I. SO
discours par lequel chez Lucrèce la nature exhorte rhomme à accepter la mort et lui fait apercevoir le jeu de ses lois éternelles et inflexibles. Une bonne partie en était écrite dès 1580, mais l'édition de 1588 a beaucoup ajouté à la première. ^', Cette mystérieuse et puissante nature, le moraliste ne doit pas .(/ la contrarier plus que le médecin ou le pédagogue. Comme le /[ médecin et comme le pédagogue, au contraire, il doit se borner à ^connaître, afin de traduire en langage humain les règles qu'elle a déposées dans les choses. Là, s'arrête son rôle s'il veuj être lécond. (( La vie », dit Montaigne, « est un mouvement matériel et (( corporel, action imparfaite de sa propre essence et desreglée ; je « m'emploie à la servir selon elle » (2), Entendez : je n'y substitue pas, moi des règles factices ; je me soumets à la réalité. Et il re prend pour son compte le précepte ancien « servare modum, iinem- <( que tenere naturamque sequi » (3). Il faut suivre la nature, la scruter, lui obéir. « Nous avons abandonné nature et luy voulons (( apprendre sa leçon, elle qui nous menoit si heureusement et si (( seurenient » (4). Un peu plus lard, après 1588, il dira encore (( toiit ce qui vient au revers du cours de nature peut estre fas- (( cheux ; mais ce qui vient selon elle doibt estre plaisant; omnia « qusB secundum naturam fiunt sunt habenda in bonis » (5), tout ce qui est conforme à nature doit être compté comme un bien. I Par ces déclarations, Montaigne se pose clairement en moraliste I réaliste, et se défend de toutes les formes d'idéalisme. Cet abandon "?*la nature est une conséquence de la soumission au fait qui nous a paru caraclériser sa méthode. L'une et l'autre, d'un efiort commun le rejettent à l'étude du Moi, l'obligent à chercher dans le Moi, non dans les conceptions de l'esprit, le patron de sa philosophie. Il nous faut voir maintenant ce qu'il y trouve. C'est l'étude Cdu Moi qui a achevé de rendre le stoïcisme inacceptable pour Montaigne, et qui lui a suggéré une morale originale.
{%) m, 9, t. VI, p. 193 (1588).
(3) JU, 12, t. VI, p. 269 (1588).
(i) I!I, 13, t. YI, p. S88 (1588).
(5) III, 13, t. vu, p. 77(1695).
IL — Le Moi se caractérise, nous a dit Montaigne, par une couche profonde, solide, qui résiste aux actions du dehors et qui subsiste à peu près semblable à elle-même, tandis qu'à la surface les idées et les impressions sont en perpétuelle mutation. Celle-là, inutile de chercher à la transformer: ce serait perdre son temps. SiJa^morale veut faire œuvre jitilB, si elle veut effectivement nous conduire au bonheur, il fautqîTelle se soumette à cette « forme «m ai stresse » qui est en chacun de nows./Vart qui prétend triompher de la nature fait fausse route et se rend inutile comme'la ^"^ médecine ; il faut qu'il tâche de seconder la nature, qu'il la règle, rien de plus. Si vous nous proposez un idéal qui soit supérieur à notre nature, il n'aura aucune prise sur nous, a Les inclinations (' naturelles », dit expressément Montaigne, « s'aident et fortifient « par institution ; mais elles ne se ctiangent guiere et surmontent. ; « Mille natures, de mon temps, ont eschappé vers la vertu ou vers « le vice au travers d'une discipline contraire... On n'extirpe pas (( ces qualitez originelles, on les couvre, on les cache. Le langage ' (( latin m'est comme naturel, je l'entens mieux que le françois, ' « mais il y a quarante ans que je ne m'en suis du tout poinct servy I « à parler, ny guère à escrire : si est-ce que à des extrêmes et \ (( soudaines esmotions où je suis tombé deux ou trois fois en ma | « vie,... j'ay tousjours eslancé du fond des entrailles les premières \ « paroles latines ; et cet exemple se dict d'assez d'autres » (1).
Donc, pour ne pas nous gâter nous-mêmes, à tout le moins pour \ nous épargner des efforts superflus, nous devons nous demander | ce que peut notre nature. Les défauts qui fout partie de notre \ complexion, ne sont pas des défauts, pas plus que ce ne sont pour * nous des défauts d'être sujets aux nécessités de boire et de manger. ' i Pour des êtres célestes, c'en seraient assurément ; pour nous, c'est notre nature. Il nous faut nous contenter de ce que nous sommes, r ^ i sans aspirer à l'impossible. Montaigne ne se repent pas de ce qu'on ! a£peile ses vices. Il regrette bien d'en avoir été entaché, mais, ' . , puisqu'ils faisaient partie de sa complexion, ils étaient inévitables. ' \^. « Je puis désirer en gênerai estre autre ; je puis condamner et \ « me desplaire de ma forme universelle et supplier Dieu pour mon | (( entière reformation et pour Texcuse de ma foiblesse naturelle ; ■
11) ni, 2, t. V, p. 199.
a mais cela, je ne le doibs nommer repentir, ce me semble, non (( plus que le desplaisir de n'estre ny ange ny Caton. Mes opera- « lions sont réglées et conformes à ce que je suis et à ma condi- « tion... J'imagine infinies natures plus hautes et plus réglées ^pw « que la mienne ; je n'amande pourtant mes facultez : comme ny « mon bras ny mon esprit ne deviennent plus vigoreux pour en « concevoir un autre qui le soit w (1).
