I. Jmd Goudrou, iti|ielUtioii générique des uiarius anglais
une espèce de délégué ou de représeotaot qui sert & communiquer aa roi de l'Ouganda les secrets du mystérieux abtme. Une fois à t«rre, on dâbuta par un pique-nique où le pombé ne Tut point épargné ; puis le cortège se mit à circuler dans une espbce de verger qu'il moissonnait gaiement, chacun paraissant animé des meilleures dispositions, lorsqu'une des femmes du rot — cbarmante créature par parenthèse — eut la malheureuse idée, croyant lui être agréable, de lui présenter un fruit qu'elle venait de cueillir. Aussitôt, comme pris d'un accès de folie, il entra dans la plus violente colère : ■ C'était la première fois, disait -il, qu'une femme s'était permis de lui offrir quelque cbose ; » et là-dessus, S3D5 alléguer d'autre motif, il enjoignit à ses pages de saisir la coupable, de lui lier les mains, et de la faire exécuter sur-lechaoap.
A peine ces mots prononcés, tous les jeunes drdles à qui le roi s'adressait, déroulèrent eu un clin d'ceil les turbans de corde qui ceignaient leurs tètes, et, comme une mente de bassets avides, ils se précipitèrent sur la belle créature qui leur était livrée. Celle-ci, indignée que de pareils marmots se crussent autorisés à porter la main sur sa royale personne, essaya d'abord de les repousser comme autant de moucherons importuns, tout en adressant au roi des remontrances passionnées ; mais en peu d'instants ils l'eurent saisie, renversée, et tandis qu'Us l'entsatuaient, l'infortunée nous adjurait; le Icamraviona et moi, de lai prêter aide et protection. Loubouga cependant, la sultane préférée, s'était jetée aux genoux du roi, et toutes ses compagnes, prosternées autour de lui, sollicitaient le pardon de leur pauvre sœur. Plus elles imploraient sa merci , plus semblait s'exalter sa brutalité naturelle, jusqu'à ce qu'enfin, s'armant d'une espèce de massue, il eu vint à la laisser retomber sur la léte de sa malheureuse victime.
J'avais pris le plus grand soin, jusqu'alors, de n'intervenir dans aucun des actes arbitraires par lesquels se signalait la cruauté de Mtésa, comprenant de reste qu'une démarche de cet ordre, si elle étmt prématurée, produirait plus de mal que de bien. II y avait toutefois, dans ce dentier excès de bartuirie, quelque chose d'insupportable à ma nature britannique, et lorsque j'entendis mon nom (Hzoungou) prononcé d'une voix snppliante,je m'èlançai vers le roi, dont j'arrêtai le bras d^Jt relevé, en lui deman-
ses VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.
daDt la vie de cette femme. U va sans dire que je courais grand risque de sacrifier la mienne en m'opposant ainsi aux caprices d'un tyran; mais dans ces caprices mêmes nous trouv&mes tous deùi notre salut. Mon intarvention, par sa nouveauté hardie, lui arracha un sourire, et la prisonnière fut immédiatement relichée.
La hutte habitée par le représentant du Mgussa était décorée de maint et maint symbole mystique, et entre autres d'une rame, qui est l'insigne de ses hautes fonctions. Nous y éUons installés depuis quelques minutes, arrosant de pombé nos insignifiants bavardages, quand cette espèce de ■ médium spirituel ■ vint nous y rejoindre dans un costume bizarre, analogue à celui des sorcières vouichwézi. Il portait un petit tablier de peau de chèvre blanche décoré de nombreux talismans, et en guise de masse ou de canne, se servait d'un léger aviron. Ce n'était point un vieillard, mais il en affectait toutes les allures, la démarche lente et délibérée, la toux asthmatique, le regard vague, le parler marmottant. Feignant de gagner à grand'peine l'extrémité de la hutte, où se trouvait ce que je pourrais appeler son ■ trophée magique, ■ il se mit, une fois assis, à tousser pendant une demi-heure de suite; sa femme parut alors, se donnant les mêmes airs, et, comme lui, jouant une vieillesse anticipée. Mtésa me regardait en riant, et de temps à autre, jetant les yeux sur ces créatures étranges, semblait me demander ce que je pensais d'elles. Personne, du reste, n'élevait la voix, si ce n'est la prétendue vieille, coassant comme une grenouille pour avoir de l'eau, et qui fit ensuite beaucoup de façons lorsqu'il fallut avaler celle qu'on lui apportait. La première coupe n'étant pas assez pure à son gré, on dut lui en procurer une seconde, où elle se contenta de mouiller ses lèvres; après quoi, geignant et boitant toujours, elle s'éloigna comme elle était venue.
L'agent du Mgussa fit alors signe au ksmraviona et à plusieurs des officiers, qui se groupèrent immédiatement .autour de loi, et, après leur avoir notifié à voix très-basse les>volontés de l'Esprit du lac, il disparut à son tour. Ses révélations n'avaient sans doute rien de favorable, car nous retournâmes aussitôt à nos barques, pour rentrer ensuite dans notre résidence provisoire. A peine y étions-nous, qu'un fort détachement de Vouakoungou, tout récemment revenus de l'Ounyoro , se présenta pour rendre
hommage à Sa tl^jesté. Lear retour au pays datût déjà de cinq à six jours, mais l'étiquette ne leur avait pas permis de paraître plus tdt devant le roi. Ils se targuaienl de grands succès obtenus sans aucune perte. Mtésa leur raconta les incidents de la Journée, insistant spécialement sur mon intercession chevaleresque, à laquelle tous les assistants se hâtèrent d'applaudir : ■ Le Bana, disaient-ils, savait bien ce qu'il avait à faire, attendu que dans son pays il dispense la justice comme un roi. •
27 avril. Cowes. — Nous avons eu ce matin une sorte de haro tumultueux k propos des Vouangouana qui, sans le moindre égard pour ta décence, n'ont pas craint de se baigner tout nus dans le lac. Le reste de la journée s'est passé à ramer, tantAt sur la trace des hippopotames fug^tif^, lantAt plus simplement pour lutter entre nous de vigueur et de vitesse. Dans la soirée, quelques-uns des principaux Vouakoungou ont été convoqués pour entendre un discours, éminemment intellectuel, où le roi se complaisait à décrire dans le plus minutieux détail ce qui dbtingue chacune des femmes de son harem. S'abandonnant à sa joyeuse humeur, il a préconisé l'heureuse influence qu'exerce sur son tempérament le séjour qu'il vient de faire sur les eaux du lac, et le surcroît de vigueur qu'il semble paiser dans son comnnerce avec les Néréides du N'yanza.
28 avril. Couws.— Pendant que je préparaisunfecJfdweVf pour démontrer au roi l'utilité de cet ingénieux instrument, il s'est embarqué sans me prendre à bord; et aucun des bateaux en retard n'ayant voulu, faute d'ordres, se charger de moi, je suis parti pour la chasse, après maints signaux restés sans réponse. Malheoreusement le gibier était rare, et je n'aurais su comment employer mes loisirs, si je n'avais trouvé asile — d'abord chez une vieille dame fort hospitalière, — pais, au retour, chez an officier du roi, tous deux très-honorés de la visite que le ■ prince blanc ■ leur faisait h la tête de son escorte. Le roi, quand nous nous sommes revus, honteux de m'avoir ainsi abandonné, m'a parlé des signaux qu'il m'avait foits, des officiers qui avaientcouru après moi, etc., etc. Pour le moment il s'amusait â tirer de t'axe, et à chaque cmip bien placé, soit qu'il vtnt du roi, soit de qnetqu'autre compétiteur, l'assistance battait des mains, sautait de joie, se roulait par terre et n'yanxigeait avec enthousiasme.
Un bouclier servait de but, planté seulement h une trenlaine
de pas, et c'est tout au plus si ces maladroits archers parvenaient toi^oura à l'atteindre. Ala fin, —se lassant des lenteurs du jeu et pour manifester la supériorité de ses prouesses, — le roi fit placer à la file, en face de lui, seize boucliersà peine séparés l'an de l'autre. Une seule balle de sa carabine Whitwortb les traversa presque tous par le milieu : • Vous voyezl disait le roi, se prélassant à pas gigantesques et brandissant au-dessus de sa tête le mousquet victorieux.... A quoi servent désonnais l'arc et la lance î... Je n'aurai plus d'autres armes que des fusils. •
Ceux des Vouakoungou que vient de nous ramener la fin de la guerre, se sont scandalisés devoir, h cAté de leur monarque, un étranger assis plus haut qu'ils ne le sont eux-mêmes. Leurs plaintes réitérées ont fini par prévaloir et Mtésa m'a fait prier de quitter mon (rdoe. Ce tr<lne était tout bonnement mon tabouret de fer. Après m'étre bien assuré du véritable sens que ces vaillants guerriersattacbaienti leurs réclamations, je suis rentré chez moi pour y faire fabriquer immédiatement un • siège d'herbes. ■ Ce stratagème suffira, j'espère, pour.les dérouter.
29 avril. Cowes. — Hier le dtner m'a fait faute, et je me suis encore vu obligé ce matin de d^euner par cœur, nos provisions étant complètement épuisées. Aucun de mes gens ne se soucinit d'aller rendre compte de notre situation, attendu qu'il pteui à verse, et que Htésa est enfermé avec ses femmes. L'idée me vint que le signal au moyen duquel je me faisais ouvrir les portes du palais pourrait me rendre ici le même service. J'allai donc tuer un pigeon dans le voisinage de la résidence royale, et , comme je l'avais prévu, le roi me dépécha auEsitAt ses pages pour s'enquérir de ce que signifinitcette détonation. Leur jeune chef, àTqui je ne manquai pas de dire la vérité, — savoir que je chassais pour me procurer à déjeuner, attendu la disette où me réduisait Un curie des cuisiniers de Sa Majesté, — défigura mes paroles, qu'il avait à peine écoutées, et s'en alla rapporter au roi, de ma pari, les menaces les plus désobligeantes. ■ Du moment où je n'étais pas régulièrement pourvu des provisions nécessaires, il ne me convenait plus (me faisait-il dire) d'accepter aucunes des libéralités royales, et j'irai^ dorénavant chercher ma nourriture dans les jungles. » IHtésa, comme on peut le croire, n'accepta pas de prime abord un pareil récit. D'autres pages me furent envoyés, avec ordre de tirer au clair toute l'affaire et de lui faire con-
LE PALAIS UE L'OUGAiNDA. 3tt>
naître, mot pour mot, lea plaintes qae j'aurais articulées. Ueuzd rectifièrent l'errenr commise, el le roi se hftta de m'expédier une vache. Je serais bien étonné si l'affaire en restait là*.
Après le déjeuner, invité à monter dans le bateau du roi, J'y ai transporté mon trône de gazon, au grand ennui de ceux qui nous accompagnaient. Hais le roi , sans prendre garde à leur mine effarée, s'est contenté de leur dire, en riant : ■ Vous voyez qu'on ne vient point facilement À bout du Bona. 11 a pour habitude de s'asseoir devant les têtes couronnées, et vous aurez de la peine k obtenir qu'il abdique ce privilège. »
Ensuite, pour varier nos plaisirs, au lieu de laisser les tambours sur le rivage, il les a lait embarquer, et c'est au bruit de leurs roulements que, tantôt à la rame, tantôt en dérive, nous remoDtions à l'extrémité de la crique pour redescendre ensuite jusqu'à ce qu'on peut appeler i la pleine eau > du lac.
Il existerait de ce côté, si j'en crois ce qui m'a été dit, un passage vers rOusoga; mais il oblige à beaucoup de détours, parsemé qu'il est de bas-fonds et de rescifs ; en le suivant on rencontrerait l'Ile de Kitiri. Aucune autre lie de ce nom n'est d'ailleurs connue des Vouaganda, bien que leurs embarcations, Côtoyant la rive occidentale du lac, soient descendues jusques à Ukéréwé *. La plus grande lie du N'yania parait être celle de Sésé ', en face l'embouchure de la rivière Ratouga. On y trouve, comme dans celle où nous avons passé la journée du 26, un des grands prêtres du Hgussa. C'est là que sont en réserve tes plus gros bdti ments de la marine royale, et on en tire une quantité d'écorces, dont la qualité supérieure ajoute à sa renommée.
