LIVRE QUATRIÈME
Les dernières Années (1588-1592)
lie système des Additions
1. — Au mois de février 4588 Montaigne se rendit à Paris pour faire imprimer cette cinquième édition des Essais dont nous venons de voir toute l'importance. Il voyagea de divers côtés. Nous le trouvons à Chartres, à Rouen, en Picardie où il est reçu par Mademoiselle de Gournay. En octobre il est à Blois où s'ouvrent les Etats- Généraux. Lorsqu'il rentra dans son château, sans doute vers le début de Khiver, il avait séjourné « huit ou neuf mois par deçà ». Une mission en Guyenne lui avait été confiée, semble-t-il, car Mademoiselle de Gournay nous dit que « la guerre de la Ligue, qui lors « embrasait toute la France, l'y attacha par le commandement et « pour le service du roi. » Pourtant, à partir de cette date, l'activité militaire et diplomatique de Montaigne ne dut pas être grande. Sa vie publique fut sans doute réduite à presque rien. Aucune allusion dans les Essais ne fait soupçonner qu'il ait joué un rôle quelconque à cette époque. Un accès de son mal, pendant son séjour à Paris, l'avait conduit tout au bord de la tombe. Dès lors les crises durent se succéder plus fréquentes. Plusieurs additions des Essais en font foi. Une lettre, écrite de la main de Montaigne et datée de septembre 1590 nous le montre malade dans son château. Il n'avait encore que cinquante-six ans, mais les cruelles souffrances qu'il endurait parfois l'avaient peut-être vieilli avant l'âge. Sa vue baissait, son ouïe menaçait de s' « espaissir » (1) Il n'avait plus la liberté de mouvements de la jeunesse, et, en dépit de ses efforts, il était contraint de s' « engager à certaines formes », de se laisser garrotter par des habitudes dont la chaîne lui
(i) ni, fs, t. vn, p. 73.
]d). Il est probable que de 1588 au 13 septembre 1S92, date lort, Montaigne vécut surtout dans son château, auprès de ses livres, en conopagnie des Essais qu'il gonflait sans cesse d'addition nouvelles.
Les Essais, en effet, semblent conserver dans sa vie toute la place qu'ils ont prise au cours des années 1586 et 1587. Une interruption de quelques mois dans le travail de Montaigne n'a rien changé. Ils sont toujours pour lui ce « livre consubstantiel à « son autheur... membre de sa vie », dont l'objet est de peindre le Moi, de le représenter dans toutes ses attitudes et dans toutes ses démarches (2). Toujours prêts à recevoir toutes les confidences de Montaigne, les Essais se nourrissent de ses expériences, ils vivent de sa vie. Et, en retour, Montaigne tire profit de la surveillance discrète qu'ils exercent sur sa conduite, des conseils qu'ils lui prodiguent. L'effort de réflexion qu'ils lui imposent l'obligent à s'examiner de plus près, à se mieux connaître, à mettre plus d'ordre dans ses actions. « Moulant sur moy cette figure », nous dit-il précisément vers cette époque, « il m'a fallu si souvent me « testonner et composer pour m'extraira que le patron s'en est (( fermy et a aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour « autruy, je me suis peint en moy de couleurs plus nettes que « n'estoyent les miennes premières. Je n'ay pas plus faict mon « livre que mon livre m'a faict (3).
En principe donc la conception de Montaigne n'est pas changée; son dessein reste le môme. Sa science à lui est toujours de « bâtir sa vie », et les Essais doivent toujours nous enseigner les progrès qu'il y fait. C'est de son Moi, et uniquement de son Moi qu'il veut nous entretenir. « Je fourvoyé », nous dit-il, « quand « j'escry d'autre chose et me desrobe à mon subject. » (4). En fait, nous allons constater que Montaigne a une tendance à serrer de moins près son sujet : il s'y « desrobe » peu à peu, et « fourvoyé » de plus en plus souvent.
11 continue pourtant à réfléchir sur les incidents de sa vie, à raisonner les impressions qu'il en reçoit : il tâche de se rendre un
(1) ni, 13, t. vn, p. 34.
(î) n. 18. t. IV, p. 366.
(3) II, 18, t. IV. p. 266.
(4) in, 8, t. VI, p. 116.
compte exact de sa conduite et de ses sentiments. Les événements politiquesse précipitent autour de lui. Au mois de décembre 1588, le duc de Guise est assassiné. La guerre civile se déchaîne avec une extrême violence. Six mois plus tard, à son tour, le roi tombe frappé par un ligueur fanatique ; Henri de Navarre est le successeur légitime, mais les intransigeants; refusent de permettre à un hérétique de monter sur le trône du roi très-chrétien : ils proclament à sa place le cardinal de Bourbon (janvier 1590) et les luttes entre les partis redoublent de violence.
Comme autrefois Montaigne observe, il juge les hommes et les événements. Le moraliste s'instruit, avant tout il veille à ce qu'aucune passion n'infecte son entendement. Probablement, avant la mort d'Henri III, en 1589, ou peut-être même à la fin de 1588, il écrit : « Je me prens fermement au plus sain des « partis ; mais je n'affecte pas qu'on me remarque spécialement « emmy des autres et outre la raison generalle. J'accuse merveil- (( leusement cette vitieuse forme d'opiner : « Il est de la Ligue car « il admire la grâce de Monsieur de Guyse. L'activité du roy de (' Navarre Festonne, il est Huguenot. Il trouve cecy à dire aux « mœurs du roy, il est séditieux en son cœur . . J'ay veu de mon « temps merveilles en l'indiscrète et prodigieuse facilité des (( peuples à se laisser mener et manier la créance et l'espérance « où il a pieu et servi à leurs chefs par dessus cent mescontes les « uns sur les autres, par dessus les fantosmes et les songes. Je ne « m'estonne plus de ceux que les singeries d'Apollonius et de i( Mahumed embufllerent. Leur sens et entendement est entiere- « rement estouffé en leur passion : leur discrétion n'a plus d'autre « choix que ce qui leur rit et qui conforte leur cause. J'avoy « remarqué souverainement cela au premier de noz partis fîeb- « vreux. Cet autre qui est nay depuis, en l'imitant, le surmonte : « par où, je m'advise que c'est une qualité inséparable des « erreurs populaires. Après la première qui part, les opinions « s'entrepoussent, suivent le vent, comme les flotz. On n'est pas du « corps si on s'en peut desdire^ si on ne vague le train com- « mun. . . » (1).
Un an plus tard, vers 1590, les vicissitudes des partis lui
(1) Iir. 10, t. VI, p. 230.
suggèrent une nouvelle réflexion. Il démasque l'ambition des chefs qui cherchent à se dissimuler sous un faux zèle pour la religion, a Sentez», s'écrie- t-ii, « si ce n'est par noz mains que nous « menons la religion, à tirer comme de cire tant de figures contrai- « res d'une règle si droitte et si ferme Quand s'est-il veu mieux (( qu'enFrance en noz jours? Ceux qui l'ont prinse à gauche, ceux « qui l'ont prinse à droitte, ceux qui en disent le noir, ceux qui en (( disent le blanc, Temployent si pareillement à leurs violentes et a ambitieuses entreprinsea, s'y conduisent d'un progrez si conforme (( en desbordement et injustice, qu'ils rendent doubteuse et malai- (( sée à croire la diversité qu'ils prétendent de leurs opinions en <( chose de laquelle dépend la conduitte et loy de nostre vie. Peut (( on veoir partir de mesme eschole et discipline des mœurs plus (( unies, plus unes ? Voyez l'horrible imprudence dequoy nous « pelotons les raisons divines et combien irreligieusement nous les (( avons et rejettées et reprinses selon que la fortune nous a changé (( de place en ces orages publiques. Cette proposition si solenne : « S'il estpermi^au subject de se rebeller et armer contre son « prince pour la défense de la religion », souvienne vous en « quelles bouches, cette année passée, l'affirmative d'icelle estoit « l'arc boutant ; et oyez à présent de quel quartier vient la voix et (( instruction de l'un et de l'autre : et si les armes bruyent moins « pour cette cause que pour celle là. Et nous bruslons les gents (( qui disent qu'il faut faire souffrir à la vérité le joug de nostre « besoing; et de combien faict la France pis que de le dire ? (1) ». Henri IV maintenant est l'héritier légitime. Les protestants, sous le règne précédent, revendiquaient le droit de défendre par les armes leur religion contre la tyrannie du monarque ; mainte* nant ils refusent ce même droit aux catholiques. Et les catholiques, qui sous les derniers Valois faisaient un crime aux protestants de leur rébellion, se révoltent à leur tour contre l'autorité royale. Ce chassé-croisé d'opinions, cette duplicité d'hommes qui se déjugent en moins d'une année, qui affectent de grands principes pour assouvir leurs appétits, tout cela indigne l'honnêteté foncière de Montaigne.
Au reste, il ne perd rien de sa sérénité. Il assiste au déchaîne-
(1) n, «, t. Ul, p. 178.
ment des passions, aux atrocités de la guerre sans laisser entamer son repos. Ces accidents, à tout prendre, ne le touchent pas directement, t( de droit fil », comme il dit. L'émotion ne trouble pas sa vue. Il assiste en curieux à ce spectacle. Un si bel exemple de désorganisation publique est une rare fortune pour un observateur. 11 Texamine, il Tétudie ; il a des plaisirs de psychologue à en suivre les phases, à éclairer par les événements dont il est le témoin les grandes perturbations politiques que les histoires lui racontent. A cette époque il a écrit la phrase fameuse qui lui a été tant reprochée : « Je doute si je puis assez honnestement advouêr « a combien vil prix du repos et tranquillité de ma vie je Tay plus (( de moitié passée en la ruine de mon pays... Comme je ne ly guère a es histoires ces confusions des autres Estats sans regret de ne « les avoir peu mieux considérer présent, ainsi faict ma curiosité « que je m'agrée aucunement de veoir de mes yeux ce notable spec- (( tacle de notre mort publique, ses symptômes et sa forme; et, (( puis que je ne la sçaurois retarder, suis content d'estre destiné « à y assister et m'en instruire (1) ».
D'ailleurs son attitude à lui ne change pas. Ses convictions politiques restent solidement assises, et toutes les vissicitudes présentes ne sauraient les ébranler. « Nostre guerre a beau changer « de forme, se multiplier et diversifier en nouveaux partys, pour « moy je ne bouge (2) ». S'il tient pour Henry IV, ce n'est pas parce que le jeune roi lui est personnellement sympathique, parce qu'à deux reprises il a honoré de sa présence le château de Montaigne ; • c'est parce qu'il est le roi légitime. Montaigne s'en tient à la loi traditionnelle. Toutes les (( nouvelletés » que nous lui opposons sont dangereuses parce qu'elles troublent l'ordre établi ; elles sont de plus méprisables, parce qu'elles émanent de l'esprit humain et que les questions politiques dépassent l'esprit humain. Ce sont toujours là les fondements du conservatisme de Montaigne. Qui voudra s'en assurer n'aura qu'à relire les longues additions qu'il insère après 1588 dans les essais De la coustume, De la vanité et De la physionomie.
Au reste, pour Montaigne, ce sont là des questions presque
(0 ni, is, t. vr, p. 283.
(j) n, 15, t. rv, p. 186.
liDiquemeot spéculatives. Il a pris parti ; mais très nettement, plus nettement que jamais, il est résolu à se tenir en dehors de la mêlée. Grâce à Tavènement du roi de Navarre, il aurait pu se pousser aux affaires. Au lieu de former des desseins ambitieux, il rejette les offres du roi, et, en même temps, il inscrit dans ses Essais sa résolution de ne pas salir sa conscience et troubler son repos en se mêlant aux conflits. Ses affaires privées le touchent bien plus vivement. Il ne peut pas s*y dérober. Elles sont sa vie. (( Continuellement », nous dit-il, je « me couve de mes pensées « et les couche en moy » (1).
Il est encore bien plus intéressé à étudier les tranformations de sa « colique » qu'à suivre les phases des troubles civils. Il tâche de mesurer chacun des pas qu'il fait vers la mort. Il veut avoir le meilleur marché possible de la douleur. Il philosophe sur chacune de ses crises, et s'adapte à la nouvelle condition qui lui est faite. « Voicy... de nouveau, que les plus légers mouvements « espreignent le pur sang de mes reins. Quoy pour cela, je ne « laisse de me mouvoir comme devant et picquer après mes chiens « d'une juvénile ardeur et insolente; et trouve que j'ay grand (( raison d'un si important accident, qui ne me couste qu'une (( sourde poisanteur et altération en cette partie : c'est quelque « grosse pierre qui foulle et consomme la substance de mes « roignons, et ma vie, que je vuide peu à peu, non sans quelque (( naturelle douceur, comme un excrément hormais superflu et (( empeschant. )) (2).
Il raisonne aussi s^viei liesse ; il veut se faire une conscience claire de la condition de vie qu'elle lui crée, et nous faire comprendre comment il s'en accommode. Elle le prive des plaisirs de la vie; elle l'écarté des festins qu'il aimait, tant pour le plaisir de la table que pour le charme des conversations.il se console en se remémorant les fêtes auxquelles il a participé dans les temps meilleurs (3). Et puis la vieillesse a aussi ses avantages. Elle nous détache des biens que la jeunesse nous rend trop chers ; elle nous prépare à les quitter plus doucement. « C'est en fin tout le soulagement que je
(â) m, 13, t. VII, p. 53.
(3; in, 13. t. YIl, p. 73.
(c trouve en ma vieillesse, qu'elle amortit en moy plusieurs désirs (( et soings dequoyla vie est inquiétée. Lesoingdu cours du monde, « le soing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, « de moy. » (1) Comme à lui-même, il veille à ce qu'elle ne soit pas importune aux autres. « La décrépitude est qualité solitaire. Je « suis sociable jusques à Texcez : si me semble-il raisonnable a que meshuy je soustraye de la veuë du monde mon importunité « et la couve moy seul ; que je m'appile et me recueille en ma « coque comme les tortues ; que j'apprenne à veoir les hommes sans (( m'y tenir... Il est temps de tourner le dos à la compagnie. » (2).
Tout cela l'invite souvent à penser à la mort. Il tâche de bien distinguer les attaches qui le retiennent encore à la vie, de les isoler, pour bien voir leur ténuité et s'exhorter à les couper plus aisément. Ses crises renouvellent fréquemment son expérience ; elles l'habituent à a accointer » la mort qui efiraie tous les hommes, a L'opiuiastreté de mes pierres, spécialement en la « verge, m'a par fois jette en longues suppressions d'urine, de « trois, de quatre jours, et si avant en la mort quec'eust esté follie (( d'espérer l'éviter, voyre désirer, veu les cruels efforts que cet (( estât m'apporte... Me trouvant là, je consideroy par combien « légères causes et objects l'imagination nourrissoit en moy le « regret de la vie ; de quels atomes se bastissoit en mon ame le (( poids et la difficulté de ce deslogement , à combien frivoles pen- « sées nous donnions place en un si grande affaire : un chien, un « cheval, un livre, un verre, et quoy non? tenoient compte en ma « perte ; aux autres leurs ambitieuses espérances, leur bourse, (( leur science, non moins sottement à mon gré. )) (3).
En retour, il note avec soin les circonstances qui peuvent lui rendre moins amer le départ final. Voici une phrase qui pourrait avoir été écrite après le mois de juillet 1590, date du mariage de sa fille Éléonore. (( La fortune aide à la facilité du marché de ma « vie, l'ayant logée en tel poinct qu'elle ne faict meshuy ny (( besoing aux miens ny empeschement. C'est une condition que « j'eusse acceptée en toutes les saisons de mon aage ; mais, en
(2) Iir, 4. t. V, p. 242.
(3J ni, 9, t. \l, p. 181.
(( cette occasion de trousser mes bribes et de plier bagage, je (( prens plus particulièrement plaisir à ne leur apporter ny plaisir (( ny desplaisir en mourant... La mort s'appesantit souvent en (( nous de ce qu'elle poise aux autres, et nous interesse de leur (( interest quasi autant que du nostre, et plus et tout par fois (1) ». En somme, Montaigne n'est aucunement terrifié par l'approche y^ de la mort. Il conserve son sang-froid. Il envisage son sort avec philosophie, et sait s'en contenter. <( Je suis prêt à mourir », voilà le refrain qui lui monte sans cesse aux lèvres. « Le plus long (( de mes desseins n'a pas un an d'estenduê : je ne pense desor- (( mais qu'à finir ; me deffay de toutes nouvelles espérances et (( entreprinses ; prens mon dernier congé de tous les lieux que je (( laisse, et me dépossède tous les jours de ce que j*ay (2) ». Et ailleurs : « Je suis à toute heure préparé environ ce que je le puis (( estre : et rïe m'advertira de rien de nouveau la survenance de la « mort... (3) Je suis pour cette heure en tel estât. Dieu mercy, « que je puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose (( quelconque. Je me desnouô partout; mes adieux sont tantost (( prins dechascun, sauf de moy. Jamais homme ne se prépara à (( quiter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en (( desprint plus universellement que je m'attens de faire (4). »
Voilà les sentiments auxquels les circonstances présentes le ramènent le plus fréquemment. Puisque son œuvre est la peinture du Moi, il est obligé de revenir à eux fréquemment dans les Essais, et il y revient en effet. Mais à tout prendre, ces préoccupations de la douleur, de la vieillesse, de la mort, ne sont pas nouvelles pour lui. Elles se font plus pressantes chaque jour, plus envahissantes ; mais il y a déjà plus de dix ans que Montaigne est malade et qu'il suit les progrès de son mal. De très bonne heure il a envisagé les maux de la vieillesse, et de tout temps il a senti la mort à ses côtés. Il n'y a donc pas là de nouveautés propremeol' dites dans les Essais, La vie de Montaigne est restée la même. Il n'a pas entrepris de nouveaux voyages qui aient stimulé sa curiosité ; il n'a pas tenté de nouvelles expériences, comme sa
(1) m, 9, t. Vf, p. 186.