Puisqu'il en est ainsi, la grande affaire de qui veut régler sa conduite, c'est de connaître son Moi. Il faut savoir ce dont il est capable, et bien étudier ses rouages afin de ne leur demander que ce qu'ils peuvent. Il faut sonder, explorer en tous sens. Et voilà ^ Ppurquoi la morale de Montaigne est avant tout une psychologie. u Les autres forment l'homme, disait-il, je le recite » (2). Tes autres prêchent el enseignent ; il analyse, il regarde, il dissèque. Le précepte est si voisin du fait, que la culture du Moi chez lui se ramène à peu près à la peinture du Moi,
LSon grand principe, c'est celui de Socrate : « Connois-toy toyesme «. Il y revient et le commente à diverses reprises avec une notable prédilection, il cherche à nous en faire pénétrer toute la portée. ((Ce grand précepte»), dit-il, « est souvent allégué en Platon : (( Fay ton faict et te congnoy. Chascun de ces deux membres enve- (( loppe generallement tout nostre devoir, et semblablement (( enveloppe son compagnon. Qui auroit à faire son faict verroit (t que sa première leçon, c'est cognoislre ce (^u'il est, et ce qui luy (( est propre ; et qui se cognoist ne prend plus l'estranger faict (( pour le sien, s'ayme et se cultive avant toute autre chose, refuse (( les occupations superflues et les pensées et propositions (( inutiles » (3). En dépit des apparences, se connaître soi-même est une science difficile autant qu'importante, il ne faut pas nous y tromper: (( L'advertissemeut à chascun de se cognoistre doibt (( estre d'un important eflect, puisque ce Dieu de science et de (( lumière le fit planter au front de son temple, comme coinpre- (( nant tout ce qu'il avoit à nous conseiller. Les difficultez et (( l'obscurité ne s'aperçoivent en chacune science que par ceux
(1) III, s. t. V, p. soi (1588).
IV III, 2, t. V, p. 189 (1588).
(( qui y ont entrée: ... Ainsin en cette-cy de se cognoistre soy (( mesme, ce que chacun se voit si résolu et satisfaict, ce que « chacun y pense estre suffisamment entendu, signifie que chacun « n'y entend rien du tout. Moy, qui ne fais autre profession, y « trouve une profondeur et variété si infinie que mon appren- (c tissage n'a autre fruict que de me faire sentir combien il me (( reste à apprendre » (1).
Autour de Montaigne, tous les moralistes répètent: connais-toi ^ toi même; ses contemporains lui rappellent sans cesse ce précepte ancien. Mais s'il est alors banal de le commenter, Montaigne est ^ original dans Tusage qu'il en fait. Les autres le mentionnent et passent aussi légèrement que sur mille autres préceptes qu'ils entassent ; Montaigne en fait le pivot de sa morale. Il y prend la * règle de sa pensée: et ainsi, c'est sur une étude minutieuse de l'âme que reposent ses idées. Et cette étude se poursuit incessamment par tous les moyens que la méthode positive a suggérés, c'est à dire par l'introspection surtout, mais aussi par l'observation extérieure suivie d'un retour sur le Moi.
Montaigne donc (( tourne ses regards en lui-même », il a renverse sa veue au dedans », il se « contrerolle », il se « gouste »^ il (c descend en luy )? ; et son Moi, bien examiné, connu dans la mesure ou il peut l'être par un homme qui n'a pas d'autre occupa lion se déclare incapable de la discipline stoïcienne. Plus il se connaît, et plus la conviction se fait forte. Le stoïcisme pose des règles à priori, il se fait un idéal chimérique qui n'a nul rapport avec la nature de Michel de Montaigne. La perfection stoïcienne est hors de sa portée. Il ne peut pas plus prétendre à l'impassibilité de Zenon, qu'il ne peiit espérer vivre sans manger ou tripler les muscles de son bras par un simple acte de volonté, a Notre « estre est simenté de qualitez maladives: Tambition, la jalousie, <( l'envie, la vengeance, la supertition, le desespoir, logent en nous « d'une si naturelle possession que l'image s'en reconnoist aux « bestes ; voire et la cruauté, vice si desnaturé... Desquelles qua- (( litez qui osteroit les semences eu l'homme détruiroit les fonda- « mentalles conditions de nostre vie » (2). Le stoïcisme veut
(1) in, 13, t. VII, p. 19 (1588). Pour le commentaire du « Connais-toi toi-môme », cf. encore toute la fin de l'essai De la oanité (UI, 9). (I) ni, I, t. V, p. 106 (1588).
détruire les fondamentales conditions de notre vie. Avec ses conceptions en Tair il prétend tordre la nature. 11 la briserait plutôt ; mais non : elle ne s*inquiète pas de ses efforts ; il ne peut rien sur elle. Ainsi, ce n'est plus seulement dans quelques expériences isolées ni dans des déductions logiques, c'est dans tout son être, c'est dans tout le cours de sa vie, c'est dans les moindres accidents réfléchis avec une intense conscience, que Montaigne sent l'inanité de la discipline stoïcienne.
Songez qu'on l'a élevé sans la moindre contrainte, sans exiger un effort de lui ; il était libre de s'abandonner à ses caprices. Jamais il ne s'est asservi à quelque longue discipline ou à quelque action pénible. Comment voulez-vous qu'il soit capable de la tension aussi bien des muscles que de la pensée qu'exigent les maîtres du Portique? D'ailleurs sa sensibilité très vive ne trouve pas son compte non plus dans la sécheresse de leurs principes. Elle ne peut s'accommoder de la dureté de leurs ordonnances. Il a besoin de djstraçtion, de plaisir^jie disslpatiûn.,J^gs biens de la vie sont trop doux pour qu'il les méprise; sa nature ne peut pas Jgs mépriser.J^s yoluj3t és sont tcop. t^ntanj^s pour qu'il Ifts néglige : sa nature réclame la part,de voluptés qui lui est due.
