‹ Les sources inédites de l'histoire du Maroc de 1530 à 1845Chapitre 313 sur 362 · Le P. Claude [\alle, nommé général novembre i65i · texte numérisé non relu

Le P. Claude [\alle, nommé général novembre i65i

RELATION d'une RÉDEMPTION DE CAPTIFS A SALÉ 66q

avec marchands, pour partir an plus tard dans le mois de février ensuivant. Auquel temps les Révérends Pères Nazare Anroux, ministre d'Estampes, 6: Jean Héron, ministre de Chasteau-Briand, députez commissaires et vicaires généraux pour ladite rédemption, se trouvèrent en ladite ville de La llochelle, »S; ne s'embarquèrent toutesfois avec Frère François de Mailly (qu'ils s'associèrent pour leur soulagement ^; service de ceux qu'ils alloient rachcpter) qu'au vingt-cinquième mars, jour heureux auquel le ^ erbe Divin fist voile sur l'océan de notre mortalité, doimant par son incarnation commencement au souverain mvstere de nostre rédemption.

Lesdits Pères, prémunis du secours divin, ayans célébré en la chapelle >k hospital des Daines Keligieuses Hospitalières de la Vierge, & de la bénédiction de monseigneur l'illustrissime et revendissime Evesque', firent voile, s'estans embarquez à Chef-de-Bois, éloigné de la digue environ demie lieue, «^ prirent le large de la mer, en compagnie de deux autres vaisseaux, au dessus des caps d'Ortiguaire, Finistère &: de La Roque, pays de Galice & de Portugal.

Outre le devoir chrestien en ce jour de Pasques, la peur (dont on ne peut garentir personne) pressa un chacun de penser sérieusement à son salut. Les religieux donnèrent l'exemple et attirèrent les autres à une spéciale dévotion, (|ui dura autant de temps que l'enneiny demeura en chasse, ipii fut juscpi'à nuict clause. S'estant veus (humainement parlant) hors de puissance d'éviter la captivité \ la fureur de ces barbares, ils se vouèrent à Nostre Dame du Remède, autrement de Délivrance, avec promesse de lu y rendre leurs hommages en action de grâces, au j)remier lieu consacré à sa dévotion. Dès lors, par un signalé miracle, ils se virent secourus. Le vaisseau cstoit hors de sa route, costoyant l'islc de Fcdale, la ville d' Anafée (désertée par les fourmis & sauterelles"), tirant droit à Azamor, un nuage espais se forma & couvrit si fortement le vaisseau, que le corsaire, à la jioitée du fuzil ou mousquet, ne le

I. Jacques Raoul, évèque de Maillezais a. Anafée. Casa Blaiica. Sur cotli' parll-

(Poitou) en i6iG. cularilé, V. sui>ra, [). .300 et noie 4.

fi-O APRÈS LE 12 SEPTEMBRE l65^

peut appercevoir, tirant en pleine mer, & se perdant à la route de Mazagan. Les autres, relournans en droite ligne, prirent leur chemin avec joye vers Salé, où ils arrivèrent en rade le mardy 7. davril sur les quatre heures après midy, où ils apprirent que le vaisseau corsaire estoit une pinque de vingt pièces de canon & cent cinquante hommes d'armes. Arriva avec eux en ladite rade autre corsaire avec une prise d Anglois, qu'il fit passer- la barre, pour la mettre sous le Chasteau en azile de toute seureté. Le Chasteau estant salué de cinq coups de canon, le commis des marchands de La Rochelle venu avec lesdits rédempteurs alla en terre avec la chalouppe, se mettant en très-grand liazard (la barre estant trèsfascheuse pour l'entrée de la rivière en la mer) ; & le vaisseau restant trop long-temps sans recevoir de luy aucune nouvelle, lesdits Pères se firent conduire par un autre endroit, non moins périlleux, & prirent terre l'unzième pour ne jjcrdre l'occasion de célébrer le lendemain jour de Quasimodo.

