‹ Les sources inédites de l'histoire du Maroc de 1530 à 1845Chapitre 133 sur 362 · LES MORISCOS A SALE ET SIDI EL-AYACHI I QO · texte numérisé non relu

LES MORISCOS A SALE ET SIDI EL-AYACHI I QO

nait ombrage de la nouvelle république qui avait accaparé le commerce ' ; on mettait en suspicion la foi de ces musulmans à noms espagnols, parlant le castillan et avant conservé les usages de leur ancienne patrie. On leur reprochait d'être chrétiens et il est probable que, pour plusieurs d'entre eux, le reproche était fondé-. Enfin El-Ayacbi les accusait de prévenir de ses mouvements les garnisons de El-Mamora et de Larache', avec le dessein de faire échouer ses entreprises. Voulant les obliger à dévoiler leurs sentiments, il leur demanda de fournir des canons pour l'attaque de El-Mamora et réclama d'eux le payement d'une contribution. Les Moriscos ayant refusé furent mis hors la loi par le Marabout', et dès lors il commença contre eux une guerre acliarnée qui ne devait prendre lin qu'avec sa mort (3o avril i64[). Les péripéties de cette lutte et les vicissitudes des divers partis qui y furent mêlés forment un tel imbroglio que les contemporains eux-mêmes ne sont pas toujours arrivés à démêler la situalion exacte des belligérants. Entre temps la France, l'Angleterre, les Pays-Bas et l'Espagne intervinrent au milieu de ces troubles et, avec des politiques plus ou moins intéressées, sous couleur de rachat de captifs, ouvrirent des négociations en vue d'obtenir la cession ou tout au moins le protectorat de l'importante position occupée par les Moriscos à l'embouchure du Bou Regrag.

Les hostilités commencèrent par le siège de la Kasba et de Salé-le-Neuf que le Marabout vint investir en juillet i63i ^. Campé sur la rive droite du fleuve et ayant Salé-le- Vieil comme point d'appui, il surveillait avec ses batteries l'entrée du port, pendant que son fils installé à Chella menaçait la ville du côté de la ferre. Ce siège, comme toutes les opérations de ce genre au Maroc, se prolongea plusieurs années sans ameneraucun résultat décisif. Le Marabout n'avait pas d'ailleurs renoncé à ses autres expéditions et il assiégeait en plus la ville de Tétouan. Sur le trône chérifien Moulay Abd el-Malek avait été remplacé par Moulay el-Oualid le i i mars 1 63 1 . Ce prince jugea de bonne politique de profiter de la lutte entre les Moriscos et El-Ayachi pour se faire reconnaître dans la Rasba et dans Salé-le-Neuf. Fils d'une Espagnole, il lui fut facile de préparer l'opinion en sa faveur : Ilornacheros et Andalous se replacèrent momentanément sous son autorité et lui envoyèrent des présents*. Aussi bien ils étaient en butte à des sollicitations pressantes delà part de Médina Sidonia. L'Espagne suivait les événements de Salé avec un grand intérêt. Entre les Moriscos qui lui avaient causé tant de mal sur mer et « l'invincivel » El-Ayachi acharné à la reprise desfron-

1. El-Oufràxi, p. V'i'i. de Fez. Sur ces deux engagements, cf.

2. V. supra, p. 97 et note i. Galindo ï de Vera,p. 2^8 ; El-Oufràm,

3. Laraclie venait d'éprouver un cruel pp. 442-443 et /"Sene. Angleterre, LeHrcs échecle 7 février i63i. La garnison attirée de Arthur Iloptori, février cl mai i63l. dans une embuscade par El-.\yachi avait 4. El-Oufràni, p. 444.

été massacrée. Sur six cents Espagnols sortis 5. Cf. inj'ra. p. 4^3 et i"' Série, Espagne,

de la place, il n'en rentra pas un seul. En h la date du !>:'' aoi*>t itjSa. mai 1 03 1, les troupes de El-Mamora avaient 6. Cf. i" Srrii-, .Vngleterri\ l. dires de

été surprises et défaites par les moudjahidin J. Ilarrisnn. 1 3 août et g octobre i63i.

ir)6 IMIIODLCTION CIUTIQÙE

teras, clic pré fera se déclarer pour les premiers, d'autant plus quelle voulait les soustraire aux avances intéressées de l'Angleterre et de la France. Medina- Sidonia entama avec les assiégés des nésociations secrètes pour leur faire accepter le protectorat de leur ancienne patrie ; il fit même parvenir quelques ravitaillements dans la place'.

