C'est le capitaine Grant^u'Mk dfaignail ainsi
sollicita le roi d'envoyer au Karagoué une armée de Vouaganda pour o|iérer contre Rogëro, le frère dont nous avons raconté la révolte. Cette demande fut repouasée, sous préterteque toutes les troupes disponibles étaient en campagne jusqu'à nouvel ordre.
Pour maintenir la bonne volonté du roi et sceller en quelque ' sorte le contrat passé entre nous, je lui portai le soir même une carabine Lancaster, avec des munitions de chasse et le fauteuil qu'il m'avait déjà demandé tant de fois : mais je ne pus lui remettre ces présents d'adieu, vu qu'il était sorti avec ses frères pour aller tirer quelque gibier.
ijuillet. — Mous sommes retournés ensemble au palais, Grant et moi, pour oflrir à Htësa les objets mentionnés plus haut, et le remercier en même temps du service qu'il nousa rendu en nous ouvrant les routes de l'Ounyoro. Apres m'ètre eicusé de lui offrir un cadeau si insuffisant, je lui manifestai l'espoir de lui envoyer par Petherîck, une fois parvenus au Gani, tout ce qu'il pouvait désirer. Je me donnai le plaisir d'^outer que la poudre et le plomb, mis tout exprès en réserve pour lui élre offerts dans celle circonstance solennelle, nous avaient par malheur été dérobés, et j'insistai sur les regrets que nous laissait un pareil lar- ' cin. Le roi, dont le regard restait fixé sur l'auteur probable du vol, — le page en chef, tant de fois porteur de messages intéressés, — unit par détourner adroitement l'entretien en me demandant • combien de vaclies et de femmes je voulais emmenerî > Il avait en même temps levé la main, et, les doigts écartés, m'engageait à compter par centaines les têtes qu'il me fallait. Je lui répondis que cinq vaches et autant de chèvres nous suffiraient amplement, car je ne voulais pas surcharger nos bateaux, k partir de la crique Murchison. Quant aux femmes, je les refusai, en alléguant des motifs qui devaient lui paraître plausibles. ■ Earevanclie, ajoutai-je, le roi m'obligerait fort s'il voulait pourvoir cliacun de mes gens d'une pièce de drap d'écorce (mbougou) et donner une petite défense d'éléphant à chacun des porteurs vouanyamouézî, qui me demandaient à s'en retourner chez eux. Ils étaient au nombre de neuf. •
Tout ceci fut accordé sans la moindre hésitation, après quoi, se tournant de mon côté : -^ Il est donc bien vrai, Bana, me dit le roi, que vous désirez vous en aller?
— Cerlainement, répondis-je, car voici quatre ans, et plus, ' que je ne suis rentré chez moi (je comptais une année par cinq
mois, ainsi que cela se pratique dans l'Ouganda).
— Et vous persistez à me refuser des stimulants?
— Impossible, à cet égard, de satisfaire Votre Majesté.
— 'Il faudra donc m'en envoyer du Gani. A défaut d'autres, j'accepterai de l'eau-de-vie. Cette boisson-là fait dormir et donne des forces. »
Nous allâmes ensuite chez la reine pour lui faire nos adieux, mai-' nous ne fûmes pas admis auprès d'elle.
De retour chez moi, je trouvai la moitié de mes gens en état de révolte. Ils étaient allés réclamer, pour leur propre compte, le bétail et les femmes que j'avais cru devoir refuser: — * Si le Banapeut s'en passer, disaient-ils, nous ne devons pas, nous, en être fhistrés, après avoir supporté dans le pays toutes sortes de privations, affamés la plupart du temps, et battus pour notre peine quand nous voulions nous procurer de quoi manger. Nous ne servirons plus sous les ordres du Bana; puisqu'il marche au nord, noDS retournerons dans te Karagoné ou dans l'Ounyanyembé.... > Bombay leur répliquait, cependant, que Jamais de leur vie ils n'avaient joui d'un meilleur régime que celui de l'Ouganda, énumérant les cinquante ou soixante vaches que nous avions tuées, le pombé, les bananes dont ils ne manquaient jamais quand ils voulaient se donner la peine de fourrager. En regard des coups de bftton qu'ils avaient çà et là reçus, îl faisait figurer les femmes obtenues à titre de compensation; si bien que le Bana devait regretter, disait-il, tant de démarches faites auprès du roi pour leur procurer des aliments, et leur assurer ainsi un privilège refusé à tous les autres visiteurs, d'autant qu'ils n'en avaient pas tiré parti, comme ils l'auraient dû, pour mettre en relief les inconvénients du système de pillage pratiqué dans l'Ouganda.
bjuUlet. — Nouvelle visite au roi, qui me réitère ses propositions, et semble me voir avec un certain regret persister dans mes refais. Budja intervient, assurant < que je ne connais pas le pays où je m'engage, et que, parmi ces jungles où sévit la famine, j'aurai à regretter de ne pas ro'ètre assuré les subsistances nécessaires. • Là-dessus, le roi donne ordre qu'on mette à ma disposition soixante vaches, quatorze chèvres, dix charges de
beurre, une de café, une de tabac, et cent pièces de mboi^ou ' pour habiller mes hommes.
Cette générosité inouïe provoque un moment de silence, et K'yengo se hâte d'en profiler pour offrir au roi quelques talismans dont il préconise les vertus merveilleuses. Viaroungi pérore ensuite en faveur de mes mutins, jusqu'au moment où je lui coupe la parole en lui reprochant de mettre son nez dans des affaires où il n'a rien à voir. Le récit des faits, que je replace sous leur vrai jour, me donne gain de cause auprès du rot : — < S'ils abandonnent le Bana, dit Sa Majesté, par quel chemin comptent-ils s'en aller? » Maoula est chaîné d'accompagner Rosaro dans le Raragoué, pour y prendre la poudre et les autres objets que j'ai promis hier à Mtésa; Viaroungi, au contraire, et tout son détachement, bien qu'ils brûlent de s'en aller, ontnrdre de rester ici comme otages, et ne partiront qu'après l'arrivée des richesses qu'on attend. Enfin, Kaddou et deux autres Vouakoundou ' ont reçu mission de se rendre dans l'Ousoui, pour y acheter de la poudre, des capsules et des pierres à fusil ; on leur a donné deux défenses d'ivoire pour cette emplette, dont ils devront au besoin poursuivre la réalisation jusque dans l'Ounyanyembé, voire à Zanzibar, attendu que tout mandat royal est exécutoire sous peine de mort.
Ni les uns ni les autres n'ont élevé la moindre objection, et les arrangements les plus indispensables ont été complètement négligés. Maoula n'emporte pas de lettres, Kaddou s'en va sans provisions, comme si l'univers tout entier appartenait à Mtésa, et comme si son envoyé pouvait disposer sans conteste du premier jardin venu, en quelque pays qu'il se trouve.
Dans la soirée, mes gens m'ont présenté une humble requête, par laquelle, renonçant s'il le faut à leur salaire, ils sollicitent leur congé immédiat. Des raisons qu'ils donnent pour m'abaO' donner, pasune qui supporte le moindre examen ; la vérité, c'est qu'ils ont peur du voyage de l'Ounyoro, me croyant à court de munitions.
6 juillet. — Visite au roi, pour lui demander un embarquement immédiat ; mais le grand amiral de la flotte y met son vélo, en déclarant qu'il existe des bas-fonds dangereux entre la crique Murchison et la station du district de Kira; si bien que, de l'un à l'autre endroit, il n'y a jamais eu de naviga-
• taon directe; de plus, et en supposaDl même que nous fussions arrivés à Kira, nous trouverions avant la station d'Ouroodogani des cataractes inrranchissables ; par conséquent, ce que nous aurions de mieux k faire, — en admettant que la vue des cliutes situées à l'embouchure du lac eùl pour nous une importance de premier ordre, — serait de déposer nos eETels à la station d'Ouroodogani, et de remonter le fleuve par voie de terre,
Personne n'étant là pour lui répondre, l'argumentation de cet homme était décisive, et la crainte de perdre par le moindre relard l'occasion de communiquer avec Petherick, ne nous permettait pas de commencer par une exploration de l'Ousoga. Granl, avec la permission royale, fit alors un portrait de Mtésa, son modèle posant aussi bien qu'on pouvait l'attendre d'un caractère sur lequel l'impatience et l'instabilité ont autant de prise.
A notre retour, les porteurs vouanyainouézi, qui allaient nous quitter, reçurent leurs dents d'éléphant, pesant de seize à cinquante livres cliacune ; je leur avais remis en outre une espèce de traite sur fioumanika, chargé de compter à chacun d'eux un foundo ' de rassade. Un seul individu, natif du Bogoué, fut privé de son salaire pour s'être permis de détourner un sabre, voulant assurer ainsi la restitution d'une pièce d'étoffe que l'expédition lui avait empruntée quelques mois auparavant. Par voie de réciprocité, on retint son ivoire jusqu'à ce qu'il eût rendu le sabre, et on le priva de ses verroteries, pour le punir de sa mauvaise conduite. Le drâle eut l'impudence d'articuler à cette occasion une menace formelle : — «Le Bana fera bien, disait-il, de se frayer une roule par l'Ounyoro; s'il échouait et s'il revenait par le Bogoué, il me trouverait certainement sur son chemin. > Kilounzi voulait échanger une dent d'éléphant contre des perles, et lorsque, nous déclarant étranger à tout trafic de ce genre, nous lui conseiUAmes de s'adresser à K'yengo, il nous assura que, < pour rien au monde, i) ne hanterait le camp de ce dernier, dans la crainte d'être dénoncé au roi comme voulant se procurer contre lui des lessources magiques. ■ Le vieux Nasib nous priait de lui rendre sa lircrté; en la lui accordant, nous y
1 . Nous rappelons que le foMnio, ou nieud, représente dii fois la longueur d'ni Bl qui, après avoir Tait le lour du pouce, remonte jusqu'au coude.
joutâmes une lettre de change de cinquante dollars, payable sur la cdte, un ■ billet d'émaucipatiOD > pour lui et sa famille, plus une traite rédigée en kisouahili, et en vertu de laquelle Itoumanika devait lui remettre dix foundo de verroteries. Tout ceci le rendit irès-heureui.
Nous retournâmes au palais dans le courant de la soirée, avec des dessins représentant les objets que le roi demandait & Roumanîlca, et avec une lettre, destinée à prévenir tout malentendu, qui indiquait à ce prince comment nous désirions qu'il disposât de nos marchandises. Nous insistions auprès de Utésa pour qu'O fit remettre ces documeAts à son ambassadeur, lorsque les gens de Kaddou, rebroussant chemin, vinrent réclamer les provisions nécessaires à leur voyage. Cette précaution leur avait été suggérée par les Vouazinza, surpris de les voir s'aventurer en pays étranger sans aucun moyen de défrayer leur voyage. Mais le roi, ïourd à leurs raisons, les apostropha impétueusement en ces termes : — ■ Si vous ne détalez au plus vite, et si vous manquez à me rapporter ce que je veux, pas un de vous ne conservera sa tête; quant aux Vouazinza qui se permettent d'intervenir entre moi et mes sujets, on les retiendra captifs jusqu'à votre retour ici. 1
Comme nousrevenions au logis, une des favorites du roi passa près de nous, les mains jointes derrière la tète, et criant tfyawo! de l'accent le plus pathétique. Elle marchait au supplice, précédée simplement d'un des gardes qui n'avait pas mis la main sur elle. En souvenir de la passion qu'elle lui avait jadis inspirée, Mtésa lui avait en effet permis de lui donner une dernière preuve d'obéissance spontanée, et c'était à titre de dîslinctioo suprême qu'elle allait ainsi se livrer elle^nëme au bourreau. Singulier monde que le ndtre 1 Nous n'avions pas quitté le roi depuis plus de dix minutes, et, dans cet intervalle si court, un arrêt de mort avait trouvé place.
7 juillet. — Htésa nous a conviés de bonne heure avenir prendre congé de lui. Dans mon désir de ne lui laisser que des impressions favorables, j'obéis à l'instant même. J'avais pendu à mon habit le collier que je tenais de la reine, le couteau dont lui-même m'avut fait présent, et je cherchais à ne réveiller chez lui que les idées les plus flatteuses pour son imaginatioD, évoquant tour à tour les souvenirs des parties que nous avions
Taites ensemble sur le lac, des exploits dool il m'avait rendu témoÎD, vantant son adresse , et le berçant des brillantes perspectives quis'ouvraientdevant lui, le commerce une fois inauguré entre l'Angleterre et l'Afrique centrale. Nous nous levâmes alors pour nous inclinera l'anglaise, la main sur le cœur, et Mtésa, qui nous avait répondu avec une sensibilité de bon goAt, nous rendit exactement notre salut, geste pour geste, à l'instar d'un véritable singe. ,
A peine avions-nous quitté le palais, que le roi en sortit avec son cortège ordinaire, et dans l'ordre accoutumé. Nous crûmes devoir dqus y joindre, avec K'yengo et ses Vouazinza. Budja m'avait fort inquiété en me laissant entrevoir qu'il se faisait une fausse idée de l'orientation d'Ourondogani. Mtésa vonlut bien entrer à ce sujet dans les explications les plus complètes, t et cela, disait-il, parce qu'il m'aimait beaucoup. ■ Puis, arrivé près de notre camp, il voulut une dernière fois passer la revue de nos hommes, dont il loua la tournure martiale et qu'il encouragea de son mieux à nous rester fidèles jusqu'au bout. - Avec de tels soldats, me disait-il, vous ne devez trouver aucune difficulté à pousser jusqu'au Gani. > Nous échangeâmes alors de nouveaux adieux, ets'éloignantàgrands pas, il entreprit l'ascension d'une des hauteurs voisines, tandis que Loubouga, sa jolie favorite, nous envoyait avec ses petites mains des signes de regret et d'amitié : > Bana, Bana I ■ criait-elle tout en suivant son mattre au petit trot, plus émue que ses compagnes, dont aucune, cependant, ne se montrait tout à fait indifférente à notre départ.... Nous nous séparions, selon toute probabilité, pour ne plus nous revoir jamais.
cm^
Incident tragique. — Nouvelles émotions. — Brigandages des Vouangouana. — Recours à Htésa. — On veut nous brûler vifs. — Nous nous séparons encore. — Arrivée au bord du Nil. — Doctrines épicuriennes de maître Bombay. .— Chasses. — Le tette-chèvre. — Gazette de la cour. — Recette contre les éléphants. — Un décor de mélodrame. — Le domaine ecclésiastique. -— Chutes Ripon. — Détails géographiques. — L'antilope n'samma. — Le Sakibcdio eipie ses méfaits. — Bap port de Bombay. — Coutume bizarre des Vouany oro.
7 juillet. Namavundou. —8,Iiaiirii. — 9,Namaouja. — 10, Biffa. — Il, Kari. — A une heure de l'après-midi, commeoce notre voyage au Nord. Budja est chargé de la direction générale ; un lieutenant du Sakibobo doit, à la première station, nous pourvoir de soixante vaches; Kasoro, en&n (M. le Chat) lieutenant de Jumba, nous procurera des barques à Ourondoganî. Les Vouangouana protestent, n'ayant pas de rations, qu'ils ne porteront pas de fardeaux, et menacent de nous tirer dessus si nous voulons les y contraindre ; ils oublient, en premier lieu, que j'ai payé leur nourriture en donnant au roi divers objets, fusils, chroDOmètres, etc., qui représentent une valeur de deux mille dollars -, secondement, ce qui est bien plus essentiel, que les munitions de guerre sont enire nos mains. Un judicieux emploi de la bastonnade, que nous leur faisons entrevoir en perspective, remet les choses sur un meilleur pied, et nous franchissons en cinq jours, à travers un beau pays montagneux oùle^ riches cultures alternent avec les jungles, une distance de trente mites qui sé-
parenl la capitale de la bourgade où nous voici. Nous lui avons donné le nom de Kari, qui est celui d'un de mes gens, à cause d'un événement tragique dont il sera question ci-après.
Nos marches étaient oi^anisées de manière à se ressembler beaucoup. Lorsque nous avions voyagé pendant un certain nombre d'heures, Budja désignait tel ou tel village où nous devions nous arrêter pour passer la nuit, prenant soin d'omettre ceux qui appartenaient à la reine, afin de ne pas engager Mtésa dans une querelle désagréable, et choisissant, au contraire, de préférence, les localités dont les chefs avaient été récemment arrêtés par ordre du roi. Partout où nous arrivions, cependant, les villageois prenaient la fuite, abandonnant leurs jardins et tout ce qu'ils possédaient à la rapacité de noire escorte J'avais peu à peu perdu tout espoir de mettre un terme à ces ignobles pratiques; le roi y prétait les mains, et ses gens entraient toujours les premiers pour enlever avec une effronterie sans pareille les chèvres, les volailles, lespeaui, les mbougon, lescauries, les perles de verre, les tambours, les lances, le tabac, le pombé, en un mot, tout ce qui leur tombait sous la main C'était pour eux une vraie campagne de maraudeurs, et chacun se trouva bientôt chargé d'autant de butin qu'il en pouvait porter.
La nécessité de rassembler les vaches que le roi nous donnait ayant rendu indispensable de faire halte dans cette localité, où se trouve un de ses plus vastes pâturages, je m'étais misenquétede quelque gibier nouveau et j'avais déjà blessé un zèbre, lorsque des messagers envoyés k ma recherche vinrent m'apprendrc qu'un de mes gens, nommé Kari, venait d'être assassiné à trois miUt de l'endroit oii nous nous trouvions. Ceci, malheureusement, n'était que trop vrai. Il s'était laissé persuader, ainsi que quelques-uns de mes hommes, d'aller à la picorée avec .une demi-douzaine de Vouaganda de notre escorte ; et ils avaient choisi pour but de leur expédition certain village de potiers, attendu que Budja réclamait les vases nécessaires k ta fabrication du vin de bananes, le premier soin auquel on vaque des que le camp est formé. Cependant, comme ils approchaient de cette bourçade où on ne voyait encore que des femmes, celles-ci, — au lieu de s'enfuir ainsi que nos braves y comptaient sans doute, — se mirent à crier haro sur eux, ce qui fit accourir tes maris, disposas à se défendre vigoureusement. Nos gens ne
songèrent plus qu'àjouerdes jambeset se seraient tous échappés si le pauvre Kari se fût montré un peu plus alerte, ou si sa carabine eût été chargée. Les potiers le rattrapèrent ; puis, le voyant pointer vers eux cette arme qu'ils prenaient pour une corne magique, ils le tuèrent à coups de lance et tout aussitôt prirent la fuile. Dès que la nouvelle du désastre fut arrivée au camp, un détachement fut expédié, qui nous rapporta le soir même le cadavre de ce malheureux et tous ses effets, car on ne lui avait rien enlevé.
1 2 juillet. — Pour me mettre à même de remonter le Nil, tout à loisir, jusqu'au point où il sort du lac, et de continuer ensuite le voyage aussi expéditivement que possible, je voulais que le bétail, une fois réuni, fût erpédié par la voie de terre, avec les gros bagages, au palais de Kamrasi, sous la conduite de Budja et de quelques-uns de mes gens. Un au're motif venait à l'appui de cette détermination : Kamrasi, selon moi, devait être prévenu que nous arrivions par eau, de peur que les ofSciers auxquels il délègue la surveillance du fleuve n'en vinssent à nous regarder comme des espions et à nous barrer le passage, ou bien encore à nous prendre pour des ennemis, ce qui devait amener une collision. Maisd'unf part, Budja se refusait à marcher avant qu'un rapport sur le meurtre de Kari eût été régulièrement transmisau roi ; " sans cela, disait-il, les populations encouragées par l'impunité deviendraient intraitables; ■ Rasoro,de son cété,ne voulait pas remonter le fleuve, faute d'avoir reçu pour ceci des ordres exprès. L'embarras ofi me jetaient ces résistances inattendues me fit décider que nous retournerions au palais de Mtésa; et je serais parti si Budja n'eût enjoint à Rasoro de se prêter h mes désirs. Un page du roivintalorss'informerdemasanté; il m'apportait comme lettre de créance le rifle Whitworth, et demandait, au nom de Mtésa, qu'une fois arrivé au Gani, le Bana lui envoyât un gros fVisil double & longue portée. J'invitai le jeune homme k prendre connaissance de l'accord que je venais de conclure avec Buclja et j'ajoutai que, si j'étais content des procédés dé Kasoro, je renverrais par lui, en sus du fusil demandé, un loc breveté de Massey. Je l'avais emporté dans le dessein de naviguer sur le lac, et maintenant il ne pouvait plus me servir; mais le mécanisme compliqué de cet engin lé rendait digne de figurer dans la collection de talismans qui constituait en quelque sortfl
le musée du roi. Je lui as en même temps (émoigoer le désir de recevoir les < robes d'honueur * et les javelines qu'il m'avait autrefois promises, et qui devaient faire connatlre à mes compatriotes les manufactures de son royaume. Les gens qui avaient emmené Kari dans la fatale expédition que nous avons racontée, accusés de l'avoir fait tomber dans une embuscade, furent envoyés au palais, en même temps qu'une plainte formelle contreles habitants du village, plainte à laquelle nous devions attendre qu'il eût été répondu. Personne ne voulait plus m'accompagner dans mes parties de chasse, Budja l'ayant défendu de la manière la plus expresse : ■ les villageois, disait-on, entouraient le camp et menaçaient de mort quiconque oserait en sortir : nous n'éUons pas, en eU'et, sur le grand chemin de l'Ouganda, et il n'opparte^ nait dès lors à personne ni de s'emparer de leurs maisons, ni de mettre leurs jardins au pillage. >
13 juillet. — La nuit dernière, ayant perdu deux des vaches assignées à son détachement, et voyant les nôtres au grand com plet sous les arbres auxquelles nous les avions attachées par le pied, Budja s'informe des charmes que nous avons dû employer pour les retenir. Jamais il n'a voulu croire que de bonnes cordes avaient remplacé pour nous toute espèce de sortilèges Une des sœurs de la reine, informée du meurtre de Karl, est venue nous apporter des compliments et des condoléances et en même temps une cruche depombéquUuia été payée en verroteries. Comme nous lui demandions, soupçonnant quelque subterfuge, de nous dire combien la reine avait de soeurs, elle a commencé par répondre qu'elle pouvait seule revendiquer ce titre ; mais quand on lui a fait observer que, dix autres dames, pour le moins, s'en étaient déjà parées, elle a répondu, baissant le ton : « Bien de plus vrai : je suis loin d'être la seule; mais, en vous disant la vérité, je m'exposais à perdre la tête. •
Paroles dont j'ai pris note, car elles donnent la mesure de l'importance qu'on attache ici à garder les secrets de la cour.
