‹ Les sources & l'évolution des essais de MontaigneChapitre 2 sur 38 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ii'Ofigine du Gen^e

Les Essais nous apparaissent aujourd'hui comme une œuvre ^ isolée dans son siècle, de tout point originale. Nous ne voyons vautour d'elle rien d'analogue au dessein que Montaigne se pro- ,, posé ; le genre même de l'essai où il moule son imagination nous paraît créé par lui de toutes pièces. L'histoire littéraire a relevé les ruines qui entouraient plusieurs grands chefs-d'œuvres de / notre littérature, expliqué leur formaliou par les œuvres contemporaines, elle n'a encore rien fait de pareil pour les Essais qui, plus solitaires, eu avaient un besoin plus grand. Ils n'échappent pourtant pas à la loi commune : ils ont été préparés. Nous avons essayé de montrer dans notre introduction qu'ils ont leur place dans un vaste mouvement moral, qu'ils ne sont qu'un anneau d'une longue chaîne ; il nous faut maintenant scruter de plus près leur origine, mettre à nu leurs racines et montrer par combien d'attaches elles tiennent au sol commun.

La littérature (l*où sortent les Essais était fatalement destinée à un oubli rapide et définitif, parce que c'est essentiellement une littérature de vulgarisation. La grande aflaire était alors de répandre les connaissances anciennes, de les faire pénétrer dans les esprits. Les conjpilations, les imitations, les commentaires, les adaptations des écrits de Tantiquilé, et jusqu'aux traductions, étaient alors des œuvres fécondes ; elles tenaient le rang d'oeuvres originales. Ce besoin momentané une fois passé, nécessairement tout ce verbiage servile est tombé dans l'oubli. Rares sont les œuvres qui, comme les Essais, ne s'élant pas contenté de répéter, mais ayant apporté quelque chose de nouveau et d'intéressant, ont survécu à ce naufrage. Le résultat de cet état de choses c'est qu'ils sont isolés maintenant à nos yeux. Nous ne voyons plus leurs fondements, nous ne nous les expliquons plus. Voilà pourquoi beaucoup des œuvres qu'il va nous falloir interroger ne présentent aucun intérêt par elles-mêmes. Elles ont eu parfois beaucoup d'influence : le nombre de leurs éditions, et les jugements des hommes du XVI® siècle nous en seront garants. Elles méritent qu'on parle d'elles dnns la mesure où elles, nous font comprendre la formaiion des Essais et les goûts des contemporains.

Nous allons voir que dans ses premiers essais Montaigne en subit profondément l'influence, qu'il les imite. Il s'écartera complètement de leur manière par la suite et fera une œuvre tout à fait originale; il constituera un genre dont et le fond et la forme singulièrement adaptés l'un à l'autre, seront bien à lui. Nous aurons à suivre et à tâcher de comprendre ce développement. Au début, il emprunte son cadre et une partie de ses matériaux à une littérature qui manque totalement d'originalité, mais qui jouit alors d'une vogue considérable.

L — Nous avons vu que le premier groupe des essais, composé vers les années 1572 et 1573, comprend la majeure partie du premier livre et les premiers chapitres du second. A le lire, on est immédiatement frappé d'un caractère tout à fait saillant : c'est l'abofidance extrême des sentences et des exemples : ils se pressent là si touflus qu'ils envahissent tout.

De confidences personnelles, qui seront si nombreuses plus tard, il n'y a pour ainsi dire nulle trace ; la dissertation est courte, très pauvre: elle se réduit à être l'expression sèche de l'idée que

les exemples montrent en pratique. Analysez quelques-uns de ces chapitres, vous serez frappés de leur maigreur. Prenons le sixième, L'heure des parlements dangereuse : six exemples de trahi- '^ sons survenues à Toccasion de parlements ou pourparlers de paix entre les chefs ennemis en constituent la substance; Montaigne y joint, pour finir, deux sentences, une italienne, Tautre traduite de Cicéron: voilà tout. L*idée à démontrer est glissée comme à la dérobée à l'occasion du premier exemple, elle n'est aucunement développée.

Le septième essai, Que l'intention juge tws actions, n'est guère plus riche, deux exemples en font toute la trame : Henri VII d'Angleterre, ayant promis de ne pas attenter aux jours du duc de Suffolk, son ennemi, commande à son fils, par testament, de le faire périr aussitôt après son décès. Le comte d'Aiguemond, ayant décidé le comte de Horne à l'accompagner en ambassade auprès du duc d'Albe en lui promettant la vie sauve, et le duc les frappant tous les deux par trahison, le comte d'Aiguemond supplie son meurtrier de commencer par lui l'exécution, afin que sa mort le décharge de ses engagements envers son compagnon. Ces deux faits résumés, Montaigne conclut que la mort n'affranchissait pas le premier de la foi jurée, et que le second en était affranchi môme sans mourir, que, par conséquent, notre intention est seule à considérer en pareil cas. Ici la réflexion est un peu moins grêle : elle reste bien simple cependant, absolument calquée sur les exemples.

Sans doute, les essais vont se nourrissant peu à peu, à mesure que nous avançons dans le livre, et sans doute dès l'origine^ il en est de plus complexes : ainsi, celui que Montaigne intitule Que philosopher c'est apprendre à mourir (mars 1572) ; mais môme dans celui-là, dès le premier coup d'œil, on aperçoit qu'une masse d'exemples et de sentences sont entassés là sans compter. Exemples et sentences sont donc partout dans les premiers essais ; c'est l'abondance de ces deux éléments qui confère à l'œuvre cette aridité, un peu monotone, que nous leur trouvons, et qui eu fait le caractère dominant. C'est d'eux que Montaigne compose sa trame.

Ce rôle si important qu'il leur donne nous surprend aujourd'hui ; il n'étonnait personne au XVI« siècle. La faveur des anecdotes moralisantes et des beaux préceptes était grande partout ;

partout on les collectionne : ce sont les véhicules de la morale antique.

Au déclin des littératures anciennes, quand la force créatrice avait fait place à la critique et au goût du commentaire, on avait vu paraître des genres nouveaux, œuvres d'érudits et de vulgarisateurs qui avaient joui d'un vif succès. On récoltait à travers les chefs-d'œuvre des grands classiques des sentences morales à la manière de Stobée; on réunissait les exemples de vertus et de vices, de bons mots ou de faits rares qu'avaient contés les grands historiens, comme fit particulièrement Valère Maxime ; comme Aulu-Gelle, on commentait les anecdotes, et jusqu'aux tours de phrases et aux mots de ces admirables modèles. Ce qu'on voulait ainsi, c'était surtout rester en contact perpétuel avec eux, les commenter toujours, repalper sans cesse, à la manière des avares, les trésors prestigieux des ancêtres, et, du môme coup, on satisfaisait le goût très marqué des contemporains pour les questions morales.

Au XVI« siècle, les deux mômes besoins ont reparu. La raison cherche à s'appliquer aux choses pratiques, et, de môme que les hommes des derniers siècles de l'antiquité ne pouvaient se détacher des grands souvenirs du passé, maintenant on éprouve un impérieux besoin de revenir à eux, de reprendre contact avec eux. Aussi, tout naturellement, ces genres d'érudition, vides d'originalité, et qui bientôt seront méprisés, retrouvent d'abord toute leur vogue. On leur demande de familiariser l'esprit public avec l'antiquité par ce qu'elle a de plus aisé, de plus pratique. On les imite. On renoue la tradition interrompue.

Au moment où Montaigne commence à écrire, les sentences morales sont dans tous les écrits, et probablement dans toutes les bouches. A tout propos un homme instruit doit savoir en alléguer. Trois recueils surtout en ont répandu le goût : les Distiques moraux de Caton, les Adages d'Érasme et V Anthologie de Stobée. Tous trois ont eu un très vif succès, et tous trois prétendaient avoir une action morale autant que faire connaître l'antiquité, voilà ce qu'il faut bien voir pour comprendre dans quelle mesure ils préparent les Essais,

Le livre de Caton, déjà si goûté dans les écoles du moyen-âge, est le premier répandu et le plus populaire. On l'attribue souvent

non à quelque poète païen de la basse école, mais à Caton le Censeur, au grand Galon, et cela lui confère un grand prestige. Successivement Éverard, Macé, Grosnet le mettent en prose française; puis François Habert au milieu du XVI® siècle, et à la fin du siècle, encore Estienne du Tronchet le traduisent en vers, et sous toutes ces formes les éditions s'en succèdent ininterrompues. Des titres variés comme Distiques de Catoii pour les bonnes mœurs, Les mots dorés du sage Caton, témoignent Testime qu'on en fait et le profit qu'on en attend. Une édition est intitulée Le miroir ou régime et gauvernement du corps et de l'âme par le sage Caton, Quoique divisées en quatre livres, ces sentences de Gaton forment un très petit recueil ; on l'augmente parfois d'Epigrammes moralisez, de Bons enseignemens, proverbes, adages, auctorites, et ditz mx)raulx des saiges proufjitables à ung chacun; néanmois il jette peu d'apho rismes dans la circulation.

