III
« lussent despeQdre un escu, pour faire endoctriner leurs enfans, (( qu'ils pensent mesme faire beaucoup pour eux de les nourrir... : « Il y a encore des pères qui ont ceste folle opinion, qu'il ne re- « vient guère de fruit de faire estudier les enfans^ & leur suffit « quand ils sçavent un peu lire et escrire ».
Quand les pères ne sont pas si négligents, ils ont le choix entre quatre alternatives : placer leurs fils pages dans de grande maîsoos, les mettre dans Tinfanterie, les faire voyager, ou les envoyer dans des universités. Partout le jeune noble est laissé à lui-môme et ne reçoit aucune éducation. C'est un véritable abandon.
Cet état de choses tient à une cause profonde: on ne sait pas instruire la noblesse, on n'a pas encore su adapter à ses besoins les bienfaits de la Renaissance. Dès le début une ivresse de savoir a saisi lesérudits; ils se sont jetés sur les dépouilles de l'antiquité pour les dévorer, pour emplir leurs mémoires de ses trésofrs. Il fallait apprendre tout ce qu'avaient découvert les anciens dans tous les ordres de connaissance, posséder presque par cœur leurs ouvrages qui constituaient la source unique du savoir. Et, naturellement, les programmes pédagogiques que ces érudits ont élaboré étaient imprégnés de leur enthousiasme. Ils ont cru qu'ils ne pouvaient mieux faire que d'emplir les cerveaux de la jeunesse de toutes ces sciences qui les ravissaient. Tout fut disposé de manière à en préparer l'acquisition. Qu'on se rappelle les truculentes consommations de science que" Ponocrates fait faire à son disciple Gargantua depuis son lever jusqu'à son coucher. Il proportionne la pitance à son estomac de géant. Et le précepteur que Gargantua ainsi formé donnera à"s()îr son ûls s'appelle Épistemon ; son nom vient du mot grec i-Kitr-c r^u-r^ qui signifie science : c'est assez dire que la fonction de ce personnage sera de gaver de science son disciple. Et l'élève de Vives n'est pas autrement traité que ceux de Rabelais. Celui de Ramus est encore soumis à la même discipline, car Ramus a pris pour sa tâche de revoir à lui seul tout le cycle des sciences anciennes.
Autour de 1580, cette tradition n'est pas encore ébranlée. Les maîtres des collèges et les précepteurs particuliers sont tous formés à cette école. On enseigne aux enfants force grammaire, force logique, des mathématiques, de la réthorique surtout, une
philosophie formelle que remplissent les subtilités dialectiques et les ergotismes irritants. On veut surtout leur apprendre à parler en beau latin, à écrire la pure langue de Cicéron. On les habitue à soutenir de brillants débats en public dans une langue qui ne sera jamais celle de la conversation, et sur des matières qui ne tomberont jamais dans la conversation. Les universités sont bonnes pour ceux qui veulent, avec des visées pratiques, étudier le droit, la médecine, la théologie; elles préparent des magistrats, des médecins, des régents, des évèques, des docteurs de Sorbonne. Fort bien pour les régents, les magistrats et les médecins : qu'ils aillent aux universités. Ils apprendront leur métier, ils se prépareront à gagner leur pain et à vivre. Mais les nobles qu'y feraient-ils ? Bien souvent ils se dispensent d'y aller ; et quand leurs pères les y envoient, ils ont bien soin de les retirer de bonne heure, « trop tôt » dit La Noue, à l'époque où vient le jugement et où l'on pourrait commencer à profiter.
Du collège que reste-t-il donc? Bien peu de chose, en somme. Faute d'employer leurs connaissances, bien vite ils auront tout oublié. Pouvoir jargonner un peu de latin est encore le plus clair de leur profit: cela peut servir quelquefois à l'étranger, car le latin reste dans une certaine mesure une langue vivante. Mais même à ce point de vue, si l'on eût songé à eux, si l'on eût voulu faire quelque chose pour eux, combien aisément on eût pu mieux les préparer en leur enseignant les langues vivantes dont ils pouvaient avoir besoin. Dans le train ordinaire de leur vie dans leurs châteaux, aux armées ou à la cour, les années de collège n'ont rien laissé. Ils n'ont pas le goût des choses de l'esprit parce qu'on n'a pas su les leur faire aimer. Ils n'ont pas le goût des livres, parce que dans les livres on ne leur a montré que ce qui ne pouva^it pas les intéresser.
La nécessité d'une réforme est manifeste. Il faut réorganiser l'instruction de la noblesse : il y a à cela un intérêt primordial, d'abord pour la noblesse elle-même, ensuite pour son roi, enfin pour la nation entière. C'est pour cela que La Noue demande la création d'écoles nouvelles qui seront spécialement destinées à la noblesse. Dans V Académie française de La Primaudaye dont nous avons eu à parler déjà, les quatre interlocuteurs du dialogue sont quatre jeunes nobles que leurs pères, désapprouvant les habitudes
de leur monde, ont fait instruire d'une manière nouvelle. L'auteur critique réducation des collèges. Un gentilhomme, vieux et sage, a été chargé de diriger ces quatre jeunes gens. 11 doit servir d'exemple à tous les pères, dit La Primaudaye, pour les engager à conserver leurs enfants près d'eux. Il s'est adjoint « un personage « de grande littérature et renommé de bonne vie... lequel s'ac- « quitta si bien de sa charge que, sans beaucoup s'amuser aux (( longs degrez ordinaires et usitez en nos collèges françois, qui (( rapportent souvent plus d'ennuy et de perte de temps que de « profit à la jeunesse, après qu'il eut moyennement apris à ses a disciples la langue latine et quelque peu de la grecque, il leur « proposa la philosophie morale des anciens sages, pour le sort (( principal de leur estude et sçavoir, avec l'intelligence et « recerche de l'histoire, lumière de la vie, suyvans l'intention et a volonté de celuy qui le meltoit en besongne, et des pères de (( ceste noblesse, qui desiroyent de voir leurs enfans non grands (c orateurs, subtils dialecticiens, doctes jurisconsultes, ou curieux (( mathématiciens, ains seulement assez instruits en la doctrine de « bien vivre suyvant les traces de la vertu, et par la cognoissance (( des choses passées depuis les premiers siècles jusques k (( présent » (1).
Voilà bien quelques unes des idées que nous allons retrouver chez Montaigne. Il sera intéressant de noter ces similitudes, non seulement parce que Montaigne a lu La Primaudaye et que par suite La Primaudaye a pu nourrir ses conceptions, mais parce que ces similitudes nous prouvent que les desiderata exprimés par Montaigne reposaient ^sur des besoins que d'autres sentaient en même temps que lui. Toutefois, chez La Primaudaye, nous n'avons pas à proprement parler un programme d'éducation : il y a quelques critiques intéressantes, et quelques aperçus; il n'y a pas un plan de réforme générale. Il en va tout autrement avec Montaigne.
IV. — Ce timide conservateur que sa prudence rend si respectueux de la tradition, rompt ici très catégoriquement avec les idées reçues. Il va droit au point faible, et déclare qu'il faut
(i) Première journée.
chagger la base de reaseitjrnement. que la 8cieace ne doit pas faire le fond de 1' «jnstitution d'un jeune noble ». Notre enfant f ir£npre--pen'T[^ temps à donner à l'étude, dit-il ; il ne faut pas gaspiller ce peiTaFlBilips, il faut l'employer à préparer vraiment la vie. » Il ne doit au paidagogisme que les premiers quinze ou « seize ans de sa vie; le demeurant est deu à l'action. Employons « un temps si court aux instructions nécessaires » (1). ^ Et ce grincipeutilitaire une fois posé, Montaigne a tôt fait de ( montrer que la scïêncëTTfest pas nécessaire pour faire un gentil- \hpmrae. Elle n'a presque rien à voir avec ses occupations. « Si (( nous sçavions restraindre les appartenances de nostre vie à « leurs justes et naturels limites, nous trouverions que la meil- (( leure part des sciences qui sont en usage est hors de nostre (( usage, et, en celles mesmes qui le sont, qu'il y a des estendues et (( enfonceures tres-inutiles que nous ferions mieux de laisser « là )) (2). Abandonnons celles qui sont nécessaires aux juristes et aux gens de profession : ils nous viendront en aide au moment du besoin. Pour nous, vivons notre vie sans nous encombrer de sciences inutiles. Croyez-vous que nous ayons rien à en tirer dans la^n versa tion, qui est, après tout, la grande affaire d'un gentilhomme.
Bien des fois Montaigne s'est posé la question. L'expérience seule peut répondre. Il a donc observé dans des discussions ces savants que tout le monde honore. Eh bien, en général, ils y font triste mine. Vous vous imaginez que toute leur logique leur donne une grande puissance dialectique, qu'ils vont, rien qu'en ouvrant la bouche, écraser le simple bon sens des ignorants qui les entourent. C'est juste l'inverse qui se produit. Le plus souvent ils ont beaucoup de mémoire, ils vous citent de l'Aristote et du Platon, ils vous entassen^t des autorités en grand nombre pour ^vous étonner, mais la mémoire étouffe leur iugeme»t. Dans la causerie, ils sont Inférieurs ?^ii H^rni^'' ^^^ ignopr^nt» Voulonsnous peupler nos réunions de ces gens qui rebatlent les oreilles de textes latins, qui ne savent pas dire deux mots sans ajouter : (( Cicéron a dit )), ou « Pline déclare » ; qui, pour mettre le comble
(I) I. te, t. n. p. 00.
a leur impudence, s'irritent de ce qu'on n'estime pas leur science au point de plier devant leurs décisions ? Il n'y a pas de gens plus iacJKiisjjue ceux-là, ni plus insupportables. Gardons-nous d'en faire pulluler la race.
Au fond, c'est son expérience personnelle qui, pour Montaigne, pèse surtout dans la balance. Lui-môme n'est pas homme de science. Il n'a w gousté des sciences », nous dit-il, que « la crousteX (( première )) en son enfance, et n'en a retenu qu'un « gênerai et \ informe visage » : un peu de chaque chose et rien du tout, à la « Iran- J « çoise » (1). Il ne s'est pas a rongé les ongles à l'estude de Platon / (( ou d'Aristote, ou opiniastré après quelque science solide » (2). Il était trop indolent pour cela. Eh bien, tout compte fait, son ignorance ne lui a pas nui du tout. Son expérience est achevée maintenant: dans sa vie de grand seigneur, tout le savoir d'un Juste-Lipse eût été parfaitement inutile. Bien plus, il aurait entravé ses occupations ordinaires ; il aurait peu convenu à un gentilhomme. Par t5oquetterie même, Montaigne exagère volon-jU tiers quelque peu son ignorance. Il s'en targue comme d'un ! mérite. La science, » ce n'est pas mon affaire », dit-il avec un dédain de grand seigneur. Et il aime à répéter qu'il ne sait pas ce que c'est « que d'ablatif et conjonctif », qu'il n'a étudié ni grammaire ni logique, qu'il ne travaille pas son style, qu'un « enfant des j (( classes moyennes est plus sçavant que luy », et qu'il serait incapable d'en examiner un sur sa leçon-Y^'est que, attacher trop de prix à la science est malséant pour un honnête homme^out ce qui sent même de très loin le pédantisme, ferait tache* en lui.
Autrefois dans le chapitre Du pédantisme, nous »von&-vu Montaigne attaquer la science, non!ea-eULâImAffle (il la respectait alors) niais dans'IaTinau^^i&e- manière que les savants 4e^ son temps apportaient à son étude. Dans VApologie^qm vint ensuite, c'est à la science^ejjçrjuènie. iiu!iL^!fiii--fisJL^ il a douté qu'elle pûr^ rien établir. Voilà maintenant qu'il l'écarté par indifférence d'homme du monde, je dirais presque par préjugé d'honnête homme. Disons mieux: nous avons maintenant son opinion L dernière et comme la synthèse de toutes ces impressions succès-
^/(sives. On la trouve dès 1579 dans L'institution des enfants, mais // [bien plus clairement encore en 1588 dans L'art de conférer.
