‹ Les sources du Nil (volume 4)Chapitre 12 sur 28 · I. Partie ■ntérieure du picc · texte numérisé non relu

I. Partie ■ntérieure du picc

rieur du porche. Les trente-cinq tambours se mirent alors à battre ensemble de très-bon accord, et quand cessa leur tapage, un orchestre moins nombreux, composé de tambours portatifs et de flûtes de roseaux. Tint à son tour charmer nos oreilles.

Lorsque les musiciens Turent à bout d'haleine, celte seconde partie du divertissement dut prendre iin. Les cérémonies officielles commencèrent. Chaque ofGcier de district, l'un après l'autre, s'avançant d'abord sur la pointe du pied, puis s'arrètant pour imprimer à son corps toutes sortes de contorsions et de vibrations étranges, se rapprochait ensuite par petits bonds, les bras étendus et tordus comme pour les arracher de leurs jointures. Durant toute cette pantomime, ils avaient à la main soit des baguettes de tambour, soit des rameaux, et, avec de folles clameurs, protestaient de leur zèle, de leur dévouement au roi, lui demandant • de leur faire trancher la tête si jamais ils reculaient devant ses ennemis; ■ ensuite, agenouillés à ses pieds, ils tendaient vers lui les baguettes ou les rameaux symboliques pour qu'il daignit les honorer d'un léger contact. Les génuflexions alternant ainsi avec la musique, la musique avec les génuflexions, — sans autre trêve qu'une danse exécutée par un certain nombre de jeunes flUes, dont les gambades un peu primitives nous rappelaient le « fling • des foires écossaises, — la solennité parvint à son terme.

e el 7 décembre.— Roumanika, ne pouvant me faire entrer dans ses vues hostiles à Rogéro, se borne à me demander un charme qui prolonge sa vie et lui assure une postérité plus nombreuse. Je me débarrasse de ses instances en lui donnant un vésicatoire. Après quoi, changeant de sujet, nous parlons de la création du monde, et je le trouve plus attentif que je n'aurais cru. Ses questions, d'ailleurs, témoignent d'une assez rare intelligence il s'enquiert des effets et des causes ; il voudrait savoir pourquoi les empires se démembrent. — i Le Karagoué, par exemple, comprenait autrefois l'Ourondi, le Rouanda, le Kishakka ; c'était alors le royaume de Merou gouverné par un seul prince. D'où vient que tout cela est changéf > Je tâche, en répondant à cette question, de lui faire comprendre l'influence des doctrines chrétiennes sur la stabilité, la puissance des gouvernements. Il convient sans trop de peine, moyennant les détails dans lesquels je suis entré, que l'ascendant de la plume doit être supérieur à celui des armes, et

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que la machine à vapeur, le télégraphe électrique, elc, passent de beaucoup les merveilles dont il a jamais entendu parler.

11 ne tiendrait qu'à moi d'accepter en fait d'ivoire de très-magnifiques présents; mais je décline en toute courtoisie ces oËTres royales. — ■ Les personnes notables de mon pays, quand elles font un voyage d'agrément, ne veulent y trouver aucun profit mercenaire. Ma résidence dans le Raragoué m'aura laissé de bons souvenirs que mes livres transmettront à la postérité la plus reculée ; mais en mémoire de l'heureux temps que j'ai passé auprès de Roumanika, je n'accepterai qu'un objet de curiosité sans valeur aucune, par exemple une corne de vache. > Celle qu'il m'a donnée, séance tenante, mesure une longueur de trois pieds cinq pouces, et sa circonférence, à la base, est de dix-huit pouces trois quarts. 11 m'a également offert une couverture faite de très-petites peaux d'antilopes n'yira, préparées et assemblées avec un soin minutieux; mais comme il m'avait dit l'avoir reçue en présent, je l'ai refusée, par ce motif que < nous mettons notre orgueil à ne nous séparer jamais de ce qu'un ami nous a donné. > Cette idée lui a singulièrement plu, et il m'a promis de conserver toujours ce qu'il tenait de moi.

