Ancien domutiijue du colonel Rigby
ta VOYAGE AUX SOURCES DU NIL.
13, 13, 14, 15 et 16 Dorembre. — Nos stations pendant ces journées de marchô nous ont conduits successivement à Mdounhwi, àTzanzi, & Manyongé, à Roumouma. Nous avons traversé la Mdounhwi, tributaire de la Moukondokoua, et la Roumouma , sur les bords de laquelle nous passâmes la journée du 16 dans un fourré d'épines. Nous avancions ainsi à marches, forcées, et quelque dures qu'elles pussent paraître d'abord, nous y trouvions de grands avantages, car en abrégeant la durée du trajet, elles diminuaient d'autant les risques de maladie, de guerre, de famine et de révolte.
Nous arrivâmes enânIelTà Inengé, au pied de la chaîne occidentale, mais nous n'y arrivâmes pas tous. Quelques traînards, épuisés par la fatigue et la soif, s'étaient laissé distancer. Le caporal des Hottentols, s'égarant àla poursuite d'une mule perdue, nécessita l'envoi d'un détachement de vingt hommes qui finirent par retrouver leur camarade, et non-seulement lui, mais quatre prisonniers, deux hommes et deux femmes, emmenés à la suite d'une rixe avec les indigènes. Je les gardai, m'imaginant qu'on me ramènerait la mule à titre de rançon ; mais j'attendis inutilement jusqu'au 20, où, de guerre lasse, il me fallut relâcher mes captifs, attendu la rareté toujours croissante de nos provisions; ils me quittèrent avec peine, car le régime du camp leur convenait h merveille ; jamais Ils n'avaient été si bien nourris, et il leur en coûtait de retourner vivre de < pain de singe ■ au pied des caJebassiers énormes qui leur fournissent cet aliment primitit.
La nuit du 20 an 21 novembre nous trouve campés dans un ravin, au pied de la grande chaîne occidentale et non loin de la station d'Ougogo, où cessent les montagnes de l'Ouzagara.
L'OUGOGO ET LE DÉSERT DE MGUNDA MKHALl.
L'eau devient rare. — Désertions embarrassantes. — Mon premier rhinocéros. — Péril imnuDcnl. — Le vizir généreui. — Messagers infidèles — Aventures de chasse. — Une nuit dans les bois. — Le hongo différé. — Le roi détrôné. — Intervention politique. — Justice locale. — Le droit au pillage. — Résumé de nos pertes.
Après deux jours de campement, nous arrivâmes àOugogo pour y passer le 83, le 24 et le 35. Le pays à un aspect sauvage, et les habitants, toujours armés, fatiguent le voyageur par leur curiosité assidue, leurs démonstrations railleuses, leur fomiliarité grossière. Aussi les caravanes campent-elles en général au dehors des villages, parmi les figuiers et les calebassiers (Bougou) qui poussent de tons cAtés. L'eau était rare dans rOugogo j elle se payait le même prix que coûte ordi- ^ nairement la bière indigène.
Aussi me trouvai-je très-contrarié d'avoir  faire halte, par suite [àe la désertion de nos mui d* l'ongoga.
mules, qui, trompant la surveillance dont elles étaient l'objet, s'en retournèrent jusqu'à Marenga-Mkali, d'où elles nous fu-
reiit ramenées par quelques Vouagogo qui s'étaient chaînés de la besogne, moyennant quatre mètres de merkani payés d'avance et quatre autres que j'avais promis de leur comptera leur retour. Pendant cette résidence forcée, nous n'enlendtmes parler que des Vouahumba , maraudeurs redoutés dont on annonçait l'arrivée prochaine. Le S6, les mules étant revenues, nous nous mimes en route. Le 27, la fatigue de ces animaux nous força de faire halte à Kanyênyé : huit de dos portefaix Vouanyamouézi disparurent ce jour-là et emportèrent a.vec eux la meilleure partie de leur cargaison. Je profitai du répit pour aller me poster h l'afÏÏit, sous la direction d'un guide indigène, dans le voisinage d'une espèce d'étang fréquenté par
L'East-Cootl' Range. — MonUgneide li cdte oriiaUle, tu«ide Morenga- Mkhill.
les rhinocéros. Il fallut les attendre jusqu'à minuit, et mon guide alors, saisi tout à coup d'une frayeur panique, me laissa seul à mon poste; mais à peine avait-il disparu furtivement que j'aperçus, se profilant sur le ciel que baignaient les clartés de la lune, l'animal dont j'attendais la venue. Ses allures étaient inquiètes, et il semblait pressentir quelque danger. Je donnai raison h ses craintes, car me glissant vers lui sur mes genoux le long de la berge qui m'abritait, et parvenu à quatre-vingts mètres de lui, je logeai une balle derrière son épaule gauche. C'était la première fois qu'un rhinocéros mourait de ma main. Ce succès m'ayant mis en veine, — et attendu le besoin de viande qui se faisait sentir parmi nos gens,— je repris mon poste pourguetter une nouvelle occasion. Au bout de quelque temps, je vis arriver
encore, avec les mêmes démonstrations d'inquiétude, deuxautres rhinocéros. Ils furent bJentdt h ma portée, et plus près de moi que le premier; mais la lune les éclairait moins bien. Accompagné par les deux négrillons du sheik, que j'avais chargés de ma seconde carabine pour être en état de parer à toute éventualité, j'expédiai une balle à la plus grosse des deux bétes. Le coup la fit tourner sur elle-même avec une sorte d'aboiement formidable, et l'exposa le plus favorablement du monde h un second coup. Mais hélas 1 quand je me retournai brusquement pour saisir mon arme de rechange, mes négrillons étaient partis depuis longtemps et grimpaient comme deux singes après un des arbres voisins. Le rhinocéros, en même temps — et la circonstance fut heureuse pour moi — prit le parti de s'arrêter au plus vite; il s'échappa, ne laissant après lui aucune trace de sang, comme il arrive d'ordinaire quand la blessure est produite par une balle conique- Telle fut la besogne de ma nuit. Le lendemain, à l'aurore, nos hommes, prévenus de ce qui s'était passé, se hâtèrent d'accourir avant que les Vouagogo n'eussent flairé le cadavre abandonné dans l'épaisseur des jungles. Mais à peine avait-on mis le couteau dans la dure carapace de l'animal, que les indigènes accoururent de tous côtés : ce fut entre eux et nos gens une lutte odieuse et grotesque où ils se disputaient les lambeaux sanglants de cette boucherie improvisée , chaque villageois prenant la fuite vers sa demeure aussitôt qu'il avait pu mettre la main sur quelque morceau de choix qu'il craignait de se voir enlever à force ouverte..
39 et 30 novembre, 1" et 2 décembre. — Palais de Mogomba. — Les bras nous faisaient défaut; cependant je n'ai pas voulu m'arrèter. Moyennant une pièce de drap, j'ai obtenu l'assistance de quelques Vouagogo qui ont porté une partie de nos bagages. Le premier vizir, accouru à ma rencontre, a exprimé de la manière la plus affable le désir que je vinsse habiter le palais ; mais j'ai déjà trop d'expérience acquise pour me laisser prendre A ces belles démonstrations , et je ne Voulais que régler de suite le hongo on droit de passage. Le Grand Chef, par malheur, ne veut pas entendre parler d'une hAte si inconvenante. Halte forcée dont je profite pour chasser l'antilope. Cet animal, dans l'Ougogo, ressemble à la gazelle puticaudala du Thibet. La seule différence
bien marquée est dans les dimensions et la forme de leurs cornes respectives.
3 décembre. — Après milledirGcultés,le hongo aété Ttiéi un kitoiuou', un dabouani, quatre mètres deiiendéra (étoffe à drapeau, cotonnade rouge), quatre mètres de kinikt et trois mètres de merkani. Sous prétexte d'un présent qu'il m'a fait, et qui con< siste en un pot de beurre rance, le vizir me soutire un cadeau. A peine l'a-t-il reçu qu'il élève contre le capitaine Grant une accusation de sacrilège, pour avoir tiré un lézard qui se cbauf- Ibit au soleil sur une pierre sanctifiée. — «Quatre pièces de drap seront k peine une expiation sufBsante, et le chef en demandera bien davantage s'il ne s'emploie, lui, vizir, à étouffer le scandale. ■ Je fais rendre à cet animal le présent que j'ai reçu de lui, et j'ordonne au sheik de lui jet«r à la figure, non-seulement tes quatre pièces qu'il demande, mais deux de plus, en lui déclarant de ma part que je ne suis pas sa dupe. — Ce ne sera pas ma faute, doit ^out«r le sheik, si d'autres voyageurs blancs prennent jamais le chemin de cette résidence.
Quelques portefaix vouanyamouézi, restés ici par suite de maladie, sont tentés de s'engager sous mes ordres, du moins jasquesàKazeh; les Vouagogo les en dissuadent. On me parle d'une caravane nombreuse , où je pourrai trouver des enraiements à faire, et qui n'est qu'à une journée de marche. J'y expédie aussitôt trois messagers; mais bien qu'ils aient laissé derrière eux leurs arcs et leurs flèches, pas un ne revient au camp. Une seconde mule a péri, frappée du même mal que la première. Nous bivaquons sous une pluie battante, la seconde de la saison-
4, 5, 6, 7, 8 décembre et jours suivants — Les deux premières journées se passent à Ouzikhé, où huit de nos porteurs prennent la fuite. Nous parvenons heureusement ji enrôler quatre Vouanya* mouézi. Le 6, nous arrivons à Khoko, le dernier district du pays que nous venons de traverser. Les habitants se lèvent en masse contre nous, convaincus que nous venons venger un trafiquant arabe dont ils pillèrent le camp l'année dernière, pour le punir d'avoir tué leur ancien chef, Cburtes-Jambes. On parvient pourtant à s'expliquer, et Hori-Hori , qui gouverne à la place de
1. Kitoutou. Variéié commune du Msoulou (colonnade européenne imprimée à Surate, en bleu indigo sur fond garance uchetéde blanc). La pièceaS m. !&cenl. Lea vingt pièces coûtent 13 dollars.
Moire amptmcnt duii 'OugogJ.