Désormais les inquiétudes de VApologie ont disparu. Montaigne ne nie plus que la science existe, et il ne cherche plus à démontrer son impuissance. « En son vray usage », dit-il, a c'est le plus noble * ((et puissant acquest des hommes ». Mais il juge toujours très durement les savants ses contemporains : sur ce point là, il n'a . pas varié. Il ne trouve chez eux que vanité et ostentation ; il voit ! très bien que le culte de l'antiquité réduit le plus souvent la 1 science de son temps à n'être qu'une stérile surcharge de la mémoire. Et cette constatation l'exaspèrî. « En ceux-là », dit-il, (( (et il en est un nombre infiny de ce genre ») qui en establissent « leur fondamentale suffisance et valeur, qui se raportent de leur ; a entendement à leur mémoire, et ne peuvent rien que par livre /' (( je le hay si je l'ose dire, un peu plus que la bestise » (1), et puis f ; enfin il s'est convaincu que la science est beaucoup moins utile ; à la pratique de la vie qu'on i^e le suppose en général ; surtout dans la vie d'un gentilhomme son usage semble nul. Et voilà qui explique parfaitement sa conclusion : si notre jeune noble se piquait de science il y avait neuf chances sur dix, étant donné les circonstances, pour qu'il s'y prit mal, pour que ja science X gâtât son naturel et fît de lui un pédanUnsupportable en convgrj sâtion. supposez qûê"par un hasard heureux elle ne lui fasse pas / de mal, à tout le moins elle lui serait à pei^près vaine. Réduisons ^^onc au minimum la pa7t de la sciencej'etce peu qu'il en faudra laisser, exigeons qu'on l'enseigne avec une méthode nouvelle. Montaigne n'a pas indiqué dans le détail ce qu'il laisserait debout des anciens programmes. Il n'a pas traité la question de si près, et s'est contenté de tracer les grandes lignes de sa pédagogie. Bien évidemment tous les enseignements élémentaires qui servent à la pratique de la vie n'en sont pas bannis. Il faut savoir lire, écrire, compter, parler correctement. Pourtant même la grammaire, dans sa pensée, verra sa place singulièrement réduite. C'est à l'usage à nous l'enseigner. On n'étudie encore dans les collèges que la grammaire latine; or, pour l'enseignement du latin, Montaigne serait bien d'avis qu'on mît en vigueur, dans la
(i) m, 8, t. I, VI, p. 90.
mesure du possible, une .méthodenouvelle qui pourrait alleix
presque sans grammaire, nous dirions aujourd'iiui une méthode \
directe. C'est celle que son père a employée pour lui-même autre- 1
fois, et qui lui a si bien réussi. Son expérience toujours sert de /
patron. Sans doute les langues anciennes sont précieuses, puis-'
qu'elles nous ouvrent les trésors d'incomparables littératures ;
pourtant elles le deviennent de moins en moins tous les jours, à
mesure que les traductions se multiplient: ainsi Montaigne a très
bien pu se passer du grec, ^t puis, enfin, quelque précieuses
qu'elles soient, nous mettons u-op d'années à les apprendrè>>nous
y mangeons tout notre temps d'études. Ce qui l'irrite avant tout, ^
c'est de voir la place que nous faisons au beau langage. « Les ^ \vv
a latineurs de collège » n'apprennent en tout et pour tout qu'à -
parler. « La moictié de nostre aage s'en va là. On nous tient quatre
« ou cinq ans à entendre les mots et les coudre en clauses, en-
a cores autant à en proportionner un grand corps estendu en
(( quatre ou cinq parties, et autres cinq pour le moins à les sçavoir
(( brefvement mesler et entrelasser de quelque subtile façon. Lais-
« sons cela à ceux qui en font profession expresse » (1).
I^a rhétorique surtout l'exaspère : ses sarcasmes ne tarissent pas contre elle. Relisez L'institutmi des cnfans, vous verrez qu'il ij'est aucune branche de renseignemenTlpie Alontaigne critique plus longuement et plus Aprement. Et^ après la rhétorique, celle qui le retient le plus, c^st la dialectique : ce^qnt ces j(ergûlismes » qui tiennent lieu de philosophie, qui ont bouché « ses avenues » (2) comme il dit, et qui ne permettent plus d'aller à elle. Les restes de la scolastique encombrent toujours l'enseignement ; aux yeux de Montaigne ils rendent stérile toute étude philosophique. Dans les baroco et les baralipton il ne voit qu'une ennuyeuse et attristante leçon que les lèvres répètent sans parvenir à intéresser l'entendement, une leçon qui alourdit l'esprit au lieu de le stimuler (3).
V. — Or, justement, il n'y a qu'une science à laquelle Montaigne pardonne, c'est cette philosophie morale qu'on déguise si
(3) I, ift, t. I. p. 57.
lamentablement. II bannit les autres ; celle là, au contraire, il lui ouvre grandes toutes les portes de Tesprit; il en fait la base môme de sa pédagogie. Aussi bien est-ce à peine une science. Elle j ne consiste pas en un système de propositions logiquement enchaînés, les unes aux autres ; elle ne tire pas notre attention hors de nous pour Técarter vers des objets éloignés qui ne nous I intéressent que par un effort de volonté et par une constante application. C'est de nous qu'elle nous parle, de tous les actes de notre vie, de la vertu qu'il nous faut pratiquer et qu*elle nous enseigne à acquérir aisément, de nos relations avec nos semblables qu'elle rend plus faciles et plus savoureuses, des dangers qui nous guettent et qu'il nous faut éviter, de la souffrance que tout homme est tenu de rencontrer sur son chemin, de la mort qui s'approche et qui pose de si angoissants problèmes. Voilà bien la I leçon qui convient à un gentilhomme. Aucune de ces questions ne / lui est étrangère ; toutes l'intéressent au plus haut degré, toutes lui I parlent de lui-môme et le préparent à vivre sa véritable vie. Mais pour qu'il en tire profit, il faut quitter l'ancienne ornière. La philosophie des écoles ne consiste qu'en un monceau de définitions Bt de partitions qu'il faut apprendre par cœur. Arrière toutes ces (( subtilitez espineuses de la dialectique dequoy nostre vie « ne se peut amender » (1). Allons aux choses mômes; touchons du doigt les exemples, et sachons y approprier des réflexions vraiment pratiques et substantielles. Quand on nous parle de la vertu ou de la prudence, on nous déûnit des mots, on divise le sujet en autant de parties que la définition contient de termes, on argumente suivant les règles dialectiques sur quelques propositions alambiquées ; on n'en vient jamais au fait. De la plus active des réalités, on fait un thème à dissertations. <( Nous sçavons « décliner Vertu si nous ne sçavons l'aymer ; si nous ne sçavons « que c'est que prudence par effect et par expérience, nous (( le sçavons par jargon et par cœur.... Elle nous a apris les deffî- (( nitions, les divisions et particions de la vertu comme des « surnoms et branches d'une généalogie, sans avoir autre soing (( de dresser entre nous et elle quelque pratique de familiarité et (( de privée acointance » (2).
(Syil, 17, t. IV, p. 2SQ.
Les anciens ont été merveilleux à représenter les actions humaines, à les illustrer de réflexions pratiques, à les diriger. C'est chez eux qu'il faut aller prendre nos modèles ; c'est Sénèque, c'est surtout incomparable Plutarque qu*il faut interroger avec une inlassable curiosité. Vous reconnaissez ici les habitudes de Montaigne. Il conseille aux autres simplement de goûter à sa vie intellectuelle, car c'est bien le caractère dominant de sa vie intellectuelle que ce perpétuel commerce avec les moralistes de Tantiquité. C'est bien par leurs exemples qu'il a cherché à organiser sa conduite, et dans \esEssais nous le voyons continuer à vivre et à penser par eux.fNIais introduire systématiquement cette philosophie rationnelle dans la pédagogie, c'est une nouveauté cela. De toutes les sciences anciennes, la morale était celle qui y pénétrait le plus malaisémentALÉglise risquait de s'inquiéter de cette ] concurrence. Gargantua, qui abreuvait si largement son esprit de sciences profanes, ne demandait qu'à la Bible sa morale, et la | lecture des saints livres t^ait une très large place dans s vie d'écolier.
Mais il ne suffit pas, pour Montaigne, de substitueraux sciences vaines la seule science dans laquelle les jeunes nobles puissent trouver à la fois beaucoup de fruit et d'agrément. Il faut encore que les maUres sachent bien l'enseigner. Toute science demande à être judicieusement étudiée, mais ceile-là réclame encore plus de jugement que les autres.
Nos maîtres, dit Montaigne, s'y prennent d'une détestable manière. Ils ne font que criailler aux oreilles de leurs disciples; ils emplissent leur mémoire comme a des entonnoirs », et jamais ne s'adressent à l'entendement, jamais ils ne les habituent à juger. Nos enfants apprennent toujours par cœur; on leur demande le mot à mot de leur leçon, on leur fait rendre sans les digérer ces viandes telles qu'ils les ont prises. C'est toujours abus de la . méthode scientifique, et préjugé de savants qui se figurent faire quelque chose pour vous, quand ils vous ont « plaqué tout a empennées )) dans le cerveau les sentences de Cicéron et de Platon.
Avec le comte de Ourson, il faudra s'y prendre tout autrement. Il faudra le faire réfléchir. Quand on sera obligé de lui apprendre quelque chose, au lieu de lui demander de répéter par cœur, on
lui fera mettre « en cent visages » sa leçon ; on lui demandera d'expliquer, de commenter, et par ses commentaires on s'assurera qu'il a bien compris, que son jugement a profité plus que sa mémoire. On commencera par le w mettre sur le trottoer » et par le « faire trotter devant soy » comme dit Montaigne. Les enseignements de Cicéron et de Platon ne seront pas négligés pour cela, bien au contraire. Au lieu de rester à « la superficie du cerveau », ils pénétreront jusqu'au sanctuaire de Tentenderaent, ils se transformeront en la substance propre de Tenfant et passeront dans sa vie. Il ne saura plus si ces idées lui viennent de tel ou tel philosophe, il les croira siennes tant il les trouvera intimement mêlées à sa conscience ; il n'aura pas (( arrosé » son âme de sa leçon, il l'en aura « pénétrée et teinte ».
Aussi jamais on ne lui imposera aucune conception par autorité. Il ne recevra que ce que son jugement sera capable d'approuver, que ce qui conviendra à son tempérament. Sur chaque question on lui (era connaître divers avis : celai d'Aristote, celui de Platon, celui d'Épicure, celui de Zenon. Entre ces opinions contradictoires il choisira s'il peut; et, s'il en est incapable il restera dans le doute comme fait si souvent Montaigne lui même, a Qu'il oublie « hardiment s'il veut », dit Montaigne, «d'où il tient ses préceptes, « mais qu'il se les sçache approprier. La vérité et la raison sont (( communes à un chacun, et ne sont non plus à qui les a dites a premièrement qu'à qui les dict après. Les abeilles pillotent deçà (( delà les fleurs, mais elles en font après le miel qui est tout leur; « ce n'est plus thin ny marjolaine : ainsi les pièces empruntées v^J « d'autruy, il les transformera et confondra, pour en faire un I u ouvrage tout sien, à sçavoir son jugement; son institution, son (( travail etestude ne vise qu'à le former » (1).