Avec les Adages d'Érasme, au contraire, c'est une masse consi dérable de maximes et de centons, pris aux meilleures autorités anciennes, qui sont réunis, classés, faciles à retrouver et à exploiter. Publié en 1300, le volume ne cesse pas pendant tout le siècle d'être réédité et de s'accroître d'additions nouvelles. Son succès est si grand, qu'à l'époque où Montaigne commence ses Essais, en 70 ans, il a eu déjà au moins cent vingt éditions (1). Les savants du siècle tiennent à honneur de recueillir eux aussi leurs adages, et les joignent aux Chili<ides de leur devancier. Et sans doute tous ont un but philologique : il s'agit pour eux de faciliter l'intelligence des auteurs anciens en expliquant les proverbes obscurs qui se rencontrent dans leurs œuvres, plus encore de dresser un ample magasin de beaux propos où les écrivains pourront venir puiser des ornements de style ; mais aussi ils insistent tout particulièrement sur l'utilité morale de l'œuvre, sur l'excellence des pensées philosophiques et des préceptes qui l'emplissent. Sans nul doute, nous dit Érasme, le proverbe ne contierft pas nécessairement un enseignement pratique ; le plus souvent cependant il en contient un ; et de tous les mérites qu'il reconnaît à son œuvre, c'est sur celuPlà que sa préface s'étend le plus complaisam-

(1) On trouvera rénumération de ses éditions dans la Bibliotheca Erasmiana^ publiée par rUniversité de Gand en 1893.

ment. Il suffit de parcourir la table des chapitres pour voir immédiatement combien de sujets intéressent là le moraliste: voici l'ignorance, la misère et la brièveté de la vie humaine, la mort, la modération, toutes questions qui emplissent les Essais, et à propos de chacune nous trouvons un grand nombre de belles sentences accumulées qui nous présentent les opinions des grands philosophes et des poètes admirés de l'antiquité.

Dans V Anthologie de Stobée, le caractère moralisant est encore plus fortement accusé. Les cent vingt cinq collections très riches de sentences qui la composent nous font passer en revue toutes les vertus et tous les vices tant privés que publics, et la plupart des questions qui intéressent la vie humaine : utilité de la science et des lettres, éducation, valeur de la médecine, la famille, la noblesse véritable, les richesses, la mort. Souvent deux sujets contraires sont rapprochés : Téloge de la vieillesse est suivi de la critique de ses défauts ; la louange de la vie est suivie de la louange de la mort. C'est un trésor inépuisable de « beaux dicts « puisés aux meilleures sources grecques, tant pour parer le style que pour diriger la vie. Les sentences de Stobée ont été certainement beaucoup moins populaires que les Adages d'Érasme, mais dans un milieu plus restreint de savants elles ont un vif succès: on en fait des extraits ; on emprunte leurs cadres pour faire à leur imitation des recueils de sentences, et pour éditer à plusieurs reprises les comiques grecs. On voit paraître en grand nombre les recueils gnomiques comme la Gnomologia. de Neander(l), ou VAnthologia gnomica d'Henri Estienne. Le même Henri Estienne publie en latin un ouvrage intitulé Les huanges des vertus, ou sentences gnomiques sur les vertus, extraites des poètes et des philosophes grecs et latins, (2)

Tout ce mouvement a eu sa répercussion dans la littérature vulgaire. Corrozet, Meurier et quelques autres donnent en français de petits recueils de sentences, parfois accompagnées de commen-

(1) Baie 1557. On fait encore pour quelques auteurs des extraits de leurs plus belles sentences. L'Aristologia euripidea du même Neander en peut servir d'exemple.

(2) Henri Estienne se conforme à la division de la philosophie ancienne en quatre vertus cardinales: prudence, justice, courage, tempérance. Pour chacune d'elles il donne des sentences de poètes ; puis les reprenant dans le même ordre, des sentences des grands philosophes. Le titre de l'ouvrage e.st : Viriutum encomia sioe gnomœ de virtulibus, ex poetis et phiUtsophLs utriusriue linguœ cxcerplœ : grœcis oersibus adjecta interprétât tone Henr, Stephani. - ,•

taîres ou de figures, quelquefois non, et qui souvent se recommandent des sept sages de la Grèce. Voici par exemple les titres de quelques ouvrages de Corrozet La fleur des sentences certaines, apophtegmes et strata^jèrnes tant des anciens que des modernes ; — Le Trésor de vertu, où sont contenues toutes les plus notables et excellentes sentences, et enseignemens de tous les premiers auteurs hébreux, grecz et latins, pour induire un chascun à bien et honnêtement ûwe ; à la fin du volume on trouve des vers senlentieux traduits de Juvénal, Horace, Properce, Plaute, Virgile et autres. Voici encore le Conseil des sept sages de Grèce mis en françois, avec une briève et familière exposition sur chascune authorité. Un peu plus tard, Meurier donne La perle des similitudes non moins propre à gens de quelconque estât, condition et qu^alité que très convenable pour le grand avancement de la jeunesse et soulagement de la vieillesse, son Bouquet de philosophie morale qui n'est pas autre cljose qu'une collectien de proverbes français rangés par ordre alphabétique, est à plusieurs reprises réimprimé depuis 1568. L'Italie, qui semble parfois fournir les modèles de ces compilations (i), apporte en propre le genre très voisin des emblèmes et des devises : le livre d'Alciat, qui en offre le patron, est souvent réimprimé en France, et les traductions de Lefebvre, d'Aneau et de Claude Mignault permettent de le lire en français pendant tout le XVI® siècle. Ses imitateurs furent nombreux, aussi bien en français qu'en latin. Pour ne parler que des premiers, les recueils de Parad in, de la Peyrière, furent souvent réédités, et le genre eut un très vif succès pendant tout le XVI® siècle. Les Quatrains de Pibrac et les Proverbes de Baïf doivent le jour à cette vogue extraordinaire des maximes et sentences ; nous les voyons là entrer largement dans la poésie ; à vrai dire, vers la fin du siècle on les trouve un peu partout.

Avouons-le, au XX® siècle, nous avons beaucoup de peine à nous expliquer l'intérêt qu'on prenait alors à ces vastes compilations de sentences. Les idées qu'elles enferment nous semblent toujours banales; leur expression, quelquefois vive, est le plus souvent

(1) Par exemple, Mearier déclare traduire de l'italien et de l'espagnol aussi bien qne du latin son Recueil de sentences notables. Certains de ces petits volumes présentent le texte à la fois en italien et en français, et cette disposition qui fait d'eux des manuels de langue italienne en même temps que des manuels de morale, indique leur provenance. Voyez par exemple Le Trésor de vertus, Edition de 1581 et 1583.

sèche et devient vite fastidieuse : en réalité, nous sommes tentés d'îiltiibuer uniquement au pédantisme leur considérable succès. Et sans nul doute, la vanité y a sa part : on voulait faire des citalions pour prouver son érudition. Mais certainement aussi ce mouvement a eu des causes plus sérieuses. Les Français d'alors rrnviiient pas derrière eux une longue littérature d'idées générales; Irvs esprits n'étaient pas saturés de réflexions morales. Ces maximes condensaient en quelques mots de longues dissertations; elles i^tiiient tout impVégnées d'expérience; c'étaient de petites formules dïiracGS, faciles à retenir. Songeons au goût qu'ont toujours eu les masses populaires et les gens un peu frustes pour les proverbes et les dictons ; nous en comprendrons mieux la diiïusion au XVI* siècle dans un pays nouvellement appelé à la vie littéraire. Lt^s préfaces des compilateurs témoignent d'une très sincère admiration pour la sagesse des a Mots dorés » comme l'on dit alors.

.Montaigne a partagé pleinement ce goût de ses contemporains. It aime si fort les sentences qu'il en emplit les travées de sa bil^lîotlièque qui entourent sa table de travail, et le petit espace où il :^e promène de long en large tout en « dictant » les Essais. Piirlout son œil en découvre autour de lui. C'est un fait bien iiislriictif et qui nous aide singulièrement à mieux comprendre et Ut [tnx que les hommes du XV^ siècle attachaient aux maximes, et l'influence qu'elles ont eu sur les Essais. Si Montaigne avait vuuiu les réunir uniquement en vue d'en enrichir son œuvre, ce Il Vst pas là qu'il les aurait inscrites; il en aurait fait de petites collections dans ses brouillons. S'il les a gravées dans sa librairie, c'est qu'elles doivent se représenter sans cesse à sa pensée : il tient h L'IIes pour la leçon qu'elles portent; il prétend les faire entrer d;iDs sa vie. Elles se glisseront de là tout naturellement dans les Essais, le jour ou les Essais chercheront à exprimer sa vie et ses idées les plus chères.

Probablement, en son enfance, Montaigne avait appris par mnir les distiques de Caton, très répandus alors dans les écoles. Que les Adages d'Érasme lui aient été très familiers, on n'en saurait douter quand on lui voit écrire dans \es Essais, l'une des drïwlères années de sa vie « Qui m'eust faict veoir Erasme H autrefois, il eust esté mal-aisé que je n'eusse prins pour adages ^1 i'X apophthegmes tout ce qu'il eust dit à son vallet et à son

(( hostesse ». (1). Érasme, c'est Thomme aux belles sentences, on r ne rimagine pas autrement qu'un précepte à la bouche.