Quand nous sommes descendus é terre pour prendre notre repas, un jeune hippopotame qu'on venait de harponner, un pourceau et un pongo {ou-bush-boc) ont été présentés au roi.
I. i'ai Hi depuis, efTectivemenl, que le malheureux petit envoyé iloDt.l'élourilerie irait lailli noua brouiller, eut les oraiUw coupées pour s'en Btre n nul
% Cette Ue est marquée, sur la carte du capitaine Speke, au midi du lac, preaijue en face de Huanu et k l'oueat d'Ouroudi, dont elle est aeparée par l'Ile de Maxtta.
3. Selon quelques témoignages, les Sise forment un groupe de quarante lle«. — £llef DO «mt pas marquées sur la carte de notre voyageur. La ririire Kaiouga, eUo-méme n'y figure point, par une inadvertance difâcile i comprendre. On y voit seulement iodiquie la vallée qu'arrosenl lea eaiu, entre lUlunlou et Mboulé, tiés-euctement sous la ligne èquatoriale, et sur la rive occidentale du lac.
us VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.
D'après mes suggestions, qui trouvent aisément crédit, une régate fut ensoite organisée. Nos cinquante barques, poussées à tontes rames et filant au son du tambour vers le but que j'anis marqué, nous offrirent un spectacle assez divertissant.
Ainsi finit la journée. Le roi, qui était d'une humeur charmante et qui se laisse de plus en plus gagner par les amuststs récits de ce coquin de Haoula, vient de lui donner la haute mus sur toutes les saisies qui se pratiqueront désormais, en lui fai' sant remarquer que > les pillages accomplis dans rOunyon) par un grand nombre des Vouakoungou, sur lesquels s'eierce m juridiction, devaient rendre particulièrement féconde cette brsDcbe des revenus de l'État. >
En rentrant au camp, on peut juger de ma surprise lorsque je trouvai ma hutte vide, mes serviteurs partis, et un déménagement de toutes pièces, qui ne me laissait ni vaisselle, ni provisions quelconques. L'embarquement des tambours, par ordreda monarque, était la cause première de ce désarroi. Chacun l'avait interprété comme l'indice d'une de ces mauvaises plaisanteries qui lui étaient familières, et on s'était dit que, parti de son palais sans prévenir personne, il voulait sans douleyrenfa-er de même. Un coup de fusil lâché à tout hasard devait, selon moi, rappeler au gîte mon souper vagabond ; mais ce signal, vainement donné, ne me valut que les questions de quelques pages accourus au bruit par ordre du roi, pour s'iaformer de ce que je désirais. Je ne manquai pas de leur révéler ma triste situation, sans y gagner * autre chose que les marques d'une vfûne sympathie.
30 avrii. — Après avoir expédié, à ma demande, des bateaoi qui devront s'enquérir de celui qui est parti ou qui a dû partir le 3 mars pour aller chercher Grant, le roi donne l'ordre de revenir au palais, ce qui me réjouit fort; en effet, si beau que soit le N'yanza, l'omission de tout ce qliî aurait pu aider à notre comfort, la fatigue de ces continuelles parties de bateau sous un soleil ardent, surtout la soudaineté, la mobilité des fantwsies royales me faisaient rêver au bonheur de vivre en paix parmi ces êtres naïfs que j'appelais ■ mes enfants, • et que je m'élaiii habitué, — si éti-ange que cela puisse paraître, — à considérer comme tels.
Nous primes pour nous en revenir le même chemin que nous avions suivi, et la moitié s'en trouvait déjà franchie lorsque le
roi me demaDdad'im ton railleur* si j'avais faim? (Laqoestion était oiseuse et même déplacée, car il savait fort bieu que dous n'avions rien pris depuis vingt-quatre heures. Aussi nous menal-il peu après dans une plantatioa de bananiers, où la première hutte qui s'offrit fut tant bien que mal adaptée au repas que le roi nous destinait. Hais comme je m'aperçus qu'il prétendait me r^éguer au dehors et me faire déjeuner en compagnie de ses subalternes, je lui faussai compagnie et revins précipitamment au logis , où Kabala me reçut avec toute sorte d'amitiés, mais où je trouvai Héri dans son lit, et fort malade, s'il l'en fallait croire. Iflanamaka, la gouvernante, souriant et bavardant comme toi^ours, prétendait que Héri, depuis mon dépari, sans cesse en proie à de violentes nausées, n'avait pu ni manger ni fermer l'oeil. D'abord impressionné par ces tristes récits, je cherchais d<^jà par quels remèdes il fallait combattre une indisposition si grave ; mais ni le pouls ni la langue ne trabissaient chez la prétendue malade le moindre dérangement de SBDté. Pour surcroît d'ennuis, la femme d'Ilmas, durant mon absence, avait essayé de se pendre, parce qu'elle ne voulait pas servir et continuait de se regarder comme < l'épouse prédestinée du Bana. » D'un autre c6lé, la femme de Bombay, après s'être administré une forte dose de quinine, venait de mettre au monde un enfant mort.
1" mai. — Le roi, qui s'est enrhumé, me bit appeler comme médecin. Plusieurs de ses femmes ont des clous dont il faut que je les débarrasse inuDédiatement. Après ta consultation, je rentre pour trouver autour de ma hutte une vingtaine d'hommes qui prétendent avoir dépassé Grant sur la route du Karagoué à l'Ouganda. U était, selon eux, porté sur un brancard, et ne semblait pas avoir avec lui ces marchandises sur l'arrivée desquelles jecomptais.Méri persiste lise dire indisposée, et refuse les fortifiants que je veux lui faire prendre ; mais elle me glisse à l'oreille que - si je lui donnais une chèvre pour sacrifier àl'Ouganga, elle se rétablirait en un rien de temps. > Cette insinuation mystérieuse ne me plaît guère et m'est tant soit peu suspecte ; je me contente de lui répondre que, ■ de tous les médecins appelés & la guérir, je suis incontestablement le plus habile, et que Dieu nous ea voudrait, à elle et à moi, de notre superstitieuse crédulité, si j'autorisais le sacrifice dont elle parle. ■
3flB VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.
a mm. — Sens dessusdessous général autour du palais. Haoula et les argousins sous ses ordres donnent la chasse à ceux des ofSciers de l'armée qui ne se sont pas cru permis de paraître encore devant le monarque. Aussi la maison de ce drdle regorge-t-elle de bœuf et de pombé ; sa coor est pleine d'hommes, de femmes et d'enfants qui, les pieds pris dans des ceps, attendent patiemment l'heure où il aura fixé le taux de leur délivrance.
Après mûr examen, j'ai fini par découvrir la cause de mes troubles domestiques. Hérî est f&chée contre moi, parce que je n'ai pas voulu donner à la femme d'Itmas l'autorisation de rester avec nous. Mon seul but, en agissant ainsi, était d'épargner la jalousie de ce fidèle serviteur, qui est follement épris de sa jeune moitié. C'est pourvaiocre ma résistance que Merise force à vomir par des moyens tout à fait artificiels. A tous mes reproches, elle ne répond que par de nouveaux mensonges, et en insistant pour obtenir cette chèvre dont le sacrifice doit lui rendre la santé. < Elle s'en est assurée en consultant la corne magique. ■ n faut décidément qu'on ait profité de mon absence pour semer la zizanie dans mon intérieur. De nouvelles investigations me mettent sur la trace du coupable : c'est un magicien appartenant à la famille de Rosaro, et que la sœur de ce dernier a secrètement introduit chez moi pendant ma tournée. Le sacrifice qu'il veut extorquer de moi, par l'entremise de Méri, c'est à lui que je l'offrirais en réalité, car les sorciers en ce pays mangent la chair de la victime, et gardent la peau pour en confectionner un vêtement.
Une fois au courant de ce qui s'était passé, j'ai fait arrêter cet impudent personnage, convoquant pour assister & l'enquête dont il allaîtétre l'objet, Maoula,Oulédi, Rosaro et Bombay. Rosaro est entré dans une violente colère, et voulait immédiatement délivrer le prisonnier, sous prétexte que je n'ai aucune juridiction à l'égard des sujets de Roumanika ; mais, comme il lui est souvent arrivé, quand ses gens se conduisaient mal, de me refuser réparation, en alléguant qu'il n'avait aucune autorité sur eux, je suis très-décidé, cette fois, à ne pas iui laisser le soin de punir les coupables. Impuissant à faire prévaloir ses protestations, il s'est retiré, pour ne pas sanctionner par sa présence l'arrêt que j'allais porter. Le sorcier, convaincu d'avoir suscité chez moi i'es-
prit de rébellion, et de s'être livré à toute sorte de manœuvres afin de m'escroquer une chèvre, a été condamné à recevoir vingt-cinq coups de fouet pour chacun de ces délits. Méri n'a pu se faire à l'idée que son cher magicien subirait un traitement pareil ; elle a protesté en pleurant contre une sentence si rigoureuse. S'il iaut l'en croire, elle est seule coupable, et veut être flagellée au lieu et place de son docte ami.
Tout ceci me donnait à soupçonner certaines complications contre lesquelles toute mon habileté devait nécessairement échouer. Je n'ai donc pas hésité à congédier Méri, que j'assigne comme sœur et * femme libre ■ à Oulédi et à la gentille Mhouma qu'il a épousée. Bombay est chargé de faire exécuter mes décrets. Apres une promenade qui a duré jusqu'au soir, et lorsque je rentre dans ma hutte vide, l'apparente cruauté avec laquelle j'abandonne à tous les hasards de ce misérable monde une pauvre créature incapable de se diriger elle-même, ne laisse pas d'inquiéter quelque peu ma conscience. La femme d'ilmas s'est enfuie de son côté, — sans doute à l'instigation de la sœur de Rosaro, et parce que je lui avais interdit de se présenter désormais chez moi, pour la punir d'avoir trempé dans tous ces complots domestiques.
(Suite.)
Cadeaux expiatoires. — Retour d'une armée victorieuse. — Requête singulière. — La. reine des sorcières. — Fuite de K.aha1a. — Mon page est cooflsqué. — Arrestation et châtiment de la fugitive. — Mes ainbassadeurs reviennent. — Pressants appels du roi Kamraai. — Grande revue.
— Arrivée de Grant. — Présentations et levers, — Un chantier militaire. — Mtésa et la boussole. — Un vol très-suspect. — Le dîner des gardes. — Le masque et les images. — Premières perspectives de départ. — Nos plans se modifient. — Notre congé nous est octrojé. — Nouvelles mutineries. — Mauvaise volonté de l'amiral. — Le portrait.
— La victime volontaire. — Audience d'adieux. — DemiËre séparation.
— Regrets de la favorite.
3 mai. — Assailli toute] la nuit par les chimériques remords dont je viens de parler, j'envoie dès le matin à ma malheureuse victime, conformément aux usages de l'Ouganda, quelques présents symboliques : une chèvre, en signe d'estime ; — une couverture noire, emblème du deuil où je suis plongé ; — un paquet de bracelets (goundou), et un autre de tabac, destiné h lui apprendre qu'elle est pardonnée.