U doit y avoir dans ce district beaucoup de gibier; je m'en aperçois à laquantité de lîlets et de pièges divers que nous trouvons dans toutes les huttes, ainsi qu'au nombre de sabots d'antilope qui garnissent les tuyaux de pipe, — ornement symbolique qui, dans cette portion du territoire africain, est spécialement arboré par les chasseurs. Aussi, nonobstant les
sages avis de Budja, j'ai promené mon Tusil dans toutes les ii rections, ce qui m'a Tait rencontrer tour à tour des pallahs, une petite espèce de pluviers, et desantilopes vertes à cornes droites qui portent ici le nom de mpéo. Leur peau sert à . pèce de tabliers que préfèrent les sorcières mabandwa.
1 4 juiiiet. — Un berger mhouma, que j'ai rencontré dans le cours de mes flâneries, et auquel je demandais quelques renseignemeuts sur le gibier, m'a répondu, sur un ton assez maussade : • En Tait d'animaux.'je ne connais que mes vaches. > Elles étaient, effectivement, on ne peut mieux nourries et soignées. J'ai tiré un daim de l'espèce leucolit (qu'on appelle ici ruounnou) ; c'est le premier que j'aie rencontré depuis le commencement du voyage
Ih juiiiet. — Ce matin, nos gens étant allés chercher de l'eau, quelques Vouaganda, placés en embuscade, leur ont décoché une javeline; mais .celte fois la réplique ne s'est pas fait attendre, caries ■ cornes, » — c'est ainsi qu'ils appellent nos fusils, — se-trouvaient bien et duement garnies, et deux d'entre eux ont été régalés de menu plomb. Dans la soirée, comme nous revenions de la chasse, d'autres Vouaganda, également dissimulés dans un épais fourré, nous ont appelés pour nous demander ce que nous leur voulions : « N'est-ce point assez, disaient-ils, de nous avoir expulsés de nos maisons et de nos plantations, et de nous avoir réduits à vivre comme des animaux sauvages? • Jamais ils n'ont voulu croire, malgré toutes nos assurances, que nous étions purement et simplement des chasseurs, et fort éloignés de vouloir leur faire aucun mjl.
Ce soir, un des serviteurs de Budja^ revenu du palais, nous annonce que le roi est parfaitement satisfait des mesures adoptées par son Mkoungou, relativement au meurtre de Kari. Maintenant que nous avons des vaches à manger, il espère que nous n'aurons plus à nous mettre en quête de nourriture, et que nous nous tiendrons réunis dans un > seul jardin. > Il n'y a pas & s'inquiéter pour le moment des meurtriers que l'on veut punir, attendu qu'ils sont sur leurs gardes et n'ont probablement pas manqué de se mettre hors d'atteinte. Hais d'ici k quelque temps, lorsqu'ils pourront croire que tout est oublié, on les fera bel et bien appréhender par des officiers envoyés tout exprès. Leur crime n'est pas douteux, car on ne saurait supposer.
PENTES SEPTENTRIONALES DE L'AFRIQUE, ^ai
après un si long séjonr des hommes blancs chez le rai, que personne ignore leur qualité d'hâtes. Htésa saisit cette occasion pour me rappeler qa'il désire un bon fusil à deux coups, assez solide pour durer autant que lui, et m'annonce l'envoi des armes et des robes d'honneur que je parais désirer. '
lijuilUt. — Nos vaches sont réunies, ainsi que celles de nos guides, qui en ont reçu dix cltacuo à titre de présent. Nous avons aussi cinquante livres de beurre, le surplus devant être recueilli sur la route, au fur et à mesure de nos progrès. J'ai tué deuiEèbres, qui devront être envoyés au roi, car lui seul, d'après la constitution de l'Ouganda, peut employer les peaux de ces animaux privilégiés.
1 7 juillet. — Supplément de balte, vu que nos guides ont égaré la plupart de leurs vaches. J'aî tué un daim ndjezza, le premier que j'eusse jamais vu. Cet animal est de couleur brune, un peu plus petit que le leueoiis, et fréquente à peu près les mêmes gttcs.
18 juillet. — Forcés de nous arrêter encore un jour, nous avons tenu conseil, Grant et moi, vu la nécessité de communiquer avec Petherick le plus tôl possible, et la situation particulière de mon camarade, à qui l'état de sa jambe interdit positivement tout voyage expéditif. Nos plans sont modifiés du tout au tout. Il est convenu que Grant se rendra directement chez Kamrasi avec les marchandises, le bétail et les femmes; il emportera des lettres de moi et une carte qu'il fera tout aussitét partir pour le Gani, k l'adresse de Petherick. Moi, cependant, je remonterai le fleuve jusqu'à sa source, c'est-à-dire jusqu'au point où il sort du lac, et je le descendrai, à partir de IV, aussi loin que la navigation sera possible.
Pendant la nuit, les Vouaganda nous ontdonné une alerte, en incendiant les huttes où couchaient nos gens.
La Providence a voulu qu'ils se fissent plus de tort qu'à nousmêmes, car un sabre seulement a été détruit par les flammes, tandis que leurs propres huttes, dont nous devions sortir le lendemain, sont brûlées à ras de terre. Pour nous garantir de toute antre tentative, il a fallu, de plus, couper leurs bananiers dont nous avons f^it une palissade ou borna.
19 juillet. Travertiedela Louajari; 20, Kiwouk^. — Partis ensemble pour notre double voyage, nous nous séparons au bout
de trois miies. Grant touraeà l'ouest, du c6\é de la graade route qui mène chez Kamrasi, tandis que je me dirige dans la direction opposée, vers Ourondoganî, en traversant la Louajerri, grand canal d'épuisement qui s'étend sur trois milts de lai^ur et qu'on passe à gué jusque dans le voisinage de sa rive droite; là, nous dûmes monter en bateau, et les vaches se mirent à la nage, entraînant après elles ceux de nos hommes qui, nageurs malhabiles, préféraient s'accrocher h leur queue. La Louf^erri est plus considérable que la Katonga, et aussi plus ennuyeuse à franchir ; cette besogne ne nous prit pas moins de quatre heures, pendant lesquelles des myriades de moustiques dévoraient dos épaules et nos jambes nues- On nous dit que la Louajerri prend naissance dans le lac et va rejoindre le Nill" droit au midi du point où nous l'avons traversée. Le buffle sauvage, d'après ce qui nous avait été annoncé, devait abonder sur sa rive droite, mais nous n'en vîmes aucun, bien que te pays soit couvert des jungles les plus favorables & la chasse, entrecoupées çà et là de beaux pâturages. Tel est jusqu'à Ourondogani l'aspect général de la contrée ; exceptons-en quelques sites favorisés où les bananiers poussent avec une extrême vigueur et qui sont culUvés aussi soigneusement qu'aucune autre partie de l'Ouganda. Faute de guides, et trompés à dessein par les Vouahouma sournois qui sont ici en grand nombre, occupés à soigner le bétail du monarque, nous perdions à chaque instant le bon chemin ; aussi n'arrivâmes -nous que dans la matinée du SI à la station de bateaux vers laquelle nous nous étions dirigés.
2i juillet. Owondogani. — Enlin, enfin, je me trouvfûs sur les bords du Nil 1... Rien de plus beau que le spectacle alors offert à mes yeux. J'y voyais réunis par la nature tous les effets de perspective auxquels vise le propriétaire du parc le mieux tenu : un courant magnifique de six à sept cents mètres de large, tigré çà et U de rescifs et d'Ilots, ceux-ci occupés par des huttes de pécheurs, ceux-là par des hirondelles de mer et des crocodiles se chauQànt au soleil; il glisse entre de hautes berges recouvertes d'un épais gazon et derrière lesquelles, parmi de beaux arbres, nous pouvions voir errer de nombreux troupeaux d'an- . tilopes, tandis que les hippopotames renâclaient dans l'eau, et que sous nos pieds, à chaque instant, floricans el pintades prenaient leur vol. Mlondo, le commandant du district, était, par
malheur, absent de chez lui; mais nous primes possessioa de ses huttes, fort vastes et fort bien entretenues, et une foisinstalléa en &ce du fleuve, il nous sembla qu'un séjour de quelque durée n'; serait vraiment pas désagré^le. Bientàl, cependant, des subterfuges, des relards de toute espèce vinrent un peu refroidir nos dispositions enthousiastes. Le chef de la station, que nous avions mandé, nous dit que toutes les barques étaient dispersées et ne sauraient être réunies avant un ou deux jours ; ■ d'ailleurs, et quand bien même nous les aurions sous la main, elles ne s'aventureraient jamais à descendre ou à remonter le fleuve. Il fallait, de plus, &ire venir le chef du district, car le roi changeait souvent les ordres donnés, et il n'était pas certain, après tout, que nous eussions bien interprété ses promesses. Le district appartenait au sakibobo, et nous n'amenions avec nous aucuns de ses délégués. » Nous ne voulûmes pas naturellement nous payer de pareilles excuses. — • Les barques doivent être réunies, disions-nous, en tel nombre qu'elles se pourront trouver, car il faut d'abord vérifier leur condilion, puis s'entendre sur l'emploi qu'on en peut faire, avant que nous nous décidions 6 remonter le fleuve. Pour peu que le commandant de la station tienne à conserver sa tête, il fera droit à nos demandes et reconnaîtra Kasoro comme le représentant de Sa Majesté. Sans cela, noiis ferons porter nos plaintes au palais, n'étant guère disposés & souflrir qu'on se moque de nous. >
Nous avions alors en face de nous un pays qui, sous le rapport de la richesse et de la beauté, forme le contraste le plus complet avec l'Ouganda. C'est TOusoga, dont les habitants sont armés de javelines courtes h larges pointes de fer, ■ mieux faites, disaient mes gens, pour déterrer les pommes de terre que pour guerroyer contre des hommes. > Ainsi que nous avions pu en juger parla dévastation des campagnes que nous traversions depuis deux jours, les éléphants doivent abonder dans les environs; mais tout récemment, il est venu de l'Ounyoro une expédition de chasse qui les a renvoyés plus loin. Les lions sont aussi représentés comme très-nombreux et trës-hosliles à l'homme. Les antilopes abondent dans les jungles, et les hippopotames, qui hantent volontiers les jardins plantés de bananes, se laissent rarement apercevoir à terre, bien qu'on les entende
à chaque instant, — ce qui tient sans doute à leurs tii^itudes vagabondes.
Le page du roi est revenu avec de nouvelles recommandations au sujet du fusil et des < stimulants ■ que le roi désire. 11 était porteur des divers objets que j'avais réclamés,— deux lances, un bouclier, un poignard, deux peaux de chat^pard et deux couverturesen peaux de petites antilopes. Je conseillaisà mes gens de se raser la tête et de se baigner dans cette rivière sainte, berceau de Moïse, dont on vient chercher l'eau de fort loin pour la transporter à la Mecque et la vendre aux pèlerins musulmans. Hais Bombay, philosophe de l'école épicurienne, m'a répondu froidement : — • Nous n'envisageons pas les choses à votre point de vue chimérique; le câté vulgaire et positif de la vie nous suffît parfaitement; nos désirs ne sont pas au delà de l'existence présente.... Si les choses tournent mal, c'est que Dieu l'a voulu; si elles vont bien, c'est qu'il s'est montré favorable. Dans ce dernier cas, on se félicite, et dans le premier on se résigne.... A quoi bon s'inquiéter d'autre chose? •
ii juillet. — Lechefdela station, escorté de nombreux clients, est venu nous offrir, avec ses hommages, une vache, une chèvre et quelques pots de pombé. Toutes les barques que la station peut fournir, au nombre de sept, seront prêtes dès demain, à ce qu'il assure, et d'ici là les guidesse présentent en foule pour me conduire aux meilleurs terrains de chasse.
Dans la soirée, j'ai parcouru ces belles campagnes peuplées d'antilopes, également heureux comme paysagiste et comme chasseur. Un magnifique nsounnou mâle était seul de ce cdté de la rivière, bien qu'on vit sur le rivage de l'Ousoga un troupeau complet de harubecsta. Une balle coucha par terre ce gentil animal, mais la racaille qui nous guettait l'eut à peine vu atteint, qu'elle se précipita sur lui et le fit repartir, car il était seulement blessé. Nous suivions sa trace sanglante, lorsqu'un pongo (bushboc), que nous ftmes lever, sépara le groupe des chasseurs. En me jetant après lui, je tombai sur un autre nsounnou que j'abattis du premier coup, et pendant qu'on transportait les deux premiers à mon domicile, j'en tirai un troisième qui, traversé de part en part, ne m'en fit pas moins courir inutilement jusqu'à la nuit. Au retour, je tirai un tette-chèvre d'une espèce à part, remarquable par l'excessive longueur de quelques>unes de ses
plumes qui, sur chaque aile, dépassent de beaucoup les autres * . Je trouvai fort émus, en rentrant, ceux de mes hon mes à qui j'avais confié l'antilope morte. Il paraît qu'à peine st taient-ils mis en route avec son cadavre, que deux lions, sortis de la jungle, sont venus lapperle sang qui sortait encore de ses blessures. l*s Vouaganda qui faisaient partie du convoi ont pris la fuite immédiatement ; mes hommes, au contraire, ayant plus peur de moi que des lions, sont revenus sains et saufs avec le gibier sur leurs épaules.
23 juillet. ~~ II n'est arrivé que trois barques, pareilles à celles dont on se sert dans la crique Murchison. Lorsque j'ai demandé
les autres, et en même temps une réponse décisive sur les moyens d'arriver chez Kamrasi, le chef de la station a manifesté les plus vives craintes à propos des accidents qui pourraient survenir, et déclaré qu'il ne voulait pas m'eramener. J'ai eu beau lui dire > que nous étions convenus, le roi et moi, d'ouvrir par le Nil des communications avec l'Angleterre, > rien n'a pu dompter sa résistance obstinée. Je me suis donc borné à lui
1. Le docleui P. L. ScIatËT lui a donné le nom de Cotmetomit Spekii. La lepliïme plume d" l'aile a le double de la loDgaeur ordinaire; la builième, deui fois la longueur de la septième; la neuvième, enfin, mes^ire vingt pouces. Bombay luure qu'on trouve le même oisean dans l'Ouhîyow.
icbvGoogle
demander des guides pour remonter le fleuve : Bombay et Kasoro doivent se procurer de nouveaux ordres du roi; eiïectivement, tous les VouazouDgou de l'avenir, que la curiosité ou le commerce attireront dans l'Ouganda, ne sauraient manquer de choisir la navigation du Nil comme le seul moyen de se transporter ici.
Le soir, j'ai tué une autre antilope pour complaire aux Youaganda, qui convoitent singulièrement la peau de ces animauï, et une brassée de pintades, — dont chaque coup faisait tomber trois ou quatre, — Kasoro et ses hommes proférant ce gibier à n'importe quel autre.
24 juilUi. — Le chef de la station a disparu ; son remplaçant, ou soi-disant tel, offre de nous conduire demain vers le haut de la rivière. Les Temmes du Mkoungou qui nous avaient apporté du pombé, ont passé tout le jour à nous contempler; le soir, quand j'ai pris mon fusil, une d'elles m'a bravement suivi pour voir comment le Bana faisait son métier, ti&is, en fait de sport, elle n'a eu que la chance de tomber sur une fourmilière où je l'ai vue se régaler tout à loisir. Elle prenait les fourmis blaocbea au sortir de leurs cellules, et les croquait à belles dents avec iw& indicible satisfaction. Quant à moi, faisant fl des antilopss femelles, j'ai manqué le seul pongo mâle qui se soit trouvé à ma portée, tant j'avais envie de me signaler sous les yeux de la belle curieuse qui m'avait accompagné.
On nous annonce aujourd'hui de nouvelles cruautés commises dans le palais. Kasoro, brodant sur ce thème, raconte que les deux Icamraviona et les deux sakibobo, comme aussi tous les anciens Vouakoungou du temps de Sounna, ont été mis à mort par ordre du jeune monarque, n ajoute que si Mlésa vient jamais à rêver que son père lui conseille de faire tuer n'importe qui, en le lui désignant comme un personnage dangereux, cet avis, plus ou moins authentique, est religieusement observé. J'ai voulu faire passer un message h MLèsa par un ofûcier qui va lui rendre ses hommages, mais bien qu'il s'en soit formellement chargé, Kasoro trouve fort plaisant que je compte sur une pareille assurance. «Tellement important que puisse être l'objet d'une communication quelconque, personne n'oserait enfreindre la règle qui interdit d'adresser la parole au roi, si ce n'est pour ré* pondre h une question. * Les indigènes m'ont apporté l'antilope que j'avais blessée et vainement poursuivie dans la soirée du 22.
Hais jamais ils n'ont voulu la laisser entrer chez moi sans qu'au préalable on l'eût écorchée. Ceci en vertu d'une croyance superstitieuse, et parce qu'ils s'imaginent que les habitants de l'établissement ne pourraient jamais tuer d'autres animaux delà même espèce, si cette précaulion était omise.
25 juillet. Chutes (Tlsamba. — J'ai remonta la rive gauche du NU, à une distance considérable de l'eau jusqu'aux chutes d'isamba, tout au travers de jungles luxuriantes et de jardins bananiers. Nango,' que je connais de vieille date, et qui commande ce district, nous a régalés de bananes en compotes et de poisson sec, le tout arrosé de pombé. Les éléphants le menacent souvent de leurs visites, à ce qu'il nous dit, • mais il'prend soinde les écarter au moyen de talismans, car s'ils venaient à goûter une seule banane, ils ne quitteraient le jardin qu'après l'avoir complètement ravagé. ■> Il nous a conduits ensuite aux chutes les plus voisines; elles sont très-belles, mais très-resserrées. L'eau du Nil court profonde entre ses rives couvertes d'épais gazons, d'acacias aux contours nuageux, et de convolvi^i qui envoient de toutes parts leurs guirlandes nuancées de lilas. Partout où le sol s'est afTaissé sous l'action des eaux, on entrevoit un terreau rouge qui rappelle celui du Devonsliire; le courant, arrêté ici par une digue naturelle, forme uneespèce d'étang sombre et sinistre où deux crocodiles, tout en se baignant, guettaient leur proie. L'ensemble du tableau était plus féerique, plus sauvage, plus saisissant, — je hasarde cette comparaison, parce qu'elle me vint alors à l'esprit, — que rien de ce que j'ai pu voir, à l'exception des décors de théâtre. En jetant un pont d'une rive à l'autre, et par un beau clair de lune, c'était bien ta le site le mieux adapté à une scène de brigands assemblés pour . quelque hideuse entreprise. Les Vouangouana eux-naëmes semblaient sous le charme ; pas un ne fit mine de s'éloigner jusqu'au moment où la faim nous avertit que la nuit allait venir et qu'il était temps de chercher un abri.
S6 juillet. Kirinài. — Nous repartons après avoir appris que, par suite du meurtre commis à Kari, on a mis la main sur trois Vouakoungou de cette localité. Notre guide prétend que la journée est trop avancée pour traverser les jungles qui nous séparent encore, soit de la source du Nil, soit du palais de U tésa ; puis quand il nous a décidés à faire halte jusqu'au lendemain,
il Dous quitte sous prétexte de quelque aflaire et disparatt sans retour. Une petite mouche noire à largesépaules et à t^te arrondie est, pour les gens de ce pays qu'elle harcèle de piqûres incessantes, un véritable fléau.
27 juillet. Un domaine de mainmorte. — Le district que j'appelle ainsi, et où nous sommes parvenus après une marche pénible, se trouve dédié, je ne sais comment, à Loubari (Être Tout-Puissant) ; là, bien que le roi conserve une certaine autorité sur quelques-uns de ses habitants, il en est d'autres que leur caractère semble mettre au-dessus de l'autorité purement civile, et je ne pense pas que la terre elle-même soit à la dis-
■ position du monarque. Ue cinq en cinq miles on y trouve de petits villages entre lesquels n'existe aucune route, et on comprendra aisément que, n'ayant personne pour nous guider, nous devions nous égarer presque à chaque pas. Nous commençons k nous douter que Budja, quand il niait qu'il existât au bord du Nil un grand chemin latéral, avait surtout en vue de ne pas se compromettre avec le pouvoir ecclésiastique en faisant passer, sur des terres appartenant au clergé, une caravane comme la nâtre, composée de gens assez peu scrupuleux. Le fait est que si je n'avais pas maintenu jusqu'à un certain point l'autorité de la discipline, il nous eût été assez difficile de résider ici ; mais, voyant que je me portais garant de toute espèce de larcins commis à leur préjudice, les naturels se chaînèrent de nous loger et de nous alimenter, ce qu'ils firent en somme de la manière la plus obligeante.
Un pauvre diable à moitié fou, — il l'est, me dit-on, par suite des traitements rigoureui que le roi lui a fait subir, — vient, dès notre arrivée, déposer à mes pieds toute sorte de présents dérisoires. Ses chants, ses danses insensées, ses alternative^ d'orgueil ou de timidité, ses plaintes sur l'existence misérable qu'il mène dans une habitation écartée, en compagnie des éléphants et des lions, faisaient d&lui ua véritable type de ce que nous appelons en Angleterre > l'idiot de la paroisse. >
28 juillet. CkiUes Bipon. — Enfin, après bien des peines, — et en traversant un pays complètement ravagé par les éléphants, qui, après avoir mangé tout ce qui était mangeable, n'ont laissé debout ni une cabane, ni un bananier, — nous sommes arrivés aubutfinaldu voyage, sous la même latitude que le palais du roi
Htésa, et justement à quarante mUe$ de cette royale demeure, dans la direction de Test.
