‹ Les Sources et la croyance en DieuChapitre 1 sur 50 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Comment écrire sans tristesse un titre comme celui de ce livre! Ne dénonce-t-il pas à lui seul notre misère d'esprit en face de pensées dont l'humanité, pourtant, devrait vivre? Il en coûte au croyant de se dire qu'il faut maintenant prouver Dieu, comme si son évidence n'éclatait pas dans le multiple miroir que présentent à nos yeux et la nature et l'homme.

C'est le triste honneur de ce temps d'avoir réhabilité l'athéisme. Celui-ci passait autrefois pour une sorte de monstruosité intellectuelle: aujourd'hui, c'est un héroïsme et un affranchissement généreux. Ne voiton pas qu'affranchir de cette manière l'esprit humain c'est simplement l'affranchir de ses ailes ? Il est esclave de tout : faudra-t-il, par surcroît, lui fermer la fenêtre par où, du moins, ses espérances s'élançaient?

L'esprit public est devenu étrangement accessible

aux influences négatrices. J'aurai plus d'une fois l'occasion d'en rappeler les motifs; mais il en est un très général qu'il y a chance de combattre en le signalant simplement à l'attention commune : c'est un certain snobisme intellectuel, qui pousse beaucoup d'esprits à fuir les larges routes où le genre humain s'engage pour se créer leur système; pour faire bande à part, soit seuls, soit à la suite d'un meneur auquel la publicité folle de ce temps aura fait une gloire éphémère. C'est un genre d'illusion dont on devrait sentir le ridicule. Ces pensées à la suite sont bien peu garanties; et quant aux nouveautés dont on se targue, il faut savoir bien peu pour ignorer qu'elles sont vieilles comme le monde. Toutes les voies ont été explorées depuis longtemps. L'esprit humain tourne en cercle. On réinvente; on copie; mais on n'invente pas. La dose d'originalité réelle à laquelle un esprit peut prétendre s'emploie tout aussi bien à redémontrer Dieu qu'à réinstaurer plus ou moins les systèmes qui le combattent.

Trois grands courants ont ainsi traversé l'intelligence contemporaine.

Le naturalisme, issu des progrès de la science, ainsi que nous aurons à le montrer longuement, a essayé de nous prouver que Dieu, c'est tout simplement l'ignorance ; que la nature s'explique d'ellemême, et que l'homme, son produit, s'explique suffisamment par elle.

Le positivisme a procédé autrement. Il a dit : Rien ne s'explique; mais il n'est pas nécessaire d'expliquer quoi que ce soit. Restons dans le phénomène; conten-

tons-nous des faits. L'observation est la seule source légitime de connaissance ; nos inductions rationnelles ne sont que des moyens de découverte expérimentale, qui ont besoin d'être chaque fois vérifiés. Un objet transcendant, s'il en existe, doit donc demeurer à jamais hors de nos prises ; nous ne pouvons savoir ni ce qu'il est, ni s'il est.

Enfin, X idéalisme a retenu le nom divin ; mais ilen a vidé le contenu; il a subtilisé ce qu'il ne voulait pas rejeter sans phrases. Ses ténébreuses constructions et ses systèmes embrouillardés ont été peu compris du public ; on s'est hâté de les oublier, si tant est qu'on y soit entré pour une heure ; mais beaucoup retiennent la conclusion, à savoir, en ce qui nous occupe, la négation d'un Dieu personnel, traitée de surannéeet de naïve. À ce Dieu détrôné, on substituait je ne sais quel Abstrait, qui se réalisait, disait-on, dans la nature et dans l'homme sous la forme d'un devenir progressif. Y! immanence était proclamée, la relativité de la connaissance humaine érigée en dogme; le monde n'était plus qu'une sorte de décor mouvant, sinon même un cauchemar dont notre esprit serait le théâtre. On enlevait ainsi à l'univers sa substance, pour écarter plus sûrement la première et incorruptible Substance. La science n'avail plus pour objet qu'unedanse de fantômes impalpables et changeants. Gar,sousun tel regard, tout se dissout et s'évapore ; tout prend l'inconsistance des nuages amoncelés et lentement détruits; on ne voit plus partout que formes vides, derrière lesquelles il n'y a rien, ni personne. Des ombres affairées courant sous une influence insaisissable vers un but qui n'existe pas : tel est le spectacle que se donnait la

doctrine, après s'être arrachée à la solide et sereine réalité de Dieu.

