V. -— L'histoire est toujours « proprement le gibier de son
. r^ estude ». J'ai relevé une vingtaine des ouvrages historiques qu'il
a lus au cours de ces quatre années. L'un de ceux qui l'ont le plus
intéressé, c'est assurément celui de Tite-Live. Je ne dirai pas, bien
(f ) On pourrait essayer de classer chronologiquement les lectures faites par Montaigne après 1588. La disposition <ies additions sur le manuscrit de Bordeaux pourrait fournir des indications assez précises. On constaterait, par exemple, que Tite-Live est un des premiers auteurs que Montaigne ait dépouillés ; an contraire, Tétude des Tusculanes semble être passablement postérieure. Mais ce classement chronologique présenterait fort peu d'intérêt puisque tous les ouvrages qui y figureraient ont été étudiés par Montaigne dans un laps de temps fort court, en moins de quatre ans. Il est plus instructif, pour !es examiner, de les classer par genres.
enlendu, que Tite-Live lui ait été inconnu jusqu'à cette date, mais de môme que nous Tavons vu en loTS entamer Tétude des Commentaires de César, et en 1586 commencer à tirer profit des Annales de Tacite, en 1589 il se met à exploiter méthodiquement les Décades, Peut être avant 1589 ne leur avait il fait aucun emprunt direct. En tous cas, assurément Tite-Live n'était pas un de ses auteurs favoris ; il le devient à cette époque, et, par exemple, tout de suite nous pouvons voir combien les additions vont se multiplier rapidement dans les Essais,
Il n'en fournit pas moins de soixante-six, dont trente-huit sont en latin. Les héros de l'ancienne Rome séduisent toujours Montaigne comme autrefois. En particulier, il apprend à connaître les deux Scipions, qui deviennent deux de ses modèles préférés. De TAfricain il écrit : <( Par tout où il se veut faire valoir, il poise sa a debonnaireté et humanité au dessus de sa hardiesse et de ses <( victoires, et a tousjours en la bouche ce glorieux mot. Qu'il a a laissé aux ennemys autant à Taymer qu'aux amys » (1). Voilà aux yeux de Montaigne un éloge qu'on ne saurait trop priser en des temps de cruauté comme ceux que traverse la France, et il y fera une nouvelle allusion dans sa lettre à Henri IV, écrite au mois de janvier 1590. Quant à Scipion Émilien, il le juge seul digne d'être comparé à Épaminondas : « Le seul Scipion iEmylian », ditil, (( qui luy donneroit une fin aussi fiere et magnifique et la <( cognoissance des sciences autant profonde et universelle, se « pourroit mettre à rencontre à l'autre plat de la balance » (2). Plutarque avait écrit une Vie de Scipion, mais elle est perdue. Aussi Montaigne était insuffisamment documenté sur ce personnage : Tite-Live comble cette lacune.
Parmi les historiens anciens, sans parler de Tacite qui continue à lui fournir quelques additions (une quinzaine environ), Montaigne lit encore avec beaucoup d'intérêt Hérodote et Diodore de Sicile. Pour Diodore de Sicile, il reprend sur les rayons de sa bibliothèque la traduction d'Amyot qu'il avait déjà mise à contribution plus de quinze ans auparavant, et tandis que la première fois il ne lui avait peut-être pris que quatre exemples, cette nou-
(1) (IL 9, t. VI, p. 464.
velle lecture ne lui en fournit fçuère moins de vingt-cinq. De même Hérodote, que Montaigne lit dans la traduction de Saliat, avait peut-être fourni quelques exemples en 1588, mais eu petit nombre; après 1588, cinquante emprunts ou allusions lui sont dus. Manifestement, Montaigne est gagné par ses récits gracieux, si divers, qui ne demandent aucun effort de pensée. Hérodote est tout à fait l'historien qui lui convient quand il veut se distraire. 11 revient donc à lui avec complaisance. Tout particulièrement les quatre premiers livres, plus fabuleux que les autres, plus riches en étrangetés piquantes, amusent son esprit et le retiennent. C'est dans ceux là qu'il puise le plus volontiers.
Ils ont en outre le mérite de dépayser l'imagination de Mon taigne, de la conduire dans des civilisations très diverses ; et Montaigne recherche cela de plus en plus. Chez Diodore de Sicile, il puise surtout dans le XVIl« livre, celui qui promène Alexandre à travers les Indes. Ses lectures d'histoire moderne semblent de plus en plus tourner sa curiosité vers des régions lointaines. Aucune de celles que nous avons relevées avant 1580 ne Técartait de l'Europe occidentale. Môme, à l'exception de l'Histoire d'Italie, de Guichardin, on peut dire que toutes lui parlaient avant tout de la France. Entre 1580 et 1588, nous l'avons vu donner une grande attention à une Histoire générale des Indes occidentales. Maintenant, presque tous les livres historiques auxquels il semble s'attarder, répondent à ce besoin d'exotisme. Pour l'histoire de France, il lit des ouvrages fameux alors : ceux de Du Haillant, de Jean Du Tillet, de Guillaume Paradin ; pour l'Italie les Chroniques des Villani ; mais à tous ces ouvrages, il ne fait que fort peu d'emprunts. Il doit davantage à VHistoire de Paul Jove, qui est une histoire universelle et qui fait une large place aux choses de l'Orient. Sur la Turquie il n'a pas moins de quatre livres importants ; celui de Postel, un voyageur qui avait visité la Turquie, le met au courant des coutumes du pays ; celui de Chalcondyle lui raconte le prodigieux développement de l'empire ottoman. Mais surtout l'extrême Orient semble l'attirer :*Lopez de Castafieda est le principal historien de la colonisation portugaise. Montaigne lit des extraits de ses ouvrages, traduits en français par Simon Goulard ; il lit surtout VHistoire du roi Emmanuel de Portugal, écrite en latin par l'évoque Osorio, que les Essais appellent «le meilleurs historien latin de
(( nos siècles >>, et qui parle surtout des conquêtes lointaines faites par les armées d'Emmanuel. Il mentionne le récit d'un voyageur, un marchand vénitien, Gasparo Balbi, qui s'était avancé jusqu'au royaume de Pegu et il lui emprunte quelques coutumes singulières. Montaigne s'enfonce plus avant encore dans l'extrême Orient. Il lit une histoire de la Chine, la première qui ait été traduite en français, l'histoire de Gonçalès de Mendoza.