(S) n, as, t. V. p.- 18.
(3) I, ao, t. I, p. lîo.
(4) I, ÎO, t. I, p. lîl.
mairie, qui lui aient suggéré des conceptions nouvelles. Il est âgé maintenant, il a ses idées faites. A force de « s'essayer », il s*est « résolu )), dans la mesure où il est « capable de se résoudre ». Les événements politiques ne changent pas sa manière de voir : ils ne font que la fortifier. Dans sa vie privée non plus aucune secousse ne se produit qui modifie sensiblement le cours de ses pensées. Puisque le Moi ne se renouvelle pas, les Essais ne peuvent guère se renouveler non plus. Ils sont condamnés à se répéter quelque peu.
II. — Voilà sans doute pourquoi Montaigne n'a pas éprouvé le besoin de composer un quatrième livre d'essais, pourquoi il lui a suffi de commenter les trois qu'il avait écrits. Il n'avait pas d'enseignements nouveaux à nous apporter : compléter les anciens lui suffisait. L'édition de 1595 n'est guère qu'un commentaire de l'édition de 1588. Il reprend les idées autrefois émises, il en achève et en précise l'expression; il les assied sur des fondements plus fermes. Sa conception de la vie reste parfaitement conforme à celle que nous avons dégagée du troisième livre.
Il ne me semble pas que l'approche de la mort donne un tour sensiblement plus religieux à ses pensées. A première vue, on pourrait être tenté de croire le contraire parce que les mots Dieu, l'Eglise, reviennent peut-être un peu plus souvent sous sa plume. Au fond rien n'est changé. Nous retrouvons les mômes déclarations d'orthodoxie (1) qu'autrefois, mais comme autrefois aussi il revendique le droit de parler laïquement de toutes choses, avec les seules lumières de la raison (2). Jusqu'au bout, il maintient la distinction des domaines de la foi et de la connaissance. Dans la pratique de la vie, c'est toujours la raison qui lui sert de guide.
C'est toujours dans sa raison, éclairée par les leçons des anciens, et non dans les leçons de l'Évangile, qu'il cherche le fondement de la morale. « Je voy tenir en plus de prix qu'elle ne « vaut », dit-il à cette époque, « qui est seule quasi en usage entre « nous, certaine image de preud'hommie scholastique, serve des
(S) I, S6, t. IF, p. 298. Sur les opinions religieuses de Montaigne à cette époque, cf. encore ses emprunts à VAdoersus dialogistam de Juste-Lipse, que nous avons mentionnés t. I, p. (64.
« préceptes, contraincte sous Tesperance et la crainte. Je Taime (( telle que loix et religions non facent, mais parfacent et authori- « sent ; qui se sente dequoy se soustenir sans aide, née en nous de (( ses propres racines par la semence de la raison universelle, i( empreinte en tout homme non desnaturé. Cette raisou qui « redresse Socrales de son vicieux ply le rend obéissant aux (( hommes et aux dieux qui commandent en sa ville, courageux en « la mort non parce que son ame est immortelle, mais parce qu'il « est mortel ». (1) Gomme à Socrate, c'est la raison païenne qui doit nous dicter notre devoir.
Contre les assauts de la douleur, de la vieillesse et de la mort, c'est toujours dans l'idée toute païenne de la nature qu'il puise sa force et sa résignation, dans la nécessité, clairement conçue par son intelligence, de soumettre sa volonté individuelle aux lois universelles. « Ny je ne pleins le passé », nous dit-il, « ny je « ne crains l'advenir, et si je ne me deçoy il est allé du dedans (( environ comme du dehors. C'est une des principales obligations « que j'aye à ma fortune que le cours de mon estât corporel ayt (( esté conduit chaque chose en sa saison ; j'en ay veu l'herbe et les « fleurs, et le fruit, et en voy la sécheresse : heureusement, puisque <( c'est naturellement. Je porte bien plus doucement les maux que « j'ay, d'autant qu'ils sont en leur poinct. » (2). Tout ce qui est naturel est heureux et bon ; le sage doit s'en contenter. Voilà un sentiment qui reparaît à bien des reprises dans les additions de 1595.
Et, comme en 1588, cet idéal de la soumission à la nature pousse Montaigne à réagir contre le mode de stoïcisme qui Texas père. Plus encore qu'en 1588 il tient à bien affirmer qu'il ne partage pas les ridicules préjugés des stoïciens sur la mort, surtout qu'il est très loin de leur vaniteux mépris pour les voluptés naturelles. Écoutez son irrévérencieux commentaire de deux exemples allégués par Cicéron dans son De finibus : « Qui me donneroit à « conférer la vie de M. Thorius Balbus, gallant homme, beau, (( sçavant, sain, entendu et abondant en toutes sortes de comme- (( ditez et plaisirs, conduisant une vie tranquille et toute sienne,
(1) III, 13, t. VI, p. 306.
« l'ame bien préparée contre la mort, la superstition, les douleurs « et autres encainbriers de Thumaine nécessité, mourant en fin eu (( bataille, les armes en la muin, pour la défense de son paîs, d'une « part; et d'autre part la vie de M. Regulus, ainsi grande et u hautaine que chascuu la cognoist et sa fin admirable ; Tune sans (( nom, sans dignité, l'autre exemplaire et glorieuse à merveilles : (( j'en diroy certes ce qu'en dit Cicero, si je sçavoy aussi bien dire (( que luy. Mais s'il me les falloit coucher sur la mienne, je diroy (( aussi que la première est autant selon ma portée et selon (( mon désir que je conforme à ma portée, comme la seconde est « loing au delà ; qu'à cette-cy je ne puis advenir que par venera « tion, j'adviendroy volontiers à l'autre par usage )) (1).
Voilà qui est parfaitement clair. Thorius Balbus est un épicurien. (( Dans sa vie sensuelle », dit Cicéron, n il n'est pas de volupté (( possible, de raffinements imaginables dont il ne jouit. Riche (( amateur des plaisirs il mettait dans leur choix un goût (( délicat... La limite qu'il imposait à ses désirs, ce n'était pas la (( distinction établie par Épicure, c'était la satiété. » C'est pour couvrir de confusion les épicuriens que Cicéron rapproche son exemple de celui de Régulus, et de belles phrases, savamment balancées, opposent la honte de ses plaisirs à la gloire des tortures enviables qui immortalisèrent les vertus de Régulus. Quand Montaigne choisit le sort de Thorius Balbus, il ne plaisante pas seulement l'éloquence de Cicéron, il raillle surtout les u humeurs venteuses » des stoïciens qui font profession de mépriser les plaisirs. U revendique le droit de se conformer à la bonne loi de nature, de vivre une vie élégante et facile. Il déclare dans le même temps avec aussi peu de retenue : « Je ne cherche (( qu'à m'anonchalir et avachir » ; (2) et encore : « j'ay dénoncé à tout soing guerre capitale. » (3).
Là-de§sus, n'allez pas croire qu'après 1588 il s'est fait épicurien, ou môme qu'il a fait un pas sensible pour se rapprocher de répicuréisme. Les chimères du stoïcisme l'irritent, voilà tout. Il déclare qu'il a vécu sa vie tranquille, « non selon Metrodorus, ou
(i) ni, 7, t. VI, p. 74.
i%) m. 9, t. VI, p. 133.
(3) m, 9, t. VI, p. 160.
(( Arcesilas, ou Aristipus, mais selon luy.l» Et il ajoute : « Puisque (( la philosophie n'a sceu trouver aucune voie pour la tranquillité / « qui fust bonne en commun, que chacun la cherche en son
(( particulier. » (1) Sa voie à lui quand il la compare à celles qu'ont tracées les philosophes anciens, il la trouve à égale dislance ..-^ du stoïcisme et de Tépicuréisme. « Ny la vertu ainsi simple », dit-il, « qu'Ariston et Pyrrho et encore les stoïciens faisaient fin de la vie « n'y a peu servir sans composition, ny la volupté cyrénaiquo et (( aristippique. » (2) Et encore: « Aristippus ne defendoit que le (( corps comme si nous n'avions pas d'ame; Zenon n'embrassoit « que Tame comme si nous n'avions pas de corps: tous deuxvicieu- (( sèment. Pytagoras, disent-ils, a suivi une philosophie toute (( en contemplation. Socrates toute en meurs et en action ; Platon / (( a trouvé le tempérament entre les deux. Mais ils te disent pour « en conter. Et le vrai tempérament se trouve en Socrales ; et (( Platon est plus socratique que pytagorique, et luy sied mieux m (3) ' La philosophie de Socrate et de Platon, voilà celle qui lui convient. C'est à la manière des académiciens, ou encore à la manière des péripatéticiens qu'il entend le principe de l'imitation de la nature.
Si nous poursuivions dans le détail cet examen des idées de 1595, d'une façon générale nous aurions à constater que les addi tions répètent, sous une forme un peu différente, les idées expri mées en 1588. De fait, qu'on se reporte aux chapitres où nous avons étudié la philosophie morale de Montaigne, sa méthode, sa conception de l'essai, on verra que presque partout nous avons pu compléter les déclarations de 1588 par celles de 1595. Souvent même l'expression de 1595 nous a paru plus ferme, plus pleine que celle de 1588. Les idées de Montaigne se fortifient peu à peu ; elles se font plus conscientes.
III. — Ce progrès (on a pu s'en apercevoir), n'est pas du tout à dédaigner. Le procédé des additions en a certainement beaucoup favorisé la manifestation. H invitait Montaigne à s'arrêter devant
(1) n, 16, t. IV, p. 193.
(«) IF, 20, t. IV, p. 77.
(3) ni. 13. l. VII, p. 77.
chacune de ses idées, à les mettre au point en quelque sorte, à en harmoniser l'expression avec sa pensée présente. Il avait en revanche de lourds inconvénients, et Montaigne ne les a pas évités. Il apportait partout de perpétuelles reprises de la pensée, presque des répétitions. Ces reprises ne pouvaient manquer de donner une impression de longueur. Elles étendent la matière, et ne l'enrichissent pas toujours en proportion : elles l'énervent par conséquent. Dans d'autres cas, à Toccasion de ces reprises Montaigne s'écarte du sujet et se jette dans des idées adjacentes, dans des digressions parfois très développées. 11 n'est plus dans l'état d'esprit qui lui a dicté son chapitre; il ne reste pas dans l'axe de Tessai, et s'abandonne à ses préoccupations présentes. Son livre s'enrichit bien alors de matières nouvelles, mais de matières qui restent en marge en quelque sorte, comme nous les voyons dans l'exemplaire de Bordeaux. Même quand l'imprimeur les aura reportées dans le texte, elles ne s'y fondront pas exactement
Longueurs et digressions, voilà les deux graves inconvénients du système des additions marginales tel que Montaigne l'a pratiqué. On pouvait les sentir déjà dans l'édition de 1588, mais en 1588 Montaigne ajoutait avec discrétion. Après 1588 il le fait sans réserve. Tout naturellement alors il n'évite plus les écueils du procédé. Il ne s'en soucie même plus. Il semble oublier complètement les ensembles pour se complaire dans les détails qu'il insère partout. N'avail-il pas proclamé son mépris pour les rè;^les(( artistes et scholastiques » de la composition? N'avait-il pas dit son insouciance pour les digressions, sa prédilection pour les allures de la causerie familière? Ses théories littéraires et ses préjugés de gentilhomme lui cachaient le péril, et l'exposaient tout particulièrement à y tomber.
Cela se marque déjà très bien dans les additions personnelles qui pourtant constituent la partie la plus vivante des apports de 1595. Fidèle à son dessein, Montaigne ne manque pas une occasion de nous parler de lui-même, de nous faire part de ses impressions, de nous conter des particularités de son caractère, des faits dont il a été le témoin. Dans plus de deux cent cinquante additions nous avons des indications nouvelles, sur sa personne, sur ses goûts, sur ses expériences.
Elles se répartissent fort inégalement dans l'ouvrage. Tout
naturellement les parties où la peinture du Moi tenait le plus de place en reçoivent le plus grand nombre. A lui seul, le troisième livre, le livre de 1588 en présente plus de la moitié (136 environ). Il y en a un peu partout néanmoins. Elles continuent la transformation commencée : dans une certaine mesureelles tendent à rapprocher les plus anciens essais des derniers, à diminuer les contrastes entre les diverses manières de Montaigne.
Sans doute beaucoup de ces indications complètent heureusement la pensée de 1588 et s'adaptent fort bien au texte. Elles apportent souvent une analyse un peu plus précise d'un sentiment, d'une qualité, d'un défaut que Montaigne avait signalés précédemment.
Au chapitre Des boitefix, par exemple, il cherchait à s'expliquer les déformations continuelles, inévitables, que subissent les faits en passant de bouche en bouche. Selon sa méthode habituelle il en cherchait en lui-même les raisons. Par sa propre expérience il comprenait que toujours nous nous sentons intéressés à persuader aux autres ce que nous croyons être la vérité ; que nous sommes portés à simplifier, à exagérer légèrement de peur que les autres n'en rabattent quelque chose. Lui-même qui est si scrupuleux, qui déteste si fort le mensonge, ne s'aperçoit-il pas « aux propos qu'il « a en main, qu'estant eschaufTé il grossit et enfle son subject par (( vois, mouvemens, vigueur et force de parolles, et encore par (' extension et amplification, hon sans interest de la vérité (( native. » (1). En 1595, il y regarde déplus près; il examine quelles sont les occasions qui le poussent ainsi à exagérer, à s'échauffer au détriment de la vérité. C'est, dit l'addition a ou parla résistance « d'un autre, ou par la propre clialeur de sa narration. » L'incrédulité de l'auditoire y est parfois pour quelque chose, mais parfois aussi il n'y a pas besoin de cause étrangère ; la falsification involontaire nous est si naturelle qu'elle se glisse d'elle-même dans nos propos. Gela est dit en quelques mots qui s'insèrent très aisément dans la phrase. L'idée est enrichie, précisée, et l'expression n'est pas énervée par une addition aussi discrète.
Mais à côté de ces indications personnelles qui apportent une utile contribution et qui pourtant restent soumises au texte qu'elles
(1) m, 11. t. VI, p. 2st.
développent, ii en est d'autres où Montaigne s'abaodonne sans réserve au plaisir de parler de lui-môme. Il est trop tentant d'être bavard sur ce sujet-là pour qu'il se contraigne ; il est trop aisé de passer d'un souvenir à un autre souvenir, d'une impression à une autre, pour qu'il résiste à tentation. Cette même « facilité » de sa matière qui avait détaché Montaigne des courtes compositions du début, qui lui avait lait introduire l'abondance dans l'essai, l'incite maintenant à y introduire de longues et troublantes digressions. Eu 1588 elle rendait la composition lâche et souple ; elle est maintenant une cause de désordre. Voyez, par exemple, la longue addition que Montaigne insère dans Tessai De ryvrongnerie. Il part de souvenirs personnels et de réflexions qui serrent de près son sujet. Ceux-là sont bien en place : ils parlent de joyeux buveurs, et nous invitent à bien boire comme eux. Mais une réminiscence en appelle une autre ; une impression attire sa voisine. Peu à peu nous nous éloignons. Le voici amené à nous parler de son père, et c'est un sujet qui lui tient à cœur. Il nous entretient de ses mœurs, de sa conversation, de son physique, de sa force, de son agilité, des petits miracles qu'il faisait encore à un âge avancé, d'une canne plombée qui lui servait à s'exercer, de sa chasteté, du papier-journal qu'il écrivait pendant les guerres d'Italie. Tout cela est intéressant, vivant ; mais nous nous égarons. Montaigne le sait : qu'importe. Il en sera quitte pour dire, quand il aura fini : « Revenons à nos bouteilles ».