Nous étions bien payés de nos peines, car « les Pierres, > — c'est le nom que les Vouaganda donnent aux Chutes, — nous of- ■ fraient le spectacle le plus digne d'intérêt que j'aie rencontré dans le cours de nos voyages en Afrique. Bien que la marche eût été longue et fatigante, chacun a pris sa course pour en jouir plus vite. Le pajEsage, si beau qu'il fût, n'était pas exactement tel que je l'avais imaginé, car la grande nappe du lac nous était dérobée par une pointe, un promontoire des hauteurs adjacentes; et les Chutes, qui ont environ douze pieds de profondeur sur quatre à cinq cents de large , sont coupées çh et Ifi par des rochers. Néanmoins le tumulte des eaux, — le bond fréquent des poissons voyageurs, — les pécheurs de l'Ousoga et de l'Ouganda, venus en bateau et postés la ligne en main sur toutes les saillies de la roche, — les hippopotames et les crocodiles promenant sur l'onde leur oisiveté endormie, — au-dessus des Chutes le passage d'une rive à l'autre, les troupeaux qu'on menait boire aux bords du lac, — tous ces détails, ajoutant leur charme vivant à celui d'une riante nature, composaient un ensemble aussi attrayant que possible.
L'expédition avait désormais atteint son but. Je voyais l'antique Nil sortir du VictoriarN'yanza. Je m'assurais que, selon toutes mes prévisions, ce grand lac donne naissance  la rivière sacrée sur laquelle a flotté Moïse enfant. Je regrettais, il est vrai, que mille et mille retards inévitables m'eussent empêché d'aller examiner, k l'angle nord-est du N'yanza, ce détroit mentionné si fréquemment, qui l'unit à un auti'e lac où les gens de l'Ouganda vont chercher leur sel, et d'où s'écoule vers le nord un second fleuve entourant l'Ousoga d'une véritable ceinture d'eau. Mais je n'en étais pas moins reconnaissant envers la Providence pource qu'elle m'avait permis d'accomplir, car enfin j'avais vu par moi-même une bonne moitié du lac, et sur le reste, je m'étais procuré des renseignements qui me permettaient d'éclairâr les points essentiels à la science géographique.
Résumons maintenant les notions acquises, et voyons au juste ce qu'elles valent.
n résultait pour moi, d'informations soigneusement contWtlées, que sur la rive orientale du lac, il y a autantd'eau, — peut-
kk% VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.
être même davantage,— que sur le bord opposé. Son extrémité la plus reculée forme, après tout, te vrai point de départ du Nil, se rapprochant fort du troisième degré de latitude sud, ce qui , donne au (leuve, mesuré en ligne droite, l'étonnante longueur de trente-quatre degrés, soit plus de 2380 miles, soit une étendue supérieure à la onzième partie de la circonférence du globe. Si maintenant, de cette extrémité sud, nous longeons la rive occidentale jusqu'au point où émerge du lac la grande branche du Nil, nous ne trouvons qu'un tributaire de quelque imporlance, et c'est la rivière Kitangoulé; de cette même pointe méridionale, si nous suivons la cAte opposée jusqu'au détroit qui joint les deux lacs, il n'y a, paratt-il, aucune rivière dont on puisse tenir compte. Les Arabes voyageurs déclarent -en effet, à l'unanimité, que depuis le revers occidental du Kilimandjaro neigeux jusqu'aux points où le lac est traversé par le premier et aussi par le second degré de latitude sud, il existe des lacs salés, des plaines salées, et des hauteurs pareilles à celles de l'Ounyamouézi ; mais ils disent aussi que cette contrée n'est traversée par aucun grand cours fluvial, et que, durant leurs voyages de commerce, ils en sont réduits à faire de longes marches pour trouver çà et là quelque misérable petit ruisseau. De plus, ceux d'entre eux qui, durant le dernier interrègne, ont pénétré dans l'Oiisoga par le détroit en question, afiirment n'avoir pas traversé de fleuve.
Reste à vider la question de ce ■ lac salé ■ que je crois fermement être un lac d'eau douce, — attendu, je l'ai déjà dit, que les naturels désignent comme lacs salés tous ceux où ils trouvent soit des couches salines, soit des îlots plus ou moins salpêtres. Le docteur Krapf, parvenu en vue de la montagne Kénia, recueillit de la bouche des indigènes * qu'il existait au nord de cette montagne un grand lac salé ; » ils lui dirent aussi ■ qu'une rivière coulait entre la Kénia et le Nil. > S'il n'a pas été trompé sur ce dernier point, il doit indubitablement exister quelque rapport entre la ■ rivière > dont il parle et le < lac salé ■ dont on m'entretenait; on en trouverait de même, selon toute probabilité, entre le lac salé qu'on me signalait et celui qu'on lui a dit porter le nom de Baringo'. Du reste, à quelque point de vue
1. On pnul se Aemunii-t si cr^ nom n:' serait fias la corruption de Bakr (m.r] ' 'ligo.— S. du capit. Speke.
'{u'oD l'envisage, cette question , qui demeure indécise , n'intéresse et ne contredit en rien ce fait, bien établi, que le point de départ du Nil est sous le troisième degré de latitude sud, au même endroit où, dans le cours de l'année 185S, je signalais l'extrémité méridionale du Victoria-N'yanza.
J'ai donné aux Chutes en question le nom de Ripon, emprunté au noble président qui , pendant les préparatifs de mon expédition, dirigeait les travaux de la Royal geographical Society. Le bras d'eau, ou crique, d'où sort le Nil, a reçu celui de canal Napoléon, en témoignage de respect et de reconnaissance pour la Société Géographique française, qui m'avait décerné sa médaille d'or pour la découverte du N'yanza-Victoria, au moment même où je quittais l'Angleterre. Un phénomène, tout d'abord, me laissait quelque perplexité : — le volume de la Kitangoulé me semblait aussi considérable que celui du Nil ; en revanche, l'une coule très -lentement, l'autre avec une grande vitesse, et je ne pouvais dès lors établir un jugement bien précis sur leur importance relative.
29 juillet. Séjour avx Chutes. — Mécontent de ma première esquisse que j'ai faite hier en arrivant, je n'ai pu m'empècher de la recommencer aujourd'hui ; ensuite, comme l'état de l'atmosphère chargée de nuages ne se prétaitpas aux travaux nécessaires pour déterminer la latitude, — et comme l'oflicier du district me vantait la vue qu'on a sur le lac, du haut de cette colline qui nous le dérobe, — je parlai de nous y rendre; mais Kasoro, bien que je l'eusse gratifié de quelques peaux d'antilope nsounnou et de pintades pour son dtner, s'o; jinsa formellement h ce projet, sous prétexte qu'on.ne pounait jamais rassasier ma curiosité. • Les ordres royaux portaient simplement qu'on me ferait voir les Pierres; s'ils me conduisaient sur une hauteur, je voudrais, en visiter une seconde, puis une troisième et ainsi de suite.! Cette remarque me fit rire, attendu que telle est, eneflet, ma nature depuis que je suis au monde. Au fond , je n'en étais pas moins contrarié ; il m'eût été doux de mystifier mon jeune tyran, et je demandai des barques, comme si je voulais chasser l'hippopotame, espérant in petto que la nécessité de descendre à terre pour y prendre notre repas, me fournirait l'occasion de gravir la hauteur prohibée; mais les bateaux n'étaient pas mentionnés dans la consigne, et Kasoro resta sourd à ma requêle.
> Alors, repris-je, allez me chercher des poissons! je veux en dessiner quelques-uns.... — Non, les ordres n'en parlent pas. — Retourne! donc au palais, et je partirai demain pour Ourondogani, dès que j'aurai relevé ma latitude. «Pas le moins du monde; l'entêté personnage ne voulait s'en aller qu'après m'avolrmis en route. Et comme je ne trouvas personne qui voulût exécuter mes ordres sans le consentement préalable de Kasoro, il ne me resta d'autre passe-temps que de tirer h la cible sur le bac amarré du cûlé de l'Ousoga. Mes gens m'avaient défié de l'atteindre & une si longue distance (environ cinq cents mètres). Je le traversai néanmoins d'une balle, que les Vouasoga me rapportèrent ensuite proprement enveloppée dans un morceau de mbougou. Le reste de la journée s'est passé à contempler les Chutes.
30 juiiiel. — 11 me semble qu'avec une femme et des enfants, un yacht et un jardin, une ligne et un fusil, je vivrais ici fort heureux,- tant le site me parait charmant. C'est l'idéal du séjour qu'on peut souhaiter à des missionnaires. Ils n'auraient pas & craindre la famine, le pays est si fertile! Et s'ils apportaient quelques notions agricoles, on leur enverrait bientôt des centaines d'élèves. Inutile d'insister Jà-dessus.
Outre la pèche à la ligne, je voyais un certain nombre d'individus, armés de lourdes et longues baguettes à l'extrémité desquelles deux pointes de fer sont fixées et forment fourchette, se diriger vers un rocher au-dessous duquel le poisson fatigué semble volontiers chercher refuge. Ils lancent ces espèces de fourches, dont ils ont soin de retenir le manche , et font ensuite descendre des plongeurs pour dégager la proie et ramener le pesant engin.
31 juUhl. — Il a fallu revenir sur mes pas, Kasoro et la pluie persistant à me faire obstacle. J'ai sacrifié & la nécessité de gagner du temps le désir de relever une latitude. Bombay est allé de ma part, avec Kasoro, demander au palais le sakibobo lui-même, ainsi qu'un ordre du roi qui nous alloue cinq barques, cinq vaches et cinq chèvres , plus la permission d'aller oft je voudrai, de faire ce qui me plaira, et de requérir le poisson nécessaire à notre subsistance. Là-dessus, et après le départ de mes envoyés, j'ai rebroussé cliemin jusque dans le domaine fl'I^glise que je venais de traverser.
I" août. — Après une heure de marche, et libre de voyager toutà l'aise, je me suis laissé aller à la tentation de poursuivre un beau pongo mâle (les {^ena de l'Ouganda l'appellent ngubbi), qui devait servir à notre déjeuner dans un des villages voisins. Cet animal abattu, et comme nous entrions dans la bourgade en question, le bruit nous arrive que les njamma (superbe espèce d'antilope) fourmillent dans les hautes herbes dont elle est en-
Anlilope n'tamipa, du bordadu nyanu (Oi^udiJ.
tourée, et qu'un éléphant rapace vient chaque nuit rendre visite aux bananiers. Il n'en fallait pas tant pour nous décider à faire halte. Dans la soirée, je tuai un nsamma femelle, — animal trèssemblable au kobus elHpsiprymnus, maïs sans la demi-lune marquée au-dessus du croupion, — et pendant la nuit, vers une heure du matin, je sortis pour tirer l'éléphant, dont nous entendions distinctement le tumultueux repas ; mais il pleuvait à
verse, et les ténèbres étaienl si épaisses qu'il fallut lui donner répit jusqu'au lendemain.
3 août. — Lancé sur les traces de l'éléphant, je n'ai pu résister à la tentation d'expédierune balle à certainponi/o que le hasard me fit rencontrer ; mais après l'avoir suivi pendant des heures entières, nous le perdîmes dans ces hautes herbes qui n'en finissent pas. Un serpent énorme, pourvu de crochets fort meDaçants, a été tué par mes hommes. Le soir j'ai blessé un nsamma mâle, qui nous a fait courir jusqu'à la nuit, et dont nous aurons meilleur marché demain matin, quand ses membres se seront un peu roidis. An retour, nous avons entendu notre voleur d'éléphant qui rongeait des rameaux de plantain dans le voisinage du chemin que nous suivions; mais comme , attendu l'heure avancée, personne ne voulait me suivre à l'attaque du monstre, j'ai dû me résigner à lui laisser continuer ses ravages.
3 août. — Le nsamma blessé a été retrouvé, non sans peine, couché diins une ilaque d'eau. Mes gens ont voulu le percer de leurs lances, mais il les tenait en respect et il a fallu encore une balle pour l'achever. Ayant ainsi obtenu tout ce que je désirais, c'est-à-dire un bel échantillon, noussommes partis pour Kirindi aussitôt après le déjeuner. La nouvelle de nos exploits y était parvenue, et les habitants, affamés de gibier, nous ont demandé d'y passer un jour.
4 août. — Nous fiant assez peu à ce que nous disaient les gens du pays, nous nous apprêtions à repartir, quand on est venu nous prévenir que plusieurs antilopes mâles, de la plus belle espèce, attendaient à peu de distance l'honneur de nos coups. Nous nous sommes laissés aller à croire nos hùtes et ils nous ont mis aux prises avec un troupeau de femelles dont j'ai tué l'une, à la requête des curieux qui m'avaient accompagné en très-grand nombre. La moitié du village était là, y compris les femmes.
5 août. Ounmdoffant.— Installés dans cette agréable résidence, où les femmes de Mlondo ne nous laissaient manquer ni de pombé, ni de bananes, ni de patates, — sans compter le poisson que nous prenions de temps en temps et la venaison que mon fusil nous procurait, — nous y avons mené jusqu'au 10uneexis> tence fort agréable. Ce jour-là, le retour de Bombay et de Kasoro nous oblige à nous remettre à l'œuvre. Ces honorables
messagers ont traversé, pour se rendre au palais, jusqu'à douze cours d'eau, tous fort importants (entre autres, la Louajerri), qui prennent tous leur source dans le lac. Dès le lendemain du jour où ils m'avaient quitté à Kira, ils obtinrent une audience royale. Utésa s'étant imaginé que Bombay venait lui annoncer ma mort, résultat de quelque attaque inopinée, sa surprise fut grande quand on lui apprit que rien de semblable n'était arrivé, mais que les officiers d'Ourondogani s'étaient montrés intraitables, ne voulant se soumettre qu'à l'autorité du sakibobo.
Irrité de leur désobéissance, le roi fît arrêter, séance tenante> ce grand officier qui se trouvait présent : - Qui donc est le roi, s'écriait-il avec cbaleur, si les ordres de cet homme-ci sont préférés aux miens ! ■ Puis se tournant vers le sakibobo lui-même, il lui demanda « de quel prix il entendait payer son pardon ? > (^elui-ci comprenant que sa vie ne tenait qii'à un fil, répondit sans hésiter qu'il fixait sa rançon à quatre-vingts vaches, quatrevingts chèvres, quatre-vingts esclaves, quatre-vingts mbougou, quatre-vingts charges de beurre, autant de café, autant de tabnr, autant de tous les produits de l'Ouganda. Sa liberté lui fut alors rendue.
Bombay présentant alors ma requête dans les termes qu'on a vus plus haut : « Soyez tranquille, répondit le roi, de tout ce que me demande le Bana, rien ne lui sera refusé ; mais il n'est pas nécessaire que je lui envoie le sakibobo. Mes pages sufGsent pour porter mes ordres aux princes aussi bien qu'aux sujets. Kasoro, muni d'instructions complètes, vous escortera comme devant ; Budja et lui, de plus, accompagneront le Bana jusqu'au Gani. ■
Néanmoins, il se passa quatre jours encore avant que mes envoyés eussent la permission de partir avec le bétail que le roi leur avait donné à mon intention, et avec un ofticier adjoint à notre expédition. Ce dernier avait ordre de trouver des barques pour nous mettre en route et de venir ensuite rendre compte de *a mission par-devant le monarque. Lors de la dernière audience qui leur fut accordée, le roi se trouvait avoir sous les yeux, accroupies dans un coin de la cour ofi elle se tenait, quatre femmes qu'il venait de faire arrêter et de condamner à mort. Il proposa de me les envoyer, et comme Bombay hésitait, « n'ayant pas, disait-il, la permission d'emmener des femmes, > Mtésa, sans plus d'examen, lui fit cadeau de l'une
d'elles, et lui proposa, pour l'amuser, ■ de faire couper eu morceaui, sous ses yeui, les trois qui restuent. ■ Bombay, — à le prendre au mot, — se serait admirablement tiré de ce pas difGcile en répondant que • le Bana n'aimait pas à être témoin de pareilles cruautés, et qu'un serviteur Qdéle ne doit pas rechercher des spectacles antipathiques & son maître. ■
Viaroungi, qui m'envoie du tabac et force bonnes paroles, me fait dire qu'il vient d'obtenir, pour lui et les Vouazinza, l'autorisation de rentrer chez eux. Parmi les hôtes du roi, K'yengo est le seul retenu en otage, d'ici au retour' des Vonakoungou chargés par Htésa d'aller lui chercher de la poudre. Mon petit Lugoï, enfin, a été réexpédié chez ses parents. —Tel est, eu substance, le rapport de Bombay.
1 1 août. — L'officier chargé de nous procurer des barques, s'étaat permis de soutenir effrontément qu'il n'en existait aucune, a été châtié par Rasoro, qui l'a fait mettre aux ceps. D'autres messagers ont été expédiés à Ririndi, d'ob ils ramèneront des matelots, et au bas du fleuve, où ils trouveront certainement des embarcations. Quand les pécheurs ont appris qu'un ordre royal leur enjoignait de me fournir du poisson, ils ont disparu comme par enchantement, et Kasoro fait si grand peur à tout le pays qu'on ne brasse plus de pombé autour de nous.
IS août. — Nous avons mis à mort deux vaches et préparé leur viande pour le voyage, — les trois autres et une de nos chèvres s'étanl perdues dans la Louajerri ; puis nous avons distribué aux femmes de l'endroit, pour payer leur hospitalité, quelques poignées de verroteries. Elles sont presque toutes Vouanyoro et ont été capturées par Htésa, qui les a plus tard assignées à Hlondo. On leur a, dès leur jeune âge, disent-elles, arraché une partie de leurs dents (tantôt quatre, tantôt six des incisives inférieures), « parce qu'aucun Myoro ne laisse boire dans sa coupe, à moins que cette opération n'ait été pratiquée. ■ Le même usage existe dans l'Ousoga.
Soi le Nil. — Nous voilà pirates. — Couardise à front levé. — L'eniiemi se montre. — Combat naval. — Bombay compromis. — Marche rétrograde. — Je cours aprfes Grant. ~ Nos chances s'améliorent. — La frontière franchie. — Un message royal. — Échange d'ambassadeurs. — Accueil équivoque. — Mtésa nous rappelle en vain. — DifScultés avec Kamrasi. — Chasse aui éléphants. — Un possédé. — Prétentions contradictoires. — Le rSve de Prij et le rêve de Grant. — Aniiétés du Roi des rois.
13 août, ffyaan. — Cinq barques, chacune de cinq plancties reliées ensemble et calfeutrées par des lambeaux de mbougou, constituaient la flottille sur laquelle je suis monté — avec douze Vouangouana, Kasoro, ses pages, et un équipage peu nombreux — pour me rendre dans l'Ounyoro, chez le grand roi Kamrasi. Quelques chèvres, des chiens, le bagage, sans parler du grain et de la viande séchée, forment le complément de la cargaison. Quant à la durée du voyage, personne ne saurait la prévoir. Nous avançons à l'aide de rames, mais nos paresseux matelots, quand la fantaisie ne leur prend pas de se devancer l'un l'autre, prolitent du courant qui nous emporte , pour se laisser aller à la dérive. — Le fleuve, bien différent de ce qu'il était au-dessus des chutes Ripon, participe à la fois de la rivière et du lac. Sa portion centrale est dégagée de tout obstacle, mais le long des rives est frangé de grands roseaux, derrière la cime desquels on voit s'abaisser, eu pente douce, les berges revêtues de gazons verdoyants. Spectacle charmant et digne d'intérêt, dont le sou-
venir nons serait resté fort doux si, moios d'une heure après notre départ, Rasoro n'avait déshonoré l'Union-Jack par de véritables actes de piraterie.
Un convoi de Vouaayoro, sur une douzaine de canots creusés dans le tronc d'un arhre, avaient remonté le fleuve pour trafiquer avec les Vouasoga. Leurs embarcations étaient chargées de mbougou, de poisson séché, de bananes cuites et crues, de pombé, etc., et, descendus à terre, ils prenaient un dernier repas avant de s'en retourner. Kasoro, voyant ceci et cédant tout à coup à un caprice puéril, — sans réfléchir que ces gens et nous étions frétés à la même destination, — ei^joignit à nos rameurs de naviguer droit sur eux, sauta lui-même à terre, et mil en Alite les Vouanyoro avant que j'eusse eu le temps de me reconnaître. Puis il livra au pillage la propriété de ces mêmes hommes que nous avions tout intérêt à nous rendre propices, puisque, avant peu, ils allaient devenir nos hdtes.
Nous étions encore sur le territoire de Mtésa, et je trouvais assez surprenant que les Vouanyoro s'y fussent hasardés ; néanmoins, dès que je sus à quoi m'en tenir, je fis restituer par nos bateliurs tout ce qu'ils avaient pris ; je rappelai les Vouanyoro pour les commettre à la garde de ce qui leur appartenait, et j'exigeai de Kasoro la promesse formelle qu'il ne se livrerait plus à de pareilles fantaisies, sans quoi le voyage en commun deviendrait impossible.
Rembarques un peu plus tard, nous nous arrêtâmes à quelque distance pour passer la nuit sur la rive appartenant k l'Ouganda, ce qui permit aux Vouanyoro par nous insultés de prendre les devants, malgré notre supériorité de marche. J'en étais fort contrarié, mais aucun raisonnement ne put décider Kasoro à supprimer cette halte inutile. Nous étions au dernier village de la frontière Ouganda, et avant de pousser plus loin, il fallait obtenir de N'yamyonjo, le préposé de Kamrasi, la permission de pénétrer dans l'Ounyoro- Les Vouangouana réclamaient des cartouches sur le ton le plus impérieux ; je refusais de même, craignant qu'après avoir engagé une rixe, ils ne prissent Iflchemenl la fuite, et leur rappelant avec quelle couardise ils avaient abandonné tirant, dans l'affaire de Msalala : ■ S'il fallait en venir aux mains, leur disais<je, ils n'nvaient qu'à se grouper autour de moi, et je leur distril}uerais des munitions toujours prêtes. > Ce
propos les fit rire, et Us me demaDdèrent, avec une sublime effronterie, ■ si je les croyais disposés à rester auprès de moi, la bataille une fois commencée 7 > Or, c'était )à justement faire allusion à ce que je redoutais le plus, leur désertion au moment du danger.