Ils ont aussi observé que les Turcs *k les Mores ne sont pas les seuls tyrans des pauvres Chrestiens esclaves, mais qu'il y a des anthropophages chrestiens qui, sous couleur du trafic, sçavent déguiser leurs saulces pour mieux savourer la substance <k boire le sang de ces pauvres crucifiez

Il ne s'agit pas, au fait de la rédemption, de rompre des chaisnes simplement. iS: faire ouverture des prisons, il faut captiver le souverain dominant, et le faire consentir qu'on négocie le lachapt en l'estendue de ses terres, autrement ce seroit avoir travaillé inutilement, que d'avoir traversé les mers. Ainsi nos rédempteurs, accompagnez de plusieurs marchands i'rançois, furent faire la révérence & leurs présents à l'illuslrissime Cidi Abdala', fils aisné de Mohamad Hach Bembobuquer', souverain aujourd'huy (sous le nom de Sainct) du royaume de Fez, dans l'empire de Maroque, duquel ils receurent un favorable accueil. Ce prince leur donna audiance

I. Cidi Abdala. — Sidi Abdallah ben 2. Moliamad Hach Bembobtiquer. Il faut

Sidi Mohammed el-IIadj. Sur ce prince qui rétablirMohammedel-Hadj bon Mohammed

avait l'tc placé par son père à la lèle du bon Abou BekiT. \ . supra. Introduction

gouvernement de Salé, V. supra, Intro- crhique, La zaouïa de Dila et la chute de la

duclion critiquo, pp. 58o, 58i. dynastie saadienne. p. 677 et note 2.

RELATION d'une rédemption DE CAPTIFS A SALÉ 67 1

(assis sur une peau de mouton t-ntre deux tréteaux, couvert d'un auvant de planche de sapin, qui faisoient son trosnc «S; son daix) avec la faculté de négocier au terme de leur mission, les asseurant de sa protection.

Cidizay Genoûy', gouveiiicur de Salé-le-\ icil. (|u'ils appellent de l'autre bande, à cause de la séparation que fait la ri\ieir d'avec ledit Salé-le-Cliasteau, honora lesdits redempleurs de sa visite le 18. du mesme mois, leur rcïtcra les asseurances de toute protection, \ laissa un garde more pour les accompagner en tous lieux. Le lendemain, en compagnie des oiïiciersdu Prince, ils conclurent du prix des esclaves pauvres (S; sans office à certaine somme, laissant ausdits Pères d'avoir ceux qui auroienl offices servans aux vaisseaux, comme ils pounoient, de leurs patrons: >^: dès lors ils asseurerent avec ledit sieur gouverneur la liberté de ceux qu'il possedoit ou estoient en course dans ses frégates, dont deux sont décédez du depuis, estans au compte des rédempteurs' : sçavoir Gilles de La I\ui', maistre tonnelier, >S: payé cent cinquante ducats, du lieu de Grandville, evesché de Coutance ; & Pierre Le Prince, de Cancal, evesché de Sainct-Malo, après sa liberté acquise, avant que la frégate' mouillast l'ancre à la rade dudit Salé.

L'esprit cnnemy des bons succez de nos rédempteurs leur donna sur la teste un estrange coup de massue, faisant trophée de ses victoires par le moyen des prises chrestiennes (£ui vcrioient fréquemment surgir à ce havre de malédiction, ayant ainsi butiné dix personnes pour une qu'avec peine et sueur ils rachoptoient sur la terre. La ferveur de leurs charitables afleclions esloit comme un glaive trenchant qui outroit leurs pauvres âmes, se voyant témoins oculaires des tourmens et cruautez qu'on exerçoit sur ces innocentes victimes, (pii ne furent pas si-tost sortis des vaisseaux, qu'on ne leur ht respirer lair infect des cachots d'une massemore ', lieu obscur et souterrain, ([ui est un cloaque de fous genres d'infections. Ils y entrent chargez de fers, de chaisnes et de cniips, y

1. Sur ce personnage et les diverses Iran- 3. La/n>yn(c. Il faut enlcndrc: la Irégale scriplions de son nom, V. supra, p. O39, des Salétins sur laquelle il se trouvait, notes I el i. 'i- iUossi'morf. faute d'impression ; il faut

