‹ Les sources et l'évolution des "Essais" de Montaigne ... .Tome premier, Les sources et la chronologie des "Essais"Chapitre 10 sur 44 · III · texte numérisé non relu

III

(6) Éd. Le Dachat, ch. VI, p. 13.

(8) Cf. Rabelais, III. 37 et passim. — H. Despériers, Nouvelles récréations^ I 4. I, 13.

parler des « laquais » et des v harangieres ». Il se moque de ceux qui prétendent réformer « l'usage par la grammaire ». Il déclare qu'il ne s'interdit aucune des phrases qui sont en usage « emmy (( les rues françoises ».

C'est cette langue vivante, faite de choses plutôt que de mots, que Montaigne aime à manier. Le plus souvent il y puise directement sans que personne ait besoin de l'y conduire. Elle fait beaucoup pour le préserver de la grise monotonie qui est toujours recueil du style de la philosophie. Mais la principale des ressources de Montaigne pour s'en garder et de beaucoup la prinj cipale, c'est l'emploi perpétuel de comparaisons et d'images quil à chaque instant, concrétisent en quelque sorte sa pensée, et lafon^ tomber sous les sens. Et ici encore, son maître, incontestablement/ c'est Plutarque. On n'a pas encore pu le constater, parce qu'on n'a pas étudié d'assez près les emprunts de Montaigne à Plutarque. Pour les rechercher, on s'est contenté de comparer les index dont les éditeurs ont fait suivre les Essais et les Œuvres de Plutarque, et cette comparaison, tout naturellement, n'a guère révélé que les faits historiques dérobés par Montaigne. Quand on se donne la peine de lire le texte même de Plutarque, on s'aperçoit que de nombreuses images ont été prises là par Montaigne et insérées souvent avec une grande fidélité dans la prose des Essais. Le gros in-folio des Opuscules n'était pas seulement pour lui un arsenal d'exemples et d'expériences ; c'était encore un arsenal très riche en ornements de style, et Montaigne y puisait abondamment.

Ouvrez, en effet, le volume d'Amyot aux Préceptes de mariage par exemple. Vous y constaterez que chaque idée, chaque remarque psychologique qu'on y rencontre, s'appuie sur une image qui emplit, pour ainsi dire, les sens de sa leçon. On dirait un véritable kaléidoscope. Visiblement le but principal de Plutarque, en écrivant ce traité, était de collectionner ces comparaisons et ces petits tableaux : le précepte semble écrit pour l'image, aussi souvent peut-être que l'image pour le précepte. Et sans doute, la profusion des ornements n'est nulle part aussi grande que dans les Préceptes de mariage: elle est grande pourtant encore dans d'autres opuscules, par exemple dans ceux qu'Amyot intitule : Comment il faut ouir ; Commuent Von pourra discerner le flatteur d'avec

tamy ; De la tranquillité d*esprit ; Comment l'on pourra apercevoir si l'on amende en l'exercice de la vertu. Or tous ces traités sont parmi ceux que nous avons cités déjà comme ayant été très fréquemment imités par Montaigne C'est l'idée qu'il y prend souvent, mais souvent aussi il prend l'image ou la comparaison sans l'idée qu'elle illustre, il la transplante alors dans un terrain nouveau et lui donne un sens tout autre que celui de Plutarque : il ne regarde que la gravure, en quelque sorte, et l'enchâsse dans un cadre très différent. En voici un exemple : il ne faut pas, disait Plutarque, confondre le flatteur avec l'ami ; n'allons pas éloigner indifféremment tous ceux qui nous approchent, même nos meilleurs amis, par peur de conserver des méchants auprès de nous. Nous devons juger soigneusement les hommes, les discerner, et ne pas suivre le conseil de Gobrias, ce Gobrias, qui u s'estant jette dedans une « petite chambre obscure après l'un des tyrans de Perse, qui « s'appelloyent Mages, comme qui diroit Sages, & se trouvans « aux prises bien à l'estroit avec lui, cria à Darius, qui y survint « l'espee nue au poing, qui doutoit de frapper le Mage, de peur « qu'il n'assenast quant et quant Gobrias, qu'il donnast hardice ment, quand il devroit donner à travers tous les deux » (1). Nous, au contraire, nous ne voulons frapper que notre ennemi, et conserver ceux qui nous veulent du bien. Montaigne reprend les mots de Gobrias, mais ce n'est plus pour nous inviter à distinguer le flatteur et l'ami. Quand vous défendrez Sebond, dit-il à la princesse à laquelle son Apologie est dédiée, employez y vos moyens ordinaires, n'usez pas du scepticisme que je viens de vous faire connaître ; c'est une arme dangereuse : vous risqueriez de vous y enferrer en môme temps que votre adversaire. Il ne faut pas, comme Gobrias, se ruiner soi-même pour ruiner son ennemi. « Il « ne faut pas vouloir mourir pour se venger, comme fit Gobrias : (( car, estant aux prises bien estroictes avec un seigneur de Perse, « Darius y survenant l'espée au poing, qui craingnoit de frapper de (( peur d'assener Gobrias, il luy cria qu'il donnast hardiment, (( quand il devroit donner au travers tous les deux » (2).