Montaigne reprend beaucoup de citations et de faits qui sont allégués dans les Adages, les puise-t-il là, ou les retrouve-t-il pour son compte dans leurs auteurs, le plus souvent il est malaisé d'en décider. A tout le moins, d'une façon générale, on peut dire qu'Érasme l'a familiarisé avec ces allégations en les faisant passer quelques fois de plus dans son esprit ; qu'en les détachant ainsi, il a aidé Montaigne à en voir toute la valeur. Ce n'est pas tout : sur chaque sujet Érasme cueillant chez les auteurs les plus divers que son énorme érudition lui fait connaître, réunit comme de petites grappes d'exemples et de citations; certaines de ses grappes se retrouvent entières dans les Essais. Le secours que les Adages apportent à Montaigne est ainsi manifesté : ils mettent à sa portée *

des auteurs anciens que, moins savant qu'Érasme, lui, homme du monde, ne lirait pas. Us trient pour lui les autorités intéressantes et les lui groupent^oici un passage de V Apologie qui nous permettra ». ./z . ^ <^ de mesurer la dette de Montaigne : « Il se trouveroit, » dit-il, (( plusieurs philosophes de l'advis de Lycas : cetuy cy ayant au (( demeurant ses meurs bien réglées, vivant doucement et paisi- « bleraent en sa famille, ne manquant a nul office de son devoir « envers les siens et estrangiers, se conservant très-bien des choses (( nuisibles, s'estoit par quelque altération de sens imprimé en la « fantasie une resverie : c'est qu'il pensoit estre perpétuellement (( aus théâtres, à y voir des passe temps, des spectacles et des plus <( belles comédies du monde. Guery qu'il fut par les médecins de <( céte humeur peccante, a peine qu'il ne les mit en procès pour le « restablir en la douceur de ses vaines imaginations :

« Pol, me occidistis, omici !

« Non servastis, oit, cui sic extorta voluptos, « Et demptas per vim mentis gratissimus error.

« D'une pareille resverie à celle de Thrasilaus, fils de Pythodo- (( rus, qui se faisoit acroire que tous les navires qui relaschoint (( au port de Pyrée et y abordoient ne travailioint que pour « son service : se resjouissant de la bonne fortune de leur naviga-

(1) ni, s, t. V, p. 198(1595).

« tion, les receuillant avec feste et contentement. Son frère Crito « l'ayant faict remettre en son meilleur sens, il regrettoît céte (( sorte de condition en laquelle il avoit vescu plein de liesse « et deschargé de toute sorte de desplaisir. C'est ce que dit ce vers (( ancien Grec, qu'il y a beaucoup de commodité a n'estre pas (c si avisé : »

'Ev Tw cppovetv yàp jnq86v, r|8i(jT0ç pfoç

« Et TEcclesiaste : En beaucoup de sagesse, beaucoup de des- (( plaisir ; et qui acquiert science s'acquiert du travail et tour- (( ment. » (1) Ces quatre citations et les deux exemples qui les accompagnent, tout était déjà groupé dans les Adages sous le titre U Heureuse folk (2). Il est fort douteux que Montaigne lise Athénée, le polygraphe qui nous a conservé l'aventure de Thrasilaus, et il est certain qu'il ne serait pas allé trier au milieu de la tragédie d*i4jaa? la sentence grecque qu'il allègue : grâce à Érasme il la connaîtra, et en face il trouvera l'explication latine qui permet de la comprendre.

Stobée surtout a certainement tenu une place importante dans la formation des idées morales de Montaigne : la preuve c'est que la moitié des sentences grecques de la librairie vient de son recueil. Montaigne a de plus certainement encore une autre anthologie de sentences grecques entre les mains où il prend quelques vers de poètes comiques : il est difficile de dire laquelle, car toutes se répètent. (3) Il fait encore des emprunts importants à VEcclésiaste, un autre magasin de proverbes et sentences où les écrivains contemporains viennent souvent s'approvisionner.

Ces faiksuffisent pour nous faire comprendre le rôle important que jouent les sentences dans les Essais. La manie d'érudition et le goût des idées morales en ont répandu partout des recueils. Montaigne s'en imprègne comme ses contemporains. En aucun temps il ne se défendra de puiser dans ces compilations des

(DU, IS, D.,t. n, p. 85.

(2) Fortunata stuUUia.

(3) Je cruis que ce recaeil est celui de Crispin, publié à Paris en 1569. Seul, en elTet, de tous les recueils de Tépoque «|ue j'ai pu consulter, il a réuni sous un même lilre et dans le même ordre, les trois vers grecs que Montaigne assemble au chap. XXXIII du premier livre des Essais.

enrichissements pour son œuvre, quand la mode les lui mettra entre les mains : quatre ans avant sa mort, Juste-Lipse lui envoie les six livres de ses Politiques qui ne sont pas autre chose que des collections d'aphorismes, et dont le succès prouve qu'à la fin du siècle le genre n'avait pas encore lassé la faveur publique ; il y cueille trente-cinq citations, jusqu'à sept dans un même chapitre, et les porte en marge de l'exemplaire qu'il destine à l'impression. Mais ce qui est plus intéressant assurément, c'est de voir Montaigne gagné par le goût général, trier lui aussi des sentences chez ces poètes et ces philosophes et les insérer à chaque page de son œuvre. De là cette masse de citations latines qui émaillent ses volumes. Les suprimer se serait réduire de beaucoup les £$5ai$. Toutes sans doute ne portent pas un enseignement : il en est qui ont été adujises pour l'élégance de l'expression ou pour la valeur de l'allégation ; il y aura des variations dans l'usage qu'en fait Montaigne, mais au début surtout c'est pour leur valeur morale qu'il les détache et les porte « en place marchande )). Alors il bâtit des fragments entiers de pièces ainsi rapportées et accolées les unes aux autres. Quelquefois il leur laisse leur forme latine ; parfois il les habille à la française. Le chapitre Du jeune Caton, par exemple, l'un des plus anciens, semble-t il, n'est dans sa première forme qu'un bouquet de citations empruntées de cinq poètes diflérents à la louange de ce personnage; comme (( filet à joindre ces fleurs », Montaigne y môle une courte réflexion sur la vertu. Les commentateurs n'ont pas vu qu'il en était de même d'autres chapitres de cette époque qui ne diffèrent que par un détail : au lieu de transcrire ses citations en latin, Montaigne les a traduites. Le déguisement français a fait allusion. / r . ;^ ;* J'extrais de l'essai intitulé Coustume de Vlsle de Cea,^ un passage qui rendra sensible ce procédé de composition ; il est tissu de centons traduits de Sénèque. En regard de chacun d'eux je mettrai le texte latin avec sa référence alin de bien montrer comment Montaigne travaille à l'époque qui nous occupe :

Cest ce qu'on dit, que le sage Sapiens vivit quantum débet,

vit tant qu'il doit, non pas tant non quantum potest. qu'il peut; et que le présent que (Épître 70).

nature nous ait faict le plus favo- nil melius œterna lex fecit. raJ»le et qui nous oste tout moyen (Ép. 70).

de nous pleindre de nostre oondition, c'est de nous avoir laissé la clef des champs.

Elle n'a ordonné qu'une entrée à la vie, et cent mille yssués.

Pourquoy te plains-tu de ce monde ? Il ne te tient pas : si tu vis en peine, ta lascheté en est cause ; à mourir, il ne reste que le vouloir :

Ubique mors est : optime hoc cavit

[Deus.

Ëripere vitam nemo nen homini

[potert ;

At nemo mortem : mille ad hanc

' [ad i tus patent.

Et ce n'est pas la recepte à une seule maladie, la mort est la recepte à tous maux. C'est un port tres-asseuré, qai n'est jamais a craindre, et souvent à rechercher.

Tout revient à un : que l'homme se donne sa fin. ou qu'il la soutire, qu'il coure au devant de son jour, ou qu'il l'attende ;

D'où qu'il vienne, c'est tousjours le sien: en quelque lieu que le filet se rompe, il y est tout, c'est le bout de la fusée.

La plus volontaire mort, c'est la plus belle.

La vie despend de la volonté d'autruy ; la mort, de la nostre.

hoc est unum cur de vita non pos-

sumus queri.

(Ép. 70).

in aperto nos natura custodit.

(Ép. 70).

unum introîtum nobis ad vitam

dédit, exitus multos.

(Ép. 70).

Neminem tenet (vita) ?

Nemo nisi vitio suo miser est.

(Ép. 70).

Scias ad moriendum nihil aliud

in mora esse, quam velle.

(Ép. 70).

Sénèque, Thébaîde, acte I, x. I,

Non tantum hujus morbi, sed totius vitœ remedium est.

(Ép. 78).

Portus est, aliquando petendus, nunquam recusandus.

(Ép. 70).

nihil existîmat sua referre, faciat finem an accipiat, tardius fiât an citius.

Nemo nisi suo die moritur.

(Ép. 69).

Ubicumque desines, si bene de-

sinis, tola est (vita).

(Ép. 77).

Bella res est mori sua morte (Ép. 69).

vitam et aliis approbare quîsque

débet, mortem sibi.

(Ép. 70). .

En uucune chose nous ne de- In nulla re magis quam in

vons tant nous accommoder à nos morte, morem animo gerere debe-

humeurs qu'eu celle-là. mus.

(Ép. 70),

La réputation ne touche pas une Ad id consîlium fama non per-

telle entreprise, c'est folie d'en tinet. avoir respect. ^^''P* "^'

Le vivre, c'est servir, si la Vita, si moriendi virtus abest,

liberté de mourir en est à dire. servitus est.