Les digressions que Montaigne multiplie surtout à cette époque, ce sont celles où il nous entrelient des Essais, des jugements qu'on porte sur eux, de l'opinion qu'il s'en fait lui-même, de leur originalité, de son style, de sa manière. Déjà nous en avons trouvé quelques-unes en 1588. En lisant le chapitre De la vanité deux ans après l'avoir composé, nous a,vons constaté qu'il en avait accroché plusieurs çà et là, et nous avons vu combien elles avaient brisé la composition du chapitre. Après 1588, les additions de ce genre se font beaucoup plus nombreuses. On en trouve partout. C'est une obsession. A tout instant, Montaigne, qui doute de l'intelligence de son lecteur, éprouve le besoin de lui expliquer ce qu'il a voulu faire dans son livre, de lui montrer où en est la nouveauté et le mérite ; de s'excuser des défauts qu'il y sent, et de prévenir les reproches qu'on pourra lui adressr. C'est une étrange manie qui
grandît eu lui peu à peu avec le temps, et que le succès semble avoir exaspérée. Elle est faite tout d'abord d'un sentiment assez vif de son originalité, mais aussi d'une incontestable vanité, et encore et toujours de ce préjugé de grand seigneur qui l'obligeait à répéter sans cesse : ne vous y trompez pas ; je ne suis pas <( faiseur de livres », j'ai ma manière à moi qui n'est pas du tout celle des gens du métier.
Toutes ces additions assurément sont fort intéressantes pour la critique littéraire. Elle nous permettent de comprendre l'idée que Montaigne se faisait de son œuvre, les intentions qui le guidaient. A bien des reprises elles nous ont éclairé d'une vive lumière au cours de celte étude. Au point de vue esthétique, en revanche, elles ont d'indéniables inconvénients. Il est fatigant de voir Montaigne s'arrêter sans cesse au cours de ses développements pour examiner son livre et le juger, pour se regarder écrire en quelque sorte. On dirait des gloses qui par mégarde ont été mêlées au texte. Montaigne se relit ; il s'annote lui-môme. Il jette en marge les impressions qu'il éprouve en revoyant son œuvre, en se revoyant lui-même dans son livre.
IV, — Au reste, la nouveauté des Essais posthumes n'est pas dans les confidences personnelles. Avec un peu plus d'indiscrétion à parler de son Moi, avec plus de complaisance à juger les Essais^ la confession de 159o, à tout prendre, est la suite de la confession de 1588, rien de plus. Entre 1588 et 1592, la biographie de Montaigne consiste surtout dans l'histoire de ses lectures. Aussi, c'est surtout par ses lectures que s'expliquent les transformations que subit son livre à cette époque.
De très bonne heure, presque dès l'origine, nous avons vu Montaigne s'attacher à l'étude de Plutarque et des poètes. Il leur est resté fidèle jusqu'en 1588. 11 semble même qu'il les ait pratiqués de plus en plus jusqu'à cette date. Dans la cinquième édition, leur infiuence était très sensiblement en progrès. Plus que jamais Plutarque aidait Montaigne à régler ses mœurs, et, en même temps, il lui offrait de belles images pour orner son style. Ses poètes, tendrement aimés, eux aussi, égayaient ses loisirs, et il leur empruntait une foule de vers qu'il semait à profusion dans les Essais, pour se parer à la fois de savantes allégations et
d'expressions pittoresques. En 1588 un brusque revirement se produit. Montaigne n'emprunte plus rien aux poètes, et il ne semble plus que très rarement faire usage de son Plutarque.
En 1588, les Eçsaiç comptaient plus de sept cent quatre-vingts citations de poètes latins. L'analyse du cœur humain qui les emplissait était souvent inspirée par eux. Après 1588, on ne trouve presque plus de citations nouvelles en vers : une quarantaine environ. Encore faut il ajouter qu'à l'exception de quelques-unes qui sont des réminiscences, elles sont prises à des ouvrages.de seconde main que j'ai pu déterminer. Jusqu'en 1588, Plutarque avait fourni au moins trois cent soixante-quinze emprunts ou allusions; après 1588, il ne suggère plus qu'une vingtaine d'exemples. Et encore beaucoup de ces exemples ne sont pas assez textuels pour supposer nécessairement une lecture récente. Au contraire nous allons trouver un nombre considérable d'emprunts à des auteurs variés et à des auteurs qui, jusqu'alors, n'avaient pas été mis à contribution ou ne l'avaient été qu'assez peu. Montaigne revient à des ouvrages abandonnés depuis longtemps et il en étudie de nouveaux : visiblement il a besoin de changement et de variété.
Il lit avec beaucoup plus de patience et de persévérance qu'autrefois. En 1586 il écrivait: a II y a vingt ans que je ne mis en « livre une heure de suite » (1). Alors il restait des mois entiers sans lire (2). Il lui fallait des ouvrages très coupés, comme les Êpîtres de Sénèque et les Opuscules de Plutarque, autrement il n'avait pas la patience d'aller au bout. Les longueurs de Cicéron l'irritaient. Ses écrits lui semblaient diffus et trop bavards, et c'était la raison pour laquelle il ne les ouvrait presque jamais. Maintenant au contraire il va lire de très près les œuvres philosophiques de Cicéron. Il les étudiera avec soin et les dépouillera méthodiquement. Il lira de môme les longs Dialogues de Platon comme La République et Les Lois, et de nombreux emprunts marqueront l'intérêt qu'il y a pris.
C'est que, moins agile, moins dispos de ses membres à mesure
(1) m, 8, t. VI. p. 113.
(S) ni, 3, t. V, p. 228.
que l'âge vient, Montaigne se retire plus souvent dans sa tour (i). Les occupations sédentaires sont de plus en plus de son go()it. Ses lectures peuvent se prolonger sans inconvénient. Il leur demande ses meilleures distractions. Il veut qu'elles promènent son imagination dans des pays lointains, au milieu de coutumes étranges, qu'elles promènent aussi son intelligence à travers des idées philosophiques variées qui piquent sa curiosité et stimulent sa propre pensée. Nous reconnaîtrons tout à l'heure ce caractère de. diversité dans ses lectures. Dans ma jeunesse, disait-il, j'ai étudié par ostentation; depuis j'ai eu pour but de m'assagir; maintenant j'étudie seulement pour « m'esbattre » (2).
Oui, sans doute, avant tout Montaigne veut tirer du plaisir de ses lectures ; mais il y a grand plaisir pour lui à trier des anecdotes qui s'adaptent aux conceptions qu'il a exprimées dans son livre, à rapprocher les idées de ses auteurs des siennes propres, afin de les comparer entre elles, de les critiquer les unes par les autres. C'est un divertissement qui prend une place de plus en plus grande dans sa vie. Son goût de variété s'explique encore par le désir de multiplier ses additions, de bigarrer et de diversifier ses Essais.
Aussi maintenant, Montaigne lit et étudie avec le dessein de piller ses lectures et d'enrichir son livre de leurs dépouilles. 11 parait avoir oublié complètement les déclarations qu'il vient seulement de faire dans son troisième livre des Essais. Il disait qu'il tenait avant tout à l'originalité. Afin de s'assurer cette originalité il se proposait de parler tout seul, sans le secours des livres. Il ne faisait d'exception que pour son livre de chevet, son Plutarque, et pour ses poètes qui lui fournissaient des ornements, c'était tout. Il tâchait de s'approcher le plus possible de cet idéal. Déjà sans doute dans ses additions il y manquait un peu; il ne savait pas résister au désir de faire profiter son livre de ses lectures. Le voilà qui lit de plus en plus, qui multiplie de plus en plus ses additions. De plus en plus aussi il manque à sa promesse; insensiblement il s'éloigne de sa conception originale. Il finira par se trouver formellement en contradiction avec elle.
(1) C'est à celte époque qu'il écrit, en parlant de sa tour : « Je passe là et la plus « part des jours de l'année, et la pluspart des heures du jour » (111, 3. t. V, p. îWj.
D'ailleurs il ne s'en détachera qu'à regret. Encore dans Tédition de 1595 on lit des phrases telles que celle-ci: « Si prendre « des livres estoitles apprendre, et si les veoir estoit les regarder, « et les parcourir les saisir, j'auroy tort de me faire du tout si « ignorant que je dy o (1). 11 voudrait nous faire croire qu'il se contente de parcourir les livres et de les collectionner; qu'il ne les étudie pas. Le contraire est manifeste. Il est beaucoup plus sincère, quand, à la même époque, énumérant les avantages qu'il a tirés de la composition des Essais il écrit: « Quoy, si je preste a un peu plus attentivement l'oreille aux livres^ depuis que je :< guette si j'en pourray friponner quelque chose dequoy esmailler (( ou estayer le mien? Je n'ay aucunement estudié pour faire un (c livre; mais j'ay aucunement estudié pour ce que je l'avoy (( faict... )) (2).
Voilà bien la vérité. Maintenant Montaigne étudie avec le souci de « friponner » tout ce qui pourra orner et enrichir son livre. C'est déjà la méthode que nous avons constatée dans les additions antérieures, mais il en étend singulièrement l'application. En 1582, il ne jetait encore dans les marges de son exemplaire que quel" ques réminiscences fort peu nombreuses de ses lectures ; il n'avait pas formé le dessein de dépouiller les ouvrages qui lui passaient entre les mains. En 1588, il s'en est fait une méthode : il semble bien qu'il ait méthodiquement déplumé son Lucrèce et son Virgile, par exemple. Il en usait ainsi surtout avec les poètes qui ne fournissaient que des expressions, non des idées ou des faits ; avec les autres ouvrages, son Plutarque excepté, il montrait une discrétion relative. C'est qu'alors encore les additions n'étaient qu'une partie accessoire de sa tâche ; l'essentiel était de composer le troisième livre. Maintenant, au contraire, il ne compose plus d'essais nouveaux ; le tout est d'enrichir les anciens, de multiplier les additions. Il étend son système. Il se meta lire les livres les plus variés pour les piller.
Un signe très caractéristique de cette méthode nouvelle c'est l'insertion à cette époque d'une masse de citations en prose latine.
(4) III, 9, t. VI, p. 204. Ailleurs, il se donne pour un homme qui « estudié sans « livres ». (UI, 3, t. V, p. 229.) (2) II, 18, t. IV, p. 267.
Au début, les vers seuls étaient admis. Quand Montaigne voulait citer du Sénèque, par exemple, il le traduisait. Les citations en prose, qui, en 1580, n'avaient pas droit de cité, sont devenues tout à fait fréquentes dans Téditioii de 1595. On n'en trouvait que sept ou huit en 1580; en 1588, Quinle-Curce et Tacite avaient tellement charmé Montaigne qu'il n'avait pas su résister à la tentation de leur prendre quelques phrases. Elles avaient porté à une vingtaine le nombre des citations en prose. Montaigne restait timide. Après 1588, j'en compte plus de trois cent quarante nouvelles. Visiblement, il a pensé qu'il avait assez pillé ses poètes ; il lui fallait se tourner d'un autre côté pour faire une nouvelle récolte. C'est un changement important. Les vers qui, par leur disposition typographique môme, restent en dehors du texte, semblaient à Montaigne ne pas se mêler à sa pensée et ne pas en diminuer l'originalité. Les emprunts en prose, qui sont étroitement unis à la phrase française, lui paraissaient avoir un caractère différent et c'est pourquoi il hésita longtemps avant de les admettre. Les vers n'étaient que des ornements ajoutés ; la prose semblait valoir surtout par l'autorité qui s'attachait à tous les mots des anciens.
J'ai compté plus de mille emprunts dans les additions de 1595. Deux ouvrages en lournissent chacun plus de cent; trois plus de cinquante ; dix plus de vingt-cinq. Montaigne emprunte maintenant de longs développements: il les orne de réflexions, d'indications sur le Moi : toute son activité littéraire est désormais dans ses lectures (1).
V. — L'histoire est toujours a proprement le gibier de son estude ». J'ai relevé une vingtaine des ouvrages historiques qu'il a lus au cours de ces quatre années. L'un de ceux qui l'ont le plus intéressé, c'est assurément celui de Tite-Live. Je ne dirai pas, bien
ii) On pourrait essayer de classer chronologiquement les lectures faites par Montaigne après 1588. La disposition <ies additions sur le manuscrit de Bordeaux pourrait fournir des indications assez précises. On constaterait, par exemple, que Tite-Live est un des premiers auteurs que Montaigne ait dépouillés; au contraire, Fètude des Tusculanes semble être passablement postérieure. Mais ce classement chronologique présenterait fort peu d'intérêt puisque tous les ouvrages qui y flgureratent ont été étudiés par Montaigne dans un laps de temps fort court, en moins de quatre ans. Il est plus inslruclif, pour les examiner, de les classer par genres.
entendu, que Tite-Live lui ait été inconnu jusqu'à cette date, mais de ni^ine que nous Tavons vu en loTS entamer Tétude des CoTnmentaires de César, et en 1586 commencer à tirer profit des Annales de Tacite^ en 1589 il se met à exploiter méthodiquement les Décades. Peut être avant 1589 ne leur avait-il fait aucun emprunt direct. En tous cas, assurément Tite-Live n'était pas un de ses auteurs favoris ; il le devient à cette époque, et, par exemple, tout de suite nous pouvons voir combien les additions vont se multiplier rapidement dans les Essais.
Il n'en fournit pas moins de soixante-six, dont trente huit sont en latin. Les héros de Tancienne Rome séduisent toujours Montaigne comme autrefois. En particulier, il apprend à connaître les deux Scipions, qui deviennent deux de ses modèles préférés. De l'Africain il écrit : <( Par tout où il se veut faire valoir, il poise sa (c debonnaireté et humanité au dessus de sa hardiesse et de ses a victoires, et a tousjours en la bouche ce glorieux mot. Qu'il a « laissé aux ennemys autant à Taymer qu'aux amys » (1). Voilà aux yeux de Montaigne un éloge qu'on ne saurait trop priser en des temps de cruauté comme ceux que traverse la France, et il y fera une nouvelle allusion dans sa lettre à Henri IV, écrite au mois de janvier 1590. Qu»nt à Scipion Émilien, il le juge seul digne d'être comparé à Épaminondas : « Le seul Scipion .Emylian », ditil, « qui luy donneroit une fin aussi fiere et magnifique et la « cognoissance des sciences autant profonde et universelle, se (( pourroit mettre à rencontre à l'autre plat de la balance » (2). Plutarque avait écrit une Vie de Scipion, mais elle est perdue. Aussi Montaigne était insuffisamment documenté sur ce personnage : Tite-Live comble cette lacune.
Parmi les historiens anciens, sans parler de Tacite qui continue à lui fournir quelques additions (une quinzaine environ), Montaigne lit encore avec beaucoup d'intérêt Hérodote et Diodore de Sicile. Pour Diodore de Sicile, il reprend sur les rayons de sa bibliothèque la traduction d'Amyot qu'il avait déjà mise à contribution plus de quinze ans auparavant, et tandis que la première fois il ne lui avait peut-être pris que quatre exemples, cette nou-
(1) m, 9, t. VI, p. i6\.
velle lecture ne lui en fournit guère moins de vingt-cinq. De même Hérodote, que Montaigne lit dans la traduction de Saliat, avait peut-être fourni quelques exemples en 1588, mais eu petit nombre ; après 1588, cinquante emprunts ou allusions lui sont dus. Manifestement, Montaigne est gagné par ses récits gracieux, si divers, qui ne demandent aucun effort de pensée. Hérodote est tout à fait rhistorien qui lui convient quand il veut se distraire. Il revient donc à lui avec complaisance. Tout particulièrement les quatre premiers livres, plus fabuleux que les autres, plus riches en étrangetés piquantes, amusent son esprit et le retiennent. C'est dans ceux là qu'il puise le plus volontiers.
Hs ont en outre le mérite de dépayser Timagination de Mon taigne, de la conduire dans des civilisations très diverses ; et Montaigne recherche cela de pins en plus. Chez Diodore de Sicile, il puise surtout dans le XViI<> livre, celui qui promène Alexandre à travers les Indes. Ses lectures d'histoire moderne semblent de plus en plus tourner sa curiosité vers des régions lointaines. Aucune de celles que nous avons relevées avant 1580 ne Técartait de l'Europe occidentale. Môme, à l'exception de VHistoire d'Italie^ de Guichardin, on peut dire que toutes lui parlaient avant tout de la France. Entre 1580 et 1588, nous l'avons vu donner une grande attention à une Histoire générale des Indes occidentales. Maintenant, presque tous les livres historiques auxquels il semble s'attarder, répondent à ce besoin d'exotisme. Pour l'histoire de France, il lit des ouvrages fameux alors: ceux de Du Baillant, de Jean Du Tillet, de Guillaume Paradin ; pour l'Italie les Chroniques des Villani ; mais à tous ces ouvrages, il ne fait que fort peu d'emprunts. Il doit davantage à VHistoire de Paul Jove, qui est une histoire universelle et qui fait une large place aux choses de l'Orient. Sur la Turquie il n'a pas moins de quatre livres importants ; celui de Poslel, un voj^ageur qui avait visité la Turquie, le met au courant des coutumes du pays ; celui de Chalcondyle lui raconte le prodigieux développement de l'empire ottoman. Mais surtout l'extrême Orient semble l'attirer : Lopez de Caslafieda est le principal historien de la colonisation portugaise. Montaigne lit des extraits de ses ouvrages, traduits en français par Simon Goulard ; il lit surtout VHistoire du roi Emmanuel de Portugal, écrite en latin par l'évêque Osorio, que les Essais appellent (de meilleurs historien latin de
(( nos siècles >/, et qui parle surtout des conquêtes lointaines faites par les armées d'Emmanuel. Il mentionne le récit d'un voyageur, un marchand vénitien, Gasparo Balbi, qui s'était avancé jusqu'au royaume de Pegu et il lui emprunte quelques coutumes singulières. Montaigne s'enfonce plus avant encore dans l'extrèmê Orient. Il lit une histoire de la Chine, la première qui ait été traduite en français, l'histoire de Gonçalès de Mendoza.
