, et les habitants, affamés de gibier, nous ont demandé d'y passer un jour.
4 août, — Nous fiant assez peu à ce que nous disaient les gens du pays, nous nous apprêtions à repartir, quand on est venu nous prévenir que plusieurs antilopes mâles, de la plus belle espèce, attendaient à peu de distance l'honneur de nos coups. Nous nous sommes laissés aller à croire nos hôtes et ils nous ont mis aux prises avec un troupeau de femelles dont j'ai tué l'une, à la requête des curieux qui m'avaient accompagné en très-grand nombre. La moitié du village était là, y compris les fenmies.
5 août. Ourondogani. — Installés dans cetle agréable résidence, où les femmes de Mlondo ne nous laissaient manquer ni de pombé, ni de bananes, ni de patates, — sans compter le poisson que nous prenions de temps en temps et la venaison que mon fusil nous procurait, — nous y avons mené jusqu'au 10 une existence fort agréable. Ce jour-là, le retour de Bombay etdeKasoro nous oblige à nous remettre à l'œuvre. Ces honorables
messagers ont traversé, pour se rendre au palais, jusqu'à douze cours d'eau, tous fort importants (entre autres, la Louajerri) qui prennent tous leur source dans le Lac. Dès le lendemain du jour où ils m'avaient quitté à Rira, ils obtinrent une audience royale, Mtésa s'étant imaginé que Bombay venait lui annoncer ma mort, résultat de quelque attaque inopinée. Sa surprise fut grande quand on lui apprit que rien de semblable n'était arrivé, mais que les officiers d'Ourondogani s'étaient montrés intraitables, ne voulant se soumettre qu'à l'autorité directe du sakibobo.
Irrité de leur désobéissance, le roi fit arrêter, séance tenante, ce grand officier, qui se trouvait présent : « Qui donc est le roi, s'écriait-il avec chaleur, si les ordres de cet homme-ci sont préférés aux miens? » Puis, se tournant vers le sakibobo lui-même, il lui demanda c de quel prix il entendait payer son pardon? » Celui-ci, comprenant que sa vie ne tenait qu'à un fil, répondit sans hésiter qu'il fixait sa rançon à quatre-vingts vaches, quatrevingts chèvres, quatre-vingts esclaves, quatre-vingts robougou, quatre-vingts charges de beurre, autant de café, autant de tabac, autant de tous les produits de l'Ouganda. Sa liberté lui fut alors rendue.
Bombay présentant ma requête dans les termes qu'on a vus plus haut : t Soyez tranquille, répondit le roi, de tout ce que me demande le Bana, rien ne lui sera refusé; mais il n'est pas nécessaire que je lui envoie le sakibobo. Mes pages suffisent pour porter mes ordres aux princes aussi bien qu'aux sujets. Kasoro, muni d'instructions complètes, vous escortera comme devant ; Budja et lui, de plus, accompagneront le Bana jusqu'au Gani. »
Néanmoins, il se passa quatre jours encore, avant que mes envoyés eussent la permission de partir avec le bétail que le roi leur avait donné à mon intention, et avec un officier adjoint à notre expédition. Ce dernier avait ordre de trouver des barques pour nous mettre en route et de venir ensuite rendre compte de sa mission par-devant le monarque. Lors de la dernière audience qui leur fut accordée, le roi se trouvait avoir sous les yeux, accroupies dans un coin de la cour où elle se tenait, quatre femmes qu'il venait de faire arrêter et de condamner à mort. Il proposa de me les envoyer, et comme Bombay hésitait, » n'ayant pas, disait-il, la permission d'emmener des femmes, » Mtésa, sans plus d'examen, lui fit cadeau de Tune
d'elles, et lui proposa, pour l'amuser, « de faire couper en morceaux, sous ses yeux, les trois qui restaient. » Bombay, — à le prendre au mot, — se serait admirablement tiré de ce pas difficile en répondant que « le Bana n'aimait pas à être témoin de pareilles cruautés, et qu'un serviteur fidèle ne doit pas rechercher des spectacles antipathiques à son maître. >
Yiaroungi, qui m'envoie du tabac et force bonnes paroles, me fait dire qu'il vient d'obtenir, pour lui et les Vouazinza, l'autorisation de rentrer chez eux. Parmi les hôtes du roi, K'yengo est le seul retenu en otage, d'ici au retour des Vouakoungou chargés par Mtésa d'aller lui chercher de la poudre. Mon petit . Lugoï, enfin, a été réexpédié chez ses parents. — Tel est, en substance, le rapport de Bombay.
11 août. — L'oificier chargé de nous procurer des barques s'étant permis de soutenir efirontément qu'il n'en existait aucune, a été châtie par Kasoro qui l'a fait mettre aux ceps. D'autres messagers ont été expédiés à Kirindi, d'où ils ramèneront des matelots, et au bas du fleuve, où ils trouveront certainement des embarcations. Quand les pécheurs ont appris qu'un ordre royal leur enjoignait de me fournir du poisson, ils ont disparu comme par enchantement, et Kasoro fait si grand'peur à tout le pays qu'on ne brasse plus de pombé autour de nous.
12 août. — Nous avons mis à mort deux vaches et préparé leur viande pour le voyage, — les trois autres et une de nos chèvres s'étant perdues dans la Louajerri ; puis nous avons distribué aux femmes de l'endroit, pour payer leur hospitalité, quelques poignées de verroteries. Elles sont presque toutes Vouanyoro et ont été capturées par Mtésa, qui les a plus tard assignées à Mlondo. On leur a dès leur jeune âge, disent-elles, arraché une partie de leurs dents (tantôt quatre, tantôt six des incisives inférieures), « parce qu'aucun Myoro ne laisse boire dans sa coupe à moins que cette opération n'ait été pratiquée. > Le même usage existe dans l'Ousoga
Sur le Nil. — Nous voilà pirates. — Couardise à front levé. — L'ennemi se montre. — Combat navaL — Bombay compromis. — Marche rétrograde. — Je cours après Grant. — Nos chances s'améliorent. — La frontière franchie. — Un message royal. — Échange d'ambassadeurs. — Accueil équivoque. — Mtésa nous rappelle en vain. — Difficultés avec Kamrasi. — Chasse aux éléphants. — Un possédé. — Prétentions contradictoires. — Le rêve de Frij et le rêve de Grant. — Anxiétés du Roi des rois.
13 août. N*yassi. — - Cinq barques, chacune de cinq planches reliées ensemble et calfeutrées par des lambeaux de mbougou, constituaient la flottille sur laquelle je suis monté — avec douze Vouangouana, Kasoro, ses pages, et uti équipage peu nombreux — pour me.rendre dans rOunyoro, chez le grand roi Kamrasi. Quelques chèvres, des chiens, le bagage, sans parler du grain et de la viande séchée, forment le complément de la cargaison. Quant à la durée du voyage, personne ne saurait la prévoir. Nous avançons à Faide de rames, mais nos paresseux matelots, quand la fantaisie ne leur prend pas de se devancer l'un l'autre, profitent du courant qui nous emporte, pour se laisser aller à la dérive. — Le fleuve, bien différent de ce qu'il était au-deâsus des chutes Ripon , participe à la fois de la rivière et du lac. Sa portion centrale est dégagée de tout obstacle, mais le long des rives est frangé de grands roseaux, derrière la cime desquels on voit s'abaisser, en pente douce, les berges revêtues de gazons verdoyants. Spectacle charmant et digne d'intérêt, dont ' V 29
le souvenir nous serait resté fort doux si, moins d'une heure après notre départ, Kasoro n'avait déshonoré VUnionrJack par de véritables actes de piraterie.
Un convoi de Vouanyoro, sur une douzaine de canots creusés dans le tronc d'un arbre, avaient remonté le fleuve pour trafiquer avec les Vouasoga. Leurs embarcations étaient chaînées de mbougou, de poisson séché, de bananes cuites et crues, de pombé, etc., et, descendus à terre, ils prenaient un dernier repas avant de s'en retourner. Kasoro, voyant ceci et cédant tout à coup à un caprice puéril, — sans réfléchir que ces gens et nous étions frétés à la même destination, — enjoignit à nos rameurs de naviguer droit sur eux, sauta lui-même à terre, et mit en fuite les Vouanyoro avant que j'eusse eu le temps de me reconnaître. Puis il livra au pillage la propriété de ces mêmes hommes que nous avions tout intérêt à nous rendre propices, puisque, avant peu, ils allaient devenir nos hôtes.
Nous étions encore sur le territoire de Mtésa, et je trouvais assez surprenant que les Vouanyoro s'y fussent hasardés; néanmoins, dès que je sus à quoi m'en tenir, je fis restituer par nos bateliers tout ce qu'ils avaient pris; je rappelai les Vouanyoro pour les commettre à la garde de ce qui leur appartenait, et j'exigeai de Kasoro la promesse formelle qu'il ne se livrerait plus à de pareilles fantaisies, sans quoi le voyage en commun deviendrait impossible.
Rembarques un peu plus tard, nous nous arrêtâmes à quelque distance pour passer la nuit sur la rive appartenant à l'Ouganda, ce qui permit aux Vouanyoro par nous insultés de prendre les devants, malgré notre supériorité de marche. J'en étais fort contrarié, mais aucun raisonnement ne put décider Kasoro à supprimer celte halte inutile Nous étions au dernier village de la frontière Ouganda, et, avant de pousser plus loin, il fallait obtenir de N'yamyonjo, le préposé de Kamrasi, la permission de pénétrer dans l'Ounyoro. Les Vouangouana réclamaient des cartouches sur le ton le plus impérieux; je refusais de même, craignant qu'après avoir engagé une rixe, ils ne prissent lâchement la fuite, et leur rappelant avec quelle couardise ils avaient abandonné Grant, dans Taffaire de Msalala. « S'il fallait en venir aux mains, leur disais-je, ils n'avaient qu'à se grouper autour de moi, et je leur distribuerais des munitions toujours prêtes. » Ce
propos les fit rire, et ils me demandèrent, avec une sublime effronterie, « si je les croyais disposés à rester auprès de moi, •la bataille une fois commencée?» Or, c'était là justement faire allusion à ce que je redoutais le plus, leur désertion au moment du danger.
14 août. — Je tins conseil sur ce qu'il y avait 4e mieux à faire. Les Vouaganda réclamaient une halte qui me permît de tâter le terrain et qui d'ailleurs, selon eux, était conforme aux lois de Tétiquette. « N'yamyonjo, disaient-ils, cherche à vous effrayer; N'yamyonjo dispose d'une centaine de barques; si nous essayons de forcer le passage, il nous sera refusé très-certainement, à moins qu'on ne soit tombé d'accord en s'expliquant avec lui. Pareille mésaventure est fréquemment arrivée à nos compatriotes. »
J'alléguais, de mon côté, que Grant, depuis longtemps arrivé chez Ramrasi, avait dû mettre ordre à tous ces obstacles. Du reste, s'ils tenaient à négocier et s'ils voulaient fournir les hommes d'escorte , Bombay pouvait immédiatement nous devancer par voie de terre, et nous le suivrions en bateau, de manière à lui laisser le temps d'annoncer notre arrivée. Après de vifs débats, cette détermination étant adoptée, Bombay partit à dix heures du matin, et nous ne nous mîmes en route qu'à cinq heures du soir, ce qui restait de jour suffisant amplement à une si courte traversée. La frontière des deux pays fut bientôt franchie, et dès ce moment les deux rives du fleuve, celle de TOusoga comme celle de l'Ounyoro, appartenaient à Kamrasi.
Je me flattais d'achever cette partie du voyage sans mettre pied à terre, et de n'avoir plus qu'à me laisser emporter au courantdu Nil, puisque Kamrasi m'avait fait promettre, par Kidgwiga, de me fournir des barques pour la traversée au Gani où, selon les bruits répandus, les vaisseaux de Petherick stationnaient pour m'attendre ; mais il en fut de cet espoir comme de beaucoup d'autres, sur cette terre africaine, fertile en déceptions de tout genre. Au bout de peu d'instants, un canot de grande dimension, garni d'hommes bien vêtus et bien armés, fut signalé comme venant droit à nous. Nous avançâmes, et il prit chasse comme si notre attitude l'eflfrayait. Nos équipages forcèrent de rames, et le sien d'en faire autant, les tambours de part et d'autre marquant la mesure, ce qui donnait à cette poursuite
un caractère tout à fait belliqueux. Les Vouanyoro, cependant, supérieurs en nombre, gardèrent Tavance qu'ils avaient sur nous. Le soleil se couchait au moment où nous allions arriver à la résidence de N'yamyonjo. Sur un rocher, près du fleuve, un certain nombre d'hommes armés bondissaient, babillaient, brandissaient leurs lances, tout à fait à la manière des Youaganda. Je les pris d'abord pour tels, et supposai qu'ils nous faisaient bon accueil; mais il me suf6t de jeter un regard sur le visage effaré de Kasoro pour m'assurer que tout au contraire ce langage animé, ces gestes violents étaient des menaces directes, un défi formel de descendre à terre.
A mesure que nous avancions, la berge, s'élevant toujoijrs, se couronnait de huttes et de plantations devant lesquelles se tenaient groupés ou alignés des hommes en costume de guerre. A un moment donné, le canot que nous avions jusque-là poursuivi nous présenta le flanc, et se joignit aux démonstrations menaçantes des gens qui garnissaient le rivage. Je ne pouvais m'imaginer qu'il y eût là rien de sérieux, — je croyais à une simple méprise, — et, debout dans la barque, le chapeau à la main, je manifestais soit par mes paroles, soit par mon attitude, mes intentions pacifiques, sans toutefois produire le moindre eflfet. t On avait entendu, me criait-on, le bruit d'un tambour, et nécessairement la guerre devait s'ensuivre; » des deux côtés du fleuve, les tambours de Kamrasi donnaient à la population tout entière le signal de courir aux armes. Les choses prenaient un aspect sérieux. Pour surcroît de complications, un second canot, rempli de gens armés, sortit des roseaux que nous avions laissés derrière nous, comme si on prétendait nous couper la retraite, et celui qui nous devançait venant à notre rencontre, nous nous trouvions à peu près bloqués. Nous retirer de conserve semblait être notre unique chance de salut, mais il commençait à' faire nuit, et l'équipage de mes barques était insuffisant. Je donnai l'ordre de naviguer au plus près les uns des autres, et de battre ainsi en retraite, offrant des munitions de guerre en guise de stimulant. Tous me suivirent, en effet, sauf une des barques dont l'effroi semblait paralyser la manœuvre, et qui virait sur ellemême à la manière des canards blessés.
Les Vouanyoro , quand ils nous virent chercher notre salut dans la fuite, se mirent à crier d'un groupe à l'autre : — « Vous
voyez.... ce sont des femmes.... Ils se sauvent, tâchons de les rattraper!.- • De mon côté, je ne cessais d'encourager mes hommes : — « Ne nous quittons pas, leur commandais-je incessamment.... Venez chercher de la poudre!... » Et je chargeais mon fusil à petit plomb, ce qui égaya Kasoro lui-même : — « Est-ce aux Vouanyoro, demandait-il, que vous destinez cette grenaille?... — Comme à des pintades, » répliquai-je, et il éclata de plus belle. Malheureusement, je m'aperçus que ma flotte ne naviguerait pas longtemps de conserve. Un des bateaux, que j'avais pourvu de munitions, faisait force de rames pour se mettre hors de portée, sans s'inquiéter autrement de rester auprès de moi; un autre préférait l'abri des roseaux et leur ombre protectrice à la pleine eau du milieu, que je regardais, quant à moi, comme plus favorable au jeu de nos mousquets. L'obscurité toujours croissante ajoutait maintenant aux embarras de notre situation, et les Vouanyoro, que nous entendions sans les voir, gagnaient sur nous de quart d'heure en quart d'heure. Celle des barques qui cherchait, comme je l'ai dit, à. se dérober le long des roseaux, fut l'objet de la première attaque ; on lui lança des javelines qui, par bonheur, au lieu de frapper nos hommes, allèrent tomber dans l'eau. J'entendis ensuite le bruit des grappins à l'aide desquels nos ennemis voulaient se saisir de leur proie : — « Au secours, Bana, au* secours ! criaient mes gens ; c'est à notre vie qu'on en veut I... » — « En avant, en avant!... nous aurons bon marché de ces gens-là!... » Mais l'équipage que j'encourageais ainsi demeurait immobile et comme fasciné par la terreur. On aurait pu nous sabrer en détail, l'un après l'autre, sans rien changer aux dispositions de ces misérables Vouaganda, qui se bornaient à gémir et à répéter lâchement : — « N'yawo, N'yawol (Mère! mère!) venez à notre aide! » Trois coups de fusil, partis de la barque harponnée, terminèrent alors le combat. Les Vouanyoro se trouvèrent pris à leur propre piège. Deux de leurs hommes lombèrient, l'un tué, l'autre blessé. On les entendit alors se dire que, « puisqu'ils n'avaient pas affaire à des Vouaganda, il valait beaucoup mieux ne pas insister, » et ils se retirèrent, en effet, nous laissant Hbres de remonter le fleuve sans nous avoir porté le plus léger dommage.
Mais où donc était Bombay, pendant tout ce temps? Il ne nous rejoignit que beaucoup plus tard, et nous raconta, fort agité, ce
qui lui était advenu. En entrant avant midi dans le village de N*yamyonjo, il avait demandé cet officier, qui se trouvait absent pour affaires, et dont on l'avait prié d'attendre le retour. Les villageois, cependant, réunis autour de la hutte où on l'avait provisoirement installé, le questionnaient au sujet du vol commis la veille, et dont les victimes avaient déjà porté plainte. Bombay leur répondit « que le Bana y était complètement étranger, et qu'après s'y être opposé de tout son pouvoir, il avait obtenu des bateliers la restitution de tous les objets dérobés. »
Moyennant ces explications, les paysans s'étaient éloignés pour ne reparaître qu'à la tombée du jour. Ils demandèrent alors à Bombay, avec une effronterie sans pareille, « pourquoi il s'obstinait à demeurer chez eux sans y avoir été invité? » ajoutant qu'ils mettraient le feu à la hutte, s'il s'entêtait à vouloir y passer la nuit. Bombay, décidé à ne pas bouger, déclara qu'il avait mission de parler à N'yamyonjo , et ne s'éloignerait certainement pas avant de l'avoir vu : — « Soit, lui fut-il répondu, vous êtes maintenant averti ; le reste vous regarde. » Et Bombay, ainsi que les Vouaganda de son escorte, furent derechef laissés à eux-mêmes. Bientôt les tambours battirent; on vit se hâter dans toutes les directions des hommes armés de lances et de boucliers, et enfin les détonations de nos armes à feu leur ayant fait deviner ce qui se passait, Bombay et ses Youagànda, sortis de la hutte, s'élancèrent à travers jungles sans oser se confier aux chemins battus : aussi m'arrivaient-ils épuisés de fatigue, les pieds en sang, le corps labouré d'épines.
15 août. Retour à Kiwoukéri, — Le lendemain les Vouaganda vinrent en foule, armés comme pour une campagne ^.brandissant leurs lances, nous complimenter de notre victoire : — c Car enfin, disaient-ils, nous avons tué des Vouanyoro, sans avoir subi la moindre perte. » Ceci ne faisait pas mon compte, du moment où la route du Nil me restait fermée : — t Croyez-vous, répondais-je, qu'il me convienne de montrer le dos à l'ennemi?... Non, certes, et il faut passer outre, car tout ceci est le résultat de quelque erreur. Grant se trouve en ce moment auprès de Kamrasi, et N'yamyonjo n'a pas le droit de nous faire obstadf ^ Si vous ne voulez pas renouveler la tentative d'hier, rendonsnous par terre chez ce dernier, et nos barques viendront plus tard nous y rejoindre. » Mais pas une âme ne voulut bouger.
On représentait N'yamyonjo comme un chef indépendant, dont l'obéissance à Kamrasi n'avait rien de régulier et de bien assis. — « Il ne lui convenait pas de livrer à des yeux étrangers le secret des abris qu'il s'était ménagés le long du N'yanza, et puisqu'il ne voulait pas nous laisser descendre ce fleuve, les ordres de Kamrasi seraient certainement méconnus. D'ailleurs, nous lui avions tué du monde, et nous remettre en ses mains serait courir à une mort certaine. » Argumenter était inutile; la reprise de la navigation offrait d'inévitables lenteurs, et il était peut-être encore moins pratique de chercher à s'entendre par ambassade ; aussi finis-je par céder, et tournant le dos au Nil, j'arrivai le lendemain (16) sur les bords de la Louajerri. Là, non sans me causer un extrême étonnement, on vint me dire que Grant campait à peu de distance, revenant de chez Kamrasi. Je ne pouvais pas, disons mieux, je ne voulais pas croire à une pareille nouvelle, malheureusement trop d'accord avec l'échec que j'avais subi. Elle m'était cependant donnée, de la manière la plus précise, par des gens qui me pressaient de retourner chez le roi Mtésa. La proposition me parut absurde et fut immédiatement rejetée. Je voulais une réponse de Kamrasi au message de notre reine touchant le commerce à ouvrir avec l'Angleterre ; je voulais aussi savoir pourquoi il méprisait les Anglais sans avoir jamais communiqué avec eux. Nous passâmes la nuit près de Kari, où nous vîmes reparaître, pour la troisième fois , le page-messager de Mtésa, qui venait s'enquérir de notre situation et me remettre en mémoire les cadeaux promis à ce prince.
17 et 18 août. — Deux jours entiers passés à chercher, sans l'assistance d'aucun guide, les traces du chemin que Grant avait dû suivre en nous quittant. Nous rencontrons fréquemment des jardins de bananiers, et là population se montre hospitalière, tout en se plaignant des exactions que lui font subir les pages du roi. « Si on ne résiste pas ouvertement à leurs insolences, c'est, m'assure-t-on, par égard pour moi. » Je remarque qu'un système particulier de c boma, » ou palissades, protège ces villages contre les incursions des bétes fauves. Les buffles abondent, mais les paysans, qui les regardent comme des animaux sacrés, nous conseillent de ne pas leur donner la chasse. Il est évident, au reste, d'après l'aspect du pays, qu'il regorgerait de gibier si la nature
n'avait départi les instincts du chasseur à presque tous les naturels de rOuganda.
19 août. PTyakinyama, — Après maints et maints renseignements, plus ou moins contradictoires, qui nous sont parvenus sur le compte de Grant, nous avons entendu, dans la soirée d'hier, le roulement lointain de ses tambours; mais ce matin, quand nous pensions le rejoindre, il venait déjà de repartir. Les gens de N'yakinyama, où il nous avait devancé de quelques heures seulement, nous confirmaient son retour dans la capitale de l'Ouganda. Je ne savais, quant à moi, ni ce qui lui était arrivé, ni quelle interprétation donner à sa conduite. Insister sur la conclusion d'un traité, réclamer la réponse due à la reine, me semblait Tunique alternative qui nous restât; j'écrivis donc à Grant, pour obtenir sur ce point des renseignements positifs, et j'attendis ensuite sa réjponse, qu'il vint fort obligeamment me porter lui-même.