Lettre de Grant m'annonçant qu'il arrive en bateau sur la Kiiangoulé. Je porte sans relard cette nouvelle au monarque. La roule du palais était encombrée d'une foule immense. En dehors de la principale entrée, entouré de serviteurs nombreux accroupis à ses pieds, le roi sii}geait dans son costume national, ayant k cdté de lui deux lances et ud bouclier. Les pages, assis
à sa droite, guettaient ses volontés les plus fugitives ; h sa gauche, an petit groupe de femmes, commandées par les Vouicfawési, se tenaient prêtes à lui verser le pombé. Devant lui, disposés en carré profond et immobiles sur leur séant, les officiers viC' torieux qui ont dirigé la dernière campagne- Leurs costumes n'avaient rien d'uniforme : on reconnaissait les nobles à leurs peaui de chat-pard et à la dague passée dans leur ceinture ; les plébéiens, à leurs mbougou bariolés et àleurs manteaux de cuir de vache ou d'antilope ; mais tous avaient le visage et les bras peints en rouge, en noir ou en couleur de fumée. Dans un espace vide, laissé au milieu du carré qui faisait face au roi, les armes de l'Ouganda se trouvaient disposées sur trois rangs : en avant, l'énorme tambour de guerre, recouvert d'une peau de léopard et placé sur un lai^ tapis de ces mêmes peaux : derrière, un trophée d'armes disposées autour d'une tige de fer, des lances, dont quelques-unes étaient en cuir, des boucliers de cuirou de bois, bref, toutes sortes d'engins offensifs et défensifs; en troisième ligne, ce qu'on pourrait regarder comme l'arsenal spirituel du pays, la divinité même de l'Ouganda, représentée par un grand nombre de talismans variés h l'infini. En dehors du carré, sur la même ligne que le roi, les armes de sa maison : un très-beau chaudron de cuivre, fabrique française, dont le pourtour était surmontéde clochettes de bronze, fixées à des supports de fil de cuivre gracieusement recourbés en cou de cygne, deux lances neuves, un bouclier de cuir peint et diverses baguettes magiques déposées sur un tapis en peau de léopard ;
— le tout donnant l'idée la plus exacte de la magnificence que peut déployer un roi barbare. Lorsque je m'approchai de Mtésa pour prendre place à cété de lui, selon ma coutume, une cer- .taine sensation se manifesta dans les rangs de la foule, et il me fut notifié que je devais m'asseoir derrière les femmes. Quant au but de cette grande réunion et au sens général de la cérémonie, il fut bientôt impossible de s'y méprendre. Chaque chef de corps racontait à son tour les services militaires de sa division, mentionnant ceux de ses subordonnés qui s'étaient le mieux conduits, et signalant de même les déserteurs, les fuyards, ou ceux que leur timidité avait empêchés de donner à des succès d'abord obtenus un caractère plus décisif. Le roi écoutait avec attention,
— mêlant au récit des commentaires que nous devons supposer
très-ingénieux, — puis il distribuait les récompenses et les chàtiments : aux bons et vaillants soldats, des gourdes pleines de pofflbé puisé dans de grosses jarres de terre cuite; elles étaient reçues avec les n'yansigs les plus vébémeats : pour les lâches, un arrêt de mort. Dès que la sentence fatale était prononcée, un violent tumulte éclatait sur un point donné de cette foule compacte : le condamné luttait, avec d'énergiques imprOcatioos, contre ses voisins, qui se jetaient sur lui, le précipitaient par terre, et l'arrachaient, pieds et mains liés, des rangs de la multitude.
Après un certain temps, la cérémonie se trouvant achevée, le roi me pria de le suivre dans son palais. C'était pour me demander des stimulants, objets de ses plus constants désirs, et dont toutes mes remontrances ne peuvent lui faire répudier l'emploi délétère. Lecture de la lettre de Grant lui fut donnée devant les femmes, et je sollicitai ensuite de lui le renvoi de tous les Vouanyambo, qui, non contents de porter atteinte à ma tranquillité domestique, compromettent la bonne renommée de mes gens parles brigandages qu'ils se permettent à l'égard des Vouagaoda. Ha requête n'obtint aucune réponse. Revenu chez moi, j'ai trouvé dans ma hutte une des femmes de la maison royale, qui, plusieurs fois -victime des vols et de la brutalité des Vouanyambo, et nepouvantsupporterplus longtemps des traitements si odieux, me supplie de la proléger contre ces misérables.
kmai. — J'aichargéce matin Maoulad'insistersurlesplaintes que j'ai fait entendre hier k son maître, et que vient corroborer le témoignage de cette pauvre femme. ■ Mon message, dit-il, a été transmis, mais il n'est chargé d'aucune réponse. ■ Mtésa, que je suis allé voir un peu plus tard, était chez ses frères occupé h jouer de la flûte. Il m'a montré avec orgueil deux vautours qu'il a tués à balle, et donnerait volontiers à croire que le Bana, pour réaliser une pareille prouesse, n'aurait pu se passer de petit plomb.
Aûn de l'éprouver, je lui demande la permission de me rendre dans l'Ousoga, donnant pour prétexte que Grant tarde trop & me rejoindre. — < Non, répond-il, mieux vaut attendre que votre compagnon soit arrivé; vous partirez en même temps tous les deux. D'ailleurs, vous vous trompez en le supposant si loin, et je suis k cet égard mieux informé que vous. Un de mes gens l'a va
cheminer sur un brancard. » J'ai cru pouvoir démentir cette assertion, sur la foi de cette lettre où Grant m'annonce qu'il arrive par eau.
Une conversation à propos de chasse, fréquemment interrompue par la pluie et coupée çà et là de quelques intermèdes musicaux, a rempli le reste de la journée.
6 mai. — Tous mes Vouangouana étant allés fourrager, il m'a fallu garder le logis. Le roi, cependant, a fait partir un (licier h la recherche de Grant, ébranlé qu'il est par mon incrédulité d'hier. De mon côté, j'expédie quelques hommes au-devant de mon compagnon, avec une litière en cas de besoin, et l'ordre formel de me rapporter une réponse le plus tdt possible.
6 mai. — Le roi m'a fait dire de me rendre au palais. Après une hetu% d'attente, il nous est apparu dans son costume européen, précédé de ses fusils et de la caisse de fer-blanc où sa ■ garde-robe est enfermée : — ■ Eh bien 1 Bana, m'a-t-il dit, qu'avez-vousfait de vos armes?... Je vous mandais pour chasser avec moi. * Or, les pages ne m'en avaient pas dit le premier mot. Mtésa, du reste, ne tenait pas autrement à son idée; la chasse fut remplacée par des musiques et des chants mêlés de danses, n y eut aussi des présentations, des amendes payées et une profusion de n'yanzigs, parmi lesquels je glissai une requête nouvelle, qui était d'aller par eau à la rencontre de Grant. Mtésa me répondit précipitamment que deux barques étaient déjà parties dans ce but lorsque nous avions quitté le N'yanza; quelques-uns de ses coureurs, revenant du Karagoué, lui alarmaient en outre que Grant était sur la route de terre, et à fort peu de distance. Par une fantaisie enfantine, Mtésa s'est ensuite amusé à changer sa toilette de pied en cap, afin de se pavaner devant ses frères éblouis, et je me suis retiré fort mécontent, n'ayant pu obtenir de lui ni pombé pour moi, ni bananes pour mes Vouangouana littéralement aifamés. Je les ai trouvés autour de ma hutle, réclamant àgrands cris, si je n'avais plus d'aliments à leur donner, une autorisation formelle de prendre à force ouverte ce qui leur est nécessaire. Quant aux verroteries, la provision baisse chaque jour, et pour m'en procurer d'autres, je n'ai qu'un moyen, c'est de les renvoyer dans le Karagoué avec mission de me rapporter les marchandises entreposées chez Roumanika; mais en supposent même qu'elles arrivassent, il me reste encore & savoir si
le roi consentirait à révoquer l'interdictioD qui empêche ses sujets de nous vendre aucune espèce de subsistances.
7 mat. — Visite au palais de la reine, qui nous fait attendre, ses courtisans et moi, pendant une bonne partie du jour. Elle finit par les renvoyer sous prétexte d'affaires urgentes, mais en me priant de rester chez elle. Je me suis assuré, en causant avec ces notables personnages, que pas un d'eux n'oserait se permettre d'échanger des provisions contre nos rassades. Vers le soir, se traînant hors de ses appartements, la reine s'acheminait vers l'autre extrémité du palais habitée par la sorcière en chef ou ■ reine des Vouichwézi, ■ pour laquelle chacun ici professe le plus grande considéralion. Je m'arrangeai de manière à me trouver sur sa route, et dès qu'elle me vit, m'accablant de reproches amers: — ■ A présent, disait^elle, que je vous ai donné une si ' charmante compagne, vous voilà devenu invisible.... On ne peut plus vous lirerdechez vous et je suis complètement oubliée.* Il fallut alors entrer dans le détail des torts que Méri avait eus envers moi. — ■ S'il en est ainsi, reprit la N'yamasoré, je la remplacerai par une autre ; mais il faut que Méri sorte du pays, sans quoi noire tranquillité se trouvera compromise. Jamais, en effet, sachez-le bien, je n'avais encore donné à qui que ce soit une des jeunes liltes résidant au palais, et cela pour éviler des révélations indiscrètes sur nos affaires domestiques dont il ne faut pas que le dehors soit instruit. ■ Quand je lui expliquai la longue interruption de nos rapports en alléguant que mes gens, envoyés pour convenir d'un rendez-vous avec elle, s'étaient vu à quatre différentes reprises refuser l'entrée du palais, elle n'a pas voulu me croire, et dans les termes les moins choisis, m'accusait de lui fabriquer des contes. It a fallu recourir au témoignage direct de mes messagers, et faire confirmer par eux ce que je veDaïs de dire.
La reine des Vouichwézi a reçu Sa Majesté avec une hauteur singulière, et au lieu de m'autoriser à m'asseoir sur ma boite à fourrage, elle a fait jeter par terre tout exprès pour mè servir de siège, une brassée d'herbes. Les deux princesses gardaient le monopole de la conversation; la sorcière, — à qui l'on avaitapporté une pelletée de terre glaise et qui s'en régalait avec une satisfaction gloutonne, attestée par des grognements d'auimal immonde, — finit par me lancer un débris de sa pitance.
M'iDiaginaat que c'était quelque pâtisserie inconnue, je la saisis au passage et la portai à ma bouche; mais l'àpreté de cette substance me la fit cracher tout aussitôt, ce qui parut égayer les personnes présentes.
A mon retour, je trouve une invitation du roi, qui me prie de l'aller voir le plus tdt possible avec ma pharmacie.
8 mai. — Nous sommes partis de bonne heure pour le palais, dans l'espoir que nos remèdes nous vaudront quelques distributions de vivres : elles seraient d'autant plus opportunes que le dhier d'hier et le déjeuner de ce matin nous ont manqué de la manière la plus absolue. A quatre heures de l'après-midi, cependant. Sa Majesté n'ayant pas encore paru, j'ai eu recours à mon ancien su-atagème. Un coup de fusil, tiré sur une pintade que j'ai abattue à quelques cents pas du palais, n'a pas manqué d'éveiller l'attention du roi, et Bombay, profitant du moment où il témoignait le désir de me voir, lui a fait connaître sommairement notre détresse actuelle. Dès qu'il a pu comprendre ce dont il s'agissait, Mtésa s'est hâté de faire distribuer une quantité de bananes & ses hâtes affamés ; puis il a disparu, emmenant avec lui mon page Lugoï, qui doit lui donner des leçons de kisouahili'.
9 mai, — Par suite do ce qui s'est passé hier, nous avons reçu du roi quatre chèvres et deux vaches. En allant le remercier, je l'ai trouvé, carabine en main, dans les environs du palais, et suivi de ses pages qui traînaient après eux cinq vautours k demi morts attachés ensemble par les pattes : — ■ Ces oiseaux, disait H monarque, en relevant orgueilleusement la léte, je les ai tous tirés au vol avec des chevrotines de fer.... Demandez plutôt aux gensde ma suite .'...Cette carabine me va merveilleusement, mais je voudrais aussi un fusil double à canon lisse....Vous m'en donnerez un, n'est-ce pas?... > Je lui ai promis qu'il aurait pleine satisfaction à cet égard dès que Grant serait arrivé. Nous reconnaîtrons ainsi la bonté qu'il a eue d'expédier coup sur coup plusieurs officiers & la recherche de mon compagnon.
Une bonne partie du jour s'est passée à chercher des pintades que je lui avais signalées comme un gibier fort estimé des An-
1. Nous rappellerons à noslecleura que le tisouabili est l'idiome parlé à Zanzibar et suc une partie de ta câte.
glais. On me présente ensuite un jeune homme qui prétend avoir vu Grant dans l'Uddou, il n'y a pas plus de dix jours. S'il dit vrai, mon camarade doit avoir traversé la Katonga. Mais ce témoignage, donné cependant avec toute sorte de précautions, ne trouve pas chez moi grande créance, attendu que mes gens, partis le l& avril dernier à la recherche de Grant, devraient être de retour s'il se trouvait réellement aussi près de nous. Mtésa, qui me voyait mettre en doute la véracité de son serviteur, ne savait plus trop que penser : tantôt il consultait les femmes du regard, taotAt il jetait au jeune homme un coup d'oeil méfiant, et ce dernier fut bientôt tout en larmes.