(1) Tradaction Amyot Comment Ion pourra diacemer le flatteur d'arec l'amy. Éd. de 4571, f* 41 g^C.

(J) n M. t. IV, p. 81.

Parmi les images et les comparaisons que Montaigne emprunte ainsi à Plutarque, certaines, comme celle que nous venons de voir, sont tirées d'événements historiques ; d'autres, en beaucoup plus grand nombre, sont prises des faits de la vie quotidienne et des objets les plus familiers. Plusieurs de ces dernières doivent à leur familiarité même et à leur simplicité une grande vigueur d'expression et une vertu poétique tout à fait pénétrante. Écoutez ces peintures du pédant qui ne songe qu'à emplir sa mémoire et celle de sou disciple, et qui ne retire aucun fruit de la science : « Nous ne travaillons qu'à remplir la mémoire et laissons Tenteu- « dément vuide. Tout ainsi que les oyseaux vont quelquefois à la « queste du grein et le portent au bec sans le taster, pour en « faire bêchée à leurs petits, ainsi nos pédantes vont pillotant la « science dans les livres et ne la logent qu'au bout de leurs lèvres, (( pour la dégorger seulement et mettre au vent. Mais qui pis est, « leurs escholiers et leurs petits ne s'en nourrissent et alimentent (( non plus, ains elle passe de main en main, pour cette seule fiu « d'en faire parade, d'en entretenir aulruy et d'en faire des contes, « comme une vaine monnoye, inutile à tout autre usage et (( emploite qu'à compter et jeter (i)... Nous semblons proprement (( celuy qui, ayant besoing de feu, en iroit quérir chez son voisin (( et, y en ayant trouvé un beau et grand, s'arresteroil là à se (( chauffer sans plus se souvenir d'en rapporter chez soy rt (2). Toutes ces images, justement admirées depuis longtemps dans les Essais, viennent en réalité de Plutarque, et c'est Amyot qui les a exprimées le premier en français (3). Elles enrichissent singulièrement le style de Montaigne. Sur un sujet voisin, écoutez encore Montaigne parler des vrais savants : » Il est advenu aus (( gens véritablement sçavans ce qui advient aus espics de bled : « ils vont s'eslevant et se haussant la teste droite et fiere tant (( qu'ils sont vuides, mais quand ils sont pleins et grossis de grain « en leur maturité, ilz commencent a s'humilier et à baisser les (( cornes. Pareillement les hommes, ayant tout essayé et tout

(3) Œuvres morales, éd. de 1573, f** 115 H-G, 30 E. Cf. aussi mon ouvrage sur Les Livres d'Histoire moderne utilisés par Montaigne, p. 196*198.

{< sondé, n'ayant trouvé, en tout cet amas de science et provision u de tant de choses diverses rien de massif et de ferme, et rien <( que vanité, ilz ont renoncé a leur présomption et reconnu leur « condition naturelle » (1).

Les derniers emprunts que je viens de citer appartiennent à l'édition de 1580. Pourtant, c'est surtout en 1588, à l'époque où le style de Montaigne arrive à sa perfection, que les images passent en grand nombre des Opuscules de Plutarque dans les Essais de Montaigne (2). Et Montaigne ne s'en est pas caché : à cette date, il a formellement avoué que le secours de Plutarque lui était précieux non seulement pour les expériences qu'il lui fournissait, mais encore pour les « ornements » de style qui abondent chez lui. « A toutes occasions m, dit-il, « et quelque suject extravagant « que vous ayez pris, il s'ingère à vostre besongne et vous tend une « main libérale etinespuisable de richesses et d'embellisemens » (3).