On devine le genre de profit que les Essais ont pu tirer de ces lectures. Tout naturellement ce sont des faits, des exemples que Montaigne y puise surtout, et qu'il entasse dans les marges de son livre. Tous ceux qui évoquent dans son souvenir quelque passage des Essais semblent le solliciter et lui demander une place.
Le voici, par exemple, qui rencontre dans son Tite-Live l'histoire de Pacuvius Glavius. Voyant toute la ville de Gapoue irritée contre ses magistrats, ce Pacuvius enferme le Sénat, réunit l'assemblée du peuple et propose de décider sur-le-champ la punition de chacun des sénateurs. Il n'y met qu'une seule condition : chaque fois que la condamnation d'un magistrat aura été décidée, il faudra choisir un successeur avant de passer à la condamnation du suivant. L'assemblée se met à l'œuvre avec enthousiasme. Pour punir, à tous coups, les voix sont unanimes ; mais pour nommer les successeurs, il est impossible de s'entendre. Chacun a quelque bon argument pour refuser les candidats proposés. Il est impossible d'aboutir : le peuple se disperse, résolu à conserver ses anciens sénateurs en dépit des lourds griefs qu'on a contre eux. Ces gens, pensent Montaigne, avaient compris que leurs nouveaux sénateurs auraient des défauts comme les anciens. Ces défauts leur étaient mal connus sans doute : ils n'en étaient que plus redoutables. Ils ont mieux aimé subir les maux auxquels ils étaient accoutumés, plutôt que de courir le risque d'en attirer de plus lourds encore sur leurs têtes. Ils ont compris cette idée, chère à Montaigne, qu'en politique critiquer et détruire est chose facile, mais rebâtir est très compliqué, que le plus sûr est de se contenter de l'état présent avec tous ses inconvénients et de redouter toutes les innovations. Montaigne avait dit cela en plusieurs endroits et notamment dans son essai De la vanité. Il ne manquera pas de nous donner l'exemple des Capouans et de
raccrocher en cet endroit (1). L'anecdote nous frappera et nous comprendrons mieux Ja sagesse de son précepte.
Ainsi, dans ses lectures historiques, c'est toute une moisson d'exemples que Montaigne récolte pour illustrer ses propres idées et pour les fortifier. On y remarque en particulier un nombre important de coutumes singulières. Elles sont prises aux ouvrages anciens comme aux modernes, à Hérodote comme à Balbi, elles nous parlent du Brésil aussi bien que de l'antique Egypte. Mais cela n'est pas nouveau : nous en avons déjà trouvé beaucoup en 1588. Montaigne continue sa collection. A mesure qu'elle grossit, il se pénètre de plus en plus de cette conviction que toutes nos idées sont relatives à nous et à notre milieu. C'est un sentiment qui imprègne son œuvre chaque jour davantage et donne de plus en plus à ses affirmations une nuance originale.
Ce qui mérite plus d'être signalé c'est le goût que Montaigne manifeste à celte époque pour les longs récits. Il s'abandonne au plaisir de conter, pour le plaisir de conter. Déjà, en 1580, dans son essai De trois bonnes femmes (II. 35), il avait conseillé aux jeunes auteurs, au lieu de forger des fables ridicules, de trier des contes véritables dans les livres anciens. Pour joindre l'exemple au précepte, lui-même en choisissait trois qu'il jugeait « plaisans autant que tragiques )) et qui nous faisaient assister aux morts héroïques d'épouses dévouées qui se sacrifiaient pour leurs maris. Il faisait effort pour donner du mouvement à ses récits et pour mettre en relief la leçon morale qu'ils comportaient. C'est chez Pline le Jeune qu'il prenait l'histoire de cette femme qui, voyant son mari atteint d'un mal incurable et condamné à d'atroces souffrances, l'engage à se tuer, et, pour lui donner courage, se propose à partager sa mort. Bien qu'il traduise exactement des phrases entières de Pline, il développe certains épisodes pour mettre en évidence l'héroisme de la femme. Il imagine un petit discours qu'il lui fait tenir et qui anime la scène. Il y a bien, dans les premières éditions, quelques contes de ce genre, développés avec complaisance. Le plus souvent pourtant Montaigne ne s'y attardait pas ; il se hâtait d'en extraire la leçon morale. Après 1588 il les recherche avec avidité. 11 les développe longuement.
(1) ni, 9. t. VI, p. (41.
Il veut que le lecteur des Essais en trouve partout sur son chemin.
Au chapitre De la force de l'imagination, il avait fait une allusion discrète à une aventure qui Tavait amusé. Après 1588, il ajoute : « Il vaut mieux que je die comment ce fut » ; et voilà son récit qui s'allonge pendant une grande page.