Ne semble-t-il . pas que Montaigne^ parlç„là„dÊ..j5a propre
lanière? Rappelons-nous ce que nous avons dit de sa philo-
itë : cette abeille qui va pilloter de çàdelà dans les champs des
diverses doctrines philosophiques, c'e&t.biÊnJkIûnlaigne luLménie
qui s'ins^ije siJibr-efttentdes divcrsos ^c tes, et le miel qu'il
extrait de ces sucs savoureux, c'est cette morale toute sienne qu'il
et en œiivre dans la vie et qu'il exprime dans les Essais, La
seule science qu'il ait conservée dans ses programmes, c'est celle qu'il étudie lui-même ; la méthode qu'il préconise, c'est sa propre méthode.
VI. — Mais, pour que ses disciples puissent imiter Montaigne, et recueillir de son (( institution )) tous les beaux fruits qu'il leur promet, il fautede toute nécessité renoncer au collège. Le collège n'est pas Seulement néfaste parce que ses programmes ne sont pas appropriés aux besoins de la noblesse, et parce que ses méthodes d'enseignement sont défectueuses ; on pourrait modifier tout cela. Il l'est bien davantage parce qu'il gâte« les meurs généreuses (c ,de l'enfant^ ce qutest grave pour un roturier, mais ce qui Test w bien davantage pour un jeune gentilhomme». Au contact de A ces maîtres meivils et barbares, toujours en coucroux, il perd ses 1 bonnes manières et sa distinction ; leurs brutalités et leurs 1 injures corrompent sa frc^nchise et sa sincérité. Avant tout, dans l'éducation, Montaigne exècre J'.fimploi deila vinlenr^;(( il n'est « rien à mon ad vis », dit-il, « qui abastardisse et estodrâisse'si fort u une nature bien née » et il a fait connaître jusqu'à quel degré il eût été scrupuleux sur ce point pour ses propres fils, s'il en avait eu. V^
Enfin, ces quatorze ou quinze heures d'études qu'on exige chaque jour des enfants, ne peuvent manquer de les abrutir : c'est un métier de « portefaix », ce n'est pas l'occupation d'un honnête homme. L'honnête homme n'a pas besoin de ténacité, mais de souplesse et de finesse dans l'esprit ; comment voulez-vous qu'une si rigoureu^e^sstduîlé n'appesantisse pas ses idées? On Terapri sonne dans une geôle où il perd toute distinction et toute spontanéité, où il est mis continuellement à la « gehene », et de cette torture prolongée il ne peut retirer que le mépris des livres, de la réflexion, de tout ce qui pourrait affiner son esprit.
Montaigne a pu courir les risques du collège sans gâter son naturel grâce à l'intelligence d'un précepteur particulier qui lui a permis d'échapper au collège, de s'abandonner à ses caprices <et de se développer suivant ses propres goûts, c'est une chance, et une chance qui ne se produit que bien rarement. Son disciple ne doit pas être exposé aux mêmes dangers. Toute son institution sera confiée à un gouverneur qu'on choisira avec un soin extrême. La qualité maltresse qu'on exigera de lui, ce sera non la
C science, mais le bon sens. Il faudra qu'il ait « la teste bien faite » plutôt que (( bien'pleine », son rôle sera de « façonner » celle de son disciple plutôt que de la « remplir ». Il veillera à lui former avant tout le goût et le jugement, parce qu'un honnête homme a besoin avant tout de goût et de jugement, et parce que, quand il aura Tun et l'autre, si le caprice lui vient d'acquérir quelque science, il aura tôt fait de s'en rendre maître.
Voilà notre précepteur à l'œuvre : il va suivre partout l'enfant qui lui est confié, et faire tout passer par « l'estamine » de sa jeune raison. Il n'y a pas d'heures de classes distinctes des heures de récréation ou des occupations ordinaires de la vie. « Tout ce « qui se présente à nos yeux sert de livre suffisant : la malice d'un (( page, la sottise d'un valet, un propos de table, ce sont autant de « nouvelles matières» (1). La classe est partout à la fois, au lever, au coucher, aux repas, pendant les jeux même. Elle se glisse partout, s'insinue partout; l'enfant ne la voit pas, ne la sent pas; pourtant elle ne le quitte pas un instant. C'est que le but de notre gouverneur n'est pas d'enseigner une science qui soit étrangère à la vie ou extérieure à elle ; il enseigne à vivre ; sa leçon jaillit spontanément de tous les actes de la vie et de toutes les circonstances qu'elle fait naitre, elle se mêle naturellement à la vie et ne saurait avoir de cadre plus approprié. Chaque fois que l'enfant fait quelque chose, son maitre l'invite à comprendre ce qu'il fait, à réfléchir sur la manière dont il agit, à se demander s'il ne pourrait pas mieux agir; il améliore sans cesse sa conduite et tient son jugement constamment en éveil. Aux heures de promenade, il porte la conversation sur quelque sujet pratique, non sur la position des astres comme faisait le maître de Gargantua, mais sur les hommes que l'on croise dans le chemin, sur leurs mœurs, sur leur conduite, sur leurs occupations sur la manière dont on doit se comporter envers eux, sur mille conseils que l'enfant pourra mettre immédiatement en pratique, qui ne séjourneront pas oisifs dans sa mémoire mais qui pourront A aussitôt s'imprimer dans ses actes.
De la sorte, l'enfant apprend et se perfectionne sans faire effort, sans y penser, presque à son insu. C'est le point capital, a Entre
« autres choses », dit Montaigne parlant de son père, « il avoit esté « conseillé surtout de me faire gouster lu science et le devoir par (c une volonté non forcée et de mon propre désir, et d'eslever mon « anie en toute douceur et liberté, sans rigueur et contrainte. » (1) C'était la méthode qu'on avait employée avec succès pour le jeune Michel; c'était aussi la méthode qui convenait pour façonner un g^entilhomme dont Tâme doit être libre avant tout.
Ces conseils, ces réflexions que notre gouverneur accroche à' tous les incidents de la vie, ce sont surtout les moralistes anciens qui les lui inspireront. S'il ne possède pas suffisamment leurs ouvrages pour retrouver sur-le-champ les passages qu'appellent ses leçons improvisées, on lui adjoindra quelques hommes de lettres, quelques-uns de ces savantç à la mode dont le métier est d'apprendre par cœur, qui citent mot à mot de longs morceaux de leurs auteurs et qui sont toujours prêts à fournir force autorités et force références. Ceux-là ne seront pas en contact direct avec l'enfant, bien entendu ; ils assisteront seulement le gouverneur qui aura soin défaire un choix judicieux dans leurs allégations, et d'apprêter les mets avant de les servir à son disciple. Voilà comment en dépit de son âge, l'enfant entrera en commerce constant avec la philosophie ancienne, comment il s'habituera à façonner toute sa vie d'après la méthode rationnelle de cette philosophie. Je dis philosophie: c'est le mot de Montaigne. Les enfants mêmes ont la philosophie pour principale étude. « On « nous aprent à vivre », s'écrie t-il, « quand la vie est passée. Cent (* escoliers ont pris la verolle avant que d'estre arrivez à leur leçon (( d'Aristote, De la tempérance. Ce sont abus... Prenez les simples « discours de la philosophie, sçachez les choisir et traitter à point « ils sont plus aisez à concevoir qu'un conte de Boccace ; un enfant . « en est capable, au partir de la nourrice, beaucoup mieux que « d'apprendre à lire ou escrire. La philosophie a des discours pouf > « la naissance des hommes comme pour la décrépitude (2)... « Puis que c'est elle qui nous instruict à vivre, et que l'enfance y « a sa leçon comme les autres aages, pourquoy ne la luy commu- « nique l'on? ))(!).
(1) J, Ï6, t. Il, p. 78.
la matière sur laquelle il importe surtout de philosopher, ï jeune gentilhomme, c'est la conversation, et j'entends la xtion au sens très général où Montaigne emploie ce mot, c'est-à dire le commerce des hommes. Aucune leçon ne peut mieux que celle-là le préparer à vivre, parce que le commerce des hommes est sa grande aflaire. On le conduira donc dans des compagnies variées ; on Thabituera à écouter, à être modeste et (( épargnant de sa suffisance », à ne se <( formalizer » d'aucun propos ni d'aucune opinion, à n'être pas opiniâtre dans la discussion et à rendre les armes à la vérité, aussitôt qu'il l'apercevra. En un mot, il observera tout le monde afin d'apprendre à vivre dans le monde, afin de supprimer en lui-même xe ^'41. .verra de blâmable en antnfiTet dliîiîter ce qui méritera d'être imité. Et du même coup,- ii-se formera aux bonnes manières, parce qu'elles lui sont nécessaires, et parce que Montaigne veut « que Tentre-gent se ^ façonne quant et quant l'ame » (1).
Limiter notre disciple à la fréquentation de son milieu serait rétrécir singulièrement son champ d'observation' morale, et, partant, fausser son jugement. De très bonne heure il faut faire voyager l'enfant (2). La chose n'est pas nouvelle : chaque année, à ce que nous dit l^a Noue, trois à quatre cents jeunes gentilshommes sortent de France pour s'instruire (3). Mais ce qui est nouveau, c'est la manière dont Montaigne entend ces voyages. Sans doute, l'enfant aura l'avantage d'apprendre les langues des nations voisines qui peuvent lui servir dans sa carrière de militaire ou de diplomate, et qu'il aurait beaucoup plus de mal à s'assimiler à un âge plus avancé. C'est un surcroit de bénéfice qui n'est pas à dédaigner. Mais le but principal qu'on se propose, c'est de lui faire observer tout ce qui intéresse la vie et la morale : les humeurs des nations qu'il visite, et leurs « façons ». Pour cela, il n'ira pas s'enfermer à l'Université de Padoue comme font tant de jeunes Français. 11 n'ira pas, comme tant d'autres, chercher à retenir a combien de pas a Santa Rotonda, ou la richesse des « calessons de la signora Livia, ou... combien le visage de Néron,
(i) I, Î6. t. Il, p. 53.
(2) I, 26, t. If, p. 33 et suiyantes.
(3^ Discours politiques et militaires, ch. 5.
« de quelque vieille ruyne de là, est plus long ou plus large que « celuy de quelque pareille médaille )> (1) ; il ne faut pas que notre enfant imite ces modes ridicules, il faut qu'il sache « frotter et (c limer sa cervelle contre celle d'autruy » Le désir de Montaigne serait que son disciple voyage un peu de la manière dont lui-même sait voyager, avec toute la curiosité et la souplesse que sou Journal nous révèle. Et, comme il est trop jeune pour pouvoir le faire, le rôle de son gouverneur sera précisément d'attirer son attention sur ce qui doit l'intéresser, de stimuler sa réflexion et de provoquer son jugement. Il n'oubliera d'ailleurs jamais qu'il a près de lui un gentilhomme et il orientera toujours l'instructive causerie selon les besoins d'un gentilhomme. Quand on passera sur les terres d'un prince, par exemple, on s'enquerra des mœurs de ce prince, de ses « moyens », de ses « alliances » (2) ; pour un homme de condition ce sont choses utiles à savoir, autant que plaisantes.
Les grands hommes du temps passé (3) vivent encore dans la mémoire des livres. L'enfant devra les « pratiquer » eux aussi, autant ou plus que ses contemporains, étraogers ou compatriotes. « Ces grandes âmes des meilleures siècles » sont, pour diriger sa conduite, d'un conseil inestimable. Il faut avoir leurs belles actions sans cesse dans la pensée, et pour cela la lecture des histoires est infiniment recommandable, surtout la lecture des histoires moralisées comme les Biographies de Plutarque. Que notre gouverneur lise seulement les Essais : il verra de suite tout l'usage que Montaigne fait pour son compte personnel des exemples de Plutarque et tout le proftt qu'il en tire pour sa propre vie ; ce sera son modèle, il appliquera la même méthode dans la formation de son disciple. Mais ici il faut que sa vigilance redouble : qu'il ne retombe pas dans les défauts à la mode ; qu'il ait bien soin de ne pas surcharger de faits la mémoire de son élève. « Qu'il ne luy « aprenne p^ tant les histoires qu'à en juger. » Le but n'est pas de savoir ou mourut Marcellus, mais (( pourquoy il fut indigne de son devoir qu'il mourust là. »)
(1) I 26. t. II. p. 33.