(II, 3, t. III, p. 26). (ÊP- '7'^)-

IL — Des Adages d'Erasme on avait détaché un volume d*Apoph- . . .- / thegmes, ou réponses notables de grands personnages, qui consti- ^'^y;^:/ tuèrent un genre distinct. Plutarque en avait donné le modèle dans ses Œuvres morales, et ses Apophthegmes des rois, princes et grands capitaines, ceux aussi des Lacédémoniens, furent plusieurs fois traduits et imprimés séparément Érasme puisa largement chez Plutarque, et joignit à son butin d'autres dits notables, cueillis chez les auteurs les plus variés. Comme au volume des Adages, des savants se glorifièrent d'apporter leur contribution à son volume d*Apophtltegmes, qui grossit ainsi peu à peu à mesure que le siècle avance. La faveur du public encourageait ces additions : tandis que de 1573 à 1670, en un siècle, la Bibliothèque érastnienne ne relève que cinq éditions des Apophthegmes, entre 1531, date de leur publication, et 1573, en moins d'un demi-siècle, par conséquent, on en compte quatre-vingt-trois éditions connues. Le temps où Montaigne se forme et prépare sou œuvre est donc le temps du grand succès des Apophthegmes. Ajoutons que c'est en France surtout qu'ils paraissent avoir été appréciés : en effet, sur quatre-vingt-trois éditions, ainsi mentionnées, quarante-neuf sont inipîriméesà Lyon et à Paris. En outre, plusieurs auteurs s'essaient à les traduire en français ; même on les met en vers.

Les littératures modernes ont imité le genre ; on voit paraître des collections de « Dits » et a Propos mémorables » de princes iDodernes et de chrétiens. Tel est, par exemple, en Italie le fameux recueil de a Detti et Fatti » publié par Domenichi ; en France, on peut citer Les divers propos mémorables des nobles et illustres hommes de la chrestieuté, par Gilles Corrozet, qui furent souvent réimprimés au XV^ siècle, et qui, au début du XYII^

eurent rhonneur d'être traduits en latin sous un titre qui montre bien leur succès, Le Nouveau Plutarque ou apophthegmes de Gilles Corrozet(i).

Ici encore Montaigne a partagé le goût de ses contemporains. Les glorieuses réponses des grands anciens le séduisaient, et elles ont eu certainement une influence sur la formation de ses idées morales : il ne faut pas nous étonner de la large place qu'il leur fait dans les Essais. Il semble copier textuellement un exemple dans les Propos mémorables de Corrozet. Érasme avait cité un bon noml^re d'apophthegmes qui se retrouveront dans les Essais, et, comme nous Tavonsdéjà constaté pour les sentences, il en avait rapprochés que nous retrouvons associés de môme chez Montaigne. Mais presque toujours c'est dans les collections de Plutarque traduites par Amyot qu'il puise directement. Il ne lui doit pas moins de quarantequatre passages (2). De tous les Opuscules à\i volume d'Amyot, c'est à celui-là qu'il a fait le plus d'emprunts. Comme les sentences, jusqu'au bout les apophthegmes seront un important élément constitutif des Essais : dans les dernières années en particulier, Montaigne en cueillera un grand nombre dans Diogène Laerce. Mais au début, sitôt du moins que le Plutarque d'Amyot lui parvient, il lui arrive de les collectionner et de les accumuler avec la môme méthode que nous l'avons vu employer pour les sentences. Le Jfp- JI' -• chapitre sur une Coustume de Vlsle de Cea, celui môme que nous ^, fj prenions tout à l'heure comme exemple, s'ouvre par quatre apophthegmes qui sont presque textuellement copiés dans Amyot et qui sont, à peu près sans commentaire, juxtaposés les uns aux autres : « Philippus estant entré à main armée au Peloponese, quel- (( cun disoit à Damidas que les Lacedemoniens auroient beaucoup « à souffrir s'ils ne se remettoient en sa grâce: (c Et poltron! (( respondit-il, que peuvent souflrir ceux qui ne craignent point la (( mort? )) On demandoit aussi à Agis comme un homme pourroit (( vivre vrayement libre: « Mesprisant, dict il, le mourir? » Ces « propositions et mille pareilles qui se.rencontrent à ce propos

(1) Plutarchuê alter^ aeu /Egedii Corrozeli Apophthegmata heroica^ ex galliûo latina facia. Coloniœ 1631.

{%) Vingt-neuf viennent des Apophthegmes des Lacedemoniens , quinze des Apophthegmes des lîois, Princes et grands capitaines.

(( sonnent évidemment une chose au delà d'attendre patiemment « ]a mort, quand elle nous vient : car il y a en la vie plusieurs (( choses pires à souffrir que la mort mesme; tesmoing cet enfant « lacedemonien pris par Antigonus et vendu pour serf, lequel (( pressé par son maislre â s'employer à quelque service abject : « Tu verras, dit-il, qui tu as acheté : ce me seroit honte de servir, (( ayant la liberté si à main », et, ce disant, se précipita du haut « de la maison. Antipater menassant asprement les Lacedemon- « niens pour les renger à certaine sienne demande : « Si tu nous « menasses de pis que la mort, respondirent-ils, nous mourrons « plus volontiers » (1).

III. — Les apophtegmes sont de véritables sentences mises dans la bouche de certains personnages ; mais par le cadre, qui , ., jl/ comporte en général une action embryonnaire, ils touchent au , - > genre des exemples et nous y conduisent

Aussi bien que le recueil d'Apophthegmes de Plutarque et que VAnthologie de sentences de Stobée, on avait imité la compilation ' d'exemples de Valère Maxime qui eut un vif succès pendant tout le XVI« siècle. Partout, dès la fin du XV® siècle, avec une puérile ' avidité de savoir, on se jette sur l'antiquité, on colleclionne les anecdotes rapportées par ses historiens et ses polygraphes afin de les répandre et de les mettre commodément à' la portée de tous. Puis, pour grossir les volumes, l'avidité grandissant, on y joint les anecdotes de l'histoire moderne qu'on dépouille de la môme manière. De ces « miroirs d'exemples », comme l'on dit alors, l'un de ceux qui visent le plus à moraliser, est celui de Baptiste Fregoso, ou Fulgose, un doge de Gênes qui, dépossédé de ses États, se console de ses infortunes en compilant des histoires. Le livre est, dit le titre, un recueil de faits et dits mémorables, qui complète le recueil de Valère Maxime, car on a évité d'y faire entrer ceux que Valère Maxime a déjà réunis. Une des premières éditions (2) annonce que tout ce que l'histoire, depuis l'origine du monde jusqu'à la fin du XV® siècle contient de faits notables s'y

(DH. 3. t. m, p. 85.

(3) Édition de iSiS. L'onyrage avait paru pour la première fois en 1509. On réimprime beaucoup ce volume au temps de Montaigne, ainsi à Anvers 1565, à B&le 1567, à Paris 1578, à Paris encore 1588.

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rencontre méthodiquement classé ». Valère Maxime avait distribué ses anecdotes en un grand nombre de petits compartiments : ses neuf livres se subdivisaient en chapitres, espèces de tiroirs qui portaient comme étiquette le nom d'une qualité comme la clémence ou la cruauté^ ou de quelque institution comme le mariage, et dans ces tiroirs il enfermait les différents exemples à mesure qu'ils se présentaient à lui au cours de ses lectures. Fulgose reprend identiquement les mômes compartiments, il prétend seulement y ajouter ce que Valère a négligé dans les histoires anciennes, et les histoires modernes qu'il n'a pas pu connaître. Les rubriques, pour la plupart, appellent des exemples qui intéressent la pratique : Fulgose dans sa préface insiste sur l'intérêt moral de sa compilation, il écrit pour former les mœurs de son jeune fils. Quelquefois après une anecdote qui l'intéresse particulièrement, d'une courte réflexion, il met en relief l'enseignement qu'on en peut tirer (1). Un autre type de ces compilations nous est présenté par l'Oj^cma de Ravisius Textor, un savant de la première moitié du XVI® siècle que ses préfaces nous montrent passablement pédant. Cette Ofp.cine est une sorte d'encyclopédie où Ravisius jette tous les faits dont il a pu avoir connaissance. Voici d'abord (2) tout ce qu'il a lu des dieux et des religions; viennent ensuite le monde, le temps et ses parties, l'homme, les magistratures, les arts libéraux et les métiers, les vertus et les vices. Certaines de ces parties sont fort développées, et comme les faits sont brièvement résumés^ l'ouvrage est d'une extrême densité. Et sans doute il y a à prendre ici pour le naturaliste, pour le médecin, pour le juriste, il y a à prendre pour tout le monde, mais le moraliste a sa part lui aussi, et la plus large. Les trois parties qui traitent de l'homme, des arts, des vertus et des vices, accumulent des masses de faits qui le concernent (3).

(1) Voyez par exemple édition de 1518, page 10, à propos de l'exemple de Savonarole.

(2) J'indique ici le plan de rédîtion de 1551, beaucoup mieux ordonnée et facile à consulter que celle de 1532, la première parue.

(3/ Pour se faire une idée de toute cette littérature, il faut surtout voir en ce genre le Tfieatrum vitœ humanœ de Lycosthenes et de Zwlnger que Montaigne connaissait certainement (cf. le catalogue des lectures de Montaigne au nom de Zwinger). L'éd. de 1586 en 4 volumes in-folio est la plus complète : Theatrum hnmanae vitae Theodori Zuingeri Bas. Tertiatione novem volnminibus locupletatum, interpolatum, renovatum. Cuna tergemino elenctio.