Les opérations du siège, qui ne furent jamais conduites activement, se ralentirent progressivement. Quand Du Clialard - vint mouiller devant Salé en aoijt iG3ô et présenta h l'acceptation des Moriscos le traité signé par Moulay el- Oualid le i8 juillet, la KasLa et Salé-le-Neuf étaient dans une paix profonde. Du Clialard, après avoir obtenu leur adhésion, repartit à la fin d'octobre, laissant comme vice-consul dans la place le sieur Gaspard de Raslin '. Une nou\elle discorde éclata en i(î36 entre llornaclieros et Andalous : les premiers, chassés de la Kasba, se réfugièrent auprès de El-Ayachi, qui réunit des contingents pour marcher contre les Andalous de Salé et de ïétouan. Mais le Marabout s'étant éloigné pour d'autres opérations, le gouverneur de Salé-le-Neuf, Abdallah ben Ali el-Caceri, en profila pour aller assiéger Salé-le-Vieil, la base d'opération de El-Ayachi. Les Andalous construisirent un pont de bateaux pour faire passer leur artillerie sur la rive droite du fleuve et pendant deux mois (janvier-février 163-) ils investirent la ville- El-Ayachi, à son retour, fit lever le camp à El- Kasseri et mit pour la seconde fois le siège devant la Kasba et Salé-le-Ncuf, que venait bloquer quelque temps après (avril iCSy) l'escadre de l'amiral Rainsborough, envové par Charles I""' pour exercer des représailles contre les pirates' et racheter les captifs anglais. Le Marabout entra en pourparlers avec lui en vue d'une action commune. Sur ces entrefaites Moulay Mohammed ech-Cheikh el-Aseghir, qui avait succédé à Moulay el-Oualid (22 février i636), marcha sur Salé-lc-Neuf pour empêcher la place de tomber au pouvoir de El-.\vachi, mais celui-ci, allié au chef de la zaouïa de Dila ', ravagea tous les environs et empêcha le Cliérif de dépasser Fedala.

Menacée par El-Avachi et par l'escadre anglaise, travaillée par les agents secrets de l'Espagne, sachant d'autre part les troupes chérifiennes en marche pour la secourir, la population de Salé-le-Neuf et de la Kasba était dans une grande effervescence. Une sédition éclata, fomentée par El-Avachi : les révoltés

1. Sur la politique (le l'Espagno à l'égard ils étaient traînes en longueur, ils finirent des Moriscosde Salé, V. l'iSén'e, Espagne, par s'attaquer aux Anglais, et en peu les documents de cette période. d'années leur infligèrent des pertes consi-

2. Sur ce personnage, V. inj'ra, p. 300, dérables. La situation devenue particulicnote 2. rcmenl intolérable en i636 motiva l'expc-

3. V. infra. p. 5.37, note 2. dilion de Rainsborough. Cf. /''^ Série, !\. Malgré l'accord signé en 1637 par Angleterre, i635-i636, passim.

Harrison avec les Moriscos, les vaisseaux 5. Sur la zaouïa de Dila et ses chefs, V.

anglais avaient repris la course contre les infra. Introduction critique, La Zaouïa de

navires salétins. Les Moriscos se plaigni- Dila et la chute de la dynastie saadienne,

rent de cette violation du traité. Comme pp. ,")73-5S3.

LES MOniSCOS A SALK KT Sinl KI.-AVACIII IQ~

se porteront contre la maison du vieux gouverneur El-Caceri, qui fut déposé et remplacé par trois chefs élus (juin iGSy). Les Andalous délibérèrent ensuite sur la conduite à tenir. Les uns, favorables h El-.\vaclii, voulaient traiter avec le Marabout, qui imposait comme conditions la rentrée des Hornacheros dans la Kasba et la concession de quelques avanlayes à Salé-le-\ ieil. Les autres, partisans du Cliéril, proposaient de lui faire lioniniaj;c de (idélité et de lui livrer El- Caccri. Enlin un troisième parti tenait pour ce dernier et voulait le remettre à la tète du gouvernement. Ce furent les [lartisans du Cliérif qui l'emportèrent : le vieil El-Caceri chargé de cliaines fut embarcjuéet mené à Azemmour, puis conduit au Chérif qui campait dans le Tamesna. Mais le premier acte de celui-ci fui de conlirmer El-Caceri dans ses fonctions. Le gouverneur reprit la mer, ramené à Salé par un agent anglais, Robert lilake', et un caïd cliériCen ayant mission de le remettre en charge. Il fut conduit à bord du « Léopard » et retenu par Rainsborough, pendant que Robert Blakeet le représentant du Chérif allaient à terre sonder les dispositions des Andalous. Un revirement s'était produit parmi eux, et, pour témoigner de leurs bonnes intentions, ils donnèrent la liberté à quelques esclaves anglais et redemandèrent El-Caceri qui, débarqué du « Léopard », fut accueilli avec enthousiasme. Il fit trancher la tête à quchpies meneurs, partisans de El-Ayachi, puis, en exécution des engagements pris avec Rainsborough, il lui renvoya -tous les captifs anglais au nombre de trois cents environ. L'amiral anglais, qui pendant cinq mois de blocus (2 avril-3oaoùt 1637) avait vainement tenté de brûler quelques navires dans le port, put mettre à la voile, laissant Ei-Avachi devant Salé-le-Neuf cl la Kasba-. Mais le Chérif ayant réussi à envoyer par mer un fort secours aux Andalous, le Marabout se décida à traiter avec lui, et, après avoir obtenu l'admission des Hornacheros dans Salé- Ie-\euf, il leva le siège et alla camper du coté de [Cl-Mamora ^.