Au milieu de ce chaos, butinant à droite et à gauche, l'école cri tique prenait ses attitudesetjetaitses grands mots, sans rien dire de précis, rien qui prêtât à une discussion un peu sérieuse.

Cette école garde Dieu ; mais elle en fait une qualité, non un être. Il est ce qu'il y a de plus élevé dans l'esprit et dans le cœur de l'homme : il est la « catégorie de l'idéal ». Mais on n'a garde de lui accorder une existence « subjective ». On admet l'Absolu : mais on le vide aussitôt de son contenu d'être. On parle d'infini ; mais on le dépouille soigneusement de toute substance. Sans cesse on invoque 1' « au-delà » ; mais c'est un au-delà de rêve, et l'Idéal suprême n'est que la limite imprécise, irréelle de la réalité.

Vn esprit de dilettantes, qui flotte et se dérobe sans cesse; qui « s'évanouit comme de l'eau », selon l'expressionde l'Ecriture : tel estle caractère de cetteécole. Dans un style ondoyant, pénétré de religiosité vague, ces docteurs indulgents, au sourire d'une bienveillance pleine d'orgueil, exposent des pensées hautement démoralisatrices. Leurs élégances peuvent leur faire tout passer, tout comme, dans certain monde, la grâce des manières tient lieu de moralité ; mais leur façon de subtiliser tout ce qu'ils touchent et de jouer avec les mots les plus sacrés n'en est pas moins dissolvante. Ils n'aiment pas la religion, ils en sont amateurs; ils ne voient dans l'idée de Dieu qu'un bibelot d'art, qu'ils retournent curieusement, dont ils font miroiter complaisammentles facettes, et qu'ils retouchent, cisèlent, ornent de toutes les pierres précieuses d'une poésie

subtile et noble ; mais pour le replacer ensuite sur l'étagère. Ce sont des polisseurs de belles phrases, attentifs au mirage des mots ; leur kaléidoscope est très riche; l'intérêt qu'ils accordent à la vie humaine sous ses formes les plus élevées doit séduire ; mais ce sont des enfants merveilleux; ce ne sont pas des hommes.

La vie est-elle donc chose si vaine, et la question de Dieu est-elle une de ces questions d'art ou de mode dont on cause du bout des lèvres, sur un ton dégagé, satisfait de trouver, pour conclure, quelqu'un de ces mots badins qui font évanouir l'objet dans un sourire?

La vie avec Dieu ou sans Dieu frôle de tels abîmes que je comprends l'étonnement douloureux de Pascal en face d'allures si peu graves. Renverser le temple et se donner des attitudes sur ses ruines, c'est un cas affligeant, lorsqu'on songe que ce temple détruit, c'est celui où l'humanité puisait ses forces d'âme, et qu'en le quittant, elle devra errer désormais sur la planète vide comme ce Cortège de Caïn du Louvre qui s'avance au milieu des sables, hagard et douloureux, hypnotisé par je ne sais quel but, sachant qu'il abandonne la vie, et se demandant ce qui l'attend, derrière l'horizon morne.

En face de ces états d'esprit plus ou moins diffusés dans les masses, plus ou moins tentateurs pour ceux-là mêmes qui n'en relèvent points il s'agit pour nous de reprendre en sous-œuvre un travail de pensée que trop B'intelligences ont négligé de mettre à jour ou de défendre contre les influences régnantes ; Il nous faut

relever les colonnes du temple ; rétablir les contreforts qui permettront aux voûtes de retrouver leur ancienne majesté, et les fortifieront contre des sautes de vent devenues redoutables.

Nous prendrons là notion de Dieu — j'entends du Dieu vivant, conscient et volontaire ; cause du monde et de la vie ; qui en répond devant notre pensée et devant la conscience — nous prendrons cette notion, et nous démontrerons, en faisant appel à toutes nos ressources, que tout, dans le monde et dansla vie, s'y trouve suspendu, en dépend d'une façon si étroite que, Dieu ôté, il n'y a plus que le néant et la nuit.