Ces compilations elles aussi, comme celles dont nous avons précédemment parlé, ont une influence incontestable sur la littérature contemporaine des Essais, et sur les Essais eux-mêmes. On vient y puiser abondamment, on les exploite à tout propos. Fui gose est réimprimée plusieurs reprises dans la seconde moitié du XVI® siècle. Montaigne Ta-t-il consulté directement? Je ne saurais Taflirmer ; à tout le moins indirectement il profite de son travail. Beaucoup des exemples qu'il allègue sont dans le livre de Fulgose, quelques-uns ont été vulgarisés par lui. Les trois exemples avec lesquels Montaigne bâtit son essai intitulé De trois bonnes femmes avaient déjà été rapprochées dans un môme chapitre de Fulgose et c'est là que d'autres vulgarisateurs étaient venus les prendre pour .y ^

les répéter avant Montaigne (1). On sait combien les Essais abon- '^^*^/ dent en exemples de morts variées ; Montaigne dit quelque part que s'il était « faiseur de livres il feroit un registre commenté des morts diverses ». Certainement il a eu un registre de cette sorte entre les mains, qui peut-être n'était pas commenté comme il l'aurait souhaité ; mais c'est à ce registre que nous sommes redevables de l'abondance de ces exemples en cette matière de « sa a farcissure d'exemples» comme il dit. Pour montrer les surprises de la mort, Montaigne cite les noms de six personnes qui tous ont trépassé. « entre les cuisses des femmes » ; tous les six étaient déjà réunis dans VOfficine de Ravisius Textor. Il en est de même pour des exemples qu'il allègue de morts causées par un excès de joie, ceux de personnages qui trépassèrent dans des latrines; il n'a pas eu besoin de beaucoup d'érudition pour les ramasser : presque tous l'étaient déjà puisque nous les trouvons dans ce même Ravisius. Il est donc certain que Montaigne a fait usage de recueils d'exemples.

N'en eût-il pas tiré ce service, nous aurions dû quand même mentionner ces recueils. Ce sont les témoins de la vogue singulière dont les exemples moraux ont joui au XVI^' siècle, et ils ont beaucoup contribué à les répandre. Le secret de Montaigne a été de les

(1) Ainsi Messie L. il. cii. XV a pris à Fulgose deux de ces trois exemples. 11 est vrai de dire que pour les narrations Montaigne se reporte aux sources anciennes, mais rassociation des trois n'en est pas moins due à Fulgose et à cette littérature de seconde main. D'ailleurs si Montaigne a pu se reporter aux sources c'est peut-être grâce à Fulgose qui les indique généralement en marge.

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mettre en œuvre avec plus de « jugement », plus d'originalité que ses contemporains. Le petit monde où vivait l'homme du moyenâge s'est infiniment élargi par l'invention de l'imprimerie, la découverte des Indes et la Renaissance de l'antiquité. En tous sens, de vastes horizons se sont ouverts. A voir « Tinfinie diversité des (( actions humaines » dans le lointain de l'espace et dans le lointain du temps, on ne se contente plus simplement des formes traditionnelles où se coulait l'activité : on sait qu'elles ne sont pas seules possibles, on en veut essayer d'autres. On prétend choisir. Chacun désire prolonger son expérience par l'expérience des autres pays et des autres temps. L'histoire devient ainsi uù vaste répertoire d'expérimentations où l'on vient chercher des règles de conduite, de beaux exemples à imiter. Si Montaigne et ses contemporains lisent tant d'historiens « de toutes sortes, « baragouins et français », c'est pour y trouver des instructions, des pratiques militaires qu'on peut reproduire, pour trier des faits dont on peut tirer profit dans la vie publique ou dans la vie privée.

A tous ces points de vue, les anciens, qui avaient porté dans l'histoire leurs habitudes de réflexion et leurs préoccupations morales, étaient particulièrement profitables à fréquenter; mais partout, môme chez les modernes leurs disciples, il y avait quelque butin à faire. Aussi l'histoire n'est alors à aucun degré une science ; elle fournit des matériaux à la constitution de divers arts qui améliorent la vie. Là est la véritable cause de son succès. Sans elle, aiment à répéter les traducteurs d'historiens, la philosophie resterait sans force. Elle est chargée de faire vivre ses leçons.

Un homme pour lequel Montaigne avait une haute estime, Jean Bodin, a bien exprimé cette conception trois ou quatre ans seulement avant que lui-même la mît en pratique. Sa Méthode pour apprendre facilement l'histoire, écrite en latin en 1566, (1) est bien curieuse à ce point de vue. L'histoire parait à Bodin se recommander par trois qualités : sa facilité, son agrément, mais surtout son utilité. C'est sur cette « utilité pratique » qu'il insiste tout particulièrement, et pour la mettre en plein relief il demande qu'on dresse des tables de « lieux communs », comme disaient les

(1) Methodus ad facilem historiarum cogniUonem. Le succès du livre, témoigné par des réimpressions en 1572, en 1576, 1579, etc, prouve combien ses conceptions étaient en accord avec les goûts du temps.

anciens, bu d'idées générales, à la manière de celles qu'avaient dressées Valère Maxime Slobée et Fulgose, et qu'à mesure qu'on rencontre des exemples historiques on les classe sous les rubriques correspondantes. Ainsi de chacun d'eux on tirera immédiatement la leçon qu'il comporte : il ne pourra pas rester stérile. Leur rappro chement sera plein d'enseignements féconds. Bodin recommande encore de réunir les exemples qui portent des enseignements contraires, d'indiquer pour chacun, par des signes, dans quelle mesure il est conforme à l'honnêteté comme à l'utilité : de la sorte se dégageront spontanément dans l'esprit du lecteur de petites règles pratiques qui tendront à gouverner sa vie. Tous les éléments de conviction sont rapprochés.

Quelques années plus tard, Droit de Gaillard donna, sous le même litre de Méthode de l'histoire (1), un petit volume visiblement inspiré de celui de Bodin.

L'auteur se propose d'y prendre successivement tous les commandements du Décalogue (2), et d'appuyer chacun d'eux par une masse d'exemples qu'il emprunte aux histoires les plus variées, ou plus exactement aux recueils d'exemples qui couraient alors dans toutes les mains. Il fait profiter la morale chrétienne de la méthode indiquée par Bodin. Le livre est une compilation indigeste qui n'a môme pas le mérite d'être nouvelle, car plusieurs chapitres sont des plagiats presque textuels. Néanmoins, un an après son apparition une seconde édition en fut donnée. Ce succès momentané et le plan du livre^ voilà tout ce que nous avons à en retenir. Ce que Jean Bodin propose là, et ce que Droit de Gaillard tente de réaliser, c'est l'utilisation de l'histoire comme la pratiquaient plus

\i) Méthode qu'on doit tenir en la lecture de l'Histoire, vray miroir et eœemplaite de nostre oie, où les principaux points des sciences morales et politiques rapportes a la loy de Dieu, f accommodez aux meurs de ce temps, sont contenus et illustrez des plus beaux exemples tirez des histoires, tant sacrées que profanes, par Pierre Droit de Gaillard, apocat à la Cour, Paris, 1579.

{%) En réalité, Droit de Gaillard n'a pas la constance de saivre jusqu'au bout son plan. Après quelques chapitres, il s'égare dans les digressions ai perd de vue l'ordre des commandements. 11 nous suffit d'ailleurs qu'il ait formé le projet de le suivre. Le même cadre avait été déjà adopté dans un recueil allemand, très analogue, que Philippus Lonicerus avait traduit en latin, à Bàle en 1575, sons le titre de : Theatrum historioum illustrium exemplorum ad honeste, pie, àeatœque oioendum, mortale genus informantium..., in decem clauses secundum, mosaicœ legis prœcepta distinctum. Ce Yolome qui fut plusieurs fois réimprimé à la fin du XVI* siècle, est sans doute un des ipodéles de Droit de Gaillard.

ou moins consciemment leurs contemporains. Ils systématisent seulement ce qu'on faisait autour d'eux sans méthode, spontanément.

Montaigne a lu et goûté la Méthode de Bodin. Nous avons vu qu'il a porté sur elle un jugement favorable dans les Essais et qu'il y a pris plusieurs exemples. Lui qui n'est ni un systématique, ni un laborieux, il ne cherchera pas à exécuter le programme que Bodin a tracé ; après avoir, dans les premiers temps accumulé les exemples comme tous font autour de lui, son effort au contraire ira à les isoler afin de réfléchir sur chacun d'eux et d'en extraire toute la leçon. Mais pour la conception utilitaire de l'histoire, il est pleinement d'accord avec Bodin. Ce n'est pas à dire qu'il la doit à son devancier ; elle était sienne probablement bien avant qu'il ne le connût. Ils se rencontrent parce que c'est un point sur lequel tout le monde est d'accord.

fT Dans le môme temps que Montaigne se met à ses Essais, Gen-

tillet se propose de réfuter les principes de Machiavel qui lui semblent empoisonner la politique française ; et voici comment il s'y prend: dans l'œuvre de Machiavel il choisit les propositions qui lui paraissent condamnables; puis, grâce à sa grande connaissance de l'histoire, il réunit une masse de faits historiques qui en montrent la fausseté. C'est la môme méthode. Le mérite de Montaigne, lorsqu'il sera en pleine possession de son génie sera d'en user plus judicieusement que la plupart de ses contemporains. Au lieu de chercher à étonner par d'érudites accumulations, il tâchera alors de faire preuve de « jugement » ; il les isolera pour les exa miner minutieusement et en tirer toute la mouelle. Au début il se contente souvent de les entasser à la mode commune. Les énumérations d'exemples noient parfois un peu l'idée.