L'ODGOGO. 69
Courtes-Jambes, se félicite hautement d'avoir affaire à des Anglais. 11 Dous offre de nous laisser enrôler autant de Vouanyamouézi qu'il s'en trouvera de disponibles parmi les malades naguère conliésè son hospitalité. J'aurai simplement à payer leurs frais de séjour, dont il s'est déjà largement remboursé, je le sais, en leur faisant cultiver ses champs. J'accepte pourtant la condition, et chargeant le sheik Saïd d'enrôler ces hommes, d'acheter
ADtilapt noniteUe lr«DT«e duu l'Ongoga.
la provision de blé nécessaire pour traverser le désert, de régler enfin le chiffre du hongo, je consacre à la chasse trois ou quatre journées de halte que réclamera cette triple besogne. Mes aventures du 7 ne méritent pas d'être racontées; mais la journée du 8 futmarquée par des incidents assez curieux. J'étais parti debonne heure, accompagné de deux négrillons du sheik (Souliman et Faraj), dont chacun portait une carabine, tandis que j'avais sous le bras un simple fU»l de chasse. Une fois dans les taillis, j'entends
sur ma gauche, et de fort près, le mugissement d'un buffle. Bientôt, me dirigeaut de ce côté, je découvre un troupeau nombreux qui paissait en toute sécurité. Avant que ces animaux ne se fussent doutés de ma présence, une des femelles avait reçu ma balte en plein corps. Je recharge immédiatement, et vise un taureau qui reste étourdi sous le coup. Voici tout le troupeau en grand émoi; mais, ne sachant d'où venait la fusillade, ces animaux vont ou viennent indécis, el jo melsà proQt le répit qu'ils me laissent, d'abord en achevant la femelle blessée, puis en expédiant ma quatrième balle au taureau conducteur, qui s'effarouche et prend la fuite. La troupe dont il était le chef commence à s'ébranler dans la même direction.
Je m'élance sur ses traces, appelant à moi mes deux acolytes, et comme les empreintes s'accusaient nettement sur le sable humide, j'ai bientôt rattrapé la bande fugitive. Je tire à droite, à gauche, sans m'arrêter un instant, toutes les fois qu'à travers le taillis m'apparalt quelque croupe roussâlre. Plusieurs de mes balles portent; mais ces blessures d'arrière-train n'ont rien de mortel. L'épaisseur de la jungle s'oppose à ce que, faisant un détour, j'attaque l'ennemi de front. Un des buffles, cependant, à qui j'ai cassé une des Jambes de derrière, se hisse péniblement sur un de ces moniicules artiQciels que crée le travail des fourmis blanches, et, des que je parais, fond sur moi les cornes basses. Un premier coup de carabine le jette par terre, un second l'a bientôt achevé; puis je retrouve la piste sanglante d'un autre blessé, presque aussi boiteux que le premier. Atteint dans le flanc pour la seconde fois, celui-ci chancelle et se dérobe à notre vue en se dissimulant au milieu d'un fourré, d'où il s'élance droit surnous quand il nous croit tombés dans son embuscade. A peine ai-je le temps de le coucher en joue avec mon petit Lancaster. Notre désordre devient comique. Souliman, fidèle à ses instincts de singe, saute après une basse branche, et y reste cramponné justement au-dessus de l'animal furieux. Faraj s'est hâté de fuir, ne me laissant qu'un fusil pour me tirer d'affaire. Le bonheur veut que le coup, précipitamment lâché, atteigne la bête à la naissance de l'épine dorsale. Elle tombe morte à mes pieds. Nous lui ouvrons lagot^e, conformément à l'usage musulman, et croyant avoir assez à faire de retrouver le premier blessé pour l'achever à loisir, nous revenons sur nos pas. Guidés par les traces sanglantes,
nous apercevons bienlôl noire victime encore debout, mais empêtrée dans les broussailles et ne demandant, paraissait-il, qu'à 6tre délivrée de ses souSraoces. Par pure compassion, je la mets en joue, mais une branche fait, je ne sais comment, dévier ta balle, et tandis qu'elle traverse l'air en siMant, le buffle part au galop. Nous le suivons sans difficulté, vu l'excellence du spoor', et dix minutes après, comme je débouchais l'arme au poing dans une petite clairière, l'énorme animal, s'élançant d'un bosquet en face de moi, me charge avec une fureur aveugle, ne présentant à mercoups que sa t^te revêtue d'une corne épaisse. Un tertre peu élevé se trouvait par bonheur entre nous, et pendant qu'il en fait le tour, je puis, me jetant un peu de côté, lui envoyer une charge en plein flanc. Mais ceci ne suffit pas pour l'arrêter, et plus prompt que la pensée, je le vois devant moi, flairant pour ainsi dire mes pieds, se débattre à coups de cornes contre le nuage de fumée qui, rasant encore le sol et par conséquent au niveau de sa tête, aveugle et suffoque mon antagoniste. Nous étions si près l'un de l'autre, qu'avec ma hache il ne m'eût pas été difficile de le décapiter. Ma situation devenait de plus en plus critique, les négrillons s'étant hâtés de disparaître avec mes fusils de rechange ; mais tout à coup l'animal , — sur qui la fumée de la poudre produisait sans doute l'effet d'un fantême impalpable et inattaquable, — tourna sur lui-même avec effort, et comme effrayé par quelque apparition terrible, s'éloigna au grand galop, — ce qui, je l'avoue, me tirait d'un fort grand souci.
Que n'aurais-je pas donné dans ce moment-là pour avoir un fusil sous la main 1 L'occasion était si belle ! Cependant, tout fâr ché que j'étais, je ne pus m'empécher de rire aux grimaces de mes lâches petits compagnons et k leur pantomime expressive, tandis qu'ils représentaient la scène où leur couardise avait failli me coûter la vie. Les mésaventui^s de ce jour n'étaient pas h leur terme. Bien qu'il plût à déluge, il me semblait au-dessous de moi d'abandonner là partie à l'animal blessé. Je le suivis h la trace parmi les taillis, mais ses blessures cessèrent de saigner, et parmi les pistes nombreuses qui se croisaient de tous cAtés
I. Cest l'eipression des chasseurs africains pour désigner la piste, ta trace de
sous le bois, dous eûmes bient6t perdu la ndlre. Point de soleil pour nous guider ; les deux enfants ouvraientdes avis diamétralement opposés sur la direction àprendre, et, — trempé jusqu'aux os, tourmenté par une faim de chasseur, ayant à peu près épuisé nos munitions, soit à tirer çà et 1& des signaux de détresse, soit à essayer en vain d'allumer un feu de branches, — je résolus d'attendre la nuit, dans l'espoir que les étoiles nous montreraient le chemin. Mal heureusement, quand la nuitfut venue, la tempête durait encore. Parmi les éclairs et le roulement de la foudre, nous nous figurions quelquefois discerner le bruit des coups de fusil que Grant faisait certainement tirer pour nous rappeler au camp ; mais, malgré ces indices équivoques et nonobstant les murmures de mes deux négrillons, je décidai que nous ne bougerions plus, dans la crainte de nous égarer encore davantage. Il fallut donc se résigner à dormir sur la terre humide et froide, et,sauf quelques animaux qui vinrent çà et là renifler à nos pieds, rien ne troubla notre sommeil. Au matin, quand les nuages se dissipèrent, nous retrouvâmes, par une espèce de miracle, la trace perdue la veille, et nous revlnmesdroitau camp, o(i je reçus les félicitations chaleureuses du petit sheik, qui avait à me citer, et par centaines, l'exempte de voyageurs perdus dans ces solitudes. En attendant, rien n'avait été fait pour hâter le moment au départ. Tantdt sous un prétexte, tantôt sous un autre, le chef remettait à des temps meilleurs le règlement du hongo. Ce jourlà, par exemple, il n'y fallait pas songer, attendu l'arrivée d'un détachement de Vouanyamouézi fugitifs qui avaient jeté l'alarme dans tout le pays. C'étaient, disait-on, les soldats de Manoua-Séra (l'Ivrogne), chef indigène qui était alors en guerre avec les traliquants arabes. II avait été battu par ceux-ci, et c'était par voie de représailles qu'il venait d'expédier ce détachement pour fermer la route aux caravanes.
A forced'insistance.je finis par faire accepter au chef un droit de passage & peu près raisonnable ; mais au moment de partir, je m'aperçus que dix de mes porteurs manquaient à l'appel, et comme il ne m'était pas permis de sacriûer à la légère la charge de dix hommes, il me fallut encore faire halte, bien malgré moi, pendant les journées des 10, 11 et is décembre. Le sultan et son vizir employèrent tout ce temps à me créer de nouvelles difficultés pour m'extorquer de nouveaux présents. Us y réussirent
en me promettant quelques ânes, pour me tenir lieu des pcrleurs qui désertaient l'un après l'autre bien que j'eusse doublé leurs rations d'étoffe. J'en avais perdu plus de la moitié, quand je me décidai à me remettre en route, le 13 au matin, malgré les pluies qui tombaient à torrent et rendaient fort pénible la traversée des nuUahs. Le 15, il fallut s'arrêter devant les progrès de l'inonda' lion, et cette station forcée dura cinq jours. Pour en tirerle meilleur parti possible, je dépéchai vers Kazeh deux de mes hommes avec des lettres pour Mousa et le sheik Snay (deux amis que nous nous y étions faits pendant la première expédilion). Je leur demandais de m'envoyer soixante hommes, portant chacun trente rations de grain et quelques charges de tabac indigène. Mes gens, en eRét, au milieu de leurs tribulations de toute sorte, regrettaient par- dessus tout de ne pouvoir fumer. D'autres messagers envojés à Khoko, sur nos derrières, pour y échanger des étoffes contre du grain, revinrent les mains h peu près vides, soit de grain, soit d'étoffes. Par bonheur, bien que le gibier fût rare, Grant parvint à tuer un zèbre et une antilope.
Le sixième jour, n'ayant pu réussir à jeter un arbre en travers du courant qui nous arrêtait, nous le passâmes à gué avec de i'eau jusqu'à la ceinture. Les huit marches suivantes, — dequatre & cinq milles chacune, — accomplies péniblement et sans ordre dans un pays tout à fait désert, ne méritent pas qu'on s'y arrête. Elles portèrent le découragement dans nos rangs. A l'exception de trois, les Vouanyamouézi désertèrent tous, d'accord avec les gens de la côte, — et sous condition de partager avec ceux-ci, durant la traversée de l'Onnyamouézi, le produit des charges qu'ils nous avaient dérobées. Le 28, nous n'étions plus qu'à une marche de Jiwa-la-Mkoa, où nos hommes espéraient se refaire de la diète & laquelle ils avaient été soumis depuis plusieurs jours. Leur patience était à bout, et la plupart désertèrent pour arriver plus vite dans le paradis où je les aurais conduits le lendemain. Lï, plusieurs de ceux qui nous avaient quittés rejoi>gnirent la colonne. Ils avaient appris, de certains voyageurs, que nos amis de Kazeh nous envoyaient un gros détachement d'esclaves. Parmi ces fugitifs que nous ramenait un premier symp- Idme de bonne fortune, il s'en trouvait deux, Johur etHoutwana, que je pus convaincre de vol, et que je chassai ignominieusement après les uvoir fait iOageller. Baraka, dans cette circon-
stance, déploya toutes les qualités d'au vériUble préfet de police.