Si l'effort du siècle dernier a été, croirait-on, d'écarter Dieu de tous les domaines de l'activité et de la science, de tout laïciser, detouthumaniser — excepté l'homme ! — de couper tous les câbles qui rattachent les objets des connaissances humaines et de la vie humaine à cet objet premier, à ce vivant suprême qui s'appelle Dieu, notre effort à nous ne doit-il pas être de nous défendre contre cette ambiance, de résiste» à cet effort, et d'affermir sur son piédestal, dans notre âme, la statue idéale du Dieu vivant?

D'ailleurs, quelle que puisse être chez le lecteur la certitude de ses croyances, je ne désespérerais pas pour autant de lui être utile. Il ne s'agit pas uniquement, ici, de prouver Dieu; il s'agit, ainsi que l'explique notre épigraphe, de montrer que toutes choses tiennent à lui, procèdent de lui, aboutissent à lui, ne s'expliquent que par lui : c'est un travail autrement vaste et de tout autre conséquence.

Quand l'étranger vient à Paris, il lui suffit, pour

savoir que l'Arc-de-Triomphe existe, de regarder son guide ou de traverser la place de l'Etoile ; mais pour savoir que ce monument est le centre de tout un quartier de l'immense ville ; pour avoir une idée de l'importance de cette clé de voûte, il faut que le voyageur ait longuement circulé dans cette région de la capitale, et qu'au débouché de cinquante rues il ait vu surgir tout à coup, comme un géant campé fièrement sur sa route, la haute arcade de l'Empereur.

C'est quelque chose de semblable que nous avons à faire.

Nous allons parcourirla nature ; nous devrons parcourir la vie ; nous parcourrons plus tard la société, et au bout de tous les chemins de ce triple domaine, il s'agit de voir surgir Dieu; de s'assurer que c'est lui qui est le centre de tout, le foyer où tous les rayons convergent, le but où tous les efforts sont tendus, même ceux qui prétendent s'orienter vers d'autres centres.

C'est là une leçon théorique en elle-même ; mais une âme bien faite aura tôt fait de la tourner en pratique. Si Dieu est tout, considéré en lui-même, ne fautil pas qu'il soit tout à nos yeux, et si nous servons ses desseins, même inconscients et même rebelles, n'estce pas notre honneur et notre devoir de le servir avec intelligence et avec cœur, toujours mieux ?

Quoi qu'il en soit, ne dussions-nous que prouver Dieu, il y aurait un avantage immense à s'adresser au détail de chaque chose, ainsi que nous allons le faire. Spinoza écrivait : « Bien que j'aie montré d'une manière générale, dans la lre partie, que toutes choses, et par conséquent aussi l'âme humaine, dépendent de

Dieu dans leur essence et dans leur existence, cette démonstration, si solide et si parfaitement certaine qu'elle soit, frappe cependant notre âme beaucoup moins qu'une preuve tirée de l'essence de chaque chose particulière, et aboutissant pour chacune en particulier à la même conclusion 4. » Or, j'espère en donner le sentiment, les voies particulières qui conduisent à Dieu sont nombreuses ; aussi nombreuses, pourrait-on dire, que les pensées, les sentiments et les êtres qui peuplent l'univers et les âmes.

De même que le regard peut monter au soleil à partir de chaque atome de matière que baigne sa lumière, ainsi l'esprit humain peut s'éleveràDieudequelque point delà création matérielle ou spirituelle qu'elle s'élance. Pour qu'il existe quelque chose, il est nécessaire qu'il soit : on peut donc dégager cette nécessité de l'analyse d'un objet quelconque. Même en ne touchant qu'aux sommets, notre voyage d'esprit sera donc vaste. L'espace immense est devant nous. C'est la condition naturelle d'un sujet qui, à vrai dire, est unique par son importance, comme il est total en ampleur.

Quelle méthode suivrons-nous dans ce travail, quelques mots suffiront à le dire. Nous ferons une part à l'histoire, comme à la grande maîtresse de vérité et à la redresseuse d'erreurs infaillible.