La petite Kahala, changeant ses vêtements de drap contre un mbougou , vient de disparaître furtivement & une heure fort avancée. Rien ne m'avait fait pressentir chez elle une pareille intention,, et je m'attendais d'autant moins à cette escapade, qu'elle manifestait dans ces derniers temps plus de sérénité que jamais, me traitant avec une déférence filiale. Nous nous sommes mis en quête; on a tiré plusieurs coups de fusil dans l'espoir que la p:'ur la ferait revenir au bercail ; mais tout cela n'a servi de rien ; la fugitive n'est pas retrouvée.
10 mai. — Mlésa, que je dois former au grand art de tuer les pintades, était sur le terrain dès l'aurore. Je lui ai raconté l'évasion de Kahala, et il a donné des ordres pour qu'elle fût immédiatement arrêtée; après quoi, tirant successivement huit pintades, perchées sur des arbres, il les a toutes manquêes. Quand il avulegibiers'elTaroucher et quand les balles lui ont fait faute ainsi que le petit plomb , il nous a menés vers la hutte où il s'hat)ille, et s'y installant avec ses ■ femmes de chambre, > — dont j'ai décrit plus haut la livrée sommaire, — il m'a fkit servir au dehors, à gauche de l'entrée, un déjeuner substantiel composé de porc frais, de bœuf, de poisson et de bananes ; assises en groupes de l'autre côté de la porte, un certain nombre de ses femmes s'amusaient à me lancer de coquettes œillades et à contrefaire, avec force gestes bouffons , > le repas de l'homme blanc. ■ Le pauvre Lugoï, que j'avais admis à ma table, brûle, dit-il, de revenir chez moi, > vu qu'on le laisse mourir de faim et que personne au palais ne semble s'inquiéter de lui, > — mais je le crois destiné à devenir un des pages de Sa Majesté, car Mtésa ne veut plus entendre parler de son départ.
Me sentant gagner par les frissons de la fièvre, j'avais déjà demandé l'autorisation de retourner chez moi, lorsque Mtésa (sans que j'aie pu savoir à quelle occasion) donna ordre de flageller une de ses femmes. Aussitôt la sentence portée, celle qui devait en être victime sollicita elle-même les pages de procéder immédiatement à l'exécution, pour ne pas exalter, par d'inutiles délais, la colère de leur maître ; je vis à la minute même une douzaine de ces jeunes bou; .eaux, arrachant les cordes qui leur servent de turbans, la tirer brusquement au milieu de la cour et la frapper à grands coups de bâton pendant qu'elle se débattait gisante et d'une voix aigué implorait ma protection. Je ne pus cette fois que détourner la tète et me retirerle plus vite possible, car il eût été par trop hasardeux d'intervenir encore dans une question de discipline domestique ; je me figure d'ailleurs que le roi se permet quelquefois ces excès de pouvoir, uniquement pour montrer à ses hAtes jusqu'où va l'autorité dont il est investi.
Je trouvai, en rentrant, Kahala devant ma porte. Sa physionomie exprimait un certain repentir. Jamais elle n'a voulu admettre que Méri l'ait poussée à s'échapper, ainsi que je l'en avais soupçonnée. S'il faut l'en croire, elle vivait fort heureuse chez moi, et c'est seulement hier soir que la sœar de Rosaro l'a déterminée à s'enfuir, en lui remontrant qu'elle était bien sotte de vivre ainsi toute seule avec ■ l'homme blanc. > C'est alors qu'elle est partie, se dirigeant vers le palais de la N'yamasoré ; mais les perles qui entouraient son cou et la manière toute spéciale dont ses cheveux sont taillés l'ont signalée i^ l'attention de quelques officiers qui ont cru reconnaftre en elle une des femmes du roi ; ils l'ont arrêtée et gardée en prison toute la nuit, jusqu'au moment ot les gens de Mtésa sont allés l'y prendre pour me la ramener. Je l'avais condamnée à vivre désormais chez Bombay ; mais, en réfléchissant à. l'ennui de dtner seul, je suis revenu sur cette décision, ce qui a fort réjoui la coupable.
Il mat — J'ai reçu des lettres de Grant, datées des 22, 25, 28 avril et 2 mai. Ce sont mes trois messagers qui me les appoiv tent en même temps que des pois du Karagoué, de la farine et des munitions. 11 m'écrit de chez Maoula, ce qui justifie complètement les assertions du jeune homme que j'avais soupçonné de mensonge. Les gens de l'escorte, à ce qu'il parait, redoutant les périls d'un voyage sur le lac, s'y sont dérobés, en véritables nè-
grès, par une tromperie que mon collègue n'a pas su déjouer. C'est en vertu de ce stratagème qu'il a suivi la voie de terre, contrairement & ses inteutioDs et aux miennes.
limai. —J'ai chargé mes trois hommes d'aller ches le roi lui exposer nos griefs, à propos de la marche du convoi de Grant. Ils lui portent en môme temps de ma part une provision de petit plomb. Ravi de cette bonne fortune, il a tué séance tenante une quinzaine d'oiseaux, et mes envoyés ont reçu ordre de me raconter ses prouesses.
13 mat. — Quatre vaches et une chai^ de beurre me sont adressées par le monarque en échange du présent que je lui Ss hier. Il m'accorde, en outre, un officier qui, placé à la tête de mes gens, doit aller au-devant de Grant et faciliter ses dernières journées de marche. Htésa m'a fait dire qu'il avait encore tué au vol une douzaine d'oiseaux.
Utnat. — MabroukietBilal, ainsi que Budjaetsesdix hommes, sont revenus aujourd'hui de l'Ounyoro avec quatre envoyés de Kamrasi, à la tète desquels est Kidgwiga. Le bruit transpire que Mtésa, conformant sa politique à mes prudents conseils, a tâché de se concilier Kamrasi, et qu'au lieu d'une armée, il lui a fait passer, à titre de hongo, deux bracelets de Gl de cuivre. Kamrasi a répondu à ces avances par l'envoi de deux dents d'éléphant Kidgwiga nous a déclaréque la caravane de Petherick n'était pas dans l'Ounyoro et n'avait jamais pu pénétrer jusque-là ; elle a jeté l'ancre à la hauteur du Gani ' . On ne parlait du reste que de deux hommes blancs, dont un barbu, l'autre rasé, qui s'informent de nous avec le même empressement que nous mettons à nous informer d'eux : ils ont des sièges et portent un costume pareil aux miens; leurs fusils, leurs meubles sont exactement les mêmes que ceux dont ma hutte est garnie. En de certaines circonstances, ils ont fait passer à Kamrasi un collier de verroteries, et de son cAté , pour ne pas demeurer en reste vis-à-vis d'eux, ce prince leur a expédié bon nombre de femmes et de dents d'éléphant. Kamrasi est disposé , si je le désire, à me faire arriver par eau jusqu'au point où ils sont arrêtés. La voie de
1. Cette obscure allusion, que l'ou Taisail liDai pour 1b seconde fois aui tnfiquaots sous les ordres de Debfiuo, et k leur statjoo de Jaloro, s'est trouvée en pirtie vraie, en partie crrouée, ainsi que le lecteur pourra le couslaler ci-apris.
(Note du cap. Speke dam la 2' iiition de ton tivre.)
terre, eo eCTet, passant par le Ridi, comprend dix étapes, à travers les jungles, dans un pays habité par des sauvages qui donnent la chasse h tous les voyageurs et pUlent indifféremment ce qui passe à leur portée.
Ce trajet n'en est pas moins fait, de temps à autre, par des Vouanyoro et des gens du Gani, qui se dérobent aux attaques en Taisant voyager de nuit les troupeaux de bétail et les cargaisons de peaux de singe qui consUluent leur principal commerce; mais ces tentatives sont rares, attendu les risques auxquels ils s'exposent.
Baraka et Oulédi, expédiés du Karagoué à la date du 30 janvier, ont résidé chez Kamrasi pendant plus d'un mois, et ne pouvant obtenir qu'il les lit conduire dans le Gani, voulaient revenir me trouver en compagnie de Mabrouki et de Bilai. Le roi de l'Ounyoro leur a également refusé cette autorisation, ne pouvant les renvoyer, disait-il, ailleurs que dans le pays d'où ils venaient. Ce prince a ouï parler de mes chasses avec Mlésa, comme aussi de la tentative faite par Mabrouki et Oulédi pour arriver au Gani, en passant par l'Ousoga. Outre les verroteries que Baraka lui a remises de ma part, il s'est fait donner le sabre d'Oulédi, en menaçant ce dernier de le garder à jamais captif dans ses États, faute par lui d'avoir acquitté un droit de séjour. Mabrouki ^oute qu'ils ont été retenus cinq journées entières dans un village situé & une heure du palais de Kamrasi, avant qu'on leur permit de se présenter devant le monarque. Mais aussitAt après la première audience, et lorsque l'échange des présents eut été consommé, ils reçurent ordre de partir dès le lendemain, ■ attendu que les Vouaganda,' selon Kamrasi, sont de misérables pillards sans foi ni loi. >
Ces informations, mêlées de bien et de mal, me parurent fort embarrassantes, pour ne rien dire de plus. Je devais en conclure que Petherick avait l'œil sur notre retour j mais ses envoyés, repartis trop tôt de chez Kamrasi, oe s'y étaient pas rencontrés avec le mien. Baraka n'avait pu obtenir l'autorisation d'aller le rejoindre, ni celle de lui faire savoir combien nous étions rapprochés les uns des autres; enfin les Vouaganda étaient si mal vus dans l'Ounyoro, qu'il semblriit impossible d'établir entre nous des communications par écrit. Ajoutez à mes déceptions l'impossibilité où s'était vu Grant d'explorer le lac, à partir de l'endroit où
il reçoit la Eitangoulé : ni l'Ousoga d'ailleurs, ni la rive orientale du N'yanza n'ont encore été vus par nous.
16 mai. — Mon accès du lO s'est converti peu à peu en une sorte de fièvre lente, 'j'ai dû charger Bombay de porter à Htésa les nouvelles arrivées hier, et de le consulter sur le parti que nous aurons à prendre. Il a répondu * qu'il faudrait aller droit au Gani, > et me fait remettre un pot de pombé, par manière de tisane.
16 mai. — Le roi s'est eni^uis de ma santé, sansjoindre aucune requête & ce message bienveillant, — ce qui peut passer pour une espèce de phënomëne.
17 mai. — La trêve n'a pas été longue. Ge matin, d'aussi bonne heure que possible, Utésa m'a fait demander tels et tels objets que j'ai déjà dû lui refuser cent fois. Il suppose apparemment que j'ai quelque part, en réserve, les richesses que je prétends lui dissimuler.
18 ei 19 mat.— Bombay est allé de ma part réclamer quelques pots de pombé, le seul aliment que je puisse prendre sans dégoût. Le roi, cependant, avait fermé la porte pour tout le monde, si ce n'est pour moi. L'écouvillon que je lui avais donné pour nettoyer son fusil a besoin de réparation, et les pages qui me l'ont apporté I n'oseraient, disent-ils, se représenter devant leur maître sans l'outil remis à bien. ■
Le roi m'a expédié ce soir une pintade qu'il avait tuée, comme échantillon de ses progrès cynégétiques.
20 mai. — Mtésa, partant pour la chassé, m'a fait emprunter ma poire à poudre. Petite insurrection de mes Vouangouana, qui me reprochent la disette où nous sommes. Ils oublient que j'ai acheté pour eux un droit dont ils n'usent guère, celui de se pourvoir de bananes dans. les plantations royales. Ce privilège, que leur paresse rend inutile, m'a coûté cependant un chronomètre d'or et quelques-uns des meilleurs fusils qui se fabriquent en Angleterre.
