‹ Les sources et l'évolution des "Essais" de Montaigne ... .Tome premier, Les sources et la chronologie des "Essais"Chapitre 7 sur 44 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

lie Couvrant Iiogique

lie {Relativisme de Montaigne

Depuis Pascal, nous parlons tous du scepticisme de Montaigne. Montaigne n'est pourtant pas un véritable sceptique ; il ne flotte ^ pas incessamment dans une incertitude infinie, sans que jamais son jugement puisse rencontrer un point solide où se fixer.- Il s'est cru sceptique un moment, et un moment il l'a été dans la mesure où nous sommes ce que nous croyons être quand nous nous trompons sur nous mômes. Cela n'a pas duré. Ce qui a duré chez lui et ce qui a fait croire à soji scepticisme, c'est une grande circonspection dans le jugement et une extrême prudence à se défendre des préjugés qui envahissent à pleins bords l'esprit de rhomme,#du seul fait qu'il appartient à une époque, à un milieu, qu'il est pris dans un engrenage d'habitudes et d'idées.

Montaigne est soucieux sans cesse de vider son cerveau de ces préjugés-là ; le vase ne lui parait jamais assez net, il y revient toujours, il poursuit les moindres taches avec un scrupule jaloux et se tient constamment en éveil contre le flot toujours assaillant. De tous les hommes de son temps, Montaigne est celui qui a eu au plus haut degré le sentiment de la relativité de nos jugements ; à certains moments, il Ta eu jusqu'à l'obsession, jusqu'à perdre pied et à se croire emporté dans l'océan du pyrrhonisrae.^Mais bientôt il s'est repris, et c'est à ce sentiment très tenace qu'il a dû des idées pratiques originales et un sens critique très avisé, très rare en son temps.

SECTION I

Les Sources du Doute de Montaigne

I. — La crise se préparait sans doute depuis fort longtemps. Nous en avons déjà remarqué les germes dans les premiers essais. Nous avons constaté dans son esprit une grande indépendance vis-à-vis de l'autorité et une certaine souplesse à modeler ses idées sur les faits que la réalité lui présentait. Il ne nous faut que cela. Songez que ce positivisme ne peut manquer de ruiner chez Montaigne beaucoup de croyances et qu'il en construira fort peu de nouvelles, songez en môme temps que les besoins ataviques de certitude subsistent en lui et qu'ils ne vont plus être satisfaits, et voas ne vous étonnerez plus de trouver en quelque coin des Essais un véritable désarroi intellectuel.

L'homme du moyen âge vivait dans un petit monde très étroit, facile à explorer dans son entier. Un ciel très bas au-dessus de sa tête fermait ce petit monde et des horizons de toutes parts très proches l'encerclaient. On ne lisait pas, on ne voyait qu'un petit coin de terre, où tous les actes, tous les gestes étaient indiscutablement fixés. On ne concevait qu'une religion, qu'une forme de gouvernement; les devoirs envers Dieu, envers le roi, envers son prochain, envers, soi-même, la justice, les manières, les vêtements, tout était fixé d'avance ; on se coulait dans des moules tout faits, sans aucun examen : il n'y avait pas le choix. Cela, seul était bien, tout le reste était mal.

Voilà que tout à coup l'imprimerie apporte une invasion

d'histoires anciennes, de récits des voyageurs qui ont parcouru rOrient et TOccident, qui ont reculé dans un infini insondable les bornes du monde. Ce sont des milliers et des milliers de coutumes nouvelles, des religions, des usages politiques et juoraux que Tesprit se refuse à concevoir. Voilà des hommes qui mangent leurs parents, d'autres qui ne connaissent pas la loi du mariage, d'autres qui vont nus sans pudeur. Et tous, à ce que nous disent les auteurs, ont la même confiance inébranlable dans l'inviolabilité de leurs règles qu'un Français peut avoir dans la valeur absolue des siennes. Beaucoup d'entre eux sont des sauvages, il est vrai^ et ce nom de sauvages rend bien un peu d'aplomb au lecteur troublé par une si grande diversité ; mais, à côté des sauvages, il y a les anciens qui, eux aussi, sont très différents de nous et que la Renaissance admire avec tant d'enthousiasme.

Il y a là de quoi faire éclater tous les concepts, et briser cette idée si simple, si commode, que nous nous faisions de l'homme. Que vat-on devenir? Le plus grand nombre a le refuge de l'autorité : nos croyances et nos habitudes sont les meilleures qui se puissent imaginer, c'est l'évidence ; et d'ailleurs elles semblent reposer toutes sur le christianisme qui a façonné notre civilisation. Et, dressé sur le piédestal de l'autorité, on jette son mépris à ces pauvres barbares et à ces malheureux païens, dont les usages sans doute sont divertissants à connaître, mais ne peuvent en aucune façon être imités et entamer l'ancien édifice des coutumes traditionnelles.

Mais Montaigne, nous l'avons vu, ne s'appuie pas sur l'autorité, et il a le don de comprendre les faits, de les pénétrer, d'en apercevoir les prolongements et les conséquences. Montaigne sera très curieux de ces coutumes, il les recherchera, il les confrontera avec les nôtres, et dès les premiers temps de sa vie de philosophe, peut-être dès 1372 et 1573, il écrira quelques chapitres significatifs : celui De la coustume (I, 23), où il montre que du point de vue rationnel tous les usages se valent, et que les nôtres ne sont pas plus fondés que les autres, que les Indiens auraient éprouvé autant d'horreur à brûler leurs parents morts que les Grecs à manger les leurs ; ou encore le chapitre De l'usage de se vestir)) (l, 36) qui s'ouvre par cette phrase bien nette: « Ou que « je vueille donner, il me faut forcer quelque barrière de la cous-

« tume, tant elFa soigneusement bridé toutes nos avenues ; » ou encore celui Des coustumes anciennes (I, 49), dans lequel il accumule des traits de mœurs surprenan*ts^our assouplir Timaginalion de son lecteur à la diversité des usages. Montaigne a déjà perdu la confiance au préjugé, il entrevoit que la morale est relative à une civilisation déterminée, et pourtant son cerveau réclame encore une morale absolue, universelle. Il en résulte un malaise intime de toute sa personne, quelque chose qui ressemble au doute.

Dans le petit monde du moyen-âge, la nature n'était relativement pas variée, elle se répétait sans cesse. Le nombre des pos; sibles était limité, et il ne semblait pas nécessaire d*étre grand clerc pour en avoir fait le tour. Sans doute le champ du miracle est infini, et la main de Dieu, comme celle des diables, vient continuellement déranger Tordre naturel ; mais la main de Dieu se reconnaît aisément, elle ne trouble pas les idées ; on sait ce qui est dans Tordre et ce qui n*est pas dans Tordre. La nature, ce sont les animaux, les arbres, les hommes que nous voyons, les usages qui nous enveloppent, les faits auxquels nous assistons; tout cela est défini, classé. Et voilà que tout à coup, les histoires et les récits de voyage, qui ont tenté tout à l'heure de bouleverser notre idée de' Thomme, veulent briser maintenant toutes les catégories dans lesquelles nous rangions les choses de la nature. On nous décrit des plantes inconnues, des hommes monstrueux qui tiennent de Tanimal, des animaux inouïs, moitié hommes et moitié poissons; toutes les barrières de Tesprit s'écroulent, les genres sont confondus. La curiosité est grande pour toutes ces merveilles, on les collectionne, on en dresse des recueils. Que va-t il se passer dans les esprits ?

Quelque raides que soient les cadres traditionnels, il faut bien qu'ils cèdent un peu, qu'ils s'asst)Uplissent ; mais le plus souvent, ils ne le font que bien lentement. Dans tout ce qui les bouleverserait avec trop de brutalité, certains, le plus grand nombre, continuent de voir le doigt de Dieu : les monstres sont des signes de la volonté divine, ce sont des messagers célestes, il faut interpréter leurs messages (1). Ils n'ont rien à voir avec Tordre de nature.

(i) C'est tout à fait l'esprit des Histoires prodigieuses de Bouaystuaa par exemple.

l t-tM / ,1.1

])*autres, touchés.parresprit delà Renaissance qui éloigne Dieu de rhomme, ne savent pius trouver partout la main divine. Alors, loris d'un rationalisme simpliste^ ils nient tout uniment et rejettent en bloc tout ce qui les choque.

