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Les sources du Nil

« Le 5 novembre 1770, je dis à mon Adèle écuyer Strates : a Allons , prenez de cette excellente eau et buvez un coup avec moi à la santé de S. M. George III, et à sa longe postérité 1 » Je tenais alors à la main une tasse de noix de coco que j’avais apportée d’Arabie et je l’avais remplie jusqu’au bord. Strates but gaîment à la santé du roi, et il ajouta : Confusion à ses ennemis! » Puis il tira son bonnet et le jeta en le faisant tourner en l’air avec un grand huzza. »

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C’est Jacques Bruce qui s’exprime en ces termes, complément d’un récit et des considérations que voici :

« Enfin je m’approchai , en courant, de l’île située « au milieu du marais et tapissée de gazon. Je latrou- « vais semblable à un autel (c’en est un en effet car les « naturels y font des sacrifices quotidiens) , et je fus « dans le ravissement en contemplant la principale « source qui jaillit du milieu de cet autel. Certes il est « plus aisé d’imaginer que de décrire ce que j’éprouvai « alors. Je' restais debout en face de ces sources, où de- « puis trois mille ans le génie et le courage des hommes « les plus célèbres avaient en vain tenté d’atteindre. « Des rois ont voulu y parvenir à la tête de leurs artt mées; mais leurs expéditions ne se sont distinguées les « unes des autres que par le plus ou le moins d’hommes « qui y ont péri ; et toutes, sans exception, se ressem- « blent par l’inutilité de ces pertes. La gloire et les « richesses ont été promises pendant une longue suite « de siècles à l’homme qui aurait le bonheur d’arriver « où les armées ne pouvaient pénétrer, mais pas un a seul n’avait encore réussi ; pas un seul n’avait pu

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«satisfaire la curiosité des souverains qui les em- « ployaient, remplir les vœux des géographes, et triom- « pher d’une ignorance honteuse pour le genre hu- « main. Mais quoique je ne sois qu’un particulier, je « triomphais, dans mon imagination, et des rois et de « leurs armées, et toutes mes réflexions m’enorgueil- « lissaient de plus en plus; car, le premier des Européens, j’avais vu les sources du Nil (i). »

Où donc l’enthousiaste voyageur écossais place-t-il les fameuses sources qu’il vient de découvrir ? A io degrés 59 minutes 25 secondes delatitude au nord de l’équateur, c est-ù-dire en Abyssinie, à un degré environ au sud de Gondar. En conséquence, ces sources, situées au milieu de montagnes, qu’il appelle aussi les Monts de la Lune, sont, non pas les sources du vrai Nil ou Nil Blanc, mais celles du Bahrel Azrek ou Nil Bleu.

L Europe partagea l’illusion de Bruce pendant un demi-siècle; c’est-à-dire jusqu’à ce qu’en 1840 Mehe-

universelle des Voyages, par Albert Montémunr, v. AAllI, Bruce, p. 425 et suiv.

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met Ali eût fait remonter le cours du Nil Blanc (Bahr el Abiad), que les naturels ont toujours regardé comme Je vrai fleuve, par une expédition qui reconnut, vers le 9e degré, les grands marais découverts par les explorateurs, sous Néron, au Ier sciècle après J.-C., et qui, de là, parvint jusqu’à Gondocoro. ,

Enfin en 1 863 , MM. Speke et Grant, dont ce livte raconte les succès, ont cherché les sources du Nil jusque dans un lac appelé par les naturels Nyanza d Oukéréoué et, par nos voyageurs, le lac Victoria. Ce lac précède l’équateur au nord et descend presque jusqu’au 3e degré de latitude méridionale

La source découverte par Bruce est donc aujourd hui à 14 degrés de celle qu’a trouvée Speke, c est-à-dire à la distance de 35o lieues, de 2 5 au degré, et peut-être cette distance s’accroîtra-t-elle encore, si l’on trouve de nouvelles sources.

En abrégeant la relation écrite par Speke, une des principales difficultés que nous avons eu à vaincre, pour en rendre la lecture accessible et agréable au

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plus grand nombre, a été de donner aux noms de lieu et à ceux des peuplades une forme acceptable à des oreilles françaises.