« Il venait, me dit-il, de quitter TOunyoro où on lui faisait attendre éternellement et inutilement des indications sur les moyens de poursuivre notre route. Il l'avait quitté, d'ailleqrs, en vertu des ordres exprès de Kamrasi, jugeant que Tobéissance était le meilleur moyen d'arriver au but que nous nous proposions. On élevait contre nous deux objections principales.: la première, tirée de ce qu'on nous disait anthropophages; l'autre, de ce qu'en abordant le pays par deux points différents,, au sortir d'une contrée habituellement hostile, nos intentions pouvaient sembler suspectes. Si nous étions arrivés en droite ligne de chez Roumanika, jamais on n'aurait songé à se méfier de nous. »
Ceci pris en considération, il devint évident à mes yeux que le souverain de l'Ounyoro, ce « Père de tous les rois, » était au fond un pauvre être inquiet et méticuleux, à demi effrayé par nos allures inusitées, mais tourmenté surtout par la crainte des Vouaganda, qui depuis nombre d'années mettaient à sac- ses domaines. Puisqu'il est clair que nous eussions été amicalement reçus, arrivant par la route du Kisouéré, il devient nécessaire de parlementer à nouveau, d'autant que nous voici réunis dans l'Ouganda, et que cette circonstance doit nous affranchir en partie des soupçons qui pesaient sur nous quand nous marchions par deux routes à la fois. Mais, parmi les personnes présentes, aucune n'était disposée à se charger d'une ambassade, attendu que
roÎBcier des frontières avait clairement averti les vouagéni (les hôtes étrangers) que « s'ils se présentaient de nouveau, il avait ordre exprès de les repousser par la force. » Moyennant cet avis préalable, leur présence devait être envisagée comme un casus belli. Pour aujourd'hui les choses en restent là.
20 août. Au camp de Grant. — N'yakinyama n'ayant plus de subsistances à nous fournir, et afin de tirer le meilleur parti possible d'une mauvaise situation, nous nous sommes rendus au camp de Grant, où nous avons tenu conseil avec Budja. Il persiste dans son idée de ne plus envoyer de messages au roi de rOunyorq. Les humiliations que nous avons subies ont révolté son orgueil, c Puisque je ne suis pas persuadé que Kamrasi veuille " absolument nous fermer ses domaines, il ne remise pas de passer ici trois ou quatre jours ainsi que je Tai proposé, pour attendre ce que peut nous envoyer un hasard favorable ; il se mettra dans Tintervalle en rapport avec son prince. » — Telle est la limite extrême de ses concessions. Reste à savoir ce qu'il faudra faire, si ce temps de répit s'écoule sans que Kamrasi nous donne signe de vie? Serait-il prudent de tenter la route du Kisouéré, maintenant que celle du Gani s'est fermée devant Baraka? Ne vaudrait-il pas mieux pour moi mettre absolument Kamrasi de côté, en offrant à Mtésa de traiter sur les bases suivantes : — En échange. de cinq cents charges de munitions, étoffes et verroteries que je m'engagerais à lui renvoyer de la côte, il me donnerait une escorte de miller Vouaganda pour traverser de vive force le pays des Masai, jusqu'à Zanzibar. — Kamrasi, sans doute, serait fort attrapé, mais la plaisanterie me coûterait cher.
Pendant que nous ruminions ces projets, voici venir tout à propos, et comme s'ils eussent été dans le secret de nos vœux, d'abord Kidgwiga, cet ancien ami, qui, dans le palais de Mtésa, m'avait garanti naguère les intentions favorables du roi de l'Ounyoro ; puis Vittagoura, commandant en chef de Kamrasi, tous deux chargés de nous dire que leur roi désire vivement notre visite ; quant aux Vouaganda, ils sont libres de nous accompagner ou de rester chez eux. — « Jusqu'à présent, continue la députation, Kamrasi s'était méfié des assurances de Budja et du but amical assigné par lui à votre voyage ; mais tous ses douteâ se sont dissipés quand il vous a vus quitter le pays à premièi*e
sommation. Les N'yanswengé^ sont encore au Gani ; nous n'avons jamais ouï dire qu'aucun Anglais, aucun étranger naviguant sur le Nil, ait manifesté le désir de pénétrer dans rOunyoro ; Taccès du pays ne lui aurait certainement pas été refusé. Quant à Baraka, il est parti pour le Karagoué, emportantune dent d'éléphant que Kamrasi envoie à Roumanika. »
21 août. — Nous devions nous mettre en route pour l'Ounyoro, mais Buc^a, blessé de l'alternative méprisante qu'on laisse aux Youaganda et mécontent de les voir traités comme « des chiens, > me consulte sur la ligne de conduite à tenir : il veut aussi, avant tout, prendre les ordres de son roi. Ce sont là des retards imprévus qui pourraient bien se transformer en obstacles insurmontables, si Mtésa persiste à vouloir que ses Vouakoungou nous escortent jusqu'au Gani. Je m'efforce, en conséquence, de calmer les scrupules de mon guide et de lui faire envisager sous un jour plus vrai la conduite de Kamrasi. Budja reconnaît en général la sagesse de nos paroles; mais sous prétexte d'une rixe, dans laquelle deux de nos gens ont été blessés par les paysans Vouaganda, il regarde comme indispensable de prolonger notre séjour ici, jusqu'après le châtiment dii crime.-» Les Youaganda, dit-il, ont fait usage de leurs armes et non de simples bâtons, ce qui îgoute singulièrement à la gravité de l'affaire; il faut absolument que les deux parties comparaissent devant le roi. » Je réponds à ceci que l'affaire me concerne seul, que je suis roi des Youangouana, et que je puis Des dispenser de se présenter au tribunal. Nous en arrivons à une transaction de par laquelle Bu()ja consent à franchir la frontière dès demain, pendant que quelquesuns de ses gens et quelques-uns des miens iront exposer à Mtésa la situation où nous sommes et les différentes questions qu'elle soulève. Je lui fais en même temps porter mes plaintes contre certains ofliciers de district qui nous ont frustrés de dix vaches, cinq chèvres, six charges de beurre et soixante mbougou. Ce n'est pas que nous tenions beaucoup à ces divers objets que le roi nous avait gracieusement octroyés, mais dans le cas où ses agents se targueraient d'avoir exécuté ses ordres, il est bon qu'il
l.Les N'yanswengé, —que je preDaisà cette époque pour Petherick et ses compagnons, — étaient en réalité les trafiquants expédiés par Debono. Quant à ceux de Petherick y on verra plus tard qu'ils n'osèrent pas se hasarder à remonter le Nil, vers le sud, au delà de Gondokoro.
sache à quels péculats ils se livrent. Après le départ de nos envoyés, surviennent- les amis du paysan arrêté pour avoir attaqué mes honunes; ils offrent à Budja une demi-douzaine de vaches s'il veut amortir l'affaire, et le digne fonctionnahre, qui s'y refusait lorsque je plaidais la cause de ce misérable par toute sorte d'excellents motifs, me demande maintenant de rappeler mes ambassadeurs. Je le ferais Volontiers, attendu que le coupable est un des vassaux de la reine, et que les suites nécessaires au procès entamé pourront jeter quelque froid dans les relations de la mère et du fils; — malheureusement il est trop tard, et ati point où en sont les choses, nous ne pouvons plus reculer.
22 août. Frontière de V Ouganda. Station du Nord, — îîous avons passé la nuit dans le dernier village qu'on rencontre derrière la frontière de l'Ouganda. Les Vouangouana demandent des munitions, et organisent une espèce d'émeute pour en obtenir, bien qu'ils en soient mieux pourvus que jamais. Us prétextent « les dangers de rOunyoro ; » mais, au fond, leur amour-propre seul est en jeu. Depuis le combat livré sur le Nil, mes gens se trouvent avoir plus de cartouches que ceux de Grant, et ces derniers n'acceptent pas une inégalité qui les choque. Malheureusement pour eux, les deux meneurs de la. révolte se trouvent en contravention aux ordres formels qui prescrivent de ménager les munitions, déjà excessivement réduites; aussi, par manière d'avertissement aux autres, j'ai confisqué leurs fusils, et déclaré qu'il en serait de même à l'avenir, chaque fois que l'on aurait inutilement brûlé de la poudre, soit de propos délibéré, soit par accident.
23 août. Frontière de VOunyoro. Station du Sud. — C'est avec une grande joie qu'après tant de difficultés, je suis parvenu à franchir la limite des deux pays, et que je me vois escorté par une députation des officiers de Kamrasi. Cette première marche nous montre la contrée sous un aspect monotone qui restera le même jusqu'à liotre arrivée dans la capitale : une interminable forêt de menus arbres, de broussailles et de hautes herbes, dans laquelle sont dispersés, à de longues distances, de misérables villages où vivent, sous des huttes de dimensions restreintes, des habitants à Taspect sordide, vêtus uniquement de pelleteries ; pour aliments principaux, en sus des chèvres et des volailles, ils ont la banane, la patate douce, le césame et Youlizi (millet).
On nous dit aussi qu'il existe de nombreux troupeaux de vaches, gardées à l'écart dans de lointains pâturages par les insociables Vouahouma, On nous le dit ; mais c'est à peine si nous rencontrons de temps en temps quelques-uns de ces troupeaux. A l'exception d'un petit nombre de hauteurs coniques, le pays n'offre guère que de vastes plaines insignifiantes, sans intérêt comme paysages. Nous avons bien décidément quitté l'Ouganda, et nous ne rencontrerons plus de sites pareils aux siens ; car à mesure qu'on s'éloigne de l'équateur, où s'exerce Tinfluence pluvieuse des Montagnes de la lune, la végétation va toujours en décroissant.
24 août* Chez Kidgwiga. — La disette de subsistances nous a forcés, à ma grande satisfaction, de quitter le village-frontière et de pénétrer à l'intérieur du pays jusqu'aux jardins de Kidgwiga. Nous y étions à p^ine installés quand un page de Mtésa, — le même qu'on a déjà vu chargé de trois messages à mon adresse, — reparaît à la tête de cinquante Vouanganda. Sur ce, grande agitation dans le camp et dans le village : Budja n'est pas sans inquiétude sur la manière dont ses services sont appréciés à la cour ; les Vouanyoro redoutent quelque entreprise guerrière; et je me demande si leurs terreurs ne vont pas mettre obstacle à l'exécution de mes projets. Mais non : Mtésa veut tout simplement savoir comment se porte « son ami le Bana. • Il a ouï parler du combat sur le Nil, et félicite les Vouagouana de s'être montrés si bons tireurs. Il me prie enfin de n'oublier ni le fusil ni les munitions que je dois lui envoyer, encore moins les stimulants qu'il désire par-dessus tout. Heureux d'en être quitte à si bon marché, je fais envelopper avec soin le loc de Massey que j'ai mentionné plus haut comme un des présents destinés à Mtésa, et je le remets au page qui s'éloigne triomphant.
Kamrasi nous a dépêché quelques-uns des gens du Raragoué venus jadis dans TOunyoro sous les ordres de Baraka et de K'yengo. J'apprends par eux que si Roumanika ne s'était porté garant de notre bonne conduite, les mauvais bruits répandus sur notre compte nous auraient fermé l'accès du pays. Les Vouanyoro, dont les dehors sont aussi négligés que ceux des Vouanyamouézi, commencent à venir nous proposer des ornements d'ivoire, des bracelets de bronze et de cuivre, du tabac et du sel en échange de cauries destinés à payer les vaches qu'ils achè-
tent aux Vouaganda. Comme dans le pays dje ces derniers, les villageois quittent leurs chaumières dès qu'ils entendent parler de l'arrivée des Vouagéni (étrangers, hôtes du roi). Pas un d'eux ne semble prendre garde aux voyageurs, si ce n'est quelque chef d'escorte, ou quelque trafiquant de profession.
Du 25 au 28 août. — Vittagoura, contrairement à Tordre que j'ai donné de se mettre en. route, organise une sorte de grand conseil où se débat la question de savoir si on ne renverra pas les Vouaganda. C'est le désir de Ramrasi, formellement exprimé dans un message que Budja est chargé de transmettre au jeune souverain de l'Ouganda. — c Vous direz à mon fils le Mkavia que lorsque ses sujets sont venus me voir pour la première fois, j'ai perdu coup sur coup trois membres de ma famille ;lprs de leur seconde visite, trois autres parents m'ont été enlevés de même. Cette mortalité extraordinaire, dont mes annales domestiques ne me fournissent pas d'exemple, doit tenir à quelque sorcellerie coupable. Dans tous les cas, je n'ai nulle envie de revoir des gens investis, il faut le croire, d'une si funeste influence. » Budja répond à ceci « qu'il a ordre de nous escorter jusqu'au'Gani ; > et le commandant en chef lui réplique, sans doute pour effrayer les Vouaganda, que bien que le Gani "ne soit qu'à neuf journées de marche du palais de Ramrasi, l'entreprise ne laisse pas d'être extrêmement périlleuse, c — Les gens de ce pays sont si barbares qu'ils traitent de magicien tout homme aux cheveux noirs et crépus, et quiconque porterait son mbougou en écharpe ou garderait toutes ses dents, comme font les Vouaganda , deviendrait inévitablement leur victime. » En fin de compte, deux jours de halte nous sont imposés pour donner à Kamrasi le temps de prendre une décision définitive. — Telles sont les formes diplomatiques de TOunyoro. Encore une complication qui nécessite l'envoi de nouveaux messages et occupe trois jours entiers. Il s'agit de savoir s'il est bien vrai que j'aie donné une vache à Vittagoura et à Ridgwiga, lorsqu'ils sont venus pour la première fois me trouver dans l'Ouganda. Je demande en quoi cela peut intéresser Ramrasi, et ce qui l'empêche de nous laisser marcher en avant, au lieu de nous retenir dans une espèce de désert, sans une goutte de pombé pour charmer nos loisirs. Il me fait répondre qu'il veut d'abord savoir si « le grand Mzoungou, » .— c'est de moi qu'il s'agit, — est bien réellement arrivé en personne.
Vittagoura, dont j'ai gagné la confiance en lui montrant nos albums, nos miroirs, nos ciseaux, nos couteaux, etc., finit par nous promettre que nous partirons demain et qu'il laissera derrière lui un délégué chargé de nous conduire les Vouangouana, jadis expédiés au roi de l'Ouganda. C'est Budja qui stipule cette dernière clause, avec force récriminations contre le peu de sécurité qu'on trouve dans l'Ounyoro et les mœurs inhospitalières des gens qui l'habitent.
29 août. Chagamoyo. — 30 , Kiratosi. — C'est à l'aide de la boussole que nous nous sommes dirigés successivement vers Tune et l'autre de ces deux localités. La route indiquée par les gens de Kamrasi n'étant pas celle que Budja connaissait, il se méfiait de leurs intentions et se croyait conduit par eux dans quelque embuscade ; j'ai dû le rassurer en lui montrant que les indications de l'aiguille aimantée se trouvaient d'accord avec celles des Vouanyoro. L'accueil qu'on nous a fait à Kiratosi n'avait rien de très-flatteur; les habitants déploraient entre eux que nous fussions venus manger leurs moissons. Peu à peu, cependant, ils se sont familiarisés et admiraient, groupés devant nos tentes, notre mobilier portatif. Selon eux, chacune de nos caisses de fér. renfermait une paire de nains blancs, assis dos à dos, les jambes croisées, et tout prêts à se jeter sur les gens pour les dévorer aussitôt qu'ils en ont reçu l'ordre. Parmi nos visiteurs, se trouvait la sœur d'un de mes hommes, nommé Barouti ; à peine eut-elle reconnu son frère, qu'elle prit sa tête à deux mains et courut en pleurant chez son mari pour lui raconter ce qu'elle venait de voir. Un espion de Kamrasi nous transmet la nouvelle que les Youangouana dépêchés à Mtèsa sont maintenant en voie de retour ; il se hâte ensuite de porter le renseignement à qui de droit.
31 août. — La nouvelle d'hier est confirmée. Les Youangouana sont restés à la frontière de l'Ouganda, où ils attendent notre retour. Mtésa, eflfectivement, nous prie de rebrousserchemin, ne fussions-nous qu'à une marche de chez Kamrasi, car il a des nouvelles très-importantes à communiquer au Bana. Yoici en substance le surplus de son message : — Je n'ai pas à m'inquiéter de mon retour à la côte, car il me donnera pour escorte autant de guerriers que j'en voudrai emmener; il craint que je ne manque de poudre, et les Youangouana ont été chargés par lui de
m'en apporter. En reconnaissance de leurs services, le roi leur a donné des femmes. Enfin, les habitations et les bananiers du village où mes gens ont été maltraités, sont tombés sous le coup d'une confiscation générale. Une vieille boite d'étain, qui renfermait des cartouches, a été remise par Mtésa au porteur de ce message. C'est en quelque sorte sa carte de visite, et une espèce de sceau inviolable, car tout Mgandaliui mettrait la main sur cet objet de manufacture européenne s'exposerait à périr dans les supplices.
Budja, informé des volontés de son prince, prétend que nous devons rebrousser chemin sans le moindre délai. Je fais, au contraire, appeler Kidgwiga : — « Il ne mè convient pas, lui disje, que mes gens aient été retenus dans l'Ouganda; j'ai donc pris mon parti de n'y plus retourner. Ce serait d'ailleurs une insulte pour Kamrasi, maintenant que, sur son invitation formelle, je suis devenu son hôte. Bombay partira de suite avec vous, pour aller lui rappeler tout ce que j'ai fait jadis afin d'établir la paix entre les deux rois voisins. J'ai quitté l'Angleterre sans autre dessein que d'ouvrir de nouvelles routes au commerce, et c'est uniquement par des voies amicales que j'ai ordre de remplir ma mission. Roumanikas'est associé à mes desseins. Kamrasile sait, depuis la visite de Baraka. Mtésa les a compris, lui aussi, et la preuve, c'est qu'il m'a donné une escorte pour me conduire jusqu'au Gani. Je ne voudrais donc pas qu'on me séparât des Vouaganda qu'il a placés sous mes ordres, car il me serait doux de voir cesser entre les deux peuples cet esprit d'animosité réciproque dont ils ont souffert jusqu'ici. »
Cette belle péroraison s'achevait à peine, lorsqu'un beau garçon aux formes athlétiques, -— il se nommait Kajuiyou, — tombant tout à coup au milieu de nous, fit un signe amical à Budja. Lorsqu'il se fut fait expliquer en détail les intentions des Youaganda, les instances dont j'étais Tobjet, les motifs que j'invoquais pour m'y soustraire, il disparut comme une ombre. Budja, reprenant la parole : « Décidez-vous, me dit-il; si vous vous entêtez à rester, je partirai sans vous, car on ne se joue pas impunément des ordres de Mtésa. Dans ce cas, j'aurai à lui dire qu'une fois sorti de ses Étals, et trouvant devant vous une route ouverte, vous l'avez complètement oublié.— Vous mentiriez en parlant ainsi, lui répondis-je aussitôt ; Mtésa ne peut ni me faire sortir de chez
autrui, ni m'imposer des sentiments hostiles envers ceux dont je désire cultiver Taraitié. L'honneur ne me commande pas seulement d'entrer en rapport avec Kamrasi; je me dois aussi d'exécuter les ordres de mon pays, comme vous ceux de votre prince ; de plus, j'ai engagé Petherick, par une lettre datée duKaragoué, à venir me trouver chez le roi de TOunyoro, et il ne me convient guère de l'abandonner aux mains d'un ennemi aussi mal disposé que le serait Kamrasi, dans le cas où je rétrograderais maintQnant. » Mon interlocuteur crut avoir meilleur marché de moi par des paroles flatteuses : « — A beaucoup d'égards, disait-il, vous avez raison ; mais vous devriez plus de déférence à notre roi qui vous aime comme un frère. Nous avons tous remarqué sur quel pied de familiarité il s^était mis avec vous, et il n'en sera que plus froissé de vous voir renoncer à sa protection, comme vous semblez vouloir le faire. Je ne vous l'ai pas dit plus tôt, mais sa grande préoccupation est celle-ci : —Comment me justifier visà-vis de Roumanika, si Kamrasi portait dommage au Bana? Que n'ai-je su, ajoute-t-il encore, ce qu'on pouvait redouter de Kamrasi !... Jamais je n'aurais souffert que le Bançt se rendit auprès d'un sauvage pareil. Et maintenant, si je ne craignais les conséquences d'une panique, je l'enverrais enlever par des forces suffisantes.... Au reste, et dans le cas où il le faudrait absolument, je pourrais lui ouvrir à main armée les chemins du Gani. > Quand il me vit sourd à ses flatteries et à ses promesses indirectes, Budja revint aux menaces : « — Prenez garde aux suites de votre désobéissance, et comptez qu'il dépend de nous de vous fermer les routes du nord.... Kamrasi estde tous côtés en guerre avec ses frères, etMtésa peut s'allier avec eux quand.il le voudra.... Le cas échéant, que deviendrez-vous ? »
Ces arguments me touchaient peu ; mais les Youangouana y prêtaient une oreille attentive et, toujours poltrons comme des lièvres, me firent demander une audience où ils comp* talent m'exposer « qu'ils étaient décidés à me quitter, si je leur fermais ainsi toute issue en me brouillant avec Mtésa. » Je répondis à Bombay que je regardais comme parfaitement inutile de conférer avec un tas de misérables aussi dépourvus de courage que de bon sens : « — S'ils veulent me quitter, ^outai-j'e, qu'ils me laissent seulement leurs fusils.... Au surplus, dès qu'ils arriveront sur la côte, je garantis à chacun d'eux trois bonnes an-
nées de cachot. > Les drôles répondirent insolemment par leur cri : « Tuendè $étu! » (Allons-nous-en!), et courant se grouper autour des tambours vouaganda, battirent la marche du départ.
l^"^ septembre.— J'ai mandé Budja ce matin, au moment où il allait se mettre en marche. En guise de « lettre * pour Mtésa, je lui confiai un pluviomètre en verre : il annoncera de ma part, • qu'aussitôt après avoir conféré avec Kamrasi, sur les moyens d'ouvrir de nouvelles communications, je dépêcherai un nouveau message au roi de l'Ouganda; j'espère que ce dernier désarmera les traîtres qui m'abandonnent, et gardera pour moi tous leurs fusils; quant aux hommes, je désire qu'on les transporte sur une île du N'yanza, car je ne veux plus tolérer dans mon camp la présence de pareils coquins. Des désertions comme celle-ci suffisent pour empêcher les hommes blancs de venir visiter ces contrées. > Les Youaganda se sont éloignés là-dessus, emmenantavec eux vingt-huit Vouangouana, qui emportent vingt-deux carabines. Avec eux s'éloigne la gouvernante Manamaka, jusquelà pénétrée d'un profond respect pour les talents magiques au moyen desquels je dominais, selon elle, la volonté des rois du pays, les décidant àm'accorder passage dans les endroits où pas un homme de ma couleur ne s'était encore montré.
Bien que ma suite se réduistt maintenant à vingt honunes, dont seulement quatorze étaient armés de carabines, j'aurais voulu partir immédiatement pour le palais de Kamrasi, mais je ne disposais plus d'assez de bras, vu la quantité de bagages à transporter. Après un assez court délai, nous vîmes se précipiter dans le camp, la lance haute, une cinquantaine de Vouanyoro, tout prêts à tomber sur les Vouangouana, aux mains desquels ils venaient nous arracher par ordre exprès de leur grand Mkamma (ou monarque;, maintenant très-désireux de recevoir chez lui des voyageurs blancs, «attendu, disait-il, que ni son père, ni les pères de son père n'avaient jamais eu pareille bonne fortune. » Kajurijou lui-même, dont les rapports avaient motivé cette prise d'armes, parut peu après, vers dix heures du matin, à la tète de cinquante guerriers, qui semblaient fort heureux de trouver l'ennemi bien loin et, par conséquent, la besogne faite. Leur uniforme consistait tout simplement en un mbougou, ou feuille de bananier roulée autour de leur tête, et dans un fourreau de cuir décoré d'une queue de vache, qui enveloppait le fer
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de leur lance. C'était, à coup sûr, une racaille déguenillée, fort différente de ces Youaganda si alertes , si bien mis, si beaux parleurs, et nous n'avions aucun plaisir à la passer en revue. Néanmoins, leur mission était remplie, et je leur offris une vache que je voulais faire abattre devant eux. Mais leurs chefs, qui prétendaient probablement se réserver cette bonne aubaine, se la firent donner vivante, sous prétexte que les hommes étaient tous au service du roi et ne pouvaient se permettre d'y toucher.