Ce fut à Jiwa-Ia-Mkoa (la Hocbe-ronde), que nous passâmes lajouraéfl du l" janvier 1861 . Le lendemain arrivèrent des nouvelles qui nous y retinrent encore sept jours. Les esclaves que Housa nous avait envoyés, arrêtés en route par la difSculté de se procurer des aliments, étaient retournés sur leurs pas. Les environs de Kaseh, ravagés par la famine, ne pouvaient me procurer le grain sur lequel je comptais. Dans de telles circonstances, impossible de marcher en avant; et tout ce que je pus faire, après avoir expédié à Housa une nouvelle ambassade, fut de disperser mes gens dans les villages environnants pour y en-
Le Tsmbé, dd viriiga d'srgilc, à Jiwl-la-Mkoa.
rôler des portefaix vouakimbou. Sur ces entrefaites, et le 7 janvier, notre camp fut rois en grande alerte par la nouvelle que lechefftigitifManoua-Sérase dirigeait de notre côté à latèle de trente hommes armés de mousquets ; mais à la vue de mes gens rangés en bon ordre devant ma tente , le sabre-baionnelte au bout du fusil, ■ l'Ivrogne > jugea prudent de s'éloigner quelque peu et de m'envoyer une députation pour m'annoncer sa visite. Il vint effectivement, avec une escorte, dès que j'eus témoigné l'intention de le bien accueillir. — ■ Apprenant, disait-il, que je manquais de porteurs, il ne demandait pas mieux que de m'en fournir si je voulais le conduire à Kazeh, pour m'y constituer l'arbitre médiateur de ses diflérends avec les Arabes. > Ce jeune
L'OOGOGO. 77
homme, d'oDe beauté remarquable, commençait à m'intéresser. Je voulus savoir de lui le détail de ses aventures, que je rais résumer ici eu quelques mots.
A la mort de FouDdi-Kira, son père, et conformément aux intentions du vieux chef, Hanoua^Séra, bien que né d'une esclave, avait été reconnu héritier de la principauté. Mais, quelque temps f^rës, ayant voulu établir une taxe régulière annuelle sur les marchandises qui entraient dans ses domaines, il s'était brouillé avec les trafiquants arabes, jusque-là exempts de tout impét; ceux-ci l'avaient menacé, s'il persistait à les troubler dans leur commerce, de le détrôner au profit de Mlfisiwa, autre fils illégitime de l'ancien chef : « Je ne pouvais, poursuivit Manoua-Séra, tolérer un pareil langage; les trafiquants ne résident chez moi qu'en vertu de mon autorisation. Je le leur déclarai en les mettant au défi de me désobéir, car je n'étais pas une femme qu'on put traiter avec tant de mépris. Ainsi éclata la querelle. Mkisiwa, saisissant l'occasion qui lui était offerte, employa la corruption pour se faire des partisans. Des paroles on en vintaux coups. Un combat eut lieu, où je leur tuai, où ils me tuèrent beaucoup de monde. Ils finirent par me chasser de mon palais, où Mkisiwa s'est installé pour gouverner k ma place. J'avais néanmoins des partisans fidèles à la tête desquels je me rendis i Roubouga, où le vieux Maoula, chef de ce pays, voulut bien me recevoir. Les Arabes m'y poursuivirent, m'y donnèrent chasse jusqu'au Ngourou, et voulurent tuer Maoula pour m'étre venu en aide. It leur échappa, cependant, mais ils dévastèrent ses domaines et marchèrent ensuite contre moi dans le Ngourou. Plusieurs mois durant nous combatUmes, et lorsque mes approvisionnements furent tout à fait épuisés, défiant l'ennemi qui me croyait cerné, je me fis jour à travers ses rangs. Je mène depuis lors une vie errante, sollicitant une paix qu'on me refuse obstinément, car les Arabes ont juré de me poursuivre jusqu'à la mort. Vous, maintenant, quiavez été l'ami de mon père, vousdevriez prendre à coeur de faire finir cette guerre injuste.... >
J'assurai Manoua-Séra de ma sympathie, lui promettant d'intervenir de mon mieux s'il voulait m'accompagner à Kazeb. — Tétais d'ailleurs certain, îgoutai-je, de ne rien obtenir pour lui s'il ne revenait aux traditions paternelles en matière de libre
échange. — H y paraiss&it tout à fait disposé, regrettaot la précipitation avec laquelle les choses s'étaient engagées, et charmé des perspectives de paciScation que lui ouvrait mon assistance désintéressée. Ausai me renvoya-t-il presque immédiatement un de mes porteurs, qu'il avait arrêté dans les bois au moment où cet homme prenait la (uite avec une charge de verroteries. Nous DOns séparâmes alors, et Baraka eut ordre de faire administrer cinquante coups de fouet au voleur, pour sa désertion compliquée de circonstances aggravantes.
9 et 10 janvier, Garaeswi. — 11, 12 et 13, Ztm&o. — C'est àZimbo que nous vtmes arriver Bombay, accompagné de soixante-dix esclaves et porteur de lettres que m'écrivaient Mousa et Snay. Tous deux m'exhortaient, en cas de rencontre avec ■ VIvrogne ■, à lui loger une balle dans la tète, ou à le ramener prisonnier pour qu'ils pussent régler son compte.— • Ce misérable, disaientils, avait voulu frapper des impôts, contrairement aux traités passés avec son père Foundi-Rira, et, plus tard, empêcher ses sujets de leur vendre du grain ; puis enfin, après le début des hostilités, il avait presque anéanti leur commerce en s'opposant an passage des caravanes. ■
14 janvier, Mgongo Thembo. — A cette station, dont le nom sîgrïltie « le Dos-d'Éléphant, > et qui est ainsi appelée à cause d'une éminence granitique dont la forme générale rappelle eflectivement l'animal en question, je rencontrai Maoula, l'allié de Manoua-Séra. Ce pauvre vieillard — un des plus honnêtes parmi les chefs du pays, — avait été notre héte et notre ami lors de la première expédition. Il me fit présent d'une vache, et il m'en promit dix autres, si je pouvais le réconcilier avec les Arabes, qui, sans aucune provocation de sa part; l'avaient expulsé de ses domaines, dépouillé de tout ce qu'il possédait et remplacé au pouvoir par un vil esclave. Il avait, à la vérité, reçu chez lui leur ennemi Manona-Séra ; mais c'était faute d'avoir pu agir autrement, le fils de Foundi-Kira s'élant introduit chez lui à force ouverte.Je consolai de mon mieux lemalheareux vieillard, que j'engageai à me suivre jusqu'à Kazeh ; me portant garant que les Arabes ne lui feraient aucun mal; mais, trop affaibli pour voyager lui-m%me, il annonça qu'il me ferait accompsgner-psr son fils.
Toura, OÙ nous arrivâmes le 16, attestait par ses ruines les
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sauvages dévastations de la guerre. Une fois en campagne, les Arabes on leurs esclaves ne songent en effet qu'à piller, et chacun d'eux travaille pour son propre compte. Le sheik Saïd, déjà souffrant depuis quelques jours, mais dont l'état devint tout à coup plus grave, nous força de ralentir la marche de la caravane, et, tandis que nous l'attendions à une demi-marche en avant, un vol nocturne faillit nous priver de plusieurs ballots de rassade. Les déprédateurs, suivis de près par nos gens, jetèrent pour mieux courir une partie de leur butin, et un seul ballot, en somme, se trouva perdu. Dès le lendemain matin (I8},je convoquai les notables du village, au nombre de cinq, et je les rendis responsablei de la perte que j'avais subie- Ils s'accordèrent à recoonallre lajuslice de ma réclamation, et je leura^joigniscinq de mes hommes pour faire évaluer parcette espèce de jury mixte le dédommagement qui m'était dû. Il fut ûxé & trente têtes de bétail, malt Je n'en exigeai que la moitié, au grand mécontentement de mas Hotlantots qui semblaieot se regarder comme firustrés par ma générosité.
19, 20 et 21 janvier, Roubouga. — Nous sommes sur le territoire de Haoula, remplacé, nous l'avons dit, par un chef de condition servile, qui doit aux Arabes son pouvoir usurpé. Ils lui ont imposé pour condition de laisser à tous les trafiquants et voyageurs Je droit de se pourvoir comme ils l'entendent. En vertu de cette combinaison essentiellement vicieuse, je ne puis empêcher mes gens de se livrer à leurs instincts de rapine. Ils revendiquent hautement le droit au pillage, et me contestent celui de leur enlever une si bonne chance.
23 janvier, Kigoué. — 23, Limite orientale de l'Ounyanyembé. — Trois marches, dont la dernière à travers les bois, nous ont amenés dans le vaste et fertile district de l'Ounyanyembé, au centre de l'Ounyamouézi (terre de la Lune), et à cinq milles de Kazeh ', où se trouve actuellement le grand dépét central de la traite et du commerce d'ivoire. Mes pertes, à cette date(23janv.), peuvent se résumer comme suit : un Hottentot mort, et cinq qui ont rebroussé chemin ; un des volontaires indigènes , renvoyé avec les Hottentots; un autre chassé du camp après un châtiment
1. Kueb est, i proprement parler, le nom d'une source siiuée au centre du village da Tabora. n but le elierchar sous le &*0'â2"<le latitude sud, etleaaiarsV de longitude eat.
ignominienx; sur les trente-six jardiniers du sultan Majid, vingt-cinq. nous ont faussé compagnie; et des cent un pagazis engagés à Zanzibar, quatre-vingt-dix-huit ont déserté; douze mules et trois ânes ont péri.— On m'a volé, en outre, plus de la moitié des marchandises dont je m'étais muni el, par suite de la famine qui désolait toute la région par moi traversée, la dépense
Vg« prÎM dans 1i partie orientale d« ronnyanjuiibé.
du voyage a dépassé de beaucoup ce que je pouvais et devais prévoir.
N'importe : au prix de tous ces inconvénients et après quatre mois de fatigues, la première partie de notre expédition est achevée. Nous quitterons désormais les routes où d'autres ont mis le pied avant nous, pour marcher à de véritables découvertes.
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L'OONYAMOUÉzr.
Négociations pacifiques. — Notions Je géographie. — La montagne nierreilleuse. — Les gens du Kidi. — Disette et préparatifs. — Entrée en campagne. — Marché onéreut. — Nouvelles militaires. — L'ambassade inutile. — Bien commencé, mal fini. — Mort de Snay. — Reprise du voyage. — Le recrutement. — Nouveaux obstacles. — Je retourne à Kaseh. — L'assassinat de Maoula. — Un armistice. — L'éloquence dn Cyclope. — Les pilules de Mousa. — Un chat pour un roi. — La flËche du Parthe. — Mousa nous iïiusse parole. — Séparation. — Une Vénus à vendre. — Agaceries féminines. — Un vol salutaire. — Eau bénite de cour. — Exigences imprévues, — Les tambours battus.
