CC^S
Navigation sur la. Kafou et le Nil. — Pieuses fraudes du roi Kamrasi. — Le blanc, couleur infamante.— Les lies flottantes. — Les volailles et l'hippopotame. — Un voleur. — Bas de fer. — Un eDlËvement. ^ La fièvre. — Les perruques du Kidi. — L'arbre à papier de verre.— Chutes Karouma. — Le désert. — Une curée- — Civilité barbare. ^ Modes du paya. — Détails philologiques. — Les gens du Gani.
9 novembre. —Kamrasi s'est obstiné à vouloir que nous fiissions soustraits aux regards du vidgaire, et nous nous ommes embarqués dans deux canots pour descendre la Kafou jusqu'au point d'où l'expédition doit partir, à deux milles du palais de Ghagouzi. Mais une foule de spectateurs, et entre autres la nourrice du roi, s'étaient rangés sur la rive opposée pour assister & notre départ. Jamais le roi n'a voulu permettre que les gens de K'yengo s'éloignassent avec nous- Bombay nous raconte qu'au dernier moment, Kamrasi s'était mis en tête de nous faire accepter des femmes et des dents d'éléphants. Averti que nous refusions partout des présenta de cette nature, il a parlé de les offrir au chef de nos subalternes; et sur ce qu'on lui disait «que la consigne ne le permettait point, ■ il lui a proposé de glisser en contrebande, dans nos embarcations, les objets prohibés, de telle manière que personne ne s'en apercevrait.
10 novembre. Kilwara. — Avant notre départ, j'avws sollicité la permission, qui m'a été accordée, de continuer ma route sur la rivière aussi loin qu'elle serait navigable, tandis que notre bétail s'en irait à sa destination par la voie de terre. L'excellent
monarque, en échange de quelques capsules qu'il désirait, nous a autorisés de plus à saisir en son nom fout le pombé que nous trouverions abord des bateaux parnous rencontrés. Les approrisionnements du palais ne se font pas d'autre manière.
Bientôt, passant de nos légers canots sur une grande J>arque, nous nous trouvâmes au sortirde la Eafou dans ce qui nous sembla un lac oblong, dont la largeur varie entre deux cents et mille mètres ; ce prétendu lac était toijt simplement le Mil, que nous retrouvions, et dont la navigation n'est plus interrompue à partir d'Ouronâogani.
Ce grand fleuve coule entre deux marges épaisses de roseauxpapyrus. Sa rive gauche est basse et marécageuse. La rire droite, au contraire, où viennent parfois cbasser les habitants du Kidi et les Vouanyoro, s'élève en pentes douces couvertes d'arbres et de beaux convolvuli disposés en guirlandes. Des tles flottantes, qu'on voit se mouvoir lentement à la surface du courant, chargées de roseaux, de gazons et de fougères, nous prouvent que le Nil est en pleine voie d'inondation. Parfois se montrait un hippopotame, ■ efi'rayé, disaient nos gens, par la volaille que nous avions abord. > Nous donnâmes chasse à plusieurs bateaux, mais comme aucun ne portait de pombé, nous les relâchions aussitôt, et les pécheurs qui en constituaient l'é* qaipage, reprenaient sans plus de trouble leur besogne habituelle.
La route de terre, par laquelle s'en allait notre bétail, offirait bien moins d'intérêt; elle traverse d'interminables marécages, coupés çà et là de cours d'eau, sur l'un desquels nos gens, obligés de le traverser en bateau, se sont vus assaillis par des sauvages et ont failli perdre leurs chèvres.
11 novembre. KoM. — Nous nous sommes procurés à grand' peine, et après bien des retards, deux petites barques, plus commodes à manœuvrer que celles où nous étions, et après une heure et demie de pagayage aussi mollement mené que possible, nous sommes arrivés à Koki, où nous devions réunir one partie de notre escorte. Au lieu des ressources que cette localité . nous promettait, nous n'y avons trouvé que déceptions et ennuis; entre autres, celui de faire châtier un voleur, que nous avons heureusement surpris au moment où il ei^menait un de nos veaux et cinq de nos plus belles chèvres. On lui avait lié les
mains derrière le dos, assez serrées pour le mettre à la gène, et on lui avait barbouillé de blanc le visage, ce qui est, par parenthèse, une note d'infamie; mais k minuit, ses complices ont trouvé moyen de se glisser dans la tente de Baraka et de délivrer le prisonnier. Le chef de l'endroit a été fort mal accueilli, iorsqu'ensuite il est venu nous .faire hommage d'une chèvre. Volés par ses subordonnés, nous ne pouvions véritablement le traiter en ami.
IS novembre. GouétU.— La grande barque, qui nous convoyait d'un peu loin, a fini par nous fausser compagnie. Nous l'avons remplacée par six petits bateaux et tous nos gens, du coup, se sont trouvés matelots. Nous y gênons de marcher à notre fantaisie. L'aspect du fleuve continue à charmer nos regards, mais, après trois heures de navigation, il s'infléchit et se rétrécit notablement. Tout au plus garde-t-il deux cents mètres de lai^e, et sa profondeur moyenne varie de deux k trois brasses (3 m. 6aB à 5 m. 4S7). Nous nous sommes ensuite arrêtés pour attendre notre bétail, que nous supposons fort en arrière de nous, chez Yaragonjo, le gouverneur de ces contrées. Rien de plus surpris que notre homme, lorsque, malgré les respectueux scrupules de notre guide, nous avons pénétré dans la hutte où la famille était assemblée. — Le chef nous a pris d'abord (à nos chapeaux) pour quelques sorciers du monarque, et voulait, par signes, nous persuader de sortir avec lui ; mais nous avons fait la sourde oreille, et le fils de la maison, instruit de nos qualités, s'est mis en devoir de nous offrir un accueil convenable. Le palais n'étant pas de taille à nous contenir tous, on nous a montré des huttes où nous pourrions passer la nuit. Les hommes de ce pays doivent être de grands chasseurs : il y a devant chaque cabane des harpons à hippopotames et des trophées de tètes de buffles. Les femmes, d'une beauté toute négative, portent leur mbougou coupé en deux falbalas, qu'elles fixent autour de leur taille par un cordon à coulisse. Biles ont, en guise de bas, des chapelets de grenaille de fer, très-bien entretenus et très-brillants, qui recouvrent la jambe depuis l'orteil jusqu'àla naissance du mollet
1 3 novembre. Gouéni. — Un paquet de cartouches nous ayant été dérobé, nous supprimons les rations de viande, et le valeur se découvre comme par miracle. Yaragoigo, qui nous témoigne les dispositions les plus hospitalières, nous dirige vers un village des
eDTiroDs, où nous devODs trouver d'autres barques pour rem placer celles qui nous ont amenés et qui sont tenues de rebrousser chemin. Cette indication obligeante, que nous arons cru devoir récompenser par un cadeau de verroteries, se trouve parEaitement fausse, et nous voici dépourvus de tout moyen de naviguer. Je retourne alors chez notre h6te, que j'accable de reproches en le menaçant de la colère do monarque, il prend pour prétexte que ses intentions ont été pures, et propose de faire transporter nos bagages chez le gouverneur d'un district voisin, qui très-certainement saura nous procurer des embarcations. Revenus au camp avec lui, nous y trouvons un message du gouverneur de Kokî, lequel voudrait faire arrêter Kitlgwiga, coupable de lui avoir pris cinq vaches, et qui de plus s'est permis d'enlever une femme appartenant à un aulre gouverneur de village. Kidgwiga reconoait l'exacUtude de cette double allégation; mais il a Ait agir ainsi pour chfltier la désobéissance de ces petits vassaux qui n'avaient pas fourni l'escorte requise au nom du monarque. Nous lui donnâmes de grands éloges et, refusant de le livrer, nous fîmes sentir à ceux qui se plaignaient de lui, que l'anarchie la plus complète devait sortir, à la longue, des procédés qu'on se permettait.
14 novembre. Kijumboura. — Nos porteurs étant maintenant au complet, nous nous rendons, par une marche de six milles, chez le gouverneur Kaérou, qui doit nous fournir des barques. La réponse favorable qu'il nous adresse, et les quatre pots de pombé dont il accompagne cette réponse, ne nous ayant pas complètement édiQés sur ses intentions, nous refusons ses présents, ce qui fait merveille. Nos porteurs s'étaient évadés à deux milles du village, laissant leurs fardeaux à terre; on nous en trouve d'autres & l'instant même. Nous sommes installés pour la nuit dans un groupe de huttes parfaitement confortables, au milieu d'one vaste plantation de bananes que la jangle environne de toutes parts, et très -évidemment dans le voisinage du fleuve, ainsi qu'il appert des nombreux harpons suspendus au seuil Hé chaque chaumière.
15 novembrt. — Les barques sont disponibles, mais il faut attendre Kidgwiga, qui travaille à compléter notre escorte, en vue des dangers qu'il pourrait courir, au retouc de sa mission, dans les déserts mal famés du Kidi.
15 novembre. Koki, dans le Chopi. — Nous avons eu deux milles à faire arant de remonter en bateau et de continuer & descendre le fleuve, toujours en regard d'une montagne conique à laquelle on donne le nom de Kikungourou. L'officier du district nous a reçus à merveille, et nous promet pour demain l'unique bateau dont il puisse disposer, encore qu'il ait grand'peur de se le voir enlever par les sauvages dont nous allons traverser le territoire.