La journée fut employée à régler la marche du lendemain ; une avant-garde ira prévenir le roi de notre arrivée ; on doit aussi nous envoyer une lettre qui, bien avant la niission de Baraka, était parvenue au roi de TOunyoro, avec une certaine quantité de verroteries. Kidgwiga nous informe que Kanu^si « n'exerce jamais de représailles contre les gens de l'Ouganda, lorsque ceux-ci viennent enlever ses troupeaux ; » d'où je conclus que ce prince magnanime n'a ni le pouvoir ni le courage de punir les déprédations commises à son détriment. Parmi les Vouangouana qui nous restent, il en est qui courraient volontiers après nos déserteurs « auxquels, disent-ils, l'arrivée des Vouanyoro n'eût pas manqué d'inspirer une meilleure résolution. « D'autres, au contraire, ne veulent pas entendre parler d'une pareille démarche : « — Eh ! quoi, disent ceux-ci, tendre une main secourable à ces idiots, qui croyaient en restant ici s'exposer à une mort inévitable, et n'ont pas voulu comme nous affronter le péril! Non, certes; ils n'en valent pas la peine.... Nous leur avons dit que nous partagerions le sort du Bana, et nous y sommes plus que jamais décidés.... Dieu règle, en effet, toute chose, et il n'est pas un homme qui ne doive se résigner à mourir lorsque son heure sera venue. »
Nous marchons pour la première fois sans musique. On ne la tolère, dans l'Ounyoro, que pour la danse ou lorsqu'on est en campagne. Ce fut, (lu reste, une marche conforme aux usages du pays, et on fît halte au bout de deux heures. Des éléphants nous furent signalés dans le voisinage. Mon camarade et moi, nos fusils une fois prêts, découvrîmes un troupeau d'une centaine de femelles, dans une plaine couverte de hautes herbes, çà et là semée de monticules revêtus d'arbustes nains. Nous tir&mes sur une dizaine au moins, sans tuer aucune de ces énormes bétes, et une seule parut disposée à nous charger. Profitant, pour me
dérober, de l'épaisseur des herbes, je me glissai à portée du troupeaq et envoyai un coup de fusil à l'une des plus grosses, qui s'éloigna aussitôt en bramant. Les autres prirent l'alarme, se groupèrent et, humant l'air de leurs trompes simultanément relevées, finirent par vérifier, à l'odeur de la poudre, que leur ennemi était en face d'elles. Alors, remuant leurs trompes, elles se rapprochèrent de l'endroit où je me tenais abrité par un pli de terrain. Quand elles me flairèrent, leur marche fut aussitôt suspendue et, dressant la tête, elles nous regardèrent obliquement de haut en bas. La situation n'avait rien que de trèsmenaçant. Je ne pouvais me ménager le moyen d'en frapper aucune de façon à ce qu'elle tombât sur le coup, et si je différais d'un instant, nous pouvions être, moi et mon compagnon (le fils de Manoua) ramassés à terre ou foulés aux pieds. Aussi me hâtaije de viser aux tempes, et, le coup ne s'étant pas trouvé mortel, je mis en fuite la bande tout entière, empressée à gagner pays plus vite qu'elle n'était venue. Ceci fait, je quittai la partie, attendu que je ne pouvais séparer de la troupe aucun des éléphants que j'avais blessés, et il me semblait cruel d'en frapper d'autres en pure perte. Toute réflexion faite, j'aurais dû employer plus de poudre : la petite taille de ces animaux, comparativement à celle des éléphants indous, me les avait trop fait mépriser, et j'avais chargé mon fusil comme s'il s'agissait de rhinocéros. Inquiétés par notre mousqueterie, mais n'y comprenant pas grand'chose, ils s'éloignèrent à peine et se remirent à paître. Là-dessus, grande histoire de Frij sur deux de nos déserteurs (Mlédi et Madi Lamadi) tous deux possédés du démon avant leur départ de Zanzibar. « Mlédi avait sacrifié une vache et secouru quelques pauvres, afin de conjurer les attaques des Mauvais anges; Madi Lamadi risqua, au contraire, le tout pour le tout. Le premier fut épargné ; le second, en revanche, demeura sujet à des visitations plus ou moins néfastes, notamment dans l'Ousoui, où le Phépo (le démon) lui annonça un voyage prospère, pourvu qu'un de ses compagnons fût mis à mort, et qu'un autre tombât malade. Et ceci se vérifia aux dépens de Hassani, qui périt sous les coups d'un assassin, et de Grant, en butte aux attaques de la fièvre. Le diable apparut encore à Madi Lamadi dans le Raragoué. Ce fut pour lui dire que la vie d'un autre homme devait payer notre accès dans l'Ouganda. Le meurtre de Kari justifia cette prédiction. L'appari-
tion s'est renouvelée dans rOunyoro; mais cette fois, il n'est plus question que d'une réussite complète et sans condition. Le voyage, seulement, subira bien des retards. »
3 septembre.— Je demande obstinément à savoir pourquoi on nous fait stationner ainsi dans les jungles. < Kamrasi a-t-il peur de nous ? » U consulte sa corne magique et méfait répondre qu'il n'a plus aucune inquiétude. « Dans quel but, alors, retarde-t-il notre arrivée chez lui? > Personne ne peut me donner satisfaction à cet égard. On équivoque sans cesse ; on me berce d'excuses contradictoires. J'en viens à me repentir presque de n'avoir pas poussé Mtésa dans la voie guerrière où je l'aurais fait entrer en lui promettant mon assistance; j'en viens à menacer de m'allier . aux frères de Kamrasi, qui sont en révolte contre lui. Mes menaces provoquent des rires dédaigneux, t Kamrasi, me dit-on, gouverne tous les pays voisins : l'Ousoga, le Kidi, le Ghopi, le Gani, rOuléga. Qu'il lève seulement la main, et des milliers de combattants viendront à son aide. » En attendant, on nous remet de sa part cinq volailles et quelques paniers de patates.
4 septembre. — On nous envoie aujourd'hui sept chèvres, de la farine et des bananes. Kidgwiga se formalise de n'avoir été consulté ni sur ce présent ni sur son acceptation. Il réclame la farine, que nous ne voulons aucunement lui accorder. Ses prétentions, comme principal intermédiaire entre le roi et nous, sont contredites par Vittagoura, Kajunjou, Kwibéya et quelques autres encore. Chacun tient à passer pour « le plus gros homme. »
5 et 6 septembre. — Encore une halte, sous les prétextes les plus frivoles. Prij a fait des rêves menaçants pour l'avenir de notre voyage : mais ces rêves, selon l'usage du pays, doivent s'interpréter dans un sens diamétralement opposé. Sans cela, nous devrions lui croire la cervelle dérangée, et la coutume nous prescrirait de lui appliquer un cautère sur les deux tempes.
7 septembre. — Nous espérions, en nous mettant en route ce matin, arriver jusqu'au palais de Kamrasi, mais, après deux heures de marche seulement à travers ces bois épais qui servent de parc aux éléphants, on nous force de nous arrêter jusqu'à ce que le roi nous envoie expressément quérir. C'est la coutume, même à l'égard des hôtes que < sa corne magique » lui a représentés comme inoflensifs. Et n'est-il pas le roi des rois, le souverain du Kittara, c'est-à-dire de tous les pays qui environnent l'Ounyoro?
L'OUNYORO.
Arguties royaJes. — Installation provisoire. — Traditions historiques. — Les chiens à cornes. — Un peuple qui perche. — Hésitations et mensonges. — Stratagème de Bombay. ~ Réputation qui nous est faite. — Heureux expédient. — A propos d'un canif. — Ultimatum et première audience. — Le chronomètre convoité. — Encore les cannibales. — Sacrifice pénible. — Ce que défend notre mère Victoria. — Départ de Bombay. — Visite de Sa Majesté. — Indiscrétions et subterfuges. — L'hospitalité en défaut.
8 septembre. Chagouzi. — Sur la rive gauche de la rivière Kafou. — Un des gens du docteur K'yengo est venu nous inviter de la part du roi. Kamrasi est furieux, me dit-on, de ce qu'on m'a donné seulement sept chèvres, sur trente qu'il m'avait destinées. Je me plains que Bombay ait été traité avec plus d'égards que moi. n a obtenu audience sans le moindre ajournement. Kamrasi me fait répondre « premièrement que les distinctions accordées au serviteur sont en réalité à l'adresse du maître ; en second lieu, que les sauvages ne sont pas tenus de respecter les lois de l'étiquette observées par les gens de cour. »
9 septembre. —En dépit de toutes les instances qui tendaient à nous arrêter encore, nous poussons en avant, et de la surface d'un véritable océan de verdure marécageuse, nous arrivons devant le palais du grand roi, situé sous le l°37'43" de latitude nord et le 32*" 19' 49" de longitude est, sur une langue de terre en bas- fond, entre le Nil et la rivière Kafou. C'est une hutte massive, écrasée, qu'entourent une quantité d'autres plus petites, au
demeurant, la demeure la moins royale que nous ayons encore reneontrée depuis notre départ de TOuzinza. Kajunjou, qui nous rejoint tout essoufflé, blâme les gens qui nous ont fait marcher en avant. Il faut prendre les ordres du roi ; il faut savoir quelle résidence on nous assigne. Je n'ai pas oublié ce que m'a dit Mtésa sur les habitudes inhospitalières de Kamrasi, qui loge volontiers ses hôtes au bord de la rivière^ et je proteste contre toute combinaison qui m^éloigneraitdu palais. Demeurer àportée de la cour est un droit qui m'est acquis, et j'attends qu'on me donne satisfaction. Kajunjou revient cependant avec force pombé :
Palais de Kamrasi, rot de TOnnyoro.
« il faudra, dit-il, me contenter de quelques huttes assez mal rangées et assez malpropres, au delà de la rivière Kafou*. On avisera demain à nous installer mieux, dans le palais même. » Kidgwiga, qui cherche évidemment à nous distraire, y réussit presque, en nous racontant que Kamrasi et Mtésa (comme tous les Vouahouma) tirent leur origine commune de certaine tribu résidant au delà du Kidi. C'est ainsi que beaucoup de coutumes, venues de ce pays, se sont introduites dans l'Ouganda et dans l'Ounyoro, notamment celles qui règlent les funérailles des chefs
1. Cette rivière donne naissance à la Mwérango et au n*yanza que nous avions traversés dans rouganda.
L'OUNYORO. 473
et des principaux notables. Kidgwiga nous parle aussi de ces < chiens à cornes » dont on nous avait entretenus au Karagoué. Il en a vu un qui appartenait, dit-il, à un personnage officiel. L'animal étant venu à mourir, on bourra de poudre magique une de ses cornes, qu'on plaçait ensuite sur le passage des troupes envoyées i quelque expédition. Quant aux gens du Kidi qui habitent, à ce qu'on prétend, la cime des arbres, notre narrateur modifie quelque peu la tradition. — Ce sont les célibataires seulement qui ont élu ce domicile aérien ; les gens mariés couchent sous des huttes. Au fait et au prendre, voici, je crois, comment il faut entendre la chose. Les gens du Kidi, quand ils traversent en voyageant leurs forêts peuplées de lions, se réfugient, pour passer la nuit, partout où ces animaux ne peuvent venir les atteindre.
10 septembre. — A nos pressantes réclamations, le roi répond par l'envoi de vingt vaches, dix coqs, deux sacs de farine et deux pots de pombé. Il s'excuse du mauvais accueil que ses gens nous ont fait, et qui nous eût été épargné si nous fussions arrivés directement de chez Roumanika. Notre résidence sera changée dès demain, et nous aurons notre audience, à laquelle il tient autant que nous.
Bombay reparaît enfin. Il nous explique par quels motifs il a été retenu auprès de Kamrasi et justifie tant bien que mal les retards qu'on nous a fait subir. Les excuses de Kamrasi sont dépourvues de tout bon sens et de toute vraisemblance. « Il redoutait pour nous la famine ; il craignait de ne pas nous recevoir convenablement, n'habitant pas encore le séjour ordinaire des rois de l'Ounyoro, etc. » Le fait est qu'il nous regardait comme des alliés de Mtésa, et qu'il redoute les Vouaganda pardessus tous ses autres voisins. Reste à éclairer l'affaire de cette lettre qu'il disait avoir reçue des hommes blancs établis dans le Gani. C'était encore un mensonge. Kamrasi est décidément un pauvre hoifime, sans cesse tourmenté de craintes nouvelles, et fort indécis lorsqu'il s'agit de prendre un parti quelconque.
11 septembre.— Avec touslesdehors d'une politesse contrainte, le roi nous fait demander de nos nouvelles. 11 nous recevra demain; il nous installera selon nos vœux; il fera jeter des ponts sur les ruisseaux qui nous séparent de son palais. En attendant, il demande deux paquets de cartouches, l'un qu'on tirera devant
ses femmes, Tautré devant des gens du Kidi, présentement admis à profiter de son hospitalité.
Je lui expédie Bombay et deux de mes hommes ; on leur amène une vache, qu'il s'agit de tuer devant le roi et ses hôtes. Bombay, qui voit à regret s'épuiser nos munitions, fait la plus belle résistance du monde. Il se rejette sur les ordres du Bana et, finalement, enjoint à ses hommes de manquer à dessein la victime désignée. Le roi, sans se formaliser autrement, ajourne au lendemain le sacrifice solennel qu'il me supplie d'autoriser. J'y consens à mon tour, mais en insistant de plus belle pour avoir audience et pour qu'un logement convenable me soit assigné.
12 septembre. — Bombay a tué la vache, au grand ébahissement des gens du Kidi ; dans leur effroi, ils demandent à repartir de suite. Le roi paratt flatté, mais il ne veut pas encore se départir de ces retards qui constatent à ses propres yeux la haute dignité de sa couronne. Il s'est expliqué avec Bombay sur les motifs réels qui lui faisaient craindre notre visite. Les rapports venus de l'Ouganda nous représentaient comme de véritables ogres, « mangeant des montagnes de bœuf, et buvant des fleuves de pombé. « Kamrasi aurait encore pu se résigner à cette voracité, mais on ajoutait que, trois fois par jour, nous dévorions les c parties nobles » de quelque être humain. — « Et vraiment, ajoute le roi, il m'était impossible de leur sacrifier un aussi grand nombre de mes sujets. » Il annonce l'intention de nous mener ultérieurement vers une tle du Kidi, où sont réfugiés certains rebelles (ses frères) que nous l'aiderons à mettre en fuite. Mais tout cela ne le détermine pas encore à nous accorder une première entrevue.
13 septembre. — Je mande Kidgwiga que je charge de transmettre à son souverain les plus énergiques reproches. Par mal heur. Sa Majesté s'est grisée ; elle n'admet personne, et ne comprendrait rien à mes réclamations.
14 septembre. —Je me ravise et mets la main sur un véritable expédient diplomatique. Le roi sera prévenu, de notre part, que Grant et moi venons de nous décider à couper nos cheveux et à noircir nos visages, afin qu'il n'ait plus lieu de nous craindre. Réponse : —Kamrasi nous supplie de ne pas nous défigurer ainsi. Ses gens ont ordre de transporter nos bagages dans le quartier aristocratique. Kidgwiga, Vittagoura, Kajunjou arrivent coup sur
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coup pour nous détourner d'exécuter notre menace... Bref, nous voici dans le West-end de Chagouzi, et on a mis à notre disposition un groupe de huttes tout à fait commodes, au bord de la Kafou. Cette rivière nous sépare seule du palais. Ce n'est pas que notre nouveau séjour soit de tout point Fidéàl d'une habitation. Nous sonunes au sein d'une vaste prairie, inondée en partie, et dont rherbe nous monte à la hauteur du menton. Impossible de nous promener, et comme vue, nous avons uniquement celle du palais de Kamrasi; puis» par delà, quelques montagnes coniques, dont Tune, Oudongo, nous paraît être le Padongo mentionné par Brun-Rollet qui le place sous le l'» de latitude sud et le 35*» de longitude est. Le roi nous a expédié, aussitôt après notre installation, deux pots de pombé, cinq volailles, et deux régimes de bananes, prenant soin de nous demander le canif à plusieurs lames que ses officiers ont vu dans les mains de Grant. Je lui fais reprocher, pour toute réponse, de « préférer nos cadeaux à nos personnes. S'il insiste , cependant, il aura le canif qu'il désire ; mais je le lui enverrai, avec nos autres présents, par un homme noir, puisque cette couleur lui agrée mieux que la nôtre. >
Les gens de R'yengo nous racontent une campagne qu'ils ont faite avec les troupes de Kamrasi contre ses frères insurgés, et signalent chez les guerriers de l'Ounyoro une lâcheté sans égale. Kamrasi, qui n'a jamais pu mettre les rebelles à la raison, compte maintenant sur notre assistance.
15 septembre. — Censures aigres-douces qui m'arrivent de k part du prince. « Était-ce donc trop demander que la simple vue d'un canif, en échange d'aliments choisis? Le roi n'a jamais songé à le garder, et me l'aurait renvoyé le «oir môme. » Réplique : — Je regardais Kamrasi comme le roi des rois, et je le regardais conune mon père ; maintenant qu'il me demande des joujoux pour l'amuser, je ne puis plus le considérer que comme mon enfant. — Les sages du pays ont trouvé que le Bana parlait à merveille, avec toute espèce de bon sens et de modération. Seulement il en coûterait cher, à tout autre qu'à un blanc, d'offenser leur souverain par un langage pareil.
Ksyunjou, pour me rendre compte des ajournements indéfinis que nous sommes appelés à subir, les rejette sur la présence à la cour d'un grand nombre d'hôtes arrivés du Gani, du Kidi, du Chopi et de vingt autres districts. Ils prennent congé, on leur fait
des présents. tx)rsque tout sera terminé avec eux, notre tour viendra.
16 septembre. — Nous nous sommes tenus en repos toute la journée, pour étudier TefTet que cette attitude purement expectante produirait sur l'obtuse nature du personnage à qui nous avons affaire.
17. septembre. — Décidément las de la captivité où on nous laisse, entre une rivière peuplée de crocodiles et des marais qui nous environnent de toute autre part, j'ai fait informer le roi par Ksgunjou, qu'il nous était impossible d'y tenir plus longtemps. « Puisqu'il ne se soucie pas de voir les hommes blancs, nous demandons l'autorisation et les moyens de partir immédiatement pour le Gani. » Les Vouakoungou, qui apprécient assez bien les inconvénients de notre situation, se hâtent de transmettre nos paroles. Ramrasi répond < qu'il fait des préparatifs pour nous recevoir avec toute la solennité requise; hier, s'il n'avait plu, nous aurions été admis à nous présenter devant lui. Dans aucun cas, il ne nous laissera partir sans l'avoir vu. »
18 septembre.— Enfin nous avons eu notre audience, mais non sans de nouvelles difficultés. Notre hôte, obéissant à ses instincts soupçonneux, prétendait faire examiner d'avance, par ses officiers, les objets que nous lui destinions. Il ne me convenait pas d'accepter de pareilles méfiances, et je me suis obstinément refusé à cette investigation préalable. Ramrasi a fini par y renon- •er, et nous sommes partis, VUnion-Jack en tête, pour nous embarquer sur trois grands canots qui devaient nous faire traverser la Kafou. Sur la rive en face de nous on avait élevé, tout exprès pour la circonstance, une petite hutte où le lever aura lieu dans un fond abrité, loin de tout regard curieux. C'est là que le grand roi nous attendait sur un tabouret de bois que supportaient, au sommet d'un tertre gazonné, deux tapis superposés, l'un de peau de vache, et le second de peaux de léopard. Ainsi enveloppé de mbougou, calme, indpassible et muet, on aurait dit un pape dans toute la majesté de son rôle pontifical. Ses cheveux, longs d'un demi-pouce, formaient de petits nœuds autour de sa tête. Il a les yeux très-fendus, le visage étroit, le nez proéminent, et quoique fort bel homme, est moins grand que Roumanika. Une peau de vache, formant dais sur le toit, arrêtait la poussière dans sa chute; un rideau de mbougou masquait la portion inférieure du
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petit édifice, en dehors duquel étaient assis douze à quinze des principaux courtisans.
C'était tout. Nous prîmes séance sur nos tabourets de fer, et Bombay étala nos présens au pied du trône. Nous en donnons la liste dans la note ci-dessous placée.^ A cette cérémonie succéda un silence de mort que je finis par rompre en m'informant de la santé du monarque, et en luf racontant « que j'avais voyagé six longues années (l'année africaine est de cinq mois) pour en venir à cette entrevue qui comblait tous mes vœux. Si j'arrivais par le * Karagoué au lieu de descendre le Nil, c'était parce que les VouanyonBéri (les gens du Béri, à Gondokoro ) avaient jusqu'à présent contrecarré toutes les tentatives des hommes blancs pour se frayer cette voie vers l'Ounyoro. Le but de ma visite était de savoir s'il ne conviendrait point à Sa Majesté de commercer avec notre pays et d'échanger de l'ivoire contre nos marchandises européennes. S'il y consentait, des trafiquants viendraient chez lui, comme ceux du Zanzibar viennent au Karagoué. Roumanika et Mtésa comprennent déjà les avantages d'un pareil: état de choses. Il est à regretter que la paix n'existe point entre l'Ouganda et rOunyoro, mais le meilleur moyen de mettre un terme aux dévastations des Youaganda, c'est encore de favoriser le développement des relations commerciales avec l'étranger. »
Au lieu de nous répondre directement, Kamrasi, du ton le plus paisible, se met a nous parler de tous ces contes absurdes qu'on lui avait faits sur notre séjour dans l'Ouganda. « Du reste, il était charmé de voir que si nos cheveux étaient droits et nos peaux blanches, nous n'en possédions pas moins des mains et des pieds comme les autres hommes. »
Parmi les objets tour à tour disposés sur la couverture rouge, les lunettes obtinrent un succès de gaieté, les allumettes un succès d'étonnement. Mais le roi ne donnait aucun signe d'émo-
1. Une carabine double, une botte de fer-blanc, une couverture brune et une rouge, dix paquets de SI d'archal, quatre chaussettes pleines de verroteries diverses, deux autres d'cBufs de pigeon bleus et blancs, un canif, deux volumes, un anneau de caoutchouc, tin mouchoir rouge, un sac de capsules, une paire de ciseaux, un pot de pommade, une bouteille, une poire à poudre, sept livres de poudre, un nécessaire, une botte à cirage, une serrure et sa clef, quatre poignées de bronze, huit douilles de môme métal^ sept pièces d'indienne, sept de bindira, un sac d'étoffe rouge, une paire de lunettes, une botte d'allumettes phosphoriques.
tion. Lorsque tout fut terminé, on me demanda l'exhibition de mon chronomètre qui était, au dire des officiers, la corne magique moyennant laquelle les hommes blancs retrouvent leur chemin dans le monde entier. Kamrasi manifesta le désir de posséder cet objet, le seul, avec les fusils, qui lui fût absolument inconnu. Je tâchai de m'excuser en lui laissant l'espoir que s'il envoyait des messagers dans le<Gani, on pourrait lui procurer un instrument pareil au mien. « En attendant, et faute d'en avoir un second, il m'était interdit de lui sacrifier celui-ci. » Changeant de sujet, le roi demanda :
•c Qui gouverne l'Angleterre ?
— Une femme, lui fut-il répondu.
— A-t-elle des enfants ?
— Certainement, et voici deux d'entre eux, • repartit Bombay avec son imperturbable assurance.
Kamrasi n'en persista pas moins à nous prendre pour des trafiquants, et nous proposa un échange de vaches que nous repoussâmes comme tout à fait indigne de nous. A l'issue de la conférence, il nous fit passer quatre pots de pombé, qui flirent les très-bien venus.
