I-E ZARAMO
Naissance et vie de J. Hanning Soeke. officier A*
Avant d exposer au lecteur le développement d’avennues et de fatigues dont la science a tiré d’incontestables profits , soit pour la géographie ou pour la connaissance des populations qui habitent l’Orient de l’Afrique équatoriale, nous dirons quelques. mots du voyageur qui lésa racontées et supportées, de celui qui, par son esprit d’initiative et sa persévérance, a
mérité de nous révéler une partie de ce mystérieux continent.
John Hanning Speke était le second fils de M. William Speke, de Fordans, propriétaire dans le comté deSommerset. Né en 1827, élevé <îans un collège piovincial, il manifesta de bonne heure sa passion poui la chasse et pour les exercices du corps , une curiosité infatigable et un courage à toute épreuve. Ces penchants naturels le préparaient à la tâche que la Piovidence lui avait réservée.
Dès l’âge de dix-sept ans, en 1844, il prenait du service dans les rangs de l’armée anglo-indienne. Avec la division Colin Campbell et en qualité d’officier subalterne, il eut part, sous les ordres de, lord Gough, à la terrible campagne du Pendjaub. L éclat de ses services autorisa les autorités militaires à faire, après la conclusion de cette guerre, d’amples concessions à l’humeur aventureuse du jeune officier. On lui accorda plusieurs congés dont il profita pour exploier les parties les moins accessibles de l’Himalaya et pour pénétrer, en pionnier intrépide, dans certaines régions du Thibet, sur lesquelles on n’avait eu jusqualois aucune notion précise. Botaniste, géologue et suitout zoologiste passionné, il formait de précieuses collections d’objets d’histoire naturelle, et dressait avec soin des cartes où il constatait l’ensemble des decouvertes géographiques faites dans chacune de ses expéditions. De pareils travaux avaient pour conséquence qu’on lui laissait de plus en plus une liberté presque •complète. C’est ainsi préparé qu’il put aborder une
plus haute entreprise : la recherche des sources du Nil.
En compagnie de son ami le capitaine Burton , J. H. Speke, qui était aussi devenu capitaine, essaya d abord, en venant du Nord, de pénétrer au centre du continent africain en se guidant sur quelques renseignements que deux missionnaires allemands, le docteur Krapf et le révérend Rebmann, avaient réunis au sujet de grands lacs d’eau douce qui existaient sur un espace cie plusieurs parallèles, tant au nord qu’au sud de l’équateur.
Cette première expédition a eu lieu dans le pays des Somals et a été plusieurs fois racontée depuis i85q par ceux qui s’y étaient dévoués,
Speke prit ensuite part à la guerre de Crimée comme volontaire, dans les rangs des troupes formées par le Sultan, et il était décidé à aller étudier la faune du Caucase, lorsque, apprenant que le capitaine Burton allait, pour la seconde fois, essayer de s’avancer jusqu au cœur de 1 Afrique, il se hâta de l’aller rejoindre.
Leur second voyage, qui dura près de deux années, depuis juin 1857 jusqu’à mars i85g, conduisit les deux amis au lac Tanganyica. Comme ils en revenaient, ils s arrêtèrent à Cazé, et entendirent faire, sur la grandeur du Nyanzade Kéréoué, des rapports tellement positifs qu ils résolurent de connaître par euxmêmes à quoi s en tenir. En conséquence, tandis que Bui ton donnait tous ses soins à presser les préparatifs de leur retour à Zanzibar, Speke se dirigea vers le nord. Au bout de six semaines, ce voyageur était rentré à
Cazé, après avoir vu le golfe profond qui termine vers le sud cette immense nappe d’eau.
Il revenait plein d’enthousiasme et convaincu que l’espèce de mer intérieure, dont il avait examiné l’extrémité, était le réservoir profond où se réunissaient les eaux des Montagnes de la Lune et que de là devait sortir le grand Nil, dont l’origine était jusqu’alors restée mystérieuse. Burton ne voulut accepter cette idée que comme une hypothèse dénuée de preuves, et dès lors Speke se résolut à consacrer ses ressources et sa vie à la solution du problème qui se posait devant lui.
Tel a été le but du troisième voyage qu’il a entrepris en Afrique, en ayant pour compagnon le capitaine Grant, comme lui de l’armée des Indes. C’est le récit de ce voyage qui forme l'objet du présent volume. Quand il sera terminé, on pourra mieux juger de la valeur des découvertes auxquelles il a conduit.