C'est que maintenant toutes les occasions lui sont bonnes pour accrocher un conte. Il n*en veut laisser passer aucune. Peu lui importe le cours de la pensée. Deux chapitres après celui De la force de rimagination, il jette une anecdote au milieu d'une liste de coutumes étranges. Brusquement il s'arrête. L'usage de certains princes indiens qui faisaient précieusement recueillir leur salive dans des linges vient de lui remettre en mémoire les réflexions d'un gentilhomme qui trouvait ridicule d'user de mouchoirs. Il écrit en marge : « Desrobons icy la place d'un compte ». Et il rapporte son anecdote avec tous ses détails et avec le cortège de réflexions qu'elle entraîne. Quand tout est fini : « Je m'en retourne », nous dit il; et la liste des coutumes reprend abondante et serrée comme auparavant.
Là sans doute l'ironie sent un peu i'afîectation. Mais voici qui semble ériger en principe l'introduction perpétuelle des contes nouveaux, j'allais presque dire à tort et à travers, au détriment de Tordre et de l'unité des chapitres. « Les belles matières siesent (( bien en quelque place qu'on les sème. Moy, qui ay plus de soing (( du poids et utilité des discours que de leur ordre et suite, ne <( doy pas craindre de loger ici un peu à l'escart une très belle « histoire. Quand elles sont si riches de leur propre beauté et se « peuvent seules trop soustenir, je me contente du bout d'un poil « pour les joindre à mon propos (1) ». Suit une longue histoire prise à Tite-Live, qui, eflectivement, ne tient que par a le bout « d'un poil » au sujet du chapitre. D'autres viennent se joindre à celle-là ; et ainsi, grâce à cette complaisance avouée pour les beaux contes, le cha[)itre se charge d'anecdotes qui en distendent un peu le sujet sans doute, mais qui diversifient la matière et qui frappent le lecteur.
A cette époque Montaigne recherche les anecdotes scabreuses
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avec une curiosité particulière. Les détails grivois ne sont pas du tout pour lui déplaire. Nous aurions pu noter cela tout à l'heure
f^ déjà dans ses additions personnelles. Après 1588 les confidences sur son Moi se sont faites volontiers encore plus indiscrètes qu'antérieurement. C'est à cette date qu'il nous a entretenu de ses relations intimes avec sa femme (1), à cette date aussi qu'il nous a parlé des maladies secrètes de sa jeunesse (2). Dans ses souvenirs, il aime à repasser et à narrer les anecdotes un peu libres. On dirait qu'il en cherche de semblables dans ses livres; en tous cas, s'il n'en cherche pas, il en trouve, et il nous en conte quelques-unes. Le seul des opuscules de Plutarque auquel il fasse encore des emprunts importants c'est le Traité de l'Amour, un traité qui ne lui avait presque rien fourni, jusqu'à cette date. Il y prend par exemple l'anecdote de Galba complaisant qui, (( pour faire espaule « aux amours » de sa femme et de Mecenas, par civilité feignit de
^ s'endormir et se laissa couler sur son coussin. Dès 1588 ce caractère de libertinage était très sensible dans l'essai intitulé Sur des vers de Virgile, hs^ns V édition de 1580, au contraire, il n'y avait rien de pareil. C'est un caractère des dernières années.
Je ne crois pas qu'il faille pour cela parler de sénilité ou de dilettantisme, llest assez facile de s'expliquer ce qui se produit chez Montaigne. De tout temps, si nous l'en croyons, son imagination a été assez licencieuse. Au début, quand il nous montrait en lui non pas l'homme, mais l'auteur, et un auteur passablement guindé, tout naturellement il cachait cette tache peu propre à exposer en lieu de cérémonie. A mesure qu'il se faisait connaître à nous davantage, et dans un déshabillé de plus en plus négligé, nous devions apercevoir de pins en plus ses défauts. Il se proposait de nous faire connaître toute sa personae. L'évolution naturelle des Essais devait donc, semble-t-il, les amener à nous faire voir cette tendance de son imagination. J'ajoute qu'un peu
/" d'affectation l'a peut-être exagérée. Il nous est toujours malaisé de ne pas fausser la peinture que nous traçons par l'idée que nous nous en formons. Aux yeux de Montaigne, l'originalité de sa pein ture était de présenter l'homme naturel, sans farder ses petitesses
(i) I, 30, t. Il, p. U9.
(2) III, 3, t. V, p. M6.
sous des couleurs d'apparat comme font toujours les livres. Il a pu être tenté de grossir ces taches pour faire mieux sentir cette originalité, de surprendre par un peu de polissonnerie. Plus les essais stoïciens du début avaient été ambitieux et guindés, plus il était piquant de ravaler les derniers au ton. très libre d'un tôte-à-tête. De même que Montaigne exagérait son désordre par réaction contre la composition artiste, par réaction contre les sentiments d'apparat il exagérait le négligé de sa tenue. Ne fallaitil pas, d'ailleurs, dans chaque édition, étonner le lecteur par des libe^iiiB nouvelles, par des confidences inattendues? A son insu peut-être, un peu d'artifice devait solliciter Montaigne à montrer tout le libertinage de sa pensée, à en montrer même peut-être plus qu'il n'en avait réellement, à violer les règles de la bienséance.
Quoi qu'il en soit, quelques anecdotes scabreuses semées ça et là n'ont aucunement ôté aux méditations pratiques de Montaigne le caractère éminemment sérieux qui en fait le grand intérêt. On le retrouve d'ailleurs dans beaucoup des contes insérés à cette époque. Leur principal mérite pourtant, (il faut le reconnaître), est «moins en général d'enrichir la pensée que de donner beaucoup de charme à la forme. Montaigne n'y cherche souvent qu'un plaisir d'artiste, et bien souvent aussi c'est surtout un plaisir d'ordre esthétique qu'ils nous font éprouver. Be^aucoup d'entre eux sont volontairement très développés.