19 septembre. — Je fais proposer à Kamrasi le tiers des fusils que nous avons laissés dans l'Ouganda et le tiers des marchandises restées chez Roumanika, s'il veut les faire réclamer de notre part et fournir les hommes nécessaires au transport de ces divers objets. Il me répond par des assurances de bon vouloir. « Je ne dois m'inquiéter de rien. J'aurai tout ce qu'il me faudra. Le roi m'aime beaucoup, et désire entourer son nom d'une gloire durable. » Provisoirement, il m'envoie deux pots de pombé, un sac de sel et une boule de beurre. Le sel, très-blanc et trèspur, vient d'une île située dans le lac qu'on appelle « le petit Louta Nzigé » à soixante milles du paldis où nous sommes, dans la direction de l'ouest. En me parlant de ce lac et des pays qui l'entourent, l'Ouganga, l'Ouléga, le Namachi (deux degrés de latitude nord, vingt-huit de longitude est) on mentionne, au delà de cette dernière contrée , et à peu près sous le deuxième degré de latitude nord, les H^i/t/ant;otiamow( cannibales) qui «enterrent les vaches et mangent les hommes. » Ce sont sans doute ces Nyam-Nyams chez lesquels Petherick prétend avoir pénétré en 1857 et 1858. On assure qu'ils créent entre eux une sorte de
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lien fraternel en buvant le sang Tun de l'autre, et qu'ils remplacent le beurre, dans leur soupe, par la graisse de chair humaine, préalablement passée au feu.
20 septembre, — Seconde conférence avec Kamrasi, qui veut nous communiquer des nouvelles arrivées du Gani. Petherick aurait refusé à Rionga (le frère et l'ennemi de Kamrasi) d'échanger un fusil contre dix esclaves et dix dents d'éléphants, sous prétexte que « ce fusil pourrait servir à nous combattre. » Je propose de faire partir Bombay avec une lettre, mais je n'obtiens aucune réponse. Après maint et maint propos, le roi revient indirectement à ce chronomètre que je lui ai si obstinément refusé. < Le désir qu'il éprouve ,de posséder un instrument si précieux est une vraie maladie, dont je puis seul le guérir. » Et je m'aperçois alors que tous ces vains discours, ces prétendues nouvelles, ces assurances d'amitié, n'allaient rien moins qu'à nous prédisposer favorablement, et à rendre moins incertain le succès de cette nouvelle requête. 11 était dur de sacrifier en pure perte une excellente montre qui m'avait coûté cinquante livres sterling (I350fr.)et que je ne pouvais remplacer à aucun prix. Mais, d'un autre côté, comment renoncer à marcher vers le Gani , et perdre ainsi tout le bénéfice du voyage?... J'aurais pu, il est vrai, détromper Kamrasi sur l'usage du chronomètre, qu'il prenait évidemment pour une boussole; mais à quoi bon ? Il eût exigé les deux, et toute résistance n'eût servi qu'à exciter encore son aveugle cupidité I Aussi fallut-il s'exécuter. La montre et la chaîne passèrent entre les mains de l'odieux monarque, et pour tout remerctment, il me demanda si j'avais encore quelque autre « corne magique >, dans l'intention bien évidente de nous mettre hors d'état de voyager, afin de se réserver tout l'honneur et tous les bénéfices de la nouvelle route à ouvrir. Au surplus, dès le soir même, on nous rapporta le chronomètre, qui avait déjà besoin de réparations. L'aiguille des secondes ne tenait plus, et je n'attendais pas moins des mains brutales à qui désormais était remis cet engin délicat.
21 septembre. —De nouvelles insistances pour obtenir la permission de passer outre, font penser au roi que je lui en veux de m'avoir privé de ma montre. Il me fait prier de la lui garder jusqu'au moment où j'aurai pu m'en procurer une autre, et me prie, en même temps, « de ne plusluidireque je veux le quitter.»
22 septembre. — Je ne veux pas laisser ignorer à notre hôte que je comprends ses intentions secrètes. Il prétend nous exciter à combattre ses frères. Mais je lui fais dire que « ceci nous est absolument défendu par notre mère la reine. » A force de remontrances et de prières, nous obtenons que Bombay partira aujourd'hui méme^ avec une escorte de quinze hommes, dont cinq de rOunyoro, cinq du Chopi et cinq du Gani. Son voyage préliminaire ne doit pas durer beaucoup plus de quinze jours et, la route explorée, nous partirons tous ensemble. Mabrouki l'accompagne. Ils emportent des fusils, une carte et une lettre pour Petherick,
25 septembre. — La visite de Kamrasi nous est solennellement annoncée dès le matin, et nous préparons de notre mieux la hutte où nous devons le recevoir. Mes hommes saluent son débarquement par trois coups de fusil, et tandis que Prij, sur son sifflet de contre-mattre, exécute une marche comique, nous accueillons chapeau bas Sa Majesté, qui se montre très-disposée à tout admirer. Elle le serait aussi à tout emporter, nos moustiquaires, nos lits de camp, notre sextant, nos couverts de table, nos albums. Il faut tout défendre, tout refuser, et ce au grand étonnement du prince, qui s'attendait évidemment à voir ses moindres désirs aussitôt satisfaits. Enfin, je Tai sommé de me prêter une oreille attentive, et quand il m'a paru disposé à m'écouter : « Je veux, lui ai-je dit, savoir bien positivement si vous souhaitez que les marchands anglais viennent ici régijdièrement, comme au Raragoué. S'il en est ainsi, consentirez-vous à me remettre un pembé (une corne magique) pour attester à qui de droit la volonté du grand Kamrasi. — Je ne demande pas mieux, a-t-il répondu. Vous aurez cette corne, grande ou petite, à votre désir. Puis, quand vous serez partis, si nous apprenons que des Anglais sont à Gani, devant venir ici, mais arrêtés par la crainte de mes frères, nous irons avec nos lances prêter secours à leurs fusils. Je commanderai moi-même l'expédition, et mes frères seront bien forcés de prendre la Aiite.... Mainte* nant, à votre tour, écoutez une requête.... » Il s'agissait, comme toujours, de lui donner des stimulants. Argumenter n'aurait servi à rien. Je lui prescrivis donc des pilules et une potion à prendre chaque matin, par manière de traitement préalable.
Là-dessus, il donna le signal de la retraite, et nous nous élan-
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cions déjà, fort empressés de le reconduire, quand il réclama le présent d'adieux que nous lui devions et sur lequel comptait sa femme. Je lui fis honte de ses perpétuelles demandes, en termes assez énergiques pour le faire changer de couleur : « Irokh togend! (partons!) » s'écria-t-il d'un ton passablement irrité. Prij se mit à siffler, mais on ne tira pas, et comme on nous demandait compte de Ja salve omise : « Il serait messéant, répondis-je, de manifester quelque joie lorsque notre hôte s'en va. »• La preuve qu'il nous gardait rancune, c'est que nous n'avons pas reçu ce soir le moindre pot de pombé.
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Bouderie. — Reproches amers. — On veut nous enlever. — Nouvelles de rOuganda. — Comme quoi nous sommes prisonniers- — Une réponse ad hominem. — Ne, touchez pas à la.... carabine. — Triomphe d'un sorcier. — Précautions dynastiques. — Talisman à l'usage des pasteurs d'hommes. — Fraternité artificielle — Je me rends incommode. — Les bûches symboliques. — Nouvelles de l'Ouganda. — Leçons bibliques. — La boite à pilules. — Retour de Bombay. — Ce que devient Petherick. — Le nain du roi. — Ultimatum.
26 septembre. — Le roi nous boude. Il lui en coûte d'être sorti de chez nous les mains vides (mwlko) et il nous fait faire indirectement toute sorte de reproches à ce sujet. Il est temps de se montrer, bien évidemment. Nous faisons remplir un sac de la rassade la plus commune, et après y avoir joint le chronomètre remis à bien, nous expédions le tout à Sa Majesté, avec les allusions les plus amères < au misérable mendiant qui est venu chez nous, non pour nous voir, mais pour obtenir à force d'instances quelques libéralités contraintes. Nous n'avons aucun désir de conserver de pareilles relations, et par conséquent nous n'irons plus chez le roi ; nous n'accepterons ni son pain ni sa bière. »
Ce langage hardi réussit au delà de mes espérances. Le roi faiblit et s'excuse. Il est fâché d'avoir perdu notre amitié par une demande indiscrète, et sollicite notre pardon.» Mendiant, il ne l'est point, car il a des vaches. Les perles seulement lui font défaut. » Frij, qui faisait partie de la députation, a surpris les propos de quelques Youakoungou, d'après lesquels» un détachement
de Vouaganda serait chargé de venir nous enlever. Kamrasi, fort ému de la nouvelle, a brandi sa lance d'un air guerrier, en demandant à ses capitaines < s'ils laisseraient accomplir un pareil projet? » Puis il a demandé à Frij ce que nous ferions dans de telles circbnstances. • Nous lious laisserions couper la tête plutôt que de ne pas aller au Gani, » a répondu ce fidèle serviteur. Pour moi, je fa^s conseiller au monarque, par Kidgwiga, de lais- •ser arriver Budja, qui est le chef de l'ambassade. Le fera-t-il? je ne sais : mais en attendant, on bat le tambour de tous côtés, et il est fort question de bâtir un retranchement autour de notre hutte. Les soldats arrivent de toutes parts, soit qu'il s'agisse de repousser les Vouaganda ou de marcher contre Rionga, le frère rebelle. Kamrasi dirige lui-même les préparatifs de guerre ; les châtiments qu'il inflige sont moins nombreux et moins cruels que ceux de Mtésa, et il ne manque pas de signaler cette différence aux gens qu'il fait fouetter. « Dans l'Ouganda, leur dit-il, on vous couperait la tète. »
29 septembre. — Nous ne voyons plus Kamrasi, qui s'excuse sur la multiplicité de ses occupations belliqueuses. Budja et Kasoro sont à quelque distance, avec une cinquantaine de Vouaganda. Le roi les a fait prévenir « que s'ils avançaient encore, il nous ferait partir en cachette pour le Gani, quitte à marcher ensuite contre eux. Je chargeai Prij de lui représenter qu'au lieu de repousser les avances de Mtésa et de maltraiter ses envoyés, li ferait bien mieux de Jts laisser parvenir jusqu'à nous, et de combattre cette répugnance que, dit-il, les Vouaganda lui ont toujours inspirée.
30 septembre.— Kasoro, laissant Budja derrière lui, est arrivé sans permission jusque dans notre camp. Je ne puis cependant lui accorder l'audience qu'il demande, sans l'autorisation préalable de notre hôte. Celui-ci nous l'accorde par l'entremise de son kamraviona, et Kasoro, admis en ma présence, sous l'expresse condition que notre conférence aura lieu devant les officiers de Kamrasi, me donne des nouvelles de TOuganda. Mes déserteurs ont été fort malmenés par Mtésa, qui leur a reproché de m'avoir abandonné lâchement malgré l'ordre formel qu'il leur avait donné de m'escorter jusqu'au Gani. En revanche, il leur a laissé leurs armes, ne voulant rien s'approprier de ce qui m'appartenait, et il ne les a point déportés, comme je le lui avais
conseillé, dans une des îles du N'yanza. Il a reçu les munitions qu'on était allé, de sa part et de la mienne, réclamer à Roumanika. Maintenant je voudrais savoir de Kasoro f'H n'a pas un message particulier de son mattre, et à travers ses réticences, sa réserve diplomatique, il m'est facile de deviner que Mtésa Fa chargé de me remettre en mémoire les objets que je lui ai promis. Il a ordre de m'escorter jusqu'au Gani; et, bien qu'il me présente cette mission comme une preuve de l'amitié que Mtésa m'a vouée, il est aisé de pressentir qu'il s'agit, avant tout, de rapporter les précieux stimulants. Kamrasi permettra -t-il que les Vouaganda m'accompagnent? Ceci me paraît quelque peu douteux. 11 est en guerre avec les gens du Gani, et n'acceptera pas volontiers la responsabilité qui pèserait sur lui dans le cas où l'envoyé de Mtésa viendrait à périr. Je me décide donc à renvoyer Kasoro, que j'accrédite auprès de son souverain en lui confiant une « lettre » du Bana, c'est-à-dire une vieille boîte à cartouches, gage. et garantie de sa mission. Mtésa est prié de faire désarmer et transporter mes déserteurs,- dont il gardera les fusils, moitié en toute propriété, moitié en dépôt, jusqu'à ce qu'un de mes compatriotes aille les réclamer de ma part. J'envoie trois pilules à Budja qui est malade, je pose des vésicatoires à deux des pages, et mes Vouaganda s'éloignent joyeusement.
!•' octobre. — Kamrasifait me dire que s'il empêche les Vouaganda de m'escorter au Gani, c'est de peur que les gens du Kidi, auxquels ils sont particulièrement antipathiques, ne leur jouent quelques mauvais tours. Il m'envoie aussi des nouvelles de Bombay, par un officier du Chopi qui a voyagé quatre jours en sa compagnie. Il en a aussi par des gens du Gani qui sont venus, au nombre de vingt-cinq, lui apporter une peau de lion, plusieurs queues de singes, du poil de girafe, et une canne de fil d'archal.
2 octobre. — J'ai découvert aujourd'hui, en causant avec le kamraviona, la véritable cause de notre emprisonnement, — car notre installation n'est pas autre chose. Nous en sommes redevables aux frères du roi, qui lui ont amèreinent reproché, avant notre arrivée, « de donner l'hospitalité à de méchants sorciers, capables de lui nuire par toute sorte d'abominables expédients. » Le roi, toujours faible, s'en fest tiré en leur promettant que personne ne nous verrait, et c'est ainsi que nous sommes relégués
dans une enceinte de marécages, sans autre issue que la route du palais, une des plus puantes venelles dont on puisse se faire une idée. C'est encore pour cela que la hutte bâtie à notre intention, et où le roi nous donne audience, est située loin dé tous les regards, dans un bas-fond où il serait difficile de la découvrir.
3 octobre. — Arrivée de quelques gens du Gani. Ils signalent, à bord du vaisseau qui stationne chez eux, la présence de deux hommes blancs. « Un autre navire vient d'y arriver. On en attend encore plusieurs. » Kamrasine se loue pas des remèdes que je lui ai ordonnés. Ils l'énervent au lieu de lui rendre des forces. II voudrait me persuader de marcher avec lui contre ses frères. Rionga, VouahitouetPohouka.Comme je persiste dans mon refus : « Que feriez-vous, pourtant, s'ils vous attaquaient? » me demande Sa Majesté. Je lui réponds simplement : « Comment se portent les gens de N'yamyonjo? » N'yamyonjo est cet officier des frontières qui nous a disputé le passage du Nil. Un de ses hommes a été tué, un autre blessé grièvement, dans ce combat naval que j'ai raconté plus haut. L'allusion n'a rien de très-obscur.
4 octobre . — J'ai fait présent à Kamrasi d'une bouteille de quinquina. En revanche, il me donne une < corne magique » renfermant toutes les poudres nécessaires pour me communiquer la faculté de parler toutes les langues des divers peuples chez lesquels me conduiront mes voyages. Voulant divertir ses hôtes du Gani, ce prince éminemment pacifique n'a jamais osé décharger lui-même la carabine Blissett dont je l'ai gratifié. Un de mes hommes a été mandé pour cette besogne périlleuse.
5 octobre. — On nous a volé cette nuit un pluviomètre, et nous avons assisté aux opérations magiques destinées à nous le faire retrouver. Le sorcier mandé à cet eflet était un pauvre vieillard, succinctement vêtu de quelques bandelettes de cuir. II avait à la main une corne magique remplie de poudre et soigneusement bouchée, à laquelle pendait une petite cloche d'airain. Accroupi au milieu de nous, lorgnant celui-ci, dévisageant celui-là, grommelant entre ses dents quelques incantations mal articulées, et faisant de temps à autre tinter sa clochette, il nous a déclaré tout à coup, d'un air satisfait, que l'objet perdu reviendrait dans nos mains.
Nos gens avaient reçu ordre de s'accroupir devant )a hutte, et
le magicien qui les passait en revue, tantôt menaçait Tun de sa corne, tantôt flairait )a tête d'un autre, et finit par s'assurer ainsi que le voleur ne se trouvait point parmi eux, ce que la clochette, qu'il portait de temps en temps à son oreille, lui confirma d'ailleurs pleinement. De ma hutte il se transporta dans celle de Grant, puis à Tendroit même où le pluviomètre avait été placé. Là, quelques recherches lui firent découvrir la piste d'une hyène. Il la suivit avec empressement, et quelques pas plus loin le vase se retrouva. Une hyène s en était emparée et l'avait ensuite laissée retomber. Le vieux docteur avait donc, après tout, partie gagnée. Il demandait pour sa peine un pot de pombé; nous y ajoutâmes une chèvre.
6 octobre. — D'après ce que nous dit Kidgwiga, les sœurs du roi — il en a une trentaine — n'ont pas le droit de contracter mariage. Elles vivent et meurent dans son palais. Leur seule occupation est de boire du lait pour gagner de l'embonpoint. Chacune d'elles absorbe le produit de dix à vingt vaches, et ce régime extraordinaire les engraisse tellement que la marche leur devient impossible. Dans les rares occasions où il faut absolument que quelqu'une d'elles quitte la hutte, huit hommes sont mis en réquisition pour la transporter sur une litière. Les frères du roi sont également confinés dans le palais, de peur qu'ils ne suscitent des guerres civiles. Dans l'Ouganda, on les met à mort en vertu du même principe.
7 octobre. — : Nouvelles obsessions de Kamrasi. Ce sont des balles qu'il demande; c'est une médecine stimulante, et enfin, « un charme qui lui gagne le cœur de ses sujets. • J'envoie les balles, je promets la médecine, et quant au charme, « je n'en connais pas d'autre que le développement de l'intelligence. » Aussi enverrai-je au- roi, s'il le désire, quelques-uns de • mes enfants » (des missionnaires) qui peu à peu instruiront ^es sujets et les rendront plus traitables; mais ce ne sera pas tout de suite. L'éducation d'un peuple n'est pas si promptement accomplie.
Mon hôte m'a fait aussi proposer de « mêler son sang avec le mien », ce qui nous rendrait frères pour la vie. Je décline cet honneur qui n'est pas conforme à nos usages. « Les Anglais procèdenty en pareil cas, par un mutuel échange de présents. Si donc le roi veut m'envoyer quelque bagatelle en retour de tout ce qu'il
a reçu de moi, je ne refuse pas de l'accepter à titre de souvenir, et je Je garderai toute ma vie. »
Le soir, on est venu m'avertir que des gens du Gani sont arrivés. Ils racontent que le vaisseau stationné chez eux s'était mis en mesure de redescendre le Nil ; mais, en apprenant que mes gens allaient arriver, les hommes blancs qui le montent lui ont fait rebrousser chemin.
8 et 9 octobre.— La pluie nous a retenus chez nous, avant hier, bien que nous eussions promis à Kamrasi de lui porter nos médecines. L'entrevue a eu lieu vingt-quatre heures plus tard, et la pharmacie a été minutieusement explorée. Le roi voulait la moitié de chaque drogue, puis il s'est rabattu sur nos moustiquaires, nos couteaux, nos fourchettes, etc. En repoussant toutes ces indiscrètes demandes, je me suis permis de lui donner un conseil ; c'était de faire acheter tous ces objets au Gani moyennant une certaine quantité d'ivoire. Ceci a mis en lumière un fait qui n'est pas sans intérêt pour nous; c'est que le messager de Petherick, qui est venu ici s'informer de nous, et qui était porteur d'un collier de verroteries adressé au roi de l'Ounyoro, a reçu pour sa peine quatorze dents d'éléphant, treize femmes et sept couvertures de mbougou. Un officier qui Ta reconduit jusqu'à la station a vu Petherick accepter l'ivoire et refuser les femmes.
10 octobre. — Kamrasi a tellement insisté que nous avons dû nous résoudre à lui donner différentes médecines, dosées de notre mieux, en lui expliquant l'usage de chacune d'elles : « Prenez bien garde, lui ai-je dit ensuite, que tout en cédant à vos importunités, nous vous remettons des substances dont remploi n'est pas sans péril, quand on ignore leurs propriétés. J'ai donc à vous donner le conseil de n'en user qu'après le retour des enfants que vous voulez faire élever en Angle • terre, où ils apprendront comment ces remèdes s'appliquent. -^ Vous parlez sagement, et avec une tendresse toute paternelle, m'a répondu le monarque, qui était resté couché sur la plateforme de son trône.... Emportez ce pot de pombéi »
11 et 12 octobre. — Le roi nous avait permis de chasser avanthier, mais nous n'avons trouvé que quelques pistes de buffle. J'ai demandé hier à faire partir deux de mes hommes chargés de savoir où est Bombay, absent depuis plus de vingt jours. Sa Majesté ne voit pas qu'il faille se presser autant. Si Bombay n'est pas
revenu d*ici à quatre jours, on dépêchera, le cinqui^e, des gens qui sauront bien le retrouver.
13 octobre. — Pour me rendre aussi incommode que possible, je fais demander par Prij du beurre frais, des œufs, de la volaille, du café, du tabac, etc. Kamrasi, quelque peu étonné, ne comprend pas que nous ayons besoin de tant de provisions, et que nos habitudes nous rendent si différents des autres hommes.
D circule des bruits sinistres au siyet du malheureux Budja. Lors de sa venue, l'officier chargé de la garde des frontières lui a fait boire du pombé, dans lequel un « Charme • avait été jeté au préalable, et ce charme était de telle nature que les temmes de son hôte, prévoyant des résultats funestes, prirent la fuite avec une hâte significative. Le pauvre ambassadeur est resté malade pendant tout le temps de son séjour et, la frontière à peine franchie, vient de succomber, à ce qu'il paraît, dans le premier poste de TOuganda. J'apprends en outre que mes déserteurs, escortés par une trentaine de Vouaganda, ont été reconduits jusqu'au village où ils me quittèrent. Le même convoi m'amène aussi des vaches, qui me sont envoyées à titre de présent.
14 et 15 octobre. — Dévoré d'impatience, je propose de renoncer à tous mes droits sur les fusils dont la restitution m'est due, et sur les vaches que Mtésa m'envoie, pourvu qu'on me fournisse les bateaux dont j'ai besoin pour me rendre au Gani : « Pourquoi tant de précipitation? » demande simplement l'impassible Kamrasi.
16 octobre. — Quelques-uns de mes gens sont mandés au palais pour amuser les hôtes du monarque en tuant des vaches à coups de fusil. Kamrasi se fait enseigner par eux le maniement des armes à feu, et après quelques coups tirés à poudre, il prend des airs de triomphe, jette sa lance, et manifeste Tintention de n'employer désormais que le « tonnerre » des Européens. Nous apprenons que Bombay, décidément parvenu au Gani, sera de retour dans une huitaine.
17 et 18 octobre. — Une députation du Chopi vient s'expliquer, par ordre du roi, sur certains projets de révolte qu'on avait attribués aux habitants de ce pays, en apprenant qu'ils cherchaient à se procurer des fusils. Les visiteurs du Kidi, ayant voulu s'approvisionner de bananes aux dépens des Vouanyoro, se
sont fait rosser bel et bien par les propriétaires auxquels ils portaient dommage, et lorsqu'ils se sont plaints de ce procédé sommaire, on leur a répondu fort sensément à mon avis, « que le roi seul était tenu de se laisser ainsi dépouiller. »
19 octobre. — Ces hôtes incommodes, au nombre de deux cents, ont été renvoyés aujourd hui avec les présents d'usage, savoir des femmes et du bétail.
îO octobre. — Kamrasi refuse de nous voir, sous prétexte qu'il fait construire une nouvelle hutte destinée à nos conférences, l'autre ayant été emportée par une inondation. Il prétend « que Bombay a été retenu au Gani par les JVyanswengé (les gens de Petherick) et qu'il ne faut plus l'attendre avant la nouvelle lune. » Je repousse avec énergie cette explication mensongère. Mes « enfants » ne se seraient pas permis de contrevenir ainsi à mes ordres formels. Ce sont les officiers de Kamrasi qui, se conformant à ses instructions secrètes, ont retardé le voyage de mon messager.