D’abord nous nous sommes efforcé, comme touours, de dégager, de l’orthographe anglaise dans laquelle on nous transmet les noms africains, le son réel qu’ils auraient s’ils avaient été entendus par des oreilles françaises. En voici deux exemples : Speke nomme Gioa la Mkoa l’endroit que Burton appelle Djioué la Mkoa; il nomme Ouhiyow un pays inscrit Waïao sur la carte de Livingstone. Des Français auraient à peu près écrit et prononcé comme l’ont fait Burton et Livingstone. C’est donc à des sons vrais pour nous que nous avons essayé de ramener surtout les noms topographiques, sans que nous espérions y avoir réussi complètement.

Une autre modification, déplacée peut-être dans des ouvrages scientifiques, mais radicalement nécessaire, à notre avis, dans des livres populaires, a consisté à faire disparaître les préfixes en tête des désignations ethniques. Je soupçonne même ces préfixes d’être par-

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fois dus aux gens de la côte de Zanguebar qui accompagnaient Speke et lui servaient d’interprètes. Dans son livre, les noms de lieu commencent généralement par ou et ceux des collections d’individus par voua. Ainsi Baker appelleÆari ceux que Speke nomme voua nyaberi , peuplade sur le territoire de laquelle existe la station de Gondocoro. Mais il n’y a pas que les noms de tribus qui commencent par voua ; les blancs sont les vouazungou ; les engagés, les vouanguana; les barbes grises ou conseillers, vouanyapara; les chefs ou courtisans, vouakungou; les enfants du roi, vouahinda et vouanaouani; les hôtes du roi, vouagem ; les tambours royaux, vouanangalavi ; et les gardes du corps, vouanangalali. En sorte que, à chercher le sens de tous ces voua , on perd celui des phrases. Aussi, comme nous ne sommes pas sur le littoral (owsouahili) , un indigène (msouahili) parlant aux indigènes ( voua- souahili) la langue du pays (fosouahili), mais un Français qui veut être compris de ses compatriotes, nous jugeons à propos de ne pas nous servir de 1 1diome de Zanguebar.

Nous ne doutons pas que le livre de Speke n ) ga-

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gagne de la clarté. D’ailleurs ce récit est vraiment fort intéressant par les aventures dont il abonde.

Au lecteur qui réfléchit nous recommanderons les chapitres sur le Caragoué (v), sur le Pays du Ganda (îv) et celui qui sert de Conclusion (xii). Outre beaucoup de détails relatifs aux productions ■naturelles à l’Afrique, il y trouvera de curieux renseignements sur les excès du pouvoir par droit divin, du système de gouvernement paternel et patriarcal : ce pouvoir y est encore plus naïf que Yambéry ne 1 a vu à Bokhara. (Voyages d’un Faux Derviche.) Nous nous imaginons qu’il nous révèle ce que devaient être les cours de Ninive et de Babylone, cinq à six cents ■ ans avant l’ère chrétienne.

Le hongo, tantôt droit de transit, tantôt cadeau fait d’amitié aux souverains qui ont attiré les voyageurs chez eux, est dans ce pays en pleine floraison. Les chefs y perçoivent des espèces de dîmes sur les récoltes , les brasseries et le gibier. Enfin le droit de provision, contre lequel les Français ont réclamé longtemps encore après Étienne Marcel, s’y pratique amplement sur le chemin du roi.

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D’ailleurs il demeure évident que ce sont, au moins; autant que le climat et les fièvres, la méfiance, trop bien fondée, des indigènes, et la jalousie calculée des populations mauresques et malaisiennes, restées maîtresses des régions maritimes, qui s’opposent aux progrès des Européens en Afrique

Speke a donc rendu de très-grands services aux sciences géographiques, physiques et antropologiques. Mais a-t-il découvert les sources du Nil? Peutêtre pas plus que Bruce ne les avait vues.

Voici ce que nous disions au mois d’avril dernier (i) : « Speke croit que le Nil Victoria ou la rivière Somerset, débouchant du lac Victoria et tombant dans le lac Albert, est la vraie source du Nil. Baker reconnaît que la Somerset tombe dans le lac Albert d’où il croit que sort le vrai Nil; en tous cas, ce qu’on appelle le Nil Blanc en débouche incontestablement. Si nous nous en tenons là, les renseignements recueillis, dès l’époque de Ptolémée, se trouvent vérifiés.

f i'1 Dans le Progrès , revue de Bordeaux.