Comme Plutarque, les poètes tendent à Montaigne a une main secourable » et lui offrent une masse (( inespuisable d'embellissemens. » Lire les Essais, comme on le fait si souvent, en sautant par-dessus les citations latines, c'est les mutiler gravement. Les vers sont quelquefois choisis et encadrés avec goût, et il y a parfois beaucoup de charme à les rencontrer où Montaigne les a placés. Eux aussi, enrichissent réellement la forme des Essais. D'ailleurs, les poètes ont fait autre chose que de fournir à Montaigne des citations qui. par suite de la différence de langue et de forme, restent nécessairement étrangères, quelque effort qu'on puisse faire pour les fondre dans le texte. Fréquemment, ils inspirent à Montaigne une image, une expression qui moule sa pensée et qui pénétre la phrase française. Môme le lecteur qui ignore le latin profite dans une certaine mesure de leur contribution. Au chapitre De la vanité, Montaigne nous énumère les mille petits inconvénients du ménage. Ce ne sont pas de grands déboires, mais de continuelles piqûres qui finissent par faire souffrir plus que de grosses déceptions. Et voici comment il analyse l'impression qu'il en ressent : « Ce sont legieres occasions qui pourtant troublent la

(2) On en trouvera de nombreux exemples dans mon ouvrage sur Les Livres d'Histoire moderne utUtsés par Montaigne, p. 199-213.

(3) m. 5, t. VI, p. 6.

« vie... Depuis que j'ay le visage tourné vers le chagrin, pour soUe « cause qui m'y aye porté, j'irrite Thumeur de ce costé là, qui se « nourrit après et s'exaspère de son propre branle, attirant el « emmoncellant une matière sur autre dequoy se paistre :

« Stillicidi casas lapidem cavat :

(( Ces continuelles goutieres m'enfoncent et m'ulcèrent » (1). La citation latine est de Lucrèce. (( L'eau qui tombe goutte à (( goutte », nous dit-elle, « finit par creuser le rocher ». Montaigne ne la traduit pas, mais c'est elle, à ce qu'il semble, qui guide son expression ; c'est elle qui lui dicte le mot qui suit « ces conti- (( nuelles gouttières m'enfoncent et m'ulcerenl. » L'impression était difficile à rendre et à communiquer au lecteur. Lucrèce a fourni une image qui a permis de l'extérioriser et de la rendre sensible. Et ainsi, grâce à leur habitude de parler par images el à| leur perpétuelle analyse du cœur humain, les poètes aidentl' Montaigne à fixer mille réalités fugitives de la vie de l'âme.

Telle est, en effet, le rôle principal des images et des comparaisons dans les Essais, Elles permettent de nuancer des sentiments et des impressions qu'il est toujours difTicile d'étreindre et d'exprimer par des mots. Les poètes et Plutarque n'ont pas seulement rendu à Montaigne le service de lui en fournir un grand nombre, ils l'ont engagé surtout à s'abandonner à sa verve, à les multiplier infiniment, à les faire jaillir continuellement sous sa plume.

L'analyse que je viens de tenter des principales influences qui se sont exercées sur son style n'a pas pour but, bien entendu, de dépouiller Montaigne de son originalité. Au contraire, elle recherche les occasions qui l'ont aidé à nourrir cette originalité el à la conduire à sa pleine maturité. Le style de Montaigne est une création perpétuelle, un jaillissement incessant de formes sensibles. C'est un enchantement discret, mais pénétrant, de tous les sens et de tous les muscles aussi bien que de l'esprit, car toute la personne de Montaigne concourt à le former, aussi bien sa sensibilité physique que son imagination et son bon sens. Le

(1) m. 9, t. VI, p. m.

plus heureux exemple qu'on en puisse donner peut-être, c'est cet essai De mesTiager sa volonté, où l'auteur exprime des idées qui lui tiennent étrangement à cœur, des idées qu'il a longuement roulées dans sa pensée. I.a création se lait là d'une intensité extrême, presque excessive: en quelques endroits on dirait presque qu'elle surcharge ridée. Dans les continuelles images et métaphores qui se succèdent ininterrompues avec une inlassable fertilité, on trouve quelques emprunts aux poètes et à Plutarque (cinq ou six images pour le moins viennent de Plutarque) et aussi quelques traces de l'influence de Sénéque et des conteurs, mais surtout on y sent l'inépuisable richesse d'expression qui était en Montaigne. Il faut analyser phrase à phrase cet e^sai pour sentir quel merveilleux tempérament d'artiste était le sien.