La nouvelle de l'arrivée de mes déserteurs se trouve démentie. Un seul d'entre eux a pénétré dans rOunyoro avec une centaine de Vouaganda. Les autres sont restés, avec mes vaches, au delà des frontières de l'Ounyoro. Kamrasi ne veut les admettre que lorsqu'ils arriveront tous ensemble, et fait enjoindre aux Vouaganda de rebrousser chemin.
21 et 22 octobre.— J'ai fait demander au roi des explications au sujet de mes déserteurs, et au sujet de Bombay, dont le sort continue à m'inquiéter.
A la date des dernières nouvelles qu'on ait pu se procurer (elles remontent au 13 du mois courant), un de me^ anciens serviteurs, avec deux cents Vouaganda, se trouvait dans le village où la désertion a eu lieu. Ils n'avaient point de vaches qui me fussent destinées , mais chacun d'eux portait une bûche dont Mtésa leur avait enjoint de se charger, jusqu'à ce qu'ils revinssent vers lui, nantis d'une caisse de poudre; à défaut d'icelle, ils doivent être brûlés sur un bûcher formé de ce bois même en compagnie duquel ils voyagent. Kamrasi, fidèle à sa politique passive et dilatoire, n'a pas voulu leur permettre d'entrer dans ses domaines. Il m'offre de faire venir le chef des Vouaganda, si j'ai quelque communication à lui faire, et de recevoir mes déserteurs s'ils viennent se replacer sous mes ordres. < Mtésa, lui et
moi, nous sommes, à ce qu*il dit, trois souverains indépendants. Chacun de nous peut faire ce qu'il veut de ses sujets. Quant à Bombay, nous aurons prochainement de ses nouvelles, par des gens du Gani qui sont sur le point d'arriver. Je m'efforce encore de convaincre Kamrasi que son intérêt bien entendu serait d'ouvrir l'accès de son royaume aux sujets de Mtésa, mais je n'ai aucun motif de croire que ce conseil soit écouté avec faveur.
23 et 24 octobre. — Le roi se propose de nous recevoir très-incessamment dans le palais qu'il vient de faire élever au bord de la Kafou. En attendant, les nouvelles ne font pas défaut. On a rencontré Bombay qui s'en revenait du Gani. Les Vouaganda ont pris peur et se sont enfuis, sur le bruit que les visiteurs récemment arrivés chez Kamrasi formaient le noyau d'une armée d'invasion destinée à soumettre leur pays. Mtésa prépare les cérémonies de son couronnement, et c'est pour cela qu'il a renvoyé mes déserteurs en leur assignant pour résidence le village de Kari, avec un jardin et des vaches, attendu que les étrangers ne sont pas admis à la cour pendant les fêtes de l'intronisation. Des trente et quelques frères qu'il a et qui doivent être brûlés, deux ou trois seulement auront la vie sauve. L'un d'eux viendra vivre dans l'Ounyoro. Les autres resteront auprès de Mtésa, jusqu'à ce qu'il meure, à titre de « compagnons de plaisir. » Ils auront alors leur congé déGnitif et une pension de retraite. On croit généralement que Mtésa, une fois couronné, ira porter la guerre, d'abord dans le Kittara (ouest de l'Ouganda), puis chez les Vouasoga, dans une direction tout opposée. Nous pensons, Grant et moi, que s'il a des projets belliqueux, c est surtout à l'adresse de Kamrasi.
25 et 26 octobre. — Les envoyés de Roumanika et les gens du docteur K'yengo demandent la permission de se retirer. Le roi la leur refuse, alléguant l'insécurité des routes, et les ordres donnés par Mtésa pour intercepter toute communication entre l'Ounyoro et l'Ouganda. Les gens de K'yengo se résignent; ceux de Roumanika veulent partir à tout prix, car on les laisse mourir de faim. Kamrasi finit par céder, à condition que deux de leurs chefs resteront chez lui comme otages. Ils représentent la garantie dont il a besoin jusqu'au moment où nous serons sortis de ses mains, et où il aura cessé d'être responsable de nous vis-à-vis de Roumanika.
27 octobre. — Requête au roi d'envoyer des porteurs au Karagoué pour y chercher les diverses marchandises que nous avons laissées derrière nous. Il me fait donner avis de préparer mes dépèches. Soixante hommes partiront demain.
28 octobre. — Mes dépèches sont prêtes, et je les envoie au palais. Mon messager y est retenu la meilleure partie du jour, et on lui fait dire ensuite de revenir demain. Comme ces mauvaises plaisanteries se sont fréquemment renouvelées, je crois à propos de donner cette fois à mes plaintes un ton plus énergique et plus vif. Je me déclare las de cette politique mensongère qui consiste à retenir les gens, sous mille vains prétextes, dans une véritable captivité. « J'ai été trompé sur la durée du voyage de Bombay; je le serais encore si j'expédiais quelques-uns de mes gens au Karagoué : ils ne reviendraient pas de dix ans. J'ai assez de ces dissimulations, de ces déloyales pratiques ; et dussé-je abandonner tout ce qui m'appartient, je veux avant tout quitter les pays soumis aux princes de race noire. Mtésa ne s'est pas mieux conduit que Kamrasi; lui aussi retient prisonniers les porteurs d'un message amical, et je n'ose pas, à cause de ceci, faire réclamer les Aisils qu'il sait m'appartenir. Il m'est impossible de supporter plus longtemps une conduite pareille. »
Kamrasi m'a fait répondre que mes alarmes étaient sans motif; que Bombay serait bientôt de retour, et que l'on me laisserait libre de partir aussitôt, car on n'a jamais prétendu me réduire en esclavage.
29 octobre. — Une audience m'est accordée aujourd'hui dans le nouveau palais. J'y porte une Bible pour expliquer au monarque certaines idées dont je l'ai entretenu déjà sur l'origine et la condition présente de cette race éthiopienne qui porte le nom de Vouahouma. Je remonte pour ceci jusqu'à la Genèse. Je lui raconte Adam, le déluge, la dispersion des peuples. Je lui montre, dans les chroniques, témoignage éclatant de la grandeur à laquelle ses ancêtres étaient parvenus, l'histoire de ce roi d'Ethiopie, nommé Zeraph, qui dans la vallée de Tsephath, près de Mart^sa, vint avec une armée d'un million d'hommes, combattre le juif Asa, chef de guerriers moins nombreux, et qui dut appeler l'Éternel à son aide. Passant ensuite à une époque plus récente, je lui fais voir les Éthiopiens aux prises avec les Arabes dans le pays des Somalis, puis à Omwita (Mombas), avec les
Arabes et les Portugais; et j'ajoute qu'en toutes ces circonstances, il se sont emparés de certaines contrées et ont laissé derrière eux un certain nombre de leurs enfants. De là un mélange, un croisement, dont je lui fais comprendre la nature en lui parlant de Mtésa qui a perdu presque tous les attributs distinctifs du sang Mhouma, parce que, depuis mainte et mainte génération, ses ancêtres se sont unis à des femmes Youaganda. Cette application personnelle de ma théorie historique, a singulièrement réjoui mon royal auditeur, qui s'est mis ensuite à compter les feuilles de ma Bible, comprenant que chacune d'elles renfermait l'histoire d'une année.^ Mais après lui avoir laissé faire le quart de ce travail, je le remets dans la bonne voie en lui disant « qu'il serait plus près du vrai, si au lieu de compter les pages, il comptait les mots. »
Nous engageâmes ensuite, à bâtons rompus, un débat assez désagréable. Il ne veut pas me permettre de visiter le Luta ou lac Nzigé, avant que Bombay soit de retour. Alors, dit-il, une expédition partira, dont mes hommes, avec leurs fusils, formeront Tarrière-garde. C'est toujours la même arrière-pensée de nous commettre dans une campagne engagée contre ses frères. Je me plains de n'avoir pu communiquer avec les envoyés de Mtésa, qui seront peut-être brûlés pour n'avoir pas exécuté les ordres de leur maître. Mais Kamrasi prétend n'avoir mis obstacle à leur mission que par égard pour ma dignité. Je ne suis pas l'esclave de Mtésa; donc, il n'avait pas d'ordres à me faire passer, ainsi. L'expédition destinée au Karagoué n'attend plus, pour partir, que le moment où les routes seront un peu plus sûres, et je pourrai lui remettre les présents que j'ai préparés pour Roumanika.
Puis, reviennent les sollicitations habituelles : il s'agit de mé decines et d'une scie «qu'on voudrait seulement voir et qu'on ne nous déroberait pas. Et des pilules, pourquoi refuser des pilules aux pauvres malades qui en ont besoin? » Comme nous opposons de froids refus à cette mendicité fatigante, le roi se retire en colère; mais il se ravisé, une fois rentré chez lui, et nous adresse un pot de pombé. Je riposte par une boîte de pilules, ce qui dénoue dignement cette misérable comédie.
30 octobre. — Msalima, qu'on envoie au roi du Karagoué, lui portera de ma part une lettre, en kisouahili^ par laquelle je lui
demande de m'envoyer ici tout ce qui m'appartient. L'état ou l'inventaire de ce qui me sera ainsi adressé doit être remis à Msalima, qui se charge de le porter à la côte, avec une carte de tous les pays que nousavons traversés, nos observations lunaires, et une lettre au colonel Rigby, qui, sur la vue de cet écrit, fera compter au porteur, ainsi qu'à Baraka et à Oulédi, le montant des salaires qui leur seront dus.
31 octobre. — Frij porte de ma part à Kamrasi une note en vertu de laquelle, lorsque mes marchandises seront arrivées du Karagoué, il aura droit de s'en approprier la moitié; le reste demeurera entre ses mains, à la disposition de ceux de mes compatriotes qui pourront un jour venir les réclamer en mon nom. Le roi promet d'observer scrupuleusement les obligations que lui impose ce contrat.
1"^ novembre. — Bombay est de retour avec Mabrouki, tous deux dispos et gaillards. Ils ont des vestes et des caleçons de coton qui leur ont été donnés aux avant-postes de Petherick. Quanta Petherick lui-même, ils ne l'ont pas vu. Le voyage leur a pris quatorze jours de marche effective. Le reste a été du temps perdu par la faute des guides. Ledjemadary ou lieutenant, auquel ils ont eu affaire, commande encore deux cents Turcs, et il a ordre de m'attendre, sans limite de temps, jusqu'à ce que je sois arrivé. Comme signe de reconnaissance, on me montrera le nom de Petherick gravé sur l'écorce d'un arbre. Du reste, personne au camp ne s'est trouvé en état de déchiffrer ma lettre, et par conséquent, on ne sait pas au juste si nous sommes l'expédition au devant de laquelle on est venu. En attendant, armés de fusils spéciaux pour cette chasse, le djemadar et ses hommes ont déjà tué seize éléphants. Petherick était parti pour un voyage de huit jours, en aval du fleuve ; mais on espérait son retour d'un moment à l'autre.
2 novembre. — Bombay va présenter à Kamrasi les présents d'adieu : une tente, un moustiquaire, un rouleau de bindéra (cotonnade rouge), une marmite, une scie, une caisse de verroteries variées dé premier choix, six paquets de fil de cuivre, plus une requête pressante pour qu'il nous autorise à quitter ses États. Le roi s'estempressé de faire dresser latente, et il a vanté l'adresse des hommes blancs « qui, au lieu de pots de terre, savent en fabriquer avec du fer. » Mais après ce premier élan de satisfaction,
donnant de nouveau carrière à ses sentiments cupides, il prétend que nous devons avoir encore d'autres espèces de verroterie ; et, quant au congé, il s'est borné à répondre « qu'il y songerait et nous enverrait sa décision par le kamraviona. - Le commandant en chef est effectivement venu nous prier d'attendre que les gens chez lesquels nous devons passer aient été prévenus, sans quoi, nous risquerions d'être molestés. Kamrasi m'envoie d'ailleurs un pot de pombé, me restitue mes albums, et me prie de lui envoyer un portrait du roi de l'Ouganda.
3 novembre. — Je lui expédie le dessin demandé, en y joignant quelques reproches sur son manque de parole, et en lui faisant annoncer que je veux partir sans délai. « Le Bana est toujours trop pressé, » me fait-il répondre; et, pour me distraire, il m'envoie un nain grotesque, nommé Kimenya, qui fait les délices de la cour. C'est un malheureux vieillard, d'un mètre de haut, qui s'est présenté gravement devant nous, tenant un bâton plus haut que lui. Après un salaam respectueux, il s'est levé tout à coup, sans y être invité le moins du monde, pour danser, chanter, faire toutes sortes de grimaces et de gestes bizarres, le tout couronné par cette déclaration : « Tel que vous me voyez, je suis fort pauvre, et je manque de simbi (coquillescauries). J'en voudrais cinq cents; mais si cela vous gêne, je me contenterai de quatre cents. »
Puis il nous raconta sa vie, et comment il a perdu, coup sur coup, deux femmes que Kamrasi lui avait données. Une troisième a été refusée par lui, attendu qu'elle était trop petite et trop laide : « Je ne voyais pas, ajoute-t-il, la nécessité de perpétuer une race de pygmées. » Bombay le renvoie avec cinquante cauries en chapelet pendus à son cou. Le kamraviona est ensuite venu nous offrir, de la part de son mattre, une charge de farine, un pot de pombé, plus deux lances pareilles à celles que j*ai reçues du roi de l'Ouganda. On me promet, de plus, un bouclier et deux lances qui sont destinés à Grant. Nous sommes invités à prendre patience jusqu'à ce qu'on ait obtenu l'assurance que les gens du Kidi ne nous chercheront pas querelle, ainsi qu'ils en ont manifesté le projet. S'ils persistent, on nous donnera une puissante escorte et on nous dirigera du côté de l'Ougungou. Encore une tentative pour nous engager malgré nous dans une campagne contre les frères du monarque.
SIX SEMAINES CHEZ KAMRASl. 497
On devine l'accueil que je devais faire à de pareilles insinuations. Je déclarai, dans les termes les moins ménagés, « que je refuserais tout présent qui ne serait pas offert à titre d'adieu ; que je ne voulais plus ni rien entendre, ni rien attendre; que je ne croyais pas aux prétendus périls de la route ; que je n'acceptais
Le nain Kymenia, bonfibn dn roi.
les mensonges de personne, pas plus ceux d'un roi que de tout autre. » Bref, je posais un ultimatum. « Si le kamraviona ne me rapportait pas immédiatement une; réponse satisfaisante, les deux lances ne passeraient pas la nuit chez moi, et je les renverrais avec opprobre. »
Ramrasi ne voulut Q^^ire à mes menaces que lorsque
Frij eut confirmé le récit du kamraviona et des autres émissaires. Alors il s'émut pour tout de bon : « — • Eh bien, dit-il, que le Bana boive en paix notre pombé ; qu'il garde nos lances ; il n'entre pas dans mes vues de le retenir prisonnier. • L'ambassade est revenue m'annoncer en grande hâte que j'aurai, demain ou après, une audience finale, après laquelle je partirai bien escorté pour la station où m'attendent les bateaux de Petherick.
fiombay a rencontré, à son retour du palais, des officiers de la Nyamasoré, auxquels il a reproché la conduite tenue par Mtésa relativement à nos déserteurs. Voici comment cet officier s'explique là -dessus : — « Le roi de l'Ouganda prescrivant à ses hommes de venir me rejoindre, leur a donné une trentaine de vaches et quatre femmes ; mais comme ils pillaient sur leur passage, ils ont voyagé très-lentement, au milieu de populations révoltées par leurs excès. Mtésa, du reste, si nous étions revenus par l'Ouganda, s'apprêtait à nous faire traverser le pays des Masai, route plus courte que celle où nous allons nous engager. >
L'officier en question demandait de plus à me parler, mais Kamrasi n'a pas voulu le permettre , de peur que Mtésa , sachant au juste où venir nous prendre, n'envoie une armée à cette intention. J'ai pu, en revanche, transmettre par cet homme un message verbal, adressé directement à la reine douairière dont il est l'agent, mais qui par elle arrivera nécessairement aux oreilles de son fils. Je les prie de diriger sur le Karagoué les deux hommes que j'expédiai naguère à Mtésa. Quant aux déserteurs, j'insiste sur la nécessité de les dépouiller de leurs armes et de les transporter dans une île du Nyanza. S'ils échappent au châtiment qu'ils ont mérité, les « hommes blancs > n'oseront plus entreprendre le voyage de l'Ouganda, ni se confier à de pareils misérables.
4 novembre, — Nouveaux reproches à Kamrasi, au sujet de ses promesses toujours vaines. Je tire de lui l'assurance que nous aurons demain notre audience finale. Les gens du Gani, arrivés avec Bombay, s'offrent à nous faire traverser les déserts du Kidi, bien qu'en général ils laissent passer deux ans — c'est-à-dire dix mois — entre deux voyages si redoutables. Les indigènes, sans cesse au guet, pillent et retiennent en esclavage tout ce qui biur tombe sous la main. Le temps le plus favorable pour une
traversée de ce genre est la saison sèche, quand on a mis le feu aux herbages, c'est-à-dire de la mi*décembre à la fin de mars.
J'ai cru devoir donner une vache à ces hommes pour les récompenser de leur bon vouloir. Ils l'ont immédiatement tuée, et sans autres préparatifs, sans cuisson préalable, assis autour de leur proie, se sont mis à la dévorer.
5 novembre. — Le roi nous fait dire que tout est prêt pour la grande entrevue, mais qu'avant tout il voudrait recevoir de nous un crayon. Nous le lui expédiâmes séance tenante, « pour ne pas avoir à parler de pareille bagatelle devant un si grand prince. »
Nous avons procédé ensuite à nos solennels adieux. Après une courte harangue, dont le sens général était que « nous désirons revoir nos pénates pour ne pas abuser plus longtemps de l'hospitalité des rois du pays, et que nous porterons à notre souveraine tous les messages dont il voudra nous charger pour elle, » le roi, dans une laborieuse et prolixe improvisation, nous expliqua les précautions exagérées dont il avait cru devoir s'entourer avant de nous laisser pénétrer dans l'Ounyoro. « Des méchants l'avaient injustement prévenu contre nous. Maintenant, il ne pouvait en aucune manière gêner notre liberté, mais la prudence devrait nous conseiller d'attendre qu'on eût écarté de notre route les obstacles dont elle peut être semée. Que si nous voulions partir à toute force, il serait à propos de laisser derrière nous deux hommes armés de fusils, pour laisser croire que notre avant-garde seule était en^marche, et qu'elle aurait, en cas d'attaque, les secours d'un corps de réserve. » Cette proposition transparente, quoique dictée par la ruse, ne supportait pas un instant d'examen. Dans un pays où l'être humain est une propriété, le sort des deux hommes que nous aurions laissés à la merci du prince, était de rester à jamais ses captifs. Ceci devint plus clair encore, lorsque, après le rejet de sa proposition, Kamrasi nous demanda tout à coup : < — Vous avez donné des hommes à Mtésa, pourquoi ne m'en donneriez-vous point? » Il nous fut aisé de lui répondre que si les gens auxquels il faisait allusion (c'est-àdire nos déserteurs) s'avisaient de retourner chez eux, ils seraient pendus pour avoir méconnu leur mission et violé leurs engagements : «—Soit, reprit le roi ; vous partirez après-demain, dès que j'aurai pu réunir votre escorte et choisir les deux jeunes princes dont l'éducation vous sera confiée : nous nous fe-
rons alors nos adieux définitifs, et vous me donnerez encore un fusil, avec quelque supplément de médecines , sans parler de la poudre et des balles que vous avez promis de m'envoyer, une fois arrivés à vos navires. »
Ceci convenu, le kamraviona saisit la première occasion de faire entendre à Bombay, « que le roi devait nous garder jusqu'à la nouvelle lune et nous conduire ensuite contre ses frères.» Jamais notre fidèle serviteur ne voulut consentir à se charger pour nous de ce message secret. « Une pareille audace, disait-il, lui jouerait un trbp mauvais tour. »
6 novembre. — Le kamraviona vient encore réclamer des munitions. Nous l'envoyons au diable, lui et ses maîtres. «Pour qui nous prend-on ? que signifient de si grossières insultesl-... Doutet-on de notre parole ?. . . . Si ceci continue, nous n'emmènerons pas les jeunes princes en Angleterre, et pas un homme blanc ne reparaîtra dans ces parages. » Lç kamraviona, sans trop s'effaroucher de ces brusqueries, nous pose de la part du roi les questions suivantes : « Avons-nous un remède qui empêche les enfants de mourir en bas âge?.... C'est un inconvénient fort commun dans le pays.... Connaissons-nous un remède qui attache les sujets à la personne de leur souverain ? » J'ai une réponse toute prête : « — L'intelligence du gouvernement, sa sagesse, son respect pour ce qui est juste, voiJà tout ce que je connais, en fait de médecines pareilles. Les enfants du roi pourront apprendre en Angleterre les conditions de ce traitement, et à leur retour, ils donneront au roi les renseignements dont il paraît avoir besoin. »
7 novembre. — Rien de plus amusant, après tous ces marchandages mesquins, ces instances éhontées, que l'attitude majestueuse de Kamrasi lorsqu'il nous a reçus pour la dernière fois dans son palais. Du haut de son trône de peaux, il semblait nous traiter comme d'humbles esclaves, et voulait nous faire énumérer encore une fois les divers objets que nous devions lui expédier par le retour de notre escorte. Nous lui flmes comprendre que nous n'aimions pas à revenir sur des promesses une fois faites, et comme il sollicitait une dernière réponse < sur cette affaire concernant une île, » (allusion directe à son désir de nous avoir pour alliés contre ses frères), nous lui répétâmes, encore une fois, « qu'une intervention de ce genre n'était
point autorisée par les lois de notre pays. » Il lorgnait les anneaux de Grant, et les lui demanda nettement, mais sans le moindre succès. Nous lui reprochâmes, en revanche, l'indiscrétion de ses procédés, l'avertissant que, t s'il ne réprimait l'intempérance de ses désirs, personne à l'avenir ne se croirait en sûreté près de lui. »
C'est Kidgwiga qui part avec nous et rapportera les divers objets promis à son maître. Nous nous mettons en route le 9, c'est-à-dire après-demain, et cette annonce nous rend aussi joyeux que l'oiseau dont on a ouvert la cage.
8 novembre. — Le roi semble ne se préoccuper en aucune façon de ce qui nous est indispensable pour voyager. Il a fallu lui demander aujourd'hui des vaches, du beurre et du café. Les vaches seules nous ont été envoyées: « pour le reste, il eût fallu s'y prendre d'avance. » Vingt-quatre hommes nous escortent jusqu'au Gani, d'où ils rapporteront nos présents stipulés d'avance et dont voici la liste : « six carabines et un approvisionnement de munitions, un grand pot de métal, en bronze ou en fer, une brosse à cheveux, des allumettes, un couteau de table, et tout ce qu'on pourra se procurer d'objets inconnus aux naturels de rOunyoro. »
On nous amène, pour les conduire en Angleterre, deux négrillons achetés à des marchands d'esclaves, et tellement disgraciés de la nature, que l'amour maternel pourrait seul les trouver acceptables. Nous nous refusons à les emmener, sous prétexte que nos enfants anglais n'en voudraient jamais pour camarades. « C'est, à des rejetons de race royale, et non pas à d'autres, que nous pouvions ofifrir les bienfaits de l'éducation européenne. » Kamrasi paraît fort désappointé de notre refus. — C'étaient là, nous dit-il, des enfants d'adoption, et les seuls dont il puisse disposer. Les autres sont de véritables boules de graisse, et trop jeunes pour quitter la maison paternelle. »
LA ROUTE DU GANl ET DU MADl
Navigation sur la Kafou et le Nil. — Pieuses fraudes du roi Kamrasi. — Le blanc, couleur infamante. — Les îles flottantes. — Les volailles et Phippopotame. — Un voleur. — Bas de fer. — Un enlèvement. — La fièvre. — Les perruques du Kidi. — L'arbre à papier de verre. — Chutes Karouma. — Le désert. — Une curée. — Civilité barbare. — Modes du pays. — Détails philologiques. — Les gens du Gani.