Rappelons-nous la première expérience qu'il ait faite d'une douleur physique vraiment durable et profonde. Les premiers accès de sa (( cholique » l'ont pris a l'improviste, et il nous a consigné ses impressions au chapitre De la ressemblances des enfans auxpei'es. Sitôt qu'il a souffert par lui-même, il a reconnu qu'à force de le préparer contre la douleur le stoïcisme lui en avait inspiré une idée très fausse et lui en avait fait concevoir une terreur tout à fait disproportionnée avec les effets ; les ambitieuses résolutions de mourir dont Sénèque lui avait empli la bouche sont restées parfaitement inutiles ; même elles lui ont paru ridicules. Il a protesté très énergiquement contre cette barbare et superstitieuse tyrannie qui exige du patient au fort des angoisses un maintien impassible et stoïque. C'était indiquer déjà clairement l'orientation nouvelle de sa philosophie. A peine regardait-il en lui même pour y chercher ses idées sur la vie, il se sentait en désaccord avec le stoïcisme. Le désaccord va se faire de plus en plus profond à mesure que Montaigne s'habituera d'avantage à tenir les yeux Oxés sur le Moi. Enfin partout en lui
il retrouve la « vanité » (1) triompiiante, celte «vanité» que lê^ stoïcisme prétend extirper des âmes. Elle est de Tessence de son \ àroe à lui : comment l'arracher sans se détruire lui-même? 1
Partout dans ses goûts, dans ses plaisirs, dans ses peines, \ c'est cette même u vanité » qu'il rencontre. « Il ne faut pas de « cause pour agiter nostre ame », dit il, « une resverie sans corps « et sans suject la régente et Tagite. Que je me mette à faire des « chasteaux en Espaigne, mon imagination m'y lorge des (c commoditez et des plaisirs desquels mon ame est réellement « chatouillée, et resjouye. Combien de fois embrouillons -nous (( nostre esprit de cholere ou de tristesse par telles ombres, et <( nous inserons en des passions fantastiques qui nous altèrent « et Tame et le corps 1 Enquerez-vous à vous ou est Tobject de « cette mutation: est il rien, sauf nous, en nature, que Tinanité « suslante, sur quoy elle puisse » (2)? Au bout de son enquête, le (( mot TEcclésiaste lui monte aux lèvres: « Vanité des vanités, et a tout est vanité ». Et il estime que « ce que la Divinité nous a là « si divinement exprimé devroit estre soingneusement et conti- « nuellement médité par les gens d'entendement » (3),
Pour sa part, il consacre tout un long essai, le neuvième du troisième livre^ à commenter cette pensée. Il y parle surtout de son goût pour les voyages, et c'est à l'occasion de ce goût pour les voyages quIiLva Taire sa confession. 11 passe en revue les raisons qui les lui font aimer, et il insiste tout particulièrement sur sa « disconvenance'aux meurs présentes de rEstat(4) », c'est-à-dire sur tous les maux que lui fait souffrir la guerre civile et sur l'âpre désir qu'il a de les fuir. «C'est vanité», dit il, «de ne pouvoir « supporter ces malheurs, vanité surtout de ne pas savoir se « contenter des avantages qu'il a chez lui et d'aller si loin cher « cher des plaisirs qu'un sage dédaignerait. Il s'en accuse, mais « ne s'en repent pas. Que faire à cela? Tout en nous n'est que « vanité, et le voilà qui nous montre la vanité de notre vertu, la
(I) Montaigne emploie Vanité au sens latin Vanitas qai signifie frigolUé, légèreté, naniié.
^/JP. m, 4, t. V, p. 245 (1588).
(3) III, 9, t. VI, p. US (1588).
(4) III, 9, t. VI, p. 13«.
« vanité de notre philosophie, de tout ce que nous estimons en « nous ».
Il venait de lire le De constantia de JusteLipse, auquel, dans cet essai et dans le suivant, il emprunte deux ou trois citations. Dans son traité, Juste-Lipse se montre lui môme sur le point de quitter son pays que déchirent les séditions et les luttes civiles ; il n'en peut plus supporter les excès, il fuit, il va voyager pour se mettre à Tabri du péril et surtout pour se distraire des atroces pensées qui Tassiègent. Mais au départ, le stoïcien Langius, son ami, l'ami, l'arrête: il lui expose la pusillanimité de son dessein, l'inutilité des voyages pour guérir les âmes ; il réveille son courage en lui répétant les leçons de Sénèque, il lui fait envisager sans crainte les malheurs et comprendre leur inéluctable nécessité. Juste-Lipse retourne sur ses pas : le stoïcisme de Langius l'a converti.
Montaigne n'a peut être pas pour dessein de répondre à Juste- Lipse lorsqu'il écrit l'essai De la vanité, mais il se souvient de son traité et il donne son propre avis sur la question. Il semble dire à son illustre correspondant : vous nous démontrez que les voyages sont vains, que les malheurs de la guerre civile ne comptent pas pour le sage, qu'il faut nous rendre insensibles et marcher droit notre vie, sans nous soucier des heurts de la fortune et des vains caprices du sort. Et tout cela est incontestablement très beau. Le lecteur sera gagné par votre conviction et par votre éloquence. Mais qu'y faire? Je sens moi que les voyages me' séduisent infiniment, je souffre d'être exposé chaque soir daus ma maison à ne pas me réveiller le lendemain, d'être menacé dans tout ce que j'aime; je souffre des pointures atroces de mille détails que vous, philosophe, vous ne remarquez même pas. J'aurai beau faire, je ne changerai pas cela. Votre sagesse est admirable, mais enfin elle ne vaut rien pour moi. Je mène ma vie selon ma nature, et non selon vos fantaisies. (( Il y a de la vanité, dictes vous, en cet amusement... « mais où non ? et ces beaux préceptes sont vanité, et vanité nostre (( sagesse. Ces exquises subtilitez ne sont propres qu'au presche : (( ce sont discours qui nous veulent envoyer tout bastez eu l'autre (( monde. » (1) La vie marche d'un autre train. N'allez pas répli-
(1) m. 9, t. VI, p. 103 (1688).
quer qu'avec quelques efforts Montaigne pourrait se corriger, s'arracher à cette vanité qui l'enchaîne. Il vous répondra qu'elle fait partie de l'essence de son être, qu'elle est lui-même: « De m'en « deffaire, je ne puis sans me delTaire moy-mesmes » (1).