17 et 18 novembre. Parangoni. — Tandis que je descendais le fleuve sur le misérable petit canot qui venait d'être mis à ma disposition, Grant et les bagages suivaient par terre, sous l'escorte du jeune chef. Je me sens gagné par la fièvre, et je fais halte chez Hagamba, le gouverneur de Parangoni, qui est parent du roi. Ce brave homme, que mes albums ont singulièrement amusé, se montre d'une humeur trës-communicative. Il m'apprend que les voyageurs préfèrent la rive droite du fleuve h la rive gauche, et ceci, parce que Rionga, qui réside un peu plus bas, guette au passage, pour les mettre à mort, tous ceux qu'il suppose alliés de Kamrasi. Survient un autre cousin de ce dernier, Kaoroti, avec un présent de cinq volailles. H demande en revanche une médecine, qui lui est administrée à l'état liquide. Kidgwiga réclame des pilules pour sa femme. Notre hôte prend la balle au bond, et nous ne pouvons lui refuser ' la médecine sèche ■ dont il prétendait avoir besoin. Des gens du Kldî , qui se sont mis en route pour rendre visite k Kamrasi, s'arrêtent en notre honneur et viennent examiner les « hommes blancs. > Généralement, cette race dédaigne de se vêtir. Mais, par égard pour leur hôte royal, et sans que cela tire à conséquence, ceux-ci ont dérogé à la coutume. Leurs perruques, d'une forme singulière, sont liitesavec des cheveux étrangers, ceux des nègres n'ayant pas la longueur requise.
19 novembre. Vouiré, au-dessus des Chutes Karonma. — Nous nous sommes dérobés jusqu'ici par nne manœuvre prompte et furtive, pour éviter les officiers de Kunrast, qui sont très-nombreux dans ce pays, et voulaient à toute force se ménager les profits d'une journée d'hospitalité. La persuasion n'y pouvant rien, ils ont essayé d'un autre moyen, qui était de griser nos gens, et les envois de pombé se succèdent au camp avec une menaçante rapidité. Dans ce district, très-bien cultivé.
trës-irréguliàremeQt arrosé, nous avons remarqué l'arbre à papier-d»~verre, dont les feuilles ont la rudesse d'une langue de chat; on les emploie dans l'Ouganda pour polir les massues et les bois de lance. Le paysage, du reste, n'offrait plus grand intérêt, lorsque tout à coup, le fleuve, jusque-là paisible, — et oô nos bateaux à vapeur remonteraient aisément le courant sur deux ou trois de front, — s'effondre dans un ravin i plus de cent mètres au-dessous de nous, et prend l'aspect d'un torrent impétueux. Par delà se montre le Ridi, vrai forêt de mimo&as qui
semblent sortir de l'eau et monter vers le ciel en nuages de verdure. Le gouverneur du district, nommé Kya, dépeint cette contrée comme un rendez-vous de chasse fréquenté par les habitants des deux rives. L'éléphant, le buffle, l'hippopotame y sont tour à tour l'objet de poursuites acharnées. Pour tuer le premier de ces animaux, on emploie une espèce de lance que je ne connaissais pas encore : le fer, à double tranchant, est long d'im mètre; la poignée, en forme de poire, l'équilibre parfaitement, et rend le maniement de l'arme on ne peut plus facile. Munis de pareils engins, quelques-uns de ces chasseurs grimpent aux arbres et
attendent le passage du giUer que lee autres poussent de leur c6té. On ne chasse pas l'hippopotame , on lut tend celle espèce de piège appelé tutu/a .- une fosse habilement masquée au centre de laquelle est fiché un fer aigu, et qu'cm creuse sur le passage habituel de ces animaux routiniers.
Les Chutes Karouma, — si tant est qu'elles méritent ce nom, — consistent en une espèce d'écluse naturelle qui précipite les eaux entre deux roches de siénite, sur une assez longue pente d'environ dix mètres. Il y en a quelques autres de mModre importance, et une enfin, dont le bruit lointain arrive jusqu'à nos oreilles, nous est signalée conmie très-considérable. Le nom de Karouma leur vient d'un esprit qui, d'après les superstitions locales, aurait disposé dans le courant les roches dont il vient d'élre question. On nous montre aussi, non loin de là, un arbre sous l'écorce duquel réside un autre esprit dont les attributs sont à peu près identiques à ceux du tàgna de Mahadeo, tel qu'il est adoré dans l'Inde. C'est dire sunisamment qu'il passe pour hermaphrodite, et qu'il combine les aptitudes sensuelles des deux sexes auxquels il appartient simultanément.
20 ttovembre. — Journée de halte, pour laisser à nos gens le temps de réunir les provisions nécessaires à la traversée des déserts du Kîdi. Kidgwiga nous raconte que dans le voisinage des Grandes Chutes, k l'issue d'une campagne contre Rionga, le roi fh décapiter et jeter dans le fleuve une centaine de prisonniers.
SI et 22 nouembre. — Le gouverneur, qui tenait absolument & nous voir, et qui du reste s'est montré naguère très-généreux à l'égard de Bombay, est venu, accompagné d'un joueur de harpe, nous offrir une vache, deux chaînes de farine, et trois pots de pombé. Sa pensée est c que les hommes blancs viennent visiter un pays jadis conquis sur eux et oii ils espèrent se ménager un retour triomphal >> 11 se fonde sur une tradition qui représente les Vouahouma d'une certaine époque fort reculée, comme moitié blancs et moitié noirs. La moitié de leur chevelure était lisse, et la moitié crépue, ce qui doit s'expliquer par l'existence d'une race blanche soumise, et d'une race noire, définitivement victorieuse. Je calme ses appréhensions en lui expliquant que ses ancêtres étaient blancs, qu'ils avaient les cheveux plats, et habitaient un pays par delà i'eau salée, jusqu'au jour où, tra-
LA ROUTE DU GANI ET DU MADl. 513
rersant cette eau, ils prirent possession de l'Abyssinie, qu'ils occapeot encore sous le Dom de Gtàlat ou Hubshû, Ni l'une ni l'autre de ces appellations ne lui est connue. Il sait seulement qu'au delà du Kidi, existe une tribu dont la nourriture habituelle se compose exclusivement de viande et de lait Les chasseurs de cette contrée plantent devant leur hutte une espèce de convolvulus autour duquel ils empilent les ossements du ^bicr qu'ils ont pris, ce qui est pour eux une condition de succès ultérieurs. La fleur de ce même convolvulus, si on la tient en main quand on cherche un objet perdu, vous conduit tout droit à l'endroit où il se trouve. Ce soir, Kidgwiga et ses gens ont régalé ■ le Bana ■ d'un n'yamig tout pareil & ceux que j'avais vu pratiquer devant le trAne de Mtësa.
Î3 novembre. Premier campement du Kidi. — Au moment de traverser le fleuve, on nous montre, au loin, un détachement de gens du Kidi qui se rendent en visite chez Rionga, et qu'il va probablement mener à quelque razzia. Le passage du fjil nous a pris toute la journée et nous a coûté une belle vache, donnée au propriétaire du bac. Un chevreau a été immolé sur chacune des deux rives par les gens de Kidgwiga; puis fendus en deux, étalés à plat sur le sol, ils forment une espèce de barrière sanglante que chaque voyageur doit franchir s'il veut s'assurer une traversée prospère. L'endroit choisi pour ce sacrifice l'a été d'ijprës les indications d'un mzinwu (littéralement un Esprit), c'est-à-dire d'un vieil ecclésiastique spécialement attaché au service religieux des Grandes Chutes.
54 novembre. Second campement. — Il a plu toute la nuit, puis il a fallu attendre jusqu'à midi les quarante hommes commandés par Ramrasi pour ■ transporter nos bagages. jusqu'aux bâtiments de notre nation, en quelque lieu qu'ils se trouvent. > Malgré les mesures de rigueur adoptés par Kidgwiga, il n'en est venu que vingt-cinq. Avec nos vingt Vouangouana et les trente-dnq ■ enfants > de Kidgwiga, nous sommes encore à la tête de soixante-dix- huit hommes. Malgré un avi-j menaçant que Kamrasi nous fait passer, au sujet des mauvais desseins que nourrit à notre égard son frère Rionga, et malgré la pluie qui continue à nous tremper jusqu'aux os, nous reprenons obstinément notre marche.
55 novembre. Troitième campement. — Encore la plaie, et ton-
jours le désert. On ne voit ici d'autres vestiges humains qu'un étroit sentier, souvent effacé par la végétation des jungles, et ç& et là deux ou trois huttes abandonnées, où viennent gtter pendant la saison les chasseurs des pays voisins.