22mai. — J'ai vu aujourd'hui, pour la première fois, comment notre monarque rassemble une armée. Les routes étaient couvertes de guerriers vouaganda diversement peints, ayant autour de la télé des bandeaux en feuilles de bananier, une étroite peau de chèvre fixée autour des hanches, le bouclier et la lance à la main, et chantant une marche, ou tan^ouri, dont le refrain
ramené coRstamraeDt le mot Mkavia, qui signifie monarque. An dire de Bombay, ■ leur nombre surpasse celui des troupes que le sultan Majid avait enrôlées pour défendre Zanzibar contre Sayyid Swénî; jamais, en somme, il n'a vu nulle part une pareille agglomération de forces militaires. ■
En allant ce matin au palais dans l'espoir d'obtenir des bananes pour nos gens, il a trouvé le roi au milieu de toute sa cour, se disposant à ordonner le départ de cette formidable armée, sans qne personne parût savoir encore où il comptait l'envoyer. Apercevant dans la foule ceux de mes gens qui ont récemment visité l'Ounyoro avec les envoyés de Kamrasi, Htésa les a questionnés sur leur mission; et quand ils ont nié la présence des ' hommes blancs > à la cour de Kamrasi, Mtésa, que la colère gagnait, a prétendu que c'était là une fausseté mani - Teste, contraire aux rapports de ses gens, qui très-certainement n'avaient pu s'y tromper. ■ Sans doute, a-t-il ajouté, Kamrasi les aura cachés quelque part, effrayé par le nombre de fusils qu'on peut maintenant lui opposer, et c'est le même motif qui lui a suggéré tous ces mensonges.... Mais bien hardi celui qui veut me tromper.... Et, maintenant que les moyens paciBquesne m'ont pas réussi, j'aurai recours à ia force pour en venir à mes fins.... Que pense votre maître de ces divers incidents? » a-t-il repris ensuite en s'adressant à Bombay. Celui-ci, qui avait ses iostmctions, lui a répondu simplement : ■ Le Bana désire que rien ne se fasse avant l'arrivée de Grant; nous pourrons, alors, marcher tous ensemble. >
Le roi s'est retiré là-dessus.
2i mai. — Kitounzi est venu chez moi de bonne heure, ayant appris que j'étais malade. Je désirais me faire expliquer pourquoi les Voasganda répugnent si fort à me voir assis sur un fouteuil ; mais sans me répondre, et se dérobant ainsi à une question gênante, il est parti tout aussitôt, sous prétexte qu'il entendait autour du palais un bruit causé sans doute par quelques arrestations ; son ministère, en ce cas, pouvant être requis, il n'avait pas une minute de plus à me donner.
Mes gens sont allés au palais, demander en mon nom des bananes etdu pombé ; mais, loin de leur rien accorder, Mtésa leur a pris, littéralement pris de sa main, deux calottes feutrées qu'il s'est adjugées sans le moindre scrupule, en les char-
ZHk VOYAGE AUX SOURCES Dtl NIL. ■
géant de dire au • Bana > que sa provision de bière était épuisée.
33 mai. — Kidgwiga me raconte que, dans son empressement à Taire arriver chez lui les ■ hommes blancs > du Gani, son mattre a expédié au chef de ce pays un hongo de trente dents d'éléphant, comptant bien le déterminer ainsi & laisser passer ces visiteurs si impatiemment attendus. « Je serais certainement comblé d'égardssi j'allais de ce cùté. > Cette bienveillante ouverture m'a fourni l'occasion de prêcher la concorde entre les deux princes, comme le moyen le plus propre à lever tes obstaclesqui me séparent encore de l'Ounyoro.
S^ mai. — Même afduence de soldats sur les grandes routes. Tant que dure le jour, les uns partent, les autres arrivent; on dirait des bataillons de fourmis. Nouvelle visite de Kidgwiga. Je me suis ensuite rendu au palais, mais -sans mon fusil, désirant persuader au prince que ma provision de poudre est à peu près épuisée, afm de mettre un terme à ses continuelles réquisitions. Cette belle manœuvre m'a valu de faire antichambre toute la journée sans pouvoir parvenirà être admis.
Les pages m'ont informé ce soir que Grant venait d'arriver à N'yama-Goma, village situé, comme je l'ai dit, à une journée de marche.
25 mai. — J'avais organisé un détachement de vingt hommes qui porteront à Grant, en guise de viatique, un beau quartier de mouton; mais il leur fallait, sous peine d'être arrêtés en rouie, avoir à leur tête un ofGcier indigène, et je n'en ai pas rencontré un seul qui vouMt, sans mission expresse, prendre sur loi de leur montrer le chemin. Le roi, passant près de ma hutte, m'a fait enjoindre de l'aller trouver. Il avait à sa suite, sous bonne escorte, Rosaro et quatre autres Vouanyamba, qui , surpris par Kitounzi en flagrant délit de vol, l'avaient rudement maltraité. Mtésa, qui me .les désigna de la main, me parut comprendre enGn les inconvénients de ce système d'hospitalité basé sur le droit de pillage qu'il accorde à ses victimes; il m'a demandé ■ si telle était la coutume du Karagoué? > Hais, au moment où j'allais proGter de l'occasion pourattaquer de plus belle cet usage odieux, il a tout h coup changé de sujet en me parlant des Vouasoungou qui sont, dit-il, à Gani, s'informent de noas av;ec empressement, et brûlent de venir nous rejoindre. Je lui ai proposé d'aller les
chercher moi-même avec des barques; mais il trouve plus simple • d'envoyer ses gens, le voyage qu'ils auraient à faire au nord n'étant guère plus long que la traversée accomplie par les bateaux expédiés au-devant de Grant. Il préfère la route du Kidi à celle de rOunyoro, et motive, sa préférence en alléguant le manque d'égards que ses envoyés ont toujours trouvé chez Kamrasi.
J'aurais voulu approfondir ce sujet, dont la discussion s'ouvrait inopinément devant moi; mais le malheur voulut qu'un adjudant vint se percher sur un desarbres voisins, où on nous le signala tout aussitôt. Il fallut se mettre en mesure de le tuer, et, comme nous étions fort à court de munitions, le soin de chaîner les fusils me fut dévolu. Un premier coup, vu la hauteur à laquelle se trouvait notre gibier, ne fît que lui cingler les jambes et le forcer à changer de perchoir. Au second, et avec la dernière chai^ de plomb qui nous restât, Htésa tua l'animal. Ce furent alors des exclamations, des cris de triomphe, des bonds joyeux, des félicitations, des serrements de mains, auxquels prit part tonte l'assistance émerveillée; les tambours battaient, les femmes chautaient et dansaient en rond, s'associant à l'espèce de détire dont leur maître semblait frappé. Le mtndo, retenu dans les hautes branches par ses ailes étendues, nécessita l'intervention de quelques Vouasoga, qui allèrent en grimpant le décrocher. Une fois i terre, on le mesura ; on s'extasia sur son envei^ure, qui passait la hauteur d'un homme, et le roi n'eut pleine satisfaction qu'après avoir exhibé d'abord à ses frères, pais à sa mère, ce témoignage de sa merveilleuse adresse.
Chez la reine, où il pénétra seul après avoir respectueusement changé ses vêtements européens contre un manteau de peau de chèvrp, on vint lui annoncer que le colonel ou général Congow, en grand uniforme, se présentait avec son régiment et sollicitait l'honneur d'être passé en revue. L'occasion s'offrait trop belle pour que le roi ne sortit pas à l'instant, précédé de l'oiseau «lu'il venait de mettre i mort et qui fut érigé en trophée au milieu des courtisans accroupis, Mtésa lui-même se tenant debout, la lance et le bouclier à la main. Le régiment, composé de trois compagnies d'environ deux cents hommes chacune, et rangé à l'extrémité gauche du champ de parade, reçut l'ordre de venir se former par simple file à droite , et au grand trot, à l'autre extrémité du terrain.
On se ferait difScilement une idée de l'étrange spectacle qu'offraient toua ces Iiommes à peu près nus (sauf la peau de cbèrre • ou de chat qui pendait à leur ceinture), et barbouillés des peintures de guerre, suivant le goût de chaque individu; une moitié du corps rouge ou noire, l'autre bleue, mais sans aucune distribution régulière de œs couleurs invariables. Il n'y avait de strictement uniforme que les armes : chaque soldat, muni de deux lances et d'un bouclier, les tenait disposés conune à l'approche de l'ennemi, et ils s'avançaient ainsi sur trois rangs, à quinze ou vingt mètres de distance l'un de l'autre, du même pas allongé, pliant les jarrets pour se donner plus d'élan. Derrière chaque compagnie venait le capitaine, reconnaissable à son costume encore plus fantastique, et enfin, à la suite de tous, le grand colonel Congow, qui nous rappelait Robinson Crusoé, avec son jupon de peau de chèvre à longue toison blanche, son bouclier de cuir en forme de violon, décoré k ses six extrémités de touffes de poil blanc, ses jarretières frangées au-dessous dn genou, et son casque recouvert de verroteries, orné d'un panache de plumes rouges; au centre de ce dernier s'élevait, s'inclinant en arrière, une tige terminée par un bouquet de poils de chèvre. Après plusieurs charges par compagnie, les officiers coururent sur le roi, la lance haute, avec mille protestations frénétiques de zèle sans bornes et de loyauté à toute épreuve. Qp les couvrit d'applaudissements, et la parade se trouvant terminée, chacun de nous rentra chez lui.
26 mat. — Grant^ à qui j'ai fini par expédier son quartier de mouton, moyennant la complaisance d'un officier du roi, m'accuse réception de ce régal bien venu, et demande instamment qu'il lui soit permis de quitter N'yama-Goma, où il meurt de faim. Rosaro, placé sous la garde de Kitounzi,doit subir un châtiment exemplaire. La reine, malheureusement, à qui on a raconté les différents méfaits des Vouanyambo, vient de prescrire que ni mes gens, ni ceux de Rosaro, ne seront plus désormais nourris aux dépens du palais. Étant arrivés ensemble dans l'Ouganda, elle nous regarde, en vertu de sa logique féminine, çonune également responsables du tort fait à son fils. Je n'ai pu être admis au palais, où je portais quelques explications.
27 mat. — Htésa me fait demander une médecine qui le préserve de la foudre. Je suis allé lui expliquer en quoi consiste le
paratonoerre, et je tAchais en même temps de ramener sur le tapis l'affaire de l'Ounyoro, oli j'aurais grande envie de me rendre immédiatement. Tant qu'il n'aura pas vu Grant, ce projet n'a rien qui lui plaise, mais il a désigné un ofQcier qui, par l'Ounyoro, sera chargé d'aller au Gani, et avec lequel le roi me demande de faire partir quelques-uns de mes gens, ainsi que des lettres à l'adresse de mes compatriotes.
Notre causerie fut agréablement interrompue par de lointaines détonations qui nous annonçaient l'arrïvée de mon camarade. Je pris tout aussitôt congé pour aller le recevoir. Inutile de dire toute la joie de cette réunion, après tant d'anxiétés et de mutuels regrets. Heureux de voir Grant assez bien rétabli pour en être venu à boiter deçà, delà, sans trop de fatigue, j'écoutai, en riant aux éclats, l'amusant et pittoresque récit de sa pénible traversée.
S8 mai. — Budja, l'ambassadeur nommé hier par le roi, est venu, en compagnie de Kidgwiga, prendre mes hommes et mes lettres, aDn de retourner chez Kamrasi; il lui demandera passage k travers ses États pour se rendre dans le Gani. Je voulais, au préalable, m'entendre avec Mtésa, mais les envoyés ont répondu qu'aucun ordre ne les autorisait à s'arrêter dans ce but, et ils sont partis immédiatement.
Le roi, auquel j'ai fait passer, comme présent, au fusil double et des munitions, nous a convoqués, Grant et moi, pour un lever solennel, pareil à celui qui marqua mon arrivée. Toutefois, nous avons trouvé la cour assez dégarnie quand nous nous sommes rendus au palais dans l'après-midi. La première séance promptement expédiée, nous nous retirâmes dans une des cours intérieures, où les femmes comparurent devant nous; maïs le roi, se lassant bîentét de ces muettes exhibitions, se fit apporter le fauteuil de fer, et entama l'entretien par des questions relatives à ces stimulants dont il est si fortement préoccupé. Je rompis les chiens en demandant < si le fusil était de son goût? > puis nous traitâmes des sujets plusgénéraux, concernant tour à tour Souwarora, Roumanika, et les difficultés de la route par l'Ounyamouézi, que remplacera bientôt, nous l'espérons du moins, celle de l'Ounyoro.