Ici, bornons-nous à dire que l’Angleterre a salué d’un cri de triomphe l’heureux retour des deux vaillants champions qui s’en étaient si honorablement acquittés. Félicité par la Reine, - récompensé par la Société royale de Géographie, comptant le prince de Galles parmi les auditeurs qui se pressaient pour entendre ses récits, le capitaine Speke devint le point de mire de tous les regards, l’objet de toutes les curiosités. Son comté natal le revendiquait comme une de ses illustrations par l’organe du doyen de ses députés (i),
(i) Sir William Miles. — ’i. F.
qui tint à honneur d’appeler l’attention de la Chambre des Communes sur les éclatants services de son jeune compati iote. Lord Palmerston releva le gant au nom du pays tout entier, et la reconnaissance nationale pi omettait à notre voyageur les plus magnifiques récompenses, lorsque la mort vint brusquement l’arrachei aux enivrements de sa célébrité naissante.
L’Association Britannique tenait dans la ville de Bath les assises de son congrès annuel. Membre du comité de géographie, Speke devait y prendre la parole en présence du capitaine Burton, jadis son associé, maintenant son rival et son contradicteur. Le capitaine Grant assistait à ce rendez-vous, ainsi que le docteur Livingstone, et cette pléiade de voyageurs intrépides, groupée autour de sir Roderick Murchison, fixait l’attention générale. Coïncidence étrange ! Ce fut au moment même où le comité de la section de géographie (section E) débattait la question de savoir s’il convenait de provoquer, par une démarche directe auprès du gouvernement, les marques de faveur dues aux deux explorateurs du lac Victoria; ce fut à ce moment, disons-nous, qu’arriva la nouvelle de l’horrible accident qui venait d’enlever Speke à sa famille et à ses amis (i). Sir R. Murchison interrompit le débat, et d’une voix émue annonça le fatal événement. Le capitaine Burton, dont les lèvres se refusaient à parler, saisit un crayon et traça sur un morceau de papier qu il fit passer au président, l’expression sentie de ses
(i) M. Speke est mort par suite d’un accident de chasse.
— J. Jd.
vifs regrets et de son admiration pour « l’ardeur et la loyauté » de son ancien camarade.
Les obsèques du capitaine Speke ont eu lieu le 2 3 septembre 1864. Ses restes reposent dans le caveau de famille qu’abrite l’église de Dowlish - Wake. Une souscription est ouverte pour élever un monument « à l’Européen qui, le premier, avec le capitaine Grant, traversa du sud au nord le centre de l’Afrique équatoriale; à celui qui (abstraction faite de tout conflit d’opinions au sujet des sources du Nil) a incontestablement déterminé l’existence et le site du vaste bassin aquatique au dehors duquel s’épanche ce fleuve (1). »
Maintenant que nous avons présenté au lecteur notre auteur, nous lui laisserons la parole tout en retranchant de son récit les parties qui nous sembleront d’un intérêt secondaire ou douteux.
Le célèbre président de la Société royale de Géographie en Angleterre, sir Roderick Impey Murchison m’ayant conseillé, dit M. Speke, d exposer dans une leçon publique le résumé de mes travaux sur la géographie africaine, je me rendis à son avis dans une séance qui fournit à plusieurs de mes savants auditeurs l’occasion de discuter les moyens que je pourrais employer pour établir si le Nyanza de Kéréoué, appelé par moi le lac Victoria, et que j’avais découvert'
(O Nous avons tenu à placer ici, textuellement, les paroles dont s’est servi sir R. Murchison , quand il s’est fait le promoteur de la souscription nationale pour le monument de apeke, ouverte à Londres dans les bureaux de la Société royale de Géographie, i5, White-Hall-Place, S. W.-E. F.
le 3 o juillet 1 858, était bien réellement le point de départ du Nil Blanc.
Partant de cette assertion, très-discréditée aujourd’hui, que le Nil a été remonté jusqu’au 3e degré 22 minutes de latitude nord par les diverses expéditions accomplies sous Méhémet-Ali, plus d’une voix autorisée me conseillait cette route; et c’est en effet la première qui s’offre à l’esprit. Je résistai néanmoins, me rappelant combien d’entreprises pareilles ont échoué jusqu’ici, sans qu’on sache encore pour quelles raisons (i). En revanche, j’offrais de retourner à Zanzibar, de reprendre à la fin de l’année le chemin de Cazé, d’explorer à fond le lac Victoria, d’examiner ses tributaires et ses déversoirs; bref, d’y passer trois années et d’y faire toutes les collections qui pouvaient intéresser l’histoire naturelle.
Ce ne fut qu’au bout de neuf mois que je reçus la nomination et les subsides qu’on m’avait promis dès l’abord. J’écrivis aussitôt au colonel Rigby, consul d’Angleterre à Zanzibar, pour qu’il expédiât à mon compte un premier convoi vers les districts du centre.