Pour quels motifs, en fait, l'humanité croit-elle en Dieu : telle sera notre première préoccupation. Les chemins qui conduisent à Dieu, en effet, ne sont pas

i . Ethique, Ve Partie, scholie de la proposition 36e.

des sentiers d'escalade ; ce sont des voies publiques, où peuvent marcher tous les humains : il y a grand intérêt à savoir par quel attrait ils s'y engagent. « Le cœur a des raisons que la raison ne connaît pas. » Celleci peut venir après, afin de formuler davantage et d'écarter la part d'illusion; mais les richesses confuses de l'instinct ne doiventpasêtre dédaignées du philosophe. Rien ne l'empêchera, ce point de départ acquis, de se demanderen toute liberté intellectuelle, appuyé cependant par tout le poids de la solidarité intellectuelle qui nous lie : Que valent ces motifs de l'humanité, en face de la raison moderne, et que valent, par contre, les doutes que l'on cherche à élever, ou les négations que l'on lance au nom de la science, au nom du progrès des lumières, au nom de je ne sais quoi?

Je puis déjà dresser un catalogue de ces motifs de croire en Dieu dont nous aurons à faire l'histoire et la critique. On aura ainsi une vue d'ensemble de notre travail.

C'est d'abord la nécessité d'expliquer le monde. De la curiosité ou de l'admiration naît la philosophie, a dit un philosophe.il serait étonnant que le sublime, l'étrange et l'effrayant spectacle que nous donne le monde n'eût point fait surgir cette question : D'où procèdent ces choses? Quelle est la Cause à laquelle se suspendent ces effets? Quel est l'Ordonnateur dont relève cet ordre admirable? Première question que nous poserons de nouveau, et que nous tâcherons declaircir, en dépit des efforts dépensés pour la faire croire obscure.

Puis, à côté de ce grand univers qui se présente à nous comme un problème, il y a cet univers en raccourci, comme l'appelaient les anciens, ce monde vivant en soi, agissant sous mille influences, ordonné, lui aussi, ou quelquefois désordonné, qu'est l'homme.

Tout comme le monde, l'homme réclame une explication, et tous les siècles se sont fatigués sur cette tâche.

Nous sommes : quelle est la source de notre être ? Nous mourons : quel est l'aboutissant de notre vie? Nous agissons : quelle est la loi de notre activité : activité corporelle, en face de la nature ; activité intellectuelle, en face de la vérité ; activité morale, sous la loi du bien absolu ? Tout cela nous invite encore à rechercher un principe qui soit une explication suffisante de notre être, une sauvegarde suffisante de notre activité sensible, une loi suffisante de notre esprit et de notre cœur.

Par ailleurs, et en pénétrant plus à fond la loi de l'homme ; en pénétrant au fond de nous-mêmes ; en écoutant le son que rend notre âme sous le choc des objets qui la sollicitent, nous entendons un appel, nous constatons une aspiration, nous expérimentons un malaise issu d'un sentiment profond, indiscutable autant que peu justifié en apparence, et qui nous fait rêver, nous limités par tous les côtés de notre être, à quelque chosed'infini;nous qui n'avons que des lueurs dans notre intelligence, à la Vérité sans déclin; nous qui ne possédons du bien que des parcelles, au bien dans toute son étendue, dans sa richesse totale. Et cet Infini, ce Vrai, ce Bien, cet Absolu de la lumière, de l'être et de la vie, nous l'appelons Dieu.

Enfin, il y a le fait delà vie sociale, et la nécessité de lui donner un lien supérieur à la volonté de l'homme. Le Contrat social de Jean-Jacques n'a pas eu grand succès, dans l'ensemble de l'humanité. On a toujours cru que, pour créer cet être qu'est le corps social, cet être à part, qui a son essence propre, son activité propre, son but à lui ; et pour fonder le droit, qui en est l'âme ; pour consacrer l'autorité, qui en est l'indispensable condition, et pour garantir ic progrès vers lequel elle marche, il fallait autre chose qu'une convention arbitraire et banale; qu'il y avait là une loi des choses, et que de cette loi, comme de toute autre, on pouvait remonter au Législateur.

Tel est le plan de ce travail. On voit toute l'immensité du problème. L'énoncé seul en est presque écrasant, et c'est ce qui m'a décidé, Favouerai-je? à ne point m' appuyer sur la seule raison pour le résoudre. Non pas qne la raison puisse jamais abdiquer: elle est, au fond, notre seul guide; mais nous sommes heureux, et nous serons sages, par l'emploi de la méthode historique, de nous appuyer sur la raison universelle.