Et ce qu'il y a grave pour le stoïcisme, c'est que Montaigne n'est pas seul atteint de cette maladie qu'il découvre si clairement en lui. Si les autres se regardaient au lieu de se dissiper au dehors, ils trouveraient le môme spectacle en eux-mêmes ; ils se verraient pleins (( d'inanité et defadesse... Nous en sommes tous confits tant « les uns que les autres. » (2)
Le résultat, c'est que la méthode stoïcienne risque bien de n'avoir pas grande efficacité pour qui que ce soit. En tous cas, Montaigne sent qu'elle n'est pas faite pour lui.
m. — Le propre de la méthode stoïcienne, telle qu'elle apparaît chez Sénèque, c'est de préparer la raison aux malheurs par une continuelle méditation et de tout attendre de l'efficacité de cette préparation. Qu'il s'agisse de supporter les maux dont la vie est assiégée, comme la douleur et la crainte de la mort, ou bien de . nous défaire des passions qui la corrompent, Sénèque ne cherche pas de subterfuge; il place son ami Lucilius directement en face des uns et des autres, il le raidit contre leur chdc, il l'oblige à briser les passions au fort de leur étreinte, à mépriser la douleur au milieu de ses angoisses. La culture de la raison doit suffire à \ ces grands effets, car, aux yeux du stoïcien, la raison est toute- vj puissante : elle conduit à la parfaite impassibilité.
Chez Montaigne, dans les premiers essais, nous avons quelquefois renconlxé-cetla confiance nrgueilleuse en la raison^ En 1572 il écrivait un chapitre entier pour prouver que le goust des biens et des nin^iT dépend ^^ rnpininf^ que Tious en avons et qu'une tension de la jroionté suffit à supporter tous les accidents. H enflait la voix pour proclamer"~c[ei-JriiiLoires de lame sur la nature : « Si Tame « s'asseure contre la crainte de la mort », ... disait-il, « elle se peut (( venter, qui est chose comme surpassant l'humaine condition, (( qu'il est impossible que l'inquiétude, le tourment et la peur,
(1) III, 9, t VI, p. SIS (1588).
(S) III, 9, t. VI, p. SIS (1588).
« non le moindre desplaisir, loge, ches elle » (1). On entend de temps à autres daos sa dissertation passer des formules comme celle-ci : « Je ne puis croire que la bassesse de l'entendement « puisse plus que la vigueur, ou que les ellects du discours ne (( puissent arriver aux efiels de Taccoustumance )) (2).
Maintenant Montaigne est d'un avis tout différent. Il sait très bien que Y « accoustumance » et que V a ignorance » produisent .parfois des effets auxquels la raison parvient beaucoup moins sûrement. Sa niéthode est toute contraire. Il Ta exposée en 1588 dans son chapitre De la diversipyi, [III, 4). Loin de préparer la raison aux chocs de la forluna-par une «ontinuelle méditalinn, il ventru f contraw^déchar^er son esprit de toute pensée fâcheuse et laisser faire îa nature, Imaginer les accidents « dans leur haut appareil » pour les mépriser, pour « les luicter de droit fil » comme veulent les stoïciens, c'est Tinverse de ce qui convient à notre vaine raison .Au contraije, cfî-qulillanl c'est « les gauchir )),c^eâLles oublier, en détourner notre attention,Ja.divfiilir. La méthodejde Montaigne^ c^st la diversmt*
Un jour, on Ta chargé de consoler une dame de quelque grande douleur. N'allez pas croire qu'il se soit placé au fort de la question, comme eût fait un stoïcien, qu'il ait attaqué le mal de front, qu'il l'ait analysé et disséqué en face de sa patiente. Elle se serait mutinée contre sa brutale franchise. Montaigne a fait tout autrement: il a commencé par la plaindre, par flatter sa passion ; puis, dit-il, (( déclinant tout mollement noz propos et les gauchissant peu « à peu aus subjecls plus voisins, et puis un peu plus esloingoez, « selon qu'elle se presloit plus à moy, je luy desrobay impercep- (( tiblement cette pensée doulereuse et la tins en bonne contece nance et du tout r'apaisée autant que j'y fus... j'usay de « diversion. » (3). Et sans doute par ce système on ne fait que (( plastrer le mal », on ne le guérit pas ; mais c'est le seul qui vaille : au moins par là peut-on adoucir la plaie ; l'autre médication ne fait que l'envenimer.
Montaigne a usé du même procédé pour ses propres besoins, et
(3) ni, 4, t. V, p. 23i (1588).
c'est son expérience qui le lui a enseigné. Quand ^n a per(iu Rmi funî T.a Rni^fM^, un deuîl affreux Ta saisi. S'il s'en fût « simplement fié à ses forces » il s'y « fût perdu » (Ij.JLse lit anapureux pour se distraire, pour occuper sa pensée : « L/amour », di^t-JL-ii^me soulagea^ et me retira du mal qui m'estoit causé (( par l'amitié ». Et de même, quand l'amoiar commence à (( l'envahir trop brutalement, quand il sent sa liberté lui échapper de propos délibéré il se dissipe, il s'arrache à cette « affection trop (( puissante », il la « rompt à divers désirs » et s'en trouve fort bien (2). C'est sa règle de conduite : quand une aigre imagination le tient, il trouve plus commode a que de la dompter, la changer ». II « eschape » au mal qu'il ne peut « combattre », il « fourvoie », il « ruse » ; le mal cependant a perd sa trace et l'esgare »,
Ne croyez pas que cette pratique lui soit particulière. C'est le remède que tous les hommes emploient : ils l'emploient inconsciemment, voilà toute la différence. Montaigne multiplie les exemples de diversion afin de nous montrer combien son application est constante dans tous les accidents de la vie. I^a méthode de diversion n^st donc pas une méthode factice qui force notre temp^ram^nt : r/est la méthode môme de la nature., ((. Nature procède u par le bénéfice de l'inconstance : car le temps, qu'elle nous\ (( a donné pour souverain médecin de nos passions, gaigne (( son efTaict principalement par là, que, fournissant autres « et autres affaires à nostre imagination, il deroesle et corrompt « cette première appréhension, pour forte qu'elle soit. Un sage ne « voitguière moins son amy mourant, au bout de vint et cinq ans « qu'au premier an ; mais tant d'autres cogitations traversent « cette-cy qu'elle s'alanguit et se lasse en fin » (3).
Par nature nous sommes vains et frivoles. Joutes nos plus grandes passions, nos plus grandes affections, nos plus terribles deuils jye LijannûnLJi-. rien; aussi suffit il d'un rien pour nous en détacher^ii Peu de chose nous divertit et destourne, car peu de (( chose nous tj^ni » (4). Une fable, un mot, un regard, une exclamation suffisent à nous troubler ; et ce sont ces accidents externes
(t) ni, 4, t. V, p. m (1588).