N'exagérons pas les qualités de conteur dont Montaigne y fait preuve : souvent il ne fait guère que traduire. Il est juste pourtant de reconnaître que parfois aussi il sait mettre beaucoup de bonhomie et de familiarité dans sa narration. Il sait encore élaguer les détails superflus pour resserrer l'action et la rendre plus dramatique : il suffit de se reporter à quelques-uns des longs récits qu'il emprunte à Tite-Live par exemple : en comparant rimitation avec l'original on sentira que Montaigne anime parfois en abrégeant. On pourra noter encore que, le plus souvent, une idée morale préside au choix des contes, et que Montaigne dirige assez heureusement son récit de manière à mettre en évidence la leçon morale qu'il implique. (1)
(1) A ce sujet on peut voir en particulier dans l'essai II, Si, De la fainéantise, le récit
r Simplicité dans le ton, vivacité dans Taction, caractère pratique dans la morale, voilà bien les qualités les plus ordinaires des contes que Montaigne insère après 1588 dans ses Essais. Quelquefois elles lui sont dues à lui-même, quelquefois le mérite en revient à sa source.
VI. — Dans ses lectures morales et philosophiques, Montaigne cherche non plus des contes et des exemples, mais surtout des * ' ' idées. Maintenant qu'il a formulé ses propres conceptions, qu'il en
f^ .... ^', a pris une pleine conscience, il trouve plus que jamais que c'est une plaisante distraction d'examiner celles de ces grands anciens tant admirés, de les confronter avec les siennes. Cet exercice d'ailleurs, à ce qu'il lui semble, fortifie son originalité. Quand ses opinions se trouvent conformes à celles de ses maîtres, cette rencontre l'encourage; quand elles sont en opposition avec elles, ce désaccord le stimule, l'oblige à préciser son propre point de vue. Partout il recueille des masses d'allégations qui enrichiront les Essais,
Nous avons entendu tout à l'heure Montaigne appuyer son > conservatisme politique par unexempledeTite-Live.ll va l'abriter maintenant sous l'autorité de Platon. « Platon..., h nous dit-il, « ne consent pas qu'on face violence au repos de son paîs pour le (( guérir, et n'accepte pas l'amendement qui trouble et bazarde (( tout et qui couste le sang et ruine des citoyens ; establissant (( l'ofTiced'un homme de bien, en ce cas, de laisser tout là; seulece ment prier Dieu qu'il y porte sa main extraordinaire ; et semble « sçavoir mauvais gré à Dion, son grand amy, d'y avoir un peu (( autrement procédé. J'estols platonicien de ce costé là, avant que (( je sceusse qu'il y eust de Platon au monde (1) ». Platon est de son avis sur les troubles civils, il est ennemi de la Ligue. Et qu'on ne réplique pas que l'État est trop malade pour pouvoir subsister, qu'il est nécessaire de lui porter remède. Ecoutez encore la réponse de Platon : « Jl dit que c'est chose puissante et de difficile disse-
de la mort de Moley Moluch que Montaigne emprunte à rhistolre de Conestaggio : DelVunione del regno di Portogallo alla oorona di Castiglia. C'est un exemple caractéristique. Je Tai commenté dans mon ouvrage sur les Livres d'Histoire moderne utilisés par Montaigne, p. 150-157.
(1) m, 1«, t. VI. p. 578.
(( lution qu'une civile police : elle dure souvent contre les maladies (( mortelles et intestines, contre l'injure des loix injustes, contre (( la tyrannie, contre le débordement et ignorance des magistrats, « licence et sédition des peuples ( l) )).
Au contraire, sur la manière de traiter les serviteurs, Topinion de Platon n'est pas du goût de Montaigne. Elle n'en sera pas moins l'occasion d'une addition où Montaigne affirmera sa propre conception : (( Le conseil de Platon ne mè plaist pas )), dit-il, « de (( parler tousjours d'un langage maistral à ses serviteurs, sans jeu, « sans familiarité, soit envers les masles, soit envers les femelles ; (( car... il est inhumain et injuste de faire tant valoir cette telle « quelle prérogative de la fortune ; et les polices où il se souffre (( moins de disparité entre les valets et les maistres me semblent (( les plus équitables » (2).
Ailleurs encore, sans blâmer l'opinion de Platon, Montaigne se contentera d'indiquer que leurs avis et leurs goûts sont différents et de signaler les deux points de vue afin que chacun puisse choisir. En 1588, il avait parlé avec quelque dépit des occupations domestiques et s'était plaint des soins du ménage. Un peu plus tard, il ajoute : « J'en parle selon moy, ne laissant pas en gênerai « d'estimer combien c'est un doux amusement à certaines natures (( qu'un mesnage paisible, conduict par un ordre réglé; et ne « voulant attacher à la chose mes propres erreurs et inconvénients, (( ni desdire Platon, qui estime la plus heureuse occupation à (( chascun » faire ses particuliers affaires sans injustice )) (3).
C'est ainsi que la pensée de Montaigne réagit sans cesse au cours de ses lectures. Il appelle cela se chercher lui-môme dans ses livres, coucher en lui les opinions des autres. Il lit ainsi avec un intérêt très particulier les œuvres de Platon et de Xénophon dans ses traductions latines : nous l'avons vu les entamer et s'y plaire avant 1588. Elles l'ont aidé alors à prendre conscience de sa philosophie de la nature. Elles vont rester maintenant constamment auprès de lui, et elle continueront à lui rendre le même service. Platon et Xénophon en effet lui parlent de son cher Socrate
(1) m, 9, t. VI, p. uî.