14aoùt.— Je tins conseil sur ce qu'il y avait de mieux à faire. Les Youaganda réclamaient une halte qui me permit de tàter le terrain, et qui d'ailleurs, selon eux, était conforme aux lois de l'étiquette. ■ N'yamyonjo, disaient-ils, cherche à vous efiVayer; N'yamyonjo dispose d'une centaine de barques ; si nous essayons de forcer le passage, il nous sera refusé très-certainement, & moins qu'on ne soit tombé d'accord en s'expliquant avec lui. Pareille mésaventure est fréquemment arrivée à nos compatriotes. >
J'alléguais, de mon câté, que Grant, depuis longtemps arrivé chez Kamrasi, avait dû mettre ordre à tous ces obstades. Du reste, s'ils tenaient à négocier et s'ils voulaient fournir les hommes d'escorte, Bombay pouvait immédiatement nous devancer par voie de terre, et nous le suivrions en bateau, de manière à lui laisser le temps d'annoncer notre arrivée. Après de vifs débats, cette détermination étant adoptée, Bombay partit à dix heures du matin, et nous ne nous mtmes en route qu'à cinq heures du soir, ce qui restait de jour suffisant amplement h une si Courte traversée. La frontière des deux pays fut bientôt franchie, et dès ce moment, les deui rives du fleuve, celle de l'Ousoga, comme celle de l'Ounyoro, appartenaient à Kamrasi.
Je me flattais d'achever cette partie du voyage sans mettre pied i terre, et de n'avoir plus qu'à me laisser emporter au courantdu Nil, puisque Kamrasi m'avait faitpromettre,parKidgwiga, de me fournir des barques pour la traversée au Gani, où, selon les bruits répandus, les vaisseaux de Petherick stationnaient pour m'attendre ; mais il en fut de cet espoir comme de beaucoup d'autres, sur cette terre africaine, fertile en déceptions de tout genre. Au bout de peu d'instants, un canot de grande dimenùon, garni d'hommes bien vêtus et bien armés, fut signalé comme venant droit à nous. Nous avançâmes, et il prit chasse comme si notre attitude l'effrayait. Nos équipages forcèrent de rames, et le sien d'en faire autant, les tambours de part et d'autre marquant la mesure, ce qui donnait à cette poursuite
45a VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.
un caractère tout à fait belliqueux. Les Vouanyoro, cependant, supérieurs en nombre, gardèrent l'avance qu'ils avaient sur nous. Le soleil se couchait au momeot où nous allions arriver h la résidence de N'yamyonjo. Sur un rocher, près du fleuve, un certain nombre d'hommes armés bondissaient, babillaient, brandissaient leurs lances, tout à fait à la manière des Vout^nda. Je les pris d'abord pour tels, et supposai qu'ils nous faisaient bon accueil ; mais il me suFGt de jeter un regard sur le visage eflaré de Rasoro pour m'assurerque tout au contraire ce langue animé, ces gestes violents étaient des menaces directes, un défi formel de descendre à terre.
A mesure que nous avancions, la berge, s'élevant toi^ours, se couronnait de huttes et de plantations devant lesquelles se tenaient groupés ou alignés des hommes en costume de guerre. Aun moment donné, le canot que nous avions jusque-là poursuivi; nous présenta le flanc et se joignit aux démonstrations menaçantes des gens qui garnissaient le rivage. Je ne pouvais m'imaginer qu'il y eût là rien de sérieux ; — je croyais à une simple méprise, — et, debout dans la barque, le chapeau k la main, je manifestais soit par mes paroles, soit par mon attitude, mes intentions pacifiques, sans toutefois produire le moindre effet. * On avait entendu, me criulxin, le bruit d'un tambour, et nécessairement la guerre devait s'ensuivre ; > des deux côtés du fleuve, les tambours de Kamrasi donnaient à la population tout entière le signal de courir aux armes. Les choses prenaient un aspect sérieux. Pour surcroît de complications, un seconJ canot, rempli de gens armés, sortit des roseaux que nous avions laissés derrière nous, comme si on prétendait nous couper la retraite, et celui qui nous devançait venant à notre rencontre, nous nous trouvions à peu près bloqués. Nous retirer de conserve semblait être notre unique chance de salut, mais il commençait à faire nuit et l'équipage de mes barques était insuffisant. Je donnai l'ordre de naviguer au plus près les uns des autres, et de battre ainsi en retraite, offrant des munitions de guerre en guise de stimulant. Tous me suivirent, en effet, sauf une des barques dont l'effï-oi semblait paralyser la manœuvre, et qui vinùt sur ellemême à la manière des canards blessés.
Les Vouanyoro, quand ils nous virent chercher notre salut ' dans la fuite, se mirent à crier d'un groupe à l'autre : — ■ Vous
voyez. .. ce sont des femmes.... Ils se sauvent, tâchons de les rattraper!... ■ De moD cAté, je ne cessais d'enconrager mes hommes : ~ < Ne nous quittons pas, leur commandais-je incessamment.... Venez chercher de la poudrel... > Et je chargeais mon fusil à petit plomb, ce qui égaya Kasoro lui-même : — < Est-ce aux Vouanyoro, demandait-il, que vous destinez cette grenailleî... —Comme Jt des pintades, » répliquai-je; et il éclata de plus belle. Malheureusement, je m'aperçus que ma flotte ne naviguerait pas longtemps de conserve. Un des bateaux, que j'avais pourvu de munitions, faisait force de rames pour se mettre hors de portée, sans s'inquiéter autrement de rester auprès de moi ; un autre préférait l'abri des roseaux et leur ombre protectrice à la pleine eau du miheu, que je regardais, quant k moi, comme plus favorable au jeu de nos mousquets. L'obscurité toujours croissante ajoutait maintenant aux embarras de notre situation, et les Vouanyoro, que nous entendions sans les voir, gagnaient sur nous de quart d'heure en quart d'heure. Celle des barques qui cherchait, comme je l'ai dit, à se dérober le long des roseaux, fut l'objet de la première attaque ; on lui lança des javelines qui, par bonheur, au lieu de frapper nos hommes, allèrent tomber dans l'eau- J'entendis ensuite le bruit des grappins à l'aide desquels nos ennemis voulaient se saisir de leur proie : — 'Au secours, Bana, au secours I criaient mes gens ; c'est à notre vie qu'on en veutl. . > — « Eu avant, en avant!... nous aurons bon marché de ces gens-là !... » Mais l'équipageque j'encourageais ainsi demeurait immobile et comme fasciné par la terreur. On aurait pu nous sabrer en détail, l'un après l'autre, sans rien changerauxdispositionsdecesmisérablesVouaganda, , qui se bornaient à gémir et à répéter lâchement : — - N'yawol N'yawo I (Mère I mère !) venez à notre aide I > Trois coups de fusil, partis de la barque harponnée, terminèrent alors le combat. Les Vouanyoro se trouvèrent pris à leur propre piège. Deux de leurs hommes tombèrent, l'un tué, l'autre blessé. On les entendit alors se dire que, - puisqu'ils n'avaient pas affaire à des Vonaganda, il valait beaucoup mieux ne pas insister; • et ils se retirèrent, en effet, nous laissant libres de remonter le fleuve sans nous avoir porté le plus léger dommage.
Mais où donc était Bombay, pendant tout ce temps? Il ne nous rejoignitque beaucoup plus tard, et nous raconta, fort agité, ce
ibk VOYAGE Ai;x SOUBGES DU NIL.
qui lui était advenu. En entrant avant midi dans le village de N'ynmyonjo, il avait demandé cet officier, qui se trouvait absent pour affaires, et dont on l'avait prié d'attendre le retour. Les villageois, cependant, réunis autour de la hutte où on l'avait provisoirement installé, le questionnaient au sujet du vol commis la veille, et dont les victimes avaient déjà porté plainte. Bombay leur répondît • que le Bana y était complètement étranger, et qu'après s'y être opposé de tout son pouvoir, il avait obtenu des bateliers ta restitulion de tous les objets dérobés. »
Moyennant ces explications, les paysans s'étaient éloignés pour ne reparaître qu'à la tombée du jour. Ils demandèrent alors à Bombay, avec une efTrontene sans pareille, ■ pourquoi il s'obsti* naît à demeurer chez eux sansy avoirété invité? > ajoutant qu'ils mettraient le feu à la hutte, s'il s'entêtait h vouloir y passer la nuit. Bombay, décidé à ne pas bouger, déclara qu'il avait mission de parler à N'yamyoïyo, et ne s'éloignerait certainement pas avant de l'avoir vu : « Soit, lut fut-U répondu, vous êtes maintenant averti ; le reste vous regarde. • bit Bombay, ainsi que les Vouagandade son escorte, furent derechef laissésâ eux-mêmes. Bientôt tes tambours battirent; on vit se liâter dans toutes les directions des hommes armés de lances el de boucliers, et enfin les détonations de nos armesà feu leur ayant fait deviner ce qui se passait, Bombay et ses Vouaganda, sortis de la hutte, s'élancèrent à travers les jungles sans oser se confier aux chemins battus: aussi m'arrivaienirils épuisés de fatigue, les pieds en sang, le corps labouré d'épines.
1& août. Retour à Kiwmkéri. — Le lendemain les Vouaganda vinrent en foule, armés comme pour une campagne et brandissant leurs lances, nous complimenter de notre victoire : — • Car enfin, disaient ils, nous avons tué des Vouanyoro, sans avoir subi la moindre perte. > Ceci ne faisait pas mon compte, du moment oii la route du Nil me restait fermée : — « Croyez-vous, rèpon dais-je, qu'il me convienne de montrer le dos à l'ennemi?... Non, certes, et il faut passer outre, car tout ceci est le résultai de quelque erreur. Grant se trouve en ce moment auprès de Kamrasi, et N'yamyonjo n'a pas le droit de nous faire obstacle. Si vous ne voulez pas renouveler la tentative d'hier, rendons' nous par terre chez ce dernier, et nos barques viendront plus tard nous y rejoindre. > Mais pas une Ame ne voulut bouger.
On représentait N'yamyonjo comme un chef indépendant, dont l'obéissance à Kamrasî n'avait rien de régnlier et de bien assis. — ■ It ne lui convenait pas de livrer à des yeux étrangers le secret des abris qu'il s'était ménagés le long du N'yanza, et puisqu'il ne voulait pas nous laisser descendre ce fleuve, les ordres de Kamrasi seraient certainement méconnus. D'ailleurs, nous lui avions tué du monde, et nous remettre en ses mains serait courir à une mort certaine. - Argumenter était inutile; la reprise de la navigation offrait d'inévitables lenteurs, et il était peut-être encore moins pratique de chercher à s'entendre par ambassade ; aussi ânis-je par céder, et tournant le dos au Nil, j'arrivai le lendemain (16) sur les bords de la Louajerri Là, non sans me causer un extrême étonnement, on vint me dire que Grant campaità peu de distance, revenant de chez Kamrasi. Je ne pouvais pas, disons mieux, je ne voulais pas croire à une pareille nouvelle, malheureusement trop d'accord avec l'édiec que j'avais subi. Elle m'était cependant donnée, de la manière la plus précise, par des gens qui me pressaient de retourner chez le roi Htésa. La proposition me parut absurde et fut immédiatement rejetée. Je voulais une réponse de Kamrasi au message de notre reine touchant le commerce à ouvrir avec l'Angleterre ; je voulais aussi savoir pourquoi il méprisait les Anglais sans avoir jamais communiqué avec eux. Nous passâmes la nuit près de Kari, où nous vîmes reparaître, pour la troisième fois, le page-messager de Mtésa, qui venait s'enquérir de notre situation et me remettre en mémoire les cadeaux promis k ce prince.
17 et 18 août. — Deux jours entiers passés à chercher, sans l'assistance d'aucun guide, les traces du chemin que Grant avait dû suivre en nous quittant. Nous rencontrons fréquemment des jardinsde bananiers, et la population se montre hospitalière, tout en se plaignant des exactions que lui font subir les pages du roi. < Si on ne résiste pas ouvertement à leurs insolences, c'est, m'assure-t-OD, par ^ard pour -moi. ■ Je remarque qu'un système particulier de ■ boma, > ou palissades, protège ces villages contre les incursions des bétes fauves. Les buffles abondent, mais les paysans, qui les regardent comme des animaux sacrés, nous conseillent de ne pas leur donner la chasse. Il est évident, au reste, d'après l'asp^t du pays, qu'il regorgerait de gibier si la nature
n'avait départi les instincts du chasseur & presque tous les naturels de l'Ouganda.
19 août. fTyokinyama. — Après maints et maints renseignements, plus ou moins contradictoires, qui nous sont parvenus surlecomptedeGrant, nous avons entendu, dans la soirée d'hier, le roulement lointain de ses tambours; mais ce matin, quand nous pensions le rejoindre, il venait déj de repartir. Les gens de ' N'yakinyama, où il nous avaitdevancés de quelques heures seulement, nous confirmaient son retour dans la capitale de l'Ouganda. Je ne savais, quant à moi, ni ce qui lui était arrivé, ni quelle interprétation donner à sa conduite. Insister sur la conclusion d'un traité, réclamer la réponse due à k reine, me semblait l'unique alternative qui nous restât ; j'écrivis donc à Granl, pour obtenir sur ce point des renseignements positifs, et j'attendis ensuite sa réponse, qu'il vint fort obligeamment me porter lui-même.
• Il venait, me dit-il, de quitter l'Ounyoro, où on lui faisait attendre éternellement et inutilement des indications sur les moyens de poursuivre notre route. Il l'avait quitté, d'ailleurs, en vertu des ordres exprès de Kamrasi, jugeant que l'obéissance était le meilleur moyen d'arriver au but que nous nous proposions. On élevait contre nous deui objections principales : la première, tirée de ce qu'on nous disait anthropophages; l'autre, de ce qu'en abordant le pays par deux points difTérents, au sortir d'une contrée habituellement hostile, nos intentions pouvaient sembler suspectes. Si nous étions arrivés en droite ligne de chez Roumanika, jamais on n'aurait songé à se méfier de nous. ■
Ceci pris en considération, il devint évident à mes yeux que le souverain de l'Ounyoro, ce < Père de tous les rois, ■ était au fond un pauvre être inquiet et méticuleux, h demi efi'rayé par nos allures inusitées, mais tourmenté surtout par la crainte des Vouaganda, qui depuis nombre d'années mettaient k sac ses domaines. Puisqu'il est clair que nous eussions été amicalement reçus, arrivant par la route du Kisouéré, il devient nécessaire de parlementer à nouveau, d'autant que nous voici réunis dansl'Ouf^anda, et que cette circonstance doit nous aO'ranchir en partie des soupçons qui pesaient sur nous quand nous marchions par deux routes à la fois. Hais, parmi les personnes présentes, auune n'était disposée à se chai^ger d'une ambassade, attendu que
l'officier des n-ontières avait clairement averti les vouagérU (les hâtes étrangers) que ■ s'ils se présentaient de nouveau, il avait ordre exprès de les repousser par la force. > Moyennant cet avis préalable, leur présence devait être envisagée comme un castu belH. Pour aujourd'hui les choses en restent ta.
20 août. Au camp de Grant. — N'yakinyama n'ayant plus de subsistances à nous Toumir, et aQn de tirer le meilleur parti possible d'une mauvaise situation, nous nous sommes rendus au camp de Grant, où nous avons tenu conseil avec Butlja. Il persiste dans son idée de ne plus envoyer de messages au roi de rOunyoro. Les humiliations que nous avons subies ont révolté son orgueil. ■ Puisque je ne suis pas persuadé que Kamrasi veuille absolument nous fermer ses domaines, il ne refbse pas de passer ici trois ou quatre jours, ainsi que je l'ai proposé, pour attendre ce que peut nous envoyer un hasard favorable ; il se mettra dans l'intervalle en rapport avec son prince. • — Telle est la limite extrême de ses concessions. Reste à savoir ce qu'il faudra laire, si ce temps de répit s'écoule sans que Kamrasi nous donne signe de vie? Serait-il prudent de tenter la route du Kisouéré, maintenant que celle du Gani s'est fermée devant Baraitaf Ne vaudrait-il pas mieux pour moi mettre absolument Kamrasi de celé, en offrant à Mtésa de traiter sur les bases suivantes : — En échange de cinq cents chargesde munitions, étoffes et verroteries, que je m'engagerais à lui renvoyer de la côte, il me donnerait une escorte de mille Vouaganda pour traverser de vive force le pays des Masai, jusqu'à Zanzibar. — Kamrasi, sans doute, serait fort attrapé, mais la plaisanterie me coûterait cher.
Pendant que nous ruminions ces projets, voici venir tout à propos, et comme s'ils eussent été dans le secret de nos vœux, d'abord. Kîdgwiga, cet ancien ami, qui, dans le palais de Mtésa, m'avait garanti naguère les intentions favorables du roi de l'Ounyoro; puis Vittagoura, commandant en chef de Kamrasi, tous deux chaînés de nous dire que leur roi désire vivement notre visite; quant aux Vouaganda, ils sont libres de nous accompagner ou de rester chez eux. — ■ Jusqu'à présent, continue la députation, Kainrasi s'était méfié des assurances de Budja et du but amical assigné par lui k votre voyage ; mais tous ses doutes se sont dissipés quand il vous a vus quitter le pays à première
BommatioD. Les N'yanswengé' sont encore au Gani; nous n'avons jamais ouï dire qu'aucun Anglais, aucun étranger naviguant sur le Nil, ait manifesté le désir de péuélrer dans l'Ounyoro; l'accès du pays ne lui aurait certainement pas été refusé. Quanta Baraka, il est parti pour le Karagoué, emportant une dent d'éléphant que Kamraai envoie à Roumanika. •
SI août.— Nous devions nous mettre enroule pourl'Ounyoro, mais Budja, blessé de l'alternative méprisante qu'on lainseaui Vouaganda et mécontent de les voirtrailés comme» des cbiens, me consulte sur la ligne de conduite à tenir : il veut aussi, avant tout, prendre les ordres de son roi. Ce sont là des retards imprévus qui pourraient bien se transformer en obstacles insurmontables, si Mtésa persiste à vouloir que ses Vouakoungon nous escortent jusqu'au Gani. Je m'efforce, en conséquence, de calmer les scrupules de mon guide et de lui fiiire envisager sous un jour plus vrai la conduite de Kamrasi. Budja reconnaît en général la sagesse de nos paroles ; mais sous prétexte d'une rixe, dans laquelle deux de nos gens ont été blessés par les paysans Vouaganda, il regarde comme indispensable de prolonger notre séjour ici, jusqu'après le châtiment du crime. ■ Les Vouaganda, dit-il, ont fait usage de leurs armes et non de simples bfltons, ce qui ajoute singulièrement à la gravité de l'affaire; il faut absolument que les deux parties comparaissent devant le roi. * Je réponds à ceci que l'aSïiire me concerne seul, que je suis roi des Vouangouana, et que je puis les dispenser de se présenter au tribunal. Nousen arrivons à une transaction de par laquelle Bu4ja consente franchir la frontière dès demain, pendantque quelquesuns de ses gens et quelques-uns des miens iront exposer à Mtésa la situation où nous sommes et les différentes questions qu'elle soulève. Je lui fais en même temps porter mes plaintes contre certains ofGciers de district qui nous ont frustrés de dix vaches, cinq chèvres, six charges de beurre et soixante mbougou. Ce n'est pas que nous tenions beaucoup à ces divers objets que le roi nous avait gracieusement octroyés, mais dans le cas où ses agents se targueraient d'avoir exécuté ses ordres, il est bon qu'il
I. Les N'yansweDgé, que je prenais à cette époque pour Petherick et «es com-
pagnoiis, — étaient en réalité les tisâquant» eipédiéi par Debono. Quant i moi de Pelberick, od verra plus lard qu'ils u'usi'rpnt pas se hasarder à remonter le Ni', vers te taà, au deU de Gondokoro.
sache à quels péculats Us se livrent. Après le départ de nos envoyés, surviennent les amis du paysan arrêté pour avoir attaqué mes hommes; ils ofTrent k Budja une demi-douzaine de vaches s'ilveutamortirrafraîre,etledigne fonctionnaire, qui s'y refusait lorsque je plaidais la cause de ce misérable par toute sorte d'excellents motifs, me demande maintenant de rappeler mes ambassadeurs. Je le ferais volontiers, attendirque le coupable est un des vassaui de la reine, et que les suites nécessaires au procès entamé pourront jeter quelque froid dans les relations de la mère et du ûls; — malheureusement il est trop tard, et au point où en sont les clioses, nous ne pouvons plus reculer.
S2 août. FrotUière de l'Ouganda. Slalion du Nord. — Nous avons passé la nuit dans le dernier village qu'on rencontre derrière la frontière de l'Ouganda. Les Vouangouaoa denoandent des munitions, et organisent une espèce d'émeute pour en obtenir, bien qu'ils en soient mieux pourvus que jamais. Ils prétextent * les dangers de l'Ounyoro; ■ mais, au fond, leur amour-propre seul est en jeu. Depuis te combat livré sur le Nil, mes gens se trouvent avoir plus de cartouches que ceux de Grant, et ces derniers n'acceptent pas une inégalité qui les choque^Malheureusement pour eux, les deuc meneurs de la révolte se trouvent en contravention aux ordres formels qui prescrivent de ménager les munitions, déjà excessivement réduites; aussi, par manière d'avertissement aux autres, j'ai confisqué leurs fusils, et déclaré qu'il en serait de même à l'avenir, chaque fois que l'on aurait inutilement brûlé de la poudre, soit de propos délibéré, soit par accident.