(S) UI, 4, t. y, p. 340 (1588).
qui font toute la substance de notre émotion, nous ne pénétrons « pas la vraye essence et massive (1) du subject » : il est naturel qu'il faille bien peu pour nous remettre d'aplomb.
Puisqu'il en est ainsi, en appliquant la méthode de diversion^ Montaigne ne fera qu'imiter la nature et se conformer à son propre tempérament qui est en cela, vérification faite, conforme à celui de la plupart des bommes. Il est sûr d'aboutir à des résultats tangibles. C'est par ce moyen, par exemple, qu'il «s'apprivoise» maintenant à l'idée de la mort, et sur ce point sa pratique est très différente de celle qu'il préconisait dans ses premiers essais.
t un mal nécessaire. Tous, de quelque condition que nous soyons, nous avons à la souffrir. Quel que soit notre âge, si nous sommes sensés, nous la sentons tout près de nous. La philosophie morale doit donc faire une grande place à l'idée de la mort ; il n'en est aucune à laquelle Montaigne revienne plus fréquemment. A toutes les époques il nous a parlé d'elle avec abondance, il a recherché les moyetis de la supporter le plus aisément possible, et de faire taire la peur qu'elle nous inspire.
En 1572, il estimait avec Sénèque, que le mieux était d'y (( penser sans cesse » (2). En nous présentant continuellement la 'fnort à nous-mêmes, en pénétrant sans cesse notre cerveau de son image, il jugeait que nous devions nous familiariser^ avec elle, l'apprivoiser: l'idée de mourir ne nous effraierait j)lus.n'emDoisonerait plus notre vie, et quand le dernier jour viendrait, nous serions prêts à le passer avec énergie. Il voyait très bien déjà que le vulgaire use d'un autre remède: c'est « de n'y penser pas ». Mais un pareil procédé Tindignait alors : « De quelle brutale stupi- (( dite luy peut venir un si grossier aveuglement? » demandait-il. El d'ailleurs les effets en manifestent l'ineptie : le seul nom de la mort affole les hommes : n La pluspart s'en seignent comme du « nom du diable ». Quand elle vient elle-même, soit pour eux, soit pour les leurs, « quels tourmens, quels cris, quelle rage, et quel (( désespoir les acable ». Ils récoltent ce qu'ils ont semé.
C'est juste le contraire qu'il faut faire. (( II est incertain ou la
(1) III, 4, t. V, p. 841 (4588).
(2) I, SO, D, t. I, p. 58, pour cette couception de 1572 cf. I. 20 en entier.
« mort nous attende; attendons la par tout ». A chaque iustaut, \ imaginons-nous l'avoir sur les talons; raidissons nous comme \ Sénèque. « Puisque cet ennemy ne se peut éviter. . ., aprenons à (( le soutenir de pied ferme, et a le combattre, et, pourcommatkcer' (( a luy oster son plus grand avantage contre nous, prenons voie « toute contraire a la commune. Osions luy Testrangeté, prati- <( quons le, acoustumons le, n'ayons rien si souvent en la teste « que la mort, a tout instans représentons la a notre imagination « et en tous visages: au broncher d'un cheval, a la cheute d'une « tuille, a la moindre piqûre d'espleingue, remâchons soudeiu : « Et bien ! quand ce seroit la mort mesme ? et là dessus, roydis- (( sons nous et efforçons-nous. Parray les lestes et la joye, ayons « tousjours ce refrein de la souvenance de notre condition ; ne « nous laissons pas si fort emporter au plaisir, que, par fois, il ne « nous repasse en la mémoire en combien de sortes cete nostre (c anftgi-Q«^sft ftst fin bi^^tp. ^ la mort, et de combien de prinses elle la (L menasse » (1).
Et^Montaigne louait la coutume des Égyptiens de présenter un Rf|nj>]ftitft an milîfiu fj^ !fi"''f^ Jestliis, alla de rendre seusibleà tou& iQi^ r.onvi4s la misftre de leur être ; il collectionnait les exemples de belles morts pour nous stimuler, il ramassait dans ses livres des sentences et des arguments, afin d'exciter notre courage.
PmiFttmtr-v^ià qu'un jour Montaigne est presque surpris par la moFtULJli-lLkst renversé de cheval et projeté sans connaissance à dix mètres; il est aux prises avec la mort, face à face avec elle. Avec une grande lucidité, il analyse toutes ses impressions. A tout prendre, dans cet état, il ne trouve rien de si terrible qu'on veut bien le dire. Il n'éprouve aucune appréhension, et la dernière minute, si elle vient tout à l'heure, ne lui causera pas de trouble. JToi^tft «^a préparatinn n'y sera pas utile. La mort est moins à craindre qu'il ne pensait. Le jour où il nous contera cette expérience dans ses Essais, il n'en tirera pas encore toutes les consé- \ quences. Mais elle fera son chemin peu à peu, elle orientera sa 1 réflexion, et quand d'autres expériences de môme genre viendront J se joindre à elle, son avis sur la mort se transformera complè- '
; //jtement. En 1588, il est exactement contraire à ce qu'il était en |l|1572(l).
La méthode du vulgaire, que Montaigne traitait en 1572 de « nonchalence bestiale », et qu'il jugeait a entièrement impos- « sible » de faire (( loger en la teste d'un homme d'entendement », lui parait maintenant la seule raisonnable. C'est la préparation acharnée de Sénèque qui lui semble contraire au bon sens le plus élémentaire.
A nous présenter sans cesse la mort, à faire miroiter constamment son image devant notre esprit, au lieu d'étoufier notre crainte, nous la provoquons. Nous faisons précisément ce que Montaigne ne voulait pas tenter lorsqu'il consolait une dame de \ ses amies : au lieu de laisser la nature faire son œuvre, de l'aider à nous détourner d'une pensée fâcheuse, nous exaspérons notre mal. En répétant que la mort n'est rien, nous mesurons peu à peu toute son atrocité, nous sentons de plus en plus clairement qu'elle est l'effondrement total de notre être. « La science », dit Montaigne, « essayant de nous armer de nouvelles deflfences contre les (( inconveniens naturels, nous a, crains je, plus imprimé en leur « fantasie leur grandeur et leur pois, qu'elle n'a ses raisons et « subtilitez ù nous en couvrir... » (2). Elle nous fait craindre la mort, et n qui craint de souffrir, il souffre desjà ce qu'il « craint... (3). Il est certain qu'à la plus part la préparation à ( la mort a donné plus de tourment que n'a faict la soufrance. »(4).
