‹ Les sources inédites de l'histoire du Maroc de 1530 à 1845Chapitre 180 sur 362 · BIOGRAPHIE DE MOULAY ABD EL-MALEK · texte numérisé non relu

BIOGRAPHIE DE MOULAY ABD EL-MALEK

Titre de départ : Bref et fidelle recil des inhumaines & barbares cruautez de Moley Abdelmelec, empereur de Maroque dernier décédé, exercées tant à l'endroit des pauvres Chrestiens que plusieurs de ses domestiques ; signamment le martyre de plusieurs saincts personnages massacrez par luy pour la saincte foy.

Bref un roy doit estre grandement clément & bénin, tant pour ce qu'il n"y a rien de si beau & gracieux que la douceur, que pour ce que c'est la vertu propre de Dieu qui est le prototype des bons princes; joint aussi que c'est par elle, dit le Sage, que sa personne est conservée >k son ihrosnc appuyé & affermy, la cruauté n'apportant que cela de jetter les âmes les mieux faites en des extremitez dangereuses, dont Seneque tiroit ce beau mot : que ce prince estoit fol qui croyoit estre en asseurance où personne ne l'estoit devant luy. Et le vin, s'il y a chose dans tout 1 univers, nous rend cruels & furieux, nous rend inhumains & barbares, comme nous voyons es sainctes lettres, tant en la personne des frères de Joseph que du mauvais riche ; ce que nous ont gentiment exprimé ces trois icy : Diogenes, qui. interrogé quelle espèce de chien il estoit (car

I. On a cru devoir publier à cette placo du Maroc. On trouve en effet dans le

la Biographie de Moulay Abd et-Malck : ce présent document et dans l'ouvrage du

chcrif mourut le 10 mars i63i cl l'on sait P. François d'Angers de nombreuses

d'autre part que cette plaquette fut écrite ressemblances entre les faits rapportes, et

l'année de sa mort. V. p. 878, note 2. — la même préoccupation d'édifier le lecteur.

Cette biographie semble avoir été composée, Dans tous les cas, on peut affirmer que

sinon par le P. François d'Angers, du les deux auteurs ont utilisé les mêmes

moins par quelque capucin de la mission sources.

c'estoit comme on l'appelloit d'ordinaire), respondit qu'il estoit de ceux qu'on appelle muguets quand il avoit envie de boire, & de ceux qu'on appelle mastins & dogues, quand il estoit yvre & bien saoul; Democrite disant que trois sortes de raisins naissoient coust-umierement de la vygne, la première sorte, de volupté, la seconde, d'yvrognerie, & la troisiesme, de rage & de fureur ; & les Grecs qui, voulant donner un nom convenableau récit des choses cruelles & barbares, l'ont appelle tragédie, mot qu ils ont tiré du nom de vendange', pour monstrer qu'elles en procedoient.

Or, lecteur, quant à ce dernier, c'est ce que je te veux faire voir aujourd'huy en la vie de Moley Abdelmelec, empereur de Marroque, decedé ceste année", oîi tu en verras de si illustres témoignages, que tu n'auras plus que douter. Tu peux autrefois avoir leu, ou du moins entendu plusieurs actions inhumaines, tant de quelques empereurs romains que des hérétiques, signamment des nostres d'aujourd'huy ; mais si tu y as trouvé jamais rien de si tragique, je veux perdre crédit auprès de toy.

Pour t'en commencer le discours par les premiers jours de sa couronne, qui fut le 17. de septembre de l'année 1627', n'est-ce pas aussi tost que ce nourrisson d'enfer (aussi avoit-il esté alaitté d'une sorcière) s'cstant mis aux champs avec une grosse armée après ses frères', afin de s'en délivrer promptement, de rage qu'il eut de ne les pouvoir appréhender" , tournant sa furie contre leurs domestiques, en fit un si cruel carnage qu'il s'en \ id un ruisseau de sang? iX'esl-ce pas au mesme instant que quelque habitant de sa ville de Marroque. ayant enterré le cadavre d'un pendu qui infectoit horriblement, à cause de son extrême pourriture, de laquelle il estoit tombé d'une porte où on l'avoit attaché, cet ennemy de toute action d'humanité, ayant mandé quarante des principaux de sadite ville, sans autre forme de procez ou enqueste, qu'ils eussent tort ou non, en fil esgorger sur l'heure devant luy trente, sa tante °, qui accourut à ce massacre, luy tirant les autres dix des mains. Ce fut luy qui, au sortir de ccstc action, s'estant à sa couslume enyvré

1. L'autniir fait dériver à tori le mot 3. Cf. p. 107, note 3. « tragédie » du mot -yjyr^ (vendange). 4- Cf. p. i59, note i.

2. Cette mention établit la date de ré- 5. V. ci-dessus, pp. 363, n. 3 et 384, n. 3. daction. V. supra, p. 377, note i. 6. Lella Sofia, sœur de Moulay Zidàn.