8 « 9 décembre. — Je suis allé voir le roi, auquel j'ai fait accepter un jeu de cartes; il l'a immédiatement déposé dans son trésor de curiosités. Sur ma demande expresse, il m'a ënuméré ce que ses hûtes à venir pourraient lui apporter de plus agréable, par exemple une certaine étoffe brodée d'or et d'argent; mais ce qu'il préfère à tout, ce sont des jouets d'enfants, des marionnettes, des boites à surprise, des soldats de plomb, des poupées, des modèles d'animaux, des voitures, etc. La grande merveille, à ses yeux, est un de ces coucous américains dont le cadran, inséré dans une efGgie humaine, y tient la place du ventre, et dont le balancier imprime aux yeux une oscillation régulière, qui leur donne une apparence de vie:

Le 9, une chasse a été organisée pour me mettre à même de tuer quelques rhinocéros, selon le désir que J'en avais manifesté. Nous nous sommes dirigés, au point du jour, vers les hauteurs qui dominent l'extrémité supérieure du petit lac Windermere. Tous les habitants du pays avaient été convoqués pour une battue générale, et après qu'on m'eut assigné le poste le plus favorable, ils commencèrent à chasser de mon côté le gibier qu'abritaient

Jes différents couverts. Nous vîmes bientôt paraître on beau rhinocéros raàie qui avançait vers moi, mais sans savoir encore au juste dans quelle direction prendre son élan. Pendant qu'il était dans cette perplexité, je me glissai vers lui à travers les broussailles, et l'apercevant à cAté d'un arbre où il semblait attaché, je lui envoyai, en plein flanc, le contenu de mon fusil Blissett. Il n'était pas d'un tempéramentàsupporter une pareille atteinte et s'éloigna tout d'abord d'une allure assez rapide ; mais peu à peu, affaibli par la perte de son sang, il ralentit sa marche et finit par se coucher à terre, ce qui me permit de l'achever.

Attirés par le bruit du coup, les jeunes princes accoururent presque aussitôt pour s'enquérir de ce qui s'était passé. C'est à peine si, tout d'abord, ils voulaient en croire leurs yeux; mais ensuite, avec l'instinct des bienséances qui est l'apanage du vrai gentleman, ils me félicitèrent, en me serrant la main, de pouvoir aborder avec tant de calme un si formidable animal.

Ils parlaient encore, quand un cri lointain nous signala un autre rhinocéros caché dans le fourré. En arrivant où on m'appelait, je vis que je pourrais tout au plus me faire accompagner de deux hommes portant mes fusils de rechange, dans cet épais taillis que les fortes épines de l'acacia rendaient presque impénétrable, si ce n'est aux endroits frayés par les animaux même auxquels il servait de refuge. Me guidant comme je pouvais et littéralement plié eu deux, j'étais arrivé à mi-chemin de l'endroit vers lequel je me dirigeais, lorsque je vis déboucher devant moi, tout soudainement, avec lun sourd bruissemeat d'haleine et de pas, une énorme femelle suivie de son petit. I>ans cette conjoncture embarrassante, il fallut absolument se jeter de côté, malgré les épines qui me déchiraient le visage ; mais je lui envoyai dans la tête une balle qui la poussa hors de mon chemin et la contraignit à chercher son salut en rase campagne. Là, je la poursuivis et la blessai de nouveau. Elle gagna la montagne et me mena, toujours courant après elle, dans un autre fourré non moins épais que le premier, qui fermait l'entrée d'un étroit vallon. J'y trouvai trois autres rhinocéros qui, dès qu'ils m'éventèrent, me chargèrent de front tous à la fois. Mes deux porle-mousquets, fort heureusement, ne m'avaient pas abandonné; je pus donc, h force de crochets et de sauts de côté, frapper alternativement mes trois ennemis. L'un d'eux tomba

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mott à peu de distance ; mais les autres ne purent s'arrêter qu'au bas de la pente sur laquelle ils étaient lancés. Pourmon compte, j'étais satisfait; toutefois, à la requête des princes, je continuai la chasse. Un des deux rhinocéros, bien évidemment, avait la jambe cassée. Je m'adressai à celui qui me paraissait intact, et je lui envoyai une autre balle qui le détermina simplement à s'éloigner. Revenant alors vers celui que j'avais mis hors d'état de s'enfuir, je demandai aux Vouanyambo de l'achever avec leurs flèches et leurs lances, pour me faire une idée de leurs chasses habituelles. L'animal, cependant, nous chargea si vigoureusement, lorsque nous approchâmes de lui, qu'il leur fut impossible de l'aborder. Un second coup le mit au repos. Quand il fut incapable de se défendre, nos hommes se jetèrent sur lui pour tout de bon, et jamais je n'ai assisté à un dénoùment plus sauvage. Chacun venait tour à tour plonger sa lance, son assagaie ou sa flèche dans les flancs de ta victime immobile, dont le corps finit par ressembler à celui d'un porc-épic. Je partis alors, laissant l'ordre de couper les deux tètes, et de les porter au souverain comme un trophée des chasseurs blancs : — ■ Ceci, dit Roumanilta, a dii être produit par quelque chose de plus fort que la poudre. Ni les Arabes, ni mon frère Nnanaji, bien qu'ils se targuent volontiers de leurs prouesses , ne m'ont habitué à rien de pareil. Il n'est pas étonnant que les Anglais soient le premier peuple du monde. >