S4 janvier, Kaxeh. — Housa est venu ànotre rencontre; il nous comble de prévenances et de promesses. Sur le point de partir lui-même pour le Karagoué, il a différé son voyage et veut faire route avec nous.— Depuis que noua ne l'avons vu, il a subi, nous raconle-t-il, une dure captivité. Jaloux des préférences que lui témoignait Hanoua-Séra, les autres Arabes de Razeh, l'accusant de fournir de la poudre à ce prince, l'ont tenu longtemps chai^ de chaînes. Il n'en a pas moins âdëlement veillé sur les marcbandises que j'avais entreposées chez lui, mais les énormes dépenses de transport y ont déjà fait une brèche considérable. A peine installé, j'ai reçu la visite du sheik Snay et de tous ses
I. L'On-D-ja-mouêxi (pays de la Lune) doit avoir été un des royaume» les plus coittidénMes de l'A^ue, mais il ^t maiulenant divisé en petits États. Les instincts commerciaui des Vouanjamouézi, en les poussaut vers la ette, les ont mis, ds longue date, en rapport avec les négociants iudous; de ]k cas vagues notions géographiques qui, dès les premières années de l'ère cbréiieoDe, signalaient an centre de l'Afrique une chaîne de montagnes appelées Montagnes de la
collègues, les trafiquants arabes, réunis en une espèce de con clave. Ils énumèrentavec complaisance les quatre cents esclaves armés de fusils qu'ils ont déjà mis sur pied pour donner chasse k Hanoua-Séra, le détrousseur de caravanes, et restent sourds h mes paroles de paii. Vainement je leur raconte lesenlreliens que j'ai eus avec Manoua-Séra et Macula (dont le fils, par parenthèse, est secrètement installé au fond du tembé de Mou^ii); Snay ne veut entendre à rien ; il sait mieux que personne comment il faut s'y prendre avec ces • sauvages, • et brûle de se trouver en face d'eux. Ses soldats se préparent à la guerre par un grand ■ repas de bœuf ■ auquel il les a conviés selon l'usage, et il me
[,e tembé de Moun, à Kaieb.
fait ses adieux en toute hâte, vu l'imminence de son départ. Je lui remets, pour le récompenser de ses anciens services, une des montres d'or que je dois à la libéralité de l'administration anglo-indienne. Est-il bien vrai que lui et ses collègues aient retardé, pour me faire accueil, leur entrée en campagne? Je suis tenté de le croire comme ils me l'ont dît, car, après m'avoir envoyé en présent un certain nombre de vaches, de chèvres et de sacs de riz, ils se mettent en route le soir même de mon arrivée. Quand ilsen aurontâni avec Manoua-Séra, ilsdoiventaller dans rOugogo, secourir les trafiquants dont les caravanes y sont retenues et qu'on veut soumettre à des taxes exorbitantes. D'après L'avis de Mousa, j'expédie cette nuit même le fils de Maoula pour
IndîDiaa ds rouajamoua/i.
expliquer au vieui chef que l'entëtemeat desArabes alait échouer toutes mes tentatives conciliatrices. Et c'est grand dommage, car Hanoua-Séra est très-populaire parmi les Vouanyamouézi.
S5 et iQ janvier. — Ceux des Arabes qui ne font pas campagne soDt Tenus me rendre hommage comme à un représentant de leur prince, c'est-i-dire du sultan de Zanzibar. Ils regrettent ainsi que moi l'ardeur aveugle de Snay. Un bon traité de paix, voilà ce qu'il leur ^lait, car, déjà ruinés k demi, l'avenir ne leur offre guère d'espérances. Je cherche à tirer d'un chacun quelques renseignements géographiques touchant la question qui me préoccupe. Snay regarde le N'yanza comme la source du fleuve Jub*; mais lorsqu'il apprend de moi que le Nil se prête à la navigation, il hésite là-dessus, car il sait que des vaisseaux se sont montrés sur certaines cAtes au nord de l'Ounyoro. AbdouUa, un de nos anciens amis, persiste dans les récits qu'il m'a faits à propos de la navigation du N'yanza ; sur quoi Housa se hâte d'ajouter, d'après le témoignage des gens du nord, que pendant les crues du N'yanza, le courant est d'une violence telle qu'il déracine les tles et les emporte avec lui.
Ce demierpropos me jetaitdansuncertam embarras, car j'ignorais alors que le lac et le Nil, — de même que toutes les masses d'eau, — portent en général le nom de N'yanza. C'est précisément cette confusion verbale qui, lors de mon premier voyage, m'avait empêché de déterminer d'une manière exacte le point où finit ie lac et où le Nil commence; AbdouUa me parlait encore comme il l'avut fait jadis, d'une montagne merveilleuse située au nord duKaragoué,tellementhauteetd'une pente tellement rapide que personne ne la pourrait gravir. Selon lui, on la voit rarement, perdue qu'elle est dans une masse de nuages, d'où tombe à de fréquents intervalles une matière blanche, soit neige, soit grêle. Housa place cette montagne dans le Rouanda, pays beaucoup plus vaste que l'Ouroundi, et tous deux ajoutaient, conformément à leurs anciens dires, que les pays d'Ousoga et d'Ounyoro sont de véritables lies, complètement entourées d'eau. Par delà l'Ounyoro gtt un lac salé, appelé lui aussi N'yanza, et qu'il ne faut pas confondre avec le grand N'yanza Victoria. Houmanika, roi du
I-Le jub, ou Juba, est le plus coosidérable des cours d'eau que connaissant Un Arabes de Zanzibar. Il se jette, Bur la côte orientala, au nordde cette tleetdaai le Toisioage immidiat de l'équateur.
Karagoué, reçoit de ce cdté, me disent-ils, et par l'entremise de Kamrasi, roi d'Ounyoro, des perles d'une espèce particulière, telles que Zanzibar n'en pourrait fournir. On prétend, en outre, que ces perles ont ùlô enlevées aui blancs par les Vouakidi, sur lesquels circulent toute espèce de traditions quasi mythologiques. Us ignorent l'usage des vêtements, habitent la cime des arbres, laissent pendre jusqu'au bas des reins leurs cheveux couverts de coquilles cauries, et accrochent des rangs de perles à de^ flls d'archal qu'ils passent dans leurs oreilles et k travers leur lèvre inférieure; ils portent enfin des colliers et des bracelets de fer. Aucun peuple ne peut résister à leur élan belliqueux, et cependant ils ne connaissent d'autre arme qu'une courte javeline,
Mohinna, un autre de mes interlocuteurs, compléta ces propos par un récit pittoresque du combat où il avait tué Courtes- Jambes, l'ex-cbef du pays de Khoko. La rixe était survenue à propos d'une source dont les indigènes voulaient faire payer l'usage à la caravane de Hohinna. Celui-ci refusant de se soumettre à cette exaction, en vertu de l'axiome local que ■ l'eau est un don de Dieu, ■ les coups succédèrent bientôt aux paroles. Abandonné à l'instant même par tous ses pagaiis, Mohinna dul céder au nombre, et ses marchandises tombèrent aux mains des Vuuagogo; il se vengea, néanmoins, en brûlant la cervelle ît Courtes-Jambes, et parvint ensuite à regagner Kazeh, où, grâce à l'assistance de quelques esclaves Udèles, il put ramener ses trois femmes saines et sauves.
Les changements survenus dans rOunyanyembé depuis que i'ai quitté ce pajs, sont tout h fait surprenants. Chez les Arabes, le caractère du tratiquant semble s'être effacé pour faire place ii celui du grand cultivateur; ils ont maintenant de vastes étables à portée de leur résidence. Les villages indigènes, au contraire, sont dans l'état le plus pitoyable. Pour me procurer le grain nécessaire à la subsistance de mes hommes, il a fallu faire battre le district dans un rayon de plusieurs journées de marche, et payer au prix de famine ce qui s'y trouvait de disponible. La disette qui sévit de tous côtés n'est pas seulement le résultat de la guerre; les pluies de la dernière saison n'ont pas été assez abondantes, et les récoltes ont manqué presque partout.
27 et S8 janvier. — J'ai distribué à mes gens de quoi compenser les souffrances par eux subies pendant la traversée du désert,
mais DOD sans leur dire expressément ce que je pense de leurs impitoyables voleries. Une bagatelle de surplus que j'accorde aux trois pagazU 6XceplionDeIlemenl restés fidèles k ma fortune, soulève un mécontentement général. C'est à grand'peine, et après des heures d'argumentation futile, que Baraka parvient à faire accepter ma conduite pour ce qu'elle est; celle d'un bon maître disposé à s'acquitter envers ses serviteurs, lors môme qu'il n'a plus rien à espérer d'eux.
Je combine, avec Mousa, les moyens d'arriver au Raragoué. L'Ounyanyembé ne peut pas me procurer les hommes dont j'ai besoin ; tous les habitants en état de porter les armes ont péri dans les guerres passées, ou sont engagés dans la guerre actuelle. Mousa fera donc partir quelques recruteurs pour le pays de Rungoua, où il a résidé jadis, et dont le chef, nommé Riringouana, est favorablement disposé pour lui. Mon hâte me permet aussi d'enrAler, parmi les esclaves attachés à son établissement, tous ceux qui voudront me suivre; mais bien que cette combinaison lui profite, il m'avertit généreusement que des porte-faix de louage me donneront beaucoup moins d'embarras, li est au reste d'accord avec moi lorsque je lui dis que pour avancer au delà du Raragoué, il faudra me trouver complètement indépendant des secours que les naturels pourraient me fournir. J'estime à une centaine le nombre d'hommes armés'que je devrais emmener avec moi, et pour arriver à ce nombre, j'ai besoin de soixante recrues.
29 ei 30 janvier. — Jafou, autre commerçant arabe, ancien associé de Housa, est rentré après une tournée de dix jours qu'il vient de faire dans le district pour se procurer des grains. Ses récits sont désolants. La faim, de tous cAtés, décime les populations, n ne pense pas que nous puissions jamais traverser l'Ousoui, dont le chef, Souwarora, renommé pour ses extorsions, doit, paralt-îl, nous > écorcher vifs. ■ Mieux vaudrait attendre que la gueire fût finie; les Arabes, alors, ne demanderaient pas mieux que de combiner une expédition et de marcher avec nous. Housa lui-même manifeste quelques craintes ; mais j'obtiens de lui qu'il enverra chez Roumanika pour lui annoncer notre visite et le supplier, en même temps, d'employer son influence à nous ménager un libre passage dans l'Ousoui.
n peut être bon d'expliquer ici que l'Ousoui relève du Raragoué
par une espèce de lien féodal, et qu'vine partie du butin obtenu par les exactions du terrible Souwarora passe dans les mfùns du roi de Karagoué, lequel n'en jouit pas moins de l'estime générale et vit dans les meilleurs termes avec les étrangers attirés par sa bonne réputation. Mousa ne parle jamais de Uoumanika sans faire le plus grand éloge de ce prince, qu'il a sauvé autrefois d'une insuiTection fomentée par son frère cadet Rogéro, et qui depuis lorsn'acessé de lui témoigner la plus vive reconnaissance.