(S) I, S6, t. II. p. 38.
(3) I. 26, t. Il, p. 33 et suivantes.
Ici encore il n'y a rien d'abstrait dans le programme de Montaigne. Ce sont moins des livres que des actions qu'il propose à rétude de son disciple. Il prolonge ses voyages par des promenades à travers les livres, et diversifie son champ d'observation morale par la visite de Tantiquité. Une perpétuelle méditation sur lu vie qui rend les actes de plus en plus conscients, et qui, par un rationalisme prudent, perfectionne lentement notre conduite, voilà pour rame. Mais Montaigne ne néglige pas non plus le corps. Les hommes de lettres l'oublient trop souvent ; ils altèrent leur santé à force d'étude, et deviennent incapables d'exercices physiques. Mais chez un noble qui, par sa naissance, est souvent appelé aux occupations militaires, la culture du corps est essentielle.
(( Les exercices, la luite, la danse, la chasse, le maniement u des chevaux et des armes » (1) tiennent une place considérable dans sa vie. C'est par là qu'il importe d'exceller, et quand La Noue recommande de payer les maîtres « selon la qualité des personnes », il ne manque pas d'ajouter : a Chacun sçait qu*un qui monstreroit à manier chevaux meriteroit plus qu'un peintre, m
Autant il fallait de douceur pour former l'âme, autant Montaigne demande de sévérité pour former le corps. L'âme veut être alléchée et stimulée ; le corps a besoin d'être endurci. Il faut que notre disciple soit a nourry grossièrement et sans delica- (( lesse ; » qu'il revienne « suant et poudreux de son exercice ; » qu'il se « bazarde tantost sur un cheval farouche, tantost un floret « au poing, tantost un' harquebouse. Car il n'y a remède : qui en « veut faire un homme de bien, sans doubte il le faut bazarder un « peu en ceste jeunesse, et souvent choquer les règles de la « médecine. » (2)
Outre l'agilité et la force physique, qualités si précieuses pour le gentilhomme, cette rude école se propose deux fins principales : d'abord elle veut raidir les muscles contre la douleur. Rien n'est eflîcace, pous supporter les maux de la vie, comme « l'espessis- (( sure de la peau et la durté des os. » (3); elles contrefont à merveille la magnanimité, le courage et toute la philosophie du
God^le
monde. Très sensible, Montaigne connaît les inconvénients de la sensibilité ; il veut les épargner à son disciple. Ici, le profit est pour rhomme privé ; l'autre fin regarde Thomme du monde.
Montaigne demande avec insistance qu'on le délivre de tout ce qu'il y a de singulier dans ses goûts et. dans ses mœurs, qu'on le rende capable de tout goûter, de tout supporter, de tout faire. Un honnête homme doit pouvoir s'accommoder à toutes les compagnies et aux coutumes de toutes les nations. (( Toute estrangeté (( et particularité en nos meurs et conditions », dit Montaigne, « est « evilable, comme ennemie de communication et de société » (1); et encore : « Par tout ailleurs, il est indécent ; mais à un homme de « guerre, il est vilieux et insupportable, lequel, comme disoit « Philopœmen, se doibt accoustumer à toute diversité et inégalité « de vie. » (2). Comme futur honnête homme et comme futur soldat, la même règle s'impose au jeune gentilhomme.* Il faut qu'il n'ait rien de singulier, qu'aucune habitude ne l'oblige. Et cette règle encore, c'est dans sa propre pratique que Montaigne la prend. Lui-même s'est efforcé de se plier à tous les usages. Non sans peine, il a triomphé des caprices de son goût, et maintenant il sait en compagnie ne refuser aucun mets ni aucune boisson. S*ii s'est imposé cette obligation, c'est qu'il en a reconnu l'utilité, et il l'impose à son disciple comme à lui-même.
Le résultat de cet enseignement physique et moral, ce sera de iormer un habile et honnête homme, comme dit Montaigne, un de ces hommes dont la conversation lui semble si désirable. L'habile^ homme, c'est l'homme de jugement. Le jugement, si cher à.Montaigne, provient d'une vaste expéFience réfléchie par un bon sens toujours en éveil ; or, en matière morale, l'expérience du disciple de^Montaigne est aussi ample qu'on peut la souhaiter, et sa réflexion s'est constamment attachée à son expérience niorale. L'honnête homme, c'est l'homme qui a de bonnes manières, l'homme qui sait se rendre ag:réable dans toutes les compagnies et qui n'est déplacé dans aucune. A force, non de civilité cérémonieuse, mais à force de goût pour la conversation, de souplesse à s'y adapter et à s'accommoder aux désirs des autres, il réalise le
(S) m. 18, t. VII, p. 34.
parfait courtisan. Et Montaigne dit déjà, comme Teût pu faire un contemporain de Louis XIV : « En une monarchie, lout gen- « til'homme doit estre dressé au port d'un courtisan » (\).
En somme, c'est Thomme de salon, superficiel, mais agréable et doué de bon sens, que la pédagogie de Montaigne prépare. L'objection principale, que Ton pût faire à son système lui a été adressée très vite. L'éducation privée n'était possible que pour une infime minorité. Les plus riches seuls pouvaient en supporter la dépense. Il n'était pas possible d'espérer relever la noblesse par ce moyen. <( Cette reigle est bonne », disait La Noue, (( à ceux qui sont (( fort riches, qui mesmes peuvent mettre leurs enfants en com- (( pagnie d'autres de leur aage, avec lesquels ils aprenent mieux « qu'estans seuls. Mais les pauvres ne peuvent faire le semblable, w qui travaillent assez à vestir et nourrir les leurs, la nécessité les « contraignant souvent... de les mettre pages où ils peuvent, tant (( pour les façonner que pour descharge de despense » Et sans méconnaître les défauts du collège, il en prend la défense, parce que le collège est une nécessité : « Je ne veux point parler des « longueurs qu'on tient aux collèges, en l'instruction des enfans : « car on sçait qu'en chacune chose il y a du mal entremeslé a avecque le bien. » La Noue donc tient pour l'éducation publique, donnée dans des collèges, mais il demande la création d*Académies spéciales pour les jeunes nobles, où l'on enseignera suivant une méthode nouvelle, et avec des programmes appropriés aux besoins de la noblesse.
Mais s'il y a désaccord sur la question des moyens, pour ce
qui est du but à poursuivre La Noue est dans les grandes lignes,
d'accord avec l'auteur des Essais, Avec moins de fermeté et
'd'ampleur, mais avec plus de précision peut-être,^il réduit
considérablement la part de l'enseignement des sciences. Il veut
qu'on fasse les lectures en français afin de ne pas perdre tant de
temps à l'étude des langues. Avant tout on enseignera l'histoire,
et après l'histoire les livres des anciens qui traitent des choses
. politiques, de l'art militaire, et de la morale. Avec La Noue lui-
-~méme, tout protestant qu'il est, la philosophie morale des anciens
prend une place capitale dans la pédagogie de la noblesseN^t
(i) I, S6, t. il p. 65.
d'autres encore dans le môme temps, comme Tabouret des Accords et La Primaudaye, ne la font pas moins grande. Cette unanimité est significative : elle marque le recul de renseignement scientifique, et le triomplie prochain d'une pédagogie utilitaire, adaptée aux besoins particuliers de la vie mondaine.
Les Jésuites conservèrent les collèges qui étaient nécessaires, mais dans leurs collèges renseignement qu'ils donnèrent eut beaucoup de points communs avec celui que rêvait Montaigne. <11a culture scientifique fut complètement bannie. Le but principal était de former le goût et les bonnes manière§xL*histoire, la\ morale ancienne et la poésie occupaient une place privilégiée i -" dans les programmes. Leur disciple n'eut pas ce sens critique et cette soif ardente de la vérité qui faisaient toute la dignité de/ l'esprit de Montaigne, et qui rélevaient infiniment au-dessus de/ rhonnète homme. Il fut cet homme élégant et moyen, identique / à tous ceux qui l'entourent, privé de toute originalité et pour qui toute originalité est une tache, cet homme du monde en un mot qui peupla les salons du XVII® siècle.
SECTION III
Les Plaisirs de l'Honnête Homme
VIL — Une fois émancipé de la tutelle de son gouverneur, le gentilhomme qu'on a formé suivant une pareille méthode ne manquera pas de distractions et de plaisirs. Et d'abord, il aura pris le goût des livres (1), parce qu'on lui aura montré en eux justement ce qui est capable de le séduire.
Les livres sont d'un précieux secours à la vie. «C'est», dit Montaigne, «la meilleure munition que j'aye trouvé à cet humain « voyage, et plains extrêmement les hommes d*entendement « qui l'ont à dire ». (2) Ils ont surtout ce rare avantage sur nos autres amis, qu'ils se tiennent sans cesse à notre disposition, prêts à nous donner du plaisir à la première requête : ils n'ont point de caprices avec lesquels nous ayons à compter, et ils nous passent toutes nos fantaisies. « Le plaisir des livres costoie
(I) Sur le plaisir des livres cf. surtout les essais. II, 10 et III, 3. (t) ni, 3, t. V, p. 238.
\/ (( tout mon cours et m'assiste par tout ; il me console en la « vieillesse et en la solitude ; il me descUarge du pois d'une oisi- (( veté ennuyeuse et me deffaict à toule heure des compaignîesqui (( me faschent; il einousse les pointures de la douleur, si elle (( n'est du tout extrême et maistresse. Pour me distraire d*une « imagination importune, il n'est que de recourir aux livres, ils (( me destouruent facilement à eux et me la desrobent. » (1). Us sont un instrument infaillible pour pratiquer cette méthode de diversion, qui est maintenant le grand remède moral de Montaigne. Et puis, ce n'est pas tout : la culture littéraire fait partie de l'élégance. La mode italienne triomphe: il entre maintenant dans les attributs de l'honnête homme d'être cultivé, d'aimer les lettres. Autant des allures de savant sembleraient à Montaigne l'encanailler à ses propres yeux, autant l'ignorance complète des lettres latines lui paraîtrait grossière et humiliante. On doit les aimer, et pourtant il n'en faut pas faire trop de cas. Le juste milieu seul est de bon ton. Dans sa tour, où il a disposé sa u librairie j) en demi cercle, Montaigne n'a pas moins de mille volumes à ce qu'il nous dit. Il se retire souvent au milieu d'eux, il passe de longues heures en leur compagnie ; là, parfois il rêvasse au hasard, parfois il écrit, plus souvent il feuillette tantôt un ouvrage, tantôt un autre, au gré de ses caprices.
Car le gentilhomme ne doit pas se courber sur les livres comme ferait un docteur ou un régent. Sa naissance doit se reconnaître rien qu'à sa manière de lire et d'étudier. Il faut que ce soit pour lui un passe -temps, jamais son occupation principale. Il a mieux à faire que cela, et puis, s'il s'abandonnait à cette manie, bien vite il deviendrait tout à fait insociable. «Cela les rend ineptes à la « conversation civile )), nous dit Montaigne, « et les deslourne de meilleures occupations. » Et combien ai je veu de mon temps « d'hommes abestis par téméraire avidité de science? Carneades « s'en trouva si alïollé qu'il n'eut plus le loisir de se faire le poil (( et les ongles. » (2) Que l'honnête homme n'oublie pas de se faire le poil, et qu'il se conserve l'esprit libre pour les réparties de la conversation.