En réalité, le stoïcien crée le mal avant de le combattre. Il le >crée pour avoir à le combattre. Ce sont ses prédications qui nous font trembler ; tout son travail ne consiste qu'à défaire ce qu'il a fait. Encore n'y parvient-il pas. li n'avait qu'à nous laisser en repos : nous vivrions plus à l'aise. « A dire vray, nous nous pre- (( parons contre les préparations de la mort. La philosophie nous « ordonne d'avoir la mort tousjours devant les yeux, de la prévoir (( et considérer avant le temps, et nous donne, après, les reigles et
(1) L'essai De la phisionomiê (HI, iS), expose toat aa long la théorie noovelle. (8) ni, i% t. VI, p. 373 (1588).
(3) III, 13, t. VU, p. 55 (1595).
(4) m. IS, t. VI, p. S9i (1688).
(( les précautions pour prouvoîr à ce que cette prevoiance et cette (( pensée ne nous blesse » (1).
Les philosophes se vantent bien haut de leur tranquillité d'esprit ; ils en ont la bouche pleine : à les entendre, vous croiriez qu'ils ont touché la sérénité divine. Mais leur mensonge est manifeste: vous n'avez qu'à voir la peine qu'ils se donnent, leurs perpétuels efforts pour se stimuler, pour se tenir en haleine, vous les démasquerez aussitôt. Montaigne, autrefois, admirait le duel de Sénèque contre la mort; il nous engageait à nous « roidir » et à nous « efforcer » comme Sénèque. Écoutez-le maintenant: « Avoir (( les efforts que Seneque se donne pour se préparer à la mort, à « le voir suer d'ahan pour se roidir et pour s'asseurer, et se des- « battre si long temps en cette perche,, j'eusse esbranlé sa reputa- (( tion, s'il ne l'eust, en mourant, tres-vaillamment maintenue. Son (( agitation si ardante, si animée, montre qu'il estoit pressé de son (( adversaire » (2). I^es pointes dont ses lettres sont pleines, semblent à Montaigne ne toucher que l'esprit ; Plutarque, au contraire, qui le prend de moins haut, touche l'entendement, à son avis. Bref, les stoïciens font fausse route : ils ont voulu * contrarier la nature; cela les condamnait par avance.
La nature prend juste le chemin opposé à celui-là. Elle Açarle soigneusement' de nous la pensée de la mort^£llfiJLijcaillfi.nQtr£. attention en tous sens, et la divertit d'une méditation qui^rilsquerait de la passionner. De quel. bifînlailijie&tkftftble- noua oommes redevables à cette heureuse « vanité »! Grâce à elle notre vi e est délivrée d'un cuisant souci qui deyrait l'empoisonner d'un^bout à rautre. Presquejamais l'idée de la mort ne tourmente le vulgaire. Insouciant et joyeux, il s'avance sans le voir vers l'abîme fatal qui engloutit tout ce qui l'intéressait ici-bas. Oui, mais, ditesvous, quand il touchera ce terme, quel visage fera-t il ? Vous partagez la crainte que Montaigne exprimait autrefois: eh bien! Montaigne est rassuré maintenant, et il peut vous rassurer. Ses nouvelles observations lui ont appris son erreur. ^Quand la morl\ sera à ses côtés^ elle troublera moins le paysan. qii!eUa.Jie. trouble \ un philosophe. Le paysan ne supporte que la mort seule ; outre la '
(Dm, 13, t. VI. p. S92(1588).
(«) m, 12, t. VI, p. 274.
mort, le stoïcien supporte encore toutes les imaginations douloureuses dont sa méditation a rempli sa pensée.
Montaigne vient d'assister à un spectacle atroce. Quand la guerre civile et la peste se sont abattues en même temps sur le Périgord, quand elles ont ravagé ses domaines, il a vu les pauvres diables qui les cultivaient mourir comme des mouches, et il a été singulièrement frappé de leur imperturbable résignation. « Quel (( exemple de resolution ne visroes nous en la simplicité de tout a ce peuple? Généralement, chacun renonçoit au soingde la vie : (( les raisins demeurèrent suspendus aux vignes, le bien principal (( du pays ; tous indifféremment se preparans et attendans la (( mort, à ce soir ou au lendemain, d'un visage et parolle si peu « efïroyée qu'il sembloit qu'ils eussent compromis à cetle neces « site, et que ce fust une condemnation universelle etinevitable... « J'en vis qui craingnoient de demeurer derrière comme en une (( horrible solitude et n'y conneu communéemenl autre soingque (( des sépultures; il leur faschoit de voir les corps espars emmy « les champs, à la mercy des bestes, qui y peuplèrent incontinent. (( Tel, sain, faisoit desjà sa fosse, d'autres s'y couchoient encore « vivans ; et un maneuvre des miens, à tout ses mains et ses « pieds, attira sur soy la terre en mourant. Estoit ce pas s'abrier « pour s'endormir plus à son aise. Somme, que toute une nation (( fut incontinent, par usage, logée en une desmarche qui ne cède « en roideurà aucune résolution estudiée et consultée (1) ».
Voilà des faits qui corroboraient les expériences personnelles de Montaigne, et qui étaient de nature à déterminer sa palinodie. Le cœur tout pénétré de ces héroïsnies inconscients, il s'écrie hardiment: « Si vous ne sçavez pas mourir, ne vous chaille; « nature vous en informera sur le champ, plainement etsuffisain- « ment; elle fera exactement cette besongne pour vous, n'en empes- (( chez voslre soing » (2). Surtout ne vous confiez pas aux stoïciens. Soyez bien convaincus que nous avons en nous tout ce qu'il nous faut pour supporter le choc des accidents; les méthodes factices ne peuvent que doubler notre souffrance.. Il est impossible de confesser plus hautement ses erreurs passées. Sur la question de
(1) m, «, t. VI, p. «7.