(3) ni, 9. t. VI, p. 135.
dont il ne peut se lasser de considérer les humeurs et les idées, ils lui exposent sa morale si simple, si familière en môme temps que si courageuse, de toutes les morales anciennes la plus voisine de celle de Montaigne. Le nom de Platon revient environ cent quinze fois dans les additions de 1595, et Montaigne lui fait des emprunts presque aussi souvent qu'il le nomme. Parmi les œuvres de Xénophon, les ^dmora&ks continuent à le séduire par le caractère très pratique de leur enseignement. Platon s'attarde dans les préparations, dans la mise en scène de ses Dialogues il perd son temps; aux yeux de iMontaigne, il aurait mieux à faire. Dans les courts dialogues de Xénophon tout va droit au but. Montaigne est charmé encore par la Cyropédie, ou, dans le cadre d'un roman historique, Xénophon développe aimablement ses rêves en matière de pédagogie, de morale et de politique. Il se refuse à ne voir là qu'une fiction ; il veut croire que c'est une peinture réelle de la monarchie de Cyrus.
Chez certains auteurs il fait un choix : il se limite aux œuvres qui répondent à ses préoccupations habituelles. D'Arislote, par exemple, il ne lit, semble-t-il que la Morale à Niœmaque. L'éthique péripatéticienne, très directement issue de Socrate elle aussi, était voisine de celle de l'Académie, et Montaigne semble les confondre parfois dans un môme éloge. Une vingtaine d'emprunts à l'ouvrage d'Aristote manifestent l'attention qu'il a apportée à sa lecture.
De saint Augustin, il ne retient que la Cité de Dieu qui fait une large place aux idées morales. C'était un ouvrage classique alors ; Montaigne avait beaucoup à y prendre sur la plupart des sujets qui l'intéressaient. De plus, la Cité de Dieu parle longuement de la représentation que les hommes se font de la divinité, des dieux des païens, des rapports de la foi et de la raison. Elle doit à Varron beaucoup de détails piquants sur l'ancienne théologie romaine. Tout cela ne pouvait manquer de retenir l'attention de l'auteur de ïApologie, et c'est V Apologie surtout qui a profité des additions inspirées par saint Augustin. Nous aimerions à savoir si cette lecture a eu quelque action sur les idées religieuses de Montaigne. Les additions sont peu explicites à ce sujet. Il semble pourtant que Montaigne ait jugé ses propres opinions parfaitement conciliables, dans l'ensemble, avec celles du saint docteur.
Sa mélhode, qui consistait à fonder la foi sur la faiblesse de la raison, était sans doute originale ; elle pouvait cependant s'autoriser de quelques jugements de saint Augustin. Les adversaires de Sebond prétendaient qu'il avait rendu manifeste la fausseté de la religion par la noblesse des raisons sur lesquelles il la fonde. Ils ont tort, répliquait Montaigne en 1580 : la raison humaine est impuissante à établir aucune vérité ; de la faiblesse des arguments de Sebond, on ne doit donc pas conclure la fausseté de la religion. Et il ajoute, après 1588 : « Sainct Augustin, plaidant contre ces « gents icy, a occasion de reprocher leur injustice en ce qu'ils (( tiennent les parties de nostre créance fauces, que nostre raison « faut à establir; et, pour montrer qu'assez de choses peuvent « estre et avoir esté, desquelles nostre discours ne sçauroit fonder (( la nature et les causes, il leur met en avant certaines expériences (( cognûes et indubitables ausquelles l'homme confesse rien ne « venir; et cela faictil, comme toutes autres choses, d'une curieuse « et ingénieuse recherche (1) ».
La lecture de Cicéron est une de celles qui ont arrêté Montaigne le plus longuement à cette époque. Il laisse de côté les traités de rhétorique et les discours qui occupent deux des quatre in-folio que comprend son édition de Cicéron. Il ne s'attarde guère non plus au volume des Épitres qui lui est familier déjà. Ce sont les œuvres philosophiques qu'il étudie, et il leur fait plus de deux cent cinquante emprunts. C'est que Cicéron est un vulgarisateur : on trouve chez lui une masse d'opinions diverses qu'il est très plaisant de rencontrer ainsi ramassées et commentées. Dans son souci de faire connaître à ses concitoyens la philosophie des Grecs, sur chaque question Cicéron expose les doctrines des différentes écoles. Sans cesse il oppose entre elles les opinions des épicuriens, des stoïciens, des platoniciens, des péripatéticiens, tout cela sans profondeur, il est vrai, mais avec beaucoup de clarté. Ces contrastes sont précieux pour Montaigne, qui se plaît à passer en revue toutes les fantaisies des hommes sur les problèmes moraux. Il y trouve comme une esquisse sommaire de cette encyclopédie des questions pratiques qu'il demandait à Juste-Lipse de composer. Rien d'ailleurs, mieux que ces comparaisons perpé-
(i) H, IS, t. in, p. 188.
luelles de solutions et de points de vue différents, ne peut l'aider à nuancer ses propres opinions.
Le bon sens pratique de Cicéron qui l'invite à se prononcer le plus souvent pour les solutions moyennes est encore tout à fait du goût de Montaigne. Il sent qu'il a eu tort de médire autrefois <( du (( père de l'éloquence romaine )), et il lui donne une pleine revanche. Enfin le traditionalismede Cicéron en matière religieuse aussi bien qu'en matière politique se trouve en parfait accord avec le sien. Plusieurs additions importantes signalent avec insistance cette communauté de vues.