Tout le monde a plus d'esprit que Voltaire. On sent d'avance la part de ridicule qu'assume telle collection d'esprits forts qui croient de bonne foi représenter la race humaine, et qui jettent par-dessus bord, suppriment d'un trait de plume ou écartent d'un coup d'épaule tous les siècles qu'elle a vécu, toutes les civilisations qu'elle a fait naître, tous les génies qu'elle a portés. « Quel mépris des instincts spontanés et universels de l'homme ! quel oubli des faits qui remplissent l'histoire universelle et permanente du genre

humain ! » s'écriait Gviizot l. Le sens commun, dont le rôle a été si souvent méconnu par la philosophie contemporaine, est ici le meilleur des guides. Tous les problèmes que nous agiterons ont été vaguement aperçus de lui, et résolus sans précision ; mais avec une sûreté infaillible. Il ressemble au sauvage qui se dirige à coup sûr à travers la foret, en se servant d'indices minuscules qu'il n'analyse pas bien luimême, alors que l'explorateur, avec ses boussoles et ses cartes, perd plus d'une fois la route. De là ces institutions admirables, ces mythes profonds, ces superstitions suggestives et ces affirmations imperturbables qui vont au cœur des grands problèmes, à vrai dire à travers des montagnes d'erreurs et de puérilités.

Tout au fond, les philosophes qui ont le mieux parlé de Dieu n'ont fait que dire à l'humanité ce qu'elle pensait de lui sans le savoir. Ils l'ont éclairée sur ellemême; ils ont été ses interprètes clairvoyants; leur œuvre a été, comme l'œuvre entier d'Homère, l'épanouissement magnifique d'un esprit général et diffus, tout comme les chants de Pindare, les tragédies d'Eschyle et de Sophocle ont été l'écho harmonieux de la conscience sociale de leur époque.

« Le père, a écrit Max-Mûiler,s'inquiète-t-il de quels noms étranges et inintelligibles son enfant l'appelle, la première fois qu'il l'appelle d'un nom? » Les philosophes, eux, ont épelé le nom divin, et en ont fixé les syllabes : l'humanité avait fourni les lettres, et elle avait dicté le sentiment, stimulé la recherche, promis la récompense de l'effort.

Nous recueillerons sur ses lèvres dès l'abord, et puis

i. Méditations sur la Religion, p. 3o.

ensuite à toute occasion favorable, un témoignage si précieux aux recherches. Nous le trouverons incarné dans les antiques religions, puis formulé, établi sur des bases rationnelles par les génies de la Grèce, qui furent les initiateurs de la science dans ce domaine comme dans tous les autres ;puis encore précisé, dégagé de toute erreur, de toute, incertitude, et surtout popularisé par le christianisme; enfin, aux jours récents, contesté par la sophistique et rétabli, à un niveau supérieur peut-être, par la droite raison. Voilà notre programme.

J'ajouterai une remarque à l'adresse de ceux de mes lecteurs qui seraient des spécialistes. Je ne veux pas qu'ils se méprennent sur ma pensée, ni qu'ils prennent pour ignorance — l'apôtre n'a pas intérêt à passer pour ignorant — certaines omissions volontaires. Je ne m'occuperai que fort peu de certaines écoles qui nient Dieu parce qu'elles nient tout le reste; qui repoussent les preuves de Dieu parce qu'elles pensent qu'on ne peut rien prouver, et qui n'arrêteraient notre raison que par une fin de non-recevoir arbitraire.

Si vous êtes disciple de Kant — et Dieu sait si les disciples de Kant ont aujourd'hui renchéri sur leur maître! — si vous niez par ces procédés radicaux qui atteignent du coup l'intelligence humaine dans sa source, là je ne vous suivrai pas : ce serait toute la philosophie à refaire, et mes prétentions sont plus humbles.

Du reste, j'y vois fort peu d'utilité, même à l'égard d«' ceux qui se décorent de ces doctrines.

Au cours de ces pages, en effet, nous ne ferons point

appel seulement à la raison théorique ; nous invoquerons la vie, et quand on nomme la vie, même un disciple de Kant ou de quiconque est tenu de prêter l'oreille.