Montaigne n'a ni cette indocile arrogance vis-à-vis des faits, ni rhabitud^e de se mouvoir dans le divin et dans le transcendant ; force lui est d'accueillir toutes ces nouveautés, de les entasser, quitte à mettre son cerveau à la torture. Voilà les frontières abattues, les idées brouillées ; le champ des possibles s'étend maintenant de toutes parts, immense, à perte de vue ; il n'a plus de règle pour distinguer ce qui est dans l'ordre de la nature et ce qui est contre nature. Dès 1572 ou 1573, avant la crise sceptique, il écrit, au moins en partie, l'essai intitulé : C'est folie de rapporter le tray et le faux à nostre suffisance (I, 27). lit là il critique bien ceux qui croient trop aisément au miracle, mais plus encore il s'oppose à ceux qui nient tout ce qu'ils ne comprennent pas. « Condamner « ainsi resoluement une chose pour fausse et impossible, c'est se (( donner l'avantage d'avoir dans la teste les bornes et limites de (( la volonté de Dieu et de la puissance de nostre mère nature... « Il n'y a point de plus notable folie au monde queue les ramener « à la mesure de nostre capacité et suffisance. )) Notre idée de la nature, ce n'est que le résumé de notre expérience, et notre expérience est très maigre, elle est très loin d'épuiser la nature. « Les « choses qui sont à nostre connoissance les plus grandes, nous les « jugeons estre les extrêmes que nature face en ce genre. » Conclusion : comme notre idée de l'homme, nos idées physiques et autres n'ont pas une valeur absolue, elles sont relatives à nous, à notre temps, à notre milieu; quand un auteur digne de foi nous annonce quelque chose qui nous paraît étrange, nous devons le croire néanmoins, parce que nous n'avons pas en nous le critérium du vrai. De là une crédulité singulièrement troublante pour l'esprit : tandis que chez la plupart des hommes, les cadres du cerveau se distendent seulement un peu, chez les plus souples et chez Montaigne en particulier ils se rompent. Et de là encore un nouveau motif pour lui de défiance envers son esprit, et un nouveau malaise aussi parce que le souvenir des anciennes clartés perdues est toujours là.

Lorsque l'homme du moyen-âge se mêlait de philosophie, il

pensait selon la méthode scolastique. C'est elle qui le conduisait d'un pas ferme et assuré dans le dédale de la métaphysique. On dépouillait les concepts de tous leurs accidents sensibles, on les réduisait à des substances abstraites et inexistantes ; une dialectique très simple et très sûre permettait d'en tirer par voie déductive des conséquences incontestables, puis de ces conséquences d'autres conséquences encore, et ainsi de proche en proche des chaînes de notions indissolublement liées. On prétendait atteindre Tôtre, y attacher sa pensée, et on disposait d'un merveilleux outil, d'une logique qui ne laissait personne s'égarer et qui obligeait â peu près tous les esprits à s'incliner d'un commun accord devant les vérités métaphysiques aussi bien que devant des vérités mathématiques.

Or, tout à coup, cette belle unanimité est rompue. De nombreux penseurs anciens viennent donner leur avis ; ils approchent ceints d'une auréole de gloire; tout le monde les honore comme les lumières de l'humanité. Ils se sont tous attachés aux mêmes questions, aux grands problèmes de la destinée humaine et de la raison dernière des choses, et voilà que tous apportent des solutions dilîé- "^ rentes. On s'amuse à recueillir leurs verdicts, à les rapprocher, à les opposer ; et pour beaucoup c'est un simple jeu d'érudition qui ne présente pas grand danger intellectuel, car si la secousse ébranle toujours un peu^ en général on est attaché par des racines trop profondes à l'autorité, à la forme de pensée commune et aux certitudes traditionnelles pour en être abattu. Mais Montaigne se joue aux mêmes contrastes ; lui qui n'a pas cette assiette solide, et qui a la merveilleuse réceptivité que l'on sait, il est à craindre qu'il n'en soit troublé; le désarroi ne se produira pas d'un choc, bien entendu, mais peu à peu, lentement, à mesure queces conceptions contradictoires s'installeront en lui, se feront familières et se montreront dans une plus abondante lumière de conscience, Montaigne se demandera si cet accord des scolastiques n'était pas un leurre, un assujettissement de la pensée; il doutera de reflîcacité de la dialectique; il se dira que si les concepts et la logique de l'école satisfaisaient tout le monde c'est qu'on les traitait comme des axiomes que personne n'examine, on ne les « mettait jamais à \ « la balance » ; il sera tout près de croire que la substance n'est pas objePde pensée et que nous n'atteignons que les phénomènes, que

notre raison se meut seulement dans le relatif, et que la porte de^ l'absolu lui est à jamais close.

IL — Toutes ces déceptions s'élaborent à la fois au fond de la conscience de Montaigne, mais doucement, sans soubresaut, sur la limite de l'inconscient. Ses lectures ordinaires y contribuent pour leur part sans y prétendre, et souvent malgré les auteurs qui n'ont pas été effleurés des doutes qu'ils font naître. Les vulgarisateurs et les commentateurs sont avides de coutumes étranges, de monstruosités, d'opinions philosophiques les plus variées. Dans la tradition des Leçons, tout cela se trouve en abondance, presque à toutes les pages. Montaigne, qui a lu beaucoup de ces ouvrages, qui en lit encore, remarque nécessairement tous ces détails qui l'intéressent comme ses contemporains, et voilà encore un endroit, capital celui-là, par où les Rhodigin, les Messie et compagnie, préparent le travail des Essais, Jusqu'ici, nous les avons vu agir par la partie morale de leur œuvre ; voilà maintenant l'influence de l'histoire naturelle, des singularitez qu'ils accumulent avec amour.

Les monstres et les anecdotes fantastiques jouissent d'une faveur si particulière que, pour eux, il existe un filon spécial, sans parler de la part qui leur revient de droit dans la masse commune. Les Histoires prodigieuses de Bouaystuau, où l'on reconnaît certains faits qui se retrouveront dans les Essais, n'ont pas eu moins de succès que son Théâtre du monde ; les éditions s'en sont multipliées avec rapidité : la faveur a été si grande, que Tesserand, et plus tard encore Belleforest; ont enflé le volume de contes nouveaux ; on le traduit en diverses langues. Quatre ans après son apparition, un gentilhomme percheron, Jean de Marcouville, l'avait imité dans son Recueil d'aucuns cas merveilleux, et l'imitateur qui ne cachait pas son admiration pour son modèle, le pillait effrontément. Peu après Arnaud Sorbin donnait en latin son Tractatus de Monstris (1570), et Ambroise Paré publiait son livre Des Monstres (1573), deux ouvrages dans lesquels beaucoup des mêmes faits se retrouvent. Bouaystuau, Marcouville, Sorbin et Paré puisent à pleines mains chez Rhodigin, chez Messie, chez Lycosthenes, chez Cardan surtout, dont le De subtilitate, histoire naturelle encyclopédique et très riche de phénomènes sin-

guliers, venait d'être traduite ea français par Richard Leblanc (1536); et Rhodigîn, Messie, Lycosthenes, Cardan, d'autres encore répétaient Pline en le commentant et en Fenrichissant d'une masse d'observations faites dans les temps modernes. Montaigne manifeste son intérêt pour toute cette littérature, tout d'abord dans les premiers essais par son chapitre De la force de l'imagination fl, 21), qui est plein de faits qu'on y rencontre ordinairement ; il le témoigne encore lorsque, plus tard, il consacre un essai (II, 30) à décrire deux jumeaux monstrueux, collés par la poitrine, que des mendiants promènent de château en château pour tirer « quelque sou )) de la commisération publique, et qui viennent de passer « avant hier » chez lui. Par ces chapitres-là et par quelques

\ détails, il prend place dans ce large mouvement qui aboutira, au J^. ' ' début du XVIl« siècle, au fameux recueil de Simon Goulard, le Thrésor d'histoires admirables et mémorables de nostre t^fs.^^

\ Toutes ces histoires étranges peuvent ne pas séjourner dans la

'. mémoire capricieuse de Montaigne, peu importe : elleS; laissent, en s'en allant, des traces de leur passage, elles ont àssoupli^'^on

* imagination et troublé l'harmonie de ses idées. Nous verrons tout à l'heure que les mêmes livres, ou des livres de même espèce, y ont fait passer, avec non moins de fruit, des masses de coutumes étranges et des gammes infiniment variées d'opinions les plus diverses. Tout cela mine lentement l'ancien édifice, de jour en jour il se dégrade davantage. L'idée de l'homme, l'idée de la nalure et la métaphysique scolastiques sont prêtes à crouler, et Montaigne ne s'en aperçoit peut être pas bien nettement, il n'a remarqué encore que des lézardes de place en place, des éboulis sans gravité.

Les études ordinaires de Montaigne n'étaient pas pour arrêter

- ce travail de dégradation. S'il se fût attaché à quelque science positive, à la physique par exemple, il aurait rencontré là un terrain solide : tout en ne pliant que devant les laits, il aurait pu reconnaître des lois incontestables. Mais Montaigne n'est pas homme de science; c'est à la morale, c'est aux questions pratiques '' qu'il s'attache. Dans le domaine pratique, les faits semblent se contredire, ils n'établissent rien de ferme. L'esprit demande des règles inflexibles, des formules claires; spontanément Montaigne cherche à tirer des formules claires de l'observation des faits

moraux; les faits moraux ne lui en donneront pas, et le laisseront dans le doute.

Il se demande, par exemple ([, 24), s'il est plus avantageux pour un prince qui vient de découvrir une conspiration contre sa personne, de punir les conspirateurs ou de leur pardonner. L'exemple d'Auguste répond qu'il faut pardonner, car la clémence dont il usa envers Ciuna a désarmé ses ennemis; mais l'exemple du duc de Guise répond au contraire qu'il faut punir, car il eut beau pardonner, il n'en fut pas moins assassiné peu après, f^es deux faits que Montaigne a en main pour l'instant et qu'il interroge son! en contradiction formelle : le doute s'impose.