C'est ce traditionalisme qui plaît surtout à Montaigne dans le De natura deorum; il y cherche en outre avec curiosité, comme chez saint Augustin, les conceptions que les hommes se sont faites de la divinité, de la providence, des problèmes religieux, de la divination. Il apprend à y mieux connaître l'anthropomorphisme ; c'est pour lui un document de psychologie religieuse, et plus de la moitié des emprunts faits par lui au De natura deorum passent dans ÏApologie de Sebond. Dans la lecture des Académiques il fortifie ses raisons de douter et contrôle ses habitudes de prudence intellectuelle. Les Académiques lui avaient déjà rendu ce service avant 1588 ; il les reprend après cette date dans le même esprit, mais il leur fait trois fois plus d'emprunts qu'avant 1588. Les traités moraux l'intéressent tous ; le De senectute, le De amicitia, les Paradoxes, tous lui fournissent quelques citations ou idées. Mais les grands traités, en dépit de leur longueur, semblent l'intéresser particulièrement et ne plus le rebuter. Il doit beaucoup au De finibus où la question du souverain bien est débattue entre les représentants des différentes sectes, au De officiis le plus pratique des ouvrages moraux de Cicéron, mais surtout aux Tusculancs. Les Tusculanes ne lui suggèrent pas moins de quatre vingts additions. C'est qu'on y trouve débattues les grandes questions qui de tout temps ont préoccupé Montaigne: la vertu, les passions, la consolation des peines, surtout le mépris de la douleur et le mépris de la mort. Cet ample butin est très caractéristique. Mieux que tout autre il prouve combien Cicéron a trouvé grâce désormais devant Montaigne. Le traité des Quêtions tusculanes, en effet, plus que tout autre peut-être, mérite les reproches qu'il adressait autrefois à Cicéron, de faire une trop
large place aux préoccupations oratoires. Et néanmoins voilà que Montaigne l'étudié et qu'il le pille systématiquement.
En môme temps il revient à Sénèque. Nous avons vu qu'il l'avait étudié avec une très grande attention une quinzaine d'années plus tôt, au moment où il commençait ses Essais, Alors il faisait des œuvres de Sénèque sa véritable pâture intellectuelle ; il s'efforçait d'y trouver la règle idéale de la vie. Puis à mesure qu'il avait pris conscience de sa propre personnalité, et qu'il s'était de plus en plus senti incapable de mettre en pratique les préceptes stoïciens, il avait laissé son gros in-folio prendre de plus longs repos, sur les rayons de sa « librairie ». Jamais peutêtre il ne l'y relégua complètement, mais pendant une période assez . longue il ne lui fit que des emprunts peu nombreux. Après 1588, au cours de ces quatre années, durant lesquelles sa curiosité intellectuelle l'invita à étudier des ouvrages très dissemblables et à se rendre un compte plus précis des différentes doctrines de la philosophie ancienne, il se reprit à dépouiller les œuvres de Sénèque.
Il les a relues peut-être toutes alors, mais, comme la première fois, les Épitres l'ont tout particulièrement retenu. Il leur a fait environ cent cinquante nouveaux emprunts. C'est dans les Épîtres surtout que Sénèque a fait preuve d'une connaissance pénétrante du cœur humain. Il y aborde tous les problèmes pratiques au jour le jour, au fur et à mesure des circonstances. On n'y trouve pas l'exposé des principes stoïciens, mais des conseils inspirés de tous les maîtres et dont tout le monde peut faire son profit. Montaigne, d'ailleurs, très conscient de ses besoins qu'il a appris à connaître, puise aussi bien chez un stoïcien que chez un épicurien ; il adapte tout à son Moi. Dans la fréquentation prolongée de Sénèque, il ne reprend pas du tout l'attitude stoïcienne. Il reste lui même. Il trouve même parfois un malin plaisir à recueillir sur les lèvres de Sénèque des aveux d'impuissance, des ironies envers les préceptes stoïciens (1), à l'entendre reconnaître que l'esprit humain ne peut pas prétendre à l'impassibilité stoïque et à le voir se réfugier dans des règles moins hautaines. Il aime à le prendre en contradiction avec lui-même. Déjà en 1588 il avait
(1) Cf. par exemple Ul, li, t. VI, p. 291. ~ HI, 4, t. V, p. 338, — Les deux passages sont empruntés aux ÊpUres de Sénèque.
critiqué son allitude devant la mort. Il trouvait que Sénèque se mettait en scène à la manière des stoïciens. Le voici qui rencontre maintenant dans les Êpîtres un mot par lequel Sénèque s'accusait lui - même : il ne manque pas de l'ajouter dans la marge de son exemplaire. « Magnus animus remissius loquilur « etsecurius. Non est alius ingenio, alius animo color. Il le faut M convaincre à ses despens » (1).
Si Sénèque ne ramène pas Montaigne aux grands sentiments qui lui paraissent factices, Diogène Laerce l'aide à en faire la critique. Ses FtesrfespAi/osopAcs anciens sont infiniment attachantes pour notre moraliste. D'abord, il y trouve une masse de préceptes très divers d'inspiration, de jugements très bigarrés sur les questions morales. Et puis, il y voit la pratique des philosophes auprès de leur doctrine. Diogène a recueilli tout ce qu'il a pu savoir de leurs propos et de leurs actions et nous savons combien Montaigne est friand de ces détails biographiques. Il a reconnu que Diogène était peu (( entendu »; il a regretté cependant qu'il ne se fût pas « estendu » davantage, et il a fait plus de cent vingtcinq emprunts à son œuvre.