31 janvier. — Jafou est parti aujourd'hui à la tète de cent esclaves pour aller rejoindre Snay, et, de concert avec lui, attaquer le chef du Khoko. Son but n'est pas seulement de recouvrer les dents d'éléphants qui lui ont été enlevées lors de l'attaque dont Mohinna nous a raconté les détails; il s'agit aussi d'imposer la domination des Arabes aux districts du Khoko et de rOusékhé, — d'y vivre à discrétion jusqu'au ramadan, — d'ouvrir passage auK caravanes retenues dans l'Ougogo, — puis enlin, rassemblant une seconde fois leurs forces, de tomber sur l'Ousoui pour le réduire à son tour.
Premiers jours de février 1861. — Les gens de Mousa sont partis pourRuDgoua.proraettaot de ramener, à l'époque delà nouvelle lune, les porteurs dont nous avons besoin. Ce sera bien assez t6t, car, excepté moi, tous les membres de l'expédition se ressentent encore de la traversée du désert. Les fièvres, le scorbut, l'ophthalmie sévissent parmi eux, et quelque repos leurest nécessaire. Le sheik Saïd, dont l'état s'aggrave de jour en jour, perd ses fonctions de caQla-bashi , que Bombay doit remplir à sa place. Je fais le compte de mes marchandises où je constate un grand déficit, surtout parmi les objets de première qualité. Delà, nécessité d'acheter à Mousa les objets qui me manquent, et ce à raison de quatre cents pour cent au-dessus des prix de Zanzibar. C'est le bénéfice normal des trafiquants de Kazeh. Je prie aussi mon hâte de faire transformer en bracelets, selon le goût des gensdu nord, tous mes écheveaux de fil d'archal ou de laiton.
7 février. — On a des nouvelles du théâtre de la guerre. La petite armée du sheik Snay avait cerné Manoua-Séra dans un tembé de Toura où le jeune chef avait cru pouvoir se cacher impunément. Sommé de livrer son hâte, le propriétaire du tembé réclame une nuit de répit ; le lendemain, si Manoua-Séra s'y trouve Micore, les Arabes feront de lui ce qu'il leur plaira. Le lende-
main, naturellement, Hanoua-Séra s'était enfai, et les habitants de Toora s'apprêtaient à se défendre ; sur quoi les Arabes, furieux, après avoir enlevé le village , portent la dévastation et la mort dans tout le district. Tandis qu'Us expédient chez eux les femmes, les enfants, le bétail dont ils se sont emparés, Manoua- Séra gagne an district appelé Dara , et s'alliant au chef du pays (Kifoonja), proclame bien haut son intention de se porter sur Kazeh, dès le début de la saison des voyages, alors que cette ville est privée d'une portion de ses défenseurs par la dispersion des trafiquants qui vont alors à la recherche de l'ivoire.
Li ville entière est en l'air, et les Arabes viennent en masse solliciter mes conseils. Ils condamnent la conduite de Snay, et me conjurent de me porter médiateur entre eux et Hanoua-Séra. Je ne demanderais certainement pas mieux que de leur rendre ce service ; mais, au point où en sont les choses, je ne leur cache pas que mon intervention me semble inutile. C'est contre mon gré que Snay a pris les armes ; il n'est plus temps de le rappeler, et à moins que tes Arabes ne soient unanimes, je ne saurais accepter une mission qu'il me serait impossible de mènera terme. Us répondent que la majorité de leurs compatriotes est encore à Kazeh, que tous veulent la paix h. n'importe que! prix, et que les conditions fixées par moi seront acceptées sans réserve. Leur insistance ne me laisse d'autre alternative que d'envoyer à Hanoua-Séra une ambassade pour l'informer de ce qui se passe, et pressentir ses intentions à ce siijet. Nos quatre messagers (deux de mes gens et deux esclaves de Uousa) reviennent sans avoir pu joindre le chef fugitif, qui va sans cesse d'un endroit à l'antre, pourchassé, traqué par les roitelets du pays, dont sa petite bande vide les greniers, et sur la tète desquels elle attire par sa présence toutes sortes de calamités. Ainsi avorte notre second essai de pacification. Mousa ne le regrette pas autrement : — Hanoua-Séra, dit-il, n'aurait jamais voulu croire au serment des Arabes, eussent-ils ■ mêlé leur sang au sien, > comme cela se pratique dans les occasions les plus solennelles '.
Du 18 au 25 /eurier. — N'ayant plus rien à faire d'essentiel, nous partons, Grant et moi, pour la chasse. On nous promet que
1. &u moyin d'une incisioD pratiquée sar la Jambe des deai partie» contrac-
nous rencontrerons, sur la rive gauche du nullah Walé , & quelque distance d*ici, l'antilope noire et le blanc-boc, dont je n'ai pas encore d'échantillons. Malheureusement, nous étions dans une région marécageuse, où mon compagnon prit une grosse lièvre qui l'empêchait de sortir. Quant à moi, bien que je fusse dans la boue jusqu'à mi-corps pendant une bonne partie de la journée, je ne vis qu'une antilope noire, et sur sept blancs-bocs que j'avais blessés un seul me resta. Encore ne l'aurais-je pas eu sans quelques lions qui le poussèr.ent du c6té de noire camp, et dont les rugissements nous donnèrent l'éveil. Dès la pointe du jour, je me mis à leur poursuite ; mais ces prudents animaux avaient détalé de meilleure heure encore, m'abandonnant la moitié de leur proie.
Du2b février au 13 mars. — Rentrés à Razeh, où aucune besogne spéciale ne nous occupe , je passe mon temps à prendre des inTormations sur les contrées lointaines au sein desquelles je vais m'engager, à augmenter mes collections zoologiques, surtout à de longs calculs d'astronomie. Tout ceci nous mène au 13 mars, jour néfaste oii la ville de Kazeh se trouve tout li coup plongée dans le deuil et dans les larmes. Quelques esclaves arrivés de nuit, — après avoir cheminé secrètement à travers les forêts, où une mort certaine les attendait s'ils eussent été découverts, — nous apprennent que Snay, Jafou et cinq autres Arabes ont été tués, sans compter un grand nombre de leurs esclaves. L'expédition avait débuté sous les meilleurs auspices. Sori-Hori,le chefdeKhoko, était tombé dans le premier combat; une grande partie de ses gens avaient été réduits en esclavage, un bétail nombreux enlevé de vive force, et l'ivoire enfin, le précieux ivoire était rentré dans les mains de ses légitimes propriétaires. Poursuivant leurs avantages, les vainqueurs avaient pris Ousékhé, qui s'élaitrachetéemoyennantune forte rançon. Maisalors.apprenant qu'une caravane entière, avec une cargaison de 5000 dollars, venait d'être coupée parlesgensdeMzanza', ils eurent la malheureuse idée de diviser leur petite armée en trois détachements, dont l'un devait ramener à Kazeh le butin déjà fait, l'autre former une réserve à Mdabourou, sur la limite orientale du désert, et Je troisième, commandé par Snay et Jafou, marcher à l'attaque de
t. Petit diilrict A ilix milles su nord dOuséLhé.
L'OUNYAMOUÈZI. 9b
Uzaoza. Les deux chefs arabes firent d'abord merreilles ; mais enivrés par la facilité même de leurs succès, ils oublièrent bientôt les précautions les plus indispensables. Un corps de Vouabonmba était accouru au secours des Vonagago. Ils tombèrent de concert, et à l'improviste, sur les envabisseurs jusque-là victo^ rieuXf qui furent au premier cboc dispersés de tous côtés. Ceux qui avaient de bonnes jambes purentéchapperàla mort; les autres tombèrent sans exception sous la lance des indigènes. Personne ne put nous dire comment Jafou avait péri ; quant à Snay, après avoir essayé de fuir, il appela un de ses esclaves, et lui remettant son fusil : ■ Je suis trop vieux, lui dit-il, pour courir aussi vite que vous ; prenez cette arme que je vous donne à titre de souvenir j je vais me coucher ici pour attendre ce que la Providence décidera de moi. > On ne l'a plus revu depuis lors. Mais ce n'est pas tout : les esclaves porteurs de ces sinistres nouvelles ont rencontré à Rigoué , dans tout le désordre d'une fuite précipitée, le premier détachement, celui qui ramenait le butin de Khoko.Manoua-Séraluiavaitdresséune embuscade, et se logeant sur sa route, avec trois ou quatre cents hommes, dans un village fortifié, avait déconcerté toute résistance par la brusquerie de son attaque. Restait la colonne de Hdabourou, qui aurait dû marcher au secours des caravanes détenues à Kanyényé ; mais elle en était isolée par tes gens de Hzanza, ou pour mieux dire par l'insurrection de l'Ougogo tout entier. Enfin Manoua-Séra, victorieux de toutes parts, menaçait de marcher sur Kazeb. Les Arabes, après le premier éclat de leur douleur, vinrent de nouveau me trouver en corps et réclamer mon- assistance, ■ sans laquelle, disaient-ils, rien ne pouvait les sauver d'une ruine complète. ■ Je leur répondis, à regret, qu'il m'était impossible de me prêter k leurs désirs, et qu'ayant mes devoirs comme ils avaient les leurs, je partirais infailliblement sous deux ou trois jours.
Du Ik au n mars. — Les gens de Housa m'ont ramené de Rungoua trente-neuf portefaix : ils en avaient réuni cent vingt, prétendent-ils ; mais à dix railles de Razeh tous se sont dispersés, sauf les trente-neuf en question, d'après les dires de quelques .voyageurs qui faisaient sonner haut les désastres des Arabes et les menaces de Hanoua-Séra. Mon désappointement est d'autant plus grand qu'aucun des esclaves de Mousa ne veut entrer à mon service; les Arabes, d'ailleurs, ont trop besoin d'eux pour les
laisser partir. Décidé â lutter contre ce rftcheax conconrs de circonstances, je résolus de partir pour Rnngoua, suivi de tout le bagage dont je pourrûs me chai^r. Bombay, laissé auprès de Mousa, devait m'amener le reste dès que j'aurais pu lui envoyer des porteurs. Je remis alors à mon h6te la dernière des montres d'orque le gouvernement de l'Inde avait mises àma disposition^ le sheik Sa'îd reçut l'ordre de rapporter & la c6te, aussitôt que la route serait praticable, nos correspondances et la totalité de DOS échantillons ; puis je marchai vers le nord avec Grant et Baraka, suivi de tous ceux de mes hommes qui étaient en état de porter un fardeau, et de quelques intendants de Housa, sur lesquels je comptais pour me procurer des pagazis.