86 novembre, Quatrième campefnent. — Après nous être, durant cinq milles , dépêtrés comme nous pouvions de ces terribles fouillis d'herbes et avoir traversé marais snr marais, nous fûmes enlin payés de nos peines par un spectacle frappant. Les jungles s'étaient éclaircies; nous nous trouvâmes à l'improviste sur la limite d'un plateau à l'ouest duquel s'étendait, presque sans limites, une immense prairie dorée par le soleil et coupée çà etll de quelques bouquets d'arbres; à quinze ou vingt milles derrière nous, dans la direction du sud-ouest, se dressait la montagne du Risouga, qu'on dit située dans le Chopi, non loin des districts où les frères de Kamrasi ont établi le siège de leur rébellion. Du reste, ce ne fut là qu'une apparition passagère ; il fallut se replonger aussitôt dans les hautes herbes et s'y frayer péniblement un chemin. Des éléphants, des buffles se montraient de temps en temps; et le guide, pour.dètoumer les mauvaises chances du voyage, jeta des deux cdtés du sentjer les fragments d'un rameau d'arbre, dont il avait fait au préalable une espèce de baguette magique par le moyen de quelques patenôtres inintelligibles.
27 novembre. Cinquième campement. — Du haut d'une butte & fourmis, le guide nous a montré le splendide panorama qui nous environne : derrière nous la montagne de Kisouga et le village de Vouiré ; & l'ouest un océan de gazons ; à l'est et au sud les jungles du Kidi; au nord, par de là quelques dunes herbues, la cime de certains coteaux situés auprès de Koki, notre plus prochaine station. Les solitudes vont cesser, et tandis que nos hommes se baignent dans un cours d'eau par od s'écoule, du cAté de l'ouest, le trop-plein de ces immenses marécages, un feu d'herbes que nous prenons soin d'allumer, en guise désignai télégraphique, annonce notre arrivée aux habitants de Koki et les avertit de préparer leur pombé.
28 novembre. Sixième campement. — Un buffle que j'abattis hier et que je laissai achever par les sauvages de l'escorte, nous a fait perdre quelques heures, car il n'a jamais été possible, même au prix d'une vache que je leur offrais, de les déterminer
à laisser I& cette carcasse éaonne qu'ils ont dépecée tout à loisir. Malgré les obstacles du terrain, et à force de persévérance, nous avons franchi aujourd'hui une dizaine de milles. Nous voici en mesure d'atteindre facilement, et par une seule étape, le village où nous devons faire halte.
29 novembre. Koki, dans le Gani. — Le temps est devenu beau ; nous revoyons avec joie les habitations humaines. Un groupe de huttes coniques à la cime d'une petite chaîne de hauteurs granitiques s'étendant vers le nord-ouest; à l'extrémité méri-
dionale de cette chaîne, percht^s comme des singes sur les escaq>ements rocheux, quelques hommes, entièrement nus, semblent guetter notre arrivée. Nos guides, se (Conformant aux usages du pays, dépêchent un messager vers Chongi, le gouverneur général, pour lui faire connaître nos qualités et le but de notre voyage. Ce Mercure nègre nous rapporte l'assurance d'une cordiale bienvenue, car c'est de Kamrasi lui-même que Chongi tient l'investiture féodale en vertu de laquelle 11 gouverne ce district, le plus septentrional de l'ancien royaume de Kittara. Uéliie de l'endroit, peinle des couleurs de guerre, des-
cend vers nous au galop, la laoce haute comme pour nous charger, et après quelques évolutions de pure étiquette, se mêle joyeusement à nous. Jamais je ne vis gens si peu vêtus, car leur costume ne se compose guère que de verroteries, d'anneaux de fer ou de bronze, et de quelques plumes ou de quelques chapelets de cauries dont ils se font une coiffure plus on moins fantastique. Les femmes elles-mêmes se contentent de certaines fibres végétales, formant une frange assez lAche, et qui pendent négligemment autour de leurs hanches. Ceux de nos gens qui ont vu les Voualouta de l'Outambara, prétendentqu'il y a identité complète dans le costume des deui races; ce n'est peut-être pas là une remarque sans importance, car elle se réfère à une observation déjà faite à propos des Gafres Zoulous que nous avons vus dans la baie Delagoa. Les hommes dressent leur chevelure avec la même bizarrerie, et l'enfant, sur le dos de sa mère, est également protégé par une moitié de gourde. Gomme les gens du Kidi, qu'ils paraissent redouter beaucoup, ceux-ci ne se séparent guère d'une espèce de siège très-léger et très-bas qu'ils portent partout avec eux. Leur habitat s'étend d'ici à la rivière Asoua; le Madi, au contraire, occupe toute la contrée, de l'ouest de ce méridien jusqu'au Nil dont nous sommes séparés par de vastes espaces. Les villages sont composés de petites huttes coniques, véritables cages de bambous, posées sur un mur d'argile et revêtues de terreau gazonné. Chacune de ces petites communautés élit son propre chef, et le pays ne compte pas de sultans dont l'autorité soit reconnue dans un rayon de quelque importance. Les montagnes boisées du Gani, comme celles de l'Ounyamouézi, présentent l'aspect le plus riant; et le contraste du pays avec les sauvages qui le peuplent éveille l'idée de je ne sais quel paradis infernal. Nous voyons d'ici les hauteurs derrière lesquelles, s'il faut s'en rapporter à Bombay, Petlierick stationne avec ses navires ; nous voyons aussi, beaucoup plus rapprochée de nous, une montagne où nous attendent ses chasseurs d'éléphants, envoyés en avant-garde.
L'accueil de Chongi a été caractéristique. Ce bon vieillard est venu au-devant de nous avec une espèce d'aide de camp, le premier portant une poule blanche, l'autre une petite gourde remplie de pombé. Après une harangue de félicitations, prenant
la poule par une patte, Ghongi l'a promeuée, à quelque distance du sol, devant ses hôtes rangés en ligne ; puis il s'est emparé de la gourde, et, à l'aide d'un petit rameau d'arbre qui lui servait de goupillon, il arrosait la terre à dos pieds. Chacun de ces rites était une seconde fois accompli par l'espèce de suppléant qu'il avait amené. Se retirant ensuite vers l'ouganga ou > maison magique, > — une hutte de dimensions très-restreintes, — il l'a de même aspergée de pombé, après quoi, étendant une peau de vache sous un arbre, il nous a offert une cruche de cette liqueur bienfaisante, en s'ezcusant sur la famine qui sévit ici, ■ de si mal remplir vi6-à-vis de nous les devoirs de l'hospitalité. - Que de courtoisie, après tout, chez ces sauvages l
30 novembre. — Les sollicitations empressées de Chongi ne nous auraient peut-être pas déterminés à faire halte; mars les porlefaiz de Cliopi réclament impérieusement une journée ■ dont ils ont besoin, disent-ils, pour se procurer du grain dans ce pays affamé par la présence des Vouichwézi. > C'est le nom par lequel les indigènes désignent les mendiants qui se mêlent de sorcelleriej je ne sais pourquoi il leur a plu d'en affubler Petherîck et ses compagnons.
1" décembre. — Encore une halte requise de toutes parts, et dont le vieux Chongi se montre fort satisfait. Il nous prodigue le pombé, s'engage à nous donner une vache, et, ce qui est plus essentiel, promet de nous fournir des guides qui, par une route de traverse, nous mèneront en une seule marche au camp de nos amis • les Vouichwézi. > De la vache, cependant, il ne fut plus question, car Chongi ne voulait pas la prélever sur son propre ^oupeau, et les o^ciers qu'il avait chargés de nous la procurer refusèrent nettement de lui obéir.
i décembre. Mouàoua. — Nous avons eu grand'peine à quitter Kok), les porteurs du Chopi se regardant comme quittes envers nous et se déchargeant sur nos nouveau! bâtes du transport ultérieur de nos bagages. 11 en résulte que, dans chaque village, nous avons à remplacer notre ét^uîpe; de plus, parvenus & la limite d'une jungle, les porteurs engagés en dernier lieu nous forcent Jk prendre la route la plus longue, — gui est en même temps la plus peuplée et la plus sûre, — renversant ainsi toutes nos combinaisons et nous imposant une halte de nuit à moitié chemin.
Peu à peu, sans trop nous en apercevoir, nous avions quitlé les gens du Gani pour ceux du Hadi, tout aussi succinctement vêtus que leurs voisins, et qui ont pour arme l'arc et la [lèche*. Leurs villages sont entourés de borna (enceintes palissadées), et le pays, dans ses aspects généraux, nous rappelle les districts septentrionaux de rOunyamouézi. Parfois nous sommes très-bien reçus, parfois aussi la population s'enfuit à notre approche. Un chef de village, qui nous avait d'abord pris pour des êtres surnaturels, se rassure en nous voyant manger comme le reste des hommes , et nous témoigne alors, en nous présentant sa famille, combien il regrette de nous avoir fait un si mauvais accueil.
Lis coDflas de la civilisatioo. — Premier contact de l'Europe et de l'Afrique. — Les Turcs de DeboDO. — Mabamed. — Obstacles nouveaux, manœuvres nouvelles. — Fêtes indigènes. — Nos adieu» à Kidgwiga.
— L'expédition mystérieuse. — Translation d'un village. — Comment l'ivoire voyage. ~ L'arbre d'Apuddo. — Nous retrouvons 'eNil. — Une attaque repousséa. — Chasse au buftl';. — Tyrannie des Turcs. — Le convoi grossit. — Hostilités menaçantes. — Gojidokoro. — Baker au lieu de Petherick. — Les trois Hollandaises. — Offres obligeantes. — Un successeur, — La mission autrichienne. — Petherick et son vakil.