U décembre. —Je suis allé chez une des belles-sœurs du roi, pour étudier de plus près un de ces phénomènes d'obésité, dont j'ai déjà entretenu mes lecteurs. Celle-ci, comme l'autre, ne peut marcher qu'à la façon des quadrupèdes. Pour l'amener à se laisser examiner en détail et à me permettre de bien constater toutes ses dimensions, je lui propose de lui montrer mes bras et mes jambes à l'état de nature. Cette iille d'Eve mordàla pomme, et lorsque, serpentant et se traînant, je l'ai fait arriver au milieu de la hutte, je prends sur elle, ma promesse tenue, les mesures suivantes que je déclare rigoureusement exactes : tour du bras, 1 pied II pouces; buste, k pieds 4 pouces; cuisse, S pieds 7 pouces ; mollet, 1 pied 8 pouces ; hauteur du sujet, 5 pieds 8 pouces'.

Is et pouces anglais. Le pied de i un ]ieu plus de 25 millimètres.

t04 VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.

Pendant cette opération, la fille de la princesse, qui achëVe sa seizième année, se tenait assise devant nous, dans un état de nudité complète, absorbant & petites gorgées un pot de lait sous l'œil de son père, qui, bagueHe en main, et prêt à la châtier pour l'y contraindre, préside à cette opération quotidienne, premier devoir que la mode impose aux femmes de ce pays. Je me permis avec cette Hébé, déjà fort dodue, quelques innocentes agaceries; elle se leva pour moi, elle me donna même une |>oigoée de mains. Se> traits étaient agréables, mais son corps affectait trop évidemment les formes de la sphère.

17 décembre. — On me présente une vieille femme née dans l'Ile de Gasi, sur le petit Louta-Nzigé; Kamrasi en a fait présent à son voisin Roumanilta, qui, l'ayant reçue comme curiosité, en a fait depuis une des domestiques du palais. Cette bonne vieille est d'une laideur achevée. On lui a enlevé jadis les incisives de ses deux mâchoires, et sa lèvre supérieure est perforée d'une foule de petits trous qui s'étendent en arcade d'une commissure à l'autre. Un homme du Rouanda nous parle des Youïlyanwantou (mangeurs d'hommes), qui, en fait d'aliments, n'estiment que la chair humaine. Roumanika confirme cette assertion. Bien que nos doutes subsistent encore , nous remarquons — la coïncidence est curieuse — qu'on assigne pour séjour à ces peuplades les mêmes régions où M. Petherick signale l'existence des ffyam Nyams (anthropophages).

Un autre des serviteurs de Kamrasi, né dans l'Amara, me fournit des renseignements plus dignes d'intérêt sur ses compatriotes, que le missionnaire Léon a représentés comme professant la religion du Christ. D'après lui, leurs deux lèvres et les lobes de leurs deux oreilles sont percés d'un seulirou central, dans lequel ils passent de petits anneaux de bronze. Ils habitent le voisinage du N'yanza, • là où il communique par un détroit avec un lac d'eau salée et déborde dans une rivière qui s'écoule vers le nord'. ■ Leurs habitations, bien bâties, ressemblent aux tembés de rOunyamouëzi. Lorsqu'ils immolent une vache, ils s'agenouillent dans l'attJtude de la prière, joignant

]. Sur U carte de M. Speke, on uouvera l'Amira sépara du Victoria- N'yania par le distiicL d'Ouvouma, ei conBoant au lac Baringo, lequel se décharge dajis la rivière Asoua, qui va se jeter eUe-Diéme laas le N'il Blanc, au-deuus des rapides KignalAi entre Apuddo el Madi, duu le pays qui porte ce dernier nsm.