(î) I, 26, t. II. p. 51.
L'auteur des Essais, puisqu'il se mêle d'écrire, serait à la rigueur excusable de faire aux livres une place un peu trop grande dans sa vie. A plusieurs reprises, cependant, il tient à nous répéter qu'il ne consacre jamais une heure de suite à la lecture; que s'il rencontre une difficulté sur sa route, il se contente d'y donner une charge ou deux et passe outre : il ne a se ronge pas les ongles à la résoudre. » Les ouvrages qui lui conviennent, ce sont les ouvrages coupés en courts chapitres comme les lettres de Sénèque et les Opuscules de Plutarque, parce qu'avec ceux-là il est toujours facile d'interrompre sa lecture. Il dit encore qu'il éprouve l'impérieux besoin d'avoir des livres auprès de lui, partout, même en voyage, tant il sent en eux de ressources contre l'ennui qui peut venir; mais des jours se passent, parfois même des mois, sans qu'il en ouvre un seul : leur présence lui suffit, et cette sensation qu'ils sont (( à son costé pour lui donner du plaisir à son heure ». Comme lui, l'honnête homme ne doit se terrer dans aucune étude épineuse ou absorbante. Jamais les livres ne doivent réclamer sa présence à heure fixe, et troubler les occupations qui sont ordir naired aux gens de sa condition. C'est seulement « quand l'ennuy « de rien faire commence à le saisir », qu'il peut recourir à eux pour remplir un temps qui serait sans affaire et sans agrément.
Et le but qu'il se proposera en les ouvrant, ce ne sera pas d'éclairer un point d'érudition ou de faire quelque découverte savanfe; ce sera de prendre du plaisir et de réfléchir sur sa propre vie. (( Je ne cherche aux livres », dit Montaigne vers 1579, « qu'à m'y (( donner du plaisir par un honneste amusement; ou si j'estudie, (( je n'y cherche que la science qui traicte de la connoissance de « moy mesmes, et qui m'instruise à bien mourir et à bien « vivre (1) ». Dans sa jeunesse, il a quelque temps « estudié par (( ostentation », mais il a compris combien cela était malséant; depuis il a eu pour but de s'assagir, mais de plus en plus c'est le goût du plaisir qui l'emporte : vers 1588, il déclare qu'il ne songe plus guère qu'à « s'esbattre ».
La bibliothèque de l'honnête homme sera composée d'après ces principes. Les livres qu'il lui faut avoir sous la main, ce ne sont
(1) o, 10, t. in, p. 191.
(^^ pas du tout ceux que rechercheut les savants et les hommes de métier. Ceux qui ont le plus de vogue dans ce siècle de pédantisme, et qu'on trouve le plus fréquemment cités, ce sont les plus indigestes, les plus bourrés de faits et de singularités. L'homme du monde n'aura guère à les étudier. Montaigne va l'aider à faire son choix. Lisez, dans les Essais, le chapitre Des livres, vous verrez
. quels sont ceux auxquels lui-même revient le plus volontiers. Du môme coup, vous l'entendrez tracer un petit programme de lecture pour gens du monde. Il indique quatre catégories principales de livres. A une extrémité (tout en bas, si vous voulez), nous trouvons les livres simplement plaisants : ce sont des contes, comme ceux de Rabelais,* de Boccace, de Marguerite de Navarre ; des romans comm^ celui d'Héliodore. Tout en haut, sont les ouvrages sérieux, ceux qui servent à régler la vie humaine : ce sont les ouvrages des moralistes, parmi lesquels Sénèque et Plutarque occupent une place d'honneur. Sur les rayons intermédiaires, on trouve des livres utiles et plaisants à la fois, ceux des historiens et des poètes. Regardez maintenant le catalogue méthodique de la a librairie » de Montaigne : vous reconnaissez que ces quatre rayons sont bien les plus fournis. Ouvrez maintenant les Essais : nous avons appris à en démêler les emprunts; ils nous enseignent que c'est bien sur ces quatre rayons qu'il venait chercher sa pâture intellectuelle.
Mais, plus encore que par sa façon de lire et que par la composition de sa bibliothèque, l'honnête homme se distingue par sa manière de juger les livres. Il a son critérium à lui. Les savants apprécient un auteur d'après sa science, et d'après l'habileté technique dont il fait preuve. Ils analysent et ils critiquent. L'homme du monde s'en remet à son goût. Il classe les œuvres d'après la qualité du plaisir qu'il en reçoit. Il se laisse aller à ses impressions. La plus grande nouveauté de l'essai Des livres est dans l'autorité que Montaigne accorde à son goût et à ses impressions. Il a conscience de son audace et prend des précautions : il nous déclare qu'il parle de choses qui ne sont pas de sa compétence et qu'il en parle en profane; qu'ailleurs, chez les critiques de profession, on trouvera traité beaucoup plus pertinemment le sujet qu'il se permet d'aborder; qu'il n'a, lui, que son jugement et son goût pour l'éclairer, et qu'il aurait mauvaise grâce à
attacher trop de poids à ses impressions. N'importe : malgré tout, il a confiance en son goût, puisqu'il s'arrête longuement à nous le faire connaître, à juger ses auteurs favoris, à nous expliquer ses préférences. 11 entre jusque dans les détails : dans l'œuvre de Virgile, ce sont les Géorgiques qu'il goûte le plus ; parmi les livres de VÊnéide, le cinquième lui semble être le plus parfait.
En poésie, son goût a évolué, et il nous conte les phases par lesquelles il a passé (1). D'abord, pendant sa jeunesse, ce sont les grâces un peu mièvres d'Ovide qui l'ont séduit. Plus tard, sans doute surtout à l'époque stoïcienne, il s'est laissé gagner par l'enflure ampoulée de Lucain. EnHn ce sont les classiques, Virgile plus que tous les autres, qui ont fixé ses préférences. Autour de 1579 (2), il donne hautement la palme à ces derniers; il pratique encore parfois Lucain et l'admire, mais il avoue que le « bon (( Ovide» et que l'Arioste ne «chatouillent plus sa vieille âme « poisante ». Il oppose très heureusement la vigoureuse simplicité d'un Virgile aux pointes subtiles et aux inventions compliquées qui marqueront les œuvres de la basse époque. Le goût de Montaigne est alors arrivé à sa pleine maturité. Il a parlé avec un sentiment très vif de la force poétique d'Horace (3), et le commentaire qu'il a fait de quelques vers de Virgile et de Lucrèce nous montre avec quelle délicatesse il savait savourer ses lectures. Pour expliquer ces mômes vers, au temps où dans nos classes l'explication littéraire n'avait pas d'autre but que de former le goût, un professeur de rhétorique n'eût pu mieux faire que de lire à ses élèves le commentaire de Montaigne.
(( En la poésie », a-t il écrit, «Vergile, Lucrèce, Catulle et Horace (( tiennent de bien loing le premier rang » (4). Cette phrase nous paraît presque superflue, le jugement qu'elle exprime, sur la poésie latine, est si bien acquis aujourd'hui, si solidement établi dans tous les esprits par trois siècles d'enseignement classique, que nous le pensons inutile. Alors, cependant, il ne l'était pas du tout. A placer si haut Lucrèce, le poète épicurien et athée, il fallait peut-être quelque liberté d'esprit ; en tous cas, pour dis-
(1) Cf. I. 37, t. n, p. 171 (texte de 1595). (9) U, la t. m, p. 194 et suivantes.
(3) m, 6, t. VI, p. 4.
(4) n, 10, t. Ul, p. 194.
tinguer avec une si grande fermeté les quatre poètes latins que la postérité devait consacrer comme les premiers, il fallait un goût très sûr et très décidé. Il n'y avait pas encore de jugement traditionnel sur la matière. N oublions pas que le XVI<^ siècle semble très hésitanl dans ses appréciations de la poésie. Les hommes de la Pléiade (on Ta souvent remarqué), semblent parfois confondre toute Tantiquité dans une admiration indiscrète. Ils vont aux poètes secondaires ou décadents aussi bien qu'aux grands classiques. Ronsard s'inspire des Alexandrins aussi bien que d'Homère et de Pindare. L'auteur de VOlive ne doit pas moins aux petits poètes italiens de son temps qu'à Horace. L'enthousiasme manquait de goût. Avec les Essais, au contraire, c'est le goût qui veut triompher,ce goût qui devait être le juge souverain pour les hommes du XVII® siècle. 11 décide en matière littéraire, et, grâce à lui, Montaigne esquisse déjà dans les œuvres de l'antiquité un classe ment qui sera ratifié par la postérité. Il démêle parmi ces œuvres celles qui méritent d'être rejçardées comme classiques, parce que dans une forme parfaite, elles tracent une peinture de l'âme humaine capable d'intéresser tous les siècles.
VIII. — Après la lecture, un autre plaisir de la vie du gentilhomme, « moins languissant » celui-là, et plus du goût de Mon taigne, c'est le commerce des (( honnestes femmes». Depuis le milieu du siècle, à l'imitation des Italiens, sans cesse on fpcirle de l'amour, on le définit, on essaie de le régler. C'est un signe qui ne trompe pas : infailliblement il marque un progrès dans Tesprit de société.
Dans l'œuvre de Montaigne la femme n'est pas oubliée, et Ton voit très bien qu'elle ne l'était pas davantage dans sa vie. Cinq des essais sont dédiés à des dames, et dans deux autres au moins (i) Montaigne nous parle longuement du commerce des femmes, et de l'amour, qui est leur raison d'être dans la société. « Mademoic( selle de Montaigne, sa femme »\ il est vrai, n'est pour ainsi dire jamais nommée, et l'on a reproché à notre philosophe le peu d'attention qu'il semble lui avoir accordé. Il fut peut être néanmoins un bon mari, facile à vivre, point trop infidèle, à ce qu'il nous
(i) m, 3 et ni, 5.
dit ; mais chez lui, si non Thomme, au moins l'auteur, est plus occupé des relations mondaines que des rapports conjugaux. Il aime à dire quelquefois un peu de mal du beau sexe, ce qui devait être un genre de plaisanterie fort à la mode dans les salons, aussi bien en France qu'en Italie. Mais quand il ne plaisante plus, Montaigne sait exprimer le charme de la femme : a Elles ne « se cognoissent point assez;» dit-il; « le monde n'a rien de plus « beau ; c'est à elles d'honnorer les arts et de farder le fard. Que « leur faut-il que vivre aymées et honnorées? Elles n'ont et ne « sçavent que trop pour cela ))(!)?
Il aime à converser avec les dames, à les entendre louer sa constance dans ses douleurs physiques : pour leur complaire, et pour avoir le plaisir d'être soigné par elles, il accepte de prendre des bouillons et des tisanes qui ne lui inspirent aucune confiance. Relisez l'adresse à madame de Duras qui coupe si étrangement l'essai de la ressemblance des enfans atu^ pères (2), vous verrez le ton depolitessegaianle, déjà passablement afîinéesur lequel Montaigne aime à parler aux dames. « Par ce qu'il pourra estre que ces inep- « ties se verront quelque fois entre vos mains, je veux aussi (( qu'elles portent tesmoignage que l'autheur se sent bien fort « honoré de la faveur que vous leur ferez... Ces mesmes conditions (( et facultez, que vous avez pratiquées et recueillies, Madame, (I avec beaucoup plus d'honneur et de courtoisie qu'elles ne me- « ritent, je les veux loger (mais sans altération et changement) en « un corps solide qui puisse durer quelques années ou quelques « jours après moy, où vous les retrouverez quand il vous plaira « vous en refreschir la mémoire, sans prendre autrement la peine « de vous en souvenir : aussi ne le valent elles pas. Je désire que (( vous continuez en moy la faveur de vostre amitié, par ces (( mesmes qualitez par le moyen desquelles elle a esté pro- (( duite » (3).