Du 17 BU 21 mars, Masangé, Iviri, frontiire de l'Ousagtm, NuUah de Croa Gombé. — A Iviri , sur la frontière nord de l'Onnyanyembé, nous rencontrons plusieurs agents recruteurs envoyés par Hkisiwa, pour lever des soldats destinés k coopérer aux opérations militaires des Arabes de Kazeh, contre le terrible Hanoua-Séra. Leur procédé consiste à se porter çà et là, sonnant des cloches et proclamant à voix haute que ■ si, dans un temps donné, une certaine quotité de la population ne s'est pas rangée sous le drapeau, le chef du village sera fait prisonnier et les plantations seront confisquées au profit du prince, ■ Mutinerie de mes gens, qui veulent se voir allouer un plus fort équivalent de rations quotidiennes. U a été convenu que je donneraisàchacun un collier de perle pour sa nourriture de la journée. C'est justement le triple de ce que les Arabes leur accordent, et encore but-il remarquer que la rassade des trafiquants est inférieure à la mienne. Je résiste donc et, prenant mes gens par la famine, je les réduis h marcher en avant.
22 mars, palais dVngougou. — Nous sommes dans le district d'Ousagari chez Singinya, chef de rOunyambéwa. Ce prince est en camp^ne, mais sa femme, qui n'est pas pour moi une nouvelle connaissance, me reçoit avec une affabilité, une courtoisie
33 mars, Usmda. — Nous passons dans le district d'Oukoumbi. Les habitants d'un village, nous prenant pourd'anciens ennemis à eux, viennent tumultueusement à notre rencontre, la lance haute et l'arc bandé : leurs grotesques attitudes, leiu^ contorsions frénétiques effarouchent quelques-uns de nos porteurs
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qui, jetant là leurs fardeaux, détalent à toutes jambes. Tout s'apaise, cependant, et nous arrivons à Usenda, petit établissement fondé par un négociant métis qu'on appelle Sangoro. Il a laissé ici un sérail au grand complet, et lui-même est parti pour le nord, où il compte ouvrir des relations commerciales avec le Raragoué. Le bruit court néanmoins que Souwarora , le clief de rOusoui, l'a retenu au passage pour s'assurer le secours des fusiliers qui composent sou escone et empêcher, grâce à la terreur qu'ils inspirent, les dégradations des Vouatoula. Ces derniers sont de terribles maraudeurs qui vivent exclusivement du bétail volé aux autres peuplades.
S4 mars, Myninga. — Les bois et les cultures se succèdent altemalivement. Nous traversons des plaines fertiles où croit en abondance le palmier dit pain d'épices. Le grand homme de l'endroit est un ancien trafiquant ruiné, Sirboko, qui nous offre une hospitalité assez confortable. S'il faut l'en croire, les Vouatouta ont réceounent dévasté Rungoua, et je ferai bien de m'arréter dans ce district où je trouverai plus facilement des porteurs. Je consulte les intendants de Housa, qui confirment les dires de Sirboko, et finalement je me décide à faire halle, ce qui cause une explosion de joie dans les rangs de ma petite troupe. Làdessus je me ravise, me croyant dupe de quelque complot; mais il est trop tard, personne ne veut plus mettre un pied devant l'autre, et, comme c'est un peu malgré moi que j'entraîne à ma suite tant de pauvres malades, je me résigne sans trop de peine à profiter, pendant quelques jours encore, de l'ample hospitalité que Sirl>oko pratique à notre égard.
Son histoire est à peu près celle-ci : — Trafiquant en ivoire pour le compte de quelques Arabes de Zanzibar, il a visité l'Ouganda pendant que le feu roi Sounna vivait encore; il a même commercé dans l'Ousaga ; mais comme il revenaitde ces pays du nord, un incendie qui éclata dans un village où il s'était arrêté consuma d'un seul coup toutes ses marchandises et le réduisit à la misère la plus complète. En revanche, il eut le bonheur de venir en aide au chef du district, attaqué dans sa borna par les TouatoQta, et qui allait se rendre ignominieusement, lorsque Sirboko, lui redonnant courage, le mit en état de repousser l'ennemi. Une grande concession de terres fut la récompense de cet exploit, et Sirboko, qui avait à craindre en retournant & la côte
de s'y trouver prisonnier pour dettes, a préféré demeurer ici et
cultiver, au moyen du travail servite, sa vaste nropriété. C'est Je
riz qu'il fait pousser de préférence, attendu que, les indigènes n'ayant aucun gobt pour cet aliment, ses moissons se trouvent par là même préservées du vol.
Du 25 mars au 2 avril. — C'est à cette dernière dat« seulement que les gens de Mousa sont revenus avec trois cents hommes ; je les ai immédiatement dirigés sur Kazeh avec ma correspondance et mes échantillons. J'écris à Housa et à Bombay de venir nous joindre sans retard. Tandis que j'attendais le retour du convoi, un esclave de Sirboko, chargé de chaînes par son ordre, invoqua de la manière la plus touchante ma protection et mes bons offices : ' Hai, Bana Wangi, Bana Wangil (Oh, monseignenr, monseigneur!) prenez pitié de moi, disait-il. Je vous ai vu à OuTtra, sur le bord du lac Tanganyika, dans le temps où j'étais encore libre ; depuis lors, blessé par les Vouatouta et laissé pour mort sur le champ de bataille, j'ai été ramassé par les gens d'Oujiji qui m'ont vendu aux Arabes.... Délivrez-moi, Bana Wangi, et je vous servirai fidèlement toute ma vie 1 ■ Je ne sus pas résister k cet appel si pathétique, et j'obtins de Sîrboko, sous promesse qu'il n'y perdrait rien, la libération immédiate de ce malbenreux, qui, baptisé du nom de Farhan (Joie), fut inscrit au rAle de mes volontaires. Je voulus savoir si ta tribu des Vouabembè, dont il faisait partie, était à la fols mahométane et cannibale. On constata le premier fait sur un autre esclave, qui se trouva bel et bien circoncis. Quant au cannibalisme des Vouabembé, il parait d'autant mieux établi qu'on les a vos souvent échanger avec leurs voisins une chèvre en bon état contre un enfant malade ou moribond, qu'Us destinent à leurs affreux repas, la chair humaine étant pour eux un objet de prédilection. On ne connaît pas, du reste, une seule autre tribu sur qui pèse le même soupçon ; les Masai, d'ailleurs, et les peuplades qui ont avec eux une origine commune (Vouahoumba, Vouatatourou, Vouakasangé, Vouanyaramba), — les Vouagogo euxmêmes et les Vouakimbou, — se soumettent à la circoncisioh.
Du 2 oti 30 avril. — Temps d'arrêt qui met ma patience à l'épreuve. Je passe ma vie à compléter des collections, j'empaille mes oiseaux, je dessine, etc. Le )5, Bombay arrive amenant tout ce que j'avais laissé derrière moi, plus une certaine quantité de marchandises appartenant k Mousa. Quant à Mousa lui-même, il ne parait pas. Si j'en crois une lettre du sheik Saïd,
les trafiquants arabes, revenas à Kazeh aprbs une heureuse campagne contre Manoua-Séra, se sont opposés nu départ de mon hdie, et lui ont persuadé d'ajourner son voyage au nord. Il est maintenant occupé à vendre aux enchères les propriétés de Snay, Jafou et autres vicCi mes des dernières hostilités; mais on me prévient secrètement de sa part qu'aussitât après sa récolte de riz, il se hâtera de me rejoindre au Karagoué. Saïd ajoute, de son cher, le conseil de précipiter mon voyage le plus possible, attendu que les Arabes m'accusent de conspirer avec Manoua-Séra, et marcheront bientôt contre moi s'ils n'apprennent mon départ. Rebuté par la conduite de Mousa et par ses perpétuelles hésitations, je lui écris pour lui dire ce que j'en pense et le sommer de tenir immédiatement ses promesses. Je serais parti sans lui; mais la plupart des porteurs qui ont amené jusqu'ici la portion de bagage que j 'avais dô laisser derrière moi, ne voulurent pas s'engager à m'accompagner jusqu'au Karagoué, Ils le voulurent moins encore, lorsqu'ils virent arriver, cinq jours plus tard, une portion des gens de Sangoro, lesquels racontaient toutes les exactions, tous les mauvais traitements subis par eux pendant trois mois de séjour forcé dans l'Ousoui. Souwarora devenait peu à peu un épouvantail devant lequel reculaient mes compagnons. Ce fut encore pis lorsque les gens de Mousa rapporlïrent de Rungoua la nouvelle que les terribles Vouatouta s'étaient répandus dans la contrée. Ils avaient enlevé, aux portes mêmes du village, une cinquantaine de têtes de bétail, et personne n'osait plus mettre le pied dehors. Dans l'intervalle, j'avais expédié Baraka vers Kazeh ; il était chargé d'offrir i Mousa, pour cinquante hommes armés de fusils , une prime égale à ce qu'eût coûté l'acquisition de cinquante esclaves, et j'offrais en outre de payer ces hommes sur le même pied que mes autres serviteurs. La réponse que je reçus (seulement le 30) ne faisait aucune mention de ma demande à cet égard. — Baraka, me disait-on, s'était montré fort insolent envers Mousa et le sheik Saïd ; on ajoutait que le porteur de,]a lettre irait à Rungoua me chercherdes pagazis. — Tandis que d'un côléje recevais ces nouvelles, j'apprenais de l'autre que les trafiquants arabes de Kazeh et de Mséné soudoyaient les Vouatouta, et encourageaient ces dangereux alliés à dévaster précisément les pays que j'allais traverser, c'est-à-dire les districts compris enb-e l'Ougogo et l'Ou-
soui. Je supposai qa$ ces désastreuses mesures avaient été prises à l'insu de Housa, et je résolus de retourner sur-le-champ à Kaseh pour m'en expliquer directement, soit avec lui, soit avec ses collègues.
Je me décidai aussi, dans ce terrible embarras, à renvoyer les quatre Bottentots qui me restaient : ces malheureux, tourmentés par la jaunisse et la Qèvre, n'avaient pu s'acclimater ; à l'exception d'un seul, trop noir pour changer de couleur, ils avaient le teint d'une guinée. réprouvais une véritable douleur à me séparer d'eux après les avoir amenés si loin; mais il était temps ou jamais de prendre à cet égard une détermination définitive; plus tard, leur retour serait devenu impossible, et cette considération devait l'emporter sur toutes les autres.