(8) m, «, t. VI, p. «9i.
la^préparaliûn ^ la mort, lo douzième cooqî du troioièmo44vje-q4ie jfijjflL^ f1*analyfiftr, pst pn coBlradicUaR formene avec Le vingtième iiu prcmiei livre, ta théorie de io88-avec.celIe A&.ihIL „
lit cette contradiclion en entraîne d'autres avec elle. En 1588, quoique beaucoup plus près de sa dernière heure, Montaigne attache à cette dernière heure une importance beaucoup moins grande qu'il ne faisait autour de la quarantaine. II la regarde d'un œil très différent.
Les stoïciens, et Séjièquetout particulièrement, ne cherchaient
pas spi\|lemftnt iinft mor^ ^m^f(, i'^J^ yniylaippt hftllft Une SUprènie dignité étaij^l ejirs yeux, attachée à leur dernier soupir : c'était unjionneur sans pareil que d'y manifester delà constanpe. Si on ne lui demandait pas toujours de vous acquérir la réputation d'un Thraséas, à tout le moins on y cherchait une satisfaction personnelle, un triomphe d'amour-propre. Rien n'est plus logique : la mort était une pierre de touche ; à cette heure mieux qu'à toute autre de la vie, ou pouvait contrôler la sincérité du stoïcisme de chacun, et sa profondeur. Montaigne était bien de cet avis en 1572 ; les enthousiasmes de Sénèque le séduisaient, et il répétait presque ses mots quand il écrivait : « En tout le reste il y peut avoir du a masque : ou ces beaux discours de la philophie ne sont en nous (( que par contenance ; ou les accidens, ne nous essayans pas a jusques au vif, nous donnent loysir de maintenir tousjours (( nostre visage rassis. Mais, a ce dernier rolle de la mort et de (( nous, il n'ya plus que faindre, il faut parler bon François, il (( faut monstrer ce qu'il y a de bon et de net dans le fond du pot... « Voilà pourquoy se doivent a ce dernier trait toucher et esprou- « ver toutes les autres actions de nostre vie. C'est le maistre jour ; « c'est le jour juge de tous les autres ; c'est le jour, dict un ancien, « qui doit juger de toutes mes années passées. Je remets à la mort (c l'essay du fruict de mes estudes. Nous verrons la si mes discours « me partent de la bouche, ou du cœur » (1).
,A ces mots vous voyez tout le prix d'une belle? mort, et dès lors vous comjyenez le sens de formules .telles que celles ci : « Philo-. « sopher c'est apprendre à mourir » (I, 20). « Toute la sagesse et « discours du monde se resoult en fin a ce point, de nous ap-
« prendre a ne craindre a mourir » (ï, 20). Vous comprenez encore que Montaigne, à cette date, exalte son imagination au souvenir dès" beaux suicides de l'antiquité. Pour vouloir la mort et se la donner soi-même, il ifaut l'envisager sans peur;^et^ comme dît Montaigne» la plus(( volontaire mort c'est la plus belle » (1, 3).
En 1588, l'idée du suicide qui envahissait tout un essai de la première édition, ne reparaît plus. Il avait dit dans sa première édition : « Le but de nostre carrière c'est la mort ; c'est l'object « nécessaire de nostre visée » (1). Il était sur le point d'écrire maintenant : (( Il m'est advis que c'est bien le bout, non pourtant (( le but de la vie ; c'est sa fin, son extrémité, non pourtant son (( object : elle doit estre elle-raesme à soy sa visée, son dessein ; son « droit estude est se régler, se conduire, se souffrir. Au nombre (( de plusieurs autres offices que comprend le gênerai et principal « chapitre de sçavoir vivre est cet article de sçavoir mourir, et des (( plus légers, si nostre crainte ne lui donnait poids » (2). Il va reprendre le mot de Cicéron « la vie n'est que l'apprentissage de (i la mort » ; mais tandis qu'il l'approuvait dans la première édition, et en faisait un texte de salutaire méditation (3), cette fois il le contredira formellement (4).
C'est que ce » maistre jour )) de la mort, ce jour juge » de tout le passé, ne lui paraît plus rien juger du tout. Il s'amuse à recueillir des exemples d'hommes qui ont terminé la plus honteuse des vies par la plus belle des morts. De notre vie à notre mort il n'y a souvent aucune correspondance. « Dieu l'a voulu comme il luy a « pieu », dit-il ; « mais en mon temps, trois les plus exécrables perce sonnes que je cogneusse en toute abomination de vie, et les plus « infâmes, ont eu des morts réglées, en toute circonstance compo< ^sées jusques à la perfection » (5). Aussi, puisque la mort ne prouve rien du tout, et puisque d'ailleurs Montaigne ne se pique plus aucunement de grandeur stoîque, il n'a plus le souci de donner un exemple de courage par sa mort : « Ce n'est pas mon advis » dit-il formellement, « de faire en cette action preuve ou montre
(2) III, 18, t. VI, p. 29^ (1595).
(3) I, iO (1680).
(4) ni. », t. VI, p. 295 (1595).
« de ma constance. Pour qui ? lors cessera tout le droîct et interest (( que j'ay à la réputation » (1). Tout ce qu'il lui faut maintenant ] c'est de mourir « quietement et seurement » (2).
H ne croit pas à Timpassibilité stoïcienne, et, (force lui est bien de le reconnaître) il n'arrive pas non plus à Tinsensibilité du vul gaire. Il est a homme de la moyenne région », intermédiaire entre la tranquillité stupide de l'ignorance et la dédaigneuse arrogance delà sagesse. Sans être tourmenté de la mort, il y songe. Il donne-^ rait bien a plusieurs jours de sa vie pour passer à sa mode » g£ seul « instant ». Et il indique les espèces de morts qu'il préférerait, les conditions dans lesquelles il voudrait être quand l'ennemi le surprendra (3). Il aimerait avant tout à être « hors de sa maison > (( et esloigné des siens >\ Les derniers adieux lui paraissent une cérémonie cruelle, a Le cœur vous serre de pitié d'ouyr les plaintes (( des amis, et de despit, à l'avanture, d'ouyr d'autres plaintes, « feintes et masquées » (4).