11 se demande encore si l'on doit se fier à la parole de l'ennemi et sortir d'une place assiégée pour parlementer : sa mémoire a beau être courte, elle lui présente des cas où les assiégés s'en sont bien trouvés, d'autres où ils ont eu à s'en repentir. Décidément il est malaisé de tirer des histoires aucune règle certaine, et Montaigne, qui s'en aperçoit, écrit un chapitre auquel il donne pour titre : De rincertitude de notre jugement. 11 y accumule cinq ou six questions du même genre, montrant que pour toutes une même réponse s'impose à l'esprit réfléchi : il y a des exemples pour, et il y a des exemples contre; nous ne pouvons que rester en suspens. Il a maintenant, ouvert en permanence sur sa table, un merveilleux recueil d'exemples : les Vies de Plutarque; à chaque page il renouvelle la même expérience, il aperçoit les contradic lions des faits. Dans le domaine des problèmes pratiques il ne peut formuler aucune loi universelle. Cela ne veut pas dire que Tart ne puisse rien sur la conduite de la vie, et Montaigne n'en tire pas encore cette conclusion ; mais cela prouve que la méthode est difficile à appliquer, et de cette difficulté il a la conscience très claire. Ainsi du seul fait qu'il traite de questions pratiques, Montaigne glisse peu à peu sur la pente du doute, il prend l'habitude de ne pas conclure, de tenir son jugement en suspens.

Enfin et surtout les circonstances lui inspirent une haine profonde pour toutes les formes de dogmatisme. Si l'on se déchire autour de lui, si la France est bouleversée de guerres civiles, c'est parce que les hommes ont une confiance illimitée en leurs propres idées, parce qu'ils croient posséder la vérité absolue et incontestable. Les protestants ont eu assez de dogmatisme pour compro-

mettre la sécurité publique dans le seul dessein de faire triompher leurs « nouvelletés » ; les catholiques romains ont eu assez de dogmatisme pour brûler les protestants à cause de leurs idées. Les uns et les autres n'ont pas hésité à troubler le repos de tous, même des indifférents, à tuer, à piller, à saccager, tout cela pour des idées. Montaigne, qui a les nerfs sensibles, ne peut supporter ces atroces spectacles; la cruauté est à ses jeux le plus horrible des vices. Il prend en haine ces « dogmatistes » aux certitudes intrépides ; par son amour de la tranquillité il est intéressé à leur démontrer que leurs idées sont relatives, qu'elles ne valent pas tant de pleurs et tant de sangj Et voilà pourquoi son relativisme se complétera tout de suite par des conséquences pratiques, pourquoi tout de suite \fontaigne en déduira qu'en politique et en religion nous ne devons pas nous écarter de la tradition, vu que toutes les conceptions que nous pourrions lui opposer sont relatives et fragiles. Le scepticisme de Montaigne s'achèvera naturellement dans la condamnation des « nouvelletés », parce que l'horreur des « nouvelletés » et des malheurs qu'elles avaient causés était l'une des principales causes du scepticisme de Montaigne.

Tous ces ferments de désagrégation agissaient à la fois sur ses idées. Dès les premiers essais, nous avons distingué quelques signes précurseurs ; mais ses inquiétudes restaient à l'état spora dique en quelque sorte, isolées chacune en sa sphère, elles ne s'unissaient pas pour faire masse.

Montaigne en était là, lorsque, un beau jour, il rencontre les Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus qu'Henri Estienne vient de mettre en latin ; il les lit et voici ce qu'il y trouve : il n'y a pas de méthode qui puisse nous promettre de nous conduire à la vérité, toutes sont également téméraires ; il n'y a pas de loi morale absolue : ce qui est jugé bien ici, passe pour mal quelques lieues plus loin, il n'y a que des usages relatifs que notre sottise métamorphose en lois ; aucun homme ne peut décider : ceci est vrai, cela est faux, car nul homme n'a le moyen de distinguer le vrai du faux et notre petit monde intellectuel n'est aucunement le miroir de la réalité. Et tout cela est démontré avec une masse d'arguments dont beaucoup, il est vrai, sentent l'école et rebutent un homme du monde par leur aridité, mais dont quelques-uns

sont singulièrement séduisants ; surtout cela est illustré avec des collections d*idées hétéroclites, de traits de mœurs inconnus, de singularités des plus variées, toutes choses qui ravissent Montaigne que son esprit attendait, qui pourront accomplir en lui leur œuvre jusqu'au bout, maintenant que tant de lectures leur ont préparé les voies.

C'est un vertige ; il perd pied, toutes les forces qui se déposaient depuis longtemps dans son cerveau s'unissent et l'emportent vers la conclusisn fatale. 11 ira jusqu'où Sextus- voudra l'entraîner. La philosophie de la Nouvelle Académie ne lui suffit pas : elle veut maintenir au moins une proposition djebout. Montaigne proclame qu'aucune ne résiste à l'examen, qu'il n'y a pas de raison à laquelle on n'en puisse opposer une autre d'égale force, que l'esprit humain est incapable de bâtir quoi que ce soit dans aucun ordre d'idées. Il ne voit plus clair en lui-même, mais ^ ne vous effrayez pas : l'éblouissement va passer. Laissez Montaigne s'éloigner un peu de Sextus, et ses idées, comme les flots après la tempête, vont retrouver le calme ; il va ramener son doute à ses justes proportions, il aura non plus le doute de Sextus, mais le sien propre, celui qui découle de ses expériences et de tout le travail que nous avons vu s'opérer dans sa pensée. Il va contredire Pyrrhon, il va bel et bien formuler des jugements et tenir à ses jugements.

De tout cela que restera-t-il ? Rien que le sentiment de la relativité universelle, très aigu désormais, passé au premier plan de la coDfscience, actif, assez ferme pour tenir Montaigne constamment en éveil contre les légèretés de pensée et pour lui faire mesurer avec scrupule la portée de ses affirmations.

III. — Le résultat durable de la crise, ce sera donc d'avoir précipité le travail logique qui se faisait dans l'esprit de Montaigne, je dirais presque d'avoir systématisé les idées qu'il élaborait lentement dans un demi-jour. Sextus Empiricus a t-il été le seul promoteur de cette systématisation ? Je ne le crois pas ; mais je suis convaincu que de beaucoup il en a été le principal agent.

On rencontre, au cours du XVl^ siècle, de petits foyers de scepticisme qui jettent une lueur très pâle et très brève pour disparaître aussitôt. Dans quelle mesure la pensée de Montaigne

a-t-elle été échauffée par eux ? Nous devons le rechercher, mais on verra qu'il est parfois malaisé de s*en rendre un compte exact.

Jean François Pic de la Mirandole, le neveu du grand humaniste, dans son Examen vanitatis doctrinœ gentium, avait exposé et commenté la doctrine de Sextus ; son livre présente une philoso phie pyrrlionienne assaisonnée à la mode chrétienne. On a pensé qu*il fallait y voir une source directe du doute de Montaigne ; mais, vérification faite, je ne trouve aucun emprunt certain de Montaigne à VExamen vanitatis (1), et Touvrage de Pic de la Mirandole ne semble pas avoir eu une diffusion telle que Montaigne ait dû nécessairement le pratiquer. Il est possible qu*il l'ait connu, mais c'est seulement possible.

Il serait plus intéressant de saisir un rapport précis de la philosophie de Montaigne à la philosophie de Sanchez. Sanchez est un contemporain de Montaigne, et son opuscule, le fameux

(I) On peut croire le contraire à une première lecture : on rencontre beaucoup de faits et de citations qui se retrouvent à la fois chez Pic de la Mirandole et chez Montaigne ; mais cela tient à deux causes : 1* tous deux puisent largement chez Sexlus Empiricus ; j'ai vériflé les divers passages de Sextus qui passent à la fois chez tous les deux, et la comparaison des textes m'a prouvé manifestement que Montaigne a recours directement à Sextus sans passer par l'intermédiaire de Pic de la Mirandole. Lorsqu'il y a des dilTérences appréciables, toujours Montaigne est plus fldèlc, plus voisin de Sextus que n'est Pic de la Mirandole. On peut répéter cette expérience pour tous les morceaux de Sextus qui sont a)ié;;ués dans VExamen oanltatis, au livre II, du chap. iO au chap. 37, et au chap. 43 du lli* livre ; le résultat sera toujours le même, â* Corneille Agrippa fait des emprunts à Pic, et Montaigne, qui puise beaucoup chez (lorneille Agrippa, se trouve a*n$i,sans le savoir, faire des emprunts à Pic de la Mirandole. Qui voudra se reporter dans le I" livre VExamen DanUatis,3L\i chap. 14 et surtout au chap. 16, trouvera des phrases qui prouvent d'abord la dette d'Agrippa envers Pic de la Mirandole, ensuite le prollt que Montaigne se trouve faire de VExamen, non directement, mais par l'intermédiaire d'Agrippa. Outre ces deux catégories d'emprunta de rencontre, il est quelques exemples, en tout petit nombre, qui sont communs Pic et à Montaigne et qui ne se trouvent ni d;ins Sextus ni dans Agrippa : mais alors des divergences entre les récits ne permettent pas de penser que l'ouvrage de Pic est la source de Montaigne ; ce sont d'ailleurs, eu général, des exemples très vulgarisés au XVP siècle (Voyez par exemple l'histoire d'un peintre ancien qui est à la fois dans l'essai I. 34 et au Proœniium du IIP livre de Pic de la Mirandole). Pic de la Mirandole insère dans son œuvri» une masse de faits modernes qu'il trouva dans .son expérience personnelle : tout cela aurait dû intércs.scr Montaigne, et lui qui puise .si abondamment chez Sextus et chez Agrippa, s'il avait eu VE.ramen oanitatis entre les mains à la même époque, il est très probable qu'il en aurait usé de même (on peut voir dans VEj^amen canitatis^ I. 4 et I. 8 des passages entre mille autres qui auraient eu chance de frapper l'attention de Montaigne). Pour tous ces motifs, je ne pense pas que VExamen vanitati.-i de Pic de la Mirandole ait eu une influence directe sur la crise sceptique de Montaigne ; il n'a dû agir que par des intermédiaires, comme Coraeille Agrippa. Mais cette action indirecte est certaine, et pour comprendre le réveil du pyrrl.onisme au XVI* siècle, il est essentiel de consulter cet ouvrage.