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leurs deux mains et tournant la paume du cdté du ciel ; ils articulent en m£me temps le mot zou, dont ta signification lui est parfaitement inconnue. Je questionne vainement mon interlocuteur pour savoir si ce monosyllabe peut offrir un sens plus ou moins chrétien, et si par hasard ce serait une corruption du mot > Jésus. ■ Tout ce qu'il peut me dire, c'est que la circoncision n'est point pratiquée dans son pays, et qu'on ne s'y fait aucune idée ni de Dieu, ni de l'âme humaine. Une tribu appelée Vouakouavi, composée d'hommesà peau blanche qui me ressemblent assez, vient souvent par eau faire des razzias de bétail. Leur arme principale est un simè (grand couteau) à double tranchant. Plus d'une fois les Vouamara ont cherché à punir ces audacieuses tentatives, et, lancés à la poursuite de l'ennemi, ont pénétré jusqu'à une ville appelée Kisigouisî,où les habitants portentdes robes de drap rouge. Les grains importés dans l'Amara proviennent, à ce qu'il pense, soit de l'Orient, soit de l'Oukidi.

Cette enquête — à laquelle Roumanika prenait part comme interprète et qui paraissait l'intéresser vivement — l'a plus que jamais confirmé dans l'idée que je viens en effet des pajs du nord, et que, ces pays fournissant des verroteries à l'Amara, je pourrais bien, comme je l'en ai fiatté, frayer la voie & de nouveaux visiteurs.

18 décembre. — Roumanika persiste i ne pas très-bien comprendre le but de mon voyage accompli à si grands frais. Il s'étonne aussi qu'un grand pays comme le nâtre puisse être gouverné par une femme, et veut savoir comment s'appelle la reine, combien elle a d'enfants, dans quel ordre ils doivent se succéder. Puis, satisfait sur tous ces points, il me mène voir les résultats d'un travail qu'avait entrepris Dagara ■ pour pénétrer jusqu'aux entrailles de la terre. > C'est teut bonnement un fossé profond, creusé derrière le palais sur une longueur de quelques yards et aboutissant & une espèce de caverne dont l'entrée est fort étroite. Bient6t rebuté de cette opération, selon lui tout à fait infructueuse, Dagara ne s'y entêta pas davantage et transforma la caverne en un séjour mystérieux où il passait, assuret-on, plusieurs jours de suite sans boire ni manger; — il en sortait, selon sa fantaisie, tantôt en vieillard chargé d'années, tantdt en jeune homme vaillant et robuste.

Du 19 au 33 décembre. — Nous sommes allés à plusieurs

reprises, les Jeunes princes et moi — car Grant persiste à ne pas se rétablir — pêcher sor le tac et de préférence autour de la petite Ile Conty, qu'on prétend être la résidence favorite des hippopotames. Nous y trouvâmes bon nombre de crocodiles se chauffant an soleil, mais pas un hippopotame ne se montrait. Les princes, me prenant sans doute pour un novice, me direct que l'endroit était positivement ensorcelé, mais qu'au moyen de quelques paroles magiques , ils feraient arriver jusqu'à mes pieds le gibier dont j'avais envie. Le fait est qu'appelés d'une certaine façon, nous vîmes bientôt paraître cinq hippopotames, dont quatre vieux et un jeune. C'était presque un péché de tirer sur ces pauvres animaux si dociles et si naïfs. Néanmoins, à la requête réitérée du roi, j'envoyai une balle dans la tète de l'un d'eux qui disparut sur le coup et n'a plus été retrouvé depuis. K'yengo attribue ceci à la rancune des démons aquatiques, dont j'ai envahi les domaines sans leur offrir la moindre victime. Nnanaji a été blâmé pour m'avoir importuné au sujet du Fusil que son instinct de chasseur lui faisait si vivement désirer ; en revanche, j'ai obtenu pour le frère de Roumanika, la rétrocession du revolver que j'avais offert k ce dernier. Dans le cours d'une discussion astrologique, le roi m'a demandé ■ si c'était le même soleil qu'on revoyait chaque jour, ou si un nouvel astre naissait à chaque auroreî ■ U s'inquiète aussi des intentions de la lune quand elle change de forme, et croit qu'elle se rit ainsi de la simphcité des mortels.