1" et S mai, retour à Kaseh. — Mousa m'apprit, à mon arrivée, que Baraka venait de partir sans emmener un seul homme, tous les esclaves ayant pris peur à la nouvelle de l'alliance conclue' par les Arabes. Souwarora vient de faire construire sur sa frontière une série de borna ou maisons fortes, et proclame hautement son intention de mettre à mort tout homme venu des cAles qui se permettrait de pénétrer dans l'Ousoui. 'Ces communications me jettent dans le plus profond abattement ; je ne pourrai désormais emmener avec moi, ceci me semble évident, que des hommes capables de porter un fardeau.
Du 3 au 13 mai. — Baraka est revenu sursespasdès qu'il a eu vent de mon retour ici. Son témoignage confirme celui de Mousa. Les Arabes multiplient leurs démarches auprès de moi et ne voient de salut que dans mon intervention. — Manoua-Séra coupe la route à leurs caravanes dont les porteurs diminuent peu à peu, soitqu'ilsdésertentjSoit qu'ils meurent de faim. Ce redoutable ennemi parcourt le district, pourchassant et tuant à coups de fusil les malheureux villageois. II ne dépend que de moi de faire cesser un état de choses si contraire à leurs intérêts, et alors ils me donneront pour m'escorter autant d'hommes armés que je voudrai. — Après leur avoir remontré l'absurdité de leur conduite, je me laisse peu à peu fléchir au point de rédiger les articles d'un traité de paix qu'ils s'engagent à exécuter, une fois signé, sous peine de voir confisquer ce qu'ils ont de domaines le long de la céte. Mais à peine étaient-ils partis avec cette assurance, que Housa vient me raconter l'assassinat du vieux Haoula
(de Roubouga)'Commis par l'un d'eux avec toutes les circonstances de la plus abominable trahison, Aussi les accueillis-je fort mal, le lendemain, lorsqu'ils vinrent me demander à signer le traté, leur reprochant ce meurtre dont un de mes protégés venait d'être victime. 11 n'en fallut pas moins accepter leurs vaines excuses et leur prêter quelques-uns de mes gens qui, moyennant salaire convenu, se chargeaient d'aller négocier l'armistice à conclure avec Hanoua-Séra. Cette députation, placée sous les ordres de Baraka, revint dans la journée du 6, ramenant en triomphe deux ministres de Manoua-Séra, — dont un borgne que j'appellerai le Cyclope,— et deux autres apparlenantàun chef nommé Kitambi (le Petit Drap-Bleu), lequel est maintenant l'hôte et l'allié de Manoua-Séra. Ces deux potentats ont reçu mes gens avec beaucoup d'égards, reconnaissant à l'envi l'un de l'autre que Hanoua- Séra, sans mon entremise, ne pourrait jamais remonter sur le trdne. C'est en vertu de cette considération, qu'après quelques doutes molivés par le meurtre de Maoula, le jeune chef a risqué ses ambassadeurs et accepte la garantie du Bana Mzoungmt (c'està-dire du Seigneur blanc). Il exige au reste que la paix se négocie dans l'Ounyanyembé , • car il serait, dît-il, au-dessous de sa dignité de traiter ailleurs que dans le domaine de ses ancêtres. ■ 11 veut, de plus, que les premières transactions aient lieu dans le tembé de Mousa.
Le lendemain, 7, devant l'assemblée des Arabes, en présence de tous mes gens, les deux envoyés écoulent solennellement les propositions que Baraka est chargé de leur faire en mon nom. hhs qu'il a fini, les Arabes y donnent leur adhésion la plus complète. Le Cyclope, alors, avec une éloquence digne de notre premier ministre, résume rapidement les incidents de la guerre.— Son chef, dit-il, n'avait de rancune que contre Snay. Ce dernier ayant été tué, Manoua-Séra ne demande qu'à faire la paix. — Les Arabes répondent en termes convenables, attribuant leur ressentimentà une injure obscène que Manoua-Séra se serait permise à leur égard, outrageante allusion à certain rite du culte musulman. Ceci, comme le reste, sera mis en oubli, puisque Manoua- Sera manifeste un sincère désir de réconciliation. — On aborde ensuite la question délicate du territoire à lui rendre. Je m'attendais à lui voir réclamer l'Ounyanyembé tout entier. Le Cy.clope prétend, au contraire, qu'on pourra le contenter à moins,
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ce royaume ayaDt déjà été partagé. Ceci sera l'objet d'une conférence tenue avec Manoua-Séra lui-même, que j'invite à venir immédiatement, parce qu'il m'est impossible de différer mon départ. Housa, cependant, n'est pas encore tout à fait décidé à me suivre : disons mieux, il ne veut pas m'accompagner au delà' des froDlières de l'Ousoui, craignant qu'on ne le rende responsable, sur la côte, des exactions énormes que je vais avoir à subir. Il est d'ailleurs très-malade et se bourre de pilules pour élre en état de m'accompagner quand je partirai. Ces pilules sont tout bonnement des boutons de roses séchés au four, qu'il alterne avec des morceaux de sucre candi.
Sur ces entrefaites (du 10 au 12) un messager nous arrive de l'Ousoui, lorsque j'espérais le moins une pareille bonne fortune. Celui qui l'envoie est un grand maganga ou magicien, nommé le docteur K'yengo, un ancien ami de Mousa, qui, engagé actuellement à titre de mtongi ou directeur de caravanes, désirerait avoir, en échange de quelques morceaux d'ivoire, un certain nombre de belles étoffes, et cela le plus t&t possible, car il centrasse en ce moment toutes les caravanes destinées à un long voyage dans l'Ouganda. Je voudrais saisir la balle au bond et, au moyen de quelques présents, me créer des relations avec un homme si bien placé pour servir mes projets. Mousa me dissuade de lui rien envoyer. — Le messager, dit-il , s'appropriera le cadeau que je lui aurai confié, puis fera tout au monde pour m'empêcher de voir R'yengo. — Survient presque immédiatement QD autre messager envoyé par Souwarora pour savoir de mon hôte s'il est vrai que les Arabes se soient alliés aux Vouatouta. Ce prince demande qu'une ambassade vienne l'assurer expressément, au nom de Mousa et de ses collègues, qu'ils ne nourrissent contre lui aucun dessein hostile. 11 demande aussi qu'on lui envoie un chat. Un beau matou noir est remis en conséquence au messager, en même temps qu'une sorte de mémorandum où Housa raconte tout ce que j'ai fait pour arriver à la conclusion de la paix. — Il ajoute, pour me ménager un bon accueil, que j'emmènerai, dans l'Ousoui, l'ambassade désirée par Souwarora.
Dans la soirée, mes gens reviennent avec le Cyclope, chargé cette fois de nous dire, de la part de son mattre, < que ce dernier désire toi^ours la paix, mais qu'il n'a pas cru devoir venir, attendu que rien n'est encore décidé, touchant la disposition
de Hldsiwa. Or les Arabes n'ont pas pu supposer un moment que Manoua-Séra consentirait & partager ses domaines avec un bomme qu'il regarde comme son esclave. Son intention est, au contraire, de le poursuivre comme un animal sauvage et de ns déposer les armes qu'après l'avoir mis à mort. •
Le traité, cette fois encore, est à vau-l'eau, et le Cyclope s'est écbappé dans la nuit, en véritable voleur, décochant derrière lui une flèche que Manoua-Séra l'avait chargé de nous laisser comme un symbole de ses intentions meurtrières à l'endroit de l'usurpateur. — De ce moment les Arabes, profondément humiliés, n'osèrent plus se présenter devant moi, etMousa, dont la maladie s'aggravait, ne voulut pas se laisser convaincre que le meilleur remède à son mal eût été un voyage en bamac, comme je le lui proposais. En conséquence, las de tous ces retards, je remis au sheik Saïd un supplément de lettres et d'échantillons ; et après lui avoir enjoint de ramener mes Hottentots à la cdte dès que les communications auraient été rétablies, je partis de nouveau dans la direction du nord. Bien que Housa eût promis de me rejoindre dès le lendemain, dùt-il mourir à la peine, et de m'amener les ambassadeurs requis par Souwarora, je ne doutai pas un instant qu'il ne manquât de parole. Il serait parti avec moi, si sa décision eût été réellement prise. Au moment où je quittai le district, les Arabes et Mkisiwa faisaient ■ manger le bœuf • à leurs hommes avant d'aller combattre Hanoua-Séra, qui, réunissant une force mixte de Vouarori, de Vouagogo et de Vouasakouma, était de nouveau parti pour Kigoué. On prétait à ce jeune chef de vastes ressources. Son père Foundi-Kira, renommé par son opulence, avait enfoui d'énormes approvisionnements dont Manoua-Séra, héritier désigné, possédait seul le secret. Les Vouanyamouézi lui gardaient au fond uo véritable attachement, motivé par sa générosité bien connue ; ils le croyaient, de plus, protégé par un don de sorcellerie qui lui permettait de déjouer à son gré tous les plans de campagne inventés par les Arabes.
Du 13 au 19 mai, Mininya.— En traversant l'Ounyambéwu (le 14), je fus invité à visiter le chef du pays dans sa f maison de guerre * (boma) pour manger avec lui une vache qu'il m'avait réservée. Quant à revenir chez sa femme, où j'étais alors, il ne le pouvait absolument : — on aurait dit, le voyant agir ainsi, qu'il ■ perdait sa force. >
A Hininga, j'eas le plaisir de trouver Grant beaucoup mieux portant. Un vol avait élé commis à son préjudice et à celui de Sirboko, et les auteurs de ce crime, poursuivis jusqu'aux limites do district voisin, devaient être, à ce qu'on assurait, livrés par le chef dont ils avaient réclamé la protection. Eugali, sans cela, les ferait traquer par ses magiciens (vouaganga'). Deux jours s'étant passés sans qu'aucun pagazi m'arrivÂt de Rungoua, je priai Grant de pousser en avant jusqu'à l'Oukouni'. Tous mes gens de la cdte devaient l'accompagner, et j'attendrais, pour mettre en route le reste des bagages, l'arrivée des esclaves de Ifousa et des vingt-deux porteurs que j'avais enrdlés à titre temporaire, en sus de mon escorte permanente.