Par ces emprunts nous constatons que, comme Cicéron à la même époque, Diogène a fait mieux connaître à Montaigne les doctrines morales qui font consister le souverain bien dans le plaisir. On trouve sept ou huit emprunts à la Vie d'Êpicure, une quinzaine à celle d'Aristippe et à l'histoire de ses disciples immédiats. Tout cela nourrit la critique des préjugés moraux qu'il entreprend au nom de la loi de nature. Il remarque tout particulièrement les exemples qui lui montrent de grands philosophes revendiquant le droit aux voluptés, au bien-être, au luxe même, à tous les biens dont la nature nous a inspiré le désir et que certaine philosophie « desnaturée » fait profession de mépriser. (( Les amis d'Aristippus tançoient sa lascheté de prendre si peu à (( cœur que Dionysius luy eust craché au visage : « Les pescheurs », dit-il, « souffrent bien d'estre baignés des ondes de^la mer depuis « la teste jusqu'aux pieds pour attraper un goujon. ^•Diogenes « lavoit ses choulx, et le voyant passer : « Si tu sçavois vivre de « choulx, tu ne ferois pas la cour à un tyran ». A quoy Aristippus:
(i) ni, 12, t. VI, p. 27*.
« Si tu sçavois vivre entre les hommes, tu ne laverois pas des (( choulx )) (1). Antisthène est un stoïcien. On s'attend à le voir, conformément à sa doctrine, faire bon marché de la vie. Écoutez cette aventure: « Antisthenes Je stoïcien estant fort malade et « s'escriant : « Qui me délivrera de ces maux? » Diogenes, qui (( Testoit venu veoir, luy présentant un couteau : « Cestuy-cy, si tu « veux, bien tost. — Je ne dy pas de la vie, répliqua il, je dy des « maux » (2).
Les cyniques, dont cet Antisthène est le père, ont le défaut, aux yeux de Montaigne, d'affecler trop souvent de grands sentiments ; mais pour la critique des préjugés personne ne les égale. Ils vivent en marge de la société, libérés de tbutes les habitudes de leur milieu. Montaigne leur fait de nombreux emprunts. Diogène de Sinope, nous dit-on, (( suivait moins la coutume que la « nature )). Voilà ce qui intéresse Montaigne en lui. « Antisthenes », écrit-il, « permet au sage d'aimer et faire à sa mode ce qu'il « trouve estre opportun sans s'attendre aux loix, d'autant qu'il a « meilleur ad vis qu'elles et plus'de cognoissancede la vertu. Son (( disciple Diogenes disoit opposer aux perturbations la raison, à (( fortune la confidence, aux loix nature » (3).
Montaigne ne se laisse pas du tout séduire par ces conceptions. A ses yeux, bien entendu, la raison individuelle du sage doit se courber très humblement devant l'autorité de la loi. Il est choqué de l'orgueil de Diogène ; il sent que Diogène ne sait pas » conduire « la vie conformément à sa naturelle condition », qu'il est incapable de faire valoir les plaisirs, de s'adapter à toutes les circonstances. Vraiment Diogène se « desrobe à la vie » et à ses w offices ». (( On a dequoy couler plus incurieusement en la pauvreté qu'en (( l'abondance justement dispensée: l'usage conduit selon raison a (( plus d'aspreté que n'a l'abstinence. La modération est vertu (( bien plus affaireuse que n'est la souffrance. Le bien vivre du « jeune Scipion a mille façons ; le bien vivre de Diogenes n'en a « qu'une : ceste-cy surpasse d'autant en innocence les vies ordi- « naires, comme les exquises et accomplies la surpassent en
(I) H, li, t IV, p. 126.
(J) ir, 37, t. V, p. 113.
(8) m, 9, t. VI, p. 195.
« utilité et en force » (1). Diogène n'est donc pas un modèle ; mais les opinions de Diogène et ses actions sont utiles à connaître parce que, sainement critiquées, elles nous aident à prendre conscience de nos véritables besoins et à nous dégager des préjugés qui garrottent notre esprit.
Montaigne puise aussi beaucoup dans les vies d'autres pbilo sopbes qui l'intéressent plus que ceux là, parce que leurs idées sont plus conformes aux siennes: XénopUon, Platon, surtout Socrate. Mais il a cherché autre chose encore dans le livre de Diogène: il y a cherché de bons mots et de belles expressions. Ce livre est un véritable recueil d'apophtegmes comme on disait alors, ou d'ana comme nous dirions aujourd'hui. Certaines Vies, comme celle de Diogène le cynique^ ne contiennent guère qu'un amas de réponses piquantes, quelquefois philosophiques, quelquefois simplement spirituelles. Partout abondent les belles sentences. Montaigne était toujours avide de ces ornements ; il en a fait une ample collection chez Diogène. Beaucoup de ses emprunts l'ont intéressé moins 'par le fond que par la forme. L'idée manque d'originalité, mais l'expression est inattendue. « Le <( philosophe Antisthenes disoit plaisamment: « Que l'homme se « devoitpourveoir de munitions qui flottassent sur Teau et peussent (( à nage avec luy eschapper du naufrage » (2). C'est l'idée banale des stoïciens que nous devons nous contenter des biens qui sont en nous, et ne pas faire dépendre notre bonheur des biens externes. Elle était déjà très fortement exprimée dès 1580 et illustrée par des exemples. Le mot d'Antisthène est si « plaisant m que Montaigne ne résiste pas à la tentation de l'ajouter bien qu'il soit superflu.
Chez Sénèque aussi, chez Cicéron, Montaigne a recueilli une masse de ces formules lapidaires qui condensent une idée morale en quelques mots. Tandis qu'il traduit les bons mots de Diogène, parce que Diogène a écrit en grec, bien souvent il conserve leur forme latine aux sentences de Cicéron et de Sénèque. Et voilà comment les marges de son exemplaire se chargent et se surchargent de citations en prose latine. Il écrit, par exemple : « Magna
M) II, 33, t. V, p. 70.