Au lieu de choisir un ou deux faits typiques, de les étudier dans le détail, d'attacher sa réilexion à leurs circonstances, souvent il aime mieux les accumuler pêle-mêle et étonner le lecteur par leur nombre. Dans le même chapitre sur Une coustume de l'isk ac de Cea, que nous avons pris comme type, et où nous avons trouvé des accumulations d'apophtegmes et de sentences, tournons la page, nous trouverons encore des accumulations d'exemples. Il en est tout particulièrement prodigue sur le sujet de la mort qui l'intéresse vivement à cette époque. 11 transporte des grappes

entières de morts curieuses qu'il trouve toutes formées dans des compilations. En voici une qui lui vient presque entièrement de V Apologie pour Hérodote d'Henri Estienne : « Un qu'on menoit au (( gibet disoit que ce ne fust pas par telle rue, car il y avoit danger (( qu'un marchant luy fist mettre la main sur le collet à cause « d'un vieux deble. Un autre disoit au bourreau qu'il ne le tou- « chast pas à la gorge, de peur de le faire tressaillir de rire, tant (( il estoit chatouilleux. L'autre respondit à son confesseur, qui « luy proraettoit qu'il soupperolt ce jour là avec nostre Seigneur : « Allez vous y en vous, car de ma part je jeusne. » Un autre ayant M demandé à boire, et le bourreau ayant beu le premier, dict ne « vouloir boire après luy, de peur de prendre la verolle. Chacun a (' ouy faire le conte du Picard auquel, estant à l'eschelle, on pre- » senta une garse, et que (comme nostre justice permet quelque « fois), s'il la vouloit espouser, on luy sauveroit la vie; luy, (c l'ayant un peu contemplée et apperceu qu'elle boitoit : « Attache ! « attache! dit il, elle cloche. » Et on conte de mesmes en Danne- « marc, un homme condamné à avoir la teste tranchée, estant sur (( l'eschaflaut, comme on luy présenta une pareille condition, la (( refusa, parce que la fille qu'on luy offrit avoit les joues avallées « et le nez trop pointu. Un valet, à Thoulouse, accusé d'heresie, « pour toute raison de sa créance, rapportoit à celle de son mais- « tre, jeune escholier prisonnier avec luy, et ayma mieux mourir u que se départir de ses opinions, quelles qu'elles fussent. Nous « lisons de ceux de la ville d'Arras, lors que le roy Loys unziesme (( la print, qu'il s'en trouva bon nombre parmy le peuple qui se « laissèrent pendre plustost que de dire : « Vive le roy ! » (1).

Et rénumération se poursuit encore longuement par toute une série d'exemples prise cette fois à une préface de Bonaventure Despériers. Mais en voilà assez pour montrer que Montaigne ici /^ s'est encore mal dégagé des habitudes de la compilation. 11 a peine à se défendre du plaisir d'accumuler des faits.

IV.— Sentences, apo|htegmes ef exemples se réunissent donc ^ ' '^''^

pour constituer les Essais. C'est à leur diffusion au XVI* siècle que nous devons l'œuvre de Montaigne. Ils en sont à tel point les /

éléments constitutifs que les transformations des Essais ne sont guère que les variations de la manière dont Montaigne en fait usage. Mais bien avant lui on les entassait dans de courtes disser< tations. On avait trouvé un moule commode où les jeter pour les vulgariser et en rendre l'assimilation facile et agréable. Montaigne plus tard transformera ce moule; au début, il le reçoit des mains de ses devanciers et de ses contemporains : il imite un genre à la mode.

Les recueils dont nous venons de parler étaient d'une lecture singulièrement aride. On aimait à les consulter, on y revenait souvent ; mais les lire d'un bout à l'autre, faire de leur lecture sa récréation n'était pas possible. Les vulgarisateurs se chargèrent de rendre leurs leçons plus attrayantes. Il était facile d'extraire de ces masses quelques exemples saillants, d'en rapprocher seulement deux ou trois sur chaque sujet ; on pouvait dégager en quelques phrases l'enseignement qui leur est commun, et à l'occasion assaisonner le tout de quelques sentences et de quelques apophtegmes appropriés. On aurait ainsi de petites dissertations qui, pourvu qu'on eût soin de les faire courtes, rendraient facilement assimilables les leçons des anciens, et l'œuvre serait très coupée, d'une lecture si variée et si facile qu'elle ne lasserait point. Quelque pauvre que fût l'idée, le plaisir des anecdotes et des beaux dits assurerait le succès.

Vite on s'en avisa, et, dès le début du siècle, les savants vulgarisent sous cette forme les connaissances héritées de l'antiquité. Le genre était facile et demandait peu de personnalité : les productions sont volumineuses. Pour ne parler que des ouvrages dont la diffusion a été considérable et le succès prolongé, Cœlius Rhodiginus, que tout le monde connaît et cite pendant tout le XVl® siècle, donne trente livres de Leçons antiques ; (1) Grinitus, par les vingt-cinq livres de son Honnête discipline (2) est encore un des maîtres du genre. Ces hommes reprennent à peu de chose près le cadre des Nuits attiques d'Aulu-Gelle Le fond diffère un peu : ils s'occupent moins de grammaire; ce qui les intéresse surtout ce sont les questions d'histoire naturelle et beaucoup

(i) Lêotionum antiquarum libri sexdecimj 1S16. (9) De honesta disciplina libri XXV, 1564.

aussi la morale. Le recueil de Criaitus est une anthologie faite par un moraliste.

Un genre aussi séduisant et d'une production si facile ne manqua pas, on le conçoit, d'être abondamment imité par les littératures vulgaires. En France, c'est surtout par la traduction ^d'un ouyrage espagnol qu'il a pénétré. Pedro (^Mexia avait publié \^ en ISôC les trois premières parties de sa Forest de diverses leçons j^ auxquelles, dans la suite, de»ïx nouvelles parties furent ajoutées par "^ f lui-même et par un de ses admirateurs. Il y mettait largement à contribution les compilateurs alors en renom, comme Fulgose ; ses modèles étaient manifestement Rhodigin et Âulu-Gelle auxquels il a fait de nombreux emprunts. Il eut un considérable succès en Espagne et hors d'Espagne, jusqu'en Angleterre. La traduction française qu'en donna Claude Gruget dès 1552, fut sans cesse réimprimée dans toute la seconde moitié du siècle. On ne le lit pas seulement : on le pille et on l'imite. Au moment où Montaigne prend la plume (1570 environ), le genre a tant de vogue que nous voyons paraître plusieurs recueils analogues : c'est VAnthobgie de Pierre Breslay (1574) qui fait plusieurs emprunts à la traduction de Messie et qui le nomme avec éloge ; "ce sont les Œuvres morales et diversifiées de Jedm des Gaurres (1575), qui dérobe des chapitres entiers tant à Breslay qu'à Messie ; c'est encore La suite des diverses leçons de Pierre de Messie par Du Verdier (1577) que le seul titre déclare appartenir à la même lignée. Les Serées de Guillaume Bouchet (1584) reprendront encore à peu de chose près le même cadre ; Bouchet le renouvellera seulement en y mêlant des contes dans le goût rabelaisien.

Le succès de cette littérature, dont nous n'indiquons que les représentants principaux, est encore accru par la vogue d'une autre œuvre espagnole, les Lettres familières de Guevara qu'on traduit sous le titre d'Epitres dorées. Sous la forme épistolaire ce sont de petites dissertations farcies d'exemples et de sentences tout à fait à la manière de celles de Messie, et que Messie, d'ailleurs, a imitées (1). Le cadre^est le même. Or, la traduction de Guevara est elle aussi sans cesse réimprimée dans la seconde moitié du siècle,

(1) Dans son article de la Revue d'Histoire littéraire de la France (1901), M. Clément étudia rinfluence de Gaevara sur Messie. Cf. 1. 1, p. 140.

et elle est mise à coatribution par les moines compilateurs de leçons.