Le capitaine Grant, mon ami de longue date et mon compagnon de chasse dans l’Inde, m’avait demandé de l’emmener avec moi. Sa requête fut admise, grâce aux bienveillants efforts d’un fonctionnaire influent, lequel
(i) Sir S. Baker, que le capitaine Speke rencontra plus tard à Gondocoro (v. ch. xi), a parfaitement découvert de quelle nature étaient les obstacles qui avaient fait échouer sur cette route toutes les expéditions antérieures à la sienne. (V. le Lac Albert, par sir Sam. Baker. LeLour du Monde, 1867, t. I.) — J. B.
réclama cette faveur comme «une charité qui m’était due. » Vers le même temps, un marchand d’ivoire qui durant plusieurs années a navigué sur le Nil, M. Petherick (i), arrivé en Angleterre, nous offrit à titre gratuit, ceci ne gênant en rien son commerce, de poster un certain nombre d’embarcations à Gondocoro, et de faire en même temps remonter le Nil Blanc par ses collecteurs d’ivoire, de manière à faciliter pour nous, au besoin, la descente du fleuve. M. Petherick, montrant un grand zèle pour nos travaux géographiques, je traçai à son usage un plan de campagne accessoire, que l’exiguité de nos ressources ne m’avait pas permis de comprendre au nombre des explorations alors en projet. Il s’agissait de remonter le cours d’eau, maintenant connu sous le nom de rivière Esoua (2), et de vérifier, si cela était faisable, les rapports que ce cours d’eau pouvait avoir avec le lac par moi découvert. Je m’employai de mon mieux, quand nous fûmes d’accord là-dessus, pour lui procurer les avances dont il paraissait avoir besoin.
Le capitaine Grant et moi nous. nous embarquâmes en Angleterre le 27 avril 1860. Le 4 juillet, après avoir touché à Rio- Janeiro, nous entrions dans le port du cap de Bonne-Espérance; le 9 août, nous partions de
(1) Il sera souvent question de M. Petherick dans ce livre, surtout au ch. xi ; M. Baker en a aussi parlé. (V. la publication citée dans la note précédente.) — J. B.
(2) MM. Burton, Miani et le docteur Peney regardaient l’Esoua comme la principale source du Nil; mais M. Baker ne partage pas leur avis. — J. B.
Mozambique et, le 17, nous arrivions à Zanzibar, que les indigènes appellent Lungouja.
Durant cette première partie du voyage j’avais reçu pour escorte dix volontaires détachés des Carabiniers à cheval du Cap, dont je n’eus pas plus tard beaucoup à me louer ; et, pendant une escale que nous fîmes à la baie Delagoa, je vis pour la première fois des Cafres Zoulous. Leur coiffure et leur costume me frappèrent comme absolument pareils à ceux des maraudeurs errants, dont les ravages excitent une vraie terreur dans les pays que j’avais visités entre Cazé et le Nyanza de Kéréoué (1). Il me parut dès lors qu’on pouvait croire que ces bandits, appelés là Toutas, appartiennent à la race cafre qui, elle-même, à ce qu’on prétend, a émigré jadis des pays qu’habitent à présent les Gallas (2).
Zanzibar, que j avais laissée seize mois auparavant exposée à une guerre avec l’iman de Mascate et à des discordes civiles entre le sultan Seïd-Medjid et ses frères, était, grâce à l’influence de l’Angleterre, dans une tranquillité parfaite.
Outre l’émancipation de tous les esclaves secrètement possédés par les Banians, établis comme négociants à Zanzibar et soumis à la juridiction de la . Grande-Bretagne en leur qualité de sujets indous, les événements les plus importants qui s’étaient accomplis
(O D’autres maraudeurs près du Nyassa des Maraouis sont aussi assimilés aux Zoulous par le docteur Livingstone et par la terreur populaire. (V. à notre chapitre m, la note sur les Mazitous.) — J. B.
(2) V. notre chapitre xn. — J. B.
dans cet intervalle étaient les découvertes dues au docteur allemand Roscher, qui les avait payées de sa vie. Après être heureusement parvenu au lac situé dans le pays de Maraouis et appelé Nyassa Nyinyesi ou Lac de l’Etoile, il était mort assassiné dans le district des Haïaos (i).
Treize jours avant notre arrivée, le colonel Rigby avait fait partir cinquante-six charges d’étoftes et de verroteries, consignées à Mousa, négociant arabe de Cazé, qui, lors de notre premier passage, avait largement pratiqué envers nous les devoirs de l’hospitalité. Elles étaient acheminées sous la direction de deux des affranchis que leur ancien maître, le banian Ramji, commis de la douane à Zanzibar, intitulait ses fils.
Le sultan Séïd-Medjid avait droit à notre première visite. Il nous reçut avec son affabilité ordinaire. Nos projets lui suggérèrent quelques observations; car il s’étonnait de ce que, voulant voir la grande rivière sortir du lac, nous n’eussions pas choisi la route la plus directe en traversant le pays des Masaïs et des Sogas (2). Du reste, aussitôt qu’il sut que je tenais à visiter le Caragoué, afin d’éclaircir plusieurs points
(1) Ce pays est à l’E. du lac que le docteur Livingstone appelle le Nyassa, et où il était parvenu deux mois avant le voyageur allemand. (V. le Zambèze et ses Affluents , trad. de madame Loreau, p. 16, et notre édition des Explorations dans l'Afrique , p. 200).