23 août. Froniiire de l'Ounyoro. Station du Sud. — C'est avec une grande joiequ'après tant de difficultés, je suis parvenu h franchir la limite des deux pays, et que je me vois escorté par une députation des officiers de Kamrasi. Cette première marche nous montre la contrée sous un aspect monotone qui restera le même jusqu'à notre arrivée dans la capitale : une interminable forêt de menus arbres, de broussailles et de hautes herbes, dans laquelle sont dispersés, à de longues distances, de misérables villages où vivent, sous des huttes de dimensions restreintes, des habitants à l'aspect sordide, vêtus uniquement de pelleteries; pour aliments principaux, en sus des chèvres et des volailles, ils ont la banane, la patate douce, le césame et VouHii (millet).
On nous dit aussi qu'il existe de nombreux troupeaux de vaches, gardées à l'écart dans de lointains pâturages par les insocîables Vouahouma. On nous le dit; mais c'est à peine si nous rencontrons de temps en temps quelques-uns de ces troupeaux. A l'exception d'un petit nombre de hauteurs coniques, le pays n'ofl^e guère que de vastes plaines 'insignifiantes, sans intérôt comme paysages. Nous avons bien décidément quitté l'Ouganda, et nous ne rencontrerons plus de sites pareils aux siens ; car à mesure qu'on s'éloigne de l'équateur, où s'exerce l'induence pluvieuse des Montagnes de la lune, la végétation va toujours en décroissant.
24 aoOt. Chez Kidgwiga. — La disette de subsistances nous a forcés, à ma grande satisfaction, de quitter le village-frontière et de pénétrer à l'intérieur du pays jusqu'aux jardins de Ridgwiga. Nous y étions à peine installés quand un page de Mtésa, — le même qu'on a déjà vu chargé de trois messages & mon adresse, — reparaît à la tête de cinquante Vouaganda. Sur ce, grande agitation dans le camp et dans le village : Budja n'est pas sans inquiétude sur la manière dont ses services sont appréciés i la cour^ les Vouanyoro redoutent quelque entreprise guerrière ; et je me demande si leurs terreurs ne vont pas mettre obstacle à l'exécution de mes projets. Mais non : Mtésa veut tout simplement savoir comment se porte « son ami le Bana. ■ Il a ouï parler du combat sur le Nil, et félicite les Vouangouana de s'être montrés si bons tireurs. Il me prie enfin de n'oublier ni le fiisil ni les munitions que je dois lui envoyer, encore moins les stimulants qu'il désire par-dessus tout. Heureux d'en être quitte k si bon marché, je fais envelopper avec soin le loc de Hassey que j'ai mentionné plus haut comme un des présents destinés à Htésa, et je le remets au page qui s'éloigne triomphant.
Ramrasi nous a dépéché quelques-uns des gens du Karagoué venus jadis dans l'Ounyoro sons les ordres de Baraka et de K'yengo. J'apprends par eux que si Roumanika ne s'était porté garant de notre bonne conduite, les mauvais bruits répandus sut notre compte nous auraient fermé l'accès du pays. Les Vouanyoro, dont les dehors sont aussi négligés que ceux des Vouanyamouézi, commencent avenir nous proposer des ornements d'ivoire, des bracelets de bronze et de cuivre, du tabac et du sel, en échange de cauris destinés à payer les vaches qu'ils achè-
te byGoOgle
lent aux VoaagaDda. Comme dans le pays de ces derniera, les vUlageoû quittent leurs chaumières dès qu'ils entendent parler de l'arrivée des Vouagéui (étrangers, b6tes du roi). Pas un d'eux ne semble prendre garde aux voyageurs, si ce n'est quelque chef d'escorte ou quelque trafiquant de proression.
Du îb au 28 août. — Vittagoura, contrairement à l'ordre que j'ai donné de se mettre en route, organise une sorte de grand conseil où se débat la question de savoir si on ne renverra pas les Vouaganda. C'est le désir de Kamrasi, formellement exprimé dans un message que Budja est chaîné de transmettre au jeune souverain de l'Ouganda. — * Vous direz à mou fils le Mkavia que lorsque ses si^ets sont venus me voir pour la première fois,J'ai perdu coup sur coup trois membres de ma famille ; lors de leur seconde visite, trois autres parents m'ont été enlevés de même. Cette mortalité extraordinaire, dont mes annales domestiques ne me fournissent pas d'exemple, doit tenir à quelque sorcellerie coupable. Dans tous les cas, Je n'ai nulle envie de revoir des gens investis, il faut le croire, d'une si funeste influence. > Budja répond à ceci ■ qu'il a ordre de nous escorter jusqu'au ûani;* et le commandant en chef lui réplique, sans doute pour efirajer les Vouag. nda, que bien que le Gani ne soit qu'à neuf journées de marche du palais de Kamrasi, l'entreprise ne laisse pas d'élre extrêmement périlleuse. — • Les gens de ce pays sont si barbares qu'ils Iraitent de magicien tout homme aux cheveux noirs et crépus, et quiconque porterait son mbougou en écharpe ou garderait toutes ses dents, comme font les Vouaganda, deviendrait inévitablement leur victime. » — En fin de compte, deux jours de halte nous sont imposés pour donner à Kamrasi le temps de prendre une décision définitive. — Telles sont les formes diplomatiques de l'Ounyoro. Encore une complication qui nécessite l'envol de nouveaux messages et occupe trois jours entiers. Il s'agit de savoir s'il est bien vrai que j'aie donné une vache à Vittagoura et k Kidgwiga, lorsqu'ils sont venus pour la première fois me trouver dans l'Ouganda. Je demande en quoi cela peut intéresser Kamrasi, et ce qui l'empêche de nous laisser marcher en avant, au lieu de nous retenir dans une espèce de désert, sans une goutte de pombé pour charmer nos loisirs. Il me fait répondre qu'il veutd'abord savoirsi< le grand Hzoungou, ■ — c'est de moi qu'il s'agit, — est bien réellementarrivéen personne.
Vittagoura, dont j'ai gagné la confiance en lui montrant nos albums, nos miroirs, nos ciseaux, nos couteaux, etc., finit par nous promettre que nous partirons demain et qu'il laissera derrière lui un délégué chargé de nous conduire les Vouangouana, jadis expédiés au roi de l'Ouganda. C'est Budja qui stipule cette dernière clanse, avec force récriminations contre le peu de sécurité qu'on trouve dans rOunyoro et les mœurs inhospitalières des gens qui l'habitent.
S9 août. Chagamoyo. — 30 , Kiraiosi. — C'est à l'aide de la boussole que nous nous sommes dirigés successivement vers l'une et l'autre de ces deux localités. La route indiquée par les gens de Ramrasi n'étant pas celle que Budja connaissait, il se méfiait de leurs intentions et se croyait conduit par eux dans quelque embuscade; j'ai dû le rassurer en lui montrant que les indications de l'aiguille aimantée se trouvaient d'accord avec celles des Vouanyoro. L'accueil qu'on nous a fait à Kiratosi n'avait rien de très-flatteur j les habitants déploraient entre eux que nous fussions venus manger leurs moissons. Peu à peu, cependant, ils se sont familiarisés et admiraient, groupés devant nos tentes, notre mobilier portatif. Selon eux, chacune de nos caisses de fer renfermait une paire de nains blancs, assis dos h dos, les jambes croisées, et tout prêts à se jeter sur les gens pour les dévorer aussitôt qu'ils en ont reçu l'ordre. Parmi nos visiteurs, se trouvait la sœurd'un de mes hommes, nommé Barouti ; à peine eut-elle reconnu son frère, qu'elle prit sa tête k deux mains et courut en pleurant chez son mari pour lui raconter ce qu'elle venait de voir. Un espion de Ramrasi nous transmet la nouvelle que les Vouangouana dépéchés à Htésa sont maintenant en voie de retour ; il se hâte ensuite de porter le renseignement à qui de droit.
31 août. — La nouvelle d'tiier est confirmée. Les Vouangouana sont restés à la frontière de l'Ouganda, où ils attendent notre retour. Mlésa, effectivement, nous prie de rebrousser chemin, ne fussions-nous qu'à une marche de chez Kamrasi, car il a des nouvelles très-importantes à communiquer au Bana. Voici en substance le surplus de son message : — Je n'ai pas à m'inquiéter de mon retour à la céte, car il me donnera pour escorte antonl de guerriers que J'en voudrai emmener; il craint que je ne manque de poudre, et les Vouangouana ont été chargés par lui de
m'en apporter. En reconnaissance de leurs services, le roi leura donné des femmes. Enfin, les habitations et les bananiers du village où mes gens ont été maltraités, sont tombés sous le coup d'une confiscation générale. Une vieille botte d'étain, qui renfermait des cartouches, a été remise par Mtésa au porteur de ce message. C'est en quelque sorte sa carte de visite, et une espèce de sceau inviolable, car tout Hganda qui mettrait sa main sur cet objet de manufacture européenne s'exposerait & périr dans les supplices.
Budja, informé des volontés de son prince, prétend que nous devons rebrousser chemin sans le moindre délai. Je fais,, au contraire, appeler Kidgwiga: — ■ II ne me convient pas, lui disje, que mes gensaient été retenus dans l'Ouganda; j'ai donc pris mon parti de n'y plus retourner. Ce serait d'ailleurs une insulte pour Kamrasi, maintenant que, sur son invitation formelle, je suis devenu son hAte. Bombay partira de suite avec vous, pour aller lui rappeler tout ce quej'ai fait jadis alin d'établir la paix entre les deux rois voisins. J'ai quitté l'Angleterre sans autre dessein que d'ouvrir de nouvelles routes au commerce, et c'est uniquement par des voies amicales quej'ai ordre de remplir ma mission. Roumanika s'est associé à mes desseins. Kamrasi le sait, depuis la visite de Baraka. Mtésa les a compris, lui aussi, et la preuve, c'est qu'il m'a donné une escorte pour me conduire jusqu'au Gani. Je ne voudraisdonc pas qu'on me séparât des Vouaganda qu'il a placés sous mes ordres, car il me serait doux de voir cesser entre les deux peuples cet esprit d'animosité réciproque dont ils ont souffert jusqu'ici. ■
Cette belle péroraison s'achevait à peine, lorsqu'un beau garçon aux formes athlétiques, — il se nommait Kajunjou, — tombant tout k coup au milieu de nous, fit un signe amical à Badja lx>rsqu'il se fut fait expliquer en détail les intentions des Vouaganda, les instances dontj'étais l'objet, les motifs que j'invoquais pour m'y soustraire, il disparut comme une ombre. Budja, reprenant la parole : ■ Décidez- vous, me dit-il ; si vous vous entêtez à rester, je partirai sans vous, car on ne se joue pas impunément des ordres de Mtésa. Dans ce cas, j'aurai à lui dire qu'une fois sorti de ses États, et trouvantdevant vous une route ouverte, vous l'avez complètement oublié. — Vous mentiriez en partant ainsi, luirépondis-jeaussitdt; Mtésa ne peut ni me faire sortir de chez
autrui, nï m'imposer des sentiments hostiles eorers ceux dont je désire cultiver l'amitié. L'honneur ne me commande pas seulementd'enlrer en rapport avec Ramrasi; je me dois aussi d'exécuter les ordres de mon pays, comme vous ceux de votre prince ; de plus, j'ai engagé Petherick, parune lettre datée du Karagoué, à venir me trouver chez le roi de l'Ounyoro, et il ne me convient guère de l'abandonner aux mains d'un ennemiaussi mal disposé que le serait Kamrasî, dans le cas où je rétrograderais mainte* naat. * Mon interlocuteur crut avoir meilleur marché de moi par des paroles flatteuses : >Abeaucoup d'égards, disait*it, vous avez raison ; mais vous devriez plus de déférence à notre roi, qui vous aime comme un lïëre. Nous avons tous remarqué sur quel pied de familiarité il s'était mis avec vous, et il n'en sera que plus froissé de vous voir renoncer à sa protection, comme vous semblez vouloir le faire. Je ne vous l'ai pas dit plus tôt, mais sa grande préoccupation est celle-ci :— Comment me justifier visà-vis de Roumanika, si Kamrasi portait dommage au Banaî Que n'ai-jesu, lyoute-t- il encore, ce qu'on pouvait redouter de Kamrasi I... Jamais je n'aurais souffert que le Bana se rendit auprès d'un sauvage pareil. £t maintenant, si je ne craignais les conséquences d'une panique, je l'enverrais enlever par des forces suffisantes... . Au reste, et dans le cas où il le faudrait absolument, je pourrais lui ouvrir à main armée les chemins du Gani. > Quand i) me vit sourd & ses flatteries et à ses promesses indirectes, Budja revint aux menaces : — • Prenez garde aux suites de votre désobéissance, et comptez qu'il dépend de nous de vous fermer les routes du nord.... Kamrasi est de tous côlés en guerre avec ses frères, et Mtésa peut s'allier avec eux quand il le voudra.... Le cas échéant, que deviendrez-vous ? •
Ces arguments me touchaient peu; mais les Vouangouana y prêtaient une oreille attentive, et, toujours poltrons comme des lièvres, me firent demander une audience où ils comptaient m'exposer > qu'ils étaient décidés & me quitter, si je leur fermais ainsi toute issue en me brouillant avec Mtésa. • Je répondis à Bombay que je regardais comme parfaitement inutile de conférer avec un tas de misérables aussi dépourvus de courage que de bon sens : t S'ils veulent me quitter, ajoutai-je, qu'ils me laissent seulement leurs fusils.... Au surplus, dès qu'ils arriveront sur la cAle, je garantis à chacun d'eux trois bonnes an-
néea de cachot. > Les drdles répoDdirent insolemment par leur cri : « Tuendé situ!' (Allona-nous-enl) et, courant se grouper autour des tambours vouaganda, battirent la marche du départ.
I" septembre. — J'ai mandé Budja ce matin , au moment où il allait se mettre en marche. En guise < de lettre > pour Htésa, jQ lui confiai un pluviomètre en verre : il annoncera de ma part, c qa'aussitAt après avoir conféré avec Kamrasi sur les moyens d'ouvrir de nouvelles communications, je dépécherai un nouveau message au roi de l'Ouganda ; j'espère que ce dernier désarmera les traîtres qui m'abandonnent, et gardera pour moi tous leurs ftisils ; quant aux hommes, je désire qu'on les transporte sur une lie du N'yanza, car je ne veux plus tolérer dans mon camp la présence de pareils coquins. Des désertions comme celle-cï suffisent pour empêcher les hommes blancs de venir visiter ces contrées. ■ Les Vouaganda se sont éloignés là-dessus, emmenant avec eux vingt-huit Vouangonana, qxii emportent vingt-deux carabines. Avec eux s'éloigne la gouvernante Manamaka, jusquelà pénétrée d'un profond respect pour les talents magiques au moyen desquels je dominais, selon elle, la volonté des rois du pays, les décidant à m'accorder passage dans les endroits où pas un homme de ma couleur ne s'était encore montré.
Bien que ma suite se réduisit maintenant k vingt hommes, dont seulement quatorze étaient armés de carabines, j'aurais voulu partir immédiatement pour le palais de Kamrasi, mais je ne disposais plus d'assez de bras, vu la quantité de bagages à transporter. Après un assez court délai, nous vîmes se précipiter dans le camp, la lance haute, une cinquantaine de Vouanyoro, tout prêts à tomber sur les ¥ouangouana, aux mains des- ' quels ils venaient nous arracher par ordre exprès de leur grand Hhamma (ou monarque), maintenant très- désireux de recevoir chez lui des voyageurs blancs, > attendu, disait-il, que ni son père, ni les pères de son père n'avait jamais eu pareille bonne fortune. (Kajunjou lui-même, dont les rapports avaient motivé cette prise d'armes, parut peu après, vers dix heures du matin, & la tète de cinquante guerriers, qui semblaient fort heureux de trouver l'ennemi bien loin, et, par conséquent, la besogne faite. Leur uniforme consistait tout simplement en un mbougou, ou feuille de bananier roulée autour de leur tête, et dans un fourreau de cuir décoré d'une queue de vache, qui enveloppait le fer
de leur laoce. C'était, k coup sâr, une racaille déguenillée, fort différente de ces Vouaganda si alertes, si bien mis, si beaux parleurs, et nous n'avions aucun plaisir à la passer en revue. Héannioins, leur mission était remplie, et je leur ofTris une vache que je voulais faire abattre devant eux. Mais leurs chefs, qui prétendaient probablement se réserver cette bonne aubaioe, se la ûrent donner vivante, sous prétexte que les hommes étaient tous au service du roi et ne pouvaient se permettre d'y toucher.
La journée fut employée à régler la marche du lendemain ; une avant-garde ira prévenir le roi de notre arrivée ; on doit aussi nous envoyer une lettre qui, bien avant la mission de Baraka, était parvenue au roi de l'Ounyoro, avec une certaine quantité de verroleries. Kidgwiga nous informe que Kamrasi > n'exerce jamais de représailles contre les gens de l'Ouganda, lorsque ceux-ci viennent enlever ses troupeaux ; d'où je conclus que ce prince magnanime n'a ni le pouvoir ni le courage de punir les déprédations commises à son détriment. Parmi les Vouangouana qui nous restent, il en est qui courraient volontiers après nos déserteurs « auxquels, disent-ils, l'arrivée des Vouanyoro n'eût pas manqué d'inspirer une meilleure résolution. ' D'autres, au contraire, ne veulent pas entendre parler d'une pareille démarche : ■ — Eh quoi 1 disent ceux-ci , tendre une main secourable à ces idiots, qui croyaient en restant ici s'exposer à une mort inévitable, et n'ont pas voulu comme nous affronter le péril ! Non, certes; ils n'en valent pas la peine... Nous leur avons dit que nous partagerions le sort du Bana, et nous y sommes plus que jamais décidés... Dieu règle, en effet, toute chose, et il n'est pas un homme qui ne doive se résigner & mourir lorsque son heure sera venue. ■
Nous marchons pour la première fois sans musique. On ne la tolère dans l'Ounyoro que pour la danse ou lorsqu'on est en campagne. Ce fut, du reste, une marche conforme aux usages du pays, et on fit halte au bout de deux heures. Des éléphants nous furent signalés dans le voisinage. Mon camarade et moi, nos fusils une fois prêts, découvrîmes un troupeau d'une centaine de femelles, dans une plaine couverte de hautes herbes, çà et là semée de monticules revêtus d'arbustes nains. Nous tirâmes sur une dizaine au moins, sans tuer aucune de ces énormes bêles, et une seule parut disposée à nous charger. Profitantt pour me
dérober, de l'épaisseur des herbes, je me glissai àportéedu troupeau et envoyai un coup de fUsil à l'une des plus grosses, qui s'éloigua aussitôt en bramant. Les autres prirent l'alarme, se groupèrent et, humant l'air de leurs trompes simultanément relevées, finirent par vérifier, à l'odeur de la poudre, que leur ennemi était en face d'elles. Alors, remuant leurs trompes, elles se rapprochèrent de l'endroit où je me tenais abrité par un pli de terrain. Quand elles me flairèrent, leur marche fut aussitôt suspendue, et, dressant la tête, elles nous regardèrent obliquement de haut en bas. La situation n'avait rien que de trèsmenaçant. Je ne pouvais me ménager le moyen d'en l^apper aucune de façon à ce qu'elle tombât sur le coup, et si je différais d'un instant, nous pouvions être, moi et mon compagnon (le fils de Hanoua) ramassés à terre ou foulés aux pieds. Aussi me hâtaije de viser aux tempes, et, le coup ne s'étantpas trouvémortel, je mis en fuite la bande tout entière, empressée à gagner pays plus vite qu'elle n'était venue. Ceci fait, je quittai la partie, attendu que je ne pouvais séparer de la troupe aucun des éléphants que j'avais blessés, et il me semblait cruel d'en frapper d'autres en pure perte. Toute réflesion faite, j'aurais dû employer plus de poudre : la petite taille de ces animaux, comparativement à celle des éléphants indous, me les avait trop fait mépriser, et j'avais chargé mon fusilcomme s'il s'agissaitde rhinocéros. Inquiétés par notre mousqueterie, mais n'y comprenant pas grand'chose, ils s'éloignèrent à peine et se remirent k pattre. Là-dessus, grande histoire de Frij sur deux de nos déserteurs (Mlédi et Madi Lamadi) tous deux possédés du démon avant leur départ de Zanzibar. ■ Ulédi avait sacrifié une vache et secouru quelques pauvres, afin de conjurer les attaques des Mauvais anges ; Madi Lamadi risqua, au contraire, le tout pour le tout. Le premier fut épai^é; le second, en revanche, demeura sujet à des visitations plus ou moins néfastes, notamment dans l'Ousotu, où le PMpo (le démon) lui annonça un voyage prospère, pourvu qu'un de ses compagnons fût mis à mort, et qu'un autre tombât malade. Et ceci se vérifia aux dépens de Bassani, qui périt sous les coups d'un assassin, et de Grant, en butte aux attaques de la fièvre. Le diable apparut encore h Madi Lamadi dans le Karagoûé. Ce fut pour lui dire que la vie d'un autre homme devait payer notre accès dans l'Ouganda. Le meurtre de Kari justifia cette prédiction. L'appari-
ée byCoOglc
tion s'est renouvelée dans l'Ounyoro; mais cette fois, il n'est plus question que d'une réussite complète et sans condition. Le voyage, seulement, subira bien des retards. •
3 teptembre. — Je demande obstinément à savoir pourquoi on nous fait stationner ainsi dans les jungles. • Ramrasia-t-il peur de nousT> Il consulte sa corne magique et me fait répondre qu'il n'a plus aucune inquiétude. ■ Dans quel but, alors, retarde-t-il notre arrivée chez lui? > Personne ne peut me donner satisfaction à cet égard. On équivoque sans cesse; on me berce d'excuses contradictoires. J'en viens à me repentir presque de n'avoir pas poussé Htésa dans la voie guerrière où je l'aurais fait entrer en lui promettant mon assistance ; j'en viens à menacer de m'allier aux frères de Ramrasi, qui sont en révolte conn-e lui. Mes menaces provoquent des rires dédaigneux. ■ Kamrasi, me dit-on, gouverne tous les pays voisins : l'Ousoga, le Kidi, le Chopi, le Gani, l'Ouléga. Qu'il lève seulement la main, et des milliers de combattants viendront à son aide. ■ En attendant, on nous remet de sa part cinq volailles et quelques paniers de patates.
k septembre. — On noys envoie aujourd'hui sept chèvres, de la farine et des bananes. Kidgwiga se formalise de n'avoir été consulté ni sur ce présent ni sur son acceptation. Il réclame la farine, que nous ne voulons aucunement lui accorder. Ses prétentions, comme principal intermédiaire entre le roiet nous, sont contredites par Vittagoura, Kajunjou,Kwibéyaetquelquesautres encore. Chacun tient à passer pour * le plus gros homme. *
6 et 6 septembre. — Encore une halte, sous les prétextes les plus frivoles. Frij a fait des rêves menaçants pour l'avenir de notre voyage : mais ces rêves, selon l'usage du pays, doivent s'interpréter dans un sens diamétralement opposé. Sans cela, nous devrions lui croire la cervelle dérangée, et la coutume nous prescrirait de lui appliquer un cautère sur les deux tempes
7 septembre. — Nous espérions, en nous mettant en route ce matin, arriver jusqu'au palais de Kamrasi, maïs, après deux heures de marche seulement à travers cesboisépaisquiserventde parc aux éléphants, on nous force de nous arrèterjusqu'àceque le roi nous envoie expressément quérir. C'est la coutume, même h l'égard des hâtes que ■ sa corne magique > lui a représentéb comme inofTensifs. Et n'est-il pas le roi des rois, le souverain du Kittara, c'est-A-dire de tous les pays qui environnent l'Ounyoroî
L'ODNÏOaO.