BiOGRAnuF nr moilay abd el-malek 3-f)

avec ses alcaïdes, avant envoyé appeller six de ses femmes, sçavoir quatre blanches & deux noires, après les avoir fait dépouiller toutes nues & tant fouetter qu'elles fussent toutes couvertes do sang, luymesme en ouvrit deux de sa propre main, depuis la nature jusques à la bouche, puis se mit à décoller les quatre autres, faisant au bout de ce jeu donner plusieurs coups de bastons à ses alcaïdes pour payement de leur assistance, leur disant qu'ils se dévoient tenir trop heureux de ce qu'il les laissoit vivre en sa compagnie, luy qui estoit le dieu de la terre, comme Dieu estoit l'empereur du ciel, duquel comme il ne se vouloit mesler, aussi ne vouloit-il point qu'il prist part ou cognoissance en ses affaires, ains qu'il le laissast vivre à sa fantaisie, & se gouverner comme bon luy sembloit.

Luy-mesme, quelques jours après, s'estant derechef coiffé d'yvresse, se divertissant dans ses jardins, après y avoir massacré cinq de ses plus belles femmes, poursuivant ses diaboliques fureurs, s'estant fait venir un jeune homme pour faire de luy ce que la nature a en liori'cur. vk l'ayant accomply devant tous, ce chien, l'ouvrant parle fondement un pied de long, y fit mestre la teste à tous ces alcaïdes, & puis l'ayant attaché à un arbre, l'acheva à coups de javelot, à la fin de quoy . se ruant à grands coups d'espée, tant sur les pauvres esclaves chresticns, que sur lesdits alcaïdes, il en estropia plusieurs.

Le jour suivant, s'estant cncores prins de vin dans ses jardins, ayant commandé (ju Dn liiv amenast trois de ses femmes & un eunuque, f|unnt aux femmes, il les fit premièrement enterrer jusques aux maiiiinelles. & puis, comme elles luy reprochassent qu'il ne craignoil point Dieu, juste vengeur des méfaits & des crimes, se mettant en plus grande furie, leur creva par après les yeux & fit bâcher le visage par petits morceaux. »S: quant à l'eunuque, il le fit cscorcher tout vif, ik par une cruauté non jamais ouye, après luy avoir fait manger sa peau, le fouette sur la chair vive jusques à expirer, l'achevant en fin à coujis d'cstramasson.

C'est luy qui, le lendemain, ayant couppé les membres à deux noirs, il les fit jetter aux chiens, puis, se ruant sur sept pauvres femmes, les ayant fait attacher à sept arbres, les massacra à coups (le lan(!e, leur disant pour consolation que celle à qui il donneroit pins droit au creur seroit samieux aymée en l'autre monde, faisant enfin laver par trophée le visage de tous les assistans dans leur sang. Et

tout cecy tn ec cent mille autres qu'il seroit ennuyeux de remarquer (estant, ce dit-on, de pacte avec le diable de ne passer jour de sa vie sans luy sacrifier du sang humain) s'exécuta en moins de cinq mois.

Le second de mars, jour de mardy', faisant ses jjacanales & orgyes ordinaires, il fit encores celles que je m'en vay te descrire, si tu as la patience de les voir. Il y avoit à Marroque deux lieux fort horribles où estoient enfermez plusieurs Chrestiens^. En l'un estoient entre les autres personnes de remarque trois saints personnages religieux, le plus vieil de tous nommé le Révérend Pcrc Jean Du CoraiP , augustin de Lisbonne, aagé environ de soixante ans, le second le Révérend Père Cyprien, de l'ordre de Salnct François \ & le trolslesme, le plus jeune, le vertueux Frore Pierre Morel de Rouen, de l'ordre de Salnct Dominique; en l'autre, le Révérend Père Pierre d'Alcnçon, & le Révérend Pcre Michel de Veslns, capucins, avec le nepvcu de monsieur le chevalier de RazlUy", & le sieur DLimont\ gentilshommes, & plusieurs autres qui furent prlns avec luy, quand ces Barbares luy jouèrent l'insigne trahison dont tu as ouy autrefois parler ' .

Or, commençant par ceux de la première prison, comme à son advls de moindre considération, les ayant envoyez tous quérir, & cependant, pour se mettre mieux en appétit de leur mal faire, esgorgé quatre hommes tout d'une suitte, d abord, accostant le Révérend Perc Jean Du Corail (qui comme un fidelle

1. D'apri's les tables de concordance, c'est en 1627 que le 2 mars est tombé un mardi. Or cette date de 1627 est inadmissible, puisque Moulay Abd el-Malek ne régnait pas encore. D'autreparl, le P. François d'Angers (V. supra, p. 167) place le fait qui va suivre au 2 mars, parmi ceux de l'année 1O28.

2. Sur les deux prisons (scdjènes) où étaient enfermés les Chrétiens, V. p. i65, note I.

3. Jcnn Du Corail, le P. Juan dcl Corral. Sur ce religieux, V. p. 167, note 2.

i. Le R. P. Cipriano de la Conccpcion était de famille portugaise et était Gardien d'un couvent de Franciscains Décliausscs au Brésil. Comme il revenait en Espagne

il fui pris par les pirates barbaresques et emmené en captivité à Merrakech. Il se consacra au service de l'église de Merrakech privée de chef depuis la mort du R. P. Cristobal de Flores. Cf. Mémorial de esta Saiitn Provincia de San Diego, f. 45 ; Fu. Fkancisco de s. Juan DtL Puerto, lib. II, cap. XXI ; Castellanos, pp. 25o- 201. 11 mourut de la peste à Merrakech en ifiîf). V. iiifra,p. 385.

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