(2) Cette route, indiquée encore plus tard, par le roi Mtésa, comme plus praticable, aurait aussi conduit M. Speke au but qu’il se proposait, et l’aurait en outre mis à même d’apprendre ce qu’est le lac qu’il appelle Baringo. — J. B.
controversés, il m’offrit spontanément toute l’assistance dont il pourrait disposer.
Notre ancien capitaine de caravane, le cheik Saïdben-Salem, fut de nouveau promu à ces hautes fonctions. Illes avait réclamées lui-même, « ayant à cœur, disait-il, de réfuter ainsi certains menteurs, qui prétendaient qu on lui avait défendu de m accompagner lors de ma première visite au Nyanza de Kéréoué. » Bombay et son frère Mabrouki, les premiers à saluer mon arrivée, étaient pour moi des compagnons éprouvés. Les Béloutchis, qui nous avaient servi d’escorte pendant l’expédition de 1 857-58, ne demandaient qu’à marcher de nouveau sous mes ordres ; mais les Hottentots avaient pris leur [place, et je ne fus pas longtemps à le regretter. Le colonel Rigby me permit d’enrôler, parmi les marins qui montaient ordinairement sa chaloupe, quelques hommes de choix capables d’inculquer par leur exemple, au reste de ma troupe, certaines notions anglaises d’honneur et de dévouement. Bombay, mon factotum, détermina trois de ces vieux matelots, — Baraca, Frij et Rahan, — à faire campagne avec moi. C’était là le noyau de ma troupe, dont j’expliquerai tout à l’heure la composition.
La partie la plus importante en est composée d’affranchis enrôlés (Vouangouanas) sur lesquels je donnerai ici quelques détails, car c’est à la fidélité de plusieurs de ces serviteurs à gages que je suis redevable d’avoir pu me frayer un chemin dans une vaste section du continent africain.
Ces indigènes, mêlés dans leur enfance aux nègres
de race pure, conservent naturellement toutes les notions superstitieuses de ces derniers, mais modifiées et même parfois corrompues par leur contact avec les étiangeis, contact qui d ailleurs développe leur intelligence.
La plupart, victimes de ces guerres qui dans leur pays se reproduisent presque chaque jour, ont été réduits en captivité, puis vendus aux trafiquants arabes poui quelques mètres de drap commun, quelques paquets de fil d’archal , quelques chapelets de perles. Amenés ensuite sur le marché de Zanzibar et revendus comme un vil bétail au plus haut enchérisseur, ils ont été tiaités par ce dernier à peu près comme ses enfants. Le rite de la circoncision, pratiqué sur eux, en a fait des musulmans, afin que le bétail de leur maître ne subît pas au moment de l’immolation le contact impur des mains infidèles, et aussi pour que la \ raie foi destinée à regénérer le monde, à devenir universelle, comptât quelques disciples de plus.
Dans cette nouvelle position, l’esclave se trouve entouré de plus de bien-être qu il n’en a jamais connu • ce bien-être, il l’achète au prix d’une certaine dégradation qui le place aux derniers rangs de la société; il 1 achète encore par la rupture de tous ses liens de famille, car il est probable que ses parents ont succombé pendant la guerre qui 1 a fait captil. Cependant, après les premières angoisses, nous le voyons s’attacher étroitement au maître qui le nourrit et l’habille en échange de quelques bons offices domestiques. Peu d’années apiès, lorsqu il a gagné la confiance de ce maître, il
recevra mission de veiller aux approvisionnements qui constituent sa fortune ; il sera même expédié dans l’intérieur des terres pour y acheter, au compte de son patron, des captifs ou de l’ivoire. En vertu de la croyance mahométane , le maître venant à décéder, tous ses esclaves devraient être affranchis. En Arabie, il n’en serait pas autrement ; mais il arrive plus généralement, à Zanzibar, que le testament du défunt fait passer sur la tête de son successeur ce genre de propriété aussi bien que toute autre.
La suite des événements peut placer l’esclave dans mainte et mainte situation différente. J’examinerai simplement ici ce qu’il devient au cas le plus ordinaire, alors que le trépas de son maître l’a libéré de la servitude, et le laisse déjà familiarisé avec la traite et le commerce d’ivoire, tels qu’ils se pratiquent à l’intérieur. L’affranchi, en pareil cas, commencera selon toute probabilité une nouvelle existence, en se louant comme portefaix à d’autres trafiquants; ses gains lui procurent petit à petit un capital suffisant pour le mettre à même d’entreprendre à son tour des spéculations pareilles aux leurs. Il débutera par l’achat des prisonniers, marchandise à la portée de tous, et n’arrivera que par degrés au trafic de l’ivoire. Toutes ses économies viendront ainsi sur le marché de Zanzibar, ou bien seront engagées dans l’acquisition de quelque bâtiment négrier, parmi ceux qui croisent constamment le long de la côte. L’esclavage en effet engendre l’esclavage.