D'un bout à l'autre de son œuvre, Montaigne nous parle avant tout de l'âme, avec lui nous sommes presque toujours dans le monde de la pensée et des sentiments. C'est surtout son Moi intérieur qu'il nous peint. Mais, par une métaphore continue, qui enveloppe tout sou livre, cette âme vit en quelque sorte d'une vie I physique et sensible. Elle a une 'stature. Elle a des yeux et des oreilles. Elle a des mains avec lesquelles elle saisit les objets ; et sa poignée est limitée: si vous lui donnez trop d'objets, elle ne peut les prendre et les serrer (1). Elle a des pieds (2), sur lesquels elle se cambre pour soutenir l'attaque des passions ses adversaires; elle se présente à eux fièrement, dans son haut appareil ; mais quand une fois ils l'ont renversée, quand elle a perdu pied et qu'elle est à terre, elle ne sait plus se relever (3). Elle s' « empestre )) parfois dans la science, et ne sait plus se ((desmesler » (4). Elle porte des fardeaux, se roidit sous la charge, et parfois succombe. Elle a un « siège » où elle réside habituellement ; mais parfois, soudain secouée éveillée de sa torpeur, elle s'élance hors de ce siège, elle « prend le frein aux dents » et s'emporte dans un élan vertigineux (5). Elle se nourrit quand elle apprend : certains de ses aliments lui restent dans la bouche, d'autres sont digérés, grossissent et

(1) m, 10, t VI, p 2Î4.

(S) n, 2. t. III, p. «0.

(8) m, 6, t. VI, p. 45.

(4) I, 95, t. II, p. S.

(8) II, 1, t. in, p. M.

earichissent sa substance. Elle sait se «bander, tendre », ses muscles, et les ((détendre ». On peut Y «abreuver», on peut la « colorer » ; on la « vire » en tous sens, on la « couche » sur tous ses côtés Elle a presque toutes les qualités et toutes les fonctions du corps. Et je ne prétends pas que ce soit lu chez Montaigne un procédé original d'expression. Les langues humaines ne connaissent guère d'autre moyen que la métaphore pour parler de Timmatériel. Une bonne part de ces images était déjà chez les moralistes anciens que pratiquait Montaigne. Mais ce qui est original et ce qui anime le livre, c'est la continuité du symbole, c'est la spontanéité avec laquelle, d'un geste naturel et comme inconscient, Montaigne projette l'immatériel dans le monde physique et lui crée des formes propres.

Jusqu'au dix-neuvième siècle, dans toute notre littérature, nous n'avons peut-être pas de plus grand poète que ce philosophe, si l'on veut bien entendre le mot de poète au sens de créateur déformes propres à revêtir et à représenter la pensée. A quoi bon redire sous une forme nouvelle et moins heureuse ce qui a été si bien dit avant nous. Voici les mots dé Sainte-Beuve : « Dans l'habitude « et la continuité de son style Montaigne est l'écrivain le plus « riche en comparaisons vives, hardies, le plus naturellement « fertile en métaphores, lesquelles chez lui ne se séparent jamais « de la pensée, mais la prennent par le milieu, par le dedans, « la joignent et l'étreignent... Ce style dont on peut dire qu'il « est une épigramme continue, une métaphore toujours renais- « santé, n'a été employé chez nous avec succès qu'une seule fois, « et c'est sous la plume de Montaigne » (1).

Est il besoin de dire que si Montaigne s'en fût tenu aux réflexions objectives du début, que s'il n'eût pas conçu le dessein de se peindre, nous n'aurions pas reconnu en lui cette prestigieuse puissance de création? Il fallait un sujet qui interressât toute sa sensibilité et toute sa personne, pour qu'il fit passer toute sa sensibilité et toute sa personne dans son style. Pour peindre les réalités psychologiques, si dilïiciles à exprimer exactement, sa palette avait besoin d'une variété infinie de nuances. Ses impressions très vives, très personnelles réclamaient beaucoup de couleur, et pou-

(1) Lundis, t. IV, p. 75

valent éveiller toutes ses richesses d'expression, mieux que des réflexions générales sur des questions militaires. La peinture du Moi, et surtout la peinture du Moi de Montaigne, demandait beaucoup de naturel et de simplicité joints à une intense poésie. Le naturel et la poésie sont aussi les deux caractères principaux de U^ son style. C'est une causerie, mais une causerie singulièrement chaude, pleine d'imprévu et de couleur, une causerie qui serait une incessante création.

XL — Conclusion. — La peinture du Moi n'apportait pas à proprement parler, un sujet nouveau dans les Essais, il apportait une manière nouvelle d'envisager un sujet depuis longtemps cher\ à Montaigne. Les questions morales restaient sa grande préoccupation, mais maintenant il les examinait dans l'image que réfléchissait le miroir de sa personnalité. Et pourtant, grâce à cette peinture du Moi, tout est renouvelé. Style, composition, allure générale, tout est transformé.