On voudra bien ne pas perdre de vue qu'en prolongeant ainsi notre séjour chez Mtésa, et par toutes ces négociations si diffl-
ciles à mener de sang-froid, nous nous proposions toujours le même objet, celui de nous faire montrer le Nil à son issue du N'yanza, et de vériBer ainsi un phénomtoe sur lequel, depuis longtemps, mon esprit ne conservait aucun doute. Sans le consentement, que dis'jeî sans le concours et la connivence de ce capricieux sauvage à qui j'avais affaire, il ne fallait pas songer i la réalisation de ce projet. On ne s'étonnera donc pas que je fnsse constamment au guet, pour glisser à propos, dans le cours de tous nos entreliens, quelques paroles de nature à nous rapprocher de ce grand but. L'occasion, cette fois, me semblait favorable, et nous-risquâmes une requête directe, tendant à obtenir des embarcations pour essayer de nous rendre par eau vers le Gani, en supposant que le lac et le fleuve fussent navigables sur leur parcours entier; nous demandions aussi que Kilounzi nous accompagnât avec une mission oMcielle, alin de ramener tout ce qui serait fait à notre important dessein de frayer pour le commerce une nouvelle voie par laquelle trouveraient leur chemin vers l'Ouganda les divers articles de fabrique européenne. Nous n'en vînmes pourtant pas à nos Gns. La pétition, attentivement écoutée, — et qui avait été parfaitement comprise, maint et maint commentaire nous le prouva,— la pétition n'obtint aucune réponse directe. H n'entrait pas dans mes combinaisons diplomatiques de laisser voir toute l'importance que nous attachions àcette question. Je dus, par conséquent, manifester une certaine indifférence , et je pris ce temps pour réclamer ma boite i couleurs, que le prince, après me l'avoir empruntée un jour, retenait depuis plusieurs mois. Cette nouvelle demande rencontra le même silence que la première; mais je fus immédiatement harcelé au sujet de la boussole, promise, on s'en souvient peut-être, pour l'époque où Grant serait arrivé. Il a fallu m'engager à l'envoyer demain matin, et moyennant ce, le roi, qui s'apprêtait à se retirer, nous dit < qu'il s'entendrait avec ses femmes pour fixer la quantité de pombé dont on pouvait disposer en notre faveur; > — après quoi, il nous souhaita le bonsoir.
29 mot. — La boussole que j'ai chargé Bombay de lui remettre a jeté le roi dans un véritable transport de joie. Il a dit à mon messager, puis à Maoula, ■ que je ne pouvais lui rien offrir de si précieux, et qu'en me privant pour lui d'un pareil iDstm-
awiit, je lui donnais la preuve d'une affection inaltérable. Il est TCDU le soir, avec tous ses frères, examiner les dessins de Grant, dont les portraits, récemment exécutés d'après plusieurs ind^nes, ont été littéralement acclamés. Pour cette fois, au lieu de lui rien donner, j'ai réclamé ma boite à couleurs, et j'ai conduit ensuite la compagnie vers la colline qui me sert d'observatoire. Parvenus au sommet, le roi s'est appliqué à rensei- . gner ses frères sur l'étendue de ses domaines, et comme je lui demandais ■ où il place la résidence de ce Dieu universel qui porte le nom de Loubariî - sa main s'est immédiatement levée peur désigner la voûte céleste.
30 mai. — Je vois enfin revenir ma botte à couleurs, à laquelle sont joints certains oiseaux tués par le prince, et qu'il voudrait faire dessiner. H demande aussi qu'on exécute son portrait, plus une copie de ceux que Grant lui a montrés hier. Pour complément de ces modestes requêtes, il sollicite un surcroît de poudre, et nous prie de lui faire passer tous nos fusils, qu'il souhaite examiner à loisir.
31 fnai. — J'ai dessiné deux des oiseaux envoyés par Htésa, un grand hom-bUl blanc, taché de noir, et un pigeon vert ; mais ceci ne lui suffit pas; il m'expédie d'autres oiseaux et demande i voir mes souliers. Ce dernier message m'étant rendu avec une impertinence par trop marquée, je lance mon livre à la tête des pages qui se sont émancipés k ce point, et Je tes chasse en leur annonçant f que j'irai moi-même réclamer du roi les subsistances qui font faute à mes Vouangouana et sans lesquelles il m'est impossible de les tenir tranquilles. > En l'absence de Mtésa, qui est allé chasser, je porte mes plaintes au kamraviona, et je lai annonce mon intention ■ de quitter le pays, puisqu'il ne me reste rien à donner au roi. ■ filessé du rapport que j'établis mnsi entre les aliments que me fournit son mattre et les cadeaux qui seraient l'équivalent de son hospitalité, le commandant en chef me donne immédiatement une chèvre et une certaine quantité depombd, qu'il prélève sur ses approvisionnements; il m'ennonce, de plus, l'intention de porter mes griefs au pied du trône.
l"juin. — Dessiné une pintade pour le compte du roi) qui l'avait abattue ce matin même. Plus tard, j'ai conduit Grant chez la reine, où nous sommes allés avec sept hommes seule-
39b VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.
ment, le reste de nos gens ayant préféré les chances de la n>araude à celles que leur offrait l'hospitalité douteuse de la N'yamasoré. Après une heure d'attente, la reine nous a reçus avec force sourires. Le pombé, les bananes qu'elle a fait placer devant nous étaient destinés exclusivement — elle a pris soin de le dire — à son nouveau visiteur. Cette distinction, véritable trait de politique sauvage, avait pour but de traiter Grantcomme une personne à part, voyageant pour son propre compte, et d'obtenir ainsi une nouvelle taxe de passage, im kongo parlicolier. Cette petite ruse me fit sourire, et je remerciai directement la reine de sa générosité t envers ma maison; » j'ajoutai que lorsque j'aurais pu faire venir du Karagoué le restant de mes marchandises, je me hâterais, selon ma promesse, de lai faire accepter quelques présents supplémentaires. • Les messagers du roi, par malheur, méconnaissant les instructions à eux données, avaient doublement déçu mes espérances, d'abord en changeant l'itinéraire de Grant, qui devait voyager par eau, puis en ne m'apportant pas ce que les circonstances m'avaient contraint de laisser entre les mains de Roumanika. >
La reine, peu satisfaite de ces raisons, insistait pour que Grant s'acquittât envers elle, par un cadeau quelconque, de l'hommage qu'il lui devait. Pour détourner la conversation, je lui demandai ■ d'employer son influence à nous ouvrir un passage vers le Gani, ce qui était, en somme, le meilleur moyen de faire affluer dans l'Ouganda ces nouveautés dont elle semble éprise. ■ Avec une subtilité dont je ne l'aurais pas crue capable, elle nous promit immédiatement son concours, • k condition que Grant ne partirait pas en même temps que moi, vu qu'elle n'avait pas encore assez de sa présence. ■ Il est convenu que, dès demain, elle traitera cette affaire avec son fils.
En réalité, c'était bien là notre premier rayon d'espérance, et je m'occupai d'organiser nos opérations futures de manière à leur faire produire quelques résultats pratiques, sans effaroucher l'humeur capricieuse de notre hôte. Tandis que j'inspecterais le fieuve et que j'essayerais de iiaviguer jusque dans le Gani, Grant, me disais-je, retournera par eau dans le Karagoué pour aller y chercher notre arrière-train ; celle traversée sur le lac lui permettra de se procurer les informations dont il a été frustré par les manœuvres de Haribou, le commandant de son
escorte. Nous tombâmes d'accord là-dessus, et tout semblait aller au mieux, car une fois assurés de communiquer un jour ou l'autre avec Petherick, il nous restait encore beaucoup à faire soit dans l'Ouganda, soit dans l'Ousoga.
Pendant le reste de notre conversation avec la reine, nous la vîmes bercer dans ses bras une espèce de poupée toute recouverte de cauries, et qui avait à peu près la forme de cette végétation vulgairement désignée sous le nom de cacao marin; ces allures de maternité factice indiquaient de sa part l'intention de garder un veuvage éternel- Dans la soirée le prince nous a renvoyé tous nos Aisils et toutes nos carabines, en nous faisant demander une de ces armes ; il voudrait avoir aussi le fauteuil de fer sur lequel il s'est assis pendant son séjour chez nous, plus une couchette, également en fer, et enfin ÏUnion'Jack ou drapeau national qui flotte audessus de notre hutte. On voit qu'il attache un certain prix à ses visites, et que l'honneur de le recevoir ne s'obtient pas à titre gratuit. Le chef des pages avait ordre d'assister à la Iranslatîon des objets ainsi réclamés et de veiller à ce que tout se passât conformément aux volontés royales. Il devint donc tout à fait nécessaire de nous mettre en fureur, de protester contre les exactions auxquelles on voulait nous soumettre, et de leur opposer le refus le plus catégorique.
2 juin. — K'yengo, arrivé avec Grant, n'a pu, malgré maints efforts, obtenir du monarque une entrevue qu'il sollicitait. La jeune Mérî ne laisse pas, elle aussi, de me donner du fil à retordre ; elle se plaint • de résider soùs le toit d'un pauvre homme, extrémité pénible à laquelle aucun de ses antécédents ne l'avait préparée. > Je croyais lui donner pleine et entière satisfaction en lui offrant de la marier à un des fils de Roumanika, mais bien qu'il compte parmi les princes de sa race, l'orgueilleuse enfant a repoussé ma proposition.
3 juin. — Depuis plusieurs jours je voyais une foule d'hommes affiuer vers les palais du roi, de la reine et du kamraviona, où ils apportaient des fagots de bois de chauffage. Ce matin j'ai trouvé Sa Majesté qui faisait transférer sous ses yeux, d'une cour dans l'autre, par le régiment du colonel HkavJa, ces fagots dont il voulait savoir le nombre et qu'il ne pouvait compter autrement. Seize cents hommes environ étaient employés h cette
398 VOTAftE AUX SOURCES DU NIL.
besogne, lorsque le roi, qui, ses deux lances en main et son chien à cAté de lui, se tenait debout sur un tapis devant la hutte centrale de la première cour, entouré de ses frères et d'un nonibreux état-migor, s'avisa de commander au régiment un défilé par colonnes, afin de le voir plus à son aise ; puis, se tournant vers ses ofGciers, il leur prescrivit de circuler à toute course parmi les rangs pour lui rendre compte de leur opinion sur l'oi^anisation de ce corps. Un désordre général devait être et fiit en effet la conséquence de cette ridicule manoeuvre, après laquelle les oniciers revinrent, faisant mine de charger le roi, la lance haute, dansant devant lui, exaltant le nombre des soldats, la grandeur du monarque, et jurant à ce dernier une fidélité inviolable. Le régimentreçut ensuite l'ordre de déposer ses fagots, et les guerriers qui le composaient, armés de bfltons en place de lances, imitèrent de leur mieux les bonds, les chaînes, les vociférations qu'ils venaient de voir accomplir par leurs offiders. MIcavia, là-dessus, présenta au roi cinq chèvres de l'Ousoga, remarquables par la longueur de leur toison, et n'omit aucun des n'yanzigs requis en pareille circonstance. Mlésa, questionné par nous sur le chifiïe de son armée, se contenta de nous répondre : ■ Comment le connaltrais-je, lorsque vous avez sous les yeux un simple détachement convoqué pour transporter du bois?>
Le régiment fut ensuite congédié, mais on invitales ofGciers à suivre le roi dans une des cours intérieures, où il les félicita d'avoir réuni tant de monde. Au lieu d'accepter purement et simplement cette louange, ils s'excusèrent de n'être pas venus encore plus nombreux, > et cela, disaient-ils, parce que certains de leurs subordonnés profitaient de leur lointaine résidence pour se soustraire à l'appel. > Maoula, toujours prêt à provoquer les mesures de rigueur, ne manqua pas d'ajouter que, «s'il parvenait à convaincre les Vouaganda de l'obéissance qu'ils lui devaient, on ne verrait plus un seul exemple de refus pareils. > Et Mtéza, prenant tout aussitôt la balle au bond : < Manquer de soumission vis-à-vis de tous, dit-il, c'est me désotiéir de la manière la plus formelle, car je vous ai nommé mon aide-decamp, et vous personnifiez dès lors la volonté royale. >
A peine ces mots prononcés, Maoula se dressant en pied et se précipitant sur le roi, la baguette en arrêt, finit par se rouler & ses pieds avec les n'yanx^s de la reeonnaissance la plus effrénée.