23 et 24 décembre. — Pendant la preniière de ces deui journées, le roi m'a présenté à ses cinq femmes, plus grasses les unes que les autres, et dont la dernière seule est d'origine plébéienne. C'est la fille de son cuisinier en chef. Toutes les autres tiennent aux plus grandes familles des districts voisins, et en me les montrant, Roumanika se proposait surtout de faire ressortir à mes yeux la considération dont il est entouré. Pour reconnaître ce procédé, je lui ai offert un disque de caoutchouc qui l'amuse au delà de toute expression .

Un certain nombre de Vouaziwa, venant du Kidi et pQrtenrs d'une certaine quantité d'ivoire, se sont présentés chez mon hôte pour lui rendre hommage. « Ils ont vu naguère, disent-ils en répondant à mes questions , dans le pays d'où ils arrivent, des hommes ressemblant à mes Youangouana. Mais bien que ces

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étrangers fussent pourvus d'armes à feu, ils furent tous mis à mort par les gens du Kidi. » Précieux renseignement qui venait corroborer une conviction bien arrêtée chez moi, mais bien difficile à faire pénétrer chez les autres, à savoir que les trafiquants peuvent remonter par le Nil jusqu'au Kidi. Ainsi s'expliquait, d'ailleurs, comment le roi Kamrasi avait pu se procurer, quelques années auparavant, certaines perles roses d'une espèce toute particulière que les marchands de Zanzibar n'ont jamais songé k importer dans l'Ounyoro. Bombay était maintenant tout à tait convaincu, et nous nous livrions à de véritables transports de joie, lorsque Roumanika vint y mettre ordre en nous disant, à propos de Grant et de sa jambe malade, que les lois de l'Ouganda s'opposaient formellement à ce qu'un étranger infirme fût admis dans le royaume : — <• Pour vous faire apprécier l'absurdité de ces gens-là, me disait-il encore, sachez qu'on ne recevra pas votre Âne parce qu'il n'a pas de caleçons ; et vous devrez vous-même vous pourvoir d'une robe, car votre vêtement, tel qu'il est, choquerait les convenances du pays. » Je proposai alors à Roumanika, pour remplir mes caisses de verroteries qai s'épuisaient rapidement, d'échanger son ivoire avec les Arabes du Rufro, lui offrant de le lui payer à raison de cinquante dollars les trente-cinq livres, au moyen de traites sur Zanzibar. Il hésitait d'abord, en vertu d'un scrupule honorable, « ne pouvant, disait-il, traiter avec mol une affaire commerciale, • mais lorsque Bombay et Baraka lui eurent présenté la négociation sous son vrai jour — comme un service qu'il me rendrait sans porter la moindre atteinte à sa dignité — il mit l'empressement le plus obligeant à faire tout aussitét ce que Je désirais.

Jour de NoH. — Informé" que nous célébrons par un repas solennel la naissance de noire Sauveur, le roi nous envoie un bœuf. Je m'empresse d'aller le remercier et profite de l'occasion pour lui rappeler, non sans le làire sourire, que le peuple abyssinien, souche de sa race, s'était rangé tout des premiers à la religion du Christ. J'îyoute que • le temps viendra peut-être où les missionnaires blancs convertiront à nouveau cette nation redevenue païenne. > Arrivent cependant quelques trafiquants Vouahaiya, convoqués expressément à ma requête. Gomme les Vouaziwa dont j'ai parlé, ils ont négocié jadis avec le Kidi, et enchérissant encore sur ce qui avait été dit par les Vouaziwa,

ils parlent « de Vouangouana venus sur des navires pour faire le commerce dans le nord de l'Ounyoro ; — mais les indigènes de cette contrée, trop sauvages pour comprendre ce dont il s'agissait, ont repoussé à force ouverte ces négociants étrangers. > Tout ceci nous est confirmé dans les journées suivantes (S6, Î7 et 28 décembre) par d'autres voyageurs du nord quf nous racontent comment des Vouangouana, venus pour trafiquer dans le Gani et le Chopi S ont péri sous les coups des natifs. Je crois pouvoir désormais garantir à mon hdte que, d'ici à quelques années, le commerce de son pays avec le nord prendra plui d'importance que n'en pourrait jamais acquérir celui qui se fait avec Zanzibar. La route tjne fois ouverte, ces hardis négociants dont on nous parle s'y jetteront toujours plus nombreux. Roumanika se moque, en revanche, de l'ardeur que je mets à pénétrer dans des pays où on nous dit que tous les étrangers ont jusqu'à présent trouvé la mort. Il juge ma témérité parfaitement insensée, et je commence à craindre que, par amitié pure, il ne contrecarre tous mes projets. Un mot de lui suffirait pour effrayer mon escorte et m'eolever les moyens de marcher en avant. Je m'efforce donc, en jx>nne politique, de lui Ater une idée dont il est imbu : celle qu'il détient, pour unsi dire, la clef de l'Afrique intérieure. Tantât je lui parle des visites que je lui ferai plus tard en remontant le Nil, tanlàt d'une route à ouvrir entre la c6te et le Karagoué, par le pays des Masat : ■ Pour l'une ou l'autre de ces entreprises, me fait-il remarquer, il vous faudrait au moins deux cents fusils. Nous verrons, du reste, quand vous serez revenu de l'Ouganda. Mtésa et Kamrasi ont en moi la plus grande confiance. Je les amènerai peut-éire à servir vos projets. »