Arguties royales. — Installation provisoire. — Traditions historiques. — Les chiens k comes. — Un peuple qui percbe. — Hésitations et mensonges. — Stratagème de Bombay. — Réputation qui nous est faite. — Heureui expédient. — A propos d'un canif. — Ultimatum et première audience, — Le chronomètre convoité. — Encore les cannibales. — Sacrifice pénible. — Ce que défend notre mère Victoria. — Départ de Bombay. — Visite de Sa Majesté. — Indiscrétions et subterfuges. — r/hospitahté en défaut.
S septembre. Chagouzi. — Sur la rive gauche de la rivière Kafou. — Un des gens du docteur K'yengo est venu nous inviter de la part du roi. Kararasi est furieux, ma dit-on, de ce qu'on m'a donné seulement sepl chèvres, sur trente qu'il m'avaitdestinées. Je me plains que Qombay ait été traité avec plus d'égards que moi. Il a obtenu audience sans le moindre (goumement. Ramrasi me fait répondre ■ premièrement que les distinctions accordées au serviteur sont en réalité à l'adresse du mallre; en second lieu, que les sauvages ne sont pas tenus de respecter les lois de l'étiquette observées par les gens de cour. ■
9 septembre. — En dépit de toutes les instances qui tendaient ànous arrêter encore, nous poussons en avant, et de la surface d'un véritable océan de verdure marécageuse, nous arrivons devant le palais du grand roi, situé sous le 1' 37' 43* de latitude nord et le 32* 19' 49* de longitude est, sur une langue de terre en bas-fond, entre le Nil et la rivière Kafou. C'est une hutte massive, écrasée, qu'entourent une quantité d'autres plus petites, au
demeurant, la demeure la moins royale que nous ayons encore rencontrée depuis notre départ de l'Ouzinza. Kajunjou, qui nous rejoint tout essoufflé , blâme les gens qui nous ont fait marcher en avant. Il faut prendre les ordres du roi; il faut savoir quelle résidence on nous assigne. Je n'ai pas oublié ce que m'a dit Htésa sur les habitudes inhospitalières de Kamrasi, qui loge volontiers ses hôtes au bord de la rivière, et je proteste contre toute combinaison qui m'éloignerai! du palais. Demeurer à portée de la cour est un droit qui m'est acquis , et j'attends qu'on me donnesatisfaction. Kajunjou revient cependant avec force pombé:
Pliai* de Eimnu, roi[d« rounjoro.
* il laudra, dit-il, me contenter de quelques huttes assez mal rangées et assez malpropres, au delà de la rivière Karou'.Oo avisera demain à nous installer mieux, dans le palais même. ■ Kidgwiga, qui cherche évidemment à nous distraire, y réufisit presque, en nous racontant que Kamrasi et Mtésa ( comme tous les Vouahouma) tirent leur origine commune de certaine tribu résidant au delà du Kidi. C'est ainsi que beaucoup de coutumes, venues de ce pays, se sont introduites dans l'Ouganda et dans l'Ounyoro, notamment celles qui règlent les funérailles des chefs
L'OUNYORO. 473
et des principaux notables. Kidgwiga nous parle, aussi de ces ■ chiens à comes «donton nous avait entretenus au Karagoué. Il en a TU un qui appartenait, dit-il, à un personnage officiel. L'animal étant venu & mourir, on bourra de poudre magique une de ses cornes, qu'on plaçait ensuite surle passage des troupes envoyées à quelque expédition. Quant aux gens du Kidi qui habitent, à ce qu'on prétend, la cime des arbres, notre narrateur modifie quelque peu la tradition. — Ce sont les célibataires seulement qui ont élu ce domicile aérien ; les gens mariés couchent sous des huttes. Au fait et au prendre, voici, je crois, comment il faut entendre la chose. Les gens du Kidi, quand ils traversent en voyageant leurs forêts peuplées de lions, se réfugient, pour passer la nuit, partout où ces animaux ne peuvent venir les atteindre.
10 lepttmfyre. — A nos pressantes réclamations, le roi répond par l'envoi de vingt vaches, dix coqs, deux sacs de farine et deux pots de pombé. Il s'excuse du mauvais accueil que ses gens nous ont fait, et qui nous eût été épargné si nous fussions arrivés directement de chez Roumanilca. Notre résidence sera changée dès demain, et nous aurons notre audience, à laquelle il tient autant que nous.
Bombay reparaît enfin. Il nous explique par quels motifs il a été retenu auprès de Kamrasi et justifie tant bien que mal les retards qu'on nous a fait subir. Les excuses de Kamrasi sont dépourvues de tout bon sens et de toute vraisemblance. • 11 redoutait pour nous la famine; il craignait de ne pas nous recevoir convenablement, n'habitant pas encore le séjour ordinaire des rois de l'Ounyoro, etc. >■ Le fait est qu'il nous regardait «omme des alliés de Htésa, et qu'il redoute les Vouaganda pardessus tons ses autres voisins. Reste à éclairer l'affaire de cette lettre qu'il disait avoir reçue des hommes blancs établis dans le Gani. C'était encore un mensonge. Kamrasi est décidément un pauvre homme, sans cesse tourmenté de craintes nouvelles, el fort indécis lorsqu'il s'agit de prendre un parti quelconque.
11 septembre. — Avec tous les dehors d'une politesse contrainte, le roi nous fait demander de nos nouvelles. Il nous recevra demain ; il nous installera selon nos voeux; il fera jeter des ponts sur les ruisseaux qui nous séparent de son palais. En attendant, il demande deux paquets de cartouches, l'un qu'on tirera devant
1,7k VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.
ses femmes, l'autre devant des gens du Kidi, présentement admis à profiter de son hospitalité.
Je lui expédie Bombay et deux de mes hommes ; on leur amène une vache, qu'il s'agit de tuer devant le roi et ses hôtes. Bombay, qui voit à regret s'épuiser nos munitions, fait la plus belle résistance du monde. Il se rejette sur les ordres du Bana, et, ôna* lement, enjoint à ses hommes de manquer à dessein la victime désignée. Le roi, sans se formaliser autrement, ajourne au lendemain le sacrifice solennel qu'il me supplie d'autoriser. J'y consens h mon tour, mais en insistant de plus befle pour avoir audience et pour qu'un logement convenable me soit assigné.
18 septembre. — Bombay a tué la vache, au grand ébahissemenl des gens du Kidi; dans leur effroi, ils demandent à repartir de suite. Le roiparatt flatté, mais il ne veut pas encore se départir de ces retards qui constatent à ses propres yeux la haut« dignité de sa couronne. Il s'est expliqué avec Bombay sur les motifs réels qui lui faisaient craindre notre visite. Les rapports venus de l'Ouganda nous représentaient comme de vérîtables ogres, • mangeant des montagnes de bœuf, et buvant des fleuves de pombé. • Kamrasi aurait encore pu se résigner à celte voracité, mats on ajoutait que, trois fois par jour, nous dévorions les ■ parties nobles ■ de quelque être humain. — «Et vraiment, ajoute le roi, il m'était impossible de leur sacrifier un aussi grand nombre de mes sujets. ■ Il annonce l'intention de nous mener ultérieurement vers une lie du Kidi, où sont réfu giés certains rebelles (ses frères) que nous l'aiderons k mettre en fuite. Mais tout cela ne le détermine pas encore à nous accorder une première entrevue.
1 3 septembre. — Je mande Kidgwiga , que je charge de transmettre à son souverain les plus énergiques reproches. Par malheur. Sa Majesté s'est grisée; elle n'admet personne, et ne comprendrait rien à mes réclamations.
14 septembre. — Je me ravise et mets la main sur un véritable expédient diplomatique. Le roi sera prévenu, de notre part, que Grant et moi venons de nous décider à couper nos cheveux et à noircir nos visages, afin qu'il n'ait plus lieu de nous craindre. Réponse : — Kamrasi nous supplie de ne pas nous défigurer ainsii Ses gens ont ordre de transporter nos bagages dans le quartier aristocratique. Kidgwiga,Vitt3goura, K^junjou arrivent coup sur
L'OUNYORO. 476
coup pour nous détourner d'exécuter notre menace... Bref, nous voici dans le Wesl-end de Ghagoazi, et ona mis à notre disposition un groupe de huttes tout à fait commodes, au bord de la Kafou. Cette rivière nous sépare seule du palais. Ce n'est pas que notre nouveau séjour soit de tout point l'idéal d'une habitation. Nous sommes au sein d'une vaste prairie, inondée en partie, et dont l'berbe nous monte à la hauteur du menton. Impossible de nous promener, et conmie vue, nous avons uniquement celle du palais de Kamrasi ; puis, par delà, quelques montagnes coniques, dont l'une, Oudongo, nous paraît être le Padongo mentionné par Bron-Rollet, qui le place sous le 1* de latitude sud et le 35* de longitude est. Le roi nous a expédié, aussitôt après notre installation, deux pots de pombé, cinq volailles, et deux régimes de bananes, prenant soin de nous demander le canif à plusieurs lames que ses ofticiers ont vu dans les mains de Grant. Je lui fais reprocher, pour toute réponse, de ■ préférer nos cadeaux h nos personnes. S'il insiste, cependant, il aura le canif qu'il désire; mais je le lui enverrai, avec nos autres présents, par un homme noir, puisque cette couleur lui agrée mieux que la nOtre. >
Les gens de K'yengo nous racontent une campagne qu'ils ont Ëiite avec les troupes de Kamrasi contre ses frères insurgés, et signalent chez les guerriers de l'Ounyoro une lâcheté sans égale. Kamrasi, qui n'a jamais pu mettre les rebelles à la raison, compte maintenant sur notre assistance.
15 septembre. — Censures aigres-douces qui m'arrivent de la part du prince. ■ Était-ce donc trop demander que la simple vue d'un canif, en échange d'aliments choisis ? Le roi n'a jamais songé à le garder, et me l'aurait renvoyé le soir même. > Réplique : — Je regardais Kamrasi comme le roi des rois, et je le regardais comme mon père ; maintenant qu'il me demande des joujoux pour l'amuser, je ne puis plus le considérer que comme mon enfant. — Les sages du pays ont trouvé que le Banaparlaità merveille, avec toute espèce de bon sens et de modération. Seulement il en coulerait cher, à tout a,u(re qu'à un blanc, d'offenser leur souverain par un langage pareil.
Kfgui^ou, pour me rendre compte des^ ajournements indéfinis que nous sommes appelés è subir, les rejette sur la présence à la cour d'un grand nombre d'bdtes arrivés du tiani, du Kidi, du Chopi et de vingtautresdistricts. Ils prennent congé, on leurfait
des présents. Lorsque tout sera terminé avec eux, notre tour viendra.
16 iepiembre. — Nous nous sommes tenus en repos toute ]a journée, pour étudier l'effet que cett« attitude purement expectante produirût sur l'obtuse nature du personnage à qui nous avons afïaire.
17 septembre. — Décidément las de la captivité oîi on nous laisse, entre une rivière peuplée de crocodiles et des marais qui nous environnent de toute autre part, j'ai fait informer le roi par Kajunjou, qu'il nous était impossible d'y tenir plus longtemps, a Puisqu'il ne se soucie pas de voir les hommes blancs, nous demandons l'autorisation et les moyens de partir immédiatement pour le Gani. > Les Vouakoungou, qui apprécient assez bien les inconvénients de notre situation, se hâtent de transmettre nos paroles. Kamrasi répond * qu'il fait des préparatifs pour nous recevoir avec toute la solennité requise; hier, s'il n'avait plu, nous aurions été admis à nous présenter devant lui. Dans aucun cas, il ne nous laissera partir sans l'avoir vu. »
1 S septembre. — Enfin nous avons eu notre audience, mais non sans de nouvelles difGcultés. Notre hâte, obéissant à ses instincts soupçonneux, prétendait faire examiner d'avance, par ses officiers, les objets que nous lui destinions. Il ne me convenait pas d'accepter de pareilles méfiances, et je me suis obstinément refusé à cette investigation préalable. Kamrasi a fini par y renoncer, et nous sommes partis, VUnion-Jack en tête, pour nous embarquer sur trois grands canots qui devaient nous faire traverser la Kafou. Sur la rive en f^ce de nous on avait élevé, tout exprès pour la circonstance, une petite hutte où le lever aura lieu dans un fond abrité, loin de tout regard curieux. C'est là que le grand roi nous attendait sur un tabouret de bois que supportaient, au sommet d'un tertre gazonné, deux tapis superposés, l'un de peau de vache, et le second de peaux de léopard. Ainsi enveloppé de mbougou, calme, impassible et muet, on aurait dit un pape dans toute la majesté de son rôle ponli^cal. Ses cheveux, longs d'un demi-pouce, formaient de petits nœuds autour de sa tête. 11 a les yeux trës-fendus, le visage étroit, le nez proéminent, et quoique fort bel homme, est moins grand queRoumanika. Une peau de vache, formant dais sur le toit, arrêtait la poussière dans sa chute ; un rideau de mbougou masquait la portion inférieure du
L'OUNYORO. 477
petit édifice, en dehors duquel étaient assis douze à quinze des principaux courtisans.
C'était tout. Nous primes séance sur nos tabourets de fer, et Bombay étala nos présents au pied du trâne. Nous en donnons la liste dans la note ci-dessous placée'. A cette cérémonie succéda un silence de mort que je finis par rompre en m'informant de la lanté du monarque, et en lui racontant ■ que j'avais voyagé six longues années (l'année africaine est de cinq mois) pour en venir à cette entrevue qui comblait tous mes vœux. Si j'arrivais par le Karagoué au lieu de descendre le Nil, c'était parce que tes Vowtnya-Béri (les gens du Béri, h Gondok oro) avaient jusqu'à présent contrecarré toutes les tentatives des hommes blancs pour se frayer cette voie vers l'Ounyoro. Le but de ma visite était de savoir s'il ne conviendrait point à. Sa Majesté de commercer avec notre pays et d'échanger de l'ivoire contre- nos marchandises européennes. S'il y consentait, des trafiquants viendraient chez lui, comme ceux du Zanzibar viennent au Karagoué. Roumanika et Mtésa comprennent déjà les avantages d'un pareil état de choses. Il est à regretter que la paix n'existe point entre l'Ouganda et l'Ounyoro, mais le meilleur moyen de mettre un terme aux dévastations des Vouaganda, c'est encore de favoriser le développement des relations commerciales avec l'étranger. ■
Au lieu de nous répondre directement, Kamrasi, du ton le plus paisible, se met à nous parler de tous ces contes absurdes qu'on lui avait faits sur notre séjour dans l'Ouganda. ■ Du reste, il était charmé de voir que si nos cheveux étaient droits et nos peaux blanches, nous n'en possédions pas moins des mains et des pieds comme les autres hommes. >
Parmi les objets tour k tour disposés sur la couverture rouge, les lunettes obtinrent un succès de gaieté, les allumettes un succès d'étonnement. Mais le roi ne donnait aucun signe d'émo-
1. Une carabine double, une boite de Ter-blanc, une couverlure bnme et une Touge, dix paquets de SI d'arcbal, quatre cbauasetles pleinea de verroteries diverses, deux autres i'cevft de pigfon bleus el blancs, un canif, deux volumes, un anneau de caoutchouc, un moui:hoù rouge, un soc de capsules, une paire de ciseaui, un pot de pommade, une bouteille, une poire à poudre, sept livres de pondre, un uécessiire, une boite k cirage, une serrure et sa clef, quatre poiguées de bronze, huit doiùlles de mSme métal, sept pièces d'indienne, sept de b\n(Un, un sac d'étoffe couge, une paire de lunettes, une bolle d'allumettes photplioriqaes.
tion. Lorsque tout fut terminé, on me demanda l'exhibition de mon chronomètre, qui était, au dire des officiers, la corne magique moyennant laquelle les hommes blancs retrouvent leur chemin dans le monde entier. Kamrasi maniresta le désir da posséder cet objet, le seul, avec les fusils, qui lui fùtabsolumeot inconnu. Je tâchai de m'eicuser en lui laissant l'espoir que s'il envoyait des messagers dans le Gani, on pourrait lui procurer un instrument pareil au mien. • En attendant, et faute d'en avoir un second, ilm'était interditde lui sacrifier celui-ci. ■ Changeant de sujet, le roi demanda :
« Qui gouverne l'Angleterre?
— Une femme, lui fut-il répondu.
— A-t-elle des enfants?
— Certainement, et voici deux d'entre eux , < repartit Bombay avec son imperturbable assurance.
Kamrasi n'en persista pas moins à nous prendre pour des trafiquants, et nous proposa un échange de vaches que nous repoussâmes comme tout h fait indigne de nous. A l'issue de la conférence, il nous fit passer quatre pots de pombé, qui furent les très-bien venus.
19 septembre. — Je fais proposer à Kamrasi le tiers des fusils que nous avons laissés dans l'Ouganda et le tiers des marchandises restées chez Roumanika, s'il veutles faire réclamerde notre part et fournir les hommes nécessaires au transport de ces divers objets. II me répond par des assurances de bon vouloir. ■ Je ne dois m'inquiéter de rien. J'aurai tout ce qu'il me faudra. Le roi m'aime beaucoup, et désire entourer son nom d'une gloire durable. ■ Provisoirement, il m'envoie deux pots de poml>é, un sac de sel et une boule de beurre. Le sel, trèâ-blanc et trèspur, vient d'une tle située dans le lac qu'on appelle ■ le petit Louta Nzigé • à soixante milles du palais 06 nous sommes, dans la direction de l'ouest. En me parlant de ce lac et des pays qui l'entourent, l'Ouganga, l'Ouléga, le Namachi (deux degrés de latimde nord, vingt-huit de longitude est), on mentionne, au delà de cette dernière contrée, et à peu près sous le deuxième degré de latitude nord, les Wityanvouantou (cannibales) qui • enterrent les vaches et mangent les hommes. » Ce sont sans doute ces Nyam-Nyams chez lesquels Petherick prétend avoir pénétré en 1857 et 1858. On assure qu'ils créent entre eux une sorte de
L'OUNYORO. 479
lien fraternel en buvant le sang l'un de l'autre, et qu'ils remplacent le beurre, dans leur soupe, par la graisse de chair humaine, préalablement passée au feu.
20 septembre. — Seconde conférence avec Kamrasi, qui veut nous communiquer des nouvelles arrivées du Gani. Petherick aurait refusé à Rionga (le frère et l'ennemi de Kamrasi) d'échanger UQ fusil contre dix esclaves et dix dents d'éléphants, sous prétexte que ■ ce fusil pourrait servir à nous combattre. > Je propose de faire partir Bombay avec une lettre, mais je n'obtiens aycune réponse. Après maint et maint propos, le roi revient indirectement à ce chronomètre que je lui ai si obstinément refusé. « Le désir qu'il éprouvede posséder un instrument si précieux est une vraie maladie, dont je puis seul le guérir. • Et je m'aperçois alors que tous ces vaiaa discours, ces prétendues nouvelles, ces assurances d'amitié, n'allaient rien moins qu'à nous prédisposer favorablement, et à rendre moins incertain le succès de cette nouvelle requête. 11 était dur de sacrifier en pure perte une excellente montre qui m'avait coûté cinquante livres sterhng (IS50 fr.) et que je ne pouvais remplacer à aucun prix. Hais d'un autre cdté, comment renoncer à marcher vers le Gani, et & perdre ainsi tout le bénéflce du voyage î... J'aurais pu, il est vrai, détromper Kamrasi sur l'usage du chronomètre, qu'il prenait évidemment pour une boussole ; mais à quoi bon î 11 eût ex^é les deux, et toute résistance n'eût servi qu'à exciter eocore son aveugle cupidité I Aussi fallut-il s'exécuter. La montre et la chaîne passèrent entre les mains de l'odieux monarque, et pour tout remerclment, il me demanda si j'avais encore quelque autre ■ corne magique, • dans l'intenlion bien évidente de nous mettre hors d'état de voyager, afin de se réserver tout l'honneur et tous les bènélices de la nouvelle route à ouvrir. Au surplus, dès le soir même, on nous rapporta le chronomètre, qui avait déjà besoin de réparations. L'aiguille des secondes ne tenait plus, et je n'attendais pas moins des mains brutales à qui désormais était remis cet engin délicat.
21 septembre. — De nouvelles insistances pour obtenir la pei> mission de passer outre, font penser au roi que je lui en veux de m'avoir privé de ma montre. Il me fait prier de la lui garder jusqu'au moment où j'aurai pu m'en procurer une autre, et me prie, en même temps, ( de ne plus lui direquejeveuxle quitter. •
SS tepiembrt. — Je ne veux pas laisser ignorer k notre hâte que je comprends ses iatentions secrètes, n prétend nous exciter à combattre ses frères. Hais je lui fais dire que • ceci nous est absolument défendu par notre mère la reine. ■ A force de remontrances et de prières, nous obtenons que Bombay partira aujourd'hui même, avec une escorte de quinze hommes, dont cinq *de rOunyoro, cinq du Chopi et cinq du Gani. Son voyage prèliminaire ne doit pas durer beaucoup plus de quinze jours et, la route explorée, nous partirons tous ensemble. Habrouki l'accompagne, ns emportent des fusils, une carte et une lettre pour Petherick.