On devine le genre de profit que les Essaie ont pu tirer de ces lectures. Tout naturellement ce sont des faits, des exemples que Montaigne y puise surtout, et qu'il entasse dans les marges de son livre. Tous ceux qui évoquent dans son souvenir quelque passage des Essais semblent le solliciter et lui demander une place.
Le voici, par exemple, qui rencontre dans son Tite-Live l'histoire de Pacuvius Clavius. Voyant toute la ville de Capoue irritée contre ses magistrats, ce Pacuvius enferme le Sénat, réunit l'assemblée du peuple et propose de décider sur-le-champ la punition de chacun des sénateurs. Il n'y met qu'une seule condition : chaque fois que la condamnation d'un magistrat aura été décidée, il faudra choisir un successeur avant de passer à la condamnation du suivant. L'assemblée se met à l'œuvre avec enthousiasme. Pour punir, à tous coups, les voix sont unanimes ; mais pour nommer les successeurs, il est impossible de s'entendre. Chacun a quelque bon argument pour refuser les candidats proposés. Il est impossible d'aboutir : le peuplé se disperse, résolu à conserver ses anciens sénateurs en dépit des lourds griefs qu'on a contre eux. Ces gens, pensent Montaigne, avaient compris que leurs nouveaux sénateurs auraient des défauts comme les anciens. Ces défauts leur étaient mal connus sans doute : ils n'en étaient que plus redoutables. Ils ont mieux aimé subir les maux auxquels ils étaient accoutumés, plutôt que de courir le risque d'en attirer de plus lourds encore sur leurs têtes. Ils ont compris cette idée, chère à Montaigne, qu'en politique critiquer et détruire* est chose facile, mais rebâtir est très compliqué, que le plus sûr est de se contenter de l'état présent avec tous ses inconvénients et de redouter toutes les innovations. Montaigne avait dit cela en plusieurs endroits et notamment dans son essai De la vanité. Il ne manquera pas de nous donner l'exemple des Capouans et de
raccrocher en cet eodroit (1). I/anecdote nous frappera et nous comprendrons mieux la sagesse de son précepte.
Ainsi, dans ses lectures historiques, c'est toute une moisson d'exemples que Montaigne récolte pour illustrer ses propres idées et pour les fortifier. On y remarque en particulier un nombre important de coutumes singulières. Elles sont prises aux ouvrages anciens comme aux modernes, à Hérodote comme à Balbi, elles nous parlent du Brésil aussi bien que de l'antique Egypte. Mais cela n'est pas nouveau : nous en avons déjà trouvé beaucoup en 1588. Montaigne continue sa collection. A mesure qu'elle grossit, il se pénètre de plus en plus de cette conviction que toutes nos idées sont relatives à nous et à notre milieu. C'est un sentiment qui imprègne son œuvre chaque jour davantage et donne de plus eu plus à ses affirmations une nuance originale.
Ce qui mérite plus d'être signalé c'est le goût que Montaigne manifeste à celte époque pour les longs récits. H s'abandonne au plaisir de conter, pour le plaisir de conter. Déjà, en 1580, dans son essai De trois bonnes femmes (H. 35), il avait conseillé aux jeunes auteurs, au lieu de forger des fables ridicules, de trier des contes véritables dans les livres anciens. Pour joindre l'exemple au précepte, lui-même en choisissait trois qu'il jugeait « plaisans autant que tragiques » et qui nous faisaient assister aux morts héroïques d'épouses dévouées qui se sacrifiaient pour leurs maris. Il faisait effort pour donner du mouvement à ses récits et pour mettre en reliel la leçon morale qu'ils comportaient. C'est chez Pline le Jeune qu'il prenait l'histoire de celte femme qui, voyant son mari atteint d'un mal incurable et condamné à d'atroces souffrances, l'engage à se tuer, et, pour lui donner courage, se propose à partager sa mort. Bien qu'il traduise exactement des phrases entières de Pline, il développe certains épisodes pour mettre en évidence l'héroisme de la femme. Il imagine un petit discours qu'il lui fait tenir et qui anime la scène. Il y a bien, dans les premières éditions, quelques contes de ce genre, développés avec complaisance. Le plus souvent pourtant Montaigne ne s'y attardait pas ; il se hâtait d'en extraire la leçon morale. Après 1588 il les recherche avec avidité. II les développe longuement.
(I) m, 9. t. VI, p. m.
11 veut que le lecteur des E^m'î^ en trouve partout sur son chemin.
Au chapitre De la force de Nmagination, il avait fait une allusion discrète à une aventure qui Tavait amusé. Après 1588, il ajoute : « Il vaut mieux que je die comment ce fut » ; et voilà son récit qui s'allonge pendant une grande page.
C'est que maintenant toutes les occasions lui sont bonnes pour accrocher un conte. Il n'en veut laisser passer aucune. Peu lui importe le cours de la pensée. Deux chapitres après celui De la force de l' imagination, il jette une anecdote au milieu d'une liste de coutumes étranges. Brusquement il s'arrête. L'usage de certains princes indiens qui faisaient précieusement recueillir leur salive dans des linges vient de lui remettre en mémoire les réflexions d'un gentilhomme qui trouvait ridicule d'user de mouchoirs. Il écrit en marge : « Desrobons icy la place d'un compte ». El il rapporte son anecdote avec tous ses détails et avec le cortège de réflexions qu'elle entraîne. Quand tout est fini : « Je m'en retourne », nous dit il ; et la liste des coutumes reprend abondante et serrée comme auparavant.
Là sans doute l'ironie sent un peu l'affectation. Mais voici qui semble ériger en principe l'introduction perpétuelle des contes nouveaux, j'allais presque dire à tort et à travers, au détriment de l'ordre et de l'unité des chapitres. « Les belles matières siesent (( bien en quelque place qu'on les sème. Moy, qui ay plus de soing « du poids et utilité des discours que de leur ordre et suite, ne « doy pas craindre de loger ici un peu à l'escart une très belle (( histoire. Quand elles sont si riches de leur propre beauté et se (( peuvent seules trop soustenir, je me contente du bout d'un poil (( pour les joindre à mon propos (1) ». Suit une longue histoire prise à Tite-Live, qui, effectivement, ne tient que par « le bout « d'un poil » au sujet du chapitre. D'autres viennent se joindre à celle-là ; et ainsi, grâce à cette complaisance avouée pour les beaux contes, le chapitre se charge d'anecdotes qui eu distendent un peu le sujet sans doute, mais qui diversifient la matière et qui frappent le lecteur.
A cette époque Montaigne recherche les anecdotes scabreuses
avec une curiosité particulière. Les détails grivois ne sont pas du tout pour lui déplaire. Nous aurions pu noter cela tout à l'heure déjà dans ses additions personnelles. Après 1588 les confidences sur son Moi se sont faites volontiers encore plus indiscrètes qu'antérieurement. C'est à cette date qu'il nous a entretenu de ses relations intimes avec sa femme (1), à cette date aussi qu'il nous a parlé des maladies secrètes de sa jeunesse (2). Dans ses souvenirs, il aime à repasser et à narrer les anecdotes un peu libres. On dirait qu'il en cherche de semblables dans ses livres; en tous cas, s'il n'en cherche pas, il en trouve, et il nous eu conte quelques-unes. Le seul des opuscules de Plutarque auquel il fasse encore d^ emprunts importants c'est le Traité de r'Amour, un traité qui ne lui avait presque rien fourni, jusqu'à cette date. Il y prend par exemple l'anecdote de Galba complaisant qui, (( pour faire espaule « aux amours » de sa femme et de Mccenas, par civilité feignit de s'endormir et se laissa couler sur son coussin. Dès 1588 ce caractère de libertinage était très sensible dans l'essai intitulé Sur des vers de Virgile, Dans l'édition de 1580, au contraire, il n'y avait rien de pareil. C'est un caractère des dernières années.
Je ne crois pas qu'il faille pour cela parler de sénilité ou de dilettantisme, llest assez facile de s'expliquer ce qui se produit chez Montaigne. De tout temps, si nous l'en croyons, son imagination a été assez licencieuse. Au début, quand il nous montrait en lui non pas l'homme, mais l'auteur, et un auteur passablement guindé, tout naturellement il cachait cette tache peu propre à exposer en lieu de cérémonie. A mesure qu'il se faisait connaître à nous davantage, et dans un déshabillé de plus en plus négligé, nous devions apercevoir de pins en plus ses défauts. Il se proposait de nous faire connaître toute sa personne. L'évolution naturelle des Essais devait donc, semble-t-il, les amener à nous faire voir cette tendance de son imagination. J'ajoute qu'un peu d'affectation l'a peut être exagérée. Il nous est toujours malaisé de ne pas fausser la peinture que nous traçons par l'idée que nous nous en formons. Aux yeux de Montaigne, l'originalité de sa peinture était de présenter l'homme naturel, sans farder ses petitesses
sous des couleurs d'apparat comme font toujours les livres. Il a pu être tenté de grossir ces taches pour faire mieux sentir celte originalité, de surprendre par un peu de polissonnerie. Plus les essais stoïciens du début avaient été ambitieux et guindés, plus il était piquant de ravaler les derniers au ton très libre d*un tête -à tête. De même que Montaigne exagérait son désordre par réaction contre la composition artiste, par réaction contre les sentiments d'apparat il exagérait le négligé de sa tenue. Ne fallaitil pas, d'ailleurs, dans chaque édition, étonner le lecteur par des liberéts nouvelles, par des confidences inattendues? A son insu peut être, un peu d'artifice devait solliciter Montaigne à montrer tout le libertinage de sa pensée, à en montrer même peut-être plus qu'il n'en avait réellement, à violer les règles de la bienséance.
Quoi qu'il en soit, quelques anecdotes scabreuses semées çà et là n'ont aucunement ôté aux méditations pratiques de Montaigne le caractère éminemment sérieux qui en fait le grand intérêt. On le retrouve d'ailleurs dans beaucoup des contes insérés à cette époque. Leur principal mérite pourtant, (il faut le reconnaître), est moins en général d'enrichir la pensée que de donner beaucoup de charme à la forme. Montaigne n'y cherche souvent qu'un plaisir d'artiste, et bien souvent aussi c'est surtout un plaisir d'ordre esthétique qu'ils nous font éprouver. Beaucoup d'entre eux sont volontairement très développés.
N'exagérons pas les qualités de conteur dont Montaigne y fait preuve : souvent il ne fait guère que traduire. Il est juste pourtant de reconnaître que parfois aussi il sait mettre beaucoup de bonhomie et de familiarité dans sa narration. 11 sait encore élaguer les détails superflus pour resserrer l'action et la rendre plus dramatique : il suffît de se reporter à quelques-uns des longs récits qu'il emprunte à Tite-Live par exemple : en comparant l'imitation avec l'original on sentira que Montaigne anime parfois en abrégeant. On pourra noter encore que, le plus souvent, une idée morale préside au choix des contes, et que Montaigne dirige assez heureusement son récit de manière à mettre en évidence la leçon morale qu'il implique. (1)
(1) A ce sujet on peut voir en particulier dans l'essai II, SI, De la fainéantise, le récit
Simplicité dans le Ion, vivacité dans l'action, caractère pratique dans la morale, voilà bien les qualités les plus ordinaires des contes que Montaigne insère après 1588 dans ses Essais. Quelquefois elles lui sont dues à lui-même, quelquefois le mérite en revient à sa source.
VI. — Dans ses lectures morales et philosophiques, Montaigne cherche non plus des contes et des exemples, mais surtout des idées. Maintenant qu'il a formulé ses propres conceptions, qu'il en a pris une pleine conscience, il trouve plus que jamais que c*est une plaisante distraction d'examiner celles de ces grands anciens tant admirés, de les confronter avec les siennes. Cet exercice d'ailleurs, à ce qu'il lui semble, fortifie son originalité. Quand ses opinions se trouvent conformes à celles de ses maîtres, cette rencontre l'encourage; quand elles sont en opposition avec elles, ce désaccord le stimule, l'oblige à préciser son propre point de vue. Partout il recueille des masses d'allégations qui enrichiront les Essais,
Nous avons entendu tout à l'heure Montaigne appuyer son conservatisme politique par unexempledeTite-Live.Il va l'abriter maintenant sous l'autorité de Platon. « Platon..., » nous dit-il, « ne consent pas qu'on face violence au repos de son païs pour le (( guérir, et n'accepte pas l'amendement qui trouble et bazarde « tout et qui couste le sang et ruine des citoyens; eslablissant « l'ofiiced'un homme de bien, en ce cas, de laisser tout là ; seule- « ment prier Dieu qu'il y porte sa main extraordinaire ; et semble (( sçavoir mauvais gré à Dion, son grand amy, d'y avoir un peu (c autrement procédé. J'estois platonicien de ce costé là, avant que (( je sceusse qu'il y eust de Platon au monde (1) ». Platon est de son avis sur les troubles civils, il est ennemi de la Ligue. Et qu'on ne réplique pas que l'État est trop malade pour pouvoir subsister, qu'il est nécessaire de lui porter remède. Écoutez encore la réponse de Platon : « Il dit que c'est chose puissante et de difficile disso-
cie la mort de Moley Moluch que Montaigne emprunte à l'histoire de Conestaggio : Dell'unione del regno di Portogallo alla corona di Castiglia. C'est un exemple caractéristique. Je l'ai commenté dans mon ouvrage sur les Liores d'Histoire moderne utilisés par Montaigne, p. 150-157.
(1) m, 12, t. VI, p. 278.
(( lutlon qu'une civile police : elle dure souvent contre les maladies « mortelles et intestines, contre l'injure des loix injustes, contre « la tyrannie, contre le débordement et ignorance des magistrats, « licence et sédition des peuples (1) )).
Au contraire, sur la manière de traiter les serviteurs, l'opinion de Platon n'est pas du goût de Montaigne. Elle n'en sera pas moins l'occasion d'une addition où Montaigne affirmera sa propre conception : « Le conseil de Platon ne me plaist pas », dit-il, « de (( parler tousjours d'un langage maistral à ses serviteurs, sans jeu, « sans familiarité, soit envers les masles, soit envers les femelles; a car... il est inhumain et injuste de faire tant valoir cette telle (( quelle prérogative de la fortune ; et les polices où il se souffre « moins de disparité entre les valets et les maistres me semblent « les plus équitables » (2).
Ailleurs encore, sans blâmer l'opinion de Piatgn, Montaigne se contentera d'indiquer que leurs avis et leurs goûts sont différents et de signaler les deux points de vue afin que chacun puisse choisir. En 1588, il avait parlé avec quelque dépit des occupations domestiques et s'était plaint des soins du ménage. Un peu plus tard, il ajoute : « J'en parle selon moy, ne laissant pas en gênerai « d'estimer combien c'est un doux amusement à certaines natures « qu'un mesnage paisible, conduict par un ordre réglé; et ne « voulant attacher à la chose mes propres erreurs et inconvénients, « ni desdire Platon, qui estime la plus heureuse occupation à « chascun » faire ses particuliers affaires sans injustice )) (3).
C'est ainsi que la pensée de Montaigne réagit sans cesse au cours de ses lectures. Il appelle cela se chercher lui-môme dans ses livres, coucher en lui les opinions des autres. Il lit ainsi avec un intérêt très particulier les œuvres de Platon et de Xénophon dans ses traductions latines : nous l'avons vu les entamer et s'y plaire avant 1588. Elles l'ont aidé alors à prendre conscience de sa philosophie de la nature. Elles vont rester maintenant constamment auprès de lui, et ellej continueront à lui rendre le môme service. Platon et Xénophon en effet lui parlent de son cher Socrate
(1) m, 9, t. VI, p. iw.
(3) ni, 9, t. VI, p. 135.
dont il ne peut se lasser de considérer les humeurs et les idées, ils lui exposent sa morale si simple, si familière en même temps que si courageuse, de toutes les morales anciennes la plus voisine de celle de Montaigne. Le nom de Platon revient environ cent quinze fois dans les additions de 1595, et Montaigne lui fait des emprunts presque aussi souvent qu'il le nomme. Parmi les œuvres de Xénophon, les Af^înwaWe.9 continuent à le séduire par le caractère très pratique de leur enseignement. Platon s'attarde dans les préparations, dans la mise en scène de ses Dialogues il perd son temps; aux yeux de Montaigne, il aurait mieux à faire. Dans les courts dialogues de Xénophon tout va droit au but. Montaigne est charmé encore par la Cyropédie, ou, dans le cadre d'un roman historique, Xénophon développa aimablement ses rêves en matière de pédagogie, de morale et de politique. Il se refuse à ne voir là qu'une fiction ; il veut croire que c'est une peinture réelle de la monarchie de Cyrus.