— Une récompense opportune. — Fin du voyage.
3 décembre. Fo/oro.— Pour combler les lacunes de son hospitalité, le chef dont je viens de parler en dernier lieu ne nousa laissé partir qu'après force libations de pombé. 11 y a même joint, par une prévenance phénoménale, de l'eau chaude pour nos ablutions. Deux heures après l'avoir qflitté, nous arrivâmes au palais de Piéjoko, personnage de quelque importance, qui insistait pour nous garder citez lui, et aux instances duquel s'associaient mes porteurs, toujours disposés à me faire perdre un jour de plus. Hais je ne voulus entendre & rien, et, laissant derrière moi la moitié de mon escorte, nous poussâmes en avant, mon camarade et mol, pressés que nous étions de rejoindre l'expédition de Petherick. Ce que nous prenions alors pour son avantgarde campait sous le 3" lo' 33" de latitude nord et le 31' 50' ib' de longitude est. Dès que nous fûmes en vue, c'est-à-dire au coucher du soleil, mes gens sollicitèrent l'autorisation de lâcher
une salve de mousqueterie pour avertir les Turcs que nous étions là. Aux détonations de leurs carabines riposta presque aussitôt un feu roulant, et, comme autant d'abeiUes, les gens du Nord essaimèrent hors de leurs ruches, sur toutes les hauteurs voisines. It faut avoir subi un long exil chez les barbares pour comprendre le battement de cœur par lequel un voyageur salue l'approche du moment où il va se retrouver parmi ses frères en civilisation. A chaque instant nous nous sentions plus émus. Un cortège militaire venait de se former et sortit du camp, précédé par trois grands drapeaux rouges, au bruit des tambours et des fifres. Je Ss faire halte pour attendre ceux qui venaient ainsi au-devant de nous. Quand ils nous eurent rejoints, un officier, nommé Mahamed, portant l'uniforme égyptien, vint se jeter dans mes bras et semblait vouloir h toute force me donner le baiser de bienvenue. Je lui rendis vigoureusement son étreinte, tout en reculant la tête pour soustraire mes lèvres & nette accolade par trop fraternelle :
■ Sous les ordres de qui ëtes-vousî lui demandai-je.
— Petrik, répondit-il.
— Et lui-même , Petherick , où se trouve-t-il pour le miimentî
— Vous le verrez sous peu.
— Gomment se fait-il, alors, que vous n'arboriez pas les couleurs anglaises}
— Nos couleurs sont celles de Debono.
- Quel est ce personnage?
— Le même que Petrik.... Mais venez vous installer dans le camp : nous y causerons plus à. notre aise.... •
Et ce disant, Mahamed fit faire volte-face à ■ son régiment, » deux cents hommes environ, ramassis de Nubiens, d'Égyptiens et d'esclaves de toute race, qui ne cessaient de tambouriner, de présenter les armes et de faire feu sans rime ni raison. Quand nous fûmes arrivés à ces huttes , pareilles de tout point aux habitations indigènes, Mahamed nous ût asseoir sur deux lits, et ses femmes vinrent nous offrir k genoux des tasses de cafê, tandis que d'autres serviteurs, apportant le pombé, nous préparaient un dîner dont le pain, le mouton et le miel constituaient tes principaux éléments.
On vida pour oous un vaste hangar, et lorsque j'y fus installé
LE MADI. 5ÎI
avec Grant, nos hommes reçurent ordre de se répartir comme ils voudraient dans les divers taudis où gisaient déjà les soldats de Hahamed'. Quant & ce dernier, il semblait, depuis que nous étions là, regarder sa mission comme accomplie.
• S'il en est ainsi, lui dis-je, veuillez me faire connaître les ordres que vous avez reçus.... On a dû également vous laisser quelques lettres.
— Non, me répondit-il, je n'ai ni lettres, ni ordres écrits; on m'a simplement recommandé de vous conduire à Gondokoro, dès que vous seriez arrivés. Je suis le valài de Debono, et il me tordait bien de tous voir ici, car il y a longtemps que nous vous attendons.... Nous avons employé k nous procurer de l'ivoire les loisirs que vos retards nous ont faits.
— Gomment doîs-je m'expliquer, repris-je, que Petherick ne soit pas venu en personneà notre rencontre?... Quelque mariage, par hasard, l'en aurait-il empêché?
— Vous ne vous trompez pas; il a pris femme, et je l'ai vu mener en croupe sa nouvelle épouse, pendant notre séjour à Rarthoum.
— Et l'arbre sur l'écorce duquel Bombay m'a dit que vous nous montreriez le nom de Petberickî
— Vous le verrez chemin faisant.... Au surplus, ce n'est pas petherick qui a écrit le nom; c'est une autre personne, la même qui m'a chargé de guetter votre arrivée dans ces parages. ... Nous ne connaissions pas ce nom, mais elle nous a garanti qu'en vous le montrant, vous sauriez de suite ce dont il est question. ■
kdécembre. — En flAnant ce matin dans notre nouvelle résidence, j'ai pu constater que les Turcs se sont tous mariés à des femmes du pays, maintenant habillées d'étoffe et couvertes de verroteries. Ils ont déjà beaucoup d'enfants, et d'infaillibles symptémes assignent une date prochaine à un nouvel accroissement de population. Au surplus, la plupart de ces unions n'ont eu lieu qu'à titre provisoire, et en vertu d'un contrat de louage, valable pour tout le temps du traGc. A l'expiration du bail, c'est-à-dire
1. Il tnuupirapcuaprdsque Hahamed avait eipidié vera Kamrasi deux bomm«s du Uadi, porteurs d« verroteries. Comme iU étaient vAtus d'éloCTe, Jea Vouanyoro et les Vouaganda les prirent pour des Européens. De là tous ces maleutendus, consignés à leur date dans notre journal, au sujet de ces ■ bommes blancs ■ qu'on prétendait avoir vus dans le palais de Kamrasj. (Nol« H» fauteur anglait Routée A la seconde édition de son Uvre.)
saa VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.
au moment du départ pour Gondokoro, les jeunes villageoises qu'ils ont adjointes à leurs esclaves, s'en retounieront chez leurs parents. Ils possèdent aussi un nombreux bétail, enlevé, dit-on, aux indigènes et qu'ils Tout servir à divers usages. Ce qu'ils ont de trop, en fait de nourriture, s'emploie à payer les dents d'élèphant, dont ils grossissent chaque jour leur collection déjà considérable. Le pays, bien arrosé, bien cultivé, rappelle les plus fertiles districts de l'Dunyamouézi.
Vers midi, notre arrière-garde se présente sous les ordres de Bombay. Piéjoko vint en personne nous reprocher d'avoir méconnu ses intentions hospitalières et solliciter de nous une visite amicale. Je le renvoyai satisfait d'un léger présent. Les «enfants > du vieux Ghongi s'élo^ent aussi de très-bonne humeur, après avoir reçu quelques poignées de verroterie et quelques vêtements de rebut. Je n'ai donc plus avec moi que mes gens et ceux de Kidgwlga.
A défaut d'une lettre de Petherick, je n'en ordonnai piis moins, pour le lendemain, le départ de l'expédition ainsi réduite. Mais aussitôt, les objections se présentèrent en foule : Mahamed prétendait que je ne trouverais pas de navires à Gondokoro. Il me . conseillait une halte de deux mois, en attendant que la station fût regarnie ; enfin, il se refusait à partir avec moi, sous prétexte d'une famine qui existait, selon lui, à Gondokoro. J'insistais néanmoins, sur la foi des promesses de Petberick, tout disposé à me contenter d'un interprète, si les Turcs s'entêtaient à ne point partir avec moi. Mon interlocuteur m'opposait alors la férocité des gens du Bari, sur le territoire desquels je ne devais pas me hasarder avec une si faible escorte, et de plus, l'existence d'un large cours d'eau, infranchissable d'ici à quelques semaines.
Ces vains prétextes, ces allégations mensongères finirent par lasser ma patience, et le débat s'anima de plus en plus, sans aboutir à aucune conclusion pratique. II reste convenu qu'on réunira demain une espèce de conseil de guerre , devant lequel les pointa qui nous divisent seront mis en délibération.
5 décembre. — Parmi les gens de Mahamed , pas un ne regarde comme possible de partir en ce moment pour Gondokoro. Ils me proposent, en revanche, de me faire conduire sous escorte Jkdix journées de marche d'ici, dans un dépôt formé sur la frontière
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du pays de Madi. L&, si je veux attendre qu'ils aient réuni leurs approvisionnements d'ivoire, ils viendront se joindre à moi, et nous serons assez forts, une fois réunis, pour passer sur le ventre à quiconque voudrait noua faire obstacle. Je commençai par accepter cette oQ^e, mon vœu le plus cher étant de quitter ce pays, où mes gens prenaient des habitudes d'ivrognerie, et où ceux de Kidgvriga désertaient l'un après l'autre. Une fois en route, je ne désespérais nullement de gagner Gondokoro k moi tout seul.
En attendant, et pour me concilier Hahamed, je lui oflris de présider une revue militaire qu'il passe tous les vendredis. Ses soldats, avertis, ont pris la tenue de cérémonie et manœuvré un peu moins mal que je ne m'y serais attendu. Les commandements donnés en langue turque leur étaient tout à fait familiers, et les choses s& seraient assez régulièrement passées , si les sioH pies soldats n'eussent commandé la manœuvre en même temps que leurs capitaines.