85 septembre. — La visite de Kamrasi nous est solennellement annoncée dès le matin et nous préparons de notre mieux la hutte où nous devons le recevoir. Mes hommes saluent son débarquement par trois coupsde fusil, et tandis que Frij,suT son sifflet de contre-maître, exécute uoe marche comique, nous accueillons chapeau bas Sa Majesté, qui se montre très-disposée à tout admirer. Elle le serait aussi à tout emporter, nos moustiquaires, nos lits de camp, noire sextant, nos couverts de table, nos albums. 11 faut tout défendre, tout refuser, et ce au grand étonnement du prince, qui s'attendait évidemment k voir ses moindres désirs aussitôt satisfaits. Enfin, je l'ai sommé de me prêter une oreille attentive, et quand il m'a paru disposé à m'écouter : 1 Je veux, lui ai-je dit, savoir bien positivement à vous souhaitez que les marchands anglais viennent ici régulièrement, comme au Karagoué. S'il en est ainsi, consentirez-vous à me remettre un pernbé (une corne magique) pour attester à qui de droit la volonté du grand Kamrasi. — Je ne demande pas mieux, a-t-il répondu. Vous aurez cette corne, grande ou petite, à votre désir. Puis, quand vous serez partis, si nous apprenons que des Anglais sont à Gani, devant venir ici, mais arrêtés par la crainte de mes frères, nous irons avec nos lances prêter secours K leurs fusils. Je commanderai moi-même l'expédition, et mes frères seront bien forcés de prendre la fiiite.... Maintenant, à votre tour, écoutez une requête.... > Il s'agissait, comme toujours, de lui donner des stimulants. Argumenter n'aurait servi à rien. Je lui prescrivis donc des pilules et une potion à prendre chaque malin, par manière de traitement préalable.
Li-dessus il donna le signal de la retraite, et nous nous élan-
L'ODNYORO. 481
cions déjà, fort empressés de le reconduire, quand il réclama le présent d'adieux que nous lui devions et sur lequel comptait sa femme. Je lui fis hontfi de ses perpétuelles demandes, en termes assez énerçiques pour le faire changer de couleur ; « Irokh to~ gend ! (partons I) > s'écria- 1- il d'un ton passablement irrité. Frij semit&sinier, mais on ne tira pas, et comme on nous demandait compte de la salve omise : • Il serait messéant, répondis-je, de^ manifeslef quelque joie, lorsque notre hôte s'en va. > La preuve qu'il nous gardait rancune, c'est que nous n'avons pas reçu ce soir le moindre pot de pombé.
CÂsaD
XVIU
Bouderie, — Reproches amers. — On veut nous enlever. — Nouvelles de l'Ouganda. — Comme quoi nous sommes prisonniers. — Une réponse ad hominem. — Ne touchez pas à la.... carabine. — Triomphe d'un sorcier. — Précautions dynastiques. — Talisman à l'usage des pasteurs d'hommes. — Fraternité artificielle. — Je me rends incommode. — Les bûches symboliques. — Nouvelles de l'Ouganda. — Leçons bibliques. — La boite îl pilules. — Retour de Bombay. — Ce que devient Petherick. — Le nain du roi. — Ultimatum.
26 sepumbre. — Le roi nous boude. Il lui en coûte d'être sorti de chez nous les mains vides (mwiltc) et il nous fait faire indirectemeat toutes sortes de reproches à ce sujet. H est temps de se montrer, bien évidemment. Nous faisons remplir un sac de la rassade la plus commune, et après y avoir joint le chronomètre remis à bien, nous expédions le tout à Sa Majesté, avec les allusions les plus amères c au misérable mendiant qui est venu chez nous, non pour nous voir, mais pour obtenir à force d'instances quelques libéraUtés contraintes. Nous n'avons aucun désir de conserver de pareilles relations, et par conséquent nous n'irons plus chez le roi; nous n'accepterons ni son pain ni sa bière. ■
Ce langage hardi réussit au delà de mes espérances. Le roi faiblit et s'excuse. 11 est fâché d'avoir perdu notre amitié par une demande indiscrète et sollicite notre pardon. < Mendiant, il ne l'est point, car il a des vaches. Les perles seulement lui font dé> faut. " Frij, qui faisait partie de ladéputation, a surpris les propos de quelques Vouakoungou, d'après lesquels un détachement
de Vouaganda serait chargé de venir nous enlever. Ramrasi, fort éma de ta nouvelle, a brandi sa lance d'un air guerrier, en demandant à ses capitaines ■ s'ils laisseraient accomplir un pareil projet? • Puis il a demandé à Frij ce que nous Tenons dans de telles circonstances, • Nous nous laisserions couper la tète plutôt que de ne pas aller au Gani,> a répondu ce fidèle serviteur. Pour moi, je fais conseiller au monarque, par Kidgwiga, de laisser arriver Budja, qui est le chef de l'ambassade. Le ferart-il? je ne sais : mais en attendant, on bat le tambour de tous côtés, et il est fort question de bâtir un retranchement autour de notre butte. Les soldats arrivent de toutes parts , soit qu'il s'agisse de repousser les Vouaganda ou de marcher contre Rionga, le frère rebelle. Kamrasi dirige lui-môme les préparatifs de guerre ; les châtiments qu'il inflige sont moins nombreux et moins cruels que ceux de Mtésa, et il ne manque pas de signaler cette différence aux gens qu'il fait fouetter. ■ Dans l'Ouganda, leur dit-il, on vous couperait la tête. ■
89 septembre. — Nous ne voyons plus Kamrasi, qui s'excuse sur ta multiplicité de ses occupations belliqueuses. Budja et Kasoro sont à quelque distance, avec une cinquantaine de Vouaganda. Le roi les a fait prévenir > que s'ils avançaient encore, il nous ferait partir en cachette pour le Gani, quitte à marcher ensuite contre eux. > Je chargeai Frij de lui représenter qu'au lieu de repousser les avances de Mtésa et de maltraiter ses envoyés, 0 ferait bien mieux de les laisser parvenir jusqu'à nous, et de combattre cette répugnance que, dit-il, les Vouaganda lui ont toujours inspirée.
30 septembre. —Kasoro, laissant Bu4ia derrière lui, est arrivé sans permission jusque dans notre camp. Je ne puis cependant lui accorder l'audience qu'il demande, sans l'autorisation préalable de notre hâte. Celui-ci nous l'accorde par l'entremise de son kamraviona, et Kasoro, admis en ma présence, sous l'expresse condition que notre conférence aura lieu devant les officiers de Kamrasi, me donne des nouvelles de l'Ouganda, Mes déserteurs ont été fort malmenés par Mtésa, qui leur a reproché de m'avoir abandonné lâchement malgré l'ordre formel qu'il leur avait donné de m'escorter jusqu'au Gani. En revanche, il leur a laissé leurs armes, ne voulant rien s'approprier de ce qui m'appartenait, et il ne les a point déportés, comme je le lui avais
conseillé, dans une des lies du N'yanza. 11 a reçu les munitions qu'on élail allé, de sa part et de la mienne, réclamer à Roumanika. Maintenant je voudrais savoir de Kasoro s'il n'a pas un message particulier de son maître, et à travers.ses réticences , sa réserve diplomatique, il m'est fdcile de deviner que Mtésa l'a chargé de me remettre en mémoire les objets que je lui ai promis. 11 a ordre de m'escortcr jusqu'au Gani; et, bien qu'il me présente cette mission comme une preuve de l'amitié que iltésa m'a vouée, il est aisé de pressentir qu'il s'agit, avant tout, de rapporter les précieux stimulants. Kamrasi permettra-t-il que les Vouaganda m'accompagnent ! Ceci me parait quelque peu douteux. 11 est en guerre avec les gens du Gani, et n'acceptera pas volontiers la responsabilité qui pèserait sur lui dans le cas où l'envoyé de Mtésa viendrait h périr. Je me décide donc à renvoyer Kasoro, que j'accrédite auprès de son souverain en lui conliant une • lettre » du Bana, c'est-à-dire une vieille botte i cartouches, gage et garantie de sa mission. Mtésa est prié de faire désarmer et transporter mes déserteurs, dont il gardera les fusils , moitié en toute propriété, moitié en dépAt, jusqu'à ce qu'un de mes compatriotes aille les réclamer de ma part. J'envoie trois pilules à Budja qui est malade, je pose des vésicatoires k deux des pages, et mes Vouaganda s'éloignent joyeusement.
1" octobre. — Kamrasi me fait dire que s'il empêche les Vouaganda de m'escorter au Gani, c'est de peur que les gens du Ridi, auxquels ils sont particulièrement antipathiques, ne leur jouent quelques mauvais tours. Il m'envoie aussi des nouvelles de Bombay, par un ofBcier du Chopi qui avojagé quatre jours en sa compagnie. Il en a aussi par des gens du Gani qui sont venus, au nombre de vingt-cinq, lui apporter une peau de lion, plusieurs queues de singes, du poil de girafe, et une canne de fil d'archal.
2 ombre. — J'ai découvert aujourd'hui, en causant avec le kamraviona, la véritable cause de notre emprisonnement, — car notre installation n'est pas autre chose. Nous en sommes redevables aux frères du roi, qui lui ont amèrement reproché, avant notre arrivée, » de donner l'hospitalité à de méchants sorciers, capables delui nuire pnr toutes sortesd'abominables expédients. - Le roi, toujours faible, s'en est tiré en leur promettant que personne ne nous verrait, et c'est ainsi que nous sommes relégués
dans une enceinte de marécaf^s, sans autre issue que la route du palais, une des plus puantes venelles dont on puisse se faire une idée. C'est encore pour cela que la hutte b&tie à notre intention, et où le roi nous donne audience, est située loin de tous les regards , dans un bas-fond où il serait difficile de la découvrir.
3 octobre. — Arrivée de quelques gens du Gani. Ils signalent, à bord du vaisseau qui stationne chez eux, la présence de deux hommes blancs. « Un autre navire vient d'y arriver. On en attend encore plusieurs. • Kamrasi ne se loue pas des remèdes que je lui ai ordonnés. Ils rénervent au lieu de lui rendre des forces. Il voudrait me persuader de marcher avec lui contre ses frères, Rîonga, Vouahitou et Pohouka. Comme je persiste dans mon refus ; « Que feriez-vous, pourtant, s'ils vous attaquaient? - me demande Sa Majesté. Je lui réponds simplement : • Comment se portent les gens de N'yarayonjo? » N'yarayonjo est cet officier des frontières qui nous a disputé le passage du Nil. Un de ses hommes a été tué, un autre blessé grièvement, dans ce combat naval que j'ai raconté plus haut. L'allusion n'a rien de très-obscur.
4 octobrt. — J'ai fait présent à Kamrasi d'une bouteille de quinquina. En revanche, il me donne une > corne magique > renfermant toutes les poudres nécessaires pour me communiquer la faculté de parler toutes les langues des divers peuples chez lesquels me conduiront mes voyages. Voulant divertir ses hAtes du Gani, ce prince éminemment pacifique n'a jamais osé décharger lui-même la carabine Blissetl dont je l'ai gratiSé. Un de mes hommes a été mandé pour cette besogne périlleuse.
5 oet<Are. — On nous a volé cette nuit un pluviomètre, et nous avons assisté aux opérations magiques destinées à nous le faire retrouver. Le sorcier mandé à cet effet était un pauvre vieillard, succinctement vélu de quelques bandelettes de cuir. Il avait k la main une corne magique remplie de poudre et soigneusement bouchée, k laquelle pendait une petite cloche d'airain. Accroupi au milieu de nous, lorgnant celui-ci, dévisageant celui-là, grommelant entre ses dents quelques incantations mal articulées, et faisant de temps à autre tinter sa clochette, il nous a déclaré tout à coup, d'un air satisfait, que l'objet perdu reviendrait dans nos mains.
Nos gens avaient reçu ordre de s'accroupir devant la hutte, et
le magicien qui les passait en revue, taotôt menafait l'un de sa corne, tantôt flairait la tële d'un autre, et finit par s'assurer ainsi que le voleur ne se trouvait point parmi eux, ce que la clochette, qu'il portait de temps en temps à son oreille, lui confirma d'ailleurs pleinement. De ma hutte il se transporta dans celle de Grant, puis à l'endroit même où le pluviomètre avait été placé. Li, quelques recherches lui firent découvrir la piste d'une hyène. Il la suivit avec empressement, et quelques pas plus loin le vase se retrouva. Une hyène s'en était emparée et l'avait ensuite laissée retomber. Le vieux docteur avait donc, après tout, partie gagnée. Il demandait pour sa peine un pot de pombé ; nous y {joutâmes une chèvre.
6 octobre. — D'après ce que nous dît Kidgwiga, les soeurs du roi — il en a une trentaine — n'ont pas le droit de contracter mariage. Elles vivent et meurent dans son palais. Leur seule occupation est de boire du lait pour gagner de l'embonpoint. Chacune d'elles absorbe le produit de dix à vingt vaches, et ce régime extraordinaire les engraisse tellement que la marche leur devient impossible. Dans les rares occasions où il Taut absolument que quelqu'une d'elles quitte la hutte, huit hommes sont mis en réquisition pour la transporter sur une litière. Les Trères du roi sont également confinés dans le palais, de peur qu'ils ne suscitent des guerres civiles. Dans l'Ouganda, on les met à mort en vertu du même principe.
7 octobre. — Nouvelles obsessions de Kamrasi. Ce sont des balles qu'il demande; c'est une médecine stimulante, et enfin, ■ un charme qui lui gagne le cœur de ses sujets. » J'envoie les balles, je promets la médecine, et quant au charme, < je n'en connais pas d'autre que le développement de l'intelligence. > Aussi enverrai-Je au roi, s'il le désire, quelques-uns de ■ mes enfants ■ (des missionnaires) qui peu à peu instruiront ses sujets et les rendront plus traitables; mais ce ne sera pas tout de suite. L'éducation d'un peuple n'est pas si promptement accomplie.
Mon hôte m'a fait aussi proposer de <■ mêler son sang avec le mien, > ce qui nous rendrait frères pour la vie. Je décline cet honneur qui n'est pas conforme h nos usages. ■ Les Anglais procèdent, en pareil cas, par un mutuel échange de présents. Si donc le roi veut m'envoyer quelque bagatelle en retour de tout ce qu'il
a reçu de moi, je ne refuse pas de l'accepter à titre de souvenir, et je le garderai toute ma vie. ■
Le soir, on est venu m'avertir que des gens du Gani sont arrivés. Ils racontent que le vaisseau stationné chez eux s'était mis en mesure de redescendre le Nil; mais, en apprenant que mes gens allaient arriver, les hommes blancs qui le montent lui ont fait rebrousser chemin.
8 et g octobre.— La pluie nous aretenus chez nous, avant-hier, bien que nous eussions promis à Kamrasi de lui porter nos médecines. L'entrevue a eu lieu ving^quatre heures plus tard, et la pharmacie a été minutieusement explorée. Le roi voulait la moitié de chaque drogue, puis il s'est rabattu sur nos moustiquaires, nos couteaux, nos fourchettes, etc. En repoussant toutes ces indiscrètes demandesje me suis permis de lui donner un conseil; c'était de faire acheter tous ces objets au Gani moyennant une certaine quantité d'ivoire. Ceci a mis en lumière un fait qui n'est pas sans intérêt pour nous; c'est que le messager de Petherick, qui est venu ici s'informer de nous, et qui était porteur d'un collier de verroteries adressé au roi de l'Ounyoro, a reçu iwur sa peine quatorze dents d'éléphant, treize femmes et sept couvertures de mbougou. Un officier qui l'a reconduit jusqu'à la station a vu Pelherick accepter l'ivoire et refuser les femmes.
10 octobre. — Kamrasi a tellement insisté que nous avons dû nous résoudre à lui donner différentes médecines , dosées de notre mieux, en lui expliquant l'usage de chacune d'elles : ■ Prenez bien garde , lui ai-je dit ensuite, que tout en cédant à vos importunités, nous vous remettons des substances dont l'emploi n'est pas sans péril, quand on ignore leurs propriétés. J'ai donc à vous donner le conseil de n'en user qu'après le retour des enfants que vous voulez faire élever en Angleterre , où ils apprendront comment ces remèdes s'appliquent. — Vous parlez sagement, et avec une tendresse toute paternelle, m'a répondu le monarque, qui était reste couché sur la plateforme de son tr6ne.... Emportez ce pot de pombé! ■
11 et 1 2 octobre. — Le roi nous avait permis de chasser avanthier, mais nous n'avons trouvé que quelques pistes de buffle. J'ai demandé hier à faire partir deux de mes hommes chargés de savoir où est Bombay.absent depuis plus de vingt jours. Sa Majeste ne voit pas qu'il faille se presser autant. Si Bombay n'est pas
revenu d'ici à quatre jours, on dépêchera, le cinquième, des gens qui sauront bien le retrouver.
13 octobre.— Pour me rendre aussi incommode que possible, je tais demander par Frij du beurre fi^is^des œufs, de la volaille, du café, du tabac, etc. Kamrasi, quelque peu étonné, ne comprend pas que nous ayons besoin de tant de provisions, et que nos habitudes nous rendent si différents des autres bommes.
II circule des bruits sinistres au sujet du malheureui Budja. Lors de sa venue, l'officier chargé de la garde des frontières lui a fait boire du pombé, dans lequel un • charme ■ avait été jeté au préalable, et ce charme était de telle nature que les femmes de son hôte, prévoyant des résultats funestes, prirent la fuite avec une hâte signiGcative. Le pauvre ambassadeur est resté malade pendant tout le temps de son séjour, et, la frontière à peine franchie, vient de succomber, à ce qu'il parait, dans le premier poste de l'Ouganda. J'apprends en outre que mes déserteurs, escortés par une trentaine de Vouaganda, ont été reconduits jusqu'au village où ils me quittèrent. Le même convoi m'amène aussi des vaches, qui me sont envoyées k titre de présent.
14 et 15 octofire. — Dévoré d'impatience, je propose de renoncer à tous mes droits sur les fusils dont la restitution m'est due, et sur les vaches que Mtésa m'envoie, pourvu qu'on me fournisse les bateaux dont j'ai besoin pour me rendre au Gani : • Pourquoi tant de précipitation? > demande simplement l'impassible Kamrasi.
16 octolire.— Quelques-uns de mes gens sont mandés au palais pour amuser les hâtes du monarque en tuant des vaches à coups de ftisil. Kamrasi se fait enseigner par eux le maniement des armes à feu, et après quelques coups tirés à poudre, il prend des airs de triomptie, jette sa lance, et manifeste l'intention de n'employer désormais que le « tonnerre» des Européens. Nous apprenons que Bombay, décidément parvenu au Gani, sera de retour dans une huitaine.
17 et 18 octobre. — Une députatJon du Chopi vient s'expliquer, par ordre du roi , sur certains projets de révolte qu'on avait attribués aux habitants de ce pays, en apprenant qu'ils cherchaient à se procurer des fusils. Les visiteurs du Kidi, ayani voulu s'approvisionner de bananes aux dépens des Vouanyoro, se
sont fait rosser bel et bien par ,les propriétaires auxquels ils portaient dommage, et lorsqii'ils se sont plaints de ce procédé sommaire, on leur a répondu, fort sensément à mon avis, *■ que le roi seul était tenu de se laisser ainsi dépouiller. >
19 octobre. — Ces hôtes incommodes, au nombre de deux cents, ont été renvoyés aujourd'hui avec les présents d'usage, savoir des femmes et du bétail.
20 octobre. — Kamrasi refuse de nous voir, sous prétexte qu'il fait construire une nouvelle hutte destinée à nos conférences, l'autre ayant été emportée par une inondation. Il prétend ■ que Bombay a été retenu au Gani par les N'yanstoengi (les gens de Petberick) et qu'il ne faut plus l'attendre avant la nouvelle lune. > Je repousse avec énergie cette explication mensongère. Mes ■ enfants • ne se seraient pas permis de contrevenir ainsi h mes ordres formels. Ce sont les officiers de Kamrasi qui, se conformant à ses instructions secrètes, ont retardé le voyage de mon
La nouvelle de l'arrivée de mes déserteurs se trouve démentie. Un seul d'entre eux a péLétré dans l'Ounyoro avec une centaine de Vouaganda. Les autres sont restés, avec mes vaches, au delà des frontières de l'Ounyoro. Kamrasi ne veut les admettre que lorsqu'ils arriveront tous ensemble, et fait enjoindre aux Vouaganda de rebrousser chemin.
SI etss octobre. — J'ai fait demander au roi des explications au sujet de mes déserteurs, et au siget de Bombay, dont le sort continue à m'inquiéter.
A la date des dernières nouvelles qu'on ait pu se procurer (elles remontent au 13 du mois courant), un de mes anciens serviteurs, avec deux cents Vouaganda, se trouvait dans le village oit la désertion a eu lieu. Ils n'avaient point de vaches qui me fussent destinées, mais chacun d'eux portait une bûche dont Hlésa leur avait enjoint de se chaîner, jusqu'à ce qu'ils revins • sent vers lui, nantis d'une caisse de poudre ; & défaut d'icelle, ils doivent être brûlés sur un bûcher formé de ce bois même en compagnie duquel ils voyagent. Kamrasi, Qdèle à sa politique passive et dilatoire, n'a pas voulu leur permettre d'entrer dans ses domaines. D m'offre de faire venir le chef des Vouaganda, si j'ai quelque communication à lui faire, et de recevoir mes déserteurs s'ils viennent se replacer sous mes ordres. ■ Mtésa, lui et
moi, nous sommes, à ce qu'il dit, trois souverains indépendants. Chacun de nous peut faire ce qu'il veut de ses sujets. Quant à Bomhay, nous aurons procliainement de ses nouvelles, par des gens du Gani qui sont sur le point d'arriver. > Je m'efîorce encore de convaincre Kamrasi que son intérêt bien entendu serait d'ouvrir l'accès de son royaume aux sujets de Mlésa, mais je n'ai aucun motif de croire que ce conseil soit écouté avec faveur.