2. V. supra, introduction critii[uc, p. rétablir ; maltemore, malmor. Sur ce mot 56i it note 3. \ • ''" Série, Krance, t. II, p. 3cj'i. note i

672 APRÈS LE 12 SEPTEMBRE l65/l

vivent d'un pain plus noir i^i insipide que la suie de cheminée. A qiK^kjui's jours de là, on les tue pour les produire en vanle au fondae', lieu public qu'on appelloit autresfois amphithéâtre, mais qui a la forme carrée, comme un cloistre à la monachale. Là sont assis par terre les principaux en couronne. »S: autour d'eux sont les Juifs & la populace. Chaque esclave en particulier est pourmené & crié au plus offrant & dernier enchérisseur. Sans distinction de sexe, on manie à nud. on regarde aux dents, on reconnoisl 1 âge &; la vigueur d un chacun, A: celuy à qui l'esclave est adjugé acquirit jus vitœ ^ necis super eurn : il obtient une telle propriété sur luy qu'il le peut forcer à ses infâmes prostitutions, ou bien le faire mourir. Nos rédempteurs ont vu senddables vantes, les i4. d'avril & 25. de may, avec une douleur telle que leur profession peut faire juger. Mais elle leur fut beaucoup plus cuisante le 17. de juin par une prise, de trente mille ducats, faite sur les Portugais, ovi estoient trente-cinq personnes, & entr'autres un jeune religieux recolet venu des Indes, pour prendre les ordres sacrez à Lisbonne. Les Juifs, à cette vente, réveillèrent leur vieille passion conceue contre le corps mystique du Chef qu'ils ont crucifié, tk, mettant l'enchère sur ce pauvre religieux, enfin un de leurs rabbins nommé Mayor Coing l'emporta à deux cens cinquante ducats, dont il conceut une joye si extraordinaire que, ne la pouvant contenir, il s'écria que cet esclave ne sortiroit de ses mains pour mille ducats à l'argent comptant; desja il projettoit d'en faire la curée de sa passion, si une fièvre chaude n'eust saisi le corps >k donné la peur au Juif de perdre son argent.

Par un contre-coup d'adresse, nos rédempteurs s'efforcèrent de fléchir le ciel par toutes sortes de bonnes œuvres & actes d'une vertu héroïque, qui les faisoit l'odeur suave & doux flairant de nostre christianisme aux Payens, aux Juifs »S[ à toutes autres nations qui trafiquent avec les Mores. Les festes et les dimanches, tous les Chrestiens, tant libres qu'esclaves, avoient prédications et exhortations en la chapelle consulaire'; à l'issue de la messe prin-

I sidaient les chrétiens dans les échelles de la

I. Fo,uU,c. fondok fJjX» On appelait Barbarie orientale. V. Mas L-^trie, p lOfi aussi de ce nom les quartiers J'ra/ics où rc- i. V. supra, p. 645, note i.

RELATION DLNE HKDEMPTUIN 1)K CAPTIFS A SALÉ G'.S

cipale, on faisoit prières publiques pour la prospcrilé du l\oy Très- Chrestien, que les Mores & les Turcs eslimenl, selon leurs vieilles prophéties ik eoiiiniunes traditions, devoir clorrc les croissans des Othomans, extirper la fausse religion de Mahomet & arborer par toutes leurs terres l'estendart de la Croix.

Les Saincts Pères qui ont dit que les inspirations secretles estoient ces estoilles mystiques, appeliez anciennement les yeux de la Divinité, (jui manifcstenl aux hommes les choses les plus secrettes »Sc occultes, semblenl avoii- eu juste raison. Car, hors ce moyen dune divine irradiation, nos rédempteurs ne pouvoient sçavoirdeterminement l'heure et le temps auquel le Roy fut sacré en France, «^ mettre, comme ils ont mis par une mutuelle correspondance du temps, les armes de Fi ance en haut relief au logis du sieur Parasol', exerçant le consulat, en la chapelle nouvelhunent érigée audit lieu de Salé en Barbarie, au mois de juin après la Feste-Dieu', qui estendra nos fleurs de lys plus loin que la France, pour faire porter à juste tiltre le nom auguste d'empereur à celuy que nous pouvons dire vray Dieu-Donné, entre tous les Césars de la terre habitable.