La revue terminée, je complimentai Hahamed, et quand je le crus favorablement disposé, je remis sur le tapis les préliminaires du départ qui devait avoir lien le lendemain ; mais, sans oser me regarder au visage et revenant effrontément sur ses promesses, il me déclara ■ qu'il ne pourrait me laisser partir sans lui, attendu le blAme qu'il encourrait s'il m'arrivait quelque mésaventure. ■ Il s'étonnait, au reste, de ma précipitation : — ■ Après être resté si longtemps chez Kamrasi, je pouvais bien, disait-il, lui accorder quelques jours. >
Son obstination renversait tous mes plans et me jeta dans une véritable colère. I^ désertion, je l'ai dit, s'était mise parmi les gens de Kidgwîga, et pour peu qu'elle se propageât encore, je ne voyais plus comment je pourrais, une fois à Gondokoro, acheminer vers le palais de Kamrasi un autre visiteur blanc, s'il s'en trouvait un qui voulût compléter notre besogne et vérifier, — ce que nous n'avions pu fkire, — les conmiunications entre le Nil et le Louta Nzigé. J'insistais ; Hahamed se débattit de plus belle. « Ses gens ne pouvaient partir qu'après la moisson (car ils cultivent du blé pour leur nourriture). Quant à lui, avec une hutte pleine d'ivoire, il ne saurait se procurer les porteurs nécessaires qu'après la récolte faite, lorsque les gens du pays seraient dispo* niblea. » Bref, voyant que je m'entêtais à demander l'interprète
et las guides qu'il m'avait promis, il finit par disparaître ; et ceux de mes gens qui se tenaient encore sur leurs jambes vinrent me supplier de renoncer à mon projet.
6 décembre. —. Ridgwiga, que j'ai chargé ce matin de nous procurer des interprètes et des guides, n'a pu trouver personoe qui voalût s'engager avec nous. Hahamed, que je suis allé trou- Ter en désespoir de cause, balbutie quelques vagues promesses, puis se dérobe et me fait avertir < qu'on ne le reverra 'de trois jours- > J'ordonne alors, poussé à bout, que tout soit prêt pour demain matin ; et cette détermination vigoureuse fait reparaître Mahamed, qui s'oblige à me fournir des guides, > moyennant une déclaration écrite et signée par laquelle je dégagerai complètement sa responsabilité. »
Je me croyais hors d'affaire, mais le lendemain sept, au moment de se mettre en route, les ■ enËints ■ de Kigdwiga désertèrent en masse, et aucun guide ne voulut consentir à se charger de nous. Il tlevenait évident pour moi qae, raéme en conduisant Kidgwiga jusqu'à Gondokoro, je ne pouvais plus compter sur lui pour ramener qui que ce fût chez Kamrasi. Je l'appelai donc, et lui faisant apprécierles circonstances où nous nous trouvions, je l'engageai à retourner chez son maitre. Il 7 répugnait, sa mission n'étant pas remplie, mais finit par se rendre à mes conseils. Je lui remis alors un fusil double et des munitions, ainsi que quelques verroteries de prix empruntées au magasin de Mahamed, le tout à l'adresse du roi de l'Ounyoro, à qui j'enverrai un voyageur blanc dès que je serai rendu à Gondokoro ou à Khartoum. Le voyageur ne traversera point le Kidi comme je l'ai fait; il suivra, au contraire, la rive gauche du Nil. — « Rien ne sera plus à propos, me fait observer Kidgwiga, car notre monarque doit sous peu changer de résidence et venir s'installer sur le Nil, de ce cété des domaines de Rionga, pour intercepter toutes communications entre ce dernier et les fusils turcs. ■
Kidgwiga tui-méme a reçu son assortiment de rassade, et les (jrincipaui ofliciers de notre escorte, tant ceux du Ghopi que ceux de l'Ounyoro, participent à une grattâcation de même nature« Nous nous sommes quittés fort bons amis, et immédiatement après leur départ, je me suis occupé de monter une chasse à l'éléphant, qui me servira de prétexte pour aller à la recherche du Nil dans ta direction de l'Ouest. Bien que personne, depuis
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mon départ du Ghopi, ne veuille ou ne puisse me dire ce qu'est devenu ce fleuve, Je ne saurais croire que dous en soyons trèséloignés.
8 décembre. — Mahamed semble ravi de ce projet. Il réunit les chefs de village pour tirer d'eux toutes les informations que je réclame. Mais j'ai beau insister sur le voisinage probable du Nil, tous prétendent qu'il se trouve à quinze marches d'ici, et que le voyage, aller et retour, me prendrait un bon mois. De plus, il me faudrait emmener trente-six des soldats de Mabamed, dont celui-ci consent bien à me louer les services, mais à de telles conditions que mon enthousiasme s'en trouve considérablement refroidi.
J'étais, au fond, persuadé qu'on me trompait, et que le Nil n'était pas si loin;. mais, craignant de manquer l'occasion de quelque prochain départ, je me décidai à prendre patience et h proQter de mes loisirs, soit pour écrire l'histoire des Vouahouma, soit pour compléter mes collections. Une fois'ÂGondokoro, je me promettais de trouver quelqu'un en état de suppléer aux lacunes de mon expédition, ou de remonter moi-même le Nil sur les embarcations dont je pourrais alors disposer.
Du 9 au 14 décembre. — Rien n'est arrivé de notable jusqu'à cette dernière date, où quatre-vingts des sujets de Rionga sont venus offrira Mahamed, de la part de leur mattre, deux esclaves et trente défenses d'ivoire. Présumant qu'il s'abaissait de déterminer mon hôte à marcher contre Kamrasi, de concert avec le frère qui cherche à lui ravir la couronne, je jugeai néanmoins que cea questions poliUquesdevaientmeresterétrangëres, etne m'occupai qu'à tirer de ces hommes quelques renseignements sur la topographie des contrées qu'ils venaient de quitter. Paa un, cependant, ne voulait entrer en relations avec moi, du moment où j'étais l'ami de Kamrasi, et les soldats de Mahamed trouvuent mauvais que mes gens cherchassent à se mêler aux nouveaux venus : < Que vous importe, disaient-ils, si nous échan> geons nos étoffes et nos verroteries contre l'ivoire apporté par jes gens-ci?.. -Ne vous mêlez pas de nos affaires I... ■ Mahamed, toujours mystérieux, vint m'emprunter ensuite une couverture et un fusil > dont il avait besoin, disait-il, pour aller visiter un de ses entrepôts d'ivoire. > Ceci fit naître chez moi de véritables appréhensions, et je m'imaginai qu'en me forçant à m'ar-
me byCoOglc
réter, Uabamed me laissait en son lien et place, tandis qo'il irait avec RioDga porter la guerre dans les domaines de Kamrasi. Je tâchai donc de l'effrayer sur les conséquences de son expédition. — «Si vous traversez le Nil, on vous coupera la retraite et tous vos fusils seront perdus. > Il vît bien où tendaient mes pensées, et m'assura qu'il allait dans une direction toute différente avec les gens de Rionga. Je refusai cependant de lui prêter un fusil, tout en lui donnant la couverture dont il prétendait avoir aussi besoin.
Z>u 15 ou so décembrs. —■ J'ai vu partir Hahamed à la tête de son régiment, enseignes déployées, au bruit des tambours et des âfres. Les soldats faisaient feu de tous côtés; les ofBciers étaient montés, quelques-uns sur des Anes, et les autres, — le croirat-onî — sur des vaches t. .. Derrière eux marchait une foule d'indigènes, y compris les gens de Rionga, les uns munis de lances, les autres d'arcs et de flèches, et le tout ressemblait à une expédition de maraudeurs, bien plus qu'à une paisible caravane. J'ai appris depuis qu'ils ne s'étaient point rendus chei Rionga lui-même, et qu'ils avaient seulement conduit les gens de ce chef auprès du vieux Chonji. Chonji, de son cété, avait invité Mahamed à venir combattre un de ses ennemis, sur le tei^ ritoire duquel on espère trouver une immense accumulation de dénis d'éléphant-, et qui, vivant de pillage, possède en outre un bétail considérable. Tel était, en réalité, le but de l'expédition.
Du 21 au 31 décendm, — Depuis mon arrivée ici, je m'étais étonné souvent que les indigènes consentissent à subir les brutalités auxquelles ils sont exposés de la part des tyrans que rÉgypte leur envoie. Je constate donc, sans la moindre surprise, qu'ils ont fréquemment recours, pour s'y soustraire, à de lointaines émigrations. Ils enlèvent leurs huttes, emportent leurs effets mobiliers, et, poussant devant eux leur bétail, transfèrent leur village sur un autre point du territoire. La principale femme de Mahamed m'annonçait, le jour de Noël, que les Turcs ayant mis à sac et brûlé trois villages, rentreraient d'ici à peu avec leur butin. Elle devinait juste, car Mahamed est revenu le 31 & la tête de son armée triomphante, avec des masses d'ivoire; il ramène aussi cinq jeunes prisonnières et trente tètes de bétail.