Chez certains auteurs il fait un choix : il se limite aux œuvres qui répondent à ses préoccupations habituelles. D'Aristote, par exemple, il ne lit, semble-t-il que la Morale à Niœmaque. L'éthique péripatéticienne, très directement issue de Socrate elle aussi^ était voisine de celle de l'Académie, et Montaigne semble les confondre parfois dans un même éloge. Une vingtaine d'emprunts à l'ouvrage d'Aristote manitestent l'attention qu'il a apportée à sa lecture.
De saint Augustin, il ne retient que la Cité de Dieu qui fait une large place aux idées morales. C'était un ouvrage classique alors ; Montaigne avait beaucoup à y prendre sur la plupart des sujets qui l'intéressaient. De plus, la Cité de Dieu parle longuement de la représentation que les hommes se font de la divinité, des dieux des païens, des rapports de la foi et de la raison. Elle doit à Varron beaucoup de détails piquants sur Tancieune théologie romaine. Tout cela ne pouvait manquer de retenir l'attention de l'auteur de V Apologie, et c'est ï Apologie surtout qui a profité des additions inspirées par saint Augustin. Nous aimerions à savoir si cette lecture a eu quelque action sur les idées religieuses de Montaigne. Les additions sont peu explicites à ce sujet. Il semble | pourtant que Montaigne ait jugé ses propres opinions parfaite- | ment conciliables, dans l'ensemble, avec celles du saint docteur. ;
Sa inéthode, qui coQsislait à fonder la foi sur la faiblesse de la raison, était sans doute originale ; elle pouvait cependant s'autoriser de quelques jugements de saint Augustin. Les adversaires de Sebond prétendaient qu'il ayait rendu manifeste la fausseté de la religion par la noblesse des raisons sur lesquelles il la fonde. Ils ont tort, répliquait Montaigne en 1580 : la raison humaine est impuissante à établir aucune vérité ; de la faiblesse des arguments de Sebond, on ne doit donc pas conclure la fausseté de la religion. Et il ajoute, après 1588 : « Sainct Augustin, plaidant contre ces « gents icy, a occasion de reprocher leur injustice en ce qu'ils (( tiennent les parties de nostre créance fauces, que nostre raison « faut à establir; et, pour montrer qu'assez de choses peuvent « estre et avoir esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder « la nature et les causes, il leur met en avant certaines expériences « cognûes et indubitables ausquelles l'homme confesse rien ne « veoir ; et cela faict il, comme toutes autres choses, d'une curieuse « et ingénieuse recherche (1) ».
La lecture de Cicéron est une de celles qui ont arrêté Montaigne le plus longuement à celte époque. Il laisse de côté les traités de rhétorique et les discours qui occupent deux des quatre in-folio que comprend son édition de Cicéron. Il ne s'attarde guère non plus au volume des Êpttres qui lui est familier déjà. Ce sont les œuvres philosophiques qu'il étudie, et il leur fait plus de deux cent cinquante emprunts. C'est que Cicéron est un vulgarisateur : on trouve chez lui une masse d'opinions diverses qu'il est très plaisant de rencontrer ainsi ramassées et commentées. Dans son souci de faire connaître à ses concitoyens la philosophie des Grecs, sur chaque question Cicéron expose les doctrines des différentes écoles. Sans cesse il oppose entre elles les opinions des épicuriens, des stoïciens, des platoniciens, des péripatéticiens, tout cela sans profondeur, il est vrai, mais avec beaucoup de clarté. Ces contrastes sont précieux pour Montaigne, qui se plaît à passer en revue toutes les fantaisies des hommes sur les problèmes moraux. 11 y trouve comme une esquisse sommaire de cette ency clopédie des questions pratiques qu'il demandait à Juste-Lipse de composer. Rien d'ailleurs, mieux que ces comparaisons perpé-
(1) U, it, t. ni, p. 188.
tuelles de solutions et de points de vue diflérents, ne peut l'aider à nuancer ses propres opinions.
Le bon sens pratique de Cicéron qui Tinvite à se prononcer le plus souvent pour les solutions moyennes est encore tout à fait du goût de Montaigne. Il sent qu'il a eu tort de médire autrefois « du « père de l'éloquence romaine », et il lui donne une pleine revanche. Enfin le traditionalisme de Cicéron en matière religieuse aussi bien qu'en matière politique se trouve en parfait accord avec le sien. Plusieurs additions importantes signalent avec insistance cette communauté de vues.
C'est ce traditionalisme qui plaît surtout à Montaigne dans le De natura deorum; il y cherche en outre avec curiosité, comme chez saint Augustin, les conceptions que les hommes se sont faites de la divinité, de la providence, des problèmes religieux, de la divination. Il apprend à y mieux connaître l'anthropomorphisme ; c'est pour lui un document de psychologie religieuse, et plus de la moitié des emprunts faits par lui au De natura deonim passent dans Y Apologie de Sebond, Dans la lecture des Académiques il fortifie ses raisons de douter et contrôle ses habitudes de prudence intellectuelle. Les Académiques lui avaient déjà rendu ce service avant 4588 ; il les reprend après cette date dans le môme esprit, mais il leur fait trois fois plus d'emprunts qu'avant 1588. I^es traités moraux l'intéressent tous ; le De senectute, le De amicitia, les Paradoxes, tous lui fournissent quelques citations ou idées. Mais les grands traités, en dépit de leur longueur, semblent l'intéresser particulièrement et ne plus le rebuter. Il doit beaucoup au De finibus où la question du souverain bien est débattue entre les représentants des différentes sectes, au De officiis le plus pratique des ouvrages moraux de Cicéron, mais surtout aux Tusculanes. Les Tusculanes ne lui suggèrent pas moins de quatre-vingts additions. C'est qu'on y trouve débattues les grandes questions qui de tout temps ont préoccupé Montaigne: la vertu, les passions, la consolation des peines, surtout le mépris de la douleur et le mépris de la mort. Cet ample butin est très caractéristique. Mieux que tout autre il prouve combien Cicéron a trouvé grâce désormais devant Montaigne. Le traité des Questions tusculanes, en effet, plus que tout autre peut-être, mérite les reproches qu'il adressait autrefois à Cicéron, de faire une trop
large place aux préoccupations oratoires. Et néanmoins voilà que Montaigne Tétudie et qu'il le pille systématiquement.
En môme temps il revient à Sénèque. Nous avons vu qu'il l'avait étudié avec une très grande attention une quinzaine d'an nées plus tôt, au moment où il commençait ses Essais. Alors il faisait des œuvres de Sénèque sa véritable pâture intellectuelle; il s'efforçait d'y trouver la règle idéale de la vie. Puis à mesure qu'il avait pris conscience de sa propre personnalité, et qu'il s'était de plus en plus senti incapable de mettre en pratique les préceptes stoïciens, il avait laissé son gros in-folio prendre de plus longs repos, sur les rayons de sa « librairie ». Jamaîs peutêtre ilnel'y relégua complètement, mais pendant une période assez longue il ne lui fit que des emprunts peu nombreux. Après 1388, au cours de ces quatre années, durant lesquelles sa curiosité intellectuelle l'invita à étudier des ouvrages très dissemblables et à se rendre un compte plus précis des différentes doctrines de la philosophie ancienne, il se reprit à dépouiller les œuvres de Sénèque.
Il les a relues peut-être toutes alors, mais, comme la première fois, les ÊpUres l'ont tout particulièrement retenu. Il leur a fait environ cent cinquante nouveaux emprunts. C'est dans les Épîtres surtout que Sénèque a fait preuve d'une connaissance pénétrante du cœur humain. Il y aborde tous les problèmes pratiques au jour le jour, au fur et à mesure des circonstances. On n'y trouve pas l'exposé des principes stoïciens, mais des conseils inspirés de tous les maîtres et dont tout le monde peut faire son profit. Montaigne, d'ailleurs, très conscient de ses besoins qu'il a appris à connaître, puise aussi bien chez un stoïcien que chez un épicurien ; il adapte tout à son Moi. Dans la fréquentation prolongée de Sénèque, il ne reprend pas du tout l'attitude stoïcienne. Il reste lui même. Il trouve même parfois un malin plaisir à recueillir sur les lèvres de Sénèque des aveux d'impuissance, des ironies envers les préceptes stoïciens (1), à l'entendre reconnaître que l'esprit humain ne peut pas prétendre à l'impassibilité stoïque et à le voir se réfugier dans des règles moins hautaines. Il aime à le prendre en contradiction avec lui-même. Déjà en 1588 il avait
(1) Cf. par exemple III, H, t. VI. p. 291. — m, 4, t. V, p. 238. — Les deux passages sont empruntés aux Épitres de Sénèque.
critiqué son attitude devant la mort. Il trouvait que Sénèque se mettait en scène à la manière des stoïciens. Le voici qui rencontre maintenant dans les Épîtres un mot par lequel Sénèque s'accusait lui-même: il ne manque pas de l'ajouter dans la marge de son exemplaire. « Magnus animus remissius loquitur (( et securius. Non est alius ingenio, alius animo color. Il le faut « convaincre à ses despens » (1).
Si Sénèque ne ramène pas Montaigne aux grands sentiments qui lui paraissent factices, Diogène Laerce l'aide à en faire la critique. Ses Fées rfesp/ii/osop/iesawcterw sont infiniment attachantes pour notre moraliste. D'abord, il y trouve une masse de préceptes très divers d'inspiration, de jugements très bigarrés sur les questions morales. Et puis, il y voit la pratique des philosophes auprès de leur doctrine. Diogène a recueilli tout ce qu'il a pu savoir de leurs propos et de leurs actions et nous savons combien Montaigne est friand de ces détails biographiques. Il a reconnu que Diogène était peu « entendu »; il a regretté cependant qu'il ne se fût pas « estendu » davantage, et il a fait plus de cent vingtcinq emprunts à son œuvre.
Par ces emprunts nous constatons que, comme Gicéron à la même époque, Diogène a fait mieux connaître ù Montaigne les doctrines morales qui font consister le souverain bien dans le plaisir. On trouve sept ou huit emprunts à la Vie d'Épictire, une quinzaine à celle d*Aristippe et à l'histoire de ses disciples immédiats. Tout cela nourrit la critique des préjugés moraux qu'il entreprend au nom de la loi de nature. Il remarque tout particulièrement les exemples qui lui montrent de gmnds philosophes revendiquant le droit aux voluptés, au bien-être, au luxe même, à tous les biens dont la nature nous a inspiré le désir et que certaine philosophie « desnaturée » fait profession de mépriser. (( Les amis d'Aristippus tançoient sa lascheté de prendre si peu à « cœur que Dionysius luy eust craché au visage : « Les pescheurs », dit-il, (( souffrent bien d'estre baignés des ondes de la mer depuis (( la teste jusqu'aux pieds pour attraper un goujon. Diogenes (( lavoit ses choulx, et le voyant passer : « Si tu sçavois vivre de « choulx, tu ne ferois pas la cour à un tyran ». A quoy Aristippus:
(i) m, IJ, t. VI, p. «74. •
« Si tu sçavois vivre entre les hommes, tu ne laverois pas des w choulx » (1). Antisthène est un stoïcien. On s'attend à le voir, conformément à sa doctrine, faire bon marché de la vie. Écoutez cette aventure: « Antisthenes le stoïcien estant fort malade et « s'escriant : «Qui me délivrera de ces maux? » Diogenes, qui « l'estoit venu veoir, luy présentant un couteau : « Cestuy-cy, si tu « veux, bien tost. — Je ne dy pas delà vie, répliqua il, je dy des « maux » (2).
Les cyniques, dont cet Antisthène est le père, ont le défaut, aux yeux de Montaigne, d'afîecler trop souvent de grands sentiments ; mais pour la critique des préjugés personne ne les égale. Ils vivent en marge de la société, libérés de toutes les habitudes de leur milieu. Montaigne leur fait de nombreux emprunts. Diogène de Sinope, nous dit-on, a suivait moins la coutume que la « nature ». Voilà ce qui intéresse Montaigne en lui. a Antisthenes », écrit'il, « permet au sage d'aimer et faire à sa mode ce qu'il « trouve estre opportun sans s'attendre aux loix, d'autant qu'il a « meilleur advis qu'elles et plus de cognoissance de la vertu. Son (( disciple Diogenes disoit opposer aux perturbations la raison, à « fortune la confidence, aux loix nature » (3).
Montaigne ne se laisse pas du tout séduire par ces conceptions. A ses yeux, bien entendu, la raison individuelle du sage doit se courber très humblement devant l'autorité de la loi. Il est choqué de l'orgueil de Diogène ; il sent que Diogène ne sait pas » conduire « la vie conformément à sa naturelle condition », qu'il est incapable de faire valoir les plaisirs, de s'adapter à toutes les circonstances. Vraiment Diogène se « desrobe à la vie » et à ses « offices ». « On a dequoy couler plus incurieusement en la pauvreté qu'en « l'abondance justement dispensée: l'usage conduit selon raison a « plus d'aspreté que n'a l'abstinence. La modération est vertu (( bien plus aiïaireuse que n'est la souffrance. Le bien vivre du « jeune Scipion a mille façons ; le bien vivre de Diogenes n'en a « qu'une: ceste-cy surpasse d'autant en innocence les vies ordi- (( naires, comme les exquises et accomplies la surpassent en
(i) II, lî, t. IV, p. 126.
(S) II, 37, t. V, p. 113.
(3) III, 9, t. VI, p. 195.
(( utilité et en force » (1). Diogène n'est donc pas un modelé ; mais les opinions de Diogène et ses actions sont utiles à connaître parce que, sainement critiquées, elles nous aident à prendre conscience de nos véritables besoins et à nous dégager des préjugés qui garrottent notre esprit.
Montaigne puise aussi beaucoup dans les vies d'autres philo soplies qui l'intéressent plus que ceux là, parce que leurs idées sont plus conformes aux siennes: Xénophon, Platon, surtout Socrale. Mais il a cherché autre chose encore dans le livre de Diogène: il y a cherché de bons mots et de belles expressions. Ce livre est un véritable recueil d'apophtegmes comme on disait alors, ou d'ana comme nous dirions aujourd'hui. Certaines Fi65, comme celle de Diogène le cynique, ne contiennent guère qu*un amas de réponses piquantes, quelquefois philosophiques, quelquefois simplement spirituelles. Partout abondent les belles sentences. Montaigne était toujours avide de ces ornements ; il en a fait une ample collection chez Diogène. Beaucoup de ses emprunts l'ont intéressé moins par le fond que par la forme. L'idée manque d'originalité, mais l'expression est inattendue. «Le (( pliilosophe Antisthenes disoit plaisamment: « Que l'homme se (( devoitpourveoir de munitions qui flottassent sur l'eau et peussent (( à nage avec luy eschapper du naufrage » (2). C'est l'idée banale des stoïciens que nous devons nous contenter des biens qui sont en nous, et ne pas faire dépendre notre bonheur des biens externes. Elle était déjà très fortement exprimée dès 1580 et illustrée par des exemples. Le mot d'Antisthène est si (( plaisant » que Montaigne ne résiste pas à la tentation de l'ajouter bien qu'il soit superflu.
Chez Sénèque aussi, chez Cicéron, Montaigne a recueilli une masse de ces formules lapidaires qui condensent une idée morale en quelques mots. Tandis qu'il traduit les bons mots de Diogène, parce que Diogène a écrit en grec, bien souvent il conserve leur forme latine aux sentences de Cicéron et de Sénèque. Et voilà comment les marges de son exemplaire se chargent et se surchargent de citations en prose latine. Il écrit, par exemple : « Magna
(!) II, 33, l. V, p. 70.
(( servilus est magna fortuna... » (1). Ou encore : « Non est loquen « dum, sed gubernandum » (2).
Rien n'est plus caractéristique à ce point de vue que l'accueil fait par Montaigne aux Politiques de Juste-Lipse. Ces Politiques ne sont guère qu'un « docte tissu de centons » comme il l'a dit lui môme. A travers tous les écrits anciens Juste-Lipse a ratissé un amas considérable de sentences politiques, et il les a divisées en chapitres par ordre de matières. I/œuvre ainsi bâtie était bien peu personnelle. Le mérite de l'auteur se bornait au choix des matières. Elle a plu cependant à Montaigne. C'était un ample magasin de sentences toutes triées et mises en valeur, avec cela bien classées, faciles à retrouver, grâce à des divisions très claires : il a jugé commode d'y puiser. Une trentaine d'entre elles ont passé dans ses Essais. Dans un seul chapitre qui n'était composé que de quatorze sentences, Montaigne n'en a pas pris moins de sept.