Pour être agréable en société, il faut que la femme sache se préserver de la lèpre de l'esprit, du pédantisme (4) qui sévit si furieusement au XVÏ® siècle. Le pédantisme est encore bien des
(I) Hl, 3, t. V, p. S19.
(3) Cf. aassi le ton de la lettre à Madame d'Estissac II, 8, t. UI, p. 79.
(4) Sar l'édiicatipn de la femme cf. III, 3, t. V, p. 218 et saivants.
fois plus dommageable pour la femme que pour l'homme et, par la faiblesse naturelle de son esprit, la femme est beaucoup plus exposée que Thomme à la contagion. Montaigne se plaint que presque toutes y succombent autour de lui. Elles allèguent sans cesse, et hors de saison, Platon comme saint Thomas ; « la doctrine « qui ne leur a peu arriver en l'ame leur est demeurée en la (( langue. Elles sont enterrées et ensevelies soubs Tart ». La femme savante est la peste de la société : Montaigne pense en cela comme les hommes du XVII® siècle, et c'est chez lui que Molière prendra Its mot fameux du bonhomme Chrysale :
a Nos pères, snr ce point, étaient gens bien sensés,
« Qui disaient qa'une femme en sait toujours assez
« Quand la capacité de son esprit se hausse
« A connaître un pourpoint d*avec un haut-de-chausse » (1).
Les femmes n'ont aucun besoin de science : leur vie n'en a que faire. « La rhéthorique, la judiciaire, la logique, et semblables « drogueries » ne peuvent rien pour elles que ternir leurs charmes ; l'instruction, pour elles, ne doit tendre qu'à « es veiller un peu et « rechauffer les facultezqui sont en elles ». Toute autre institution leur est dangereuse, et, pour cet « office », Montaigne se chargera bien de leur indiquer les livres dont elles peuvent faire usage.
Ce seront d'abord les ouvrages des poètes, qui conviennent si bien à leur humeur : a C'est un art follastre et subtil, déguisé, (( parlier, tout en plaisir, tout en montre, comme elles )).Les histoires ne plairont pas moins à leur imagination, et les divertiront en les instruisant. Enfin, la philosophie morale est encore à leur portée, et leur parle de questions qui les touchent : « Elles (( en prendront », dit Montaigne, « les discours qui les dressent à c( juger de nos humeurs et conditions, à se deffendre de nos (( trahisons, à régler la témérité de leurs propres désirs, à « ménager leur liberté, alonger les plaisirs de la vie, et à porter « humainement l'inconstance d'un serviteur, la rudesse d'un
(I) Cr. essai, I, 25, t. II, p. 14 : « François, duc de Bretaigne, fllz de Jean r.lnqaiesme, « comme on lay parla de son mariage ayec Isabeau, fliie d'Escoase, et qu'on lay « adjousta qu'elle avoit esté nourrie simplement et sans aucune instrucUon de lettres. « lespondil qu'il l'en aymo't mieux, et qu'une famé estait assez sçaoarUe quand elle « sçaooit mettre différence entre la ohemisê et le pourpoint de son mary ».
<( mary et Ti m port uni té des ans et des rides, et ctioses sem- (( blables » fl).
Philosophie morale, histoire et poésie, ce sont donc encore une fois les mêmes livres que nous rencontrons. Il ornent le cabinet des dames, comme ils chargent la table de l'écolier et la bibliothèque de l'homme fait^ comme ils inspirent à Montaigne ses Essais. La nourriture intellectuelle de Thonnéte femme n'est au fond pas dififérenle de celle de l'homme, ce sont les mêmes éléments essentiels qui la composent ; c'est que la vie de conversation pour la femme est très semblable à celle de rhomnie. A l'un comme à l'autre Montaigne recommande sa propre culture, parce que cette culture lui a paru très heureusement appropriée à sa vie, et que leur vie ressemble tout à fait à la sienne.
Au reste, Montaigne ne se fait pas une haute idée de l'esprit des femmes : de ce côté-là il attend fort peu de la plupart d'entrés elles. Il les estime incapables de juger les questions religieuses, (2) incapables de la vraie amitié (3) et presque d'aucune pensée sérieuse. Il n'est à aucun degré ce que nous appelons un féministe. « Les discours )î, dit-il, «la prudence et les offices d'amitié, se trou « vent mieux chez les hommes : pourtant gouvernent ils les « affaires du monde ». Pour que le commerce des femmes soit vraiment attrayant, il faut qu'un peu d'amour s'en mêle, il faut que leurs charmes physiques nous séduisent, qu'ils nous cachent leur pauvreté intellectuelle et donnent aux sens leur part de plaisir. Le rôle de la femme dans la société, c'est de plaire et de se faire aimer.
Ce rôle est important d'ailleurs : il anime les relations mondaines. Il faut savoir ménager l'amour, le faire valoir, en tirer tous les charmes qu'il promet à l'honnête homme, sans s'exposer aux risques qu'il peut entraîner. Gardons-nous de la passion : elle coûte trop cher à notre tranquillité et à notre santé, a Je m'y (( eschauday en mon enfance », nous dit Montaigne, « et y souffris « toutes, les rages que les poètes disent advenir à ceux qui
(1) ni, 3, t. V, p. »o.
(S) I, 28, t. II, p. 88.
(3) I. 56, t. II p. 300.
(( s'y laissent aller sans ordre et sans jugement » (1). Ces expë- ./riences-là lui ont servi de leçon : il s'est bien gardé de s'y laisser V ''reprendre. L'amour-passion est trop douloureux; quand Montaigne le voit venir, il se hâte de fuir, de divertir son attention, de se pencher a au rebours de son inclination )) (2). ' Mais s'il ne veut pas de passion, il ne veut pas non plus d'indifférence et de froid libertinage. Un cœur sec serait dupé dans ce commerce, et n'y trouverait aucun plaisir. Nous n'y devons pas attacher toutes nos pensées, mais il y faut engager quelque chose de nous. « Il ne luy couste guiere », dit Montaigne en parlant du libertin, « mais il n'acquiert aussi rien qui vaille » (3).
Quand un sentiment tendre est éveillé de part et d'autre, il faut l'exploiter en détail, le traîner le plus possible en longueur afin d'épuiser toutes les délicieuses émotions qu'il renferme. Pour cela, il faut éviter avant tout qu'une satisfaction brutale vienne aussitôt rétoufïer. Les réalités de l'amour trop vite goûtées y sont funestes : entretenir le désir, tout le problème est là. Pour cela, il faut que les dames se montrent difficiles, qu'elles amusent leurs amants par les mille futilités de l'amour, qu'elles graduent savamment (4) leurs faveurs, a L'amour », dit Montaigne, « est « une passion qui mesle a bien peu d'essence solide beaucoup plus (( de vanité et resverie fiévreuse : il la faut payer et servir de (( mesme. Apprenons aux dames à se faire valoir, à s'estimer, « à nous amuser, et à nous piper » (5). Nourrissons cette vanité et cette « resverie », repaissons-en notre imagination. Tâchons d'imiter les Italiens qui se connaissent en la matière : » Pour « arrester sa fuitte et l'estendre en préambules, entre eux (( tout sert de faveur et de recompense, une œillade, une inclina- « tion, une parolle, un signe (6) Comme cet ancien qui désirait « le gosier d'une grue » pour goûter plus longuement les mets, Montaigne veut allonger le plus possible le plaisir de l'amour qui de sa nature est « vif et precipiteux ».
(1) ni, 3, t. V, p. M3.
(2) II, 10, t. VI, p. 232.
(3) UL S, t. V, p. «5.
(4) III, 5, t. VI, p. 2S.
(6) m, 5, t. VI, p. 16.
(6) UI, S, t. VI, p. 1«.
Ainsi dispensé, l'amour est une volupté délicate qui occupe très plaisamment sans risquer d'affoler. L'amant conserve entière ^ sa liberté d'esprit, il reste un homme du monde, correct, sans mélancolie, toujours dispos pour riposter à la plaisanterie qu'on peut lui décocher à tout instant. Montaigne nous assure qu'il gardait tout son sang-froid.w Je reservois en son entier », dit-il, «ce « peu de sens et de discrétion que nature m'a donné, pour leur « service et pour le mien; un peu d'esmotion, mais point de « resverie ». (1) Et il nous assure encore que lui-môme, il a toujours eu soin « d'esguiser » ce plaisir, qui autrement lui eût paru fade « par la difficulté, par le désir, et par quelque gloire » (2). Un pareil amour est, sinon chaste (Montaigne ne demande pas cela, bien au contraire), du moins décent et de bon ton, et pour la vie de société, c'est un assaisonnement à la fois savoureux et délicat.
 vrai dire, les salons italiens cherchaient à nous envoyer un amour encore plus épuré, et en quelque manière plus distingué que celui-là. Ils avaient élaboré une théorie platonicienne et pétrarquiste d'un amour où les âmes seules avaient part. Quelques traductions avaient essayé de la répandre chez nous, et notre poésie l'avait quelquefois exprimée avec bonheur. Dans sa bibliothèque, Montaigne avait plusieurs livres qui se rattachaient à cette inspiration. On y trouve les très subtiles Leçons de Varchi sur quelques questions d'amaur, leçons qui avaient joui d'un très vif succès dans l'académie de Florence, et surtout les fameux Dialogues d'Hebreo, dont la lecture est bien curieuse. Mais Montaigne n'est aucunement gagné par leurs enseignements. Il a protesté contre l'amour pétrarquiste. Son bon sens se refuse à tant de raffinement. S'il refrène la fougue de ses sens et les soumet à des règles de bienséance, il prétend ne pas se condamner à un ascétisme rigoureux. S'il diffère les réalités de l'amour, il n'y renonce pas. S'il | , veut que le sentiment domine, dans ce sentiment il affirme très ! nettement et à diverses reprises que la beauté corporelle est j | l'élément principal, les grâces de l'esprit ne jouent qu'un rôle , secondaire. « Je leur oy souvent peindre cette intelligence toute
(1) in. 5, t. VI, p. 31.
(c spirituelle, et desdaigner de mettre en considération l'interest « que les sens y ont. Tout y sert, mais je puis dire avoir veu (( souvent que nous avons excusé la ioiblesse de leurs esprits en « en faveur de leurs beautés corporelles, mais que je n'ai point (( encore veu qu'en faveur de la beauté de l'esprit, tant prudent « et nieur soit-il, elles vueillent prester la main à un corps qui « tombe soit peu en décadence (1)... Au subject de l'amour, subject (( qui principalement se rapporte à la veue et à ratouchement, « on faict quelque chose sans les grâces de l'esprit, rien sans les (( grâces corporelles. C'est le vray avantage des dames que le « corps » (2).
La vie de société s'accompagne, en général, d'une certaine idéalisation des rapports sexuels. Dans cette voie de l'idéalisation, voilà où Montaigne s'est arrêté. La résistance au platonisme italien nous montre la limite qu'il s'est refusé à franchir. Son bon sens tout français a fait son choix dans les modes polies qui cherchaient à s'implanter. Par réaction, il a dicté à Montaigne des mots qui pourraient tromper sur ses véritables intentions. Certaines phrases font songer à l'amour débauclié du XV1II« siècle. A lire certaines pages de l'essai Sur des vers de Virgile, on pourrait être tenté de penser à Saint-Évremont et au temps de la Régence. I Ce serait à tort, je crois. Dans la critique de l'amour et du I mariage, chez Montaigne, il y a bien autant de liberté d'esprit que chez les hommes du XVIII® siècle, mais il n'y a pas autant de liber- ^ tinage. Si l'on songe aux mœurs licencieuses du XV1« siècle déchaînées par tant de tragédies sanglantes, à ces mœurs que nous peint Brantôme et dont Montaigne s'est plaint en bien des endroits, on estimera, je crois, que, en même temps qu'une réaction contre l'idéalisme éthéré des platoniciens, les Essais marquent un effort pour réglementer l'amour dans la vie de société. Les principes de cette réglementation sont la politesse, le respect de la femme, le goût d'un plaisir modéré et de bon ton ; ce ne sont pas à proprement parler des sentiments moraux, mais bien des sentiments que la vie mondaine fait fleurir.