Du l^au 3;afltter 1863. —Je désirais vivement me remettre
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en route, mais il a fallu céder aux instances de Mahamed, qai m'ajourne au 5 courant, date à laquelle il aura réuni assez d'hommes pour transporter tout son ivoire. Les gens de Rionga ont quitté le camp, et Mahamed semble bien décidé à. partir, car il a fait tuer une douzaine de vaches, dont la chair est distribuée à ses porteurs, tandis qu'on découpe le cuir en longues lanières destinées à relier les faisceaux entre lesquels se répartissent les plus petites défenses pour égaliser à peu prés le poids des charges.
Prëparatirs pour le tnnsporl de l'ivoira.
4 et ijanvîer. — Triste échantillon de la barbarie turque. Un chef de village apporte une dérense d'éléphant pour solder la rançon de sa fille, récemment enlevée par les gens de Haliamed. Heureusement pour elle, le père de la jeune esclave est un homme influent, que nos nouveaux compagnons ont tout intérêt h se concilier, et avec lequel ils veulent vivre en bons termes. Non-seulement Mahamed lui a rendu sa iille, mais, pour effacer toute rancune, il lui fait en outre cadeau d'une belle vache.
Du 5 au 10 janvier.— 11 m'a été donné, ces jours-ci, de voir le chef de nos bandits frapper une contribution h l'instar des rois
3ft
nègreu. Quelques bons villageois qui avaient pris la fuite à son approche, et dont il ne s'était pas donné la peine d'inœndier les habitations, ont cru devoir lui en témoigner leur reconnaissance en lui apportant dix belles dents d'éléphant. Au lieu de les remercier, et trouvant avantageui de lever des impAts sous cette forme, notre homme s'est donné les grands airs d'un potentat qu'on offense par des hommages insuffisants, et qui se croit dupe de sa clémeDce. — ■ Vous avez raison de rechercher mon amitié, a-t^il dit à ces pauvres gens, mais vous ne tenez pas assez compte du respect qui m'est dû. .. . J'avais droit au double de
Déménagimeat et Innibtion d'an irlU*gc>
ce que vous m'apportez. — Que faire, alors? ont^îls répondu; c'est là tout ce que nous possédons. — S'il en est ainsi, a repris Mahamed, je ne dois pas vous affliger par un refus; mais à mon prochain retour de Gondokoro, j'espère bien que vous acquitterez le reste de votre dette.... Adieu, et ne perdez pas de vue ce qui vient de vous ëlre prescrit. >
11 janvier. Panyoro. — Les ajournements de Mahamed ont épuisé ma patience et j'ai pris les devants, à son grand désespoir, en lui laissant un délai de vingt-quatre heures pour venir me rtîjoindre & la prochaine station. C'est à Panjoro que nous
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nous sommes arrêtés, après une marche de dix milles. Les habitants, qui nous prenaient pour des Turcs, se sont d'abord bâtés de s'éloigner avec leur bétail; mais plus tard, revenus de leur erreur, ils nous ont accueillis avec une hospitalité franche et cordiale.
li janvier. — Journée de chasse, où j'ai manqué tour à tour un rhinocéros et plusieurs antilopes. Mes gens n'en revenaient pas, et les villageois qui m'avaient suivi dans l'espoir de quelque bonne aubaine, m'oÉfraient leur recette ordinaire pour en finir avecla mauvaise chance dont je semblais être la victime; elle consistait à me percer l'index avec la pointe d'une lance et à cracher ensuite sur la blessure. Avant de recourir à un moyen si extrême, j'ai vérifié nos deux points de mire, qui se trouvent avoir été légèrement faussés. Un rire général a suivi cette découverte.
A notre retour au village, le déménagement venait de recommencer, et je me l'expliquai en voyant arriver, du côté de Faloro, un détachement de nos Égyptiens : ■ — Qu'avez-vous faitî nous disaient nos hâtes en se pressant autour de moi, et pourquoi nous livrer à ces gens rapaces qui nous accablent de coups, nous forcent à porter leurs fardeaux, et nous pillent sans miséricorde? ■ Je leur promis alors, s'ils voulaient se tenir tranquilles, une protection etTicace, et je notifiai ma promesse aux Turcs dès que ceux-ci furent arrivés. Mahamed les envoyait en avant-garde, et ils avaient ordre de m'escorler jusqu'au village d'Apuddo, où nous attendrions leur chef, qui travaillait de tout son pouvoir aux enrôlements indispensables II me faisait prévenir que je trouverais, dans le voisinage d'Apuddo, un arbre où deux ans auparavant un de mes compatriotes avait gravé une inscription.
13 janvier. Pairn. — La marche suivante nous conduisit à Paira, groupe de villages situé en vue du Nil. N'était-il pas ridicule à nous d'être restés si longtemps à Faloro sans obtenir le moindre renseignement sur le point qui nous intéressait le plus, et sans nous douter un moment que le Nil Qpulait à deux journées de nous?... Il s'ofliait maintenant & nos yeux, déroulantses eaux majestueuses sur un lit h peine creusé, dans la direction de l'ouest à l'est; immédiatement au delà du fleuve, les jbl (ou montagnes) Koukou se dressaient à deux mille pieds au-dessus de ses eaux. Le lendemain seulement, et lorsque, marchant parallë-
lement au Nil, nous fûmes arrivés à Jaifi, nous pûmes em-
brasser dans son ensemble cet imposant et vaste paooiama.
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U jADvier. Jaifi. — C'est le nom d'un groupe de huttes situées dans le voisinage d'an profond nallah, par lequel se dégorgent les eaux des districts qui occupent le milieu du Madi oriental. Nos Turcs y tuèrent un crocodile , qu'Us se mirent & dévorer sur place, non sans provoquer parmi mes gens des risées passablement dédaigneuses.
1 4 janvier. Afuddo. — Je n'ai pas manqué, aussitôt après notre installation, de me faire montrer l'arbre sur lequel Mahamed avait attiré mon attention. Deux signes, qui rappelaient assez vaguement la forme d'un M et d'un J, se voyaient effectivement sur son écorce, mais le travail de la végétation les avait rendus à peu près méconnaissables. En me dépeignant l'individu qui les avait tracés, les Turcs me dirent ■ qu'il me ressemblait beaucoup et portait une barbe aussi longue que la mienne. > U était venu de Gondokoro, il y a deux ans, avec Mahamed, mus n'avait pas osé passer au delà d'Apuddo, tant on lui disait de mal des populations méridionales et tant il lui paraissait pénible de rester renfermé à Faloro, pendant toute la saison des pluies, tête à tête avec l'ofScier égyptien. Il savait, du reste, que nous devions arriver dans ces parages, et avait recommandé à Mahamed de nous montrer son nom, dans le cas où cette prévision viendrait k se réaliser '.
Comme d'ordinaire , nous étions logés dans le village , mais les Turca restés à l'extérieur enlevaient la toiture des habitations pour la transporter dans leur camp. A mes remontrances touchant ce procédé sommaire, ils me répondaient avec douceur, ' que n'ayant ni huttes, ni ustensiles culinaires, ni approvisionnements d'aucun genre, il fallait bien emprunter ceux des indigènes. Mieux avisés et plus prévoyants, ces derniers se mettraient en mesure d'avoir à vendre tout ce qu'on était obligé de leur confisquer, puisque après tout le gouvernement ne pouvait être frustré de l'ivoire sur lequ^ il comptait. > La misère est grande dans ces contrées; et tandis que les Turcs vivent aux dépens des silos & demi vides, les pauvres paysans en sont réduits à se nourrir de racines et de fruits. Gonmie pour empirer une situation déjà si triste, les chefs de village se font l'un à l'autre une guerre acharnée.
1. Il 3 été vâriSi depuis que ce bardi voyageur s'appekit Hiani (ffoM iu eapitaine Spekt, iqâiiéedûu la seconde édition de son livre )
16 et 17 Janvier. Journées de halte. — Un parti hostile est venu rdder la nuit autour du village, mais sans oser y pénétrer k cause de notre présence. Les habitants, sortis en armes dès te lendemain matin , tuèrent deux hommes à l'ennemi , qui battit en retraite, mais non sans menacer de revenir à la charge aussitôt que > les fusils seraient partis. > Je ne demandais qu'à m'en aller pour peu que l'apina (ou chef du village) eût voulu me fournir les guides indispensables ; mais il craignait qu'il ne m'ar^ rivât malheur, et que Uahamed ne le punit de mon imprudence. Il était inutile d'insister, car je n'avais plus de vaches à tuer pour nourrir mes hommes, ni de verroteries pour acquitter les droits de passage. J'acceptai donc ta situation, et la chasse servit à me faire oublier mes ennuis.