Je m'attendais k voir sortir de tout ceci quelque décret sangui* naire; mais Sa Mi^esié, ûdële & ses tisbitudes caprideuses, leva tout à coup la séance et passa dans une autre cour, où seulement UD petit nombre d'élus fut admis à Is suivre.
Là, se tournant tout à coup vers moi : > Bana, me dit-il, je vous aime, d'abord parce que vous êtes venu me voir de si loin, et ensuite pour toutes les belles choses que vous m'avez apprises depuis que vous êtes ici. •
Fort étonné de cette bizarre déclaration, qui me trouvait l'estomac vide et le cœurrempli d'amertume, je n'en témoignai pas moins, avec un respectueux salut, combien j'étais flatté d'inspirer au roi des sentimentssi favorables : ■ ils me donnaient l'espoir, ajoutai-je, que Sa M^esté voudrait bien prendre en considération l'état de famine auquel mes gens se trouvaient réduits. — Comment i s'écria Mtésa, manqueriez-voos de chèvres, par hasard? >
Puis, sur ma réponse affirmative, il enjoignit à ses pages de m'en fournir immédiatement une douzaine, qu'il leur rembourserait sur les confiscations à venir, la ferme royale se trouvant pour le quart d'heure un peu dégarnie de bétail. ■ Ceci,repris-je, ne suffisait pas : mes Vouangouana manquaient de bananes, aucune âistribution ne leur ayant été faite depuis quinze jours. > Le roi parut fort choqué de la négligence de ses pages, et leur prescrivit de la réparer à l'instant même.
Je voulus l'entretenir du projetdont j'ai parlé plus haut', mais il ne songeait qu'à la boussole dont je lui avais fait présent, et nous congédia dès que je lui en eus expliqué l'usage.
kjuin. — Viaroungi.l'officiircliargé par Roumanika d'escorter mon camarade et aussi de solliciter l'assistance du roi Mtésa, est venu ce matin, en compagnie de Hosaro, me demander pour leur maître un présent de quarante vaches et de deux esclaves mâles, présent que les trafiquants arabes ont coutume de prélever à son profit sur ceux qu'ils reçoivent du roi de l'Ouganda. J'ai répondu < qu'un Anglais ne se défaisait jamais des cadeaux acceptés par lui, et , qu<int aux esclaves, que bien loin d'en faire commerce, noosleurdonnions invariablement la liberté. > Je me suis plaint ensuite de Rosaro, dont le voisinage iomiédiat m'a
causé toute sorte d'ennuis et de déconsidération. Après aroir vainement cherché à a'eicuser, celui-ci, faisant droit à ma requéle, a promis d'aller s'établir séparément avec Viaronogi, son supérieur hiérarchique.
A mon arrivée chez le roi, dans l'après-midi, j'ai constaté que les pages avaient mis à part les bananes destinées h mes gens, et le pombé dont Sa Majesté me gratifie. Htésa, m'accneillant avec cordialité, a désiré savoir si je persistais dans mon idée d'aller auGani. * Plus que jamaisi > ai-je répondu aussitôt; et jel'ai prié de m'adjoindre quelques officiers assez intelligents pour apprécier ce que j'allais taire en vue de la route permanente que je voudnùs firayeraux fbturs explorateurs de ces contrées inconnues. Ici, son humeur capricieuse s'est encore fait jour, et il m'& remis, avec un sang-froid agaçant, à l'époque où ses messagers seront revenus de l'Onnyoro. Je lui ai remontré qae leur voyage ne pouvait aboutir, puisque Budja était parti sans emporter mes lettres et sans emmener aucun de mes gens, i D'ailleurs, lui ai-je dit, la route par le fleuve est la seule qui puisse jamais servir les intérêts de l'Ouganda, et celle qn'il faut tendre à ouvrir le plus promptement possible. > Je le suppliais de se prêter à mes conseils et d'expédier à Komrasi, sans le moindre retard, quelques-uns de mes Vouangouana, pour faire connaître i ce prince que j'ai l'intention de me rendre chez lui par bateau en descendant la rivière. Cette demande formelle n'a obtenu aucune réponse. Bombay s'avisant de réclamer des vaches pour les Vouangouana, sa témérité a paru grande, et le roi s'est franchement moqué de lui avant de lever la séance.
b juin. — A mi-chemin du palais de la reine, chez laquelle je me rendais, j'ai rencontré Gongow, qui venait de la reconduire chez elle après une visite dont elle l'avait honoré. Il me passa par la tête de provoquer le brave colonel, par quelque innocent mensonge, à me faire connaître l'opinion des indigènes sur la question de savoir si le Nil est navigable ou non dans le voisinage de l'endroit où il sort du N'yanza. Je lui dis, en conséquence, > qu'il venait d'être désigné par te roi pour nous accompagner au Gani, où nous comptions nous rendre en descendant le fleuve. > Il prit la chose fort au sérieux, et parut se croire dans un péril imminent : ■ Quoi qu'il arrive, disaït-ij, mes jours sont comptés. Si je refuse d'obéir, on me coupera la tële;
si ^'essaye de passer en vue du palais de Kaiorasi, lequel çsl situé snr le fleuve, ce prince me fera certainement mettre à mort, en souvenir du temps où j'ai conduit une armée jusiqu'au cœur de ses Ëtals et l'en ai ramenée victorieuse. Nous aurions beau, comme vous le proposez, attribuer à cette mission un caractère purement pacifique, les Vouanyoro se méfient tellement des Vouaganda, qu'ils prendront spontanément les i^mes sans se demander dans quel but nous venons. ■ Un certain Mourondo, que nous avons rencontré au palais de la reine, parait être ailé jadis jusqu'à la frontière du Hasai. Il affirme qu'il faudrait un mois de navigation pour se rendre de Kira (le district le plus oriental de l'Ouganda) jusqu'au Masai, où se trouve un autre lac, joint par un détroit au N'yahza principal, et où les barques du roi Mtésa vont fréquemment chercher du sel. Néanmoins, la plus grande partie de ce voyage pourrait être faite en quatre étapes par la voie de terre, après quoi on n'aurait plus à naviguer que pendant trois jours.
La reine, après m'avoir fait faire antichambre toute la journée, a prétexté un eicës de fatigue qui l'empêchait de recevoir des visites. Trois régimes de bananes et un pot de pombé nous ont été remis de sa part au moment où nous nous retirions d'assez mauvaise humeur.
6;utn. — Ma promenade da matin m'a fait rencontrer Pokino ', le gouverneur général de l'Uddou, arrivé en même temps que Grant pour faire une visite à la cour. Il m'a offert d'entrer chez lui pour y boire du pombé, fort surpris d'ailleurs de me voir accepter son offre sans l'autorisation du roi. J'ai vu l'insigne de ses fonctions : c'est une hachette de fer incrustée de cuivre, avec un manche d'ivoire. Il voulait d'abord nous offrirune vache, mais un instant de réflexion lui a foit remettre à des temps meilleurs cette libéralité prime-sautière.
Le roi, qui rentrait au palais avec ses frères, nousadistingués parmi ses courtisans, et il a donné ordre d'introduire aussitôt ■ le Bana. ■ Tandis qu'il admirait et faisait admirer à ses proches quelques dessins que nous lui avions apportés, Pokino vint se prosterner à ses pieds avec force n'yanzigs, pour lui faire hom-
I. Pokino, employa ici comme nom propre, l'est aîlleucs comme indiquant' la fonction de gonveroeur provincial. Nous ne pouvon» qne signaler celle inadvertance du vovigpur, sans trancher la question qu'elle soulève. — If. d» T.
Wi VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.
ma^ d'un certaio nombre de boucliers artistemeot travaillés; mais, biea qu'il administre une des principales provinces, et que le roi ne l'ait pas vu depuis plusieurs années, il a été reçu avec aussi peu de cérémonie et d'attention que le plus insignifiant Mkoungon. Un plan du lac et du Mil, que j'avais apporté avec moi pour mieui faire comprendre notre double projet de voyage, a fixé quelque temps l'attention du monarque ; toutefois, il ne veut rien décider, rien autoriser, avant que son envoyé ne soit revenu de l'Ounyoro. Ne pouvant triompher de son inûexible résistance, j'ai proposé d'envoyer une lettre, avec cette convention que les messagers appartenant au roi seront sous la direction des miens, dès que les uns et les autres, au delà de l'Ounyoro, s'engageront dans le Gani . On est tombé d'accord là-dessus, moyennant que ma lettre à Petherick serait écrite dès demain. Pour compléter mes leçons au roi sur le maniement de la boussole, j'ai pris, ayant besoin d'un support, le premier tambour qui m'est tombé sous la main. Sur ce, grande agitation parmi les Voudkoungou, qui se sont presquejetés sur moi, comme si je m'étais rendu coupable de quelque énormité. Le roi riait de bon cœur. 11 se trouve, après éclairdssemenis, que le tambour en question passe pour être investi des plus hautes qualités magiques, et qu'en le traitant avec tant de sans-géne, j'ai commis une espèce de profanation.
7 juin. — Ma lettre à Petherick a été rédigée dans le délai voulu, mais je n'ai pas vu paraître le Mkoungou qui devait venir la prendre. Gomme R'yengo avait ordre de porter au palais le liongo de Roumanika, j'ai délégué Bombay pour assistera la cérémonie, en le chargeant de rappeler à Mtésa qu'il m'a promis des Vouakoungou pour le Gani et des barques pour le Karagoué. Mon messager m'assure ce soir qu'il a reçu pour toute réponse une espèce de grognement.
8 juin, — Au moment où j'allais mejoindre au cortège du roi, qui partait pour la promenade, il m'a tourné le dos le plus grossièrement du monde, et, rentré au palais, m'a laissé partir sans la moindre excuse. Peu après, venant à sortir de nouveau, ce capricieux personnage a paru surpris que je ne l'eusse pas attendu.
&>uin. — Cette nuit, pendant que je dormais profondément, un individu quelconque a pénétré dans ma hutte, oii il s'est em-
paré d'un panier de balles. Comme il l'emportait dans la direction du palais, il a, par je ne sais quelle panique, laissé tomber son butin sur la route. Maoula venant à passer, et devinant à peu près de quoi il s'agissait, m'a rapporté l'objet enlevé. En butte à d'assez vives souf&ances, je n'ai pas cru devoir sortir aujourd'hui.
10 juin. —Encore une journée de réclusion pendant laquelle j'ai reçu la visite de Méri, qui m'a paru complètement réconciliée avec son sort- En me parlant de la famille où je l'ai placée, elle témoigne la plus vive affection pour la femme d'Oulédi, et conclut par ce proverbe : < Que les oiseaux de même plume doivent habiter le même nid. * Elle s'administre, en Qn de compte, un beau quartier de mouton, et manifeste l'intention de me faire çà et là quelques visites.
R'yengo a reçu six vaches en échange du fîl d'archal qu'il apportait à Mtésa.
1 1 jviu. — Viaroungi, venant à constater aujourd'hui que les gens de Rosaro s'étaient approprié , aux dépens des Vouaganda, une trentaine de vaches, douze esclaves et une charge de mbougou, s'est emparé des objets volés pour le compte de Roumanika, au lieu de les restituer au roi notre hâte. Pareils méfaits se commettent journellement chez nos voisins.
is juin. — Une caisse de munitions et un sac de plomb, que nous avions mis en réserva pour faire au monarque notre présent d'adieu, nous ont été dérobés cette nuit, évidemment par les pages de la maison royale, et, selon toute apparence, en vertu d'ordres donnés par Mtésa lui-même. Il est, en effet, le seul à qui pareils objets puissent servir, et personne autre que ses messagers ordinaires ne connaît l'accès de la hutte. On se rappelle, d'ailleurs, que la caisse de balles volée avant-hier, a été retrouvée sur le chemin du palais, alors que, de notoriété publique, pas un des indigènes n'oserait se risquer, sans le consentement du prince, & toucher un objet de fabrication européenne.
