CHAPITRE PREMIER
Soit que nous parcourions retendue de l'espace, soit que nous remontions le cours du temps, aussi loin que notre pensée puisse atteindre, nous nous trouvons en face de l'idée de Dieu.
Longtemps avant que les philosophes eussent posé la question, l'humanité, qui devance toujours, en vivant, les théories de la vie, vivait déjà de la réponse.
Chose étrange, en effet, Dieu est l'objet à la fois le plus proche et le plus lointain, dans Tordre de la vie comme dans l'ordre de la science; dans Tordre de la vie, parce que sans lui rien ne s'explique ni ne se soutient, et que, d'autre part, il est tellement grand, tellement immatériel et différent, dans ses conditions d'existence, de tous les objets qui nous entourent, qu'il est pour nous un mystère absolu; dans Tordre de la science, parce que son influence est reconnue par les philosophes jusque dans la moindre vibration d'un atome et que néanmoins, pour retrouver la source de cette influence, il faut remonter tout au long de la chaîne des causes jusqu'au sommet de la création.
Telle est donc Tétrangeté de sa condition en face de la pensée humaine. Le premier élan de l'instinct y aboutit, et le dernier effort de la raison y a son terme. C'est entre les deux seulement qu'il y a place au doute. Un peu de science éloigne de Dieu, beaucoup y ramène, a-t-on dit. 11 faut que la pensée fasse le tour du inonde de l'intelligence pour le retrouver, une fois qu'elle a abandonné
la connaissance directe et instinctive. Mais cette connaissance, sous une forme ou sous une autre, l'humanité ne la jamais perdue.
Et il fallait qu'elle fût enracinée au plus profond de sa nature î S'il nous était possible d'oublierDicu, pense-L-on que la plupart des hommes y croiraient? Ce mystère accablant pour l'esprit, ce contrôle perpétuel pour la conscience, ce gêneur qui veut toute la place, quand on Fa une fois introduit, croit-on qu'on ne se hâterait pas de l'écarter de sa route?
Passe pour les siècles de barbarie, où plus d'un sentiment égoïste pouvait porter à croire en lui; mais il y a beau temps que sa notion est plus gênante que profitable aux intérêts apparents de la vie terrestre.
Et Ton ne peut pas se passer de croire en lui.
On y a toujours cru; on y croit, en dépit de quelques tapageurs qui s'étourdissent eux-mêmes. Il n'est pas vrai que nous roulions vers l'athéisme, ainsi que Font prétendu quelques-uns. Ce qui est vrai, c'est qu'une poignée d'hommes nous traite en pays conquis, en parlant de conscience moderne, de découvertes modernes, que sais-je ? Comme si la science avait rien découvert qui fasse autre chose que confirmer, illustrer, agrandir et rendre encore plus exacte et invincible la preuve de Dieu!
Or, de même qu'on a toujours cru en Dieu, on a toujours pensé, depuis que la philosophie existe, que l'universalité de l'affirmation qui conclut à lui était, en sa faveur, une preuve des plus solides.
Cicéron posait en principe que ce qui est universellement cru est nécessairement vrai. Platon, Aristote avaient déjà parlé ainsi, et ce dernier était tellement pénétré de l'infaillibilité du sens commun, considéré dans ses données fondamentales, qu'il ne commençait pas une thèse sans prendre pour base inébranlable les notions courantes, le langage usuel, disposé, ce semble, comme notre Malherbe, à se rendre aux halles pour y apprendre non plus la grammaire, mais la philosophie.
11 va de soi qu'un argument de ce genre a besoin
d'être précisé, si Ton ne veut pas qu'il prête à beaucoup d'équivoques.
Nous ne pouvons pas prétendre à fonder la valeur de Tidée de Dieu sur son ancienneté : Pascal nous confondrait rien qu'à nous rappeler sa phrase lumineuse : « Les vrais anciens, c'est nous, » et Auguste Comte, venant à la rescousse, nous citerait sa loi des trois états, qui ne laisse pas d'avoir un fond de vérité indéniable.
Pas davantage nous n'arguons, àproprement parler, du grand nombre, comme si la multitude des croyants était un témoignage suffisant par lui-même en faveur de la foi qu'ils professent. 11 est trop clair que ce serait introduire le suffrage universel dans une matière où il n'a point affaire. La portée de l'argument est tout autre. Dans l'induction scientifique, une enquête suffisante — elle est ici presque complète — arrive à faire saisir, chez les individus observés, un caractère foncier qui tient à leur nature, et que l'enquête instituée a précisément pour but de reconnaître pour tel. N'est-ce pas ainsi que l'a compris Quatrefages quand, dans la matière même qui nous occupe, après enquête et après analyse, il déclare, non plus cette fois historiquement, mais universellement et dogmatiquement : L'homme est un animal religieux.
Telle est donc la portée de notre affirmation présente. Nous disons avec saint Thomas d'Aquin, plus précis sur ce point que Cicéron et que Platon lui-même: « Ce qui est affirmé par tous, d'un commun accord, ne saurait être entièrement faux. Une fausse opinion, en effet, est une infirmité de l'esprit; elle est par conséquent accidentelle à sa nature. Or, ce qui est accidentel à une nature ne saurait s'y retrouver partout et toujours l. » Ce raccourci de phrase exprime fortement que le droit à l'erreur ne gaurail affecter les natures; il sous-entend que si la nature a une signification et la vie une valeur, la croyance en Dieu, qui est une de ses conditions permanentes, en doit avoir une semblable. Or est-il contestable que l'idée