, ]. Pour se faire une idée exacte de la porlée dea lémoignages réunis ainsi par H. Speïe, il but jeter les yeui sur la carte de son voyage. Le Kidl , le Gani, le Chopi, constituenl k eux trois un vaste pays situé au nord de l'Ounyoro et de l'Ouganda, entre le pelit Louta-Nzigé, le cours du Nil Blanc et celui de la rivière Asoua. Les confins du Kidi et du Gani airircnt presque i ce qu'on appelle ■ la ilalion de Bono,i c'est-à-dire au point ie plus eitrfime où fussent parvenus les voyageurs partis d'ÊgypIe. C'est à la station de Bono que nos voyageurs, comme on le verra plus tard, se retrouvèrent en contact avec la civilisatioa Ceci suffira pour expliquer comment la présence de négociaDte étrangers dans Iw trois pays ci-dessus nommés confirmail les idées préconçues de H. Speke, el l'autorisait à croire qu'un chemin navigable existait entre l'Egypte el t'Alrique centrale.

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Voici nn échantillon des moeurs da Karagoué. Deux bonunes, époDz de la niâme femme, foot valoir leurs droits à la propriété d'un enfant qu'elle vient de mettre au monde, et qui, étant mile, peut être revendiqué par le père. Baraka, choisi pour arbitre, se décide d'après la ressemblance de l'enfant avec une des deux parties adverses. Son arrêt, approuvé de tous si ce n'est du perdant, provoque les rires Joyeux da l'assistance. Il font peu de chose aux Vonangouana pour stimuler leur avide cnriosité, leur hilarité toujours prête.

20 et 30 décence. — A propos de cet incident, Roumanika m'en raconte beaucoup d'autres d'où je dois conclure qu'en général les mariages, dans te Karagoué, sont des transacUons purement pécuniaires. Le père reçoit en échange de sa fîlle un certain nombre de vaches, de moulons et d'esclaves ; mais celleci, mécontente du marché, peut s'afhunchir du joug conjugal en restituant l'équivalent de ce douaire. Les Vouahouma, du reste, bien qu'ils entretiennent des esclaves et parfois épousent des négresses pur sang, ne souffrent point que leurs filles contribuent h faire dégénérer leur race en se mariant en dehors de leur tribu. Cest également en vertu de leur culte pour cette origine spéciale dont ils sont si fiers, que la peine de mort n'est Jamais infligée dans le Karagoné, pas même à l'homme coupable de meurtre, pas même à celui qui a lâché pied dans le combat : tous les crimes s'expient au moyen d'amendes proportionnées à leur importance, et qui consistent en un nombre plus OD moins grand de vaches laitières.

31 déeenOre. — A la suite d'une de ces discussions théologiqaes auxquelles mon hôte semble se complaire depuis que j'ai I^t remonter son origine abyssinienne jusqu'au roi David, ■ dont les cheveux étaient aussi droits que les miens, > je me permets de lui demander pourquoi, n'ayant aucune idée de Dieu ni d'une vie future, il immole tous les ans une vache devant le tombean de son père : * Je ne sais pas, me répond-il en riant, mais il me semble qu'en agissant ainsi j'obtiendrai de meilleures moissons. C'est aussi pour cela que je place devant une des grosses pierres de la montagne une certaine quantité de grain et de pombé, bien que je la sache incapable de manger et de boire. I<es hommes de la Côte, et h vrai dire tous les indigènes, pour autant f|ue j'en sache, pratiquent les mêmes rites. Pas un

aïO VOÏAGE AUX SOURCES DU NIL.