13 juin. — Message au roi, que je somme de mettre en cainpagne ses espions et de découvrir les auteurs du vol, pour sauvegarder sa réputation d'honnête homme; en même temps, et afin de montrer de quel côté planent nos soupçons, nous faisons passer aux pages la défense la plus péremptoire de jamais entrer
chez nous, Deux réponses nous arrivent coup sur coup du palais. Mtésa nous fait dire qu'il rassemble tous ses hommes pour faire faire les perquisitions les plus exactes ; en cas de non-réussite, le Mganga sera convoque. Au fond, Sa Majesté n'a rien fait et ne fera rien.
Ces misérables pages sont revenusà la nuit, alléchés par quelque nouveau larcin ; mais Kahala, plus en alerte que je ne l'étais moi-même, a distingué le bruit qu'ils faisaient en cherchant à dénouer le loquet de la porte, et ses efforts pour m'éveiller les ont mis en fuite.
Ik ei 15 juin. — Mon camarade Grant , qui montait la garde k ma place, est resté toute la journée au palais sans pouvoir ob> tenir audience. K'yengo a reçu la mission, toujours profitable, d'une saisie en masse à pratiquer sur les Vouakoungou récalcitrants.
16 juin. — J'ai renvoyé Kahala, que j'assigne définitivement à Bombay, charmé d'en faire sa femme. Mon principal grief est qu'au lieu de se conduire comme une jeune personne bien élevée, elle ne cesse de jouer avec des enfants malpropres, qui lui ont bel et bien donné la gale. Notre séparation n'a pas été tout à fait volontaire de sa part : la pauvre enfant avait même juré que la violence serait nécessaire pour la contraindre à sortir de chez moi; il fallaitbien cependant, dussè-je en venir à ces extrémités, roe débarrasser du fardeau que m'avait imposé l'imprudente générosité de la reine-mère.
K'yengo s'est présenté au palais, ramenant cinquante prisonniers ; mais comme le roi se divertissait avec ses femmes, sur le petit étang où elles se baignent , à voir naviguer un canot qu'il vient d'y faire lancer, aucune affaire sérieuse ne pouvait se traiter aujourd'hui.
■ 17 juin. — Une première promenade signale ma convalescence. Le roi, qui a chassé toute la journée, me fait vers le soir demander de la poudre. Oulédi est revenu de son expédition contre un officier de Kituntou, ramenant avec lui une dizaine de captives. L'ofllcier lui-même avait brusquement disparu de ses domaines, et comme ils se trouvent, en venu de je ne sais quel privilège ecclésiastique, à l'abri de toute éviction purement civile, Oulédi est frustré de la vaste propriété que le roi lui avait promise.
limas, l'épouse de Majanja, placée, comme on sait, dans une position éminente par les services qu'elle a rendus à la naissance du roi, et logée provisoirement dans le tombeau de Sounna, doit augurer, d'après certains indices magiques, l'avenir promis au nouveau régne. Nous apprenons qu'elle est à la veille d'accomplir sa mission. Selon l'oracle qu'elle portera le jour du couronnement, le roi sera obligé, ou bien de se mettre en campagne avec une armée, ou bien d'accomplir un pèlerinage, ou bien de se consacrer & une existence toute de plaisir et de repos. Les lois du pays sont formelles k cet égard. Reste à déterminer jusqu'à quel point les prescriptions de la magicienne sont parfaitement dégagées de toute influence politique.
18 juin. — En arrivant au palais, où nous portions, Grant et moi, différents dessins de soldats, chevaux, éléphants, etc., nous avons trouvé les gardes qui se disputaient avidement leurs rations de bœuf et de bananes. Ceci a provoqué entre Bombay et moi une discussion théoiogique sur la folie des Vouangouana, que leurs scrupules religieux empêchent de se nourrir de viande '.
Katoumba, l'ofûcier de garde, à qui nous avons montré nos peintures, et qui, du reste, jouit d'une certaine faveur, a fait prévenir le roi de notre arrivée, et Sa Majesté tout aussitôt nous a mandés devant elle.
Nous nous assîmes au dehors de la hutte ou derrière une espèce de portique. Mtésa, que ses femmes entouraient, se tenait accroupi sur le sol. L'n silence gênant régna tout d'abord, mais quelqu'un ayant parlé de nos dessins, le roi manifesta vivement le désir de les voir, et Bombay les Ot passer sous ses yeux en les lui expliquant un à un.
Trois des épouses royales entrèrent alors, et avec d'incessants n'yanzigs, lui présentèrent deux jeunes vierges, nées des mêmes parents qu'elles, le suppliant de les accepter pour multiplier les liens qui déjà les rattachaient à lui. On ne vit pas tout d'abord qu'il fût donné suite à cette proposition, mais après quelque temps, une matrone, assise à côté du monarque, et qui évidemment possédait les traditions de la cour et la science de l'éli-
quette, prît la parole en ces termes : — • Attendez que le roi les embrasse.... On verra, s'il s'en absttent,qu'elles ne trouvent point grAce devant lui. ■ Sur celte déclaration, les deux jeunes allés reçurent avis de passer devant le roi qui se mit à les presser tour & lour sur son cœur ; puis il les fît asseoir, et s'installa lui-même sur les genoux de l'une, puis sur ceux de l'autre, posant son cou contre le leur, d'abord A droite, puis à gauche, avec une merveilleuse familiarité. 11 reprit ensuite sa position première, et les formalités matrimoniales semblèrent accomplies, car toute chose, à partir de ce moment, suivit son train ordinaire.
Nous sollicitdmes bientâl une audience particulière, et Sa Majesté consentit à nous suivre au dehors. Je le priai de permettre que, d'ici au retour de ses gens envoyés dans l'Ounyoro, j'allasse visiter le pays des Masai et ce «lac salé- qu'on m'indique à l'angle nord-est du N'yanza ; je lui demandais aussi quelquesunes de ses barques, avec lesquelles Grant irait au Raragouéchercher de la poudre et des verroteries. L'adhésion du monarque à cet arrangement fut plus prompte que nous ne l'avions espéré ; nous nous risquâmes dès lors à solliciter une vache, des bananes et du pombé; mais la vache seule nous fut accordée, bien que nous eussions représenté nos gens comme * réduits à vivre de l'herbe des champs. • Je profitai de la bonne humeur que montrait Mtésa pour m'élever encore une fois contre cet usage barbare qui consiste à faire vivre l'hâte du prince aux dépens des sujets qu'on l'autorise à piller, et je lui citai, par manière de preuve, les trente vaches el les douze esclaves tout récemment confisqués par les Vouanyambo. Bien que cette nouvelle parût le surprendre, il se contenta de remarquer ■ qu'en effet les visiteurs étaient nombreux dans l'Ouganda. »
Nous entend trues, durant cette seule journée, s'élever, à quatre reprises différentes, les cris plaintifs d'autant de malheureuses femmes que l'on menait du harem à l'abattoir.
19 juin. — Visite au roi, que je trouve parti pour lâchasse; visite à la N'yamasoré, sous prétexte de lui faire nos adieux, comme si notre départ était fixé d'une manière certaine; mais personne n'osant pénétrer chez elle pour lui signaler notre arrivée, il a fallu nous en retourner, après beaucoup de fatigue et d'ennuis, sans avoir obtenu le moindre résultat.
20 juin. — Mêmes démarches que la veille : Mtésa est encore
k la chasse. La reine-mère nous reçoit après plusieurs heures d'attente, mais c'est pour se montrer à peine sur le seuil d'une porte, nous Taire servir du pombé, puis disparaître, sous prétexte de mauvais temps, à l'occasion de quelques gouttes de pluie. J'ai cependant obtenu la restitution d'une collection de dessins d'histoire naturelle que la N'yamasoré m'avait empruntés pour un jour ou deux^ et qu'elle gardait depuis plusieurs mois.
21 juin. — Encore une visite inutile : le roi était déjà parti quand je suis allé frapper aux portes du palais.
îï juin. — Nous avons voulu tenter un nouveau moyen d'inûnence. Grant ayant fabriqué naguère, pour les enfants de Boumanika un de ces jouets qui portent chez nous le nom de Jeanle-Sauteur (Jumping- Jack), le roi du Karagoué s'en était épris au point de ne vouloir plus s'en séparer, si mon compagnon ne consentait à lui en tailler un autre, beaucoup plus grand, dans an arbre qu'on avait coupé tout exprès. Il s'agissait de savoir si Htésa partagerait l'enthousiasme de son royal collègue, et pour donner encore plus de prix à la bagatelle que nous comptions lui offrir, nous y joignîmes un masque et quelques dessins coloriés. Hais, bien que nous lui eussions fait passer notre nom, la porte ne s'ouvrit point pournous,etvers la chute du jour, désespérant d'être reçus, nous dépos&mes sur un trdne, avant de nous retirer, le masque et les aquarelles. Il paraît que nous avions commis ainsi un grave délit de lèse-étiquette, car les gardes du palais, dès qu'ils s'en aperçurent, voulaient arrêter nos Vouangouana, coupables, selon eux, < d'avoir souillé le siège royal. > Pour éviter d'être garrottés, ceux-ci furent réduits à reprendre 003 cadeaux et à nous les rapporter.
33 juin. — Éveillés de bonne heure par le joyeux tumulte de la chasse que mène le roi, nous avons chargé Bombay de courir après lui, avec le masque et les dessins, pour lui expliquer dans quel but nous cherchons depuis quatre jours à conférer avec lui et combien nous regrettons de le manquer sans cesse. Les joujoux ont produit l'effet désiré, car le roi, s'étant arrêté, a voulu que Bombay et ses pages revêtissent tour à tour ce faux visage dont l'aspect nouveau pour lui l'amusait an dernier point. 11 nous assigne une audience pour demain, et s'excuse de ne pas nous avoir reçus hier en alléguant le mauvais état de sa santé.
KahaU s'est enfuie du camp, avec une autre jeune fille, dans le courant de la soirée. Avertie par le mauvais succès de sa première évasion, elle avait eu soin de prendre une direction tout opposée ; mais, faute de dépouiller leurs parures, les deux fugitives ont été bientôt reconnues comme appartenant, de manière ou d'autre, à ma caravane. Arrêtées et ramenées au camp, elles ont eu à. subir mille railleries sur l'absurdité de leur conduite, et nous les avons vues finalement s'en égayer elles-mêmes.
24 juin. — Dans l'espoir d'obliger le monarque à tenir sa promesse, je suis retourné ce matin au palais, d'où il était déjà sorti pour aller voir ses frères. Je me suis permis de l'y suivre et l'ai surpris au milieu d'eux, jouant de l'harmonica. Il ne s'est dérangé, d'abord, que pour me demander comment j'avais pu découvrir où il était; mais un peu plus tard, cessant tout à coup sa musique, il m'a fourni l'occasion de lui dire que je comptais dès demain expédier Grant au Karagoué, pendant que je me mettrais moi-même en route pour l'Ousoga et le lac salé'. ■ Eh quoi! vous partez I> m'a dit Mtésa, comme si nous n'avions jamais échangé un seul mot à ce sujet. Puis, reprenant en sous-Œuvre toute celle combinaison — et paraissant s'inquiéter surtout de la quantité de poudre que j'ai entreposée chez Rouma< nika, — il m'a promis de m'envoyer demain matin les officiers qui devaientnousescorterrespectîvemeni, mon camarade et moi.
Lei femmes de ses frères désirant nous voir, on les a conduites devant nous, et il a fallu procéder aux exhibitions d'usage, ôter mon chapeau, mes souliers, etc. Ce qui m'a d'ailleurs valu maint et maint compliment, dont ma personne et mon caractère faisaient tour à tour les frais. Les princes, en revanche, ont voulu me montrer quelques échantillons de leur industrie, entre autres un tabouret en bois fabriqué sur le modèle de celui qui nous sert à dessiner; puis un fourreau de fusil en cuir, aussi bien travaillé qu'il eût pu l'être dans l'Inde. Le roi nous conduisit ensuite au bord de son étang. Nous y traitâmes de nouveau la question des drogues stimulantes et de maint autre phénomène physiologique; puis, à la lueur des torches, nous revînmes au palais, où Htésa nous montra un certain nombre de huttes ré-