Un petit nombre de ces affranchis prennent service
à bord des vaisseaux : iis ont pour le métier de marin une prédilection très-marquée. La plupart néanmoins reviennent en Afrique pour y faire la traite et le commerce d’ivoire. Tous ont appris l’idiome usité sur la côte, d’où suit que le voyageur, s’il sait faire son choix, peut trouver parmi eux des interprètes qui le mettront en communication avec toute la moitié orientale de l’Afrique méridionale. Au nord de l’équateur, le langage revêt des formes absolument différentes.
La paresse est chez ces hommes un défaut inné ; c’est pourquoi, si robustes que le ciel les ait faits, ils ne travaillent jamais que sous l’empire d’une contrainte immédiate. N’ayant ni l’amour ni le respect de Dieu, dans le sens que le chrétien attache à ces mots, ils ne possèdent pas davantage le culte de la vérité, celui de l’honneur, celui de l’honnêteté la plus vulgaire. Ni l’autorité du gouvernement, ni les liens de famille n’existent pour eux; ils manquent dès lors de ce qui force l’homme à réfléchir, de ce qui porte la pensée vers un avenir plus ou moins douteux. N’importe quelle entreprise leur sourit, lorsque la nourriture va leur manquer, et plus elle leur promet de vagabondage, mieux ils la trouveront à leur goût. J’ai déjà dit que le métier de marin est rempli d’attraits pour ces affranchis ; ceci tient à ce qu’une fois inscrits sur les rôles d’équipage, ils se croient les égaux de tous les autres matelots. Alors ils ne se gênent point pour traiter de « sauvages » les hommes de leur race et de leur pays. L’esprit africain survit pourtant à cette transformation qui n’a rien de définitif. Ébloui par
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ses rapports avec les blancs et par l’éclat de l’argent qu’il gagne, notre étourdi, singeant les autres matelots et cherchant à les éclipser par ses dépenses, se dégoûte de son métier aussi vite qu’il s’en était engoué. Si la fortune le ramène à Zanzibar, il va se jeter aux pieds de l’Arabe qui fut son maître, lui témoigne un respect tout filial, et rentre de lui-même, avec une sorte de joie, sous le joug dont la Providence l’avait délivré.
J’ai parlé de ces affranchis comme n’ayant pas de religion. Cela n’est vrai qu’au fond des choses et nullement dans la forme, car les Arabes, après les avoir circoncis, leur apprennent à répéter les noms d’Allah et de Mahomet, peut-être même quelques autres prières; mais pas un sur dix n’a la moindre idée de ce qu’une âme peut être; pas un sur dix ne s’attend à recevoir dans un autre monde le châtiment ou la récompense de ce qu’il aura fait dans celui-ci. Ces affranchis classent pourtant les animaux, et les divisent en purs ou impurs. Quelques-uns accomplissent les formalités d’un pèlerinage à la Mecque; mais, en somme, leur éducation spirituelle n’aboutit qu’à leur faire répéter de temps en temps, jurons plutôt que prières, les noms d’Allah et de Mahomet, à peu près comme nos marins et nos soldats émettent ceux de « damnation » et de « malédiction. » Bref, ils forment, en général une classe d’aventuriers vagabonds doués de cette expéditive facilité qui caractérise l’Américain, se figurant que toute affaire politique les concerne, et trouvant tout simple de se mêler aux discussions quelle soulève. Rarement
sages d’ailleurs, adonnés au mensonge, ils préparent de longue main telle ou telle mystification frauduleuse dont le succès leur semble un motif d’orgueil. Parfois, ils feront preuve d’une véritable bonté, d’une bravoure qui va jusqu'àl’héroïsme, d’un attachement poussé audelà des limites ordinaires ; mais, en d’autres circonstances et sans pouvoir alléguer aucun motif, ils abandonneront, ils trahiront, de la manière la plus lâche, l’homme auquel les unit un serment d’amitié. Un caprice quel qu’il soit les entraîne; ils s’y laissent aller avec l’irréflexion la plus complète et en dépit des calculs qui naguère encore leur faisaient prendre une voie opposée. Impossible de compter sur eux, même pour une minute. La plus mauvaise facétie, la plus sotte remarque suffit pour les mettre en joie. Une bagatelle quelconque les amuse. Préoccupés au plus haut point de leur bonne mine, ils modifient de mille manières la coupe de leurs cheveux et se plaisent à surprendre ainsi leurs amis; ils se jetteront aussi sur le moindre chiffon hors de service et se le disputeront avec rage, soit pour en orner leur tête, soit pour en faire une ceinture, soit pour le fixer comme pennon à la hampe de leur lance, et se pavaner ensuite devant leurs collègues frappés d’admiration. Une plume, un fragment de peau sera l’objet des mêmes disputes et recevra le même emploi.