Tous ces ouvrages sans aucun scrupule se répètent les uns les autres ; ou devine néanmoins combien considérable est le stock de faits et de sentences qu'ils jettent dans la circulation. Nous en avons de plus riches encore à citer. Dans toute cette masse de petits chapitres, ceux qui traitent de questions morales sont particulièrement abondants en exemples et en sentences; pour les questions morales il est très facile de multiplier les allégations. Peu à peu on enrichit ces chapitres, on se pique de faire plus long que ses devanciers, on réunit les dépouilles de plusieurs pour y parvenir. Cette course à la fausse érudition, non moins que le goût du temps pour la morale, invite quelques pédants à recueillir ces amas sans cesse grossissants dans de grands ouvrages moraux qui étonneront par leur prodigieuse érudition. Ce seront des leçons classées de manière à perdre leur caractère de morcellement et de variété et à constituer des ensembles ; ce seront des kçons néanmoins. Pierre Bouaystuau, dans son Histoire de Chelidonius, prétend traiter de ^( rinstitution du prince chrétien ». En réalité, il nous donne une série de compilations sur la religion, la justice, la clémence, la continence, Tamour des lettres, Texcellence de la paix, en un mot tous les sujets que traite volontiers la littérature morale du temps, et pour bourrer ses provisions il puise abondamment chez Messie. N'est-ce pas par la clémence, la religion, la justice, la continence, qu'un prince se rendra recommandable ? Ainsi nous retombons dans le genre à la mode. Quelle économie d'imagination pour l'auteur, et, pour le livre, quelle certitude de succès ! Le Théâtre du Monde ou le môme Bouaystuau veut faire une ample peinture des misères humaines, n'est lui aussi, qu'un vaste cadre où l'on peut faire entrer un nombre plus grand encore de pareilles compilations. Droit de Gaillard, dont nous avons mentionné tout à l'heure la Méthode de rHistoire, les reprend à son tour et les classe dans l'ordre des commandements du Décaloguc : le cadre est différent, le ; fond un peu enrichi, reste à peu près le même. UAcadémie françoise de La Primaudaye (1577), un autre gros succès du temps est un cours de philosophie morale traité suivant la môme méthode: les vices et les vertus sont examinés à tour de rôle; chacun a son chapitre et chaque chapitre est un amas de sentences, d'apophtegmes

et d'exemples. Plusieurs des Disœurs philosophiques de Pierre L'Ostal (1579) ceux par exemple qui traitent de la prudence, de la tempérance, sont bâtis d'une manière toute semblable.

En voilà assez pour faire comprendre ce qui s'imprime en prose et ce qui se lit avec avidité dans le temps où Montaigne se met aux Essais, Notez que tous ces ouvrages sont publiés entre 1550 et 1580, et que plusieurs d'entre eux sont accueillis avec un vif succès. U ne faut jamais perdre cela de vue pour comprendre l'œuvre de Montaigne. Lorsqu'il critiquera le pédantisme et la fausse science de ses con^mporains, sans nul doute il aura dans la pensée beaucoup de ces productions indigestes, et cet esprit de réaction ne contribuera pas peu à fortifier sa confiance dans le jugement et à lui donner son originalité. Mais avant de réagir contre ces écrits, il a subi leur influence : avant de combattre son temps on est formé par lui. Dès le début toutefois c'est aux formes les plus simples des leçons qu'il va de préférence. Il ne se pique point d'enrichir. Comme à Breslay, Messie lui plaît plus que Bouaystuau.

V. — Qu'il ait lu beaucoup de ces ouvrages, puisque tout le monde les lisait, on sera tout disposé à le croire. La bibliothèque qu'on avait constituée avec les livres munis de sa signature ne permettait guère de s'en rendre compte : un seul des ouvrages qui se rattachent à ce groupe y figurait, le Bref discours ds l'excellence de rhomme, par Pierre Bouaystuau. Mais cette bibliothèque est trop r-^ ^ incomplète pour nous renseigner sur les livres de Montaigne. L'enquête des sources nous a appris qu'il en avait lu et qu'il en poss'édait sans doute beaucoup d'autres. On trouve dans les Essais '' des emprunts probables àRhodigin,àCrinitus, à Messie, à Breslay, à Du Verdier, à La Primaudaye, à Guevara. Disons seulement des emprunts probables, parce que tous ces auteurs se copient si servilement les uns les autres qu'il est toujours hasardeux de prétendre tenir la source véritable du livre que Montaigne avait en main. Une chose est sûre, en tous cas, c'est qu'il a contracté des dettes envers plusieurs représentants du genre. Un patrimoine s'est amassé de sentences, d'arguments, d'exemples; il est indistinctement à tous, on se le passe de main en main, chacun ou le diversifie ou l'amplifie à sa façon: Montaigne a eu sa petite part

-Sade rhéritage commun. Déterminer qui la lui a transmise dîrec* tement, à tout prendre cela importe peu : ces auteurs n'ont aucune personnalité. Il suffit de savoir qu'il doit au groupe.

Il va de soi que bon nombre des faits qui sont amassés dans les Essais se retrouvent dans les compilations du temps, mais ce n'est pas toujours là que Montaigne les a pris. Le plus souvent, relever ces rapprochements ce serait ne rien prouver ; ils sont fortuits, car Montaigne doit beaucoup directement aux auteurs anciens, particulièrement à Plutarque et à Sénèque. Les Messie et les Bouaystuau ont pu, en les lui citant, le familiariser avec quelques-uns ; ils ont pu, ce qui est plus important, parfois le mettre sur la voie de telle application morale qu'il en fait. Mais là leur influence est nulle ou bien discutable. Il y a en revanche d'autres exemples et d'autres sentences que l'érudition superficielle de Montaigne et son goût pour les lectures faciles ne lui auraient pas permis d'aller chercher chez leurs auteurs. Les leçons les ont parfois vulgarisés et mis à sa portée. Telle est l'histoire contée par Albert le Grand, d'une jeune fille qui se nourrissait d'araignées (1). Montaigne ne lit pas Albert le Grand. C'est probablement Messie qui l'a lu pour lui (2).

Lorsque Montaigne fait un emprunt à quelque auteur ancien, souvent il cite les termes mêmes avec beaucoup de fidélité ; il semble au contraire qu'il ne copie pas en général lorsqu'il emprunte à ces auteurs à la mode : ce ne sont point des livres de chevet qu'il relit et médite; ce qu'il sait d'eux il l'a retenu et le redit de mémoire. Voilà qui nous empêche souvent d'être afflrmatif. Mais parfois, en revanche, un indice ne permet pas de se tromper : plusieurs faits se trouvent associés en groupe dans' les Essais de la même manière qu'ils avaient été associés par nos vulgarisateurs. Ils sont parfois de provenances très diverses; le hasard n'a pas pu les réunir de même à la fois chez Montaigne et chez ses devanciers. C'est à eux qu'il doit ces enrichissements. Là, les emprunts sont incontestables.

Il semble qu'à toutes les époques Montaigne ait lu des ouvrages de ce genre et leur ait à l'occasion fait quelque emprunt. Même à

(3) Cf. Diverses leçons, I. M.

répoque où il se sera le plus écarté de sa première manière, où il la critiquera, et où il critiquera du même coup violemment tous ceux qui ont donné dans cette mode, après 1580, il contractera peut-être quelque dette envers Du Verdier, et il est certain qu'il en contractera d'importantes envers Crinilus. Au début, toutefois, beaucoup plus de rapprochements sont à signaler entre son œuvre et le genre des leçons. Surtout elle présente alors beaucoup plus les mêmes préoccupations; elle lui doit des sujets, ce qui ne se produit plus dans la suite.

Sur le sujet de la mort, avant Montaigne, Messie avait lui aussi ramassé ses collections d'exemples (1). La question de la Force de ^imagination^ qui est le sujet d'un des premiers essais (2) intéresse vivement Messie, qui lui consacre une leçon (3). Rhodigin (4) avait le premier réuni beaucoup des faits qui bourrent le chapitre de Montaigne: le fils de Crésus, auquel Témotion donne la parole que la nature lui avait refusée, le beau-fils de Stratonice que l'amour rendit malade ; le mauvais œil des sorciers; surtout à propos des effets de l'imagination surla génération, il avait rapproché l'exemple des brebis de Jacob, et celui de la femme qui d'un père blanc engendra un enfant noir à cause du portrait d'un éthiopien qui était pendu dans sa chambre. Messie, Bouaystuau (5), Ambroise Paré, dans son traité Des monstres (1573), en reprennent une bonne partie, et en ajoutent d'autres qui sont aussi dans l'essai de Montaigne, Chez lequel d'entre eux Montaigne a-t-il puisé, Bouaystuau, Messie, Paré ou Rhodigin? Je ne sais. Peut-être chez un autre encore, qui était plus complet que tous les quatre.

Partout on s'amuse à recueillir des usages étranges (6) comme iait Montaigne au chapitre De la coustume (7), et ce sont toujours à

(i) Diverses leçons, I, i7. Essaie. I, 14 et I, SO. (îil. 11.

(3) Diverses leçons ^ 11, 7.

(4) RHODiciif. L. XX, ch. 15 et 16.

(5) ^iQJiK'fvtn KM, Histoires prodigieuses, V. Le même sujet est encore daûs Marcoaville Recueils danciens cas merveilleux, n« 31, p. 75, de l'édition de 4563 où plusieurs faits semblableii se rencontrent.

(6) Cf. Messie. Diverses leçons, I. 26. Breslay, 1, 36, I, 40, etc., etc.

peu près les mêmes faits que Ton répète. Volontiers on accumule de singulières reocontres de fortune comme celles qui dictent à Montaigne son essai intitulé La fortune se rencontre soutient au train de la raison (1).