9 novembre. — Kamrasi s'est obstiné à vouloir que nous fussions soustraits aux regards du vulgaire, et nous nous sommes embarqués dans deux canots pour descendre la Kafou jusqu'au point d'où l'expédition doit partir, à deux milles du palais de Chagouzi. Mais une foule de spectateurs, et entre autres la nourrice du roi, s'étaient rangés sur la rive opposée pour assister à notre départ. Jamais le roi n'a voulu permettre que les gens de K'yengo s'éloignassent avec noys. Bombay nous raconte qu'au dernier moment, Kamrasi s'était mis en tête da nous faire accepter des femmes et des dents d'éléphants. Averti que nous refusions partout des présents de cette nature, il a parlé de les offrir au chef de nos subalternes; et sur ce qu'on lui disait « que la consigne ne le permettait point, » il lui a proposé de glisser en contrebande, dans nos embarcations, les objets prohibés, de telle manière que personne ne s'en apercevrait.
10 novembre. Kitwara. — Avant notre départ, j'avais sollicité la permission, qui m'a été accordée, de continuer ma route sur la rivière aussi loin qu'elle serait navigable, tandis que notre bétail s'en irait à sa destination par la voie de terre. L'excellent
monarque, en échange de quelques capsules qu'il désirait, nous a autorisés de plus à saisir en son nom tout le pombé que nous trouverions à bord des bateaux par nous rencontrés. Les approvisionnements du palais ne se font pas d'autre manière.
Bientôt, passant de nos légers canots sur une grande barque, nous nous trouvâmes au sortir de la Kafou dans ce qui nous sembla un lac oblong, dont la largeur varie entre deux cents et mille mètres ; ce prétendu lac était tout simplement le Nil, que nous retrouvions, et dont la navigation n'est plus interrompue à partir d'Ourondogani.
Ce grand fleuve coule entre deux marges épaisses de roseauxpapyrus. Sa rive gauche est basse et marécageuse. La rive droite, au contraire, où viennent parfois chasser les habitants du Kidi et les Vouanyoro, s'élève en pentes douces couvertes d'arbres et de beaux convolvuli disposés en guirlandes. Des îles flottantes, qu'on voit se mouvoir lentement à la surface du courant, chargées de roseaux, de gazons et de fougères, nous prouvent que le Nil est en pleine voie d'inondation. Parfois se montrait un hippopotame, « effrayé, disaient nos gens, par la volaille que nous avions à bord. » Nous donnâmes chasse à plusieurs bateaux, mais comme aucun ne portait de pombé, nous les relâchions aussitôt, et les pécheurs qui en constituaient l'équipage, reprenaient sans plus de trouble leur besogne habituelle.
La route de terre, par laquelle s'en allait notre bétail, offrait bien moins d'intérêt; elle traverse d'interminables marécages, coupés çà et là de cours d'eau, sur l'un desquels nos gens, obligés de le traverser en bateau, se sont vus assaillis par des sauvages et ont failli perdre leurs chèvres.
) 1 novembre. Koki. — Nous nous sommes procurés à grand'peine, et après bien des retards, deux petites barques, plus commodes à manœuvrer que celles où nous étions, et après une heure et demie de pagayage aussi mollement mené que possible, nous sommes arrivés à Koki, où nous devions réunir une partie de notre escorte. Au lieu des ressources que cette localité nous promettait, nous n'y avons trouvé que déceptions et ennuis ; entre autres, celui de faire châtier un voleur, que nous avons heureusement surpris au moment où il emmenait un de nos veaux et cinq de nos plus belles chèvres. On lui avait lié les
mains derrière le dos, assez serrées pour le mettre à la gêne, et on lui avait barbouillé de blanc le visage, ce qui est, par parenthèse, une note d'infamie ; mais à minuit, ses complices ont trouvé moyen de se glisser dans la tente de Baraka et de délivrer le prisonnier. Le chef de Tendroit a été fort mal accueilli, lorsqu'en suite il est venu nous faire hommage d'une chèvre. Volés par ses subordonnés, nous ne pouvions véritablement le traiter en ami.
12 novembre. Govéni. — La grande barque, qui nous convoyait d'un peu loin, a fini par nous fausser compagnie. Nous Tavons remplacée par six petits bateaux et tous nos gens, du coup, se sont trouvés matelots. Nous y gagnons de marcher à notre fantaisie. L'aspect du fleuve continue à charmer nos regards, mais, après trois heures de navigation, il s'infléchit et se rétrécit notablement. Tout au plus garde-t-il deux cents mètres de large, et sa profondeur moyenne varie de deux à trois brasses (3 m. 658 à 5 m. 487). Nous nous sommes ensuite arrêtés pour attendre notre bétdil, que nous supposons fort en arrière de nous, chez Yaragonjo, le gouverneur de ces contrées. Rien de plus surpris que notre homme, lorsque, malgré les respectueux scrupules de notre guide, nous avons pénétré dans la hutte où la famille était assemblée. — Le chef nous a pris d'abord (à nos chapeaux) pour quelques sorciers du monarque, et voulait, par signes, nous persuader de sortir avec lui ; mais nous avons fait la sourde oreille, et le fils de la maison, instruit de nos qualités, s'est mis en devoir de nous offrir un accueil convenable. Le palais n'étant pas de taille à nous contenir tous, on nous a montré des huttes où nous pourrions passer la nuit. Les hommes de ce pays doivent être de grands chasseurs : il y a devant chaque cabane des harpons à hippopotames et des trophées de têtes de buffles. Les femmes, d'une beauté toute négative, portent leur mbougou coupé en deux falbalas, qu'elles fixent autour de leur taille par un cordon à coulisse. Elles ont, en guise de bas, des chapelets de grenaille de fer, très-bien entretenus et très-brillants, qui recouvrent la jambe depuis l'orteil jusqu'à la naissance du mollet
13 novembre. Gouéni, — Un paquet de cartouches nous ayant été dérobé, nous supprimons les rations de viande, et le voleur se découvre comme par miracle. Yaragonjo, qui nous témoigne les dispositions les plus hospitalières, nous dirige vers un village des
environs, où nous devons trouver d'autres barques pour remplacer celles qui nous ont amenés et qui sont tenues de rebrousser chemin. Cette indication obligeante, que nous avons cru devoir récompenser par un cadeau de verroteries, se trouve parfaitement fausse, et nous voici dépourvus de tout moyen de naviguer. Je retourne alors chez notre hôte, que j'accable de reproches en le menaçant de la colère du monarque. Il prend pour prétexte que ses intentions ont été pures, et propose de faire transporter nos bagages chez le gouverneur d'un district voisin, qui très-certainement saura nous procurer des embarcations. Rçvenus au camp avec lui, nous y trouvons un message du gouverneur de Koki, lequel voudrait faire arrêter Kidgwiga, coupable de lui avoir pris cinq vaches, et qui de plus s'est permis d'enlever une femme appartenant à un autre gouverneur de village. Kidgwiga reconnaît l'exactitude de cette double allégation ; mais il a dû agir ainsi pour châtier la désobéissance de ces petits vassaux qui n'avaient pas fourni l'escorte requise au nom du monarque. Nous lui donnâmes de grands éloges et, refusant de le livrer, nous ftmes sentir à ceux qui se plaignaient de lui, que l'anarchie la plus complète devait sortir, à la longue, des procédés qu'on se permettait.
14 novembre. Kijumboura, — Nos porteurs étant maintenant au complet, nous nous rendons, par une marche de six milles, chez le gouverneur Kaérou, qui doit nous fournir des barques. La réponse favorable qu'il nous adresse, et les quatre pots de pombé dont il accompagne cette réponse, ne nous ayant pas complètement édifiés sur ses intentions, nous refusons ses présents, ce qui fait merveille. Nos porteurs s'étaient évadés à deux milles du village, laissant leurs fardeaux à terre ; on nous en trouve d'autres à l'instant même. Nous sommes installés pour la nuit dans uç groupe de huttes parfaitement confortables, au milieu d'une vaste plantation de bananes que la jungle environne de toutes parts, et très-évidemment dans le voisinage du fleuve, ainsi qu'il appert des nombreux harpons suspendus au seuil de chaque chaumière.
15 novembre. — Les barques sont disponibles, mais il faut attendre Kidgwiga, qui travaille à compléter notre escorte, en vue des dangers qu'il pourrait courir, au retour de sa mission, dans les déserts mal famés du Kidi.
15 novembre. Koki, dans le Chopi. — Nous avons eu deux milles à faire avant de remonter en bateau et de continuer à descendre le fleuve, toujours en regard d'une montagne conique à laquelle on donne le nom de Kikungourou. L'officier du district nous a reçus à merveille, et nous promet pour demain Tunique bateau dont il puisse disposer, encore qu'il ait grand'peur de se le voir enlever par les sauvages dont nous allons traverser le territoire.
17 et 18 novembre. Parangoni. — Tandis que je descendais le fleuve sur le misérable petit canot qui venait d'être mis à ma disposition, Grant et les bagages suivaient par terre, sous l'escorte du jeune chef. Je me sens gagné par la fièvre, et je fais halte chez Magamba, le gouverneur de Parangoni, qui est parent du roi. Ce brave homme, que mes albums ont singulièrement amusé, se montre d'une humeur très-communicative. U m'apprend que les voyageurs préfèrent la rive droite du fleuve à la rive gauche, et ceci, parce que Rionga, qui réside un peu plus bas, guette au passage, pour les mettre à mort, tous ceux qu'il suppose alliés de Kamrasi. Survient un autre cousin de ce dernier, Kaoroti, avec un présent de cinq volailles. Il demande en revanche une médecine, qui lui est administrée à l'état liquide, Kidgwiga réclame des pilules pour sa femme. Notre hôte prend la balle au bond, et nous ne pouvons lui refuser « la médecine sèche » dont il prétendait avoir besoin. Des gens du Kidi, qui se sont mis en route pour rendre visite à Kamrasi, s'arrêtent en notre honneur et viennent examiner les « hommes blancs. » Généralement, cette race dédaigne de se vêtir. Mais, par égard pour leur hôte royal, et sans que cela tire à conséquence, ceux-ci ont dérogé à la coutume. Leurs perruques, d'une forme singulière, sont faites avec des cheveux étrangers, ceux des nègres n'ayant pas la longueur requise.
19 novembre. Vouiréy au-dessus des Chutes Karouma. — Nous nous sommes dérobés jusqu'ici par une manœuvre prompte et furtive, pour éviter les officiers de Kamrasi qui sont très-nombreux dans ce pays, et voulaient à toute force se ménager les profits d'une journée d'hospitalité. La persuasion n'y pouvant rien, ils ont essayé d'un autre moyen, qui était de griser nos gens, et les envois de pombé se succèdent au camp avec une menaçante rapidité. Dans ce district, très-bien cultivé,
très-irrégulièrement arrosé, nous avons remarqué Tarbre à papier-de-verre, dont les feuilles ont la rudesse d'une langue de chat; on les emploie dans l'Ouganda pour polir les massues et les bois de lance. Le paysage, du reste, n'offrait plus grand intérêt, lorsque tout à coup, le fleuve, jusque-là paisible, — et où nos bateaux à vapeur remonteraient aisément le courant sur deux ou trois de front, — s'effondre dans un ravin à plus de cent mètres au-dessous de nous, et prend l'aspect d'un torrent impétueux. Par delà, se montre le Kidi, vraie forêt de mimosas qui
Indigènes du Kidi.
semblent sortir de l'eau et monter vers le ciel en nuages de verdure. Le gouverneur du district, nommé Kya, dépeint cette contrée comme un rendez-vous de chasse fréquenté par les habitants des deux rives. L'éléphant, le buffle, l'hippopotame y sont tour à tour l'objet de poursuites acharnées. Pour tuer le premier de ces animaux, on emploie une espèce de lance que je ne connaissais pas encore : le fer, à double tranchant, est long d'un mètre ; la poignée, en forme de poire, l'équilibre parfaitement, et rend le maniement de l'arme on ne peut plus facile. Munis de pareils engins, quelques-uns de ces chasseurs grimpent aux arbres
et attendent le passage du gibier que les autres poussent de leur côté. On ne chasse pas Thippopotame, on lui tend cette espèce de piège appelé lunda: une fosse habilement masquée, au centre de laquelle est fiché un fer aigu, et qu'on creuse sur le passage habituel de ces animaux routiniers.
Les Chutes Karouma, — si tant est qu'elles méritent ce nom, — consistent en une espèce d'écluse naturelle qui précipite les eaux entre deux roches de siénite, sur une assez longue pente d'environ dix mètres. Il y en a quelques autres de moindre importance, et une enfin, dont le bruit lointain arrive jusqu'à nos oreilles, nous est signalée comme très-considérable. Le nom de Karouma leur vient d'un esprit qui, d'après les superstitions locales, aurait disposé dans le courant les roches dont, il vient d'être question. On nous montre aussi, non loin de là, un arbre sous l'écorce duquel réside un autre esprit dont les attributs sont à peu près identiques à ceux du Ligna de Mahadeo, tel qu'il est adoré dans l'Inde. C'est dire suffisamment qu'il passe pour hermaphrodite, et qu'il combine les aptitudes sensuelles des deux sexes auxquels il appartient simultanément.
20 novembre. — Journée de halte, pour laisser à nos gens le temps de réunir les provisions nécessaires à la traversée des déserts du Kidi. Kidgwiga nous raconte que dans le voisinage des Grandes Chutes, à l'issue d'une campagne contre Rionga, le roi fit décapiter et jeter dans le fleuve une centaine de prisonniers.
21 et 22 novembre, — Le gouverneur, qui tenait absolument à nous voir, et qui du reste s'est montré naguère très-généreux à l'égard de Bombay, est venu , accompagné d'un joueur de harpe , nous offrir une vache, deux charges de farine , et trois pots de pombé. Sa pensée est « que les hommes blancs viennent visiter un pays jadis conquis sur eux et où ils espèrent se ménager un retour triomphal. » Il se fonde sur une traâition qui représente les Vouahouma d'une certaine époque fort reculée, comme moitié blancs et moitié »"oirs. La moitié de leur chevelure était lisse, et la moitié crépue, ce qui doit s'expliquer par l'existence d'une race blanche, soumise, et d'une race noire, définitivement victorieuse. Je calme ses appréhensions en lui expliquant que ses ancêtres étaient blancs, qu'ils avaient les cheveux plats, et habitaient un pays par delà l'eau salée, jusqu'au jour où, tra-
versant cette eau, ils prirent possession de TAbyssinie, quMls occupent encore sous le nom de Gallns ou Hubshis. Ni Tune ni Tautre de ces appellations ne lui est connue. Il sait seulement qu'au delà du Kidi, existe une tribu dont la nourriture habituelle se compose exclusivement de viande et de lait. Les chasseurs de cette contrée plantent devant leur hutte une espèce de convolvulus autour duquel ils empilent les ossements du gibier qu'ils ont pris , ce qui est pour eux une condition de succès ultérieurs. La fleur de ce même convolvulus, si on la tient en main quand on cherche un objet perdu, vous conduit tout droit à Tendroit où il se trouve. Ce soir, Kidgwiga et ses gens ont régalé « le Bana » d'un n*yanzig tout pareil à ceux que j'avais vu pratiquer devant le trône de Mtésa.
23 novembre. Premier campement du KidL — Au moment de traverser le fleuve, on nous montre, au loin, un détachement de gens du Kidi qui se rendent en visite chez Rionga , et qu'il va probablement mener à quelque razzia. Le passage du Nil nous a pris toute la journée et nous a coûté une belle vache, donnée au propriétaire du bac. Un chevreau a été immolé sur chacune des deux rives par les gens de Kidgwiga ; puis fendus en deux, étalés à plat sur le sol , ils forment une espèce de barrière sanglante que chaque voyageur doit franchir s'il veut s'assurer une traversée prospère.. L'etidroit choisi pour ce sacrifice l'a été d'après les indications d'un mzimou (littéralement un Esprit) c'est-à-dire d'un vieil ecclésiastique spécialement attaché au service religieux des Grandes Chutes.
24 novembre. Second campement. — 11 a plu toute la nuit, puis il a fallu attendre jusqu'à midi les quarante hommes commandés par Kamrasi pour « transporter nos bagages jusqu'aux bâtiments de notre nation, en quelque lieu qu'ils se trouvent. » Malgré les mesures de rigueur adoptées par Kidgwiga, il n'en ' est venu que vingt-cinq. Avec nos vingt Vouangouana et les trente-cinq « enfants » de Kidgwiga, nous sommes encore à la tète de soixante-dix-huit hommes. Malgré un avis menaçant que Kamrasi nous fait passer, au sujet des mauvais desseins que nourrit à notre égard son frère Rionga, et malgré la pluie qui continue à nous tremper jusqu'aux os, nous reprenons obstinément notre marche.
25 novembre. Troisième campement. — Encore la pluie, et tou-
jours le désert. On ne voit ici d'autres vestiges humains qu'un étroit sentier, souvent effacé par la végétation des jungles, et çà et là deux ou trois huttes abandonnées, où viennent gîter pendant la saison les chasseurs des pays voisins.
26 novembre. Quatrième campement. — Après nous être , durant cinq milles , dépêtrés comme nous pouvions de ces terribles fouillis d'herbes et avoir traversé marais sur marais, nous fûmes enfin payés de nos peines par un spectacle frappant. Les jungles s'étaient éclaircies ; nous nous trouvâmes à Timproviste sur la limite d'un plateau à l'ouest duquel s'étendait, presque sans limites , une immense prairie dorée par le soleil et coupée çà et là de quelques bouquets d'arbres; à quinze ou vingt milles derrière nous, dans la direction du sud -ouest, se dressait la montagne de Kisouga , qu'on dit située dans le Chopi, non loin des districts où les frères de Kamrasi ont établi le siège de leur rébellion Du reste, ce ne fut là qu'une apparition passagère ; il fallut se replonger, aussitôt dans les hautes herbes et s'y frayer péniblement un chemin. Des éléphants, des buffles se montraient de temps en temps; et le guide, pour détourner les mauvaises chances du voyage, jeta des deux côtés du sentier les fragments d'un rameau d'arbre, dont il avait fait au préalable une espèce de baguette magique par le moyen de quelques patenôtres inintelligibles.
27 novembre. Cinquième campement, — Du haut d'une butte à fourmis , le guide nous a montré le splendide panorama qui nous environne : derrière nous la montagne de Kisouga et le village de Vouiré; à l'ouest un océan de gazons; à l'est et au sud les jungles du Kidi ; au nord, par de là quelques dunes herbues, la cime de certains coteaux situés auprès de Koki, notre plus prochaine station. Les solitudes vont cesser, et tandis que nos hommes se baignent dans un cours d'eau par où s'écoule, du côté de l'ouest, le trop-plein de ces immenses marécages, un feu d'herbes que nous prenons soin d'allumer, en guise de signal télégraphique, annonce notre arrivée aux habitants de Koki et les avertit de préparer leur pombé.
28 novembre. Sixième campement, — Un buffle que j'abattis hier et que je laissai achever par les sauvages de l'escorte, nous a fait perdre quelques heures, car il n'a jamais été possible, même au prix d'une vache que je leur offrais, de les déterminer
à laisser là cette carcasse énorme qu'ils ont dépecée tout à loisir. Malgré les obstacles du terrain, et à force de persévérance, nous avons franchi aujourd'hui une dizaine de milles. Nous voici en mesure d'atteindre facilement, et par une seule étape, le village où nous devons faire halte.
29 novembre. Koki^ dans le Gani. — Le temps est devenu beau; nous revoyons avec joie les habitations humâmes. Un groupe de huttes coniques à la cime d'une petite chaîne de hauteurs granitiques s'étendant vers le nord-ouest ; à l'extrémité méri-
^ Indigènes du Gani.
dionale de cette chaîne, perchés comme des singes sur les escarpements rocheux, quelques hommes, entièrement nus, semblent guetter notre arrivée. Nos guides, se conformant aux usages du pays , dépèchent un messager vers Chongi , le gouverneur général, pour lui faire connaître nos qualités et le but de notre voyage. Ce Mercure nègre nous rapporte l'assurance d'une cordiale bienvenue, car c'est de Kamrasi lui-même que Chongi tient l'.investiture féodale en vertu de laquelle il gouverne ce district, le plus septentrional de l'ancien royaume de Kittara. Uélite de l'endroit, peinte des couleurs de guerre, des-
cend vers nous au galop, la lance haute comme pour nous charger, et après quelques évolutions de pure étiquette, se mêle joyeusement à nous. Jamais je ne vis gens si peu vêtus, car leur costume ne se compose guère que de verroteries, d'anneaux de fer ou de bronze, et de quelques plumes ou de quelques chapelets de cauries dont ils se font une coiffure plus ou moins fantastique. Les femmes elles-mêmes se contentent de certaines fibres végétales, formant une frange assez lâche, et qui pendent négligemment autour de leurs hanches. Ceux de nos gens qui ont vu les Vouatouta de TOutambara, prétendent qu'il y a identité complète dans le costume des deux races; ce n'est peut-être pas là une remarque sans importance, car elle se réfère à une observation déjà faite à propos des Cafres Zoulous que nous avons vus dans la baie Delagoa. Les hommes dressent leur chevelure avec la même bizarrerie, et l'enfant, sur le dos de sa mère, est également protégé par une moitié de gourde. Comme les gens du Kidi, qu'ils paraissent redouter beaucoup, ceux-ci ne se séparent guère d'une espèce de siège très-léger et très-bas qu'ils portent partout avec eux. Leur habitat s'étend d'ici à la rivière Asoua ; le Madi, au contraire, occupe toute la contrée, de l'ouest de ce méridien jusqu'au Nil dont nous sommes séparés par de vastes espaces. Les villages sont composés de petites huttes coniques, véritables cages de bambous, posées sur un mur d'argile et revêtues de terreau gazonné. Chacune de ces petites communautés élit son propre chef, et le pays ne compte pas de sultans dont l'autorité soit reconnue dans un rayon de quelque importance. Les montagnes boisées du Gani, comme celles de l'Ounyamouézi, présentent l'aspect le plus riant; et le contraste du pays avec les sauvages qui le peuplent éveille l'idée de je ne sais quel paradis infernal.
Nous voyons d'ici les hauteurs derrière lesquelles, s'il faut s'en rapporter à Bombay, Petherick stationne avec ses navires ; nous voyons aussi, beaucoup plus rapprochée de nous, une montagne où nous attendent ses chasseurs d'éléphants, envoyés en avant-garde.
L'accueil de Chongi a été caractéristique. Ce bon vieillard est venu au-devant de nous avec une espèce d'aide de camp, le premier portant pne poule blanche, l'autre une petite gourde remplie de pombé. Après une harangue de félicitations, prenant
la poule par une patte , Ghongi Ta promenée, à quelque distance du sol, devant ses hôtes rangés en ligne ; puis il s'est emparé de la gourde, et, à l'aide d'un petit rameau d'arbre qui lui servait de goupillon, il arrosait la terre à nos pieds. Chacun de ces rites était une seconde fois accompli par l'espèce de suppléant qu'il avait amené. Se retirant ensuite vers Touganga ou c maison magique, » — une hutte de dimensions très-restreintes, — il l'a de même aspergée de pombé, après quoi , étendant une peau de vache sous un arbre, il npus a oflfert une cruche de cette liqueur bienfaisante, en s'excusantsur la famine qui sévit ici, « de si mal remplir vis-à-vis de nous les devoirs de l'hospitalité. » Que de courtoisie, après tout, chez ces sauvages !