Je suppose que l’un d’entre eux, en campagne, ait quelque communication spéciale en réserve pour le chef de l’expédition : il entre en ricanant, va s’adosser au piquet de la tente contre lequel il se frotte et se frotte encore; puis il étend les bras; il bâille, il pousse un
grand éclat de rire et, tout en riant, se laisse aller sur le sol où il s’accroupit; après quoi il tambourine des deux poings sur le couvercle de quelque malle, jusqu’au moment où on l’invite à se débarrasser de ce qu’il a sur le cœur; alors seulement il s’explique avec des tournures à lui spéciales; ensuite, il recommence à rire, puis à bâiller, et, déclarant enfin qu’il est temps de partir, s’éloigne comme il était venu. En d’autres circonstances, vous l’appelez, et il arrive tétant le bec d’une théière, ou raclant ses bras nus avec un couteau de table, ou frottant les assiettes qui vont servir à votre dîner avec le lambeau de toile roulé autour de ses reins. Si vous l’envoyez acheter de la volaille, il rapporte un coq attaché par les jambes au bout d’une perche, et qui, vigoureusement secoué, pousse des cris lamentables. Arrivé devant la cuisine, il jette par terre le malheureux volatile dont il maintient la tête entre ses deux orteils, lui plume rapidement le cou, et, entonnant une espèce de prière, le décapite sans plus de façon.
C’est assez parler de l’engagé tel qu’il est au camp; il ne vaut guère mieux pendant les marches. Si, pour le mettre en mesure de se défendre au besoin, vous lui confiez un fusil et des munitions, il consommera bien vite celles-ci, malgré toutes ses promesses d’économie, tirant en l’air sous le premier prétexte venu, quitte à vous demander ensuite d’autres cartouches sans lesquelles, à ce qu’il assure, il n’oserait se hasarder parmi les « sauvages. » Remettez-lui un panier à bouteilles, une écritoire, n’importe quel objet fragile ou précieux,
que vous lui recommandez tout particulièrement : vous le verrez, la minute d’après, tournant, retournant son fardeau, le jetant d’une épaule à l’autre, prendre le trot pour le mieux secouer, et avec des chants, avec des rires qui semblent un défi à votre patience. Au fond, il n’y songe pas plus qu’à la première pierre venue, et, si la pluie venait à tomber, vous le verriez infailliblement arranger les choses de façon à ce que le paquet recommandé n’en perdît pas une goutte. L’économie, les soins et la prévoyance lui sont absolument étrangers. La première chose sur laquelle il met la main est celle dont il se sert le plus volontiers. Plutôt que de chercher une courroie égarée, il coupera les cordes de votre tente ou volera celles de son camarade. Rendre hommage au beau sexe est son plaisir le plus vif, et quand les fem mes lui manquent, c’est à la bière d’abord, puis au chant, puis à la danse qu’il demande des consolations.
Ainsi peut être tracé, avec toutes sortes d’adoucissements, le portrait-type du « vagabond » nègre, de l’engagé qui, plus que tout autre, ouvrira le libre accès de l’Afrique centrale aux entreprises civilisatrices. Doué d'une loquacité merveilleuse, facile aux impressions gaies, mais sans équilibre et sans logique, créature impulsive, adulte resté entant, il rend difficiles à comprendre les moyens qu’on a pu employer pour le plier au travail ; car il n’a pour l’y astreindre ni lois, ni demeure fixe, ni famille. A tout moment il peut s’échapper , et, comptant sur cette alternative , il commet mille et mille fautes , dont le pardon lui semble assuré d’avance. Beaucoup d indulgence, tem-
pérée çà et là par quelque sévérité paternelle, me paraît être le régime qui lui convient le mieux. Voici , en effet, par quel puéril langage il vient, après avoir fait une faute, conjurer la colère de son maître : « Vous êtes tenu d’oublier et de pardonner ; en votre qualité d’homme supérieur, si quelque irritation momentanée vous est permise , il est au-dessous de vous de nourrir de longues rancunes. Fouettez-moi , si vous voulez; mais entre nous pas de compte : sans cela, je me sauverai très-certainement, et alors que ferez- vous? » Soixante-quinze de ces affranchis s’enrôlèrent à mon service. Je leur payais d’avance une année, le reste devait être soldé à l’expiration de leur engagement, sous condition qu’ils m’auraient suivi jusqu’en Égypte, d’où je. les renverrais à Zanzibar. Parmi eux, se trouvaient trente-quatre terrassiers que le sultan Medjid me fournit.