23 et 24 octoln-e. — Le roi se propose de nous recevoir très-incessamment dans le palais qu'il vient de faire élever au bord de la Rafou. En attendant, les nouvelles ne font pasdéfaut. On a rencontré Bombay qui s'en revenait du Gani. Les Vouaganda ont pris peur et se sont enfuis, sur le bruit que les visiteurs récemment arrivés chez Kamrasi formaient le noyau d'une armée d'invasion destinée à soumettre leur pays. Mtésa prépare les cérémonies de son couronnement, et c'est pour cela qu'il a renvoyé mes déserteurs eu leur assignant pour résidence le villaf^e de Kari, avec un jardin et des vaches, attendu que les étrangers ne sont pas admis à la cour pendant les fêtes de l'intronisation. Des trente et quelques frères qu'il a et qui doivent être brûlés, deux ou trois seulement auront la vie sauve L'un d'eux viendra vivre dans l'Ounyoro. Les autres resteront auprès de Htèsa, jusqu'à ce qu'il meure, à titre de • comp^nons de plaisir. « Ils auront alors leur congé déûnilif et une pension de retraite. On croit généralement que Mtésa, une fois couronné, ira porter la guerre, d'abord dans le Kittara (ouest de l'Ouganda), puis chez les Vouasoga, dans une direction toute opposée. Nous pensons, Grant et moi, que s'il a des projets belliqueux, c'est surtout à l'adresse de Kamrasi.
25 et 26 octobre. — Les envoyés de Roumanika et les gens du docteur K'yengo demandent la permission de se retirer. Le roi la leur refuse, alléguant l'insécurité des routes, et les ordres donnés par Mtésa pour intercepter toute communication entrel'Ounyoro et l'Ouganda. Les gens de K'yengo se résignent; ceux de Roumanika veulent partir à tout prix, car on les laisse mourir de faim. Kamrasi finit par céder, à condition que deux de leurs chefs resteront chez lui comme otages. Ils représentent la garantie dont il a besoin jusqu'au moment où nous serons sortis de ses mains, et où il aura cessé d'être responsable de nous vis-à-vis de Roumanika.
S7 octobre. — Requête au roi d'envoyer des porteurs au Karagoué pour y chercher les diverses marchandises que nous avoDS laissées derrière nous. Il me fait donner avis de préparer mes dépêches. Soixante hommes partiront demain.
iS octobre. — Mes dépêches sont prêtes, et je les envoie au palais. Mon messager y est retenu la meilleure partie du jour, et on lui fait dire ensuite de revenir demain. Comme ces mauvaises plaisanteries se sont fréquemment renouvelées, je crois à propos de donner cette fois à mes plaintes un ton plus énergique et plus vif. Je me déclare las de celte politique mensongère qui consiste à retenir les gens, sous mille vains prétextes, dans une véritable captivité. « J'ai été trompé sur la durée du voyage de Bombayje le serais encore si j'expédiais quelques-uns de mes gens au Karagoué : ils ne reviendraient pas de dix ans. J'ai assez de ces dissimulations, de ces déloyales pratiques; et dussé-je abandonner tout ce qui m'appartient, je veux avant tout quitter les pays soumis aux princes de race noire. Mlésa ne s'est pas mieux conduit que Eamrasi ; lui aussi retient prisonniers les porteurs d'un message amical, et je n'ose pas, à cause de ceci, faire réclamer les fusils qu'il sait m'appartenir. Il m'est impossible de supporter plus longtemps une conduite pareille. >
Kamrasi m'a fait répondre que mes alarmes étaient sans motif; que Bombay serait bientôt de retour, et que l'on me laisserait libre de partir aussitôt, car on n'a jamais prétendu me réduire en esclavage.
29 octobre. — Une audience m'est accordée aigourd'hui dans le nouveau palais. J'y porte une Bible pour expliquer au monarque certaines idées dont je l'ai entretenu déjà sur l'origine et la condition présente de cette race éthiopienne qui porte le nom de Vouahouma. Je remonte pour ceci jusqu'à la Genèse. Je lui raconte Adam, le déluge, la dispersion des peuples. Je lui montre, dans les chroniques, témoignage éclatant de la grandeur k laquelle ses ancêtres étaient parvenus, l'histoire de ce roi d'Ethiopie, nommé Zeraph, qui dans la vallée de Tsephath, près de Idarésa, vint avec une armée d'un million d'hommes, combattre le juif Asa, chef de guerriers moins nombreux, et qui dut appeler l'Étemel à son aide. Passant ensuite à une époque plus récente, je lui fais voir les Éthiopiens aux prises avec les Arabes dans le pays des Somalis, puis k Omwita (Monbas), avec les
Arabes et les Portugais ;etj'^oute qu'en toutes cescirconstances, ils se sont emparés de certaines contrées et ont laissé derrière eux un certain nombre de leurs enfants. De là un mélange, un croisement, dont je lui fais comprendre la nature en lui parlant de Mtésa qui a perdu presque tous les attributs distinctifs du sang Mhouma, parce que, depuis mainte et mainte génération, ses ancêtres se sont unis à des femmes Vouaganda. Cette application personnelle de ma théorie historique, a singulièrement réjoui mon royal auditeur, qui s'est mis ensuite à compter les feuilles de ma Bible, comprenant que chacune d'elles renfermait l'histoire d'une année. Maïs après lui avoir laissé faire le quart de ce travail, je le remets dans la bonne voie en lui disant • qu'il serait plus près du vrai, si au lieu de compter les pages, il comptait les mois. ■
Nous engageâmes ensuite, à bâtons rompus, un débat assez désagréable. Il ne veut pas me permettre de visiter le Lula ou lac Nzigé, avant que Bombay soit de retour. Alors, dit-il, une expédition partira, dont mes hommes, avec leurs fusils, formeront l'arrière-garde. C'est toujours la môme arrière-pensée de nous commettre dans une campagne engagée contre ses frères. Je me plains de n'avoir pu communiquer avec les envoyés de Mtésa, qui seront peut-être brûlés pour n'avoir pas exécuté les ordrQS de leur maître. Mais Eamrasi prétend n'avoir mis obstacle à leur mission que par égard pour ma dignité. Je ne suis pas l'esclave de Mtésa; donc, il n'avait pasd'ordres à me faire passer ainsi. L'expédition destinée au Karagoué n'attend plus, pour partir, que le moment où les routes seront un peu plus siHres, et je pourrai lui remettre les présents que j'ai préparés pour Roumanika.
Puis, reviennent les sollicitations habituelles : il s'agit de médecines et d'une scie ■ qu'on voudrait seulement voiret qu'on ne nous déroberait pas. Et des pilules, pourquoi refuser des pilules aux pauvres malades qui en ont besoin î • Comme nous opposons de froids refus h cette mendicité fatigante , le roi se retire en colère; mais il se ravise, une fois rentré chez lui, et nou> adresse un pot de pombé. Je riposte paj une botte de pilules, ce qui dénoue dignement cette misérable comédie.
30 octobre. — Msalima, qu'on envoie au roi du Karagoué, lui portera de ma part une lettre, en kisouahili, par laquelle je lui
demande de m'eDToyer ici tout ce qui m'appartient. L'état ou l'inventaire de ce qui me sera ainsi adressé doit être remis à Hsalima, qui se chaîne de le porter à la cAte, avec une carte de tous les pays que nous avons traversés, nos observations lunaires, et une lettre au colonel Rigby, qui, sur la vue de cet écrit, fera compter au porteur, ainsi qu'à Baraka et à Oulëdi, le montant des salaires qui leur seront dus.
31 octobre. — Frij porte de ma part à Kamrasi une note en vertu de laquelle, lorsque mes marchandises seront arrivées du Karagoué, il aura droit de s'en approprier la moitié; le reste demeurera entre ses mains, à la disposition de ceux de mes compatriotes qui pourront un jour venir les réclamer en mon nom Le roi promet d'observer scrupuleusement les obligations que lui impose ce contrat.
l" novembre. — Bombay est de retour avec Mabrouki, tous deux dispos et gaillards. Ils ont des vestes et des caleçons de coton qui leur ont été donnés aux avant-postes de Petherick. Quant à Petherick lui-même, ils ne l'ont pas vu. Le voyage leur a pris quatorze jours de marche effective. Le reste a été du temps perdu par la faute des guides. Le djemadar, ou lieutenant, auquel ils ont eu affaire, commande encore deux cents Turcs, et il a ordre de m'attendre, sans limite de temps, jusqu'à ce que je sois arrivé. Gomme signe de reconnaissance, on me montrera le nom de Petherick gravé sur l'écorce d'un arbre. Du reste, personne au camp ne s'est trouvé en état de déchiffrer ma lettre, et par conséquent, on ne sait pas au juste si nous sommes l'expédition au devant de laquelle on est venu. En attendant, armés de fusils spéciaux pour cette chasse, le djemadar et ses hommes ont déjà tué seize éléphants. Petherick était parti pour un voyage de huit jours, en aval du fleuve; mais on espérait son retour d'un moment à l'autre.
2 novembre. — Bombay va présenter à Kamrasi les présents d'adieu : une tente , un moustiquaire , un rouleau de bindéra (cotonnade rouge), une marmite, une scie, une caisse de verroteries variées de premier choix, six paquets de Gis de cuivre, plus une requête pressante pour qu'il nous autorise à quitter sesËtats. Le roi s'est empressé de faire dresser la tente, et il a vanté l'adresse des hommes blancs f qui, au lieu de pots de terre, savent en febriquer avec du fer. > Mais après ce premier élan de satisfaction,
donnant de nouveau carrière à ses sentiments cupides, il prétend que nous devons avoir encore d'autres espèces de verroterie ; et, quant au congé, il s'est borné à répondre « qu'il y songerait et nous enverrait sa décision par le kamraviona. > Le commandant en -chef est effectivement venu nous prier d'attendre que les gens chez lesquels nous devons passer aient été prévenus, sans quoi, nous risquerions d'être molestés. Kamrasi m'envoie d'ailleurs un pot de pombé, me restitue mes albums, et me prie de lui envoyer un portrait du roi de l'Ouganda.
Z novembre. — Je lui expédie le dessin demandé, en y joignant quelques reproches sur son manque de parole, et en lui faisant annoncer que je veux partir sans délai. > Le Bana est toujours trop pressé, > me fait-il répondre; et, pour me distraire, il m'envoie un nain grotesque, nommé Kimenya, qui fait les délices de la cour. C'est un malheureux vieillard, d'un mètre de haut, qui s'est présenté gravement devant nous, tenant un bâton plus liaut que lui. Après un salaam respectueux, il s'est levé tout à coup, sans y être invité le moins du monde, pour danser, chanter, faire toutes sortes de grimaces et de gestes bizarres, le tout couronné par cette déclaration : * Tel que vous me voyez, je suis fort pauvre, et je manque de simbi (coquillescauries). J'en voudrais cinq cents ; mais si cela vous gène, je me contenterai de quatre cents. •
Puis il nous raconta sa vie, et comment il a perdu, coup sur coup, deux femmes que Kamrasi lui avait données. Une troisième a été refusée par lui, attendu qu'elle était trop petite et trop laide : « Je ne voyais pas, ajoute-t-il, la nécessité de perpétuer une race de pygmées. > Bombay le renvoie avec cinquante cauries en chapelet pendus à son cou. Le kamraviona est ensuite venu nous offrir, de la part de son maître, une charge de farine, un pot de pombé, plus deux lances pareilles à celles que j'ai reçues du roi de l'Ouganda. On me promet, de plus, un bouclier et deux lances qui sont destinés à Grant. Nous sommes invités à prendre patience jusqu'à ce qu'on ait obtenu l'assurance que les gens du Kidi ne nous chercheront pas querelle, ainsi qu'ils en ont manifesté le projet. S'ils persistent, on nous donnera une puissante escorte et on nous dirigera du cAté de l'Ougungou. Encore une tentative pour nous engager malgré nous dans une campagne contre les frères du monarque.
Od devine l'accueil que je devais faire k de pareilles insinuations. Je déclarai, dans les termes les moins ménagés, • que je refuserais tout présent qui ne serait pas offert à titre d'adieu ; que je ne voulais plus ni rien entendre, ni rien attendre; que je ne croyais pas aui prétendas périls de la route; que je n'acceptais
La nain Kjmcnta, boaffon da roi.
les mensonges de personne, pas plus ceux d'un roi que de tout autre. > Bref, je posais un uitimalum. ■ Si le kamraviona ne me rapportait pas immédiatement une réponse satisfaisante, les deux lances ne passeraient pas la nuit chez moi, et je les renverrais arec opprobre. ■ Kamrasi ne voulut croire & mes menaces que lorsque
Prij eut confirmé le récit du kamraviona et des autres émissaires. Alors il s'émut pour tout de bon: • — Bhbien! dit-il, que le Bana boive en paix notre pombé; qu'il garde nos lances; il n'entre pas dans mes vues de le retenir prisonnier. > L'ambassade est revenue m'annoncer en grande hâte que j'aurai, demain ou après, une audience finale, après laquelle je partirai bien escorté pour la station où m'attendent les bateaux de PeLlierick.
Bombay a rencontré, à son retour du palais, des officiers de la Nyamasoré, auxquels il a reproché la conduite tenue par Mtésa relativement à nos déserteurs. Voici comment cetofficier s'explique là-dessus : — ■ Le roi de l'Ouganda, prescrivant & ses hommes de venir me rejoindre, leur a donné une trentaine de vaches et quatre femmes; mais comme ils pillaient sur leur passage, ils ont voyagé très-lentement, au milieu de populations révoltées par leurs excès. Mtésa, du reste, si nous étions revenus par l'Ouganda, s'apprêtait à nous faire traverser le pays des M«sai, route plus courte que celle où nous allons nous engager •
L'orGcier en question demandait de plus à me parler, mais Kamrasi n'a pas voulu le permettre, de peur que Ikitésa, sachant au juste où venir nous prendre, n'envoie une armée à cette intention. J'ai pu, en revanche, transmettre par cet homme un message verbal, adressé directement à la reine douairière dont il est l'agent, mais qui par elle arrivera nécessairement aux oreilles de son ûls. Je les prie de diriger sur le Karagoué les deux hommes que j'expédiai naguère à Mtésa. Quant aux déserteurs, j'insiste sur la nécessité de les dépouiller de leurs armes et de les transporter .dans une lie du N'yanza. S'ils échappent au châtiment qu'ils ont mérité, les ■ hommes blancs > n'oseront plus entreprendre le voyage de l'Ouganda, ni se confier  de pareils misérables.
4 novembre. — Nouveaux reproches à Kamrasi, au sujet de ses promesses toujours vaines. Je tire de lui l'assurance que nous aurons demain notre audience finale. Les gens du Gani, arrivés avec Bombay, s'oiïrent à nous faire traverser les déserts du Kidi, bien qu'en général ils laissent passer deux ans — c'est-à-dire dix mois — entre deux voyages si redoutables. Les indigènes, sans cesse au guet, pillent et rcEiennent en esclavage tout ce (fui leur tombe sous la main. Le t«mp& le plus favorable pour une
traversée de ce genre est la saison sèche, quand on a mis le feo aux herbages, c'est-à-dire de la mi-décembre à la fin de mars.
J'ai cru devoir donner une vache à ces hommes pour les récompenser de leur bon vouloir. Us l'ont immédiatement tuée, et sans autres préparatifs, sans cuisson préalable, assis autour de leur proie, se sont mis à la dévorer.
5 novembre. — Le roi nous fait dire que tout est prêt pour la grande entrevue, mais qu'avant tout il voudrait recevoir de nous un crayon. Nous le lui expédiâmes séance tenante, * pour ne pas avoir à parler de pareille bagatelle devant un si grand prince. >
Nous avons procédé ensuite & nos solennels adieux. Après une courte harangue, dont le sens général était que • nous désirons revoir nos pénales pour ne pas abuser plus longtemps de l'hospitalité des rois du pays, et que nous porterons à notre souveraine tous les messages dont il voudra nous charger pour elle, > le roi, dans une laborieuse et prolixe improvisation, nous expliqua les précautions exagérées dont il avaitcru devoir s'entourer avant de nous laisser pénétrer dans l'Ounyoro. « Des méchants l'avùenl iqustement prévenu contre nous. Maintenant, il ne pouvait en . aucune manière gêner notre liberté, mais la prudence devraitnous conseiller d'attendre qu'on eût écarté de notre route les obstacles dont elle peut être semée. Que si nous voulions partir k toute force, il serait A propos de laisser derrière nous deux hommes armés de fusils, pour laisser croire que notre avant-garde seule était en marche, et qu'elle aurait, en cas d'attaque, les secours d'un corps de réserve. • Celte proposition transparente, quoique dictée par la ruse, ne supportait pas un instant d'examen. Dans un pays où l'être humain est une propriété, le sort des deux hommes que nous aurions laissés à la merci du prince, était de rester à jamais ses captifs. Ceci devint plus clair encore, lorsque, apràs le rejet de sa proposition, Kamrasi nous demanda tout à coup : ' — Vous avez donné des hommes à Ntésa, pourquoi ne m'en donneriez-vous pointî > Il nous fut aisé de lui répondre que si les gens auxquels il faisait allusion (c'est-àdire nos déserteurs) s'avisaient de retourner chez eux, ils seraient pendus pour avoir méconnu leur mission et violé leurs engagements : ■ Soit, reprit le roi ; vous partirez après-demain, dès que j'aurai pu réunir votre escorte et choisir les deux jeunes princes dont l'éducation vous sera confiée ; nous nous fe-
- rons alors nos adieux déûnitifs, et vous me doimerex eocore un . fusil, avec quelque supplément de médecines, sans parler de la poudre et des balles que vous avez promis de m'envoyer, une fois arrivés à vos navires. »
Ceci convenu, le kamravîona saisit la première occasion de faire entendre à Bombay, « que le roi devait nous garder jusqu'à la nouvelle lune et nous conduire ensuite contre ses frères. > Jamais* notre fidèle serviteur ne voulut consentir à se charger pour nous de ce message secret. < Une pareille audace, disait-il, lui jouerait un trop mauvais tour. *
6 nooemfire. — Le kamraviona vient encore réclamer des munitions. Nous l'envoyons au diable, lui et ses mattrea. -Poor qui nous prend-oa ? que signifient de si grossières insultes?... Doutet-on de notre parole?... Si ceci continue, nous n'emmènerons pas les jeunes princes en Angleterre, et pas un bomme blanc ne reparaîtra dans ces parages. > Le kamraviona, sans trop s'eGTaroncher de ces brusqueries, nous pose de la part du roi les questions suivantes : « Avons-nous un remède qui empêche les .enfants de mourir en bas âge?... C'est un inconvénient fort
commun dans le pays.... Connaissons-nous un remède qui attache les sujets à la personne de leur souverain î> J'ai une réponse toute prête : > — L'intelligence du gouvernement, sa sagesse, son respect pour ce qui est juste, voilà tout ce que je connais, en fait de médecines pareilles. Les enfants du roi pourront apprendre en Angleterre les conditions de ce traitement, et à leur retour, ils donneront au roi les renseignements dont il parait avoir besoin. >
7 novembre. — Rien de plus amusant, après tous ces marchandages mesquins, ces instances ébonlées, que l'attitude majestueuse de Kamrasi lorsqu'il nous a reçus pour la dernière fois dans son palais. Du haut de son trône de peaux, il semblait nous traiter comme d'humbles esclaves, et voulait nous faire énumérer encore une fois les divers objets que nous devions lui expédier par le retour de notre escorte. Nous lui fîmes comprendre que nous n'aimions pas à revenir sur des promesses une fois faites , et comme il soUicitail une dernière réponse > sur celte affaire concernant une fie, ■ (allusion directe à son désir de nous avoir pour alliés contre ses fibres), nous lui répétâmes, encore une fois, ■ qu'une intervenUon de ce genre n'était
point autorisée par les lois de noire pays. > 11 lorgnait les anneaux de Grant, et les lui demanda nettement, mais sans le moindre succès. Nous lui reprochAmes, en revanche, l'indiscrétion de ses procédés, l'avertissant que, ■ s'il ne réprimait l'intempérance de SCS désirs, personne à l'avenir ne se croirait en sûreté près de lui. ■
■ C'est Kidgwiga qui part avec nous et rapportera les divers objets promis à son maître. Nous nous mettons en route le 9, c'est-à-dire après-demain, et cette annonce nous rend aussi joyeux que Toiseau dont on a ouvert la cage.
8 novembre. — Le roi semble ne se préoccuper en aucune façon de ce qui nous est indispensable pour voyager. 11 a fallu lui demander aujourd'hui des vaches, du beurre et du café. Les vaches seules nous ont été envoyées : ■ pour le reste, il eût fallu s'y prendre d'avance. ' Vingt-quatre hommes nous escortent jusqu'au Gani, d'où ils rapporteront nos présents stipulés d'avance et dont voici la liste : > Six carabines et un approvisionnement de munitions, un grand pot de métal, en bronze ou en fer, une brosse à cheveux, des allumettes, un couteau de table, et tout ce qu'on pourra se procurer d'objets inconnus aux naturels de rOunyoro. ■
On nous amène, pour les conduire en Angleterre, deux négrillons achetés à des marchands d'esclaves, et tellement disgraciés de la nature, que l'amour maternel pourrait seul les trouver acceptables. Nous nous refusons à les emmener, sous prétexte que nos enfants anglais n'en voudraient jamais pour camarades. •C'est à des rejetons de race royale, et non pas à d'autres, que nous pouvions offrir les bienfaits de l'éducation européenne. > Kamrasi parait fort désappointé de notre refus. — « C'étaient là, nous dit-il, des enfants d'adoption, et les seuls dont il puisse di^wser. Les autres sont de véritables boules de graisse, et trop jeunes pour quitter la maison paternelle. ■