(1) m. 6, t. VI, p. 40, (S) III, 3, t. V, p. ÎSK.
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IX. — Mais, aux yeux de Montaigue, il y a des plaisirs plus délicats et plus savoureux que ceux dont nous venons de parler. Ce sont ceux qu'apporte la conversation avec d*habiles et honnêtes hommes. Le commerce des femmes ne satisfait pas l'esprit; la conversation des livres est froide et fatigue ; seule la causerie avec un homme de bonne éducation et de bon jugement est un plaisir plein et dont on ne se lasse jamais. Son seul défaut, dit Montaigne, c'est sa rareté. Au XVI® siècle, en effet, au fond des châteaux où Ton réside habituellement, il n'est pas facile d'en jouir. 11 eût fallu à notre philosophe vivre un siècle plus tard, à la cour de Louis XIV ou dans le salon de M™® de Lafayette. Déjà, ce peu de conversation qu'il goûte dans une société mal préparée, tient une telle place dans sa vie, que, mis en demeure de choisir, il aimerait mieux, nous dit il, perdre la vue que l'ouïe. La cécité ne le priverait que des beautés de la nature ; la surdité lui enlèverait la communication des pensées.
Il a parlé de « l'art de conférer » en connaisseur^ Pascal, qui certes s'y entendait, l'appelait un jour « l'incomparable auteur de (( l'art de conférer )>. Il faut lire les remarques assez fines qu'il a faites sur ce sujet, les sages conseils qu'il a donnés pour maintenir toujours entière la lucidité du jugement et le garder des duperies variées des interlocuteurs. C'est toute une joute savante dont il décrit déjà les secrets.
Mais ce qui me parait intéressant surtout, c'est de constater deux choses : que Montaigne définit déjà très bien le plaisir propre de la conversation, et qu'il aperçoit clairement les caractères de la conversation de l'honnête homme.
L'essence du plaisir de la conversation, pour Montaigne comme pour les hommes du XVII® siècle, est entièrement dans le commerce de deux âmes. On n'en attend aucun profit : il ne s'agit ni de s'instruire, ni de s'assurer les bonnes grâces d'autrui, ni surtout de faire montre de ses propres qualités. Le tout est de reconnaître une âme, de la feuilleter, d'entrer en communion avec elle. « La fin de ce commerce », dit expressément Montaigne, « c'est simplement la privante, frequeutalion et conférence, « l'exercice des âmes sans autre fruit » (l). Cet « exercice des
(1) m, 3. t. v, p. iîi.
« anies » est à lui seul une occupation exquise. Outre le plaisir de
t connaître et de pratiquer son compagnon, chacun des deux
i interlocuteurs sent sa vie mullipliée, son Moi comme augmenté
> par la présence de son voisin, a Si je confère avec une ame forte et
' (( un roide jousleur », dit Montaigne, « il me presse les flancs, me
(( pique à gauche et à dextre; ses imaginations eslancent les
(( miennes : la jalousie, la gloire, la contention, me poussent et
(( rehaussent au dessus de moy-mesmes » (1).
Dans ces conditions, le sujet de la conversation est sans importance. Inutile qu'il soit savant et recherché : toute matière, même la plus insignifiante, permet à l'homme de se montrer, et c'est l'homme seul qui est intéressant. Delà valeur personnelle des deux âmes en présence dépend tout le plaisir de la causerie. Si vous avez le malheur de tomber sur un vaniteux qui ne songe qu'à faire parade de sa « suffisance », tant pis pour vous, vous êtes au supplice. Rien n'est de plus mauvais goût que la parade. « De servir de spectacle aux grands et de faire à Tenvy (( parade de son esprit et de son caquet, je trouve », dit Montaigne, « que c'est un mestier tres-messeant à un homme d'honneur » (2). L'honnête homme, est Thomine qui ne se pique de rien : il ne doit pas avoir de ces prétentions. Elles sont bonnes pour les pédants qui infestent les sociétés, pour ces pédants que Montaignes rencontre partout, et auxquels il ne manque pas de décocher un trait chaque fois qu'ils se trouvent sur son chemin.
Si vous voulez que la conversation soit un régal, il vous faut choisir « ces hommes qu'on appelle honnestes et habiles hommes » : entendez, ces hommes du meilleur monde qui ont une grande distinction personnelle, et qui sont doués de beaucoup de jugement. (( L'image de ceux icy, déclare Montaigne, me degouste « des autres » (3). Supposez que deux ou trois d'entre eux soient réunis vous avez la conversation que rêve Montaigne. Il suffit de les écouler pour connaître les règles ou plutOt les conditions de cette conversation.
Tout d'abord, ils ne se mettront pas à la torture pour trouver
(1) ni, 8, t. VI. p. 83.
(J) m, 8, t. VI, p. 83.
(3) 111, t. V, p. ttt.
un sujet savant qui leur permette de faire étalage d'érudition ; ils causeront familièrement de tout ce qui se présentera à leur esprit. Ils n'hésiteront à émettre aucune opinion : aucune opinion, en èQet, ils le savent, ne choquera leurs interlocuteurs. La civilité exige de ne a se formalizer de rien ». Et puis, un homme de jugement, un homme de jugement comme Montaigne, a une merveilleuse souplesse à admettre toutes sortes d'idées. Il n'est pas sceptique assurément, mais il a acquis une extrême souplesse intellectuelle qui l'apprivoise d'avance à toutes les imaginations qu'on pourra lui proposer. « Nulles propositions m'estonnent », nous dit il, « nulle créance me blece, quelque contrariété qu'elle (( aye à la mienne ; il n'est si frivole et si extravagante fantasie « qui ne me semble bien sortable à la production de l'esprit (( humain... Qui ne se laisse aller aux opinions vulgaires, tombe à « l'adventure au vice de l'opiniastreté, pour éviter celuy de la « superstition » (1).
Comme l'honnête homme ne^secc focioalize » d'aucune opinion, il ne se <( formalizera » d'aucune contradiction. Une parfaite égalité d'humeur est de rigueur. Le plus souvent, « à chaque opposition, « on ne regarde pas si elle est juste ; mais, à tort ou à droict, « comment on s'en desfera : au lieu d'y tendre les bras, nous y « tendons les griSes » (2). Aussitôt le dépit vous gagne, et la colère trouble la raison : voilà tout le plaisir de la conversation perdu. Au contraire, nous devons nous présenter avec reconnaissance à la critique, tout au moins avec un esprit très libre : ne savons-nous pas, en effet, combien nous nous trompons souvent? C'est peut-être la vérité qui vient nous redresser ; écoutons-la. El puis, quand la raison ne le commanderait pas, riionnêteté nous l'ordonne. Il est grossier, autant que sot, de s'emporter ainsi. « pourveu qu'on n'y procède d'une troigne trop impérieusement « magistrale, nous dit Montaigne, je prends plaisir à estre re- {( prins ; et m'accommode aux accusateurs souvent plus par « raisonde civilité que par raison d'amendement » (3). Ne craignons pas de céder trop souvent à notre adversaire, même quand notre
(I) m 8. t. VI, p. 83.
(I) m, 8, t. VI, p. 85.
(3) III, 8, t. VI, p. 86 (1696).
^ erreur n'est pas bien manifeste: c'est le seul moyen d'éviter l'opiniâtreté. Et d'ailleurs, quand cet adversaire est un honnête homme, rien n'est agréable comme cette condescendance; il met autant de bonne grâce à nous reprendre que nous-mêmes à l'écouter.
Quand nous nous sommes assurés ces deux qualités, quand nous savons ne nous formaliser de rien, et accepter toujours la . contradiction, nous tenons l'essentiel. Nous sommes tout prêts à (( conférer » avec ordre, et l'ordre importe avant tout dans la conversation : c'est l'ordre qui distingue et qui caractérise la conversation de l'honnête homme. Le fond, en somme, est secondaire :J^ijjxpûrtant, c'est Ja forme, c'est l'allure de la causerie. Et ne s'agit pas, bien eatendu, de lui demander une marche métho- . dique et une composition d'école ; l'ordre de Montaigne n'est pas I lun ordre « scholmtique et artiste )) : ne craignez jamais cela de lui ; 1/ c'est l'ordre naturel, l'ordre « d'un sain entendement » comme il v| dit. Le but n'est pas d'organiser le sujet et de le diviser de manière à le traiter à fond; en aucune façon ; l'honnête homme ne se soucie pas d'épuiser sa matière, et ne s'interdit pas les digresiions. L'ordre consiste dans l'adaptation des propos les uns aux outres. Il faut savoir écouter son interlocuteur, et ajuster une réponse à ce qu'il nous dit. Tout est là : un homme qui sait écouter un propos et y nouer une réplique judicieuse, est un homme agréable en conversation.
A tout prendre, il n'y faut guère que du « jugement », et voyez pourtant quel désordre gâte la plupart des causeries « L'un va en (( orient, l'autre en occident ; ils perdent le principal et l'escartent (( dans la presse des incidens: au bout d'une heure detempeste, (( ils ne sçavent ce qu'ils cerchent; l'un est bas, l'autre haut, (( l'autre costié ; qui se prend à un mot et une similitude ; qui ne « sent plus ce qu'on luy oppose, tant il est engagé en sa course, et (( pense à se suyvre, non pas à vous respondre; qui, se trouvant « foible de reins, craint tout, refuse tout, mesle dez l'entrée (( et confond le propos, ou, sur l'effort du débat, se mutine à (( se faire tout plat, par une ignorance despite, affectant un (( orgueilleux mesprix, ou une sottement modeste fuitte de con- « tention. Pourveu que cettuy cy frappe, il ne luy chaut combien (( il se descouvre ; l'autre compte ses mots et les poise pour
(( raisons ;celuy là n'y emploie que Taclvantage de sa voix et de « ses poulmons ; en voilà un qui conciud contre soy-mesme, et « cettuy-cy qui vous assourdit de préfaces et digressions inutiles ; « cet autre s'arme de pures injures et cherche une querelle « d'Alemaigne pour se deSaire de la société et conférence d'un « esprit qui presse le sien. Ce dernier ne voit rien en la raison, « mais il vous tient assiégé sur la closture dialectique de ses (( clauses et sur les formules de son art » (1).