AMcaiD ne révotpie en doute le pouvoir des talismans et de la magie. Lorsque je conduis mes troupes au combat, si j'entendais l'atKiiement d'un renard, je battrais immédiatement en retraite, pareil pronostic me présageant une défaite. Beaucoup d'autres animaux, les oiseaux en particulier, possèdent ainsi une vertu bvorable ou contraire. >

Je t&chM de lui faire comprendre que s'il avait aCEaire à des innédules, ne se confiant comme nous qu'à leur courage eti leur tactique, ces superstitions lui joueraient de mauvais tours, ce que Baraka lui confirma tout aussitôt en invoquant le souvenir des campagnes qu'il a Gaites dans l'Inde. Mon h6te m'écoute assez volontiers, convaincu peu à peu de la supériorité des hommes blancs. ■ Après tout, dit-il, les Arabes en conviennent eux-mêmes; c'est de la terre desVouazoungou que nous arrivent les perles et les étoffes. ■

I, 8 et 3 janvier 1862. — Nous inaugurons la nouvelle année sous les auspices les plus favorables ; tout nous donne k supposer que H. Petherick, essayant de nous rejoindre, a bien réellement remonté le Nil. Ramrasi, le roi de l'Ounyoro, a Ëùt informer Roumanilca — par manière de' fanfêtronnade — qu'il avait, lai aussi, des visiteurs étrangers ■ Ils n'étaient pas encore dans l'Ounyoro, h la vérité, mais dans le Gani, qui en dépend, et remontaient le Nil sur leur navire. Les gens du Gani, attaquant ces nouveaux venus, les avaient tout d'abord repoussés en dépit de leurs canons, qui brisaient les arbres sur le bord du fleuve, et leur avaient pris beaucoup de marchandises, dont une partie lui avait été tidëlement apportée; aussi venait-il d'expédier des ordres en vertu desquels ses sujets devtûent respecter les étrangers et les laisser parvenir jusqu'à lui '. >

Roumanika, auquel j'avais parié de la promesse de Petherick, comprend toute l'importance que ces nouvelles ont poar moi, et m'aidera volontiers, dit-il, à les vérifier. * Kamrasi est son beau-lrère, et se prête facilement à tout ce qu'il lui demande. Je pourrai donc sans inconvénient expédier quelques-uns de

1. C'était là] comme la mille du récit le fera voir, un détail confm de ce quisa passait 4 Gooiloliaro, oii les navires de commerce Tenaient de se montrer, et d'une expédition que M, DebODO avait expédiée à Jaloro dans le Hadi , 3* 10' 33* latitudenord, 31' àff kit' longitude-est. — Sou ajouUe par It tapilaint Sptkt à ta iteonde iâition.

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mes gens avec les messagers du roi de l'Ouoyoro, quand ces derniers s'en retourneront chez leur maître. >

4 ;am?ùr. ^ Cette mission est proposée à Baraka. U la refuserait s'il l'osait; mais, honteux de sa couardise, il demande seulement < qu'on lui laisse dioisir un compagnon fidèle, qui, s'il venait à tomber malade, ne le laisse pas mourir seul dans la JDogle. ■ En accédant k son désir, nous atténuons autant qu'il est en nous ce qu'il y a de tf'^p funèbre dans ces préoccupations chimériques. Roumanika, d'ailleurs, nous répond de sa vie et lui fournit, ainsi qu'& son compagnon, un costume pareil k celui de ses officiers. Ce déguisement leur permettra de traverser, sans courir trop de périls, certaines portions de l'Uddou, récemment et mal annexées au royaume d'Ouganda.

5 et 6 janvier. — Saïdi, un de mes gens, autrefois esclave, capturé dans le Voualâmo, sur les frontières de l'Abyssinie, conârme k Roumanika, par un témoignage direct, ce que je lui disais naguère touchant l'origine des Vouahouma. Cet homme, en effet, rapporte que le bétail élevé par sa tribu est pourvu de cornes énormes comme celui qu'on trouve ici; le même usage y existe de boire pour principal repas un mélange de sang et de lait.

Nous avons eu hier soir une demi-édipse de lune , pendant laquelle tous les Vouangouana n'ont fait que circuler des huttes de Roumanika aux huttes de Nnanaji, chantant et frappant notre vaisselle de fer-blanc pour terrifier l'Esprit du soleil et l'empêcber de dévorer complètement l'astre des nuits, objet d'un cuite plus' respectueux et plus fervent.