A voir les témoignages de reconnaissance qui me furent prodigués lorsqu’ils eurent touché leur avance de solde, l’ardeur avec laquelle ces hommes s’engageaient à me suivre au milieu de tous les dangers, leurs physionomies expressives, leurs regards brillant de la soif du gain, il semblait que je fusse à la tête de la plus inébranlable cohorte; mais, pour se faire une pareille illusion, il aurait fallu n’avoir jamais rien eu à Htjébàttre avec cette misérable engeance. Je remis au ®êi'k Saïd une carabine à double canon, et distribuai cinquante carabines d’artillerie entre les plus âgés de mes nouveaux compagnons, sous la condition expresse que ces armes passeraient en d’autres mains plus
dignes de les porter , s’ils venaient à se mal conduire ; tandis quelles seraient définitivement dévolues à ceux qui, jusqu’au terme de l’expédition, se seraient comportés d’une manière satisfaisante.
Ces carabiniers furent mis sous lés ordres immédiats du matelot Baraca; tandis que Saïd avait le commandement général des engagés.
Le collecteur des douanes de Zanzibar , Lahda- Damji (i), m’avait embauché cent un porteballes (paga\i) nés dans l’Ounyamouési et qui, armés de lances et d’arcs, marchaient sous la conduite d’un guide indigène (kirangozi); enfin le sultan m’avait donné, pour traverser le Zaramo, une escorte de vingtcinq Béloutchis ayant un lieutenant (djémadar) pour les commander.
En somme , avec Bombay , Mabrouki et mes Hottentots , en nous comptant , la caravane se composait de deux cent vingt hommes. Elle était trop nombreuse et trop mêlée pour que tout s’y passât régulièrement.
La marche commençait au lever du soleil. Une fois quelle était finie, le reste du jour se distribuait ainsi : Après le déjeûner , une pipe qui nous préparait à la besogne; excursions dans la campagne ou dans les villages, perquisitions, enquêtes scientifiques ; après le coucher du soleil, le thé; la pipe, avant de s'endormir.
Cependant, à mesure que la nuit tombe, chaque soir, nos gens organisent leur éternelle danse. On entend les mains se frapper l’une contre l’autre , et les
(i) M. Burton le nomme Ladha Dahma. — J. B.
Le départ de la caravane (page 21),
anneaux de métal tinter au mouvement des jambes qu’ils entourent : le tout accompagné de ces insignifiants refrains que les nègres répètent à satiété, et dont, malgré leur exquis sentiment du rhythme , ils se montrent incapables de faire aucune composition musicale.
Quant à moi je passais mon temps à dresser la carte du pays, à tenir le journal et à augmenter nos collections géologiques et zoologiques. La botanique et le registre du thermomètre concernaient Grant, à qui revenaient aussi les observations hygrométriques et le maniement des appareils de photographie, qu’on fut bientôt obligé de supprimer.
Le 2 octobre 1860, après une revue générale, nous quittâmes notre camp de Bagamoyo et nous nous mîmes en route, à travers le Zaramo.
Ce pays est compris entre les fleuves Kingani au nord et Loufidji au sud. Dénué de montagnes, il forme entre ces deux cours d’eau une espèce de plateau élevé, qui, dans la saison des pluies, déverse ses eaux au nord et au sud par des ravins nombreux. Les villages y sont assez rares et consistent souvent en une quinzaine de huttes au toit conique. Leurs chefs ou phanzés, tout en reconnaissant l’autorité du sultan Medjid, se transportent, avec leurs résidences mobiles, sur le passage des caravanes dont ils ont appris l’approche et , devenus sultans à leur tour, prélèvent sur les voyageurs une taxe évidemment illégale.
L’habitant cultive les champs et n’élève pas de bétail, si ce n’est quelques chèvres dont il fait commerce.
La chasse aux esclaves qu’il pratique avec habileté lui procure d’assez gros bénéfices et lui permet de satisfaire son goût pour la parure. Il met un soin particulier à disposer sa chevelure et à se frotter la peau d’une espèce d’argile , couleur d’ocre. Son arc et ses flèches sont toujours en bon état, et ces dernières, enfermées dans un carquois délicatement ouvré, portent dans la blessure un poison subtil. Ces indigènes sont d’insatiables voleurs.
La traversée du pays n’est donc sûre que pour les voyageurs sans ressources ou pour les caravanes nombreuses et armées; mais, en tout cas, elle n’est pas gratuite. Un droit de passage ou hongo est exigé partout, au nom des chefs, qui se présentent rarement pour le discuter en personne, mais se font remplacer par des agents, peut-être afin d’augmenter leur prestige par un mystérieux éloignement.