Quod nihil scitur, fait date daos Thistoire du scepticisme. Sanchez, qui était portugais d'origine, avait peut-être une parenté éloignée avec la mère de Montaigne ; il vient séjourner à Bordeaux, près de Montaigne, entre 1562 et 1569; il étudie au collège de Guyenne, qu'avait fréquenté Montaigne ; après un voyage en Italie, il se fîxe comme professeur à Toulouse, dans une ville que Montaigne connaissait, où il avait vécu et où il conservait certainement des relations. Son manifeste sceptique parait en 1581, un an seulement après la première édition des Essais, et la date de 1576, placée au bas de la préface, semble indiquer que Sanchez écrivait dans le même temps que Montaigne composait son Apologie de Sebond.

Voilà un faisceau de circonstances qui ne manque pas d'être frappant. Mais prenons les deux livres en main et interrogeons-les : qu'y voyons-nous? Sans nul doute, beaucoup d'idées sont communes à tous les deux : instabilité du langage, imperfection des sens, mobilité continuelle de la nature humaine, etc., etc. Comment, d'ailleurs, en aurait-il été autrement? Tous deux vont au même but, et tous deux s'appuient sur la doctrine pyrrhonienne pour formuler leurs propres conceptions. Sans nul doute aussi, chez l'un et chez l'autre, nous retrouvons le même besoin de penser l'être, la même déception de ne plus atteindre la substance et de ne rencontrer que les accidents. Cette coïncidence encore était nécessaire ; Montaigne et Sanchez appartiennent tous deux à la même époque ; le point de départ de leur évolution a été le même. Mais en dépit de ces ressemblances fatales, je ne vois rien qui ait passé de l'un dans l'autre. Peut-être en 1588 Montaigne fera un emprunt à Sanchez, encore n'est-ce aucunement certain. Avant 1580, il n'aurait pu connaître le Quod nihil scitur qu'en manuscrit, et aucun emprunt n'invite à penser qu'il l'a connu ; rien ne décèle une influence de Montaigne sur Sanchez, ou de Sanchez sur Montaigne.

Il y a plus : beaucoup plus que par leurs ressemblances, je suis frappé par une différence foncière de méthode qui les sépare : Sanchez est un médecin et un -professeur de philosophie; c'est un homme d'école ; il conserve naturellement beaucoup de ses habitudes d'école dans la discussion. Ce n'est pas à dire que son opuscule soit dépourvu de toute animation : la dialectique de Sanchez, dans

sa sobriété, est souvent vive et pressante ; il connaît Tangoisse du doute et la rend parfois avec force (1), il a des ironies vigoureuses contre Aristote et contre son disciple Scaliger dont la tyrannique et pontifiante autorité Texaspère. Mais son argumentation a quelque chose de scolastique : il attaque pied à pied le syllogisme ; un à un il en critique tous les éléments ; il lutte corps à corps avec le ^concept d'espèce pour le terrasser. C'est un logicien qui combat la ^logique en logicien. Montaigne fait aussi sa part à une dialectique serrée, mais toute cette part-là, ou à peu près, lui vient directement de Sextus; pour lui, il est homme du monde, il est tout entier tourné vers les faits. Il ne creuse pas la base de la scolastique pour l'ébranler ; c'est l'invasion des réalités concrètes dans son cerveau

ui bouleverse tout, c'est la vision du monde extérieur qui convainc

inexactitude la représentation intellectuelle. En fin de compte, je ne crois guère à des relations étroites et efficaces entre Montaigne et Sanchez. Il reste qu'à première vue ils ont eu de grandes chances de se connaître. Regardons pourtant les dates de plus près, nous verrons qu'il est difficile que le scepticisme de Montaigne doive beaucoup à l'infiuence de Sanchez. Quand il arrive à Bordeaux, le jeune Portugais n'a encore que douze ans ; il en repart à l'âge de dix-neuf (1569) pour ses voyages : croironsnous volojitiers que Montaigne, qui est alors âgé de trente-six ans, ait tiré grand profit de ses conversations avec un si jeune écolier? Dès lors Sanchez est éloigné, en Italie, puis, à Montpellier, où il séjourne, d'abord comme élève de l'Université, ensuite comme professeur. Il vient seulement de se fixer à Toulouse (1575), à l'âge de vingt cinq ans, lorsque (début de 1576), Montaigne fait profession de scepticisme en frappant la médaille pyrrhonienne qu'on a retrouvée dans son château.

Sans doute Montaigne et Sanchez ont pu entretenir des relations épistolaires dont aucune trace ne nous est restée ; sans doute aussi la vie a trop de caprices pour que nous puissions espérer deviner et éliminer toutes les chances que ces deux philosophes ont eues de se rencontrer ; ces remarques ont pourtant leur utilité: quand nous avons pris les deux livres en main, V Apologie de Seboiid nous a paru ne rien devoir au Quod nihil scitur,

(1) Cf. édition de 1584, p. 50.

et, vu la méthode ordinaire de Montaifçne, cette constatation était importante. Même leur méthode nous a semblé très diftérente. A considérer maintenant de près la biographie de Sanchez, il ne semble pas improbable qu'il n'ait pas eu de relations intellectuelles avec Montaigne avant Tépoque de leur crise sceptique. Et ainsi, de^ proche en proche, nous sommes rejetés à formuler une conjecture: cette simultanéité des écrits de Sanchez et de Montaigne ne pourrait-elle pas s'expliquer par une influence commune subie à la fois par Tun et par l'autre? Peut-être à Bordeaux, ou à Toulouse, y avait-il un petit foyer de scepticisme, peut-être tous deux ont-ils reçu une même excitation au scepticisme que chacun a orientée dans le sens de sa personnalité. C'est une simple question que je pose, et je ne prétends pas la résoudre. En tous cas, l'intérêt du Qtwd nihil scitur ne me paraît pas être de nous révéler une source de V Apologie de Sebond ; s'il fallait admettre une action directe de ces deux ouvrages l'un sur l'autre, je croirais plus volontiers à une influence de Montaigne sur Sanchez, de beaucoup le plus jeune, qu'à une influence inverse. Mais le Quod nihil sciturnous apprend que Montaigne n'était pas seul à s'inspirer de la philosophie sceptique et que peut-être son milieu a pu orienter sa curiosité de ce côté-là.

Nous retrouvons la trace d'un de ces courants sceptiques qui ont pu agir sur Montaigne dans le livre d'un jurisconsulte languedocien, très obscur, (îuy de Brués. qui publia en 1557 (1) Trots dialogues contre les nouveau,t Académiciens. L'auteur, qui parait lié avec Ronsard, avec Baïf et les principaux promoteurs de la renaissance poétique, nous explique, dans sa dédicace à Charles de Lorraine, que son but a été d'écrire pour la jeunesse, de la détourner d'un doute systématique qui l'égaré dans l'irréligion. « J'ay mie peine en ces miens Dialogues, nous dit-il, de prévenir « la jeunesse, et de la destourner de croire ceux qui disent que « toutes les choses consistent en la seule opinion, s'efforçans par « mesme moyen d'abolir et mettre à mespris la religion, l'honneur « de Dieu, la puissance des supérieurs, l'autorité de la justice, « ensemble toutes les sciences et disciplines ». Trois dialogues philosophiques dont le cadre est emprunté de Platon et de Cicéron,

( 1} Certains exemplaires portent la date de 1587.

mettent aux prises au bord d'un ruisseau qu'ombragent de grands saules, Baïf avec Ronsard, Aubert avec un magistrat du nom de Nicot, qui cache sans doute Guy de Brués lui-môme, et l'on discute le problème de la certitude successivement dans la science, dans la morale et dans la politique. Baîf et Aubert se font les champions du scepticisme; Ronsard et Nicot défendent la raison humaine, et écrasent ses adversnires de leur triomphante argumentation. Chaque dialogue s'achève par un hymne de confiance en l'esprit de l'homme, et de gratitude envers la divinité qui nous a donné la faculté de connaître; vaincu, le partisan du scepticisme proclame avec joie sa défaite.