16 et 1 9 janvier. — Les antilopes étaient nombreuses, mais ne se laissaient guère approcher. En revenant au logis, le premier soir, les indigènes qui m'accompagnaient dans l'espoir de quelque régal me signalèrent trois bufQes sur un pâturage assez lointain. Je remontai pour tourner ces animaux et prendre le vent sur eux au delà du point où je m'attendais à les rejoindre. Là, je ûs coucher mes compagnons à plat ventre et me glissu dans l'herbe, jusqu'au moment où je vis en face de moi , et à très-courte distance, briller au soleil trois paires de cornes. Alors je me soulevai lentement pour ne pas effaroucher le gibier; mais, à ma grande surprise, de si haut que mes yeux allassent vers lui, les cornes seules restaient visibles. L'idée ne me vint pas que ces animaux eussent pu demeurer accroupis en plein jour, dans un site aussi peu abrité. De sorte que, ne pouvant me rapprocher davantage sans les mettre en fuite, je visai, au juger, la poitrine du plus voisin, et ce fut alors seulement que je découvris mon erreur. Tous trois se dressèrent sur pieds et détalèrent à qui mieux mieux. Tandis que je rechargeais ma carabine (à un coup), les fugitifs étaient allés rejoindre leurs trois camarades, ceux-là même que j'avais vus occupés à paître, et tous les six, formés en ligue, dévalèrent à la fois sur moi. Certain de recevoir une rude secousse, j'avais fort & craindre de rester écrasé sous le piétinement de ces massifs animaux, lorsque tout à coup, en m'apercevant debout devant eux, soit crainte, soit tout autre instinct difQcile à définir, ils renoncèrent à leur projet meurtrier, s'écartèrent par un léger détour, et
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gagnèrent pays de toute la vitesse de leurs jambes. Je n'étais pas satisfait, et bien loin de là ; mais Grant nous a dédommagés le lendemain, en tuant un trës-beau mâle de l'espèce n'samma.
80 janvier. — En poursuivant le gibier de la veille dans une espèce d'immense parc borné d'un côté par le Nil, de l'autre par cette rivière Asoua, sujet de tant de récits — et que j'entrevois dans le lointain au pied de montagnes encore plus hautes quelesjbl Koukou, — Je me suis trouvé avoir simultanément sous les yeux cinq buffles, cinq girafes, deux élans et plusieurs antilopes d'espèces diverses. Ce fut à un des élans que je m'adressai, désirant le comparer à l'animal du même genre que j'avais tué dans l'Ousagara; mais les girafes, qui interviennent volontiersàcontre-temps, donnërentralarme,et, àl'eiceptionde deux bufOes, tout disparut. Je les suivis, armé d'un fusil simple, et sans me faire accompagner de personne. Arrivé furtivement i quarante mètres d'eux, je guettai une occasion favorable et parvins à loger une balle dans l'épaule du plus groi. La détonation les fit tressaillir, et tous deux chargèrent à la fois du côté de leur antagoniste qui, sans perdre de temps et se trouvant sur un terrain absolument ras, s'était jeté à plat ventre. Ils flairaient l'air, agitant leurs cornes puissantes, et me cherchaient du regard sans découvrir encore ce que j'étais devenu.
Nous restâmes ainsi près de vingt minutes, séparés è peine par quelques pas. Un des bufdes avait la bouche en sang, etl'une de ses jambes de derrière était brisée, car la balle l'avait pris en enfilade et traversé de part en part. L'autre, tournant sur laimême, cherchait de tous côtés à me découvrir, et, sans le perdre un instant de vue, je rechargeais peu à peu mon ftisil. Une fois prêt, je tirai sur l'animal encore intact, mais la capsule se brisa sans éclater et fut sur le point de me trahir; ils regardèrent en effet de mon côté, l'invalide saignant toujours, mais l'autre plus menaçant que jamais. Quelques minutes encore s'écoulèrent ainsi, au bout desquelles je me sentis soulagé d'un grand poids en les voyant s'éloigner sans trop de hâte. Je les suivis naturellement, mais sans pouvoir retrouver une occasion favorable. Peut-être se présentera~t-elle demain.
SI et S2 janvier. — Au môme point où j'avais abandonné la chasse, j'ai fait partir un troupeau de cinquante buflles environ, parmi lesquels était mon blessé de la veille, incapable désormais
d'une longue fhite, et que j'ai pu abattre au moment où il s'arrêtait pour me charger. Les paysans, k qui j'ai donné la moitié de la chair, m'ont témoigné la reconnaissance la plus vive. ■ On ne les a pas gdtés jusqu'ici, disent-ils, et en fiait de présents, ils ne connaissent guère que la bastonnade. *
S3 janvier. — Deux rhinocéros noirs, que j'ai rencontrés, n'auraient eu qu'à passer tranquillement leur cbemin pour échapper h mes coups; je ménage, en effet, mes munitions qui commencent à devenir rares. L'un d'eux, néanmoins, s'est tellement obstiné h me faire la partie belle, que je n'ai pu résister à ta tentation de le jeter bas. Mais j'en eus du regret en voyant tes sauvages qui m'accompagnaient, refuser, malgré mes instances, de toucher à la diair de cet animal, regardé par eux comme une substance impure. Quelques buffles se sont ensuite trouvés à ma portée, mais une petite antilope, brusquement partie devant moi, leur a donné un peu trop tôt le signât de la fuite. Le reste de la journée n'a pas été plus heureux, et je suis revenu bredouille-
Du S4 au 30 janwi^. — Rien de notable jusqu'à cette dernière date, où Boukhet, le factotum de Mahamed, nous est arrivé avec la plus grande partie du convoi turc. Son maître, paratt-il, l'avait acheminé vers nous depuis déjà quelques jours; mais en arrivant à Panyoro, une rixe avec les habitants eut pour conséquence la perte de presque tous tes bagages. Hahamed, auquel il alla rendre compte de ce fâcheux résultat, le somma, dans les termes les plus péreraptoires, de retourner & la charge et de réparer un échec inacceptable ; ■ Sans cela, disait-il, comment voulez-vous que je fasse mon rapport à Gondokoro ? »
Convaincu par la force de cet argument, Boukhet retourna sur le théâtre de sa défaite et attaqua vigoureusement Panyoro. Trois de ses hommes furent blessés tout d'abord, mais il parvint à incendier le village, tua une quinzaine des habitants, et en sus des objets qu'ils lui avaient enlevés, leur prit environ cent têtes de bétail.
31 janvier. — Mahamed, arrivé d'aujourd'hui, se prépare à marcher en avant. L'entreprise ne laisse pas que d'offrir certaines difficultés, car les -Turcs, à eux seuls, ont besoin de six cents porteurs, dont la moitié pour leur ivoire et le reste pour leurs effets de campement; or, il n'est pas de village qui puisse
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fournir au delà de cinqQante à soixante hommes; et de plus, nous l'avons déjà dit, les chefs se font l'un à l'autre une guerre continuelle. Voici l'expédient adopté par Mahamed : sous peine de coD&scation, il convoqua devant lui ces petits souveraios municipaux et taxa chacun d'eux & tant de porteurs, requis pour le service du * grand gouvernement, > dont l'intérêt doit passer avant tout. Se figure-t-on les richesses du gouvernement laissées à terre faute de bras? Il exige donc le sacri&ce de toutes les rivalités, et proclame pour un temps la trêve de Dieu : les villages qui se seront dépouillés, pour le service public, de leurs défenseurs habituels, devront, par cela même, rester inviolables. Malheur à celui qui les attaquerait en l'absence de Mahamed : on n'épargnera pas les balles pour le punir.
Une centaine d'œufs, trouvés dans un nid de crocodile, ont été pour nos Égyptiens l'occasion d'un grand régal. On nous a donné deux de ces œufs que nous avons mangés par curiosité, mais dont la saveur musquée n'a rien d'agréable pour un palais européen.
1" février. — Nous sommes repartis avec Boukhet et la première moitié du convoi de Mahamed, qui n'a jamais pu réunir assez d'hommes pour tout emporter i la fois. Le Nil, que nous avons bientût rencontré, roulant ses flots limpides parmi les hauteurs schisteuses de Koukou, ressemblait à une rivière des Highlands; nous l'avons suivi jusque dans le voisinage du point ojj l'Asoua vient le rejoindre. Ses eaux n'étaient pas, à beaucoup près, aussi abondantes que lorsque nous l'avions traversé audessous des chutes Karouma; et cependant, selon les calculs du docteur Khoblecher' , il aurait dû déborder justement à cette époque ; cela étant, il élit été navigable, et nous en aurions profité pour ne pas le perdre de vue. Mous le quittâmes au contraire de nouveau, lui laissant faire un détour dans la direction de l'ouest, et pass&mes à gué la rivière Asoua, dont les eaux rapides nous montaient jusqu'à la poitrine, mais dont le lit manque de largeur. Pas une embarcation ne saurait la remonter, et sous aucun rapport on ne peut la comparer au NU lui-même. Les membres de l'expédition envoyée par Hêhémet-AU ont singu-
1. Le docteur Klioblecher, fondateur ds la mÎMion autrichienne de Gondokora, a éUbli que le Mil y aHeint «on niveau le plus bas vers le milieu de janvier.
lièrement exagéré le volume de ce cours d'eau; mais nous n'en sommes pas autrement étonnés, car ils se sont mépris sur sa position. Nous étions en eflet sous le troisième degré quarantedeux minutes de latitude nord, et par conséquent à vingt milles au delà du point extrême de leurs recherches.