Avec un pareil procédé, on devine que les additions vont se multiplier rapidement. Montaigne ne recule pas devant les répétitions. Il accueille très bien deux, trois expressions de la même idée, et davantage encore. Voyez, au chapitre Du pedantisme, par combien d'exemples et de centons il reprend, après 1588, cette idée déjà fréquemment exprimée par lui que les progrès en philosophie doivent se marquer par des actes, non par des paroles. En beaucoup d'endroits de l'édition de 1595 vous rencontrerez de semblables grappes d'expressions. C'est un plaisir pour Montaigne que de rapprocher plusieurs sentences, et de les faire en quelque sorte rivaliser entre elles. Dans l'essai De la gloire il parle de son mépris pour les jugements populaires : (( Nil tam inaBstimabile (( estquam animi multitudinis. Demetrius disoit plaisamment de (( la voix du peuple, qu'il ne faisoit non plus de recette de celle « qui luy sortoit par en haut que de celle qui luy sortoit par en « bas. Celuy là dit encore plus : Ego hoc judico, si quande turpe « non sit, tamen non esse non turpe, quum id a multitudine lance delur » (3). Dans l'essai De l'Art de conférer il avait cité une sentence de Tacite : « Bénéficia eo usque laeta sunt dum videntur
(1) III, 3, t. V, p. 230
(3) II, 16, t. IV, p. 197.
« exsolvi posse ; ubi multum antevenere, pro gratia odium reddi- (( tur ». Il ajoute après 1388 : « Et Seneque vigoureusement : Nam « qui putat esse turpe non reddere non vult esse cui reddat. Q. Ci- (( cero, d'un biais plus lasche : Qui se non putat satisfacereamicus (( esse nullo modo potest » (1).
Ces petits tournois de style ne sont pas sans intérêt, et Ton comprend qu'ils aient tenté un curieux de belles expressions Ils n'en jettent pas moins comme de courts intermèdes qui divertissent l'attention du sujet dont elle devrait être pleine. A tout le moins ils ralentissent la marche des idées. L'essai semble ne plus avancer et piétiner sur place. Heureusement les lectures philosophiques des dernières années ont servi à autre chose qu'à les multiplier. Nous avons vu que parfois elles ont aidé Montaigne à analyser de plus près ses propres idées et à en fortifier l'expression. Il faut cependant reconnaître qu'il y a surtout recherché ces vaines parures, et qu'il en a encombré sa phrase.
VU. — Voilà comment, peu à peu, Montaigne a glissé de nouveau à cette manie d'érudition qu'il avait si fort critiquée quelques années auparavant. Partout les citations latines ont été multipliées; elles sont plaquées au milieu du texte de Montaigne et cherchent à se fondre avec lui. Ce ne sont plus de simples ornements poétiques qui se détachent dans la page ; maintenant qu'elles sont en prose, elles semblent valoir par l'appui qu'elles apportent à sa pensée, par le principe d'autorité. Sans cesse on rencontre des formules qui soulignent les eniprunts : (( Dit Ciceron .. « dit Seneca... dit saint Augustin... Antisthenes disoit... Diogenes (( disoit... » Presque à toute les pages on retrouve « dit Platon... « ou Platon dit... » Montaigne prétend ne pas perdre l'honneur de l'allégation. Tout le monde parle maintenant 'dans les fssais, et toutes ces voix autorisées couvrent la voix de Montaigne. Tant d'idées empruntées, semblent, à première vue, ensevelir les siennes.
Où donc est ce dessein de « parler tout fin seul » qu'il exprimait dans son essai Delà phisionomie. Quand on songe avec quelle netteté, vers 1587, il raillait l'abus des allégations, on a lieu d'être singulièrement surpris d'une si complète transformation. « Je ne
(1) m, 8, t. VI. p. il2.
« veux )), disait-il, « faire montre que du mien, et de ce qui est mien, « par nature... Sans peine et sans suffisance, ayant mille volumes « de livres autour de moy en ce lieu où j'escris, j'emprunteray «'présentement, s'il me plaist, d'une douzaine de tels ravaudeurs, « gens que je feuillette guiere, dequoy enrichir le traicté de la (( Phisionomie. Il ne faut que Tespitre liminaire d'un Alemand (( pour me farcir d'allégations ; et nous allons quester par là une (( friande gloire à piper le sot monde » (1). Les Allemands avaient déjà mauvaise réputation à ce qu'il semble. Montaigne, en 1588, ne voulait rien leur devoir. Et voilà que fort peu après il se met à employer leur méthode.
On a dit que peut-être Montaigne n'aurait pas fait usage de toutes les allégations qu'il a accumulées dans les marges de son exemplaire (2). Il les aurait amassées pour pouvoir choisir. Au moment de l'impression il en aurait rejeté un grand nombre. Dans celle hypothèse, la contradiction que je signale ne serait qu'apparente. Les éditeurs de Montaigne se seraient trompés sur ses intentions, et les Essais auraient eu à souffrir gravement de leur méprise. Nous n'aurions qu'une idée très fausse des transformations que Montaigne voulait faire subir à son œuvre. Je crois, au contraire, qu'il n'eût rien retranché. S'il avait eu un peu de temps devant lui, il aurait bien plutôt multiplié encore ses additions et surchargé davantage son œuvre. Visiblement, en eflet, l'exemplaire de Bordeaux était destiné à l'impression. Il contient des notes et des indications pour le typographe. De plus M^^^ de Gournay et Pierre de Brach devaient être informés des intentions de leur ami. Enfin, et c'est yin argument décisif, Montaigne a déclaré lui-même à bien des reprises dans ses additions qu'il se chargeait chaque jour d'emprunls de plus en plus nombreux, trop nombreux môme : il avait donc bien l'intention de ne pas renoncer à ces emprunts. Il a dit, par exemple, à cette époque que son livre était « massonné purement des despouilles » de Sénèque et de Plutarque (3). Il l'a traité de a marqueterie mal jointe w (4). On ne saurait espérer des aveux plus formels.
(1) m, i2, t. VI, p. 299.
(3) Cr. Brunetiëre. Reoae des Deux-Mondea (Sept. 1906).
(3) II, 32, t. V, p. 47.
(4) III, 9, t. VI, p. 149.
. dès lors Montaigne ne pouvait pas ne pas sentir, qu1l |
m contradiction avec ses anciennes déclarations. <( Je m'en I
(( charge de plus fort (d'ornements empruntez) tous les jours », I
a t-il dit, (( outre ma proposition et ma forme première sur | (( la fantasie du siècle et par oisiveté. S'il me messied à moy, (( comme je le croy, n'importe: il peut estre utile à quelque « autre » (1). « Sa proposition » et sa « forme première » étaient de se peindre lui même, de se montrera nous tel qu'il est, sans le secours des livres. Maintenant, au contraire, il cède la parole aux livres.
Et ce qui est intéressant ici, c'est qu'il nous explique comment il en est venu là. Le grand coupable, Vest le « fantasie du siècle » auquel il ne sait pas résister. S'il affecte le mépris de la science, il tient beaucoup à ce qu'on l'estime savant. C'est du mépris, ce n'est pas incapacité et ignorance. Il ne faut pas qu'on puisse confondre son dédain avec celui des autres nobles qui n'ont aucune connaissance des lettres. 11 faut bien plaire au public, et le public demande des autorités anciennes. « L'authorité )), dit il, « peut (( seule envers les communs entendemens, et poise plus en langage (( peregrin ; rechargeons en ce lieu n (2). Et il attache une citation qui ne dit rien de plus que le texte de 1588, mais qui est en latin et qui vient de Sénèque.
Et puis Montaigne avoue une seconde cause encore à celte profusion d'emprunts. C'est son a oisiveté ». Il a beaucoup de loisirs ; il les emploie à faire des lectures. Au début il lisait pour lire. Quelquefois, quand un molle frappait très particulièrement, il le reportait dans ses Essais, mais cela était rare. Peu à peu il s'est pris au jeu. Il a vu combien ceJa était facile, et il a multiplié de plus en plus rapidement les additions marginales qui lui coûtaient si peu et qui enflaient son livre. 11 eût fallu un acte de volonté pour se ressaisir, pour s'arrêter, pour éliminer une bonne partie de son butin. S'il n'avait écouté que son goût, le courage ne lui aurait sans doute pas manqué pour cela; mais sa vanité d'auteur le retenait.
Alors, il a tenu à nous répéter bien des fois qu'il ne fallait pas
(I) m, 13, t. VI, p. 399.
[%) Ml 13, t. Vil, p. 89.
nous tromper sur la portée de ces emprunts. lis pourraient nous
faire croire que les Essais ne sont qu'une pure compilation, à la
manière des Politiques de Juste-Lipse et de tant d'autres œuvres du
temps. Nous pourrions être tentés de penser qu'ils forment la
trame de la composition. Ils ne sont qu'accessoires au contraire,
presque superflus. Ne vous laissez pas égarer par les apparences,
nous dit-il, l'inspiration est mienne ; ce qui vient des autres n'est
qu'addition postérieure. Je n'ai pas voulu faire une (( incrustation
« empruntée... Je ne dis les autres, sinon pour d'autant plus me
« dire » (1). J'ai trouvé les idées en moi; les autres me fournissent
seulement des expressions heureuses pour rendre mes idées.
« L'invention vient tousjours de moy : car je fay dire aux autres,
« non à ma teste, mais à ma suite, ce que je ne puis si bien dire,
(( par foiblesse de mon langage ou par foiblesse de mon sens » (2).
Et ailleurs encore : « Mon livre est tousjours un, sauf qu'à mesure
« qu'on se met à le renouveller, afin que l'achetteur ne s'en aille
(( les mains du tout vuides, je me donne loy d'y attacher... quelque
« emblème supernumeraire. Ce ne sont que surpoids qui ne con-
(( damnent point la première forme, mais donnent quelque prix
« particulier à chacune des suivantes par une petite subtilité
« ambitieuse » (3). Voilà comment il a modifié sa théorie pour la
mettre d'accord avec sa pratique présente. Il reste parfaitement
convaincu, comme en 1588, que « l'honneur de l'invention »
remporte sur « l'honneur de l'allégation » ; entre les deux il
trouve une « grande et incomparable différence » (4). Mais enfin,
après s'être assuré l'honneur de l'invention, il n'a pas dédaigné de
rechercher par surcroit l'honneur de l'allégation. 11 n'est pas bien
sûr, d'ailleurs, d'avoir eu raison. Des doutes lui viennent parfois.
« S'il me messied à moy, comme je le croy, n'importe ». Le sort
en est jeté.
Ce dont Montaigne s'est trop peu soucié, c'est que ces u emblèmes supernumeraires » et ces a surpoids » risquaient de faire tort à l'expression de ses « inventions » en jetant partout le désordre. Plus encore que les additions personnelles,
(1)1, 26, t. II, p. 25.
(2) II, 10. t. III, p. 119. Cf. encore la môme idée, II, 18, t. IV, p. 267.
(3) III, 9, t. VI, p. 149.
(4) m, 12. t. VI, p. 303.
parce qu'elles sont plus nombreuses, les additions d'emprunt out entravé la marche des idées et brouillé le plan primitif. Partout elles ont arrêté le mouvement par des répétitions et des redites. Partout des digressions s'ouvrent et entraînent l'esprit hors du sujet, parfois même fort loin du sujet. Pour y mettre On, Montaigne est obligé d'user de formules de raccord très brusques telles que : « Retournant à » (I, 40, t. II, p. 197), « revenons à » (II, 2, t. III, p. 19), « revenant à m (II, 8, t. III, p. 103), (( je reviens à » (II, 12, t. IV, p. 70), u suivons » (III, 5, t. VI, p. 28), « retournons à m (III, 7, t. VI, p. 73). Ailleurs, pour ouvrir une digression, il mettra dans la marge : « Diroy-je ceci (t en passant? » (III, 12, t. VI, p. 305) ; et, à la faveur de celte formule de prétérition, voilà tout un développement qui s'allonge et qui nous écarte du propos. Ces défauts ne sont pas nouveaux assurément: nous les avons déjà trouvés dans l'édition de 1588; mais ils se répètent maintenant beaucoup plus qu'autrefois. Il arrive même que les additions soient assez peu cohérentes avec le texte auquel elles s'accrochent. Parfois elles vont presque jusqu'à se mettre en contradiction avec lui. Dans les essais du troisième livre, qui datent de 1388, cela n'était pas à craindre parce que depuis 1588 les idées de Montaigne n'ont pas changé. Il en va tout autrement des chapitres les plus anciens. Le chapitre XIV du premier livre, par exemple, que nous avons daté de 1372 est un des grands chapitres stoïciens. Or Montaigne n'est plus stoïcien. S'il s'avise de développer longuement celui-là, il y a risque qu'il se contredise. C'est efîectivement ce qui se produit. Déjà en 1388 il y avait ajouté une longue digression qui n'était guère à l'unisson avec le reste ; après 1588 il y insère plusieurs additions qui sont franchement discordantes. En 1572 il accusait les hommes de faire une trop large place au corps, denepassavoir l'oublier et vivre d'une vie purement spirituelle. « Ce qui nous fait « souffrir avec tant d'impatience la douleur, c'est de n'estre pas « accoustumez de prendre nostre contentement en l'ame, c'est « d'avoir eu trop de commerce avec le corps » (1). C'était l'opinion de Sénèque. Il écrit maintenant au contraire dans la marge de son exemplaire : (( Platon craint nostre engagement asppre à la dou-
(( leur et à la volupté, d'autant qu'il oblige et attache par trop « l'ame au corps ; moy plustost, au rebours, d'autant qu'il l'en a desprent et desclouô ». Négliger le corps, c'est nous abandonner aux dangereux caprices de notre raison « détraquée et desreglée ». C'est elle qui aiguise nos maux; les bêtes qui ne s'écartent pas de la voie naturelle, qui ne prétendent pas mépriser leur corps, ont bien meilleur compte de la douleur.
En 1572 il posait en principe que la raison peut en bonne partie nous prémunir contre la douleur ; et le moyen qu'elle devait employer pour cela c'était de se raidir, de tendre de toutes ses forces à l'impassibilité. Son commentaire disait: « Eflorcez-vous » à la manière de Sénèque. Après 1588 il est encore d'avis que nous pouvons beaucoup pour diminuer nos souffrances, mais le procédé qu'il préconise est différent. Il ne s'agit plus de nous bander ; il faut profiter de notre légèreté, de notre inconstance naturelle pour nous piper nous-mêmes, profiter de toutes les illusions qui peuvent nous être favorables afin de vivre le plus doucement possible. Montaigne n'exprime pas ici formellement cette théorie qui est si contraire à l'idée maîtresse du chapitre, mais les conseils qu'il ajoute s*en inspirent : ils détonnent au milieu des autres. « De (( tant de milliers de biais qu'a l'ame en sa disposition, donnons (( luy en un propre à nostre repos et conservation : nous voylà non (( couverts seulement de toute offense, mais gratifiez mesmes et « flattez, si bon luy semble, des offenses et des maux. Elle faict (( son profit indifféremment de tout : l'erreur, les songes luy série vent utilement, comme une loyale matière à nous mettre à w garant et en contentement » (1).
En 1572, pour se ménager un triomphe facile sur la crainte de la mort et n'avoir plus affaire qu'à la douleur, un peu inconsidérément Montaigne avait écrit: a Ce que les sages craignent « principalement en la mort, c'est la douleur, son avant-coureuse « coustumiere ». Ne nous occupons donc plus que de la douleur. Voilà qu'il a changé d'avis complètement, il ne résiste pas à la tentation de nous le dire. Ce que nous craignons c'est avant tout la mort, et la douleur nous semble d'autant plus redoutable qu'elle conduit à la mort. « Nous nous excusons faussement ; et je
(Ij 1, i4, t I. p. 74
« trouve par expérience que c'est plustost rimpatience de Tima « gination de la mort qui nous rend impatiens de la douleur, et (( que nous la sentons doublement grieve de ce qu'elle nous (( menace de mourir. Mais la raison accusant nostre lascheté de (( craindre chose si soudaine, si inévitable, si insensible, nous « prenons cet autre prétexte plus excusable » (l). Fort bien, mais Montaigne a ruiné sa transition. Si vraiment nous craignons la mort pour elle môme et non pour la douleur qui l'accompagne, il faut continuer à nous exhorter contre la crainte de la mort; il n'est pas temps de passer à la douleur. Comment se tirer de ce mauvais pas ? « Or bien )>, s'écrie Montaigne, « présupposons le, (( qu'en la mort nous regardons principalement la douleur ». Au lieu de bâtir sur un fait reconnu, bâtissons sur une supposition que nous savons fausse. Tant pis pour la solidité de l'édifice.