Si dès le début Montaigne avait conçu le dessein de se peindre, si c'était ce projet qui lui avait mis la plume en main, suivant toute vraisemblance, il n'aurait pas imaginé de toutes pièces la forme originale qu'il a donnée à cette œuvre. Probablement il aurait écrit une autobiographie, comme tant d'Italiens, comme Montiuc son voisin et ami. Mais, depuis quelques années déjà, il composait de petites dissertations, ou leçons comme beaucoup de ses contemporains. Lentement, sous la pression d'abord irréfléchie de son besoin d'expansion et d'analyse intime, il a incliné la leçon vers la méditation personnelle ; de plus en plus, il a jeté des matériaux de sa vie intime dans le cadre traditionnel ; et c'est ainsi qu'insensiblement quelque chose de très nouveau s'est trouvé réalisé, La germination en était sans doute fort avancée déjà quand Montaigne a pris pleine confiance de ce qu'il faisait, et proclamé le dessein de se peindre. Nous devons beaucoup à cette genèse. La forme de la a leçon » ou de V a essai », a rendu possible cette peinture par touches successives, qui seule permettait de rendre toute la mobilité et toute la vie du sujet, d'éclairer d'une vive lumière tantôt un point, tantôt un autre de sa physionomie ; elle offrait un cadre merveilleusement souple, capable de s'allonger et de se rétrécir à volonté, de se modeler sur

Tobjet à représenler; elle permettait de peindre le Moi dans la seconde présente, avec ses impressions encore toutes chaudes, au lieu que Taulobiographie risquait de contraindre Montaigne à peindre un passé déjà décoloré^ difficile à reconstituer, et entraver sa liberté par la subordination nécessaire de sa peinture au récit des événements essentiels qui jalonnaient sa vie. En retour, la méditation personnelle jetée dans le cadre traditionnel de la leçon^ a brisé ce cadre de toutes parts. Ta métamorphosé au point qu*OD ne sent plus aucun air de parenté entre un des grands essais de 1588 et Tune quelconque des Leçons d'un Messie.

Le tempérament de Montaigne, ses lectures, les circonstances de sa vie, la maladie, la vieillesse, les malheurs des temps, ont invité Montaigne à replier sa pensée sur elle-même, et à verser peu à peu son Moi dans ses Essais. Maintenant cette évolution s'achève, le Moi s'est Installé en maître dans l'œuvre, et voilà que, comme par un coup d'une baguette magique, tout s'est animé autour de lui.

« Avez-vous vu parfois )), écrit Guillaume Guizot dans son élégant ouvrage sur Montaigne, '< dans une maison bien antique, (( bien austère, bien triste, entrer tout à coup un de ces êtres « privilégiés à qui tout est permis, qui semblent avoir plus d'une (( âme à dépenser et qui en prêtent à tout ce qui les entoure, le « fils de vingt ans qui revient de voyage ou l'écolier dont les (( vacances vont commencer? Comme la vieille maison s'émeut et (K slllumine en un instant I Comme une personne vraiment et for- M tement vivante change l'aspect des lieux où elle apparaît et peut « pour ainsi dire faire foule à elle seule, là où l'on ne voyait tt avant elle qu'une solitude habitée par des fantômes silencieux ? « Ainsi Montaigne se jette à corps perdu dans les problèmes qui « appartenaient avant lui à l'école ou à la science pure ; il les (( anime, il les peuple, il est partout, c'est comme l'effet d'un « enchantement » (1).

On peut dire davantage : ce ne sont pas seulement les problèmes de l'école que Montaigne a animés, il a donné la vie au genre littéraire qn*il a choisi. De petites dissertations vieillottes où des vulgarisateurs appesantis de science, entassaient pêle-mêle

(I) Gaillaume Guizot. Montaigne, Études et fragments, p. 93.

les momies de rantiquîté, il a fait un genre artistique, le plus mouvementé, le plus peuplé d'êtres vivants qui fut jamais. L'air de vie qui circule partout, et que nous avons retrouvé partout au cours de cette analyse, en fait le charme pénétrant. Il est dû à la présence du Moi, et c'est cette présence du Moi qui a assuré le grand succès des Essais comme œuvre d'art. Il nous faut voir maintenant les enseignements philosophiques que Montaigne y a déposés, et qui, grâce à cette valeur esthétique de l'œuvre, étaient assurés d'une considérable diffusion.

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