Deux heures plus tard, nous arrivions dans un établissement appelé Madi, que nous trouvâmes absolument désert. Les habitants s'étaient enfuis dans la jungle, et rien ne put les décider à rentrer chez eux. Nous aspirons maintenant h. voir finir le voyage. Vivre aux dépens d'autrui nous parait insupportable ; mieux valent encore les exactions comme celles dont on nous rendait victimes dans l'Ousoui. Au surplus, cet état de choses est sans remède; il restera tel aussi longtemps que les Turcs auront la haute main sur ces misérables populations. Ce n'est pas qu'ils n'aient, eux aussi, des pertes à subir; quatre hommes et une jeune fille du Bari ont trouvé, chemin faisant, le moyen de s'enfuir et d'emmener avec eux une centaine des vaches enlevées à leurs compatriotes. J'ai fait donner cinquante coups de fouel & un de mes hommes, convaincu d'avoir volé la couverture d'un Egyptien dont il partageait la hutte.
Du 3 au 5 février. Journées de halte, —Cinquante natifs de Labouré (une des stations par lesquelles nous devons passer) sont venus s'offrir pour le transport des bagages. Us savent qu'à cette époque de l'année les Turcs reviennent toujours avec une quantité de bétail, produit de leurs rapines, qu'ils emploient à rétribuer les services de ceux qui les aident à traverser le pays deBari.
6, 7 et 8 février. Barwoudi et Laboufi. — Nous avons passé une nuit dans le premier de ces établissements, et nous nous sommes arrêtés tout un jour dans le second, pour permettre à Mahamed de recueillir au passage l'ivoire emmagasiné dans un dépAt voisin.
9 février, Mougi. — 10 et 11, journées de halte. — Mougi est la dernière station du pays de Madi. Nous y sommes restés deux jours afin de compléter le nombre des porteurs nécessaires pour traverser le Bari, dont les habitants, qui se refusent obstinément au métier de portefaix, sont, pour cela seul, en butte au mépris et & la haine de nos Egyptiens. Un tremblement de terre s'est fait sentir. La rassade n'a plus cours dans ce pays-ci,
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les naturels employant pour leurs colliers et leurs ceintures les œufs d'autruche, qu'ils découpent en petites plaques de la grandeur d'un bouton de chemise, percées ensuite d'un petit trou central où passe le fil destiné à les réunir. Un voyageur nous raconte que trois hommes blancs, montés sur des navires, viennent d'arriver à Gondokoro, et que les habitant»du Bari, avertis de notre approche, au lieu de nous attaquer à coups de lance, veulent empoisonner toutes les sources du pays. Hahamed a dis* tribué aux chefs des villages, en récompense des porteurs qu'ils ont fournis, la moitié des bestiaux dont il dispose. C'est celle qu'il dit appartenir au gouvernement; l'autre moitié du butin, qui comprend également tous les esclaves, toutes tes chèvres et tous les moutons, constitue la paye des soldats attachés à l'expédition.
12 février. Wurmmgi. — 13, Marsan. — Tout ceci réglé, nous sonunes partis, au nombre d'un millier d'hommes, pour la stalion appelée Wuroungi. Une double étape , le lendemain, nous a conduits à Marsan, qui appartient au Bari . J'aurais voulu m'arréter dans les villages de cette contrée, mais Mahamed avait si bien efiTarouché nos gens que ceux-ci, redoutant les attaques nocturnes des indigènes, refusèrent obstinément de faire bande à part. Le pays, borné à droite par des montagnes, était inégal et richement boisé. On y rencontrait de nombreuses bourgades ; mais les populations, généralement parlant, disparaissaient à notre approche, sauf quelques hommes plus hardis que les ■ autres, qui nous regardaient passer d'un œil hagard. Les Turcs battaient le tambour matin et soir, et ne se gênaient pas pour piller tes villages où nous prenions nos repas.
14 février. Doro. — Nous nous sommes retrouvés en vue du Nil, et nous avons fait halte à Doro , petite station située dans le voisinage d'une montagne bien connue qui porte le nom de Rejib. Lès voyageurs du Nil se plaisent à y graver leur nom. Rien de changé dans l'aspect du pays, si ce n'est que peu à peu les herbes sont devenues beaucoup moins hautes et beaucoup plus ânes, à ce point que mes gens se croyaient dans le voisinage de l'Angleterre. Une fois installés,— et lorsque les Turcs eurent misa sac quelques-unsdes villages les plus proches, — nous entendhnes deux coups de fusil qui semblaient un signal convenu. De tous cdtés afQuèrent, au même instant, les gens du pays. Leurs es-
conades arrivaient au son du tambour, et le tambour des villages répondait à leurs appels guerriers. Tout faisait donc présager Dne attaque dont les Égyptiens se montraient assez préoccupés, car, indépendamment de leur grand'garde, ils envoyèrent des patrouilles dans toutes tes directions. L'ennemi ne demandait pas mieux que de nous surprendre ; mais cette précaution militaire déjoua ses projets, et le simple bruit des fusils qu'on armùt de çh et de là suffisait pour le tenir en échec. Quand ils n'eurent plus  compter sur le succès de leur tactique ordinaire, les sauvages se réunirent par centaines en face de notre camp, mirent le feu aux herbes, et— brandissant à pleines poignées les gazons enflammés, avec des hurlements dignes de l'enfer — ils passaient, repassaient en longues files, et juraient de nous anéantir le lendemain.
15 février. Gmdokoro. — Nous n'en avons pas moins dormi d'un sommeil paisible, et nous sommes entrés le matin k Gondokoro (lat- nord 4* 54' 5", long, est 31° 46' 9'), où Mahamed, après une salve, nous a conduits immédiatement chez un négociant circassien nommé Kourschid Agha. Nos premières questions eurent naturellement trait à Petherick; on y répondit d'abord par un silence dont le sens nous échappait; mais nous apprîmes en insistant que nous étions redevables à H. Debono, et à personne autre, de l'assistance qui nous avait été donnée à partir du Madi. Remerciant en peu de mots l'ami de Mahamed, qui était aussi le représentant de notre bienfaiteur, nous primes congé de lui pour aller discuter Petherick. Au bord du (leuve, où plusieurs navires étaient amarrés, nous vtmes accourir de loin un personnage qu'au premier coup d'œil nous supposâmes être celui que nous cherchions; mais l'instant d'après, je fus désabusé par la cordiale poignée de main de mon vieil ami Baker, qui doit une certaine célébrité à ses chasses dans l'tle de Ceylan. Je ne saurais rendre les émotions d'une pareille rencontre : les mots sont sur les lèvres, et cependant on ne peut parler. Ce fut seulement un peu plus tard que, profitant de sa bonne hospitalité, nous apprîmes de lui, tout à loisir, ce qui s'était passé pendant notre longue absence ; entre autres la terrible guerre d'Amérique et la mort du prince Albert, à qui sir Roderick Murchison m'avait présenté, peu de jours avant mon départ pour l'Afrique, et dont je me rappelais presque mot pour mot les flatteurs encouragements.
LE MADI. US
Baker noiis apprit aussi qu'il avait emmené trois bâtiments —
un dyabir et deux miggert — avec des équipages bien armés
des chameaux, des cberaux, des ines, des verroteries, da EU d'arcbal ; bref, tout ce qui était nécessaire pour un long Toyage, et ceci, dans le but exprès de contribuer à notre salut : ■ Vous me désappointez, ajoutait-il en riant; car j'espérais vous trouver sous l'équateur aux prises avec quelque situation terrible, dont je vous aurais aidé à sortir. >
Instruit du prochain retour de Hahamed, il l'attendait ponr associer à sa fortune ceux des naturels qui auraient h s'en retourner dans leurs foyers. Trois dames bollandaises', obéissant à la même pensée philanthropique, étaient également arrivées ici sur un bateau à vapeur; mais le mauvais état de leur santé les avait obligées de rétrograder jusques h. Kartbonm. Personne, au reste, n'avait supposé possible le voyage que noos venionsd'accomplir. Hais Petherick, qu'étaît-il devenu! D trafiquait pour le moment du côté de N'yambara , — c'est-à-dire à soixante et dix milles de Gondokoro, — bien qu'il eût pris soin, après mon départ d'Angleterre, d'ouvrir une souscription couverte jusqu'à concurrence de mille livres sterling par les amis qui, me croyant en danger, voulaient le mettre à même de nous venir en aide. C'est à eux que je dédie ce livre, faute de pouvoir leur témoigner autrement ma vive reconnaissance.
Au lieu de remonter le Nil immédiatement— -comme il aurait pu le faire, au dire des personnes les plus compétentes, — Petherick, s'attardant à construire une embarcation, avait laissé passer en grande partie la saison favorable. Les vents du Nord lui manquèrent sous le 7' de latitude, et il partit alors par ta voie de terre pour se rendre & son entrepôt de N'yambara. Je dois dù'e qu'il avait envoyé ici un vakU et quelques barques, qui avaient ordre d'aller le rejoindre à N'yambara et de marcher ensuite au sud de cette station, dans le but ostensible de découvrir où je pouvais être : mais ceci était contraire aux. instructions que je lui avais données en quitta ntl'Angleterre, non moins contraire aux intentions qu'il exprimait en ouvrant la souscription dont j'ai parlé, contraire enfin à l'opinion hautement exprimée de tous les Européens engagés dans le même commerce que lui. Ils étaient unanimes à dire que Petherick serait allé directement à Faloro, et de là plus avant dans la dùrection du Sud, si