Heureusement ces contradictions ne sont pas fréquentes (2) . Montaigne a vu le danger, et il s'est interdit d'altérer ses anciens chapitres. « Je ne corrige point mes premières imaginations par « les secondes. Ouy à l'aventure quelque mot. mais pour diver- (( sifier, non pour oster )> (3). Ce n'est que rarement, par accident, je dirais presque par surprise qu'il a manqué à ce principe. Ce qui arrive fréquemment en revanche c'est que, pour développer un essai, Montaigne ne se remette pas dans l'état d'esprit où il , était lorsqu'il l'a composé, qu'il ne se replace pas en quelque sorte >/ dans le sens du courant, et alors une teinte différente, une nuance, distingue ses additions et les empêche de se fondre exactement dans l'ensemble. Elles enlèvent au chapitre le peu d'unité qui pouvait lui rester. Tout le long de son cours elles lui font décrire une masse de sinuosités et de courbes dans lesquelles l'esprit risque sans cesse de s'égarer. Sans cesse elles entraînent la pensée dans des chemins de traverse qui parfois, après un court détour, la ramènent à son point de départ, qui souvent aussi l'entraînent loin de sa route et aboutissent à une véritable impasse. C'était le danger du système. Les détails passent au premier plan ; ils sont
(2) On peut .voir encore le début du chapitre 1,25, Du Pedantisme. On y constatera que les additions de 15!>5 ne présentent pins du tout l'admiration an peu naïve pour les grands philosophes qu'on trouvait dans le texte primitif.
(3) II, 37, t. V, p. m.
développés pour eux mêmes, sans considération de Tensemble, ^ sans le souci de subordonner les parties au tout. Les théories littéraires de Montaigne devaient Vy faire tomber plus que tout autre. Le résultat est que les Essais après 4588 ont perdu beau- ^^ coup de leur clarté. Pour bien les comprendre, assez souvent on est obligé de se reporter à l'édition de 1588, de supprimer ces additions que Montaigne y a semées avec trop d'abondance et trop peu de soin.
VIIL -7 En revanche, si la composition s'est embrouillée, le style a gagné en force et en couleur. Rien n'est venu interrompre son progrès. Au contraire, la méthode des additions, qui invitait l'esprit de Montaigne à s'arrêter sur les détails, favorisait l'invention ^ des expressions pittoresques, la multiplication des images ^t des métaphores qui font la richesse du style de Montaigne. Il affecte toujours le même mépris pour les questions de forme. Encore à cette date, il déclare que, quand quelqu'un « s'arreste au langage des essais, « il aymeroit mieux qu'il s'en teust ; » (1) i! dénigre son style, et l'appelle un «parler informe » (2). C'est toujours la même attitude, déplaisante comme toutes les attitudes, de plus en plus déplaisante même, parce qu'elle est de moins en moins sincère. La vérité est que Montaigne s'attache plus que jamais au travail du style et plus que jamais les Essais se recommandent à nous par le charme très séduisant de la forme.
On pourrait être tenté de croire que nous sommes victimes d'une illusion. Pour la période postérieure à 1588 nous avons le manuscrit de Montaigne. Nous voyons les hésitations de sa plume, les tâtonnements de sa pensée. Nous nous faisons un plaisir de suivre ses ratures, de les interpréter, d'analyser les intentions qu'elles semblent supposer, d'imaginer de profonds calculs à leur sujet. Ce jeu qui séduit nos esprits, ne risque-t-il pas de nous faire attacher trop de prix aux corrections, de nous faire exagérer le travail d'art des dernières années ? Nous le voyons, ou plutôt nous croyons le voir : ne serait ce pas tout le secret delà supériorité que nous lui attribuons sur le travail des années précédentes ?
(i; I, 40, t. II, p. 197.
(^) II, 17, t. IV, p. 218.
Pour ma part,ce n'est pa§ du tout dans les ratures de Montaigne ni dans ses hésitations que je sens l'artiste. Les longues additions me le font fort peu admirer. Il n'est aucun écrivain qui ne se corrige aussi souvent, qui ne montre autant ou plus de scrupule. Si, comme il est probable pour beaucoup d'additions, nous avons dans le manuscrit le premier brouillon de Montaigne, il faut même avouer qu'il est de ceux qui hésitent fort peu. Ses ratures sufAsent assurément à prouver qu'il se souciait de la forme beaucoup plus L qu'il ne voulait bien le dire, et de cela nous avons eu déjà des preuves nombreuses ; elles ne montrent pas du tout qu'il ait eu la hantise de la perfection. Si par hasard nous venions à retrouver le manuscrit qui fut livré à L'Angelier en 1588 pour préparer la cinquième édition, j'imagine que nous y verrions autant de travail que sur le manuscrit de Bordeaux. C'est ailleurs que, à cette époque, je sens le styliste en Montaigne, dans des additions et dans des corrections que l'édition de 1595 suffit parfaitement à nous rendre sensibles. Cette prodigieuse création de formes poétiques qui nous frappait en 1588, loin de se ralentir, se fait de plus en plus abondante et facile.
Nous avons reconnu tout à l'heure que, comme à l'époque précédente, Montaigne continue à lire en artiste. Nous l'avons vu étudier de gros volumes en quête de contes variés, à l'affût d'expressions pittoresques ou vigoureuses. Une bonne part de son attention va de ce côté-là. Dans tous ses livres il porte les préoccupations que nous avons reconnues autrefois dans ses lectures de Plutarque et des poètes. Ce n'est rien de nouveau : je n'insiste pas. A tout le moins fallait-il noter cette persistance, et il nous faut rappeler aussi que la forme des Essais s'est beaucoup enrichie des pillages de Montaigne.
Mais surtout ses modèles ont stimulé son invention. C'est cette émulation qui est intéressante. Partout, avec une fertilité incroyable, les images et les métaphores germent sur l'idée et la recouvrent de formes luxuriantes. Montaigne nous dira, par exemple, qu'il « ayme mieux forger son ame que la meubler ») (III, 3, t. V, p. 213); que l'ambition (( tient ses gents tousjours en (( montre comme la statue d'un marché » (III, 3, t. V, p. 230) ; parlant des dépenses que lui occasionnent ses voyages, il déclare n'y employer a que l'escume et sa reserve » (III, 3, t. VI, p. 125); pour
ne pas se donner le mal de surveiller ses valets, il leur laisse dérober son superflu « Texcez de la libéralité de la fortune » : il appelle cela a la portion du glaneur » (III, 9, t. VI, p. 132). La sagesse qu*il acquiert maintenant qu'il est vieux lui est bien inutile; elle vient trop tard: il la traite de « moutarde après disner )> (III, 10, t. VI, p. 226). Pour exprimer cette idée que les plaisirs de Timagination ont cet avantage copsidérable d*obéir à DOS caprices il dit que Timugination (( se les taille en plein drap m (III, 13, t. VII, p. 76).
En 1588 les comparaisons et les métaphores se rencontraient surtout dans les parties nouvelles, dans le troisième livre par conséquent. Elles germaient en quelque sorte avec Tidée. Bien entendu il en est encore souvent ainsi après 1588 ; on en trouve beaucoup dans les longues additions. Il est à noter cependant que souvent aussi à cette époque, en se relisant, Montaigne s'arrête devant une de ses anciennes idées pour Tillustrer d'une image, pour la concrétiser au moyen d'une métaphore. Rien ne fait mieux sentir son souci d'artiste que ces retouches. Il avait critiqué les orateurs qui parlent avec trop d'abondance; il ajoute : « Ceux qui « ont le corps gresle le grossissent d'embourrures ; ceux qui ont la (( matière exile l'enflent de paroles » (I, 26, t. II, p. 40). Dans l'Apologie il se moquait de la science qui se pique d'expliquer la nature humaine, et qui n'est même pas capable de la décrire ; il ajoute en marge : ce n'est pas raison d'excuser les savants « car « aux peintres, quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les « monts, les isles escartées, nous leur condonons qu'ils nous en « rapportent seulement quelque marque légère, et, comme des « choses ignorées, nous contentons d'un tel quel ombrage et feint. « Mais quand ils nous tirent après le naturel ou autre subjectqui « nous est familier et cognu, nous exigeons d'eux une parfaicte et « exacte représentation des linéaments et des couleurs, et les « mesprisons s'ils y faillent. » (II, 12, t. IV, p. 47). Le fruit de l'expérience, nous avait dit ailleurs Montaigne, ne doit pas être d'enrichir la mémoire de quelques faits nouveaux, ce doit être de j;^ous rendre plus prudents dans toute notre conduite : l'addition de 1595 la compare au concert des instruments : « Comme, en un (( concert d'instruments, on n'oyt pas un leut, une espinette, et la « flutte, on oyt une harmonie en globe, lassemblage et le fruicl de
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(( tout cet amas. (IIÏ, 8, t. VI, p. 97). Sans doute quelques-unes de ces images ainsi intercalées sont prises par Montaigne à ses lectures. Celle-ci. par exemple, vient de Sénèque: « L'estaldeia « sagesse est comme des choses au-dessus de la lune, tousjours « serein. » (I, 26, t. II, p. 47). Mais d'autres, en revanche, semblent bien être de lui.
/ Plus encore peut-être que la multiplication des images, il faut noter la multiplication des proverbes et des tours populaires. En môme temps que beaucoup de pittoresque, ils apportent partout cette vivacité, cette familiarité que Montaigne goûtait tout particulièrement dans la causerie. En voici quelques exemples: « trouver la fève au gasteau » ill, 12, t. IV, p, 10) ; « faire la figue (c à un aveugle et dire des pouilles à un sourd » (II, 27, t. V, p. 5) ; « qui m'aura craché au nez pendant que j'estoy me vienne froller « les pieds quand je ne suis plus » (II. 35, t. V, p, 87; ; « tailler et « coudre un soulier pour qu*un autre le chausse »> (III, 4, t. V, p. 241); (( c'est ce qu'on dit, chier dans le panier pour après le (( mettre sur sa teste m (III, 5, t. V, p. 268) ; (( laisser la rivière « courre sous le pont j) (III, 8, t. VI, p. 96) ; u jeter, comme Ton (( dit, le manche après la coignée » (III, 9, t. VI, p. 121) ; etc.
Malheureusement, Montaigne ne s'en est point tenu à ces pro cédés. Il en avait un autre beaucoup plus simple pour donner du ^piquant à son style, c'était de multiplier les antithèses et les pointes : il en a abusé. Nous avons vu qu'il a relu Sénèque de très près après 1588 ; je crois que Tinfluence de Sénèque sur ce point a été prépondérante. En parlant de Caton l'Ancien, qui, à quatrevingts ans, se mettait à l'étude du grec, Montaigne avait écrit: « Cetluy-ci apprend à parler lorsqu'il faut apprendre à mourir. » Après 1588, il corrige : « Cettuy-cy apprend à parler lorsqu'il lui (( faut apprendre à se taire pour jamais » (II, 28, t. V, p. 18). L'antithèse était discrète ; il a éprouvé le besoin de l'accuser davantage. Encore n'en est il vraiment satisfait que quand uue pointe l'accompagne, quand un cliquetis de mots la relève. Il avait écrit en 1588 : a La continuation de se voir ne peut représenter le « plaisir que Ton sent à se perdre et reprendre à secousses m; il corrige ainsi : « le plaisir que l'on sent h se desprendre et (( reprendre à secousses. » (III, 9, t. VI, p. 169). Ces gentillesses de style vont se retrouver partout désormais. Montaigne nous
dira, par exemple, que « l'honneur de la vertu consisle à coin- « battre, non à battre m (I, 21, t. Il, p. 143) ; que « les terres ferce tiles font les esprits infertiles », (II, 12, t. IV, p. 116) ; il nous parlera ci*une « impudente prudence » (II, 12, t. IV, p. 12); il nous dira que « la défense attire l'entreprise, et la deffiance Toifense » (11, 15, t. IV, p. 185) ; que certaines gens « n'ont pas seulement « leur retraict pour retrette » (III, 3, t. 5, p. 230 » ; qu'il y a des « consolations » qui (( déconsolent » (III, 4, t. V, p. 245). Il a opposé encore u instruisant )) à « instruisable » (I, 56, t. II, p. ^98) ; (( instruit » à « instruisable » (II, 17, t, IV, p. Ï45) ; « projet » à « progrès » (II. 17, t. IV, p. 246) ; « devis » à ce avis » (III, 11, t. IV, p. 264) ; (( but » à « bout » (III, 12, t. VI. p. 292) ; « corrupteurs » à « correcteurs » (III, 13, t. VII, p. 82) ; etc.
Images, tours populaires, antithèses, voilà bien les mêmes caractères qui nous avaient frappé déjà dans le style de 1588. Pour donner à sa causerie de la couleur et de. la force, Montaigne emploie bien toujours les mômes procédés. Il se reprochait déjà parfois d'être « trop espais en figures ». Après 15vS8 cependant, il a semé les flgures encore plus dru qu'auparavant. Même il est certain que, quand il s'est relu, il a eu tout particulièrement le souci de les multiplier. Il l'a eu avec excès, car il n'a pas échappé à l'abus des pointes et des antithèses. Parfois elles donnent à sa causerie, en général si spontanée, un air de préciosité, d'artifice, de recherche qui la dépare.
Les préoccupations de l'artiste se manifestent encore et très nettement par une quantité considérable de petites corrections de détail destinées à perfectionner la forme. J'en compte sensiblement plus de trois mille, en moyenne plus de mille par livre. L'édition de 1588 n'en apportait guère que mille, en moyenne cinq cents par livre, deux fois moins par conséquent, et l'édition de 1582 en avait apporté quatre fois moins que celle de 1588. Il eût été naturel que, à mesure que les revisions se succédaient et que la iorme de Montaigne se perfectionnait, ces retouches de style se fissent de moins en moins nombreuses. C'est l'inverse qui s'est produit. Évidemment cela prouve que Montaigne est devenu de plus en plus exigeant pour lui-même. D'ailleurs les corrections se répartissent à peu [)rès uniformément dans les trois livres : chacun d'eux en comporte un nombre assez exactement proportionnel à
sa longueur. Le troisième livre, qui avait été moins souvent revu que les autres, ne semble pas néanmoins avoir attiré particuHèraent Tattention du correcteur.
Les corrections portent sur des détails de tout genre. Fréquemment Montaigne remplace un mot par un autre mot qui rend mieux sa pensée. Il sait examiner de très près ses opinions, saisir l'exact degré de sa croyance et le déterminer par des mots. Je remarque dans ses modifications un notable souci de précision. En 1588 il avait écrit : « La doctrine est encores moins nécessaire (( au service de la vie que n*est la gloire, la noblesse, la dignité « et telles autres qualitez. » C'était une exagértion : la nouveauté de sa thèse l'entraînait au paradoxe. Dans l'ardeur de son plaidoyer contre la science il avait dépassé sa propre conviction. En se relisant il ramène l'expression au degré exact où s'arrête sa pensée. «I^ « doctrine, ce m'est advis )), dit-il, «tient rang entre les choses « nécessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, la dignité, (( ou, pour le plus, comme la richesse et telles autres qualitez. » (II, 12, t. ÏII, p. 237). Ailleurs, au contraire, sa pensée se fortifie, ses conceptions se font plus hardies. Les corrections nous permettent encore d'apprécier leur progrès. Il avait écrit en 1588 : (( Il s'engendre beaucoup d'abus au monde de ce qu'on nous « apprend à craindre de faire profession de nostre ignorance. » (llï, 11, t. VI, p. 258). L'expression est trop faible au gré de Montaigne, elle ne rend pas assez tous les désordres causés par la présomption et par le dogmatisme. Une addition va la renforcer. (( Il s'engendre beaucoup d'abus au monde, ou, pour dire plus (( hardiment, tous les abus du monde s'engendrent, de ce qu'on « nous apprend à craindre de faire profession de nostre igno- « rance. » (1)
A côté de ces corrections qui cherchent à serrer de plus près l'idée et qui intéressent surtout le penseur, il en est d'autres qui concernent particulièrement l'artiste : ce sont de beaucoup les plus nombreuses^ Montaigne fait la chasse aux répétitions et aux négligences. Il apporte un soin extrême à la propriété des termes. Il se préoccupe de la grammaire, rajeunit certaines formes, en
(1) Pour une modification de même genre cf. ci-dessas, t. Il, p. 353, cf. encore Essais 111,8, t. VI. p. 90: Montaigne avait écrit: «De mon temps la doctrine amande assez » les bourses, rarement les âmes ; après 1588 il corrige ainsi : nuUeme/U les âmes. »
très petit nombre, il est vrai. Quelques corrections semblent motivées par des questions d'oreille. Enfin, les raisons d'un très grand nombre d'entre elles nous échappent : elles ne correspondent pas à une idée claire, dont l'auteur aurait pu rendre compte, mais à des impressions subjectives inanalysables, et qui, par leur grand Bombre, prouvent ses scrupules d'artiste.
I) avait employé environ quatre vingts fois les mots goût et goûter. Il a senti que c'était trop souvent user de la même image ; peut-être aussi a t-il eu conscience qu'à force de servir elle se décolorait, et que souvent elle n'avait plus aucune force d'évocation sous sa plume. Après 1588, il l'a supprimée dans plus de la moitié des cas. Il avait fait grand usage encore de l'expression v garnir son ame )>, ou (( garnir son esprit )). Au participe surtout, elle était fréquente dans les Essais : « Une ame garnie de belles « qualités ». Partout ou presque partout il l'a effacée : il dit maintenant une âme « douée de belles qualitez », ou a pourveue », ou « riche, ou (( meublée » ; il bannit l'ancienne image. De même l'adjectif « monstrueux », qu'il avait employé un peu inconsidérément, disparait près de trois fois sur quatre. On peut discuter sur les intentions qui ont dicté à Montaigne ces modifications. Elles prouvent à tout le moins qu'il attachait une grande attention aux mots dont il usait (i).
