‹ Les sources et l'évolution des "Essais" de Montaigne ... .Tome premier, Les sources et la chronologie des "Essais"Chapitre 12 sur 44 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

lia mofale de Montaigne Philosophie de la H^t;Ufe

I. — 11 n'y a, nous dit en substance Du Vair, en tête de l'un de ses ouvrages (1), que deux sortes de philosophie: la philosophie stoïcienne et la philosophie de la nature. Un homme du XVI® siècle qui veut appliquer à sa vie la morale des anciens, ne reprend pas tous les débats des écoles païennes : ce sont querelles de clocher. Il retient deux tendances maîtresses qui résument tout à ses yeux. Sous le nom de philosophie stoïcienne, il englobe toute philosophie qui cherche à nous bander et à nous raidir contre les accidents de la vie, à nous élever au-dessus des voluptés, à nous inspirer le mépris du corps, à nous faire placer le bonheur dans

(1) Traité de la constance et consolation es calamités publiques.

rimpassibilité et dans la contemplation scientifique. La philosophie de la nature est celle qui, n'estimant ces grands effets ni possibles ni souhaitables, abandonne l'homme aux forces naturelles qu'elle se contente de régler ; elle juge que* les passions, les émotions, les vanités de toutes sortes, les volui^j^és font partie de notre essence, que chercher à les supprimer c'est chercher à nous supprimer nous-mêmes, qu'elles sont bonnes relativement à nous puisqu'elles nous viennent de la nature et qu'il nous suffit d'apprendre à en user sagement.

Montaigne avait d'abord manifesté quelques aspirations stoî-

" ciennes. Résolument maintenant il se rattache à la philosophie de

la nature, l^ous l'avons vu passer de Tune à l'autre. C'est d'abord

; Plutarque qui, feuilleté chaque jour, l'a lentement-Janxiliarisé

I aveç une conception de la vi« moins ambitieuse et-plus-coniorme

il ses besoins. En même temps la cri^ pyrrhonienne 4m montrait

' la vanité de la raison humaine^ il a coiupris qu'on n'en pommait

, pas espérer les miracles que lui demande le. stoïcisme. Elle a

dégarni sa pensée des idées qui l'occupaient pour la jeter en face

de la réalité nue, et celle réalité, directement sentie en lui-même,

lui a paru incapable de se plier aux exigences des philosophes.

La mode stoïcienne continue à sévir autourde lui relie l'exaspère maintenant ; il la sent entachée d'ostentation. Même lorsqu'elle est pleinement sincère, elle lui paraît procéder plus d'un enthousiasme puéril que d'un jugement réglé. « 11 en est de nostre « jeunesse qui protestent ambitieusement de fouler aux pieds les « voluptés naturelks: que ne renoncent ils encore au respirer? u que ne vivent ils du leur, sans secours de leur forme ordinaire? a Que Mars ou Pallas, ou Mercure les suslantent pour voir, au lieu « de Venus, de Cerez et de Bacchus. Ces humeurs vanteuses se « peuvent forger quelque contentement, car que ne peut sur nous (( la fanlasie ? Mais de sagesse elles nen tiennent tache m (1).

Ces bravades nous font illusion. Il n'est pas difficile, malgré

I les apparences, de prendre ces allures guindées ; ce qui est difficile

c'est de suivre une sagesse moyenne et naturelle : « Le peuple se

(( trompe : on va beaucoup plus facilement par les bouts où l'extré-

« mité sert de borne, d'arrest et de guide, que par la voye du

(Om. 13, t. vu, p. 76(1588).

« milieu large et ouverte, et selon l'art que selon nature, mais « bien moins noblement aussi et m^ins recommandablement,,. De nos <( maladies la plus sauvage c'est hayr et desdaigner nostre « estre » (1).

Toutes ces tensions et ces contorsions sont vaines ; elles passent le but: « La sagesse a ses excès, et n'a pas besoin de moins de a modération que la folie )) (2). Vous, demandez trop à l'homme ; vos prescriptions passent au-dessus de sa tête et n'obtiennent rien' de lui. « Sentez lire un discours de philosophie ; TinvenUon, (( l'éloquence, la pertinence frape incontinent vostre esprit et « vous esmeut; il n'y a rien qui chatouille et poigne vostre « conscience. Ce n'est pas à elle qu'on parle, est-il pas vrai ? » (3). (( A quoy faire ces poinctes eslevées de la philosophie sur « lesquelles aucun estre humain ne se peut rassoir, et ces règles « qui excédent nostre usage et nostre force ? Je voy souvent qu'on « nous propose des images de vie, lesquelles ny le proposant ny « les auditeurs n'ont aucune espérance de suivre » (4).

Donc, aux yeux de Montaigne, la philosophie stoïcienne est pleine 1 ! ,| de présopiplion, elle veut éblouir à fausses enseignes, surtout elle i ' !\j est vaine £arce qu'elle ne répond pas aux besoins de l'homme. Et "^ ^ ' il se moque de ses prétentions. Il se rit de ses sectateurs : « Tant (( parfaicts hommes qu'ils soient, ce sont toujours bien lourdement « des hommes » (3). Il recherche dans leurs ouvrages des aveux de soumission à la nature (6), ou des arguties qui manifestent leur vanité (7). Écoutez le : « La philosophie faict bien l'enfant à mon « gré quand elle se mcf sur ses ergots pour nous prescher : Que « c'est une farrouche alliance de marier le divin avec le terrestre, (( le raisonnable avec le desraisonnable, le severe à l'indulgent, « rhonneste au deshonneste ; Que la volupté est qualité brutale, « indigne que le sage la gouste; le seul plaisir qu'il tire de la « jouyssance d'une jeune espouse ; Que c'est le plaisir de sa cons-

(1) ni, 13, t. VJI, p. fSt (1588).