Dans VApologie de Sebond on sait de quelle importance est le passage où Montaigne critique avec véhémence tant ceux qui abaissent avec excès la nature de Thomme que ceux qui exaltent sa raison : cette question de la grandeur et de la misère de Thomme est une des questions les plus goûtées des auteurs à la mode. Plus que tout autre, Bouaystuau Tavait mise en faveur : dans son fameux Théâtre du monde (2) il avait pris pour thème les plaintes que, au septième livre de ses Histoires naturelles, Pline avait fait entendre contre la nature, précisément celles que Montaigne reprend pour les combattre : l'homme serait le plus faible des animaux et le plus dépourvu : abandonné sur la terre, il est condamné aux pleurs, et n'a ni armes pour se défendre, ni vêtements contre les intempéries, nul moyen de subvenir à ses besoins. Bouaystuau avait enflé celte matière d'une masse de faits où s'étalait la misère humaine; puis, comme contre partie, il avait donné son Brefdisœurs de V excellence de l'homme^ celui même qu'on a retrouvé muni de la signature de Montaigne, où par une accumulation du même genre il soutenait la thèse inverse. Ces contrastes plaisaient infiniment, et d'ailleurs, ils s'accordaient à ravir avec la doctrine chrétienne : exposer les misères de l'homme, c'était montrer les effets du péché originel ; dire son excellence, c'était retrouver en lui les traces de son état naturel, l'état dans lequel Dieu l'avait créé et qu'il a perdu par sa faute. Droit de Gaillard dans sa Méthode de l'histoire (3), L'Ostal dans ses Discours philosophiques, d'autres encore, repètent et le morceau de Pline et les riches commentaires dont l'a orné Bouaystuau. Montaigne a, lui aussi, dans la pensée l'idée de Bouaystuau si fort goûtée ; il est vrai que s'il la mentionne c'est pour la combattre, mais la combattre c'est encore une manière d'en profiter pour dégager ses propres conceptions. |

(1) 1,34. On peut comparer en particulier Messie, Dioeraes leçons. L. I., cli. 37. ii'aucunes ohoaes notables qui sont avenues en une même sorte plutôt en un lieu qu'en un autre.

(2) Voyez aussi son Histoire de Chelidonius, cli. 8.

(3) Ch. l et cil. 29.

Dans la même Apobgie Montaigne accumule une masse d'exemples sur les animaux, leur intelligence, leurs qualités. 11 les prend directement à Plularque, il est vrai, mais il faut remarquer que déjà avant lui ces exemples avaient eu un vif succès, qu'ils étaient déjà vulgarisés pour la plupart, que ses devanciers les lui avaient fait goûter (1). La question de Tintelligence des animaux était encore une question à la mode.

Un autre sujet repris par Montaigne et que beaucoup d'autres avaient traité avant lui, c'est le parallèle entre Démocrite et Heraclite. Il n'en est pas de plus rebattu. Sans cesse on répète qu'Heraclite, considérant la condition humaine, pleurait toujours, tandis que d'une contraire humeur, Démocrite riait continuellement ; et chacun se pique de choisir entre ces deux attitudes. La question^ avait été déjà touchée par plusieurs auteurs anciens : Juvénal, Sénèque, DiogèneLaerce et d'autres. L'Italien Phileremo la vulgarisa au début du XVI« siècle par deux poèmes intitulés Le rire de Démocrite et les larmes d'Heraclite (2), qui furent souvent réimprimés. Est-ce le succès de Phileremo qui mit la question à la mode ? je ne sois ; en tous cas, nous la retrouvons partout autour de Montaigne. Je cite au hasard: Messie dans ses Diverses leçons^ Bouaystuau en plusieurs endroits, Marcouvilledans son Traicté de la diversité des opinions humaines, Budé dans son Institution du prince, La Primaudaye dans son Académie françoise. Droit de Gaillard dans la Méthode de l'histoire, etc. Tout le monde est si bien averti qu'Henri Estienne, dans son Apologie pour Hérodote, dit sans expliquer son expression (( être héraclitique » au sens de « avoir l'humeur noire » ; et Jacques ïahureau, dans ses Dialogues, appelle son principal interlocuteur « le Democritic » pour faire entendre que la sagesse de son philosophe est mêlée de gaité et de mépris pour l'humanité.

Quand Montaigne intitulera un de ses essais De Dem^critus et Heraelitus, personne ne sera surpris. On saura immédiatement ce dont il s'agit. C'était un sujet à peu près nécessaire dans des

(1) Cf. BoUAYSTUAD, Tfiéâtre du Monde, 1. I, passim. et Histoires prodigieuses, ch. 31. MF.SSIK. Direrses Uçons, 1. IJ, ch. 40-41; 111,14; HI, i7 ; IV, 13. - Breslay, Anthologie, I, 4 et I, 34, — Du Vkrdibr, Suite des Diverses Leçons, H, 14, etc., etc

{^) lîiso di Democrito e pianto di Heraclito (1506). Nombreuses éditions pendant toute la première moiUé du XVI* siècle.

compositions de ce genre; on l'attendait presque. Tout cela nous montre, non, certes, que Montaigne imite constamment ces écrivains en vogue, mais qu'il les connaît, qu'il est plein de leurs ouvrages, qu'ils orientent sa curiosité. Or, le passage de V Apologie sur les misères et les grandeurs de l'homme est de date incertaine, il peut n'être pas de la première époque des Essais. Mais tous les autres rapprochements que nous venons de faire portent sur des chapitres qui semblent bien appartenir à la première époque. C'est bien montrer qu'alors surtout, Montaigne a suhîi l'influence du genre des leçons.

D'ailleurs, ce qui est beaucoup plus intéressant que des faits et des sujets, Montaigne lui emprunte le cadre même de son œuvre. Là il ne suit en aucune façon la méthode de Bouaystuau et de ses imitateurs qui coordonnaient les leçons dans des ensembles et qui compliquaient tout ; Montaigne simplifierait les leçons de Rhodigin, de Crinitus, de Messie, plutôt que de les compliquer. C'est la forme élémentaire qui lui platt. Et sans doute il ne fallait pas grand effort d'imagination pour le trouver, ce cadre élémentaire ; rien de plus naturel, quand on a le goût des sentences et des exemples que d'en amasser dans de petites dissertations indépendantes, qui seront très librement plus ou moins longues, selon qu'on aura plus ou moins à dire. Ce sont néanmoins les auteurs de leçons qui lui en ont présenté le type. Peut-être n'aurait-il pas osé écrire si naïvement, s'il n'avait pas eu des modèles approuvés, s'il n'avait pas été sollicité par eux, peut-être se serait-il hasardé dans quelque genre où sa liberté eût été entravée.

Il a hésité, nous dit-il, entre deux formes pour exprimer ses fantaisies, celle des épîtres, que Guevara avait adopté pour le même objet, et à laquelle il se serait peut-être arrêté s'il avait eu un correspondant, et celle des dissertations que, faute de ce correspondant, il a choisie. Ce qui l'a tenté, sans parler du prestige de la mode, c'est ce que toutes deux ont de commun : elles n'assujettissent en rien l'écrivain: il peut suivre son humeur. Montaigne s'est retiré pour mener une vie facile ; il veut se donner le luxe d'écrire et acquérir la réputation de bel esprit, puisque c'est une parure que la noblesse commence à goûter en France ; mais il ne faut pas que cela lui coûte trop cher. 11 a le goût des lettres ; il lira pour son plaisir et à mesure qu'il lira, ce qui le frappera dans

ses lectures, il le notera, se contentant d*y joindre, de courtes réflexions et quelques enrichissements qu'il est alors facile de se procurer. C'est exactementce que fait Pierre Breslay,dansle même temps, engagé par l'exemple des Rhodigin, des Crinitus, des Messie.

On peut couper la composition à volonté, s'absenter de chez soi « plusieurs mois » ; chacune de ces courtes dissertations se suffit à elle-même. Il peut arriver sans doute que deux d'entre elles s'enchaînent, mais c'est un accident. Ainsi en usait Messie. A lui aussi, il est arrivé de traiter des sujets analogues, dans deux chapitres consécutifs, mais il tient à bien établir que ce n'est pas une règle. « Encor que je ne sois tenu garder l'ordre et la suite de (c mon propos en cette œuvre : ains escrire les choses comme elles « se présentent, ou bien comme il me plait. Si est-ce que, par ce « chapitre, je ne me délibère éloigner du sujet dernier auquel j'ai (( traité de deux femmes fort hardies, et pour cette cause il « me semble bon, suivant ce propos, parler des amazones qui « le furent plus que nulles autres du monde. » (1) La diversité, c'est en effet, un des grands mérites du genre ; c'en est un à la fois pour l'auteur et pour le lecteur; ni l'un ni l'autre, ils n'ont le temps de se lasser.

Les préfaces reviennent souvent sur cette idée. (( J'ai diversifié », nous dit Jean des Gaurres « ces œuvres morales de belles histoires « et de notables et graves sentences, accompagnées d'un plaisir « singulier qui procède principalement de la diversité et de « la nouveiieté, desquelles nostre nature se plaist et se resjouit » (2) Au tempérament de Montaigne ce morcellement, cette variété, cette aisance convenaient tout particulièrement. Lui qui déclare ne pouvoir lire que de courts écrits comme les EjAtres de Sënèque ou les Opuscules de Plutarque, et qui ne donne jamais plus d'une heure de suite à la lecture, on conçoit qu'il ait apprécié ce cadre ; et puisqu'il s'offrait à lui pour ainsi dire de lui même, puisqu'il y venait avec la recommandation public, il est naturel que lorsqu'il s'est mis à l'œuvre il l'ait adopté.

(i) Diterses leçons, K. I, ch. 10.

{%) Œuores morales et cUoersiftées, Préface, vers la An.

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