Avec ces marques de piété à Dieu & d'une zélée fidélité au Roy et à son Estât, ils pratiquèrent envers le prochain toute la charité imaginable, ay'ant dressé une forme d'hospital ou maison de charité, où les pauvres Chrestiens estoient subvenus, <^ les esclaves racheptez. nourris t^ hébergez spirituellement \ corporclleinenl . Journellement, ils estoient à la messe & aux exercices spirituels. Le surplus se peut concevoir de la missive d'un Père Minime, dont la teneur suit^ :

« Aux Révérends Percs Rédempteurs de France, en la maison du consul des François à Salé.

« Mes Très-Reverends Pères, la grâce du S. Esprit nous illumine tout ! Je vous asseure que vostre arrivée en parfaite santé m a iort

I. Jullicn Parasol avait été commis, à la barre de janvier-féDrier t(i53.

requête de Henry Prat, « pour fere la charge j. Louis XIV lut sacré à Reims le 7 juin

de vice-consul » à Salé et à Tétouan en son i65/i.

lieu et place, par arrêt du Parlement de 3. Suit le texte de celte lettre en latin.

Provence en date du i3 janvier i653. Cf. On a jugé inutile de le donner; la traduc-

Arch. dép. des Bouches-du-Rhône . Section tioii française qui l'accompagne a seule été

d'Aix. — Parlement. lieij. des urn'ls à lu publiée.

De Casthies. III. — ^3

6"^ APUÈS LE 12 SEPTEMBRE l65^

rcsjouy, & prie Dieu par sa divine miséricorde vous la daigner conserver, afin qu'à souhait vous puissiez vacquer >k agir en un œuvre si j^enible &; de si eminente pieté, donnant jo\e aux affligez, visitant les infirmes & malades, corroborant les foibles (S; débiles, subvenant aux misérables, & racheptant les captifs. Si un long chemin cause de grands travaux, vous en inferez vostre consolation, parce que Dieu, qui donne ses recompenses au prix des fatigues, vous concédera par droit ik équité de sa justice son éternité bienheureuse, pour mener vos triomphes joints à ceux du Souverain Rédempteur Jesus-Christ. Au nom de qui je vous conjure & prie très-humblement de jetterles yeux de vostre religieuse commisération sur l'abondance des maux que je souffre depuis douze ans dans cette malheureuse captivité, sous les oppressions de la faim, de la nudité, du travail & d'un continuel mépris, surchargé de fers & de chaisne.

Cette extrémité me fait recourir à vous, comme fit Elisée au prophète Elie, sans prétendre toutesfois le chariot triomphant de vostre rédemption, parce que je ne suis nay subjet de la couronne de France, mais requérant l'ombre simplement du manteau de vos charitables assistances, puisque je suis pauvre ; & encores je ne demande pas cette piété telle que pour moy les vostres manquent au besoin, mais pour me subvenir à avoir un peu de pain, qui me défaut dans la commune stérilité du pays. Vostre aumosne me pourra estre délivrée par M' Pierre Citrany', me confiant que nostre mutuelle profession religieuse vous donnera cœur de penser à moy & me subvenir. Faites-le de grâce, ik espérez de Dieu les infaillihles recompenses. Adieu, mes Révérends Pères !

Je suis de Vos Paternitez le très-humble fils, qui vous baise les

mains.

F. Biaise de Pinna,

de Tordre des Minimes de Saint-François de Paule. De la prison de Tetouan, le unziéme may i654-

La plus puissante infortune de ce pauvre religieux consiste en

I. Pierre Citrany. marcliand de Marseille 9 mars i65o >> par Henry Prat. V. ArcU.

avait été « nommé et commis pour vice- dép. des Bouches du-Rhùne, Section d'Aix.

consul aux parties de Salles et ses dépen- Parlement, fieij. des arrêts à la barre du

dances pendant le temps de trois années du 23 au 3o juin 1O60.

Page 1