30 novembre. — Les sollicitations empressées de Chongi ne nous auraient peut-être pas déterminés à faire halte; mais les portefaix de Chopi réclament impérieusement une journée « dont ils ont besoin, disent-ils, pour se procurer du grain dans ce pays affamé par la présence des Vouichwézi. • C'est le nom par lequel les indigènes désignent les mendiants qui se mêlent de sorcellerie ; je ne sais pourquoi il leur a plu d'en affubler Petherick et ses compagnons.
l" décembre. —Encore une halte requise de toutes parts, et dont le vieux Chongi se montre fort satisfait. Il nous prodigue le pombé, s'engage à nous donner une vache, et, ce qui est plus essentiel, promet de nous fournir des guides qui, par une route de traverse, nous mèneront en une seule marche au camp de nos amis « les Vouichwézi. » De la vache, cependant, il ne fut plus question, car Chongi ne voulait pas la prélever sur son propre troupeau , et les officiers qu'il avait chargés de nçus la procurer refusèrent nettement de lui obéir.
2 décembre. Èfoxidoua. — Nous avons eu grand'peine à quitter Koki, les porteurs du Chopi se regardant comme quittes envers nous et se déchargeant sur nos nouveaux hôtes du transport ultérieur de nos bagages. D en résulte que , dans chaque village, nous avons à remplacer notre équipe ; de plus, parvenus à la limite d'une jungle, les porteurs engagés en dernier lieu nous forcent à prendre la route la plus longue, — qui est en même temps la plus peuplée et la plus sûre, — renversant ainsi toutes nos combinaisons et nous imposant une halte de nuit à moitié chemin.
Peu à peu, sans trop nous en apercevoir, nous avions quitté les gens du Gani pour ceux du Madi , tout aussi succinctement vêtus que leurs voisins, et qui ont pour arme Tare et la flèche. Leurs villages sont entourés de borna (enceintes palissadées), et le pays, dans ses aspects généraux , nous rappelle les districts septentrionaux de TOunyamouézi. Parfois nous sommes très-bien reçus, parfois aussi la population s'enfuit à notre approche. Cn chef de village, qui nous avait d'abord pris pour des êtres surnaturels, se rassure en nous voyant manger comme le reste des hommes, et nous témoigne alors , en nous présentant sa famille, combien il regrette de nous avoir fait un si mauvais accueil.
os^
LE MADL
Les confins de la civilisation. — Premier contact de PEurope et de TAfrique. — Les Turcs de Debono. — Mahamed. — Obstacles nouveaux, manœuvres nouvelles. — Fôtes indigènes. — Nos adieux à Kidgwiga.
— L'expédition mystérieuse. — Translation d'un village. — Comment l'ivoire voyage. — L'arbre d'Apuddo. — Nous retrouvons le Nil. — Une attaque repoussée. — Chasse au buffle. — Tyrannie des Turcs. — ' Le convoi grossit. — Hostilités menaçantes, r- Gondokoro. — Baker au lieu de Petherick. — Les trois Hollandaises. — Offres obligeantes. —
— Un successeur. — La mission autrichienne. — Petherick et son vakil. — Une récompense opportune. — Fin du voyage.
3 déc. Faloro. — Pour combler les lacunes de son hospitalité^ le chef dont je viens de parler en dernier lieu ne nous a laissé partir qu'après force libations de pombé. Il y a même joint, par une prévenance phénoménale , de 1 eau chaude pour nos ablutions. Deux heures après Tavoir quitté , nous arrivâmes au palais de Piéjoko, personnage de quelque importance, qui insistait pour nous garder chez lui , et aux instances duquel s'associaient mes porteurs, toujours disposés à me faire perdre un jour de plus. Mais je ne voulus entendre à rien, et, laissant derrière moi la moitié de mon escorte , nous poussâmes en avant, mon camarade et moi , pressés que nous étions de rejoindre l'expédition de Petherick. Ce que nous prenions alors pour son avantgarde campait sous le 3* 10' 33*^ de latitude nord et le 31 • 50' 45" de longitude est. Dès q^g nous fûmes en vue, c'est-à-dire au coucher du soleil, mes g^j^g sollicitèrent Tautorisation de lâcher
une salve de mousqueterie pour avertir les Turcs que nous étions là. Aux détonations de leurs carabines riposta presque aussitôt un feu roulant, et, comme autant d'abeilles, les gens du Nord essaimèrent hors de leurs ruches, sur toutes les hauteurs voisines. Il faut avoir subi un long exil chez les barbares pour comprendre le battement de cœur par lequel un voyageur salue rapproche du moment où il va se retrouver parmi ses frères en civilisation. A chaque instant nous nous sentions plus émus. Un cortège militaire venait de se former et sortit du camp, précédé par trois grands drapeaux rouges, au bruit des tambours et des fifres. Je fis faire halte pour attendre ceux qui venaient ainsi au-devant de nous. Quand ils nous eurent rejoints, un officier, nommé Mahamed, portant l'uniforme égyptien, vint se jeter dans mes bras et semblait vouloir à toute force me donner le baiser de bienvenue. Je lui rendis vigoureusement son étreinte, tout en reculant la tête pour soustrahre mes lèvres à cette accolade par trop fraternelle :
t Sous les ordres de qui êtes-vous? lui demandai-je.
— Petrick, répondit-il.
— Et lui-même, Petherick, où se trouve-t-îl pour le moment?
— Vous le verrez sous peu.
— Gomment se fait-il, alors, que vous n'arboriez pas les couleurs anglaises?
— Nos couleurs sont celles de Debono.
— Quel est ce personnage ?
— Le même que Petrik.... Mais venez vous installer dans le camp : nous y causerons plus à notre aise.... »
Et ce disant, Mahamed fit faire volte-face à « son régiment, » deux cents hommes environ, ramassis de Nubiens, d'Égyptiens et d'esclaves de toute race, qui ne cessaient de tambouriner, de présenter les armes et de faire feu sans rime ni raison. Quand nous fûmes arrivés à ces huttes, pareilles de tout point aux habitations indigènes, Mahamed nous fit asseoir sur deux lits, et ses femmes vinrent nous offrir à genoux des tasses de café, tandis que d'autres serviteurs , apportant le pombé , nous préparaient un dîner dont le pain , le mouton et le miel constituaient les principaux éléments.
On vida «pour nous un vaste hangar, et lorsque j'y fus installé
LE MADI. 521
avec Grant, nos hommes reçurent ordre de se répartir comme ils voudraient dans les divers taudis où gisaient déjà les soldats de Mahamed. Quant à ce dernier, il semblait, depuis que nous étions là, regarder sa mission comme accomplie.
« S'il en est ainsi , lui dis-je , veuillez me faire connaître les ordres que vous avez reçus.... On a dû également vous laisser quelques lettres,
— Non, me répondit-il, je n'ai ni lettres, ni ordres écrits; on m'a simplement recommandé de vous conduire à Gondokoro, dès que vous seriez arrivés. Je suis le vakil de Debono, et il me tardait bien de vous voir ici, car il y a longtemps que nous vous attendons.... Nous avons employé à nous procurer de l'ivoire les loisirs que vos retards nous ont faits.
— Comment dois-je m'expliquer, repris-je, que Petherick ne soit pas venu en personne à notre rencontre?... Quelque mariage, par hasard, l'en aurait-il empêché?
— Vous ne vous trompez pas ; il a pris fenmie , et je l'ai vu mener en croupe sa nouvelle épouse, pendant notre séjour i Karthoum.
— Et l'arbre sur Técorce duquel Bombay m'a dit que vous nous montreriez le nom de Petherick?
— Yous le verrez chemin faisant.... Au surplus, ce n'est pas Petherick qui a écrit le nom; c'est une autre personne, la même qui m'a chargé de guetter votre arrivée dans ces ps^rages. . . . Nous ne connaissions pas ce nom, mais elle nous a garanti qu'en vous le montrant, vous sauriez de suite ce dont il est question. »
k décembre, — En flânant ce matin dans notre nouvelle résidence, j'ai pu constater que les Turcs se sont tous mariés à des femmes du pays, maintenant habillées d'étoflfe et couvertes de verroteries. Us ont déjà beaucoup d'enfants, et d'infaillibles symptômes assignent une date prochaine à un nouvel accroissement de population. Au surplus, la plupart de ces unions n'ont eu lieu qu'à titre provisoire, et en vertu d'un contrat de louage, valable pour tout le temps du trafic. A l'expiration du bail, c'est-à-dire
K II transpira peu après que Mahamed avait expédié vers Kamrasi deux hommes du Madi, porteurs de verroteries. Comme ils étaient vêtus d'étoffe, les Vouanyoro et les Vouaganda les prirent pour des Européens. De là tous ces malentendus, consignés à leur date dans notre journal, au sujet deces«bommes-hlancs> qu'on prétendait avoir vus dans le palais de Kamrasi. {Note de Vauteur nnglais ajoutée à la seconde édition de son livre.)
au moment du départ pour Gondokoro , les jeunes villageoises qu'ils ont adjointes à leurs esclaves, s'en retourneront chez leurs parents. Ils possèdent aussi un nombreux bétail, etilevé, dit-on, aux indigènes et qu'ils font servir à divers usages. Ce qu'ils ont de trop , en fait de nourriture, s'emploie à payer les dents d'éléphant, dont ils grossissent chaque jour leur collection déjà considérable. Le pays, bien arrosé, bien cultivé, rappelle les plus fertiles districts de l'Ounyamouézi.
Vers midi, notre arrière-garde se présente sous les ordres de Bombay. Piéjoko vint en personne nous reprocher d'avoir mé» connu ses intentions hospitalières et solliciter de nous une visite amicale. Je le renvoyai satisfait d'un léger présent. Les « enfants » du vieux Chongi s'éloignent aussi de très-bonne humeur, après avoir reçu quelques poignées de verroterie et quelques vêtements de rebut. Je n'ai donc plus avec moi que mes gens et ceux de Kidgwiga.
A défaut d'une lettre de Petherick, je n'en ordonnai pas moins, pour le lendemain , le départ de l'expédition ainsi réduite. Mais aussitôt, les objections se présentèrent en foule : Mahamed prétendait que je ne trouverais pas de navires à Gondokoro. Il me conseillait une halte de deux mois , en attendant que la station fût regarnie; enfin, il se refusait à partir avec moi, sous prétexte d'une famine qui existait, selon lui, à Gondokoro. J'insistais néanmoins, sur la foi des promesses de Petherick, tout disposé à me contenter d'un interprète , si les Turcs s'entêtaient à ne point partir avec moi. Mon interlocuteur m'opposait alors la férocité des gens du Bari, sur le territoire desquels je ne devais pas me hasarder avec une si faible escorte, et de plus, l'existence d'un large cours d'eau, infranchissable d'ici à quelques semaines.
Ces vains prétextes, ces allégations mensongères finirent par lasser ma patience, et le débat s'anima de plus en plus, sans aboutir à aucune conclusion pratique. Il reste convenu qu'on réunira demain une espèce de conseil de guerre, devant lequel les points qui nous divisent seront mis en délibération.
5 décembre. — Parmi les gens de Mahamed, pas un ne regarde comme possible de partir en ce moment pour Gondokoro. Ils me proposent, en revanche, de me faire conduire sous escorte à dii journées de marche d'ici, dans un dépôt formé sur la frontière
LE MADL 525
du pays de Madi. Là, si je veux attendre qu'ils aient réuni leurs approvisionnements d'ivoire, ils viendront se joindre à moi, et nous serons assez forts, une fois réunis, pour passer sur le ventre à quiconque voudrait nous faire obstacle. Je commençai par accepter cette offre, mon vœu le plus cher étant de quitter ce pays, où mes gens prenaient des habitudes d'ivrognerie, et où ceux de Kidgwiga désertaient l'un après l'autre. Une fois en route, je ne désespérais nullement de gagner Gondokoro à moi tout seul.
En attendant, et pour me concilier Mahamed, je lui offris de présider une revue militaire qu'il passe tous les vendredis. Ses soldats , avertis , ont pris la tenue de cérémonie, et manœuvré un peu moins mal que je ne m*y serais attendu. Les commandements donnés en langue turque leur étaient tout à fait familiers, et les choses se seraient assez régulièrement passées, si les simples soldats n'eussent commandé la manœuvre en même temps que leurs capitaines.
La revue terminée, je complimentai Mahamed, et quand je le crus favorablement disposé, je remis sur le tapis les préliminaires du départ qui devait avoir lieu le lendemain ; mais, sans oser me regarder au visage et revenant effrontément sur ses promesses, il me déclara ^ qu'il ne pourrait me laisser partir sans lui, attendu le blâme qu'il encourrait s'il m'arrivait quelque mésaventure. » U s'étonnait, au reste, de ma précipitation : — « Après être resté si longtemps chez Ramrasi, je pouvais bien, disait-il, lui accorder quelques jours. »
Son obstination renversait tous mes plans et me jeta dans une véritable colère. La désertion, je l'ai dit, s'était mise parmi les gens de Kidgwiga et, pour peu qu'elle se propageât encore, je ne voyais plus comment je pourrais, une fois à Gondokoro, acheminer vers le palais de Kamrasi un autre visiteur blanc, s'il s'en trouvait un qui voulût compléter notre besogne et vérifier, — ce que nous n'avions pu faire, — les communications entre le Nil et le Louta Nzigé. J'insistais ; Mahamed se débattit de plus belle. •• Ses gens ne pouvaient partir qu'après la moisson (car ils cultivent du blé pour leur nourriture). Quant à lui, avec une hutte pleine d'ivoire, il ne saurait se procurer les porteurs nécessaires qu'après la récolte faite, lorsque les gens du pays seraient disponibles. » Bref, voyant que je m'entêtais à demander l'interprète
et les guides qu'il m'avait promis, il finit par disparaître; et ceux de mes gens qui se tenaient encore sur leurs jambes vinrent me supplier de renoncer à mon projet.
6 décembre. — Kidgwiga que j'ai chargé ce matin de nous procurer des interprètes et des guides, n*a pu Xrouver personne qui voulût s'engager avec nous. Mahamed, que je suis allé trouver en désespoir de cause, balbutie quelques vagues promesses, puis se dérobe et me fait avertir « qu'on ne le reverra de trois jours. » J'ordonne alors, poussé à bout, que tout soit prêt pour demain matin ; et cette détermination vigoureuse fait reparaître Mahaméd qui s'oblige à me fournir des guides, « moyennant une déclaration écrite et signée par laquelle je dégagerai complètement sa responsabilité. »
Je me croyais hors d'affaire, mais le lendemain, sept, au moment de se mettre en route, les a enfants » de Kidgwiga désertèrent en masse, et aucun guide ne voulut consentir à se charger de nous. Il devenait évident pour moi que, même en conduisant Kidgwiga jusqu'à Gondokoro, je ne pouvais plus compter sur lui pour ramener qui que ce fût chez Kamrasi. Je l'appelai donc, et lui faisant apprécier les circonstances où nous nous trouvions, je l'engageai à retourner chez son maître. Il y répugnait, sa mission n'étant pas remplie, mais finit par se rendre à mes conseils. Je lui remis alors un fusil double et des munitions, ainsi que quelques verroteries de prix empruntées au magasin de Mahamed, le tout à l'adresse du roi de l'Ounyoro, à qui j'enverrai un voyageur blanc dès que je serai rendu à Gondokoro ou à Khartoum Le voyageur ne traversera point le Kidi comme je l'ai fait; il suivra, au contraire, la rive gauche du Nil. — « Rien ne sera plus à propos, me fait observer Kidgwiga, car notre monarque doit sous peu changer de résidence et venir s'installer sur le Nil, de ce côté des domaines de Rionga, pour intercepter toutes communications entre ce dernier et les fusils turcs. »
Kidgwiga lui-même a reçu son assortiment de rassade, et les principaux officiers de notre escorte, tant ceux du Chopî que ceux de rOunyoro, participent à une gratification de même nature. Nous nous sommes quittés fort bons amis, et immédiatement après leur départ, je me suis occupé de monter une chasse à l'éléphant, qui me servira de prétexie pour aller à la recherche du Nil dans la direction de l'Ouest. Bien que personne, depuis
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mon départ du Chopi, ne veuille ou ne puisse me dire ce qu'est devenu ce fleuve, je ne saurais croire que nous en soyons trèséloignés.
8 décembre. — Mahamed semble ravi de ce projet. Il réunit les chefs de villages pour tirer d*eux toutes les informations que je réclame. Mais j'ai beau insister sur le voisinage probable du Nil, tous prétendent qu'il se trouve à quinze marches d'ici, et que le voyage, aller et retour, me prendrait un bon mois. De plus, il me faudrait emmener trente-six des soldats de Mahamed, dont celui-ci consent bien à me louer les services, mais à de telles conditions que mon enthousiasme s'en trouve considérablement refroidi.
J'étais, au fond, persuadé qu'on me trompait, et que le Nil n'était pas si loin ; mais, craignant de manquer l'occasion de quelque prochain départ, je me décidai à prendre patience et à profiter de mes loisirs, soit pour écrire l'histoire des Vouahouma, soit pour compléter mes collections. Une fois à Gondokoro, je me promettais de trouver quelqu'ua en état de suppléer aux lacunes de mon expédition, ou de remonter moi-même le Nil sur les embarcations dont je pourrais alors disposer.
Du 9 au \k décembre. — Rien n'est arrivé de notable juscpi'à cette dernière date, où quatre-vingts des sujets de Riooga sont venus offrir à Mahamed, de la part de leur maître, deux esclaves et trente défenses d'ivoire. Présumant qu'il s'agissait de déterminer mon hôte à marcher contre Kamrasi, de concert avec le frère qui cherche à lui ravir la couronne, je jugeai néanmoins que ces questions politiques devaient me rester étrangères, et ne m'occupai qu'à tirer de ces hommes quelques renseignements sur la topographie des contrées qu'ils venaient de quitter. Pas un, cependant, ne voulait entrer en relations avec moi, du moment où j'étais l'ami de Kamrasi, et les soldats de Mahamed trouvaient mauvais que mes gens cherchassent à se mêler aux nouveaux venus : « Que vous importe, disaient-ils, si nous échangeons nos étoffes et nos verroteries contre l'ivoire apporté par ces gens-ci?... Ne vous mêlez pas de nos affaires!... » Mahamed, toujours mystérieux, vint m'emprunter ensuite une couverture et un fusil « dont il avait besoin, disait-il, pour aller visiter un de ses entrepôts d'ivoire. » Ceci fit naître chez moi de véritables appréhensions, et je m'imaginai qu'en me forçant à m'ar-
réter, Mahamed me laissait en son lieu et place, tandis qu'il irait avec Rionga porter la guerre dans les domaines de Kamrasi. Je tâchai donc de l'effrayer sur les conséquences de son expédition. — « Si vous traversez le Nil, on vous coupera la retraite et tous vos fusils seront perdus. » Il vit bien où tendaient mes pensées, et m'assura qu'il allait dans une direction toute différente avec les gens de Rionga. Je refusai cependant de lui prêter un fusil, tout en lui donnant la couverture dont il prétendait avoir aussi besoin.
Du Ib au 30 décembre, — J'ai vu partir Mahamed à la tête de son régiment, enseignes déployées, au bruit des tambours et des fifres. Les soldats faisaient feu de tous côtés ; les officiers étaient montés, quelques-uns sur des ânes, et les autres, — le croirat-on? — sur des vaches!... Derrière eux marchait une foule d'indigènes, y compris les gens de Rionga, les uns munis de lances, les autres d'arcs et de flèches, et le tout ressemblait à une expédition de maraudeurs, bien plus qu'à une paisible caravane. J'ai appris depuis qu'ils ne s'étaient point rendus chei Rionga lui-même, et qu'ils avaient seulement conduit les gens de ce chef auprès du vieux Chonji. Chonji, de son côté, avait invité Mahamed à venir combattre un de ses ennemis, sur le territoire duquel on espère trouver une immense accumulation de dents d'éléphant, et qui, vivant de pillage, possède en outre un bétail considérable. Tel était, en réalité, le but de l'expédition.
Du 21 au 31 décembre. -— Depuis mon arrivée ici, je m'étais étonné souvent que les indigènes consentissent à subir les brutalités auxquelles ils sont exposés de la part des tyrans que l'Egypte leur envoie. Je constate xionc, sans la moindre surprise, qu'ils ont fréquemment recours, pour s'y soustraire, à de lointaines émigrations. Ds enlèvent leurs huttes, emportent leurs effets mobiliers, et, poussant devant eux leur bétail, transfèrent leur village sur un autre point du territoire. La principale fenune de Mahamed m'annonçait, le jour de Noël, que les Turcs ayant mis à sac et brûlé trois villages, rentreiraient d'ici à peu avec leur butin. Elle devinait juste, car Mahamed est revenu le 31 à la tète de son armée triomphante, avec des masses d'ivoire; il ramène aussi cinq jeunes prisonnières et trente tètes de bétail.
Du !•' au Z janvier 1863. — Je désirais vivement me remettre
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en route, maïs il a fallu céder aux instances de Mahamed qui m'ajourne au 5 courant, date à laquelle il aura réuni assez d'hommes pour transporter tout son ivoire. Les gens de Rionga ont quitté le camp, et Mahamed semble bien décidé à partir, car il a fait tuer une douzaine de vaches, dont la chair est distribuée à ses porteurs, tandis qu'on découpe le cuir en longues lanières destinées à relier les faisceaux entre lesquels se répartissent les plus petites défenses pour égaliser à peu près le poids des charges.
Préparatifs pour le transport de Tivoire.
4 et 5 janvier. — Triste échantillon de la barbarie turque. Un chef de village apporte une défense d'éléphant pour solder la rançon de sa fille, récemment enlevée par les gens de Mahamed. Heureusement pour elle, le père de la jeune esclave est un homme influent, que nos nouveaux compagnons ont tout intérêt à se concilier, et avec lequel ils veulent vivre en bons termes Non-seulement Mahamed lui a rendu sa fille, mais, pour effacer toute rancune, il lui fait en outre cadeau d'une belle vache.
Du 5au 10 janvier. — Il m'a été donné, ces jours-ci, devoir le chef de nos bandits frapper une contribution à l'instar des rois
nègres. Quelques bons villageois qui avaient pris la fuite à son approche, et dont il ne s'tHait pas donné la peine d'incendier les habitations, ont cru devoir lui en témoigner IjBur reconnaissance en lui apportant dix belles dents d'éléphant. Au lieu de les remercier, et trouvant avantageux de lever des impôts sous cette forme, notre homme s'est donné les grands airs d'un potentat qu'on offense par des hommages insuffisants, et qui se croit dupe de sa clémence. — « Vous avez raison de rechercher mon amitié, a-t-il dit à ces pauvres gens, mais vous ne tenez pas assez compte du respect qui m'estdù....J'avais droit au double de
Demenagemeut et translation d'an village.
ce que vous m'apportez. — Que faire, alors? ont-ils répondu ; c'est là tout ce que nous possédons. — S'il en est ainsi, a repris Mahamed, je ne dois pas vous affliger par un refus; mais à mon prochain retour de Gondokoro, j'espère bien que vous acquitterez le reste de votre dette.... Adieu, et ne perdez pas de vue ce qui vient de vous être prescrit. »
11 janvier. Pant/oro. — Les ajournements de Mahamed ont épuisé ma patience et j'ai pris les devants, à son grand désespoir, en lui laissant un délai de vingt-quatre heures pour venir me rejoindre à la prochaine station. C'est à Panyoro que nous
te
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nous sommes arrélés, après une marche de dix milles. Les habitants, qui nous prenaient pour des Turcj, se sont d'abord hâtés de s'éloigner avec leur bétail; mais plus tard, revenus de leur erreur, Ms nous ont accueillis avec une hospitalité franche et cordiale.
12 janvier. — Journée de chasse, où j*ai manqué tour à tour un rhinocéros et plusieurs antilopes. Mes gens n'en revenaient pas, et les villageois qui m'avaient suivi dans l'espoir de quelque bonne aubaine, m'offraient leur recette ordinaire pour en linir avec la mauvaise chance dont je semblais être la victime; elle consistait à me percer l'index avec la pointe d'une lance et à cracher ensuite sur la blessure. Avant de recourir à un moyen si extrême, j ai vérifié nos deux points de mire, qui se trouvent avoir été légèrement faussés. Un rire général a suivi cette découverte.