L'ouvrage jouit d'une certaine considération, parce que c'était l'un des premiers écrits philosophiques en langue française, et parce qu'il se rattachait au grand programme de J. Du Bellay; je le trouve mentionné par plusieurs contemporains, même quelquefois on le met largement à contribution (1). 11 n'en est pas moins d'une grande médiocrité : les détails de la mise en scène qui veulent être familiers et pittoresques sont simplement puérils et diffus, et quant à la pensée, elle vient entièrement des -4 ca^femi^ues de Cicéron et ne présente aucune originalité. Bruis comprend assez mal le scepticisme qu'il réfute ; il a tant d'horreur pour une doctrine si perverse qu'il n'ose pas faire à Baïf et à Aubert l'injure de les croire vraiment infectés d'un pareil poison ; ils (( contreferont seulement les opimastres » (2), comme il dit luimême, c'est-à-dire que par manière de jeu et pour se donner le plaisir de discuter comme les anciens, ils affecteront le scepticisme, ils joueront un rôle, ils tâcheront d'étayer le moins mal possible leur insoutenable théorie, puis, quand viendra le temps de se séparer, quand il sera haute heure, ils jetteront le masque et rendront les armes à leurs adversaires.

Les Dialogues covtre les nouveaux Académiciens ne méritent pas de sortir de l'oubli. Us sont intéressants cependant pour éclairer VApologie de Sebond. D'abord ils nous révèlent, dans la génération même de Montaigne, un courant sceptique vaguement teinté

(1) Comme Montaigne, Pierre de l'Ostal, dans ses Dist^ours philosophiques (1572), transcril des phrases entières de G. de Brués (Cf. par exemple p. 94).

(2) Lf. par exemples, pp. U, 36, i4S, 244, on cela est dit en propres termes.

d'irréligion. Qui sait si, à Tépoque où il étudiait le droit à Toulouse, Montaigne n'a pas été entraîné quelque peu dans un courant de ce genre, et si quelques relations à TUniversilé n'ont pas préparé de loin le travail logique qu'il devait poursuivre si ^ heureusement dans la suite.

Et puis, Brués nous rend le service de ramasser en quelque sorte pour nous les germes du scepticisme qui étaient dans l'air, de nous montrer comment toutes les lectures du temps pouvaient ^ disposer au doute, et ainsi il nous aide à mieux comprendre l'état d'esprit de Montaigne, au moment où il a rencontré Sextus Empiricus Les sceptiques que combat Brués ne tirent pas leur doctrine de Sextus: Sextus ne devait être traduit en latin que quelques années plus tard, on ne le connaissait encore que fort peu; c'est surtout de Gicéron qu'ils se souviennent. Mais ce qui les frappe avant tout, c'est l'extrême diversité des opinions philosophiques et des coutumes que les livres du temps leur font toucher du doigt, c'est cette masse d'images et d'idées nouvelles qui montent en foule à leur cerveau et désorganisent l'ancienne harmonie de leurs représentations. Tous les indices de désagrégation de la pensée que nous constations tout à l'heure et qui nous acheminaient à VApologie, nous les retrouvons ici. Les arguments qui pèsent le plus lourd dans le doute de Montaigne, ce sont aussi ceux sur lesquels insistent tout particulièrement les sceptiques qui indignent Guy de Brués: ce sont les incessantes contradictions»^ des jugements humains chez les différents philosophes, et à différents moments chez un môme individu ; ce sont les fantaisies de la coutume et sa puissance étrange à piper la raison, à s'imposer à l'homme avec l'autorité de règles absolues et universelles. Baïf et Aubert célèbrent l'état de nature, le bonheur des animaux qui ne se garrottent pas de lois et de conventions artificielles, l'incertitude de toutes les sciences, la vanité de l'idée de vertu, l'arbitraire des lois ; tous ces thèmes, dont quelques uns sont touchés en passant par d'autres livres du temps, nous allons les retrouver beaucoup plus vigoureusement développés dans VApologie. Et dans VApologie, comme dans les Dialogues de Brués, comme dans beaucoup d'autres livres du tenips, nous allons rencontrer des listes d'opinions sur la nature de l'àme, sur les I premiers principes, qui se répètent, à peu près identiques.

' d'ouvrage à ouvrage, et qui établissent toujours Timpuissance de la raison humaine à se connaître elle-même et à démêler les éléments premiers des choses.

( Enfin, l'ouvrage de Brués n'est pas seulement un témoin de

répoque, c'est encore une source directe des Essais. Montaigne a lu ces Dialogues et il les a lus avec attention, car il en transcrit des

j phrases entières dans son Apologie. Certainement il s'est plu à entendre discuter ses sujets favoris. Comme nous, Montaigne a trouvé insuQisantes les répliques dogmatiques de Ronsard et de Nicot. Tout au rebours du dessein pieux de Brués, et malgré la partialité de cet auteur qui affaiblit l'argumentation des sceptiques, c'est pour les douteurs qu'il a pris parti et il est probable qu'il a trouvé là matière à alimenter sou doute. Ses raisons de suspendre SOI) jugement se sont fortifiées et précisées au contact de celles de Baîf. Pour une bonne part, ce sont les mômes. Rien ne lui a paru prévaloir contre cet argument de Baïf, qu'on retrouve dans les Essais, exprimé presque dans les mêmes termes : « Comment est il « possible qu'en un mesme temps, une mesme chose soit bonne (( et mauvaise, honneste et deshonneste », raisonnable et contraire (( à la raison. « Et comment (si la raison est toujours une mesme) (( peuvent les loix estre prinses d'icelle, et estre entre elles (( contraires et différentes? Les loix qui sembleront bonnes en une (( Republique, seront trouvées injustes et desraisonnables en une « autre, et celles que nous estimerons tressainctes et tresequita- (( blés, les autres les tiendront pour trop rigoureuses ou pleine de (( superstition : par quoy, que peuvent elles estre si non opinion (( et fanlasie tant seulement? (1)... Si nous sçavions au vray u quelque chose (attendu que la vérité consiste en une unité u simple et indivisible et que la cognoissance des choses, comme « dict Procle, est la première et principale cause qui nous fait « estre d'accord), nous ne nous contredirions pas ainsi les uns aux (( autres » 2). Voilà l'idée de relativité toujours troublante, qui cherche à s'implanter dans les esprits.

Par l'expression de celte idée qui l'emplit, le livre de Brués était approprié aux besoins de son temps. Nous sentons la faiblesse

(1) Cf. Brués. Dialogues philosophiques, p. 42.

(2) Cf. Brués. Dialogues philosophiques , p. 97

de sa logique, nous trouvons son doute superQciel ; mais alors on apercevait de plus quelque chose qui nous échappe: c'est que l'inquiétude qui s'y débat est bien celle que la vulgarisation de l'antiquité et la découverte des mondes nouveaux jettent dans les esprits. Voilà ce qui a pu le rendre intéressant pour Montaigne. Toutefois, ce n'est pas avec Brués qu'il peut toucher le fond du doute. Brués résume en quelque sorte les malaises et les incertitudes qu'on sent autour de soi et que les Académiques de Cicéron l'aident à démêler ; mais Brués, qui triomphe sans cesse de ses adversaires par des pétitions de principes et par des affirmations qui n'ont d'autre fondement que ses habitudes d'esprit, ne peut pas aiguiser beaucoup sa critique; il ne connaît pas les irrésistibles arguments de Sextus. Il n'aurait pas pu jouer le rôle de Sextus. Brués ne pouvait pas, en exposant le scepticisme à v seule fin de le réfuter, déterminer la crise sceptique de Montaigne.) Il a, pour sa part, contribué à la préparer, et il nous permet de: mieux comprendre comment tout son temps la préparait : à cela^ se borne son rôle.

IV. — Si l'œuvre de Brués est très médiocre, son intention au moins était sérieuse. Avec elle c'est un courant de relativisme que nous voyons arriver jusqu'à Montaigne ; au dessous de celui-là, il y en a un autre, qui, lui aussi, aidera Montaigne à mépriser le savoir humain : c'est celui des Paradoxes contre les sciences. On y rencontre bien, de place en place, des idées intéressantes mêlées aux plaisanteries, mais le genre est frivole et dispose mal à la méditation philosophique.

Le XVI® siècle s'est plu infiniment à agiter des questions tout à fait oiseuses dont la vogue considérable nous étonne aujourd'hui. Il paraît qu'on trouvait alors de vrais plaisirs à débattre de la bonté et mauvaisetié des femmes, de Vheur et malheur du mariage... Nous n'en saurions douter, tant ces sujets, et d'autres semblables, reviennent fréquemment sous la plume des écrivains à la mode. Nous ne comprMions plus bien ces plaisirs pas plus que nous ne comprenions tout à l'heure la faveur des recueils d'exemples et de sentences. Les besoins intellectuels d'alors étaient très différents des nôtres, et ces esprits neufs trouvaient pâture et amusement en des matières qui n'auront plus aucun intérêt pour des esprits saturés

d*idées générales. Tous ces sujets venaient au reste de bon lieu : ils arrivaient pour la plupart d'Italie où ils défrayaient les conversations; ils arrivaient eji même temps que les arts et les sciences, et avec tout le luxe de la Renaissance. Pour les traiter, on répétait sans cesse les exemples et les arguments de ses devanciers qu'on enrichissait seulement de quelques additions et de quelques amplifications, et ainsi à peu de frais on faisait preuve d'une ingéniosité qui s'appelait alors éloquence, et d'un pédantisme qui passait pour de la science. Les paradoxes de tout genre, en particulier, étaient accueillis avec grand succès.