Dans tous ces souhaits, il n'y a pl"«rif" ^^ ramnganp.ft inm^Pt '] jf ftfipÀqiiP I^a^jiiuiplicLté. en est, au contraire, la note domi- l nante. Devant khtïmrt, il n'affecte, pas la superbe d'un .jihilasûfthe, et ne^jejaisse pas non plus aller à un désespoir d'enfant gâté. Il parle d'elle comme d'un mal, mais comme d'un mal inévitable. Il y songe, il cherche à l'adoucir; il ne la provoque pas avec des bravades, et ne se laisse pas non plus atterrer par ses menaces. Il reste calme et conserve sa sérénité.
Montaigne se prépare à perdre la vie « non comme moleste » mais comme « perdable de sa nature ». Il a très vivement le sentiment de la loi universelle qui attache nécessairement la mort à la vie et qui fait de notre dissolution la condition du progrès, et ce sentiment l'apaise comme une liqueur enchantée. Toutes les philosophies ont ainsi prêché la soumission à la loi de nature. Les épicuriens et les péripatéticiens n'en parlent pas moins que les stoïciens, et l'admirable éloquence de Bossuet dans son sermon sur la mort s'inspirera quelquefois des profanes Essais. C'est donc dans un sentiment commun à tous les sages de l'antiquité
(i) m, 9, t. VI, p. 175(1588).
(2) I. 19, t. I, p. 108 (1588) Cf. aussi HI, 9, t. VI. p. 175
(S) III, 9, t. VI, p. 185.
{k) III, 9, t. VI, p. 175.
que Montaigne se réfugie. Nul ne devait réprouver plus vivement que lui, puisaue toute sa morate-se-césumait maintenant dans un précepte^ unique, l'adaptatioa-diila pratique aux besoins de la nature, il y puisa assez de force pour passer avec sérénité
LTannée' Terrible, l'année 1585 durant laquelle ia guerre civile et la peste^jpetlaieiit sa vie en continuel danger. Sept ans plus X tard, quand la mort vint, il est probable qu'elle le trouva dans les mêmes dispositions. Les Essais nous préparent parfaitement V apprendre les rares détails que les lettres de ses amis nous ont conservés sur ses derniers instants. Il entendit la messe et reçut les sacrements en chrétien, mais la parfaite possession f de lui-même dont il fit preuve pendant ses dernières heures lui j venait bien plus dé sa sagesse profane que de sa foi religieuse.
V. — C'est une attitude très semblable que nous retrouvons chez Nfontaigne quand il est aux prises avec les autres maux. Partout nous le voyons calme, ferme mais sans raideur. Une maladie terrible Ta persécuté pendant les quatorze dernières années de. sa vie; aussi est-il particulièrement intéressant de l'entendre parler de la douleur.
Avant toute attaque, vers 1572, il part en guerre contre elle (1). A l'imitation de Sénèque, il s'exhorte à la mépriser. Son exaltation ne va pas jusque prétendre qu'elle n'est qu'un mot, mais il tend sa volonté ; il juge nécessaire d'imaginer tous les accidents réunis sur sa tête, de se planter au milieu d'eux, de prévoir l'accueil qu'il leur fera. C'est la méthode de préparation qui triomphe. Aux premières alertes du mal, vers 1578. 11 a reconnu immédiatement que toute cette préparation l'avait trompé (2), qu'elle avait exagéré les inconvénients de la douleur démesurément. Puis il a regardé les ignorants souffrir comme il les avait regardés mourir: leur insouciance diminue beaucoup leur sensibilité ; les maladies leur sont faciles à supporter « ils ne se couce chent que pour mourir». Donc l'observation extérieure confirme sa propre expérience. Et Montaigne proteste violemment contre tous les i>ermons des stoïciens: « A quoy nous sert cette curiosité
(I) Cf. I, 14.
(8) Cf. II, 37, tout le début du chapitre.
(( qui nous faict préoccuper tous les inconvénients de Thumaine « nature, et nous préparer avec tant de peine à rencontre de « ceux mesme qui n'ont à Tavanture poinct à nous toucher? ou, « comme les plus fiévreux, car certes, c'est fièvre, aller dés à « celte heure vous donner le fouet, parce qu'il peut advenir que « fortune vous le fera souffrir un jour?... Esprouvez vous là, u disent ils ; asseurez vous là. Au rebours, le plus facile et plus « naturel seroit en descharger mesme sa pensée. Ils ne viendront] « pas assez tost : leur vray estre ne nous dure pas assez ; il faut ' « que nostre esprit Testende et Talonge, et qu'avant la main il j (( l'incorpore en soy et s'en entretienne comme s'ils ne poisoient « pas assez à nos sens. ...Ce seroit grand dommage si parties « de leur grandeur eschapoit à notre sentiment et cognois-l « sance » (1). I
Et bien qu'il ne se prépare plus à souffrir, bien que, dans les intervalles de santé, il ait soin de purger autant que possible sa pensée de toute image pénible, Montaigne supporte la douleur très patiemment quand elle vient. Toute coquetterie de constance est absente de sa patience : il crierait tout à son aise, si crier devait le soulager. Mais grâce au bel équilibre de son esprit, grâce à son sentiment très vif de la nécessité des lois naturelles, il n'a pas besoin de crier. Il imagine toutes sortes de consolations et d'adoucissements à son mal avec une ingéniosité facile qui rappelle un peu celle de Cicéron cherchant à se prouver que la vieillesse est la meilleure des conditions humaines (^. Lui-même ne se trompe pas sur la valeur de ses arguments : il sait que certains d'entre eux sont très faibles. Sa force est ailleurs : elle est dans ce sentiment que ses douleurs sont naturelles ; que « nature » mesure notre patience à nos besoins, que l'habitude nous acoquine à toute condition et de toute condition nous fait une seconde nature. En dépit des maux, nous continuons à vivre, nous continuons à vouloir vivre ; Montaigne veut vivre, il veut jouir de tous les biens que sa vie lui réserve encore.
(i) Cf. m» 12, t. VI, p. MO.
t) Cf. ni, 13, t. VII, p. 46.