Au bout de trois marches, à part les chefs et leurs envoyés, nous avions à peine rencontré, çà et là, quelque naturel isolé. Enfin, à la quatrième, du sommet de Kiranga, nous avons eu au-delà de la Kingani, sur le Zégura,des perspectives étendues, bornées par des collines richement boisées qui forment la contre-partie exacte de celle où nous nous tenons.
Les terrassiers du sultan se montrent jusqu’ici farouches et sauvages; ils refusent de frayer avec nos autres engagés; comme s’ils avaient conscience de leur infériorité, ils construisent leurs huttes, mangent et causent à l’écart. J’ai donc pris parmi eux un chef que j’ai déclaré responsable de leur conduite. Or, trois des
chèvres qu’ils ont à surveiller ayant disparu, j'ai pensé avoir le droit de soupçonner qu’on les avait mises de côté pour quelque régal particulier. Le chef qui a dû en aller demander compte à ses subordonnés, nous est revenu rossé d’importance pour s’être mêlé de ce qui ne le regardait point. Il fallait réprimer cette insubordination. Je fis donc appréhender un des mutins et, comme il me répondit qu’il ne devait rien à un chef que le cheik a nommé par pur caprice, j’ordonnai qu’on l’attachât à un arbre où il passerait la nuit pour être fouetté le lendemain matin. Alors le coquin change de langage : « Maintenant, dit-il, je suis convaincu que notre nouveau chef a été choisi par vous; cela suffit; désormais je lui obéirai. » A peine ces paroles prononcées, on a vu accourir dans le camp les trois chèvres qui manquaient, sans que personne, bien entendu, ait pu dire d’où elles arrivaient.
Trois jours après, nous apercevons pour la première fois, droit au couchant, une chaîne de montagnes parallèle à la côte orientale.
Nos chèvres nous ont toutes été enlevées par des déserteurs de notre caravane ; c’est très-malheureux pour nos Hottentots, car le gibier ne leur suffit pas.
Ces braves Carabiniers volontaires du Cap sont complètement méprisés par nos engagés qui les traitent comme des enfants. L’autre jour, un d’eux, voyant un petit tôt, comme ils les appellent, s’épuiser en efforts inutiles pour charger une de ses mules, enleva de terre l’homme avec son fardeau, le posa en équilibre sur sa tête et le promena ainsi par tout le camp, malgré la
résistance du pauvre diable qui se démenait au milieu des rires universels. Après quoi, il le déposa sur le sol, chargea la mule en deux temps, et termina par deux ou trois caresses amicales qui, de la part d’un semblable hercule, semblaient assez dédaigneuses. L'utile escorte qu’on m’a donnée là !
A Macoutaniro, cessent les mines à fleur de terre d’où on extrait la gomme copal. Le palmier doum ne va pas plus loin. Les grands arbres au riche feuillage qui décorent le plateau inférieur jusqu’au littoral, sont remplacés par le mimosa. La berge escarpée de la Kingani s’efface, et nous marchons dans une espèce de parc en rase campagne. Les pintades sont abondantes, les antilopes ont libre carrière et l’on rencontre de temps à autre le zèbre et le buffle.
Ce parc se termine à Dégé-la-Mhora, où commence la partie la plus fertile du Zaramo. C’est là qu’a été assassiné un Français, ancien élève de l’école polytechnique, M. Maizan, chef de la première expédition européenne qui se soit aventurée dans ces parages. Il est évident que l’attentat dont le voyageur fut victime a été tramé par les trafiquants arabes, et dicté à ceuxci par la jalousie que leur inspire tout Européen dont les efforts tendent, plus ou moins directement, à mettre au jour les mystères de leur commerce, à faire connaître les sources de leurs immenses profits. Le sultan de Zanzibar et le consul anglais, protecteurs zélés de M. Maizan, lui avaient donné pour guide et pour assistant, notre correspondant, Mousa, l’un des négociants les mieux accrédités dans le pays. Mal-
heureusement, après une marche ou deux, la maladie d’une femme de sa troupe obligea M. Maizan à s arrêter, et Mousa, dont cette halte gênait les affaires, dut le quitter au bout de huit à dix jours. Leur séparation fut le signal de la mort du malheureux, qu’on assassina bientôt après.
A Kidounda, nous faisons halte au pied de la première montagne que nous ayons rencontrée depuis notre départ de la côte. L’escorte des Béloutchis nous devenant désormais inutile , je la renvoie porter à Zanzibar les échantillons d’histoire naturelle que nous avons recueillis jusqu’ici.
Le confluent de la Mgéta et de la Kingani marque la fin ‘du Zaramo, dont les habitants se mêlent ici aux tribus du Khoutou et du Sagara, qui ne sont pas redoutables. Le pays est couvert de jungles et fourmille de gibier.