Parmi ces questions frivoles, l'une des moins frivoles peut-être, parce qu'elle avait alors un intérêt d'actualité, c'est la question de J la valeur de la science. Dans ce réveil universel des connaissances anciennes qu'est la Renaissance, tout le monde a célébré la grandeur de la science et salué l'aurore d'une ère nouvelle. Chez les humanistes de race, chez les Érasme, chez les Budé, ce sont fies accents d'enthousiasme; mais au-dessous d'eux, les médiocres en font un thème de déclamation, une ample matière à développements infinis, où toujours les mêmes faits reparaissent, les mêmes sentences, les mêmes exemples. C'est l'histoire d'Alexandre le Grand, qui réserve pour y loger son Homère, un coffret précieux trouvé sur un champ de bataille, et qui, par là, manifeste l'estime dans laquelle il tient les lettres. C'est l'exemple de Crassus, que ses seules lectures, nous dit-on, improvisèrent grand capitaine. C'est celui de Charlemagne qui appelait les savants auprès de sa personne et les honorait de ses faveurs. La liste est inépuisable et les faits qui la composent se retrouvent partout. Le but des auteurs n'est pas de prouver, de convaincre leurs lecteurs de l'utilité de la science : leur cause est à peu près gagnée ; le plus souvent ils ne veulent que faire étalage d'érudition.

En regard de tous ces éloges, comme à Vexcellencede la femme, on oppose ses défauts, comme à l'heur du mariage on oppose ses malheurs, les subtils, les ingénieux, qui veulent étonner par la nouveauté, s'avisent de plaider le mépris de la science et de parler pour l'ignorance. Plus on est d'accord à reconnaître l'utilité du savoir, plus le paradoxe sera piquant et inattendu. On le rencontre souvent dans le cours du XV1« siècle et sous des formes diverses. On discute, par exemple, la question de savoir si l'écriture est un

bien, ou s'il ne vaudrait pas mieux pour l'homme n'avoir jamais imaginé l'alphabet; et souvent, pour amplifier la matière, on se donne le plaisir de présenter successivement le pour et le contre ( 1 ). Une autre forme de la môme question, tout à fait en faveur elle aussi, c'est la grande querelle de la précellence entre les lettres et les armes (2). Enfin, très directement aussi, quelquefois en pur badinage, quelquefois avec un peu plus de sérieux, on plaide la vanité de la science et les avantages de l'ignorance. Ravisius Textor, dont nous avons déjà parlé, dans cette ample compilation encyclopédique qu'est son Officine, auprès d'exemples très nombreux qui témoignent la grandeur de la science, en accumule d'autres où se marque le mépris que certains grands personnages ont^u pour elle. Dans ses collections, et dans d'autres collections semblables, les batailleurs des deux camps viendront puiser perpétuellement les mêmes armes. Corneille Agrippa donne son traité /)e Vincertitude des sciences qui fut certainement très répandu sous sa forme latine (la Bibl. Nat. en possède six éditions publiées entre 1530 et 1564), et qui, traduit en français en 1582, jouira d'une grande faveur jusqu'à une époque assez avancée dans le XVIIe siècle. Le célèbre Gregorio Lelio Gyraldi, que Montaigne a nommé dans ses Essais, est l'auteur d'un Progymnasma adversus

(1) On peut consulter à ce sujet: Polydore Vergile, le De rerum inventoribus (I, 6 et H, 8); Gnillaume de la Peyrière dans son Afiroir politique (1655); Louis le Roy, dans sa Vicissitude ou variété des choses en l'unioers (1577; F. 17. V) : Jean des Caurres, dans ses Œuvres morales et diversifiées (1575; 1. 1, ch. 1); Droit de Gaillard, dans sa Méthode de l'histoire (1579, ch. 35); Hannibal Caro dans une de ses ÉpUres conclut que l'écriture est nuisible. La plupart de ces auteurs présentent successivement le poar et le contre, et généralement ils concluent dans le sens contraire à Hannibal Caro.

(S) La question a été importée d'Italie où elle a été souvent débattue : Fr. Filelfo avait proclamé la supériorité des armes dans son Convivium ; Baldassare Castiglione, au contraire, dans son IJbro del Corfeggiano, avait accordé la prééminence aux lettres (cf. L. 1, vers la fln). A l'imitation de Filelfo et de Castiglione, le débat fut souvent repris en Italie i)endant le XVI* .siècle ; citons en particulier : Guazzo dans la Civil Conversation: Mu'/.io dans le Gentiluomo (1575 : III* dialogue, p. 2U7 et suivantes), qui tiennent pour les lettres ; au contraire, Donienico Mora tient le parti des armes dans deux ouvrages : Tre quesiti in dialogo sopra il fare batterie... Con una disputa di presedenza ira Carme et le leVere (Yenezia, 1567), et encore : Il cavalière^ in riposta del Gentilhuomo del Sign. Mutio Justtno polit ano netla preseenza dell' armi et délie lettere (Vilna, 1589). En France, la question doit peut-être un repain d'actualité à l'opposition que, vers la fln du XVI* siècle, les nobU*s no cessaient de faire à la culture littéraire et scientiflque. On trouvera le sujet louché par exemple chez Le Hoy dans la Vfc/«sUude {iSi77), dans les Discours de Pierre L'Ostal, dans le Pegme de (^oustau ; les vulgarisateurs y font fréquemment allusion.

literas et literatos, où l'on retrouve tout à fait les raômes idées (1). A Lyon on donne en 1545 un Paradoxe contre les lettres. Le recueil de Paradoxes, composé en italien par Ortensio Lando, contient naturellement un Paradoxe de rignorance; traduit en notre langue par Charles Estienne en 1553, il est sans cesse réimprimé jusqu'à la fin du XVI« siècle. Tout près de Montaigne, encore, à Poitiers, en 1574, Charles de la Ruelle, « escuyer », dédie à Henri III ses Succinctz adversaires contre Vhistoire et professeurs d'icelle : c'est un opuscule de 68 feuillets qui nie l'utilité de l'histoire alors si uni versellement célébrée, et dont les attaques, inspirées d'Agrippa, n'ont d'autre intérêt que de nous montrer la persistance du genre. \ Montaigne a été touché par ce courant. Il avait l'esprit libre, et il aimait le paradoxe. Il avait eu déjà à écrire contre le pédantisme ; voilà maintenant qu'il doutait des fondements de la raison humaine: tout cela le sollicitait à la fois. Les éloges inconsidérés et dithyrambiques des sciences ont dû l'irriter et ont peut-être rendu sa critique plus acerbe ; mais les paradoxes aussi lui ont fourni quelque chose. C'est dans celui d'Agrippa qu'il a puisé, et il y a puisé très abondamment.

Corneille Agrippa a beau se souvenir de Sextus et lui faire des emprunts, il n'est pas un sceptique sérieux. Une à une il examine toutes les sciences et il accumule contre chacune d'elles pèle mêle tous les arguments, bons, mauvais ou détestables qui se présentent à sa mémoire. Malgré le ton enthousiaste du morceau final où il exhorte les chrétiens à renoncer à toutes ces niaiseries pour s'attacher à la seule parole divine, cet humaniste bourré d'érudition qui publiait, la même année que son Incertitude des sciences, un manuel de philosophie occulte, ne se proposait aucune fin solide. Il n'entreprenait pas la critique véritable de la raison humaine ; son livre n'est qu'un jeu, et, à l'exception de quelques passages où les critiques contre les moines et contre les abus de l'Eglise se déchaînent avec une grande violence et pouvaient, vers 1530, ne pas manquer d'un certain intérêt d'actualité, nous n'apercevons dans ces phrases boursoudëes qu'une bien pesante plaisanterie, et un vain étalage d'érudition. C'est une déclamation qu'il écrit, et une déclamation, nous dit-il lui-même, c'est un exercice d'école sur un

(i) cr. Ciyraldl, Opéra, éd. de Bâle, 1580, t. Il, p. 4SM.

thème ficlif dont l'objet est, iton de chercher la vérité, mais d'assouplir notre ingéniosité « est declamationis proprium in ficto « themate exercendoruni studioruingralia,citra verltatis statuendae « regulam, abrogata fide laborare. Qui enini declamationem se a scribere profitetur, hoc ipso sibi lidem abrogat ac quicquam « asserit ».