Lorsqu'on offre à un homme de faire un voyage, ou qu'on le prie à dîner, s'il vous répondait : Je suis subjectiviste; je ne crois pas à la réalité du monde extérieur; je ne pense pas que votre dîner soit distinct de moi-même; car l'être est un : Spinoza même rirait de la sottise de cet homme. Il n'est pas besoin, pour dîner, ou pour entreprendre un voyage, ou pour s'adapter à quoi que ce soit de la vie pratique, d'un genre de certitude supérieur à celui que la vie comporte.

Ainsi en est-il dans notre cas.

f Si rien n'est sûr, Dieu n'est pas sûr davantage. Si notre pensée n'est qu'un mirage, notre raisonnement une acrobatie supérieure, nos instincts les plus profonds une forme arbitraire de notre sensibilité, sans relation avec une vérité en soi, je n'ai plus rien à dire ; iDieu périra dans l'universel naufrage de la conscience pt de la raison. Mais qu'importe au commun des mortels cet état d'esprits décentrés et malades!

Il nous suffit de prouver que Dieu existe aussi certainement que le monde existe, aussi certainement que nous existons nous-mêmes; que nous ne pouvons le nier sans nier en même temps toute certitude soit théorique soit pratique, et sans nous enlever du même coup le droit de vivre. Si cela ne suffit pas à quelques philosophes, à l'heure précise où ils dissèquent des idées sous la lampe, cela leur suffit à eux-mêmes dans le cours ordinaire de la vie, dont la pensée religieuse relève et à plus forte raison cela suffit-il à l'humanité.

PRÉFACE iô

On doit s'attendre à ce que nous rencontrions sur la route plus d'une difficulté. Dès qu'on aborde une question, avec le parti pris d'y descendre et d'en pénétrer les arcanes, la première chose que fait le cerveau, c'est de s'embrouiller, c'est de se remplir de ténèbres au sujet même des choses qu'il croyait savoir le plus clairement. On dirait, si Ton veut me passer cette comparaison, que, pénétrer dans une question, c'est entrer dans une cave : ce n'est que peu à peu, après l'effort d'adaptation pénible, que la lumière du soupirail arrive à suffire à vos yeux pour distinguer ce qui vous entoure. Ce n'est pas une raison pour ignorer toujours. Ainsi ne devons-nous pas reculer devant les obscurités qui nous guettent. Il s'y mêlera, j'ose le croire, assez de lumière pour que nos yeux n'en soient point obsédés, et nous g-arderons l'espérance d'avoir contribué pour notre part, si humble soitelle, à la renaissance d'idéal dont de grands esprits se sont faits les prophètes.

L'ne lassitude marquée se manifeste à l'ég-ard du matérialisme ; le panthéisme est près d'avoir vécu; L'école critique achève de déconsidérer ses méthodes; le positivisme s'en va : il serait temps de revenir au vrai, après les longs oublis et les négations folles. On rejoindrait ainsi l'instinct, après avoir traversé la science ; l'unité régnerait enfin entre des tendances mal jugées, mais fécondes, et des jugements profonds, mais trop pressés de conclure, et égarés tant de fois par l'orgueil.

Rien ne pourra m'arracher de l'âme la confiance que ces choses se font ; que le siècle qui naît s'y

emploiera, en dépit des partis pris et des violences, et qu'alors les antiques croyances renouvelées, reprises à des motifs mieux jugés, débarrassées des scories qui les exposaient hier encore à nos superficiels dédains, reparaîtront, plus riches d'éclat et d'influence.

La foi en Dieu est dans l'humanité comme le soleil dans sa carrière diurne. Le matin, quand l'astre se lève à l'horizon, au milieu des brumes qui estompent les formes et égalisent les objets, il paraît seul; c'est vers lui que se tourne l'admiration reconnaissante des hommes. Puis, le soleil monte ; à sa lumière, la vie engage son cours; les objets nous abstraient et accaparent l'attention, jusqu'à nous faire oublier tout à fait ce bienfaiteur qui distribue le jour. Les aspects de la nature, variés et changeants, suffisent au regard, qui n'en recherche plus la source. Mais le soir vient, et l'astre, sur le bord de la nuit qui monte, reprend sa royauté. Il rayonne sur tout l'horizon, et embrasse le ciel et la terre de sa splendeur.

L'Ermitage, ier août 1904.

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