20 et ïl mai, Mbisou. — Deux jours après arrivèrent ceux que j'attendais; mais les porteurs ne voulaient plus s'engf^er que pour deux marches, et cela par ordre de leur chef, qu'effrayait l'invasion plus ou moins avérée des farouches Vouatouta. Ils demandaient en outre, comme salaire de ces deux marche?, le qnart du prix total qu'on leur paye ordinairement pour le voyage de Karagoué. Les effets personnels de Housa ne devaient pas être acheminés avec les miens, et ce dernier détail des instructions par lui données meprouva que, décidément, il renonçait A me tenir parole. Ceci me créait de nouvelles difGcultés, mais il n'en fallait pas moins partir, et partir au plus vite, car . mes provisions se consommaient de jour en jour avec une effrayante rapidité ; aussi payai-je tout ce qu'on me demandtùt, et dès le lendemain je rejoignis Grant à Mbisou, village de l'Oukouni, dont le petit chef, Mchimika, venait de terminer nne guerre de deux ans avec Oukoulima (le Mineur), sultan de Nounda (la Bosse). Dans le cours de cette double campagne, la perte avait été seulement de trois hommes pour chacune des parties , belligérantes. Cependant, sur le bruit d'un accident arrivé au chef des Ounyambéwa, les gens de Housa nous quittèrent une iielle nuit, sans tambour ni trompette, ce qui ne diminuait en rien mes embarras.
Duiiau^i,!uilUà Mbisou. —Je parvins néanmoins à me procarer un kirangozi (un guide) dont le nom n'avait rien de très-
flatteur : il s'appelait Ungouroué (c'est-à-dire le Pourceaa). Cet homme avait conduit plusieurs caravanes sur la route que j'allais prendre; il parlait couramment les divers idiomes, mais justifiait par malheur tout ce qu'on pouvait attendre d'une appellation comme la sienne. Ceci ne me fut révélé que plus tard; aussi, me ûant à lui et à ma bonne chance, continuai-je mes enraiements, qui ne marchaient guère, bien que j'offrisse le triple des gages ordinairement payés par les trafiquants. La situation semblait empirer chaque jour. Aucun message direct de Mousa, pour lequel on venait seulement chercher de temps en temps du vin de palmier, destiné à combattre l'affaiblissement et le froid dont il souffrait. Ce complet oubli me confirmait dans l'idée que mon hAte m'avait absolument mystifié. En de telles circonstances, à quel parti m'arréterî Chacun me conseillait de suspendre mon voyage et, jusqu'après la récolte, de demeurer où j'étais : plus avant je ne retrouverais pas de porteurs, l'Oukouni étant la dernière des contrées fertiles en deçà de l'Oasoni. Tous ces calculs eussent été bons, si mes ressources avaient pu suffire à des haltes interminables. Mais il était loin d'en être ainsi, et la nécessité d'avancer m'apparaiasait chaque jour plus impérieuse. Mes gens, au contraire, trouvaient fort doux, vivant à mes frais, de prendre part aux réjouissances continuelles dont la fabrication du pombé devient l'occasion. Chaque hutte, successivement transformée en brasserie, reçoit les gens du village qui viennent, le chef en tête, s'abreuver à longs traits, dans des bols en paille tressée, de la liqueur pétillante que renferment d'énormes jarres de terre alignées le long des murs. On rit, on jase en buvant; les têtes se montent à mesure que l'estomac s'emplil; les cris, le tumulte arrivent bientAt k leur apogée. On voit alors paraître quelque mascarade grotesque, gens coiffés de queues de zèbre, soufflant de toutes leurs forces dans de. longs tubes qui ressemblent & de monstrueux bassons. Leurs grimaces, leurs contorsions deviennent de plus en plus ridicules, de plus en plus obscènes, dans les efforts auxquels ils se livrent pour captiver l'admiration naïve de spectateurs k demi hébétés par la boisson. Mais tout ceci ne constitue que la première partie de la fête, le repas proprement dit; et lorsque les jarres sont vides, cinq tambours de différentes dimensions, de sonorité différente, suspendus en ligne à une longue potence
horizontale, donnent avec une espèce de fureur le signal des danses. Sommes, femmes, enfants, saisis d'une espèce de frénésie, s'y livrant, pële-méle, pendant des heures entières.
Croyant entrevoir que les chefs de Mbisou me créeraient de propos délibéré une foule d'obstacles, — attendu qu'ils regardaient ma présence comme une garantie contre l'attaque des Votiatouta, — je résolus, pour en finir avec les mauvais bruits par lesquels ils cherchaient à effrayer mes hommes, de pousser jusqu'à Nounda où j'arrivai en effet le 31.
Du 1" au 3 juin, hatu à Nounda. — J'y trouvai Grant installé chez le chef Oukoullma, que ses excellentes qualités désignaient, ainsi que son grand âge, au respect de tout le pays. On voyait, il est vrai, accrochés aux palissades de sa bmna, les mains et les crânes des malheureux qu'il avait fait exécuter pour servir ~ d'exemple aux autres; mais, au fond, c'était un homme sans fiel, un hdte généreux, un monarque adoré de ses sujets.
Quand il me fut bien démontré que je ne pourrais plus me procurer de pprleurs, je convoquai Bombay et Baraka pour délibérer sur le projet que j'avais conçu de marcher seul en avant, avec les hommes dont je disposais, et, malgré toute ma répugnance à me séparer de Grant, de le laisser derrière moi jusqu'au jour où je pourrais l'envoyer chercher, lui et le reste de mes bagages. Il fallut, pour convaincre mes deux conseillers, leur rappeler les messages que j'avais envoyés coup sur coup à Roumanika dans le Karagoué, à Souvrarora dans l'Ousoni, et leur citer, conune preuve du succès réservé à la persévérance, l'exemple solennel de Christophe Colomb. Mes raisonnements, mes instances l'emportèrent enfin, et après avoir réuni ce que j'avais de mieux en fait de marchandises, je quittai Grant, à qui je laissais Bombay, le plus honnête et le plus fidèle de nos serviteurs. J'emmenais Baraka, devenu mon factotum, et le ■ Pourceau >, qui devait me servir d'interprète et de guide. Au moment du départ, j'eus une nouvelle prise avec mes Vouangouaaa, qui, rebutés par la perspective d'une longue marche, mett^ent en avant de nouvelles exigences et réclamaient une pièce de drap chacun. Je la refusai d'abord avec énergie, et ne me rendis à leur désir que lorsqu'ils parurent eux-mêmes avoir renoncé à me l'imposer. Ce débat me fit perdre trois jours, que je passai dans le camp de Phounzé, un peu en avant de Nounda.
7 juin.— Ghiya, le chef d'un petit village où je m'arrêtai après le second jour de marche, se montra fort courtois à mon égard. Il ne demandait pas mieiii que de me vendre une charmante jeune femme, réputée la plus belle du pays. Nous nepûmes nous entendre, cela va sans le dire ; mais il prit grand plaisir & feuilleter mes albums, et s'intéressa vivement à mes projets de voyage, comprenant à merveille que, si je parvenais i descendre le Nil, les rives du N'yanza seraient ultérieurement, comme la cAte de Zanzibar, un endroit d'éciiange où les produits agricoles de la contrée se métamorphoseraient aisément en verroteries, en étoffes eten fil d'archal. Chez lui m'arriva la nouvelle que Hotisa venait de mourir, et que Manoua-Séra tenait encore à Kigoué. En répondant au sheik Saïd, je lui demandai de m' expédier tous ceux des esclaves de Mousa qui consentiraient à prendre service sous mes ordres. Selon les prescriptions du Coran, la mort de leur maître doit les avoir affranchis.
8 juin, t/'njFOurcïu^. — Les habitants du village de Ghiya ont essayé, mais en vain, de nous retenir, prétextant l'insuffisance du cadeau fait à leur chef. En arrivant chez Ungouroué, qui commande & une autre partie du même district, nous nous sommes trouvés en butte à une curiosité qui n'était pas sans inconvénients. Le beau sexe, en particulier, nous poursuivait d'inquiétantes agaceries. On nous demandait si nous voulions nous marier, quelles femmes nous plaisaient le mieux, etc. firef, les importunités devinrent telles que je fus ravi de voir éclater un
- tumulte, causé par l'insistance d'un beau-père à réclamer le douaire promis par son gendre. La foule nous quitta pour courir sur le théâtre de la rixe.
Une marche d'après-midi nous conduisit jusqu'à Takina, dans le district de Msalala. Les habitants sortirent à notre vue et nous régalèrent d'une volée de flèches qui, fort heureusement, ne blessa personne ; mais elle jeta quelque désordre dans nos rangs, et certains habitants d'un village voisin profitèrent de la circonstance pour détourner deux de mes vaches et s'échapper aussitAt ; vivement poursuivis par mes gens, ils se jetèrent dans une borna dont ils leur fermèrent la porte au nez : ■ Autant de trouvé, autant de gagné, disaient les voleurs ; telle est la loi du pays. > De fait, ils gardèrent leur butin, et je ne fus pas trop fâché de cette leçon donnée aux Youangouana, qui ne savent rien garder de ce
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qu'on leur confie. Aussi, sans leur permettre de se faire jusUce, je me dirigeai immédiatement chez H'yonga, le chef du district, une espèce de bandit connu par l'infamie de ses exactions.
7 juin, ches Wyonga. — Le tambour battait déjà dans toutes les directions, et le kirangozi ne voulait plus faire un pas sans la permission du chef. Elle nous fut accordée promptemeut, tu le désir que M'youga éprouvait de contempler un de ces Vouazoungou ', dont il avait entendu parler comme supérieurs en puissance an sultan de Zanzibar lui-même. On m'offrît de sa part une borna nouvellement construite dans le voisinage de son palais, ce que je refusai aussitôt, afin de rester le moins possible exposé aux sollicitations rapaces de ce tyranneau. J'avais h&te que le hongo fût réglé pour passer outre sans aucun retard. Baraka, chargé d'expliquer au chef la situation qui nous était faite, à Grant et à moi, partit en pompeux appareil, brûlant k droite et à gauche plus de cartouches qu'il n'aurait fallu. Quand il revint, les tambours du palais avaient déjà battu pour annoncer le règlement définitif du droit de passage fixé à un barsMi, un iagiA ' et six mètres de merkani. Mon envoyé triomphait du succâsde sa diplomatie. H'yonga ne désirait pas me voir, attendu qu'il ignorait le langage de la côte ; mais il se déclarait trèssatisfait de mon présent, ajoutant ■ qu'il était calomnié par les trafiquants arabes, lesquels ne venaient jamais chez lui. L'arrivée prochaine de Grant lui faisait grand plaisir, et il promettait de le laisser passer gratuitement, le hongo actuel ayant été stipulé pour mon compagnon comme pour moi. Bien qu'il ne voulût pas me recevoir personnellement, il me demandait d'accepter son hospitalité pour une nuit, sous peine de lui faira affront par mon refus, et il me renverrait mes vaches (que je ne lui réclamais pas), ne voulant pas que j'eusse à me plaindre d'avoir traversé le pays dont il était maître. >
Malgré ces belles paroles,je pressentais, en cas de s^our, des exigences nouvelles : aussi donnai-je ordre de lever le camp, et voyant qu'on hésitait à m'obéir, — sous prétexte que les vaches