Rentrés dans la ville, les turbulents Hornacheros v reprirent une silualioii préj)ondérante et assiégèrent la Rasba, dont les défenseurs, tant Maures qu Andalous, tenaient pour le Chérif. Quant à EI-Avachi, bien <|u'éloigiié de Salé, il n'en était pas moins l'instigateur de l'attaque dirigée |)ar les Hornacheros contre la Kasba ; il reparut avec ses moudjahidin en mars i638 et fit pousser activement le siège. La situation de la Kasba devenait critique et les Andalous se demandaient à qui, de l'Angleterre ou de l'Espagne, ils confieraient leur défense (septembre i638). Medina-Sidonia surveillait attentivement les démarches de l'agent anglais Robert Bl.ike et les mouvements de El- Ayachi, redoutant également de voir la Kasba aux mains des Anglais ou au pouvoir du Marabout'". Cependant la place eut quelque répit en iCSg, car El- Ayachi, appelé par les Oulad Douaïb, se porta sur Mazagan". Attiré traitreusc-

1. Sur ce personnage, V. infra, p. 543, cl Journal de liobcrl Blake. iG3iS-i(i3g. noie I. II. V. Ibidem et infra. Doc. VA, p. 58^,

2. V. infra, pp. bië-bftB). Relation de Jean Lettre de Gaspard de Rastinù Richelieu. Marf/esel t'''^ Série. Xn^lctcrrc. ïCiS'^ .passim. ,5. Les iiit('lllt;rncosqii<! Moulav Moliani-

3. V. /'''' Série. \tij^\clcrr(-', ïiV.\^, pnssim mcd ccli-dlirikli c/- l.s-c^/i/V rnlrrlciuilt ;i

igS INTRODUCTION CRITIQUE

ment dans une embuscade, le jeune Francisco Mascarenlias, comte de Caslello Novo, gouverneur de la IVonlera, fut cerné et périt avec toute sa cavalerie (il avril 16/10)'. Enorgueilli par ce fait d'armes, El-Ayachi revint à Salé, jurant d'exterminer les Andalous. Ceux-ci réclamèrent alors l'intervention amicale de la zaouïa de Dila. Sidi Mohammed cl-lladj, le chef des Dilaïtes depuis la mort de son père Sidi Mohammed ben Abou Beker (163-), fit une démarche auprès d'El-Ayachi en faveur des Andalous. « Ces gens-là, répondit le Marabout, sont un ulcère qu il faut détruire jusqu'à la racine'-. » Profondément irrité. Sidi Mohammed cl-IIadj marcha avec ses Berbères contre El-Ayachi. Battu dans une première rencontre, il prit sa revanche aux environs de ,\zghar : le Marabout s enfuit chez les Khelouth ', mais, trahi par eux, il fut assassiné à Ain cl-Rsolj (.'îo avril 16/I1). Sa tète fut coupée et envoyée à Salé-le-Neuf, où on la promena par la ville, à la grande joie des Andalous. A Mazagan, à El- Mamora, à Larache et à Tanger, les Chrétiens se livrèrent à toute sorte de réjouissances en apprenant la mort du redoutable « santo* ».

Délivrés de leur implacable ennemi et ne pouvant plus compter sur l'appui du Chérif, que Sidi Mohammed el-IIadj venait de refouler au sud de l'oued el-.\bid •■, les Andalous se placèrent sous 1 autorité de la zaouïa de Dila, qui était alors reconnue depuis le Tadla jusqu'à Fez et à Mckinès. Sidi Mohammed el-Hadj devint le suzerain de Salé, qui perdit en partie son indépendance et son autonomie. On le voit en l643, i6^4 et i65i, ayant la haute main sur la république et signant les accords qu'elle passe avec les Etats-Génénéraux des Provinces-Unies. Cette situation dura jusqu'à l'avènement de la dynastie filalienne, époque à laquelle la cité et la Kasba perdirent toute existence propre et refirent partie intégrante de l'empire chérifien.

cette époque avec le roi d'Espagne par 1 intermédiaire d'un franciscain, le P. Malliias, avaient donné naissance aux bruits les plus invraisemblables. On prétendait que le Chérif, fils d'une chrétienne, n'attendait que l'appui de Philippe IV pour se déclarer chrétien et obliger ses sujets à en faire autant. Ces bruits étaient habilement eiploités par El-Ayachi au profit de la Guerre Sainte. C'est pourquoi le Marabout était venu s'établir prés d'Azemmour pour intercepter les communications entre Merrakech et Mazagan où était attendu le P. Matliias revenant de Mailrid. Il espérait surprcmlre des lettres compromettantes de Pliilippe IV au Chérif. -Mais le P. Mathias ayant prolongé son séjour en Espagne, ce projet ne put recevoir

d'exécution. Ce fut alors que les Oulad Douaïb conçurent le projet d'une attaque contre la garnison de Mazagan. V. Francisco de S. JuAiN DEL Puerto, pp. i^ôo-^Di.

1 . Cette malheureuse affaire fut appelée à Mazagan la Desavenlura do conde. Cf. D\ Clsha. pp. 8i-83. El-Oufr.àm, p. 4^7.

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