La catégorie la plus intéressante est peut-être celle des suppressions. Manifestement Montaigne tend à alléger sa phrase, à l'abréger, à la débarrasser d'une masse d'éléments inutiles. Quelquefois il la coupe en y introduisant des ponctuations nouvelles. Il supprime partout des mots qui lui semblent alourdir et allonger la phrase sans l'enrichir. C'est ainsi que dispai^issent un grand nombre de groupes de mots parasites, ou de courtes propositions qui ne lui semblent pas utiles ou qui peuvent être remplacées par un seul mot. Montaigne avait dit, par exemple : (( Tant exacte estoit le soing qu'on avoit à mon institution. » Il supprime cinq mots maintenant : « Tant exacte », dit-il, « estoit ma discipline » (I, 26, t. II, p. 71). Il avait écrit : a Je reconnois par « expérience que nature mesme nous preste la main... » Maintenant il coupe les premiers mots et la phrase s'allège d'autant :
li) Pour ces trois remarqaes : Ht, Miss Grâce Norton, Modem language notes^ décembre 1905. The use mode by Montaigne ofsome spécial loorda.
« Nature nous preste la main... » (I, 23, t. I, p. 123). Dans le seul premier livre, le plus court de tous, qui ne représente guère que le quart de l'œuvre totale, j'ai compté euviron quarante-cinq courtes propositions ou membres de phrases ainsi rejetés par Montaigne. Il supprime de même bon nombre d'adverbes, de locutions adverbiales, de compléments circonstanciels qui jouent dans la phrase un peu le même rôle que des adverbes. Quelques adjectifs disparaissent, et aussi quelques conjonctions. La suppression des conjonctions est un procédé commode pour couper les phrases et alléger le style : Montaigne en use avec discrétion sans doute, mais il en use.
Les plus caractéristiques de ces suppressioos sont celles qui portent sur ce qu'on peut appeler les expressions redoublées. Au XVI« siècle, pour étoffer le style, c'était un procédé tout à fait courant, employé par tout le monde à peu près, que de doubler les termes de la phrase. Là où un seul mot aurait suffi, très fréquemment on mettait deux substantifs, deux adjectifs, deux verbes pour donner plus d'ampleur au discours. Quelquefois même on en mettait trois et quatre. Ce n'étaient pas forcément des synonymes, mais ils jouaient à peu près le rôle de synonymes, c'est-à-dire qu'ils ne valaient pas surtout par l'idée que chacun d'eux apportait en propre, ils valaient par le nombre qu'ils donnaient à la phrase, par l'appui qu'ils apportaient à l'idée générale. Quand Montaigne dit, par exemple : « Maximilien se (( desroboit et cachoit pour tumber de l'eau » (I, 3, D. L I, p. 10), nous avons affaire à deux véritables synonymes. Quand il écrit encore : « Je ne veux pas qu'on abandonne Fenfant à la colère et (( hunjeur melancholique d'un furieux maistre d'escole » (1,26, t. II, p. 5t), il ne demande pas davantage à son lecteur d'attaclier des sens distincts aux deux mots « colère » et « humeur melaucho- (( lique )): il redouble l'expression pour la renforcer. Montaigne a très largement donné dans cette mode : les expressions redondantes de ce genre abondent dans les Essais. Or, à partir de 1588, il s'est mis à en supprimer beaucoup. On ne peut pas dire que systématiquement il les aitcondamnéesetqu'il ait voulu leur faire la chasse, mais son goût pour la brièveté se faisant plus exigeant, il a été quel(|uefois choqué par cette profusion de mots inutiles et il en a effacé quelques-uns. Dans le premier livre, par exemple, il eflace
trente-deux substantifs ainsi redoublés, onze verbes, vingt-sept adjectifs ou participes, quatre adverbes ou locutions adverbiales, une proposition (1).
Ces corrections sont tout à fait significatives. J'en ai complé soixante-quinze dans le premier livre de 1595, et seulement cinq ou six en 1588 : c'est dire qu'en 1588 elles étaient tout à fait exceptionnelles. Encore plusieurs d'entre elles s'expliquent par des motifs qui n'ont aucun rapport avec le souci de la brièveté. Ainsi dans l'exemple que nous lisions tout à l'iieure : (( Maximili«n... se a desroboit et cachoit pour tumber de l'eau », dès 1588 Montaigne a efiacé le second de ces deux verbes (cachoit) ; mais il l'a fait sans doute parce que la phrase se continuait ainsi : (( aussi religieux « qu'une pucelle à ne descouvrir ny à médecin ny à qui que ce (( feust, les parties qu'on a accoustumé de tenir cachées ». il a voulu éviter une répétition. En somnje, c'est seulement après 1588 que Montaigne se fatigue des expressions redoublées et qu'il en supprime un grand nombre ; ce n'est guère au^si qu'après 1588 qu'il débarrasse systématiquement sa phrase des mots superflus.
En tout cela il n'y a rien de nouveau, à proprement parler dans le style des Essais, mais la manière propre de Montaigne se précise et s'affirme. Quelquefois, au début, il avait eu des velléités de s'essayer au maniement des grandes périodes. Il allait juste à l'inverse de son génie. Il s'ignorait lui même. On trouve chez lui des phrases telles que celle-ci : « Or, Monsieur, parce que chaque (( nouvelle cognoissance que je donne de luy et de son nom. c'est
(1) J'ai limité mon dépouillement méthodique au premier livre : il surfit pour donner une idée exacte des corrections de Montaigne. J'y ai relevé un peu plus de deux cents suppressions qui semblent ne pas intéresser la pensée et avoir pour but unique d'élaguer des mots superflus. De ce nombre, soixante-quatorze portent sur des expres8ion.<« redoublées. En outre, on peut signaler la suppression de : quarante-trois membres de phrases ou groupes de mot8, quarante-deux adverbes, vingt-el-une conjonctions, quinze adjectifs, douze substantifs. Parmi les suppressions de conjections il faut noter que la conjonction « car » disparaît six fois, et sa dis[iarilion est une de celles qui allège beaucoup, parce qu'elle relie souvent des piirases assez longues. Parmi les adverbes « mesme » est assez fré'juemnient effacé par Montaigne. Quelques-unes de ces suppressions peuvent être des omissions du typographe, quelques-unes aussi peuvent être dues aux éditeurs de 1593 ; mais leur nombre est infime, car presque toutes sont attestées dans le manuscrit de Bordeaux. En ne tenant compte que des corrections qu'on y retrouve, on ne changerait presque rien aux résultats que nous venons d'Indiquer. I.a scuh» différence un peu importante à noter porterait sur les suppressions de conjonctions : je n'en relève que quinze dans le manuscrit (Cf. éd. municipale des Essais.
« autant de multiplication de ce sien second vivre, et d'avantage (f que son nom s'enoblit et s'honore du lieu qui le reçoit, c'est à « moy à faire non-seulement de Tespandre le plus qu'il me sera « possible, mais encore de le donner en garde à personnes d'honu neur et de vertu, parmi lesquelles vous tenez tel ranc que pour « vous donner occasion de recueillir ce nouvel hoste, et àe luy « faire bonne chère, j'ay esté d'avis de vous présenter ce petit ou- (( vrage non pour le service que vous en puissiez tirer, sçachant bien « que à pratiquer Plutarque et ses compaignons, vous n'avez que (( faire de truchement : mais il est possible que Madame de Roissy (( y voyant l'ordre de son mesnage, et de vostre bon accord repre- « sente au public,sera très aise de sentir la bonté de son inclination « naturelle avoir non-seulement atteint mais surmonté, ce que les « plus sages philosophes ont peu imaginer du devoir et des loix du (( mariage. ;) (1). Cette longue période se lit dans une des préfaces de 1570 placées par Montaigne en tête des œuvres de son ami La Boétie. Toutes, ou à peu près, sont écrites dans ce même style oratoire. On peut recommander tout particulièrement à ce point de vue les préfaces adressées à Michel de L'Hôpital et à Paul de Foix. La dignité de ces deux personnages élève encore le ton de Montaigne. Il y a des périodes analogues dans les Essais, mais en petit nombre. Dans les Essais de 1580, par exemple, le fameux parrallèle de Plutarque et de Sénèque (2) est un véritable morceau d'éloquence.
Ce ne sont là que des tentations auxquelles Montaigne a résisté. Vite il a senti que « les coupures et cadences de Saluste revenoient « plus à son humeur », et que « son inclination le portoit à l'imi- (( tation de Seneque ». Nous avons vu que le dessein de se peindre l'a orienté d'une manière décisive vers le ton de la causerie. De plus en plus sa causerie se fait vive, animée, hachée. 11 n'y a pas là à proprement parler une évolution : il y a une tendance qui se fortifie avec le temps, une originalité qui s'affirme de plus en plus nettement. De même qu'après 1588 Montaigne semble rechercher peut-être plus patiemment qu'auparavant les pointes, les images,
ri) Lettre à M. de Mesme, 30 avril 1570, en tête des Réglée de Mariage tradoîtes par La Boétie.
(2) II. 10, t. m, p. 18.
les proverbes, après 1588 il fait un effort pi us conscient, semble t-il, pour abréger sa phrase et pour la couper.
IX. — A une épo.que où nous goûtons surtout l'artiste en Montaigne, le créateur de formes, nous ne devons pas trop médire de la périQ(^e de sa vie pendant laquelle son souci d'art a été le plus vif peu .;étreet son travail de style le plus conscient. Nous ne devons pas oublier non plus que, dans ces quatre dernières années, grâce à toutes ses lectures, au contact de la pensée ancienne, quelquesunes de ses idées ont acquis une vigueur nouvelle. C'est après 1588, par exemple, qu'il a condamné énergiquement la torture, et qu'il s'est prononcé avec netteté sur la question des monstres. Tout cela reconnu, il reste qu'au point de vue du fond l'édition posthume n'a pas apporté grand'chose, qu'elle a considérablement exagéré le désordre des Essais jusqu'à le rendre vraiment gênant pour le lecteur, qu'enfin elle les a encombrés d'une masse d'allégations et d'autorités qui alourdissent la pensée et qui risquent d'en cacher l'originalité.
C'était presque, sous une forme un peu différente, il est vrai, revenir à la manière livresque du début.
Au début, vers 1570, si Montaigne a pris la plume, ce n'était pas (comme l'ignorance de la chronologie l'a trop souvent fait croire) qu'il eût quelque chose d'original à dire, ou qu'il voulût créer un genre littéraire nouveau. Il avait des loisirs, et, suivant le goût du temps, il voulait acquérir la réputation d'écrivain. Il a donc fait tout simplement ce que d'autres faisaient autour de lui : il a choisi le genre le plus à la mode et celui qui demandait le moins d'effort, un genre de vulgarisation qui ne supposait aucune originalité et qu'il a d'abord traité avec aussi peu de personnalité que les autres. Il s'est contenté le plus souvent de recueillir quelques exemples et quelques sentences, et d'y joindre quelques réflexions morales généralement sans portée.
Son application aux questions pratiques et les tendances critiques de son esprit l'ont arraché à un travail stérile. Plutarque, les biographes, les poètes, lui ont donné l'habitude de l'analyse psychologique; ils lui ont appris à se connaître lui-môme et à appliquer la connaissance du cœur humain à l'organisation de la pratique. Sextus Empirions a développé ses tendances critiques et
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lui a enseigné à tirer parti des masses d'expériences que le XVI® siècle accumulait sur Thoinme. Ses leçons ont eu pour résultat de pénétrer la pensée de Montaigne du sentiment de la relalivilé, de lui inspirer une extrême prudence intellectuelle; elles l'ont insensiblement conduit à ne plus avouer que le fait comme fondement de la connaissance.
Par là, Montaigne s'est trouvé en possession d'un sujet bien à lui, et qui le touchait directement : c'était Tart de bien vivre ; et en môme temps il avait les moyens de constituer une méthode positive qui pût&*adapter à ce sujet.
C'est dans la peinture du Moi qu'il a pleinement manifesté son originalité de moraliste, et il a créé une forme d'art merveilleusement propre à l'exprimer.
Ainsi, la personnalité de Montaigne s'est dégagée peu à peu^ et par un progrès ient mais continu elle s'est affermie de plus en plus jusqu'en 1588. f.es derniers essais qu'il ait écrits sont aussi ceux où il a exprimé le plus nettement sa méthode morale. Son évolution a été conforme à celle de la Renaissance elle-même qui a commencé par répéter les leçons de l'antiquité avant de produire des œuvres originales ; elle a été conforme aussi à celle de plusieurs hommes de son temps, de Joachim du Bellay, par exemple, qui, après avoir plagié servilement les poètes latins et les poètes italiens, s'est dégagé peu à peu du principe d'imitation, et a fini par faire entendre dans ses Regrets une note poétique tout à fait personnelle. Mais, en retour, par un autre chemin, par le système des additions, Montaigne a paru revenir progressivement à la méthode pédante du début. Peu nombreuses en 1582, elles se sont multipliées peu à peu : dans l'édition de 1595 elles ont fini par surcharger presque toutes les idées du texte d'allégations et d'autorités.
L'œuvre de Montaigne en a été alourdie, mais elle est restée féconde néanmoins. Sa part dans le travail de la Renaissance est d'avoir appliqué la morale rationnelle des anciens à la pratique de la vie, et de l'avoir fait en ressuscitant non un système déterminé, mais la méthode psychologique qui est commune à tous les systèmes. Par là il a préparé les voies à toute notre littérature du XVII® siècle. Eu même temps le souci de préciser la méthode de sa science particulière a engagé Montaigne dans l'examen du problème de la
connaissance. Sa critique de la raison humaine semble être le point de départ des différentes méthodes qui ont été élaborées au XYII® siècle. Elle a peut-être eu quelque action sur celle de Descartes qui part du doute provisoire ; certainement elle a préparé celle de Pascal, qui s'affirme par réaction contre le doute des mondains ; mais, surtout, Montaigne annonce la méthode expérimentale de Bacou qu'il semble avoir entrevue.
iHdEX DES HO]«S PtOPtES
Abstemio 19
Adrien 108 221 240 393
Mlina Verus 221
Agésilas 341
Agis II. 110
Agricola 213 226
Agrippa (Henri-Corneille) . 36 38
Aiguemond II. 9
Albe (duc d') II. 9
Albert-le-Grand 178
Aiciat IL 13
Alcibiade 420
Alexandre .... 91 111 115 131
Alexandre VI IL 86
Alézia 347 348
Allègre (Antoine) ... 62 142
Allemagne IL 249
Alvarez 160
Alviane (Barthélémy d'). . . 338
Amadis 66 219 220
Ambroise (saint) . ... 62 88
Ammien Marcellin. 82 63 362 373
Amurath 202
Amyot . 15 16 18 23 63 124 146
Cf. en entre : Diodore, Hélio-
dore, Plutarque.
Anacréon 63 134
Androdôs ou Androdus 74 141 177
Andronicus 164 182
Angoulôme 321 348
Antigone 169
Antiochus 74
Antisthône 116
Antonius 63 117
Apelle IL 133
Apolidon 220
Apollinaire 64
Appien 64 65
ApoUodore 64
Apollonias de Thyane
Apulée 65 73
Arcésilas II. 502
Arculanus 65
Arôtin (Lionardo-Bruno) . . 66
Arétin (Pietro) 66
Argyropylus 69
Arioste 67 273
Aristide II. 418
Aristippe 116
Ariston II. 502
Aristote 16 26 27 36 38 67 68
Arrien de Nicomédie
Arrius 125 206 348
Asinias Pollio 108 173
Athanase (saint) .... 70 86
Athénée 71 73 106
Atticus 103 106
Attius 71
Aubert II. 170
Aubigny (d') 338
Auguste 74 108 215 393
Augustin (saint) . 65 72 73 79
Aulu-Gelle . 67 73 74 87 108 123
Aurélius (Victor) ... 72 74 109
Ausone 74 75
Avien 19
Ayrault II. 353
Babrius 19
Bacchus 109
Bacci 75
Bacon 7 8 29 30
Bagnères 389
Balf (Jean-Antoine) .... 75 II. 13 169 170 171
Balbi (Gasparo) 76
IL 513 514 Balduin (François) ... 110 410
Barlèce (Marin) 159
Bastide 52
Baudon II. 346
Bayard 338
Bébius II. 284
Belleau 28
Belleforest ... 85 132 140 181 II. 161 363
Bellere (Jean de) 18
Belloy (Pierre de) 76
Bembo .... 17 30 76 77 234
Benoist (René) II. 346
Bernard (saint) 77
Bessac II. 345
Beuterus , 77
Bèze (Théodore de) 77 78 90 309