Dans chacun des défauts que signale ici Montaigne, ce sont toujours la. sottise et l'amour-propre que nous retrouvons, ces deux plaies de la conversation. La sottise et la vanité nous empêchent également d'écouter notre interlocuteur, de le suivre, de nous prêter à lui et de nous tenir au sujet. La raison la plus élémentaire, pourtant, commande cette discipline : comment espérez-vous éclaircir le sujet, et approcher de la vérité, avec une démarche aussi folle ; j'ajoute que la politesse la plus stricte en fait un devoir: car enfin, ne devez-vous pas à votre interlocuteur au moins de l'écouter, d'adapter vos propos aux siens ? Avec toute cette confusion il n'y a plus du tout de conversation. Et puis enfin, que vous proposez-vous ? Un succès d'amourpropre, sans doute? l'avantage de la partie? Vous faites donc fausse route : aux yeux de l'honnête homme, l'avantage n'est pas pour celui qui étonne par sa science, il est pour celui qui sait converser. « Quand vousgaignez l'advantagede voslre proposition, « c'est la vérité quigaigne; quand vous gaignez l'advantage de « l'ordre et de la conduite, c'est vous qui gaignez. (2). Autant « peult faire le sot celuy qui dict vray comme celuy qui dict « faux. » (3). Vous oubliez que pour l'honnête homme la manière est tout, la matière n'est rien. Il regarde « autant à l'advocat qu'à « la cause », et ce qu'il demande à « l'advocat » c'est avant tout la souplesse à admettre les conceptions de son interlocuteur, la facilité à recevoir ses contradictions, et l'ordre dans les propos ; trois qualités qui vous manquent absolument, parce que l'entêtement et la vanité vous aveuglent.
(1) m, 8, t. VI, p. 88.
(i) m, 8. t. VI, p. 91.
(3) m, 8, t. VI, p. 9:2.
La Ro|chefoucauld a dA goûter ces idées de Montaigne, et le petit cercle d'hommes du monde qui l'entouraient devait les goûter avec lui. On estimait sans doute, chez M™e de Lalayette, qu'il avait bien démêlé les caractères de la vraie conversation, et qu'il en avait connu le plaisir. L'auteur des Maximes semble se souvenir de l'essai De l'art de conférer en divers endroits de ses œuvres et notamment dans une de ses Réflexions qu'il a consacrée à la conversation. Et pourtant, dans le monde dii XVII® siècle, Montaigne n'eût peut-être pas paru un honnête homme accompli. Il avait déjà la conception très claire du but à atteindre, mais il n'avait pas une suffisante possession de lui-même; son tempérament restait un peu indiscipliné. L'honnête homme rencontre quelquefois des sots dans la vie, des gens qui ne sont pas de son espèce. Il doit savoir les supporter avec une parfaite égalité d'humeur; l'honnêteté veut qu'il reste impassible, et ne laisse rien paraître du mépris que la sottise lui inspire. Montaigne, en pareil cas, ne peut pas se contenir. Le manque de jugement l'irrite et le met hors de lui. Quand son interlocuteur parle au hasard et fait le pédant, Montaigne se (( despite )> : peu s'en faut qu'il ne devienne aussi sot que lui. a Quand la dispute est troublée et desreglée )), dit-il, a je quitte la (( chose et m'attache à la forme avecdespitet indiscrétion, et je me (( jette a une façon de débattre testue, malicieuse et impérieuse, (( dequoy j'ay à rougir après. » (1). Montaigne « rougît donc après » ; il sait que l'honnêteté commande plus de patience, il sait que « ne (( pouvoir supporter la sottise, et s'en despiter et ronger... c'est (( une autre sorte de maladie qui ne doit gueres à la sottise en (( importunité » ; mais qu'y faire ? Son irritation est la plus forte. Il veut confondre ces pauvres niais qui s'admirent Écoutez-le nous dire : <( J'ayme à les laisser embourber et empestrer encores (( plus qu'ils ne sont, et si avant, s'il est possible, qu'en fin ils se « recognoissent. » (2).
Et puis, Montaigne n'a pas encore tout le raffinement de politesse d'un La Rochefoucauld. Reprenez une à une toutes les règles de conversation que nous venons de le voir dégager. Sans doute, chacune d'elles se fonde sur un devoir de civilité, mais en même
(1) III, 8, t. VI, p. 92
(2) III, 8, t. VI, p. 108.
temps chacune se fonde encore sur une raison d'un ordre supérieur, sur rintérét de la vérité. Et chez Montaigne, l'intérêt de la vérité semble l'emporter souvent sur celui de la civilité. Si nous devons discuter avec ordre, c'est sans doute parce que la politesse exige que nous prêtions attention à notre interlocuteur, mais c'est aussi et surtout parce que sans ordre il est impossible d'atteindre la vérité. L'ordre est nécessaire pour voir clair dans un sujet. Ce prétendu sceptique ne trouve de plaisir que dans l'exercice du jugement. Il veut que le dialogue soit une occasion de juger, et de juger, en quelque sorte, avec deux jugements qui s'entr'aident, avec l'éclat de deux lumières qui permettent d'approcher davantage le vrai, w La cause de la vérité », dit-il quelque part, « debvroit « estre la cause commune à l'un et à l'autre. )> Dans la causerie, Montaigne poursuit en honnête homme son enquête philosophique. Il y cherche beaucoup encore ce plaisi-r individuel du philosophe. Chez Pascal, qui, comme Montaigne, est un philosophe, le souci de la vérité tiendra encore une place importante dans la théorie de la conversation. Chez les vrais mondains, au contraire, il reste latent en quelque sorte. La théorie très raffinée d'un La Rochefoucauld, c'est que dans la conversation nous devons nous oubiier nous-mêmes, nous devons tout faire pour assurer le plaisir de notre interlocuteur : tout doit se subordonner à ce but unique. Notre plaisir à nous viendra par surcroît et comme par ricochet. Si nous le recherchons directement, nous l'aurons moins pur et moins plein. Le plaisir de la conversation doit nous venir d'autrui.
Il y a trop d'individualisme encore chez l'auteur des Essais pour qu'il puisse réaliser et même concevoir pleinement l'idéal de La Rochefoucauld. Une longue habitude de la-vie de société n'a pas encore raboté les aspérités de sa nature, et ne l'a pas encore réduit à la mesure commune. De même que, pour la théorie de l'amour, Montaigne résiste au courant platonicien qui iui vient de l'Italie, de même, dans la conversation, il ne parvient pas à la parfaite égalité d'humeur et au suprême degré de Vhonnêteté, Et pourtant, il est tout à fait probable que, par son idée de la conversation, Montaigne était fort en avant sur son temps, et il n'est pas douteux qu'il ait préparé la conception du XVII« siècle. Ici comme ailleurs, Charron lui a servi de second. Dans son Livre de la
sagesse, cet « herbier de Montaigne », comme on Ta spirituellement appelé, on voit Charron ratisser en un ou deux chapitres toutes les sentences que Montaigne avait semées çà et là dans son livre sur le sujet de la conversation. Ainsi réunies en bouquet, elles devenaient faciles à retrouver et faciles aussi à assimiler. Détachées de leur contexte, elles pouvaient commodément prendre une teinte diflérente et s'imprégner d'un esprit nouveau. Les livres de la sagesse ont lait autant que les Essais pour répandre dans le XVII® siècle les idées de Montaigne sur la conversation. Là, dans un milieu qui leur était particulièrement propice, elles ont pu germer et produire tous les fruits qu'elles étaient capables de porter.
Coneiasion
Autant que par cette conception de l'honnête homme, l'influence de Montaigne s'est exercée par sa philosophie morale, par l'embryon de méthode qui est comme impliqué dans sa prudence intellectuelle, par la valeur esthétique de son œuvre. Les quatre caractères du Moi que nous venons de dégager dans sa peinture, son sentiment de la vie, son bon sens, sa sagesse, ses manières polies, sont les caractères que le pinceau de Montaigne a le plus vigoureusement tracés dans les Essais ; ce sont aussi ceux par lesquels les Essais ont eu le plus d'action sur les générations qui ont suivi.
D'abord, c'est peut-^ôtre le bon sens de Montaigne qui a eu le plus d'influence : les contemporains semblent avoir été frappés de ; son jugement, et ce jugement les a aidés à sortir du chaos intel- I lectuel où le XVI» siècle s'était débattu : il a prépa/é la méthode ' de Bacon, et peut-être même dans une certaine mesure celle de Descartes. |
Ensuite, les principes pédagogiques de Montaigne, ses goûts, le modèle de civilité qu'il proposait, ont peut-être contribué, pour leur petite part, à préciser l'idéal de la société polie du XVII« siècle ; en tous cas ils se sont trouvés en parfait accord avec les besoins de cette société polie ; ils ont fait pénétrer partout les Essais et leur ont assuré cette sourde mais irrésistible influence
que, par une lente infiltration de leurs idées dans nos esprits, nos livres de chevet prennent toujours sur nous.
En même temps, sa conception de la vie partageait les moralistes. Dans son Moi c'est Thomme naturel que Montaigne avait peint. Cet homme de la nature ne pouvait être qu'un objet d'horreur pour les philosophes chrétiens : il indigna Port-Royal, et, en lui présentant le type moyen qu'il fallait corriger, il a beaucoup aidé Pascal à composer ses Pensées, En revanche, pour les libertins il devenait le modèle idéal qu'il fallait réaliser dans la vie, et, quand tout le courant philosophique eut été gagné au libertinage, la pensée de Montaigne, parfois respectée, souvent déformée, mais toujours active, eut un renouveau de vie toutà fait inattendu. Montesquieu et Rousseau sont imprégnés de ses idées.
Mais c'est surtout à leur valeur esthétique que les Essais ont dû la persistance de leur succès. La peinture de l'homme qui les emplit, par son caractère individuel communique à l'œuvre entière une vie intense, et, par son caractère universel, elle est capable d'intéresser les hommes de tous les temps. Si le style en devait paraître trop luxuriant au XVJI® siècle et la composition trop libre, cette psychologie du particulier dans le général ne pouvait manquer d'être fort goûtée, et méritait deservir de modèle à une bonne partie de la littérature du temps. Les Essais inaugurent en quelque sorte la- technique qui sera celle de nos grands classiques dans la peinture de l'homme. Au XIX® siècle, l'originalité de leur forme sous ses multiples aspects a séduit une époque éprise d'un art plus libre et plus individuel, et c'est l'œuvre d'art que les critiques ont exaltée en eux beaucoup plus que leur philosophie. Aujourd'hui, s'il est encore quelques personnes qui lisent les Essais pour se nourrir de leur pensée, se gonfler de leur substance, il n'en est pas moins vrai que c'est en général l'artiste qui nous séduit en Montaigne beaucoup plus que le penseur.
^t J out..cela, sentiment intense de la vie, méthode, sagesse* politesse, c'est dans la peinture du Moi que nous en avons trouvé îeTpTeîne expression, parce que c'est dans cette peinture que s'est 'Spanouie Toriginalité de Montaigne. Il ne serait pas exact de dire qtré'"toute l'influence qu'il a exercée vient du dessein de se peindre, car une partie au moins de cette originalité pouvait fort bien se manifester sous une forme diflérente. Mais il est vrai que
son influence est venue presque entièrement des chapitres où Montaigne a pour but de se peindre, et qu'une partie de cette influence eût été perdue s'il n'avait pas formé ce dessein. Retranchez des Essais le troisième livre ; retranchez encore des deux premiers VApologie qui préparait Témancipation du Moi et dont une bonne partie me semble n'être pas antérieure à 1579 ; supprimez aussi de ces deux mêmes livres les cinq ou six longs chapitres dans lesquels paraît le Moi et qui tous sont de peu antérieurs à 1580 : que restera-t-il ? Une œuvre sans originalité, qui pouvait être appelée à un succès momentané comme les Dialogues de Jacques Tahureau ou comme quelques chapitres de Tabourot des Accords, rien de plus. Quelques estais stoïciens ont eu (je l'ai montré) quelque influence sur Juste-Lipse, peut-être aussi sur Du Vair et sur quelques contemporains ; mais cette action n'a pas duré ; vite ce stoïcisme factice s'est noyé dans la peinture réelle de Montaigne. En somme, c'est dans l'édition de lo88 que l'originalité de Montaigne s'est pleinement révélée, et que sa manière a atteint son plus haut degré de perfeetion. Nous allons voir que les additions qu'il y a faites après cette date et qui étaient destinées à préparer l'édition suivante n'ont rien ajouté d'essentiel.