Écoutez un peu le ton de son introduction : « Ne te seinble-t-il (( point (lecteur studieux), que ce que jMnprens est un faict hardi, (( magnanime et totalement herculien, de prendre les armes pour « combattre toute cette armée de géants? Defïier, dis-je, et tirer (( en champ de bataille tous ces puissants veneurs et pourchas- « seurs de tous arts et sciences ? Le sourcil refrongné des docteurs, (( rerudition de licenciés, l'autorité de nos maistres, les essais et « efforts des bacheliers, le zèle des scolastiques et avec eux toute « la troupe des mutins artisans frémiront et se banderont contre (( moy. Que s'il advient que je les surmonte n'auray je pas faict « autant ou plus, que si j'avois occis d'une massue le lion Nemeen^ « estainct par feu le serpent Hydra du lac de Lerne, exterminé « le sanglier d'Erymanthe, prins à force la bi'îhe aux cornes au « mont de Menale, percé dans les nues à coups de traict les « oyseauxde Stymphale, suffoqué entre mes bras Antée, planté les « colonnes dans la mer oceane, vaincu Geryon à trois corps, « emmené ses bœufs, tué un taureau, surmonté corps à corps « Achelous le fleuve, emmené les chevaux de Diomedes, entraîné « Cerberus lié d'une triple chaîne, enlevé les pommes d'or du jar- (( din des Hesperides et faict autres telles prouesses que l'on escript « avoir esté exécutées avec grand travail et non moindre danger « par Hercules? » (1).

Et le morceau se poursuit par l'énumération bouffonne, interminable des représailles auxquelles il s'expose par son entreprise hardie. Je sais que sous des plaisanteries de ce genre on peut cacher des desseins très hardis ; il est pourtant bien probable qu'il y a là surtout un divertissement, et en tous cas c'est bien comme un divertissement que le XYI^ siècle a lu cette Déclamation. Le premier traducteur, Louis de Mayerne Turquel, n'y voit pas du tout un manuel de scepticisme, mais une facétie ;

(1) Traduction de Louis Turquet I58S.

c'est, inscrit-il sous le titre, une « œuvre qui peut profiter et qui « apporte merveilleux contentement à ceux qui fréquentent les (( cours des grands seigneurs et qui veulent apprendre à discourir « d'une infinité de choses contrairement à la commune opinion ». C'est donc un manuel pour les gens du monde qui leur apprendra à soutenir élégamment les paradoxes qu'on aime dans la bonne société. Bodin connaît très bien le traité de VIncertitude des sciences, V auquel il fait plusieurs allusions, et que tout le monde connaît alors; mais lorsqu'il vient à parler du réveil du scepticisme au XVI® siècle, il cite « le cardinal Cusan », il ne nomme pas Corneille Agrippa (1). Tahureau dans ses Dialogues, si vous prenez la peine de les ouvrir, vous parlera lui aussi du traité de Corneille Agrippa comme d'un amusant paradoxe qui manque de sérieux.

Qu'est-ce donc que Montaigne va pouvoir butiner et s'approprier ici ? Bien entendu, ce ne seront pas les plus profondes, les plus pénétrantes idées de sa critique, celles qui laissent la raison humaine désemparée et sans nerf; pourtant, en dépit des apparences, son butin ne sera pas sans valeur. Au milieu des bouffonneries se glissent parfois des idées justes, et le coup de maître du paradoxe, c'est de mêler à ses badinages des remarques de bon sens qui donnent le change. L'auteur se prend à son rôle, et le joue, au moins pendant quelques instants, avec une pleine convie tion. Il y a de ces heureux moments dans la Déclamation sur l'incertitude des sciences, et il s'y rencontre dans ces moments là des idées qui au moins alors n'étaient pas sans opportunité, des idées qu'un esprit judicieux pouvait trier dans cet amas touffu et dont il pouvait utilement tirer profit. Les listes d'opinions contra- \ dictoires d'anciens phiiosoplies que Montaigne a insérées dans son [ Apologie, tant sur la substance de l'âme et son emplacement dans le corps, que sur la nature de la semence humaine et sur la durée de la gestation chez la femme, c'est de Corneille Agrippa qu'il les a prises presque textuellement; et libre à nous de les trouver un peu oiseuses; on comprend très bien que Montaigne et que les hommes du XVl« siècle en aient jugé autrement. Accoutumés, comme nous le sommes aujourd'hui, au libre jeu des esprits dans

(1) Cf. Bodin, préface de la Démonomanie vers la fin. Dans cette même Dé mooomaiiie, le De incertitudine scientiarum de Corneille Agrippa est plasieurs fois mentionné

le vaste champ des idées, nous pouvons trouver puérile cette méthode de discussion, et estimer que ces collections de croyances prises aux sources les plus variées, et à des sources souvent fort peu autorisées, prouvent peu de chose en faveur de la thèse sceptique; pour des intelligences assujetties à un dogmatisme rigide et qui n'avaient pas d'exigences critiques, il y avait, au contraire, dans cette vision simultanée de tant d'opinions divergentes, dans ces débats perpétuels de penseurs admirés, un spectacle singu lièrement décourageant et propre à conduire au doute. La méthode d'ailleurs n'était pas particulière à Corneille Agrippa. Nous venons de la rencontrer chez Guy de Brués, on la retrouve partout à cette époque; Montaigne aurait pu prendre ces listes chez d'autres auteurs.

Outre ces opinions diverses de grands philosophes, ce que J Montaigne doit à Agrippa, ce sont des futilités beaucoup plutôt^ que des idées ou des arguments. Ce sont quelques faits ou quelques citations qui traînent dans tous les paradoxes du temps contre la science, et qui serviront, comme il dit quelque part, d'enrichissements à son discours. I.e goût de ses contemporains réclamait des allégations, des autorités; sa mémoire un peu courte en était toujours en disette : Agrippa va lui en fournir, et il va mettre à sa disposition tous les ornements qui sont à la mode en pareil sujet, car il les a soigneusement recueillis. Voici d'abord l'exemple de « Valentian, ennemy déclaré de la science et des « lettres », et celui de « Licinius, tous deux empereurs romains, « qui les nommoient le venin et la peste de tout estât politique » (1); je les rencontre également dans Ravisius Textor, dans le Paradoxe de Lando, et ils sont peut-être encore ailleurs. Au reste, toute cette érudition qu'on répète de livre en livre sans jamais la vérifier, est parfois suspecte et sent la science de pacotille. Dans le même passage, Montaigne nous dit encore que, d'après Valerius « Cicero « niesme, qui devoit au sçavoir tout son vaillant..., sur sa (( vieillesse commença à desestiuier les lettres » (2). Comme Cosle, j'ai cherché en vain dans Valère Maxime quelque trace d'un pareil témoignage : on n'en trouve aucune. Montaigne n'est pas respon-

(1) II, i2, t. m. p. 274.

(2; II, 12, t. nr, p. 28U.

sable de cette erreur, il répète eocore ses devanciers, Corneille Agrippa et Lando.

Parmi ces parures traditionnelles, qui sont inhérentes au genre, Montaigne prend à Agrippa et à son groupe d'imitateurs quelques exemples de l'histoire religieuse et quelques citations sacrées qui semblent donner à son mépris de la science une couleur de christianisme. L'un des thèmes favoris des paradoxes contre les sciences, c'est que la science est un produit de l'orgueil humain, qu'elle est l'ennemie de l'humilité chrétienne. Certains expriment cette idée avec sincérité, d'autres n'y voient qu'un thème à belles amplifications. C'est dans l'ouvrage d'Agrippa que Montaigne prend ce mot de saint Paul: « Les simples et les ignorans s'esle- (( vent et se saisissent du ciel, et nous, à tout notre sçavoir, nous (( plongeons aux abismes infernaux » (1). Agrippa lui rappelle que le désir de science a perdu nos premiers parents, que, afin de faire comprendre combien la simplicité d'esprit lui est chère, le Christ a choisi des hommes du vulgaire, simples et ignorants, pour nous a instruire de ses admirables secrets )>. Et comme il a trouvé ces allégations chez Agrippa, Montaigne les aurait trouvées dans le Paradoxe de Lando et dans la plupart des écrits de cette lignée. Je crois d'ailleurs que chez Montaigne toutes servent d'ornement plutôt que d'argument. Son scepticisme s'accorde fort bien avec le christianisme ; si même, en s'opposaut à tout ce qui trouble la tradition, il se trouve le favoriser, ce n'est pourtant pas le christianisme, qui fonde son doute. 11 y va par la raison, non par l'autorité. N'allons pas prendre le change, et déduire de ces détails que c'est par esprit religieux que Montaigne attaque la science.

En somme, bien que ïApobgie ait fait une dizaine d'emprunts textuels à la Déclamation d'Agrippa, la Déclamation d'Agrippa est pour bien peu dans la conception des idées fondamentales de V Apologie. Ce n'était pas un ouvrage assez sérieux pour avoir une action profonde. Je ne serais pas surpris du tout que Montaigne ne l'ait connu que plus tard, après la crise sceptique, alors qu'il était déjà très avancé sur le chemin du retour au positivisme. D'autres écrits, beaucoup moins copieusement mis à contribution

(1) II. 13, t. III. p. 274.

par Montaigne, me paraissent avoir eu plus d'influence réelle sur le mouvement de sa pensée: tel est VÉbge de la /b/te d'Érasme, .., qui est un livre classique au XVI« siècle, en réalité le premier de ces paradoxes contre la science que j'énumérais tout à l'heure et leur modèle à tous, mais un modèle si supérieur aux imitations, un paradoxe où tant d'instruction se mêle à la plaisanterie, qu'on hésite à le nommer parmi les autres. Nous verrons tout à l'heure ce que le doute de Montaigne lui doit, mais nous constaterons que ce n'est pas Érasme non plus qui en a été le promoteur. Pour trouver ce promoteur, il faut sortir du XVI® siècle, et remonter jusqu'à l'antiquité.