(«) in, 5, t. V, p. W8 (1588).

(3) III, 9. t. VI, p. 194 (1588).

(4) III, 9, t. VI, p. 193 (i588).

(5) III, 4, t. V, p. 239 (4595).

(6j Par exemple III, I«, t. VI, p. 19i (1395). (7) Par exemple III, 4, t. V, p. Î39, et III. 12, t. IV, p. Î73.

« cience de faire une action selon l'ordre, comme de chausser ses {( bottes pour une utile chevauchée » (1).

En regard de ses fantaisies chimériques, il pose avec ténacité ridée de nature. Là est le fondement de toutes les règles humaines. Le mot de nature revient presque à toutes les pages du troisième livre.

Dès 1579, Montaigne a exprimé son mépris pour la médecine (2). Il y est revenu à diverses reprises et très énergiquement dans l'édition de 1S88. Or le fondement de ce mépris c'est dans le principe de nature qu'on le trouve. (( Nous nous perdons d'impatience)), dit il quelque part. « Les maux ont leur vie et leurs bornes, leurs (( maladies et leur santé. La constitution des maladies est formée « au patron de la constitution des animaux ; elles ont leur fortune (( limitée dés leur naissance, et leurs jours. Qui essaye de les abréger « impérieusement, par force, au travers de leur course, il les allonge (( et multiplie, et les harselle au lieu de les appaiser... Il leur faut \y « donner passage... Laissam faire un peu à nature, elle entend /{( mieux ses affaires que nous m (3). La médecine, c'est Vart qui I cherche à corriger la nature; elle ne fait que la gâter. Elle s'en ! croit trop. Le seul^rocédé rationnel qu'elle pût employer, ce serait de se plier à la nature, de se borner à découvrir ses jessprts afin de connaître son secret. Mais la nature est trop complexe pour se laisser ainsi pénétrer. « Elle a ses moyens infiniment incognuz : (( il y a grande incertitude, variété et obscurité de ce qu'elle nous « promet ou menace » (4). Les seuls remèdes que Montaigne accepte, ce sont les remèdes naturels, les eaux minérales et thermales par exemple. Ceux qu'il redoute le plus, ce sont les plus éloignés de la nature : les médicaments composés plus que tous autres.

La même foi en la nature se retrouve dans ses autres idées. Son programme d'éducation n'a d'autre but que de mettre en valeur les facultés naturelles. Il ne songe aucunement à les redresser. Il reconnaît parfaitement que là où il se heurtera à quelque mauvaise nature, son système sera sans efficacité. D'un

(1) III, 13, t. VII, p. 88 (4595).

«) Cf. II 37.

(3) ni, 13, t. vil, p. 43 (1588 et 1595).

(4) III, «3, t. VII, p 55(15»5).

enfant mal né, fût il fils de duc, il n'y a qu'à faire un pâtissier (1). Mais Montaigne ne s'attarde pas à cette hypothèse. Comme tant d'hommes de son temps il a une robuste confiance en l'excellence de la nature.

Il parle d'elle avec une sorte de dévotion. Il l'appelle (( nostre « bon guide », « nostre mère nature », « nostre mère nourrice ». Il « queste par tout sa piste » que « nous avons confondue ^de c( traces bastardes et artificielles ». Tout ce que veut la nature lui! paraît bon ; il s'y soumet non seulement comme à une nécessité,! mais avec une sorte d'adhésion spontanée et d'intime satisfaction : i la mort devient supportable parce qu'elle est une pièce nécessaire" au jeu de la nature, a A quoy faire nous enauroit nature imprimé «t la hayne et l'horreur, veu qu'elle luy tient rang de très-grande (c utilité, pour nourrir la succession et vicissitude de ses ouvrages ; « et qu'en cette besongne universelle elle sert plus de naissance et (( d'augmentation que de perte ou ruyne. Sic rerum summa no- « vatur»(2). Il sent en elle comme une sorte de mystérieuse bienveillance : elle est là penchée sur l'homme, son enfant, elle veille sur lui pleine de délicates attentions. Et cela ne veut pas dire du tout que parce mot de nature Montaigne entende le Dieu personnel des chrétiens : il n'en est rien. Si on l'eût pressé de rendre un compte exact de ses termes, sans doute il eût dit qu'il ne connaissait pas d'autre facteur des choses que le créateur intelligent et bon enseigné par l'Église, que tout ce qui est dans le monde se rapportée lui ; mais il ne pousse pas toujours ses idées jusqu'à eette brutale clarté. Il aime à leur laisser quelque imprécision Lorsqu'il parle de nature il a dans l'esprit une idée très complexe, un peu flottante, qui enveloppe dans ses vastes plis un profond mystère et tout le monde qui nous entoure. Il y a bien là quelque chose de l'immense force créatrice chantée par Lucrèce, et certainement la lecture a.«sidue de Lucrèce a moulé la conception de Montaigne. Quelque chose du souffle puissant qui anime le poème De la Nature des choses passe aussi quelquefois dans les Essais. Il faut relire, à la fin du chapitre intilulé: Que philosopher c'est apprendre à mourir (3), l'adaptation que Montaigne a faite du fameux

(«> UI, 12, t. VI, p. m (1588).

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