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XIÏI

Voilà bien deux lacs parallèles qui donnent naissance au Nil.

« Mais, dit M. Cailliate à M. Baker (r), si le lac Albert, dont l’extrémité méridionale vous est inconnue et dont la rive occidentale vous a paru recevoir des cours d’eau fort importants, admet une plus grande iivière que la Somerset, celle-ci devra renoncer à être la vraie source du Nil.

« Or Burton, s appuyant sur les renseignements portugais, constate qu’il peut exister sous le même méridien deux lacs, par lesquels passe le vrai Nil. Il l’a dit avant la découverte du lac Albert et, de fait, le lac Tanganyica est directement au sud du pre- 'mier.

« Ajoutons à cela les renseignements publiés par Livingstone. L infatigable et loyal docteur avoue qu’il a eu tort d’attribuer au bassin du Zambèze les eaux de la région de Cazembé. Ces eaux forment une rivière principale, la Loapoula, qui traverse trois lacs

(i) Revue des Deux Mondes (ier janvier 1867).

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encore inconnus aux Européens : le Bemba, le Moero et le Mofoué, pour, de là, se rendre au Tanganyica. Si ensuite ce dernier, comme le disent les Arabes, et comme le suppose Burton, a un écoulement vers le nord, est- ce dans le lac Albert qu’il tombe? S’il y tombe, cet écoulement est le vrai Nil (i). »

Nos paroles ont été appuyées d’une façon inespérée quelques semaines plus tard, par l’avis qu’a énoncé, le 28 mai, sir R.I. Murchison à l’assemblée annuelle de la Royale Société anglaise de Géographie. « Si sa « vie est sauve, a-t-il dit en parlant du docteur Lift vingstone, il a devant lui une carrière à parcourir « aussi grande qu’en a jamais pu souhaiter un voya- « geur en Afrique; car maintenant, il est probable « que le Tanganyica, mer d’eau douce qui doit avoir « une voie d’écoulement, communique vers le nord « avec le lac Albert de Baker et les autres lacs qui . « font partie du système du Nil (2). »

Ainsi rendons grâce aux travaux des Burton, des

(1) Exploration du Zambèze et de ses affluents, éd. pr., p. 493.

(2) P ail Mail Galette, 29 mai 1867.

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Speke et des Baker; ils ont bien mérité de la science. Nous comprenons leur joie enthousiaste, leur émotion profonde et leurs actions de grâces à Dieu ; leurs cris « j’ai trouvé ! » pareils à celui que poussait Bruce en 1770.

Mais attendons encore; car de nouvelles découvertes peuvent seules nous conduire à un résultat définitif, à la connaissance réelle des sources du grand fleuve.

J. Belin-De Launay.

Bordeaux, 3i juillet 1867.

Post-scriptum. — Il y a un an que nous avons publié ce volume pour la première fois. Depuis lors, on a eu de D. Livingstone des nouvelles qui datent du 2 février 1867. Je les ai analysées dans l’introduction de notre édition des Explorations dans l'Afrique australe. Elles établissent que Livingstone, se trouvant alors dans le pays de Bemba, par 2g°3o’ de longitude orientale, et 10 0 10’ de latitude méridionale, s’était avancé au nord-ouest du Nyassa des Maravis et voyait couler des eaux qu’il croyait appartenir au versant du lac Tanganyica. Si, en effet, ce lac était en communication avec le lac Albert de Baker, les eaux qu’apercevait Livingstone seraient les plus méridionales de celles que contiendrait l'immense vallée du Nil. — Quant au long silence que garde l’illustre voyageur, s’il inspire nécessairement des inquiétudes, il donne aussi lieu d’espérer qu’avec son indomptable persévérance, Livingstone a poursuivi son projet de constater que le Tanganyica communique vraiment avec le lac Albert, et, conséquemment, que la ligne de séparation des eaux de l’Afrique, que la ceinture du bassin de la Méditerranée passe au N. O. du Nyassa des Maravis. Ce serait la solution du problème cherché par la science depuis deux mille années.

i5 août i8(38.

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