Les sources & l'évolution des essais de Montaigne
Nous avons essayé de retrouver, dans la mesure du possible, la suite chronologique des Essais. Nous distinguons maintenant plusieurs groupes qui, séparés parfois par de longs intervalles, s'échelonnent de 1570 à 1588 ; et, au-delà de cette date, un dernier groupe, non plus formé d'essais nouveaux, mais de corrections et d'additions parfois importantes, nous permet de suivre la pensée et l'art de Montaigne jusqu^à sa mort.
Il nous faut maintenant, à travers ces groupes, suivre sa lente évolution, dégager les étapes successives que le penseur et Técrivaio ont traversées.
Nous les éclairerons par l'histoire de sa vie, que M. Bonnefon a très exactement retracée, et par l'histoire de ses lectures dont nous venons d'esquisser le catalogue et la chronologie.
Sans nul doute, biographies et lectures ne nous sont pas connues de manière à jeter toute la lumière que nous souhaitons sur les transformations auxquelles nous allons 'assister. Toutefois, si quelques livres nouveaux viennent encore se joindre à la liste que nous avons dressée, si des détails de la vie peuvent encore être précisés, il est peu probable que désormais des révélations inattendues viennent bouleverser ce que nous savons déjà. Il est donc temps de suivre, pas à pas, le développement des Essais.
L'histoire de ce développement que nous allons exposer maintenant, repose très directement sur les faits qui ont été dégagés dans le volume précédent. Elle résulte des enquêtes que nous y avons tentées. J'aurais pu marquer ce rapport étroit par des renvois ; mais il eût fallu les multiplier d'une manière considérable, et il m'a paru que le lecteur suppléerait aisément à leur défaut. Pour bien comprendre l'évolution qui va être retracée dans
ces pages, pour la contrôler et la critiquer, il faut conserver le premier volume auprès de soi, et se reporter saus cesse aux tables que nous y avons dressées : table des lectures de Montaigne et table chronologique des Essais,
C'est Thisloire de leur composition que nous allons tenter de retracer. On ne trouvera pas ici de la critique littéraire, mais simplement de l'histoire. Notre but unique est de comprendre la formation de Tœuvre de Montaigne. C'est pourquoi nous tâcherons de la dégager complètement de nos préoccupations présentes dont elle éveille sans cesse le souvenir dans nos esprits, et qui ne peuvent y apporter que trouble et confusion. Nous la replongerons, au contraire, autant que possible, dans son milieu, convaincus que son milieu Téclairera à nos yeux et que, seul, il peut nous la mon trer dans son véritable jour.