Ijomia: — Un métis indou-souahili, qui est allé visiter le roi de l'Ouganda et revient avec de riches présents en ivoire et en esclaves, nous annonce l'arrivée des ofliciers que Htésa nous envoie pour nous conduire immédiatement auprès de lui. Cette excellente nouvelle exalte les espérances de Roumanika presque autant que les n6tres. Il voit déjà l'Afrique ouverte et son nom immortel, regrettant seulement que je ne lui permette pas de compenser en quelque mesure les frais énormes de mon voyage. Le fut est que je viens d'acheter encore aux Arabes des verroteries qui me coûtent plus de quatre cents Itv. st., et sans lesquelles il me serait Unpossible, au sortir de l'Ouganda, de pousser jusqu'à tiondokoro. H le fallait cependant, car toutes les nou-

velles de rOunyamouézi tendaient à représenter comme de plus en plus critique la situation des tratiquanlB arabes. Le sheik Saïd s'y trouvait encore, retenu avec mes pauvres miliciens hottentots, et ne pouvait se frayer un chemin jusqu'à la cAle.

Du 8 au lQ;antiicr. — EnQn le tambour de l'Ouganda s'est fait entendre. Maoula, le messager royal, avec sa nombreuse escorte d'hommes, de femmes et d'enfants bien vêtus, menant leurs chiens en laisse et soufRant dans leurs flûtes de roseaux, transmet à nos oreilles avides le bienveillant appel dont il est chargé. Informé par N'yamgundou ' du désit* que nous avions de le voir, et, de son côté, fort désireux d'offrir l'hospitalité à des hommes blancs, Mtésa nous demande de l'aller trouver sans retard, c Ses ofGciers sont chargés, dit Maoula, de nous fournir gratuitement tout ce dont nous aurons besoin, une fois entrés dans ses domaines. ■

Une seule circonstance désormais gône ma marche, c'est la santé de ûrant, pire que jamais, et qui ne promet pas de s'améliorer avant un ou deux mois. II est impossible de retenir ici une escorte aussi nombreuse; mille autres considérations me font regarder un prompt départ comme l'unique moyen de mener k bon terme notre important voyage. Aussi, imposant silence aux remords que m'impose cette nouvelle séparation, je confie aux bons soins de Roumanika mon ûdèle compagnon, près duquel je laissais un certain nombre de Vouangouana. Dix charges de verroteries et trente de fil de cuivre furent mises de côté pour mes dépenses dans l'Ouganda. Baraka et son compagnon reçurent, en môme temps que la lettre dont je les chaînais pour Petherick, une quantité de perles équivalant aux fonds nécessaires pour les faire vivre pendant six mois, plus un présent pour Kamrasi et un autre pour le chef du Gani, que je ne connaissais pas encore de nom. Je confiai à Insangez, le collègue de Masoudi, mes collections de naturaliste et mes rapports adressés àlaSociétégéographique,qu'il se chargeade transporter àKazeh, chez le sheik Saïd ; ce dernier, à son tour, les acheminera vers Zanzibar.

Toutes ces affaires réglées, je fis partir mes hommes et me

1. Voir, MU* lit rubrique du l" nori-mbre 18SI, 1« récit de la visite ttHv au ca{iitaiiie Syeke par cet ambassadeur de Htésa.

LK KARAGOUÉ. 213

rendis au palais pour prendre congé de Roumanika. Un de ses ofOciers, nommé Rosaro, était désigné pour me conduire partout où je voudrais dans l'Ouganda, et devait ensuite me ramener sain et sauf. D'après les conseils de mon hAte, je.remis au page du roi Htésa, qui avait ordre de les lui rapporter au plus vite, des munitions pour ses armes à feu. Je donnai enfin à Maoula, toujours suivant les mêmes conseils , deux paquets de fil de laiton, et cinq de verroteries variées, et je partis alors bien convaincu que je ne tarderais pas à résoudre définitivement le grand problème des sources du Nil. Ma seule inquiétude était de savoir si Grant serait en état de venil* me rejoindre avant l'époque de mon retour. Je n'osais en effet présumer que je pourrais me risquer au delà des frontières nord de l'Ouganda, Roumanika m'ayant affirmé que, depuis l'époque où ce pays avait été séparé de l'Ounyoro, une guerre continuelle, des razzias sans cesse réitérées le mettaient aux prises avec toutes les contrées limitrophes.

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