En réalité, si Montaigne glisse au doute, c'est par suite d'un travail très complexe qui, sous la poussée des événements, s'opère dans le creuset de son cerveau. Il est dû essentiellement à cette masse de connaissances nouvelles que la Renaissance de l'antiquité et la découverte du monde nouveau viennent de jeter subitement dans les esprits, qui désorganise les représentations et qui trouble les habitudes de la pensée. Lentement, Montaigne acquiert le sentiment de la relativité de la connaissance et ce sentiment s'accompagne d'un sourd malaise par suite des exigences héréditaires dé l'esprit habitué à penser l'universel et à étreindre des certitudes absolues. D'autres auteurs du XVl^ siècle souffrent du même mal : ils l'expriment comme ils peuvent; ils aident ainsi Montaigne à en prendre conscieuce, mais ils n'ont pas assez de vigueur pour le conduire à un doute profond. Peut-être quelques sceptiques rencontrés à Bordeaux ou à Toulouse, peut-être le livre de Guy de Brués, peut-être même des Paradoxes comme ceux de Lando et d'Agrippa lui apportent quelque chose, mais leur contribution est en somme assez maigre. Au contraire, les Hypotyposes pyrrhoniennes de Sextus Empiricus allaient très avant dans la voie du scepticisme sur laquelle Montaigne s'était engagé sans y penser. Elles ont réuni pour lui en un faisceau toutes les raisons qu*il avait de suspendre son jugement; elles ont éclairé d'une vive lumière tout son désarroi intellectuel jusqu'alors inconscient, et, en lui révélant les ruines de sa pensée, elles ont rendu son malaise si aigu qu'à leur suite il s'est jeté à corps perdu dans le pyrrhonisme.

Ainsi, l'occasion de la crise à laquelle nous allons assister est dans l'impression très vive que la lecture de Sextus a fait éprou-

ver à Montaigne ; la cause profonde est dans le sourd travail qui depuis longtemps se poursuivait dans son esprit. Nous allons en voir les résultats dans V Apologie de Raimond Sebond.

SECTION II

L'Apologie de Sebond et le sentiment de la relativité chez Montaigne

V. — J'ai dit (1) les motifs qui m'induisent à penser que la lecture de Sextus et la crise qui en est la conséquence se placent aux environs de Tannée 1575; mais il ne s'ensuit pas du tout que VApologie de Raimond Sebond soit entièrement de cette époque. Il est possible que certaines parties y soient antérieures, et il est absolument certain que de longs développements n'ont été composés que beaucoup plus tard. \\ ne faut pas voir dans cet essai, qui est un véritable livre à lui tout seul, un jaillissement unique de la pensée de Montaigne ; l'auteur y est revenu à plusieurs reprises ; il a ramassé là en un corps toutes ses « fantasies » sur la question du pyrrlionisme, toutes celles au moins de ces u fantasies » qui pouvaient s'agglutiner en un corps, je ne dirai pas qui fût bien unifié, mais qui ne fût pas incohérent. Nous sommes malheureusement dans l'impossibilité de préciser davantage, de dire combien il faut distinguer d'essais dans VApologie : nous ne pouvons pas, ce qui serait pourtant bien intéressant, dater les principales conceptions de Montaigne. Disons seulement que nous avons dans VApologie le résumé du travail logique qui ^\ s'opère chez Montaigne entre 1573 et 1579 ou 1580.

En dépit de cette composition fragmentaire, et en dépit des premières apparences, il y a de l'ordre dans VApologie, A vrai dire, le plan n'est pas bien rigide, et l'on risque de se noyer dans ces développements très capricieux, qui tantôt sont coupés brus quement, et tantôt s'étendent à perte de vue. On perd le fil conducteur dans ces méandres où aucune indication ne résume le chemin parcouru, où rien n'annonce le chemin qui reste à faire. Il est pourtant utile de le reprendre, ce fil conducteur et de le suivre jusqu'au bout : ce n'est pas que nous veuillions donner à Tor-

(1) Cf. t. 1, p. 363 et suivantes.

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donnance des idées une rigueur qu'elle n'a pas, ni attacher trop d'importance à un plan qui s'est constitué peu à peu et que Montaigne sans doute n'avait pas conçu dans son ensemble lorsqu'il a pris la plume, mais par là nous pourrons embrasser d'un seul regard [^les principales idées qui y sont entassées et saisir leurs rapports. Quelques années auparavant, Montaigne, à la demande de son père, avait traduit la Théologie naturelle de Raymond Sebond et il avait fait imprimer sa traduction. « Beaucoup de gens », nous dit-il, (( s'amusaient à la lire », et « notamment les dames » ; on criti quait Sebond dont la (( fin, hardie et courageuse », était « par (( raisons humaines et naturelles, d'establir et vérifier contre les « atbeistes tous les articles de la religion chreslienne » (1). On lui adressait deux reproches, le premier c'est que « les chres- « liens se font tort de vouloir appuyer leur créance par des rai- « sons humaines, qui ne se conçoit que par foy et par une c( inspiralion particulière de la grâce divine »; le second, c'est que ses raisons ne prouvent rien du tout. Montaigne, au contraire, estime d'abord que le dessein est a plein de pieté », et quant à l'exécution, il la trouve si heureuse « qu'il ne pense point qu'il « soit possible de mieux faire en cet argument là ». Il défendra donc son auteur. Voilà le cadre de VApologie. Mais le cadre sera vite oublié. En quelques pages, il a répondu à la première objection : la raison, nous dit-il, ne peut effectivement pas démontrer à elle seule les vérités de la religion, mais un chrétien doit néanmoins, le mieux qu'il peut, associer sa raison à sa foi ;-^t brîévement il esquisse une petite théorie sur les rapports de la raison et de la foi, dont nous devrons nous souvenir quand nous parlerons delà religion de Montaigne. Mais déjà, sans y penser, il s'est engagé dans la réplique à la seconde critique, celle qui déclare insuffisants les arguments de Sebond, et le voici qui use d'un tour inattendu : vous trouvez les arguments de Sebond faibles, dit-il à ses adversaires ; vous avez raison, mais vous n'en avez pas de meilleurs à lui opposer; la raison humaine est incapable de rien fonder. Le voilà cette fois dans son sujet, dans la question qui l'intéresse; il va se donner libre carrière, il va perdre de vue Sebond, et le lecteur l'oubliera si bien avec lui qu'il sera tout

(1) II, li, t. m, p. 173.

surpris de retrouver le nom de Sebond une ou deux fois égaré dans les développements sans fin qui vont promener son attention à travers mjlle considérations variées. C'est cette partie-là que Montaigne va enfler d'additions successives, non pas guidé par les besoins de sa plaidoirie, mais suivant les caprices de sa pensée. Donc, nous sommes maintenant où Montaigne voulait nous

'amener: il va nous étaler la faiblesse de Tesprit humain. On peut distinguer trois parties dans cette démonstration. D'abord

\ Montaigne abaisse Thomme, il le replace parmi les animaux et ' montre que sa raison, dont il fait tant de cas, ne rélève pas au-dessus d'eux. En second lieu, il s'attaque à la science, la grande ^ production de cette raison présomptueuse et son prétendu titre de gloire, et il s'efforce de montrer trois choses : que la science est nuisible au bonheur de la vie ; qu'elle nous détourne de Thonnôteté ; enQn, qu'elle est vaine, car, en dépit de ses prétentions, elle n'est arrivée à rien établir et ne nous enseigne rien. En dernier lieu, Montaigne creuse plus profondément et examine la nature ^ de la raison elle-même ; il en met à nu les ressorts, il montre les motifs de cette vanité de la science dans la faiblesse de nos instruments de connaissance : et nous lisons, d'abord les perpétuelles contradictions de la raison et son assujettissement aux passions et à mille influences extérieures, puis notre impuissance à déterminer la loi morale, enfin, les imperfections de nos sens, qui sont les véhicules nécessaires de toutes nos notions et qui les altèrent en nous les communiquant. Vanité de l'homme, vanité de la science dont il se targue, vanité de la raison, avec laquelle il bâtit cette science, telles sont les trois étapes par lesquelles Montaigne nous conduit à sa conclusion Nous ne pouvons pas le suivre pas à pas dans le détail ; il nous suffira de déga^s^er quelques idées essentielles afin de mettre en évidence la nature du mouvement qui s'opère dans sa pensée. Nous verrons que c'est bien le senti-

1 ment de la relativité universelle qui l'envahit, et que du même

) coup il s'éloigne du stoïcisme.

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