A notre retour au village, le déménagement venait de recommencer, et je me l'expliquai en voyant arriver, du côté de Paloro, un détachement de nos Égyptiens : « — Qu'avez-vous fait? nous disaient nos hôtes en se pressant autour de moi, et pourquoi nous livrer à ces gens rapaces qui nous accablent de coups, nous forcent à porter leurs fardeaux, et nous pillent sans miséricorde? » Je leur promis alors, s'ils voulaient se tenir tranquilles, une protection efficace, et je notifiai ma promesse aux Turcs dès que ceux-ci furent arrivés. Mahamed les envoyait en avant-garde, et ils avaient ordre de m'escorter jusqu'au village d'Apuddo, où nous attendrions leur chef, qui travaillait de tout son pouvoir aux enrôlements indispensables. Il me faisait prévenir que je trouverais, dans le voisinage d'Apuddo, un arbre où deux ans auparavant un de mes compatriotes avait gravé une inscription.
13 janvier Paira. — La marche suivante nous conduisit à Paira, groupe de villages situé en vue du Nil. N'était-îl pas ridicule à nous d'être restés si longtemps à Paloro sans obtenir le moindre renseignement sur le point qui nous intéressait le plus, et sans nous douter un moment que le Nil coulait à deux journées de. nous?... Il s'offrait maintenant à nos yeux, déroulant ses eaux majestueuses sur un lit à peine creusé, dans la direction de l'ouest à Test; immédiatement au-delà du fleuve, les jbl (ou montagnes ) Koukou se dressaient à deux mille pieds au-dessus de ses eaux. Le lendemain seulement, et lorsque, marchant parallè-
lement au Nil , nous fûmes arrivés à Jaifi , nous pûmes em-
brasser dans son ensemble, cet imposant et vaste panoranaa.
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14 janvier. Jaifi, — C'est le nom d'un groupe de hutles situées dans le voisinage d*un profond nullah, par lequel se dégorgent les eaux des districts qui occupent le milieu du Madi oriental. Nos Turcs y tuèrent un crocodile, qu'ils se mirent à dévorer sur place, non sans provoquer parmi mes gens des risées passablement dédaigneuses.
14 janvier. Apuddo. —Je n'ai pas manqué, aussitôt après notre installation, de me faire montrer l'arbre sur lequel Mahamed avait attiré mon attention. Deux signes, qui rappelaient assez vaguement la forme d'un M et d'un J, se voyaient effectivement sur son écorce, mais le travail de la végétation les avait rendus à peu près méconnaissables. En me dépeignant l'individu qui les avait tracés, les Turcs me dirent « qu'il me ressemblait beaucoup et portait une barbe aussi longue que la mienne. » Il était venu de Gondokoro, il y a deux ans, avec Mahamed, mais n'avait pas osé passer au delà d'Apuddo, tant on lui disait de mal des populations méridionales et tant il lui paraissait pénible de rester renfermé à Faloro, pendant toute la saison des pluies, téteà-tète avec l'oflicier égyptien. Il savait, du reste, que nous devions arriver dans ces parages, et avait recommandé à Mahamed de nous montrer son nom, dans le cas où cette prévision viendrait à se réaliser'.
Gomme d'ordinaire, nous étions logés dans le village, mais les Turcs restés à l'extérieur enlevaient la toiture des habitations pour la transporter dans leur camp. A mes remontrances, touchant ce procédé sommaire, ils me répondaient avec douceur, « que n'ayant ni huttes ni ustensiles culinaires, ni approvisionnements d'aucun genre, il fallait bien emprunter ceux des indigènes. Mieux avisés et plus prévoyants, ces derniers se mettraient en mesure d'avoir à vendre tout ce qu'on était obligé de leur confisquer, puisque après tout, le gouvernement ne pouvait être frustré de l'ivoire sur lequel il comptait. ■ La misère est grande dans ces contrées ; et tandis que les Turcs vivent aux dépens des silos à demi vides, les pauvres paysans en sont réduits à se nourrir de racines et de fruits. Comme pour empirer une situation déjà si trisle, les chefs de village se font l'un à l'autre une guerre acharnée.
1. 11 a été vérifié depuis ciuc ce hanli voyageur s appelait Miani. {Note du capitaine Spekdj iusérée dans la seconde édition de son livre.)
16 et 17 janvier. Jounues de halle. — Un parti hostile est venu rôder la nuit autour du village, niais sans oser y pénétrer à cause de notre présence. Les habitants, sortis en armes dès le lendemain matin, tuèrent deux hommes à l*ennemi, qui battit en retraite, mais non sans menacer de revenir à la charge aussitôt que « les fusils seraient partis. » Je ne demandais qu'à m'en aller pour peu que ïapina (ou chef du village) eût voulu me fournir les guides indispensables ; mais il craignait qu'il ne m'arrivât malheur, et que Mahamed ne le punît de mon imprudence. Il était inutile d'insister, car je n'avais plus de vaches à tuer pour nourrir mes hommes, ni de verroteries pour acquitter les droits de passage. J'acceptai donc la situation, et la chasse servit à me faire oublier mes ennuis.
18 et 19 janvier. — Les antilopes étaient nombreuses, mais ne se laissaient guère approcher. En revenant au logis, le premier soir, les indigènes qui m'accompagnaient dans l'espoir de quelque régal, me signalèrent trois buffles sur un pâturage assez lointain. Je remontai pour tourner ces animaux et prendre le vent sur eux au delà du point où je m'attendais à les rejoindre. Là, je fis coucher mes compagnons à plat ventre et me glissai dans l'herbe, jusqu au moment où je vis en face de moi, et à très-courte distance, briller au soleil trois paires de cornes. Alors je me soulevai lentement pour ne pas effaroucher le gibier; mais, à ma grande surprise, de si haut que mes yeux allassent vers lui, les cornes seules restaient visibles. L'idée ne me vint pas que ces animaux eussent pu demeurer accroupis en plein jour, dans un site aussi peu abrité. De sorte que, ne pouvant me rapprocher davantage sans les mettre en fuite, je visai, au juger, la poitrine du plus voisin, et ce fut alors seulement que je découvris mon erreur. Tous trois se dressèrent sur pieds et détalèrent à qui mieux mieux. Tandis que je rechargeais ma carabine (à un coup) les fugitifs étaient allés rejoindre leurs trois camarades, ceux-là même que j'avais vus occupés à pattre, et tous les six, formés en ligne, dévalèrent à la fois sur* moi. Certain de recevoir une rude secousse, j'avais fort à craindre de rester écrasé sous le piétinement de ces massifs anhnaux, lorsque tout à coup, en m'apercevant debout devant eux, soit crainte, soit tout autre instinct difQcile à définir, ils renoncèrent à leur projet meurtrier, s'écartèrent par un léger détour, et'
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gagnèrent pays de toute la vitesse de leurs jambes. Je n'étais pas satisfait, et bien loin de là ; mais Grant nous a dédommagés le lendemain, en tuant un très-beau mâle de l'espèce n'samma.
20 janvier. — En poursuivant le gibier de la veille dans une espèce d'immense parc borné d*un côté par le Nil, de l'autre, par cette rivière Asoua, sujet de tant de récits — et que j'entrevois dans le lointain au pied de montagnes encore plus hautes que les jbl Koukou, — je me suis trouvé avoir simultanément sous les yeux cinq buffles, cinq girafes, deux élans et plusieurs antilopes d'espèces diverses. Ce fut à un des élans que je m'adressai, désirant le comparer à l'animal du môme genre que j'avais tué dans l'Ousagara; mais les girafes, qui interviennent volontiers à contre-temps, donnèrent l'alarme et, à l'exception de deux buffles, tout disparut. Je les suivis, armé d'un fusil simple, et sans me faire accompagner de personne. Arrivé furtivement à quarante mètres d'eux, je guettai une occasion favorable et parvins à loger une balle dans l'épaule du plus gros. La détonation les fit tressaillir et tous deux chargèrent à la fois du côté de leur antagoniste qui, sans perdre de temps et se trouvant sur un terrain absolument ras, s'était jeté à plat ventre. Ils flairaient l'air, agitant leurs cornes puissantes , et me cherchaient du regard sans découvrir encore ce que j'étais devenu.
Nous restâmes ainsi près de vingt minutes, séparés à peine par quelques pas. Un des buffles avait la bouche en sang, et l'une de ses jambes de derrière était brisée, car la balle l'avait pris en enfilade et traversé de part en part. L'autre, tournant sur luimême, cherchait de tous côtés à me découvrir, et, sans le perdre un instant de vue, je rechargeais peu à peu mon fusil. Une fois prêt, je tirai sur l'animal encore intact, mais la capsule se brisa sans éclater et fut sur le point de me trahir ; ils regardèrent en efi'et de mon côté, l'invalide saignant toujours, mais l'autre, plus menaçant que jamais. Quelques minutes encore s'écoulèrent ainsi, au bout desquelles je me sentis soulagé d'un grand poids en les voyant s'éloigner sans trop de hâte. Je les suivis naturellement, mais sans pouvoir retrouver une occasion favorable. Peutêtre se présentera-t-elle demain.
21 et 22 janvier. — Au même point où j'avais abandonné la chasse, j'ai fait partir un troupeau de cinquante buffles environ, parmi lesquels était mon blessé de la veille, incapable désormais
d'une longue fuite, et que j'ai pu abattre au moment où il s'arrêtait pour me charger. Les paysans, à qui j'ai donné la moitié de la chair, m'ont témoigné la reconnaissance la plus vive. « On ne les a pas gâtés jusqu'ici, disent-ils, et en fait de présents, ils ne connaissent guère que la bastonnade. »
23 janvier. —Deux rhinocéros noirs, que j'ai rencontrés, n'auraient eu qu'à passer tranquillement leur chemin pour échapper à mes coups; je ménage, en effet, mes munitions qui commencent à devenir rares. L'un d'eux, néanmoins, s'est tellement obstiné à me faire la partie belle, que je n'ai pu résister à la tentation de le jeter bas. Mais j'en eus du regret en voyant les sauvages qui m'accompagnaient, refuser, malgré mes instances, de toucher à la chair de cet animal, regardé par eux comme une substance impure. Quelques buffles se sont ensuite trouvés à ma portée, mais une petite antilope, brusquement partie devant moi, leur a donné un peu trop tôt le signal de la fuite. Le reste de la journée n'a pas été plus heureux, et je suis revenu bredouille.
Du 24 au 30 janvier. — Rien de notable jusqu'à cette dernière date, où Boukhet, le factotum de Mahamed, nous est arrivé avec la plus grande partie du convoi turc. Son maître, paratt-il, l'avait acheminé vers nous depuis déjà quelques jours; mais en arrivant à Panyoro, une rixe avec les habitants eut pour conséquence la perte de presque tous les bagages. Mahamed, auquel il alla rendre compte de ce fâcheux résultat, le somma, dans les termes les plus péremptoires, de retourner à la chaîne et de réparer un échec inacceptable : « Sans cela, disait- il, comment voulez-vous que je fasse mon rapport à Gondokoro? »
Convaincu par la force de cet argument, Boukhet retourna sur le théâtre de sa défaite et attaqua vigoureusement Panyoro. Trois de ses hommes furent blessés tout d'abord, mais il parvint à incendier le village, tua une quinzaine des habitants, et ea sus des objets qu'ils lui avaient enlevés, leur prit environ cent têtes de bétail.
31 janvier. —Mahamed, arrivé d'aujourd'hui, se prépare à marcher en avant. L'entreprise ne laisse pas que d'oflrir certaines difficultés, car les Turcs, à eux seuls, ont besoin de six cents porteurs, dont la moitié pour leur ivoire et le reste pour leurs effets de campement; or, il n'est pas de village qui puisse
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fournir au delà de cinquante à soixante hommes; et de plus, nous Tavons déjà dit, les chefs se font l'un à Tautre une guerre continuelle. Voici l'expédient adopté par Mahamed : sous peine de confiscation, il convoqua devant lui ces petits souverains municipaux et taxa chacun d'eux à tant de porteurs, requis pour le service du «grand gouvernement, » dont l'intérêt doit passer avant tout. Se figure-t-on les richesses du gouvernement laissées à terre faute de bras? Il exige donc le sacrifice de toutes les rivalités, et proclame pour un temps la trêve de Dieu : les villages qui se seront dépouillés, pour le service public, de leurs défenseurs habituels, devront, par cela môme, rester inviolables. Malheur à celui qui les attaquerait en Tabsence de Mahamed : on n'épargnera pas les balles pour le punir.
Une centaine d'œufs, trouvés dans un nid de crocodile, ont été pour nos Égyptiens l'occasion d'un grand régal. On nous a donné deux de ces œufs que nous avons mangés par curiosité, mais dont la saveur musquée n'a rien d'agréable pour un palais européen.
I" février. — Nous sommes repartis avec Boukhet et la première moitié du convoi de Mahamed, qui n'a jamais pu réunir assez d'honmies pour tout emporter à la fois. Le Nil, que nous avons bientôt rencontré, roulant ses flots limpides parmi les hauteurs schisteuses de Roukou, ressemblait à une rivière des Highlands; nous l'avons suivi jusque dans le voisinage du point où l'Asoua vient le rejoindre. Ses eaux n'étaient pas, à beaucoup près, aussi abondantes que lorsque nous l'avions traversé audessous des chutes Karouma; et cependant, selon les calculs du docteur Khoblecher *, il aurait dû déborder justement à cette époque; cela élant, il eût été navigable, et nous en aurions profité pour ne pas le perdre de vue. Nous le quittâmes au contraire de nouveau, lui laissant faire un détour dans la direction de l'ouest, et passâmes à gué la rivière Asoua, dont les eaux rapides nous montaient jusqu'à la poitrine, mais dont le lit manque de largeur. Pas une embarcation ne saurait la remonter, et sous aucun rapport on ne peut la comparer au Nil lui-même. Les membres de l'expédition envoyée par Méhémet-Ali, ont singu-
1. Le docteur Khoblecliei. f oda-^®"^ ^® ^ mission autrichienne de Gondokoro, établi que le Nil y atteijj/ niv^**^ ^® P^°^ ^** ^^^ *® milieu de janvier.
lièrement exagéré le volume de ce cours d'eau, mais nous n'en sommes pas autrement étonnés, car ils se sont mépris sur sii position Nous étions en effet sous le troisième degré quarantedeux minutes de latitude nord, et par conséquent à vingt milles au delà du point extrême de leurs recherches.
Deux heures plus lard, nous arrivions dans un établissement appelé Madi, que nous trouvâmes absolument désert. Les habitants s'étaient enfuis dans la jungle, et rien ne put les décider à rentrer chez eux. Nous aspirons maintenant à voir finir le voyage. Vivre aux dépens d'autrui nous parait insupportable; mieux valent encore les exactions comme celles dont on nous rendait victimes dans TOusoui. Au surplus, cet état de choses est sans remède; il restera tel, aussi longtemps que les Turcs auront la haute main sur ces misérables populations. Ce n'est pas qu'ils niaient, eux aussi, des pertes à subir; quatre hommes et une jeune fille du.Bari ont trouvé, chemin faisant, le moyen de s'enfuir et d'emmener avec eux une centaine des vaches enlevées à leurs compatriotes. J'ai fait donner cinquante coups de fouet à un de mes hommes, convaincu d'avoir volé la couverture d'un Égyptien dont il partageait la butte.
Du 3 au 5 février. Journées de halle. — Cinquante natifs de Labouré (une des stations par lesquelles nous devons passer) sont venus s'offrir pour le transport des bagages. Ils savent qu'à cette époque de l'année, les Turcs reviennent toujours avec une quantité de bétail, produit de leurs rapines, qu'ils emploient à rétribuer les services de ceux qui les aident à traverser le pays de Bari.
6, 7 et 8 février. Barwoadi et Labouré. — Nous avons passé une nuit dans le premier de ces établissements, et nous nous sommes arrêtés tout un jour dans le second, pour permettre à Mahamed de recueillir au passage l'ivoire emmagasiné dans un dépôt voisin.
9 février. Mougi. — 10 et 11^ journées d^ halte. — Mougi est la dernière station du pays de Madi. Nous y sommes restés deux jours afin de compléter le nombre des porteurs nécessaires pour traverser le Bari , dont les habitants, qui ,se refusent obstinément au métier de portefaix, sont, pour cela seul, en butte au mépris et à la haine de nos Égyptiens. Un tremblement de terre s'est fait sentir. Lî^rassade n'a plus cours dans ce pays-ci,
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les naturels employant pour leurs colliers et leurs ceintures les œufs d'autruche, qu'ils découpent en petites plaques de la grandeur d'un bouton de chemise, percées ensuite d'un petit trou central où passe le fil destiné à les réunir. Un voyageur nous raconte que trois hommes blancs, montés sur des navires, viennent d'arriver à Gondokoro et, que les habitants du Bari, avertis de notre approche, au lieu de nous attaquer à coups de lance, veulent empoisonner toutes les sources du pays. Mahamed a distribué aux chefs des villages, en récompense des porteurs qu'ils ont fournis, la moitié des bestiaux dont il dispose. C'est celle qu'il dit appartenir au gouvernement; l'autre moitié du butin, qui comprend également tous les esclaves, toutes les chèvres et tous les moutons, constitue la paye des soldats attachés à l'expédition.
12 février. WuroungL — 13, Marsan. — Tout ceci réglé, nous sommes partis, au nombre d'un millier d'hommes, pour la station appelée Wuroungi. Une double étape, le lendemain, nous a conduits à Marsan, qui appartient au Bari. J'aurais voulu m'arrôter dans les villages de cette contrée, mais Mahamed avait si bien effarouché nos gens que ceux-ci, redoutant les attaques nocturnes des indigènes, refusèrent obstinément de faire bande à part. Le pays, borné à droite par des montagnes, était inégal et richement boisé. On y rencontrait de nombreuses bourgades; mais les populations , généralement parlant , disparaissaient à notre approche , sauf quelques hommes plus hardis que les autres, qui nous regardaient passer d'un œil hagard. Les Turcs battaient le tambour, matin et soir, et ne se gênaient pas pour piller les villages où nous prenions nos repas.
14 février. Daro. — Nous nous sommes retrouvés en vue du Nil, et nous avons fait halte k Doro, petite station située dans le voisinage d'une montagne bien connue qui porte le nom de Rejib. Les voyageurs du Nil se plaisent à y graver leur nom. Rien de changé dans l'aspect du pays, si ce n'est que peu à peu les herbes sont devenues beaucoup moins hautes et beaucoup plus fines, à ce point que mes gens se croyaient dans le voisinage de l'Angleterre. Une fois installés — et lorsque les Turcs eurent mis à sac quelques-uns des villages les plus proches, — nous entendîmes deux coups de fusil qui semblaient un signal convenu. De tous côtés affluèrent, au même instant, les gens du pays. Leurs es-
couades arrivaient au son du tambour, et le tambour des villages répondait à leurs appels guerriers. Tout faisait donc présager une attaque dont les Égyptiens se montraient assez préoccupés, car, indépendamment de 'leur grand' garde, ils envoyèrent des patrouilles dans toutes les directions. L'ennemi ne demandait pas mieux que de nous surprendre; mais cette précaution militaire déjoua ses projets, et le simple bruit des fusils qu'on armait de çà de là suffisait pour le tenir en échec. Quand ils n'eurent plus à compter sur le succès de leur tactique ordinaire, les sauvages se réunirent par centaines en face de notre camp, mirent le feu aux herbes et, — brandissant à pleines poignées les gazons enflammés, avec des hurlements dignes de Tenfer, —ils passaient, repassaient en longues files, et juraient de nous anéantir le lendemain.
15 février. GondoJtofo. — Nous n'en avons pas moins dormi d*un sommeil paisible, et nous.sommes entrés le matin àGondokoro (lat. Nord 4« 54' 5% long. Est 31^ 46' 9"), où Mahamed, après une salve, nous a conduits immédiatement chez un négociant circassien nommé Kourschid Agha. Nos premières questions eurent naturellement trait à Petherick; on y répondit d'abord par un silence dont le sens nous échappait ; mais nous apprîmes en insistant que nous étions redevables à M. Débono, et à personne autre, de l'assistance qui nous avait été donnée à partir du Madi. Remerciant en peu de mots Tami de Mahamed, qui était aussi le représentant de notre bienfaiteur, nous prîmes congé de lui pour aller discuter Petherick. Au bord du fleuve, où plusieurs navires étaient amarrés, nouis vîmes accourir de loin un personnage qu'au premier coup d'oeil nous supposâmes être celui que nous cherchions; mais Tinstant d'après,.je fus désabusé par la cordiale poignée de mains de mon vieil ami Baker, qui doit une certaine célébrité à ses chasses dans Tîle de Ceylan. Je ne saurais rendre les émotions d'une pareille rencontre : les mots sont sur les lèvres, et cependant on ne peut parler. Ce fut seulement un peu plus tard que, profitant de sa bonne hospitalité, nous apprîmes de lui, tout à loisir, ce qui s'était passé pendant notre longue absence ; entre autres la terrible guerre d'Amérique et la mort du prince Albert, à qui sir Roderick Murchison m'avait présenté, peu de jours avant mon départ pour l'Afrique, et dont je me rappelais presque mot pour mot les flatteurs encouragements.
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Baker nous apprit aussi qu'il avait emmené trois bâtiments —
un dyabir et deux nuggers — avec des équipages bien armés
des chameaux, des chevaux, des ânes, des verroteries, du fil d'archal; bref, tout ce qui était nécessaire pour un long voyage, et ceci, dans le but exprès de contribuer à notre salut : « Vous me désappointez, ajoutait-il en riant ; car j'espérais vous trouver sous l'équateur aux prises avec quelque situation terrible, dont je vous aurais aidé à sortir. »
Instruit du prochain retour de Mahamed, il l'attendait pour associer à sa fortune ceux des naturels qui auraient à s'en retourner dans leurs foyers. Trois dames hollandaises *, obéissant à la même pensée philanthropique, étaient également arrivées ici sur un bateau à vapeur ; mais le mauvais état de leur santé les avait obligées de rétrograder jusques à Karthoum. Personne, au reste, n'avait supposé possible le voyage que nous venions d'accomplir. Mais Petherick, qu'était-il devenu? Il trafiquait pour le moment du côté de N*yambara, — c'est-à-dire à soixante et dix milles de Gondokoro, — bien qu'il eût pris soin, après mon départ d'Angleterre, d'ouvrir une souscription couverte jusqu'à concurrence de mille livres sterling par les amis qui, me croyant en danger, voulaient le mettre à'méme de nous venir en aide. C'est à eux que je dédie ce livre, faute de pouvoir leur témoigner autrement ma vive reconnaissance.
Au lieu de remonter le Nil immédiatement, — comme il aurait pu le faire, au dire des personnes les plus compétentes, — Petherick, s'attardant à construire une embarcation, avait laissé passer en grande partie la saison favorable. Les vents du Nord lui manquèrent sous le V de latitude, et il partit alors par la voie de terre pour se rendre à son entrepôt de N'yambara. Je dois dire qu'il avait envoyé ici un vakil et quelques barques, qui avaient ordre d'aller le rejoindre à N'yambara et de marcher ensuite au sud de cette station, dans le but ostensible de découvrir où je pouvais être : mais ceci était contraire aux instructions que je lui avais données en quittant l'Angleterre, non moins contraire aux intentions qu'il exprimait en ouvrant la souscription dont j'ai parlé, contraire enfin à l'opinion hautement exprimée de tous les Européens engagés dans le même commerce que lui. Ils étaient unanimes à dire que Petherick serait allé directement à Faloro , et de là plus avant dans la direction du Sud , si