(2) I, 39, t. II, p. 181.
« servilus est magna fortuna... » (1). Ou encore : « Non est loquen « dum, sed gubernandum » (2).
Rien n'est plus caractéristique à ce point de vue que l'accueil fait par Montaigne aux Politiques de Juste-Lipse. Ces Politiques ne sont guère qu'un « docte tissu de centons m comme il l'a dit lui même. A travers tous les écrits anciens Juste-Lipse a ratissé un amas considérable de sentences politiques, et il les a divisées en chapitres par ordre de matières. I/œuvre ainsi bâtie était bien peu personnelle. Le mérite de l'auteur se bornait au choix des matières. Elle a plu cependant à Montaigne. C'était un ample magasin de sentences toutes triées et mises en valeur, avec cela bien classées, faciles à retrouver, grâce à des divisions très claires : il a jugé commode d'y puiser. Une trentaine d'entre elles ont passé dans ses Essais, Dans un seul chapitre qui n'était composé que de quatorze sentences, Montaigne n'en a pas pris moins de sept.
Avec un pareil procédé, on devine que les additions vont se multiplier rapidement. Montaigne ne recule pas devant les répétitions. 11 accueille très bien deux, trois expressions de la même idée, et davantage encore. Voyez, au chapitre Du pedantismCy par combien d'exemples et de centons il reprend, après 1588, cette idée déjà fréquemment exprimée par lui que les progrès en philosophie doivent se marquer par des actes, non par des paroles. En beaucoup d'endroits de l'édition de 1595 vous rencontrerez de semblables grappes d'expressions. C'est un plaisir pour Montaigne que de rapprocher plusieurs sentences, et de les faire en quelque sorte rivaliser entre elles. Dans l'essai De la gloire il parle de son mépris pour les jugements populaires : « Nil tam inœstimabile « est quam animi multitudinis. Demetrius disoit plaisamment de « la voix du peuple, qu'il ne faisoit non plus de recette de celle « qui luy sortoit par en haut que de celle qui luy sortoit par en a bas. Celuy là dit encore plus : Ego hoc judico, si quande turpe « non sit, tamen non esse non turpe, quum id a mullitudine lau- « detur )) (3). Dans l'essai De l\4rt de conférer il avait cité une sentence de Tacite : « Bénéficia eo usque laeta sunt dum videntur
(1) m, 3, t. V, p. 230, (S) I, 25, t. Il, p. 7.
(3) H, 16, t. IV, p. 197.
« exsolvi posse ; ubi multum antevenere, pro gratia odiuiii reddi- (( tur )). Il ajoute après 1588 : « Et Seneque vigoureusement: Nam « qui putat esse turpe non reddere non vuU esse oui reddat. Q. Cice cero, d'un biais plus lasche : Qui se non putat satisfacereamicus (( esse nullo modo potest » (1).
Ces petits tournois de style ne sont pas sans intérêt, et Ton comprend qu'ils aient tenté un curieux de belles expressions Ils n'en jettent pas moins comme de courts intermèdes qui divertissent l'attention du sujet dont elle devrait être pleine. A tout le moins ils ralentissent la marche des idées. L'essai semble ne plus avancer et piétiner sur place. Heureusement les lectures philosophiques des dernières années ont servi à autre chose qu'à les multiplier. Nous avons vu que parfois elles ont aidé Montaigne à analyser de plus près ses propres idées et à en fortifier l'expression. Il faut cependant reconnaître qu'il y a surtout
recherché ces vaines parures, et qu'il en a encombré sa phrase.
/ ' VII. — Voilà comment, peu à peu, Montaigne a glissé de nou-
veau à cette manie d'érudition qu'il avait si fort critiquée quelques /- années auparavant. Partout les citations latines ont été multi-
pliées; elles sont plaquées au milieu du texte de Montaigne et cherchent à se fondre avec lui. Ce ne sont plus de simples ornements poétiques qui se détachent dans la page ; maintenant qu'elles sont en prose, elles semblent valoir par l'appui qu'elles apportent à sa pensée, par le principe d'autorité. Sans cesse on rencontre des formules qui soulignent les emprunts : « Dit Ciceron .. « dit Seneca... dit saint Augustin... Antisthenes disoit... Diogenes « disoit... » Presque à toute les pages on retrouve « dit Platon... (( ou Platon dit... » Montaigne prétend ne pas perdre l'honneur de l'allégation. Tout le monde parle maintenant dans les Essais, et toutes ces voix autorisées couvrent la voix de Montaigne. Tant d'idées empruntées, semblent, à première vue, ensevelir les siennes.
Où donc est ce dessein de « parler tout fin seul » qu'il exprimait dans son essai Delà phisionoviie. Quand on songe avec quelle % netteté, vers 1587, il raillait l'abus des allégations, on a lieu d'être
singulièrement surpris d'une si complète transformation. « Je ne
(1) III, 8, t. VI. p. 118.
« veux )),disait-il,(( faire montre que du mien, et de ce qui est mien, (( par nature... Sans peine et sans suffisance, ayant mille volumes (( de livres autour de moy en ce lieu où j'escris, j'emprunteray « présentement, s'il me plaist, d'une douzaine de tels ravaudeurs, « gens que je feuillette guiere, dequoy enrichir le traicté de la « Phisionomie. Il ne faut que l'espitre liminaire d'un Alemand « pour me farcir d'allégations ; et nous allons quester par là une « friande gloire à piper le sot monde » (1). Les Allemands avaient déjà mauvaise réputation à ce qu'il semble. Montaigne, en 1588, ne voulait rien leur devoir. Et voilà que fort peu après il se met à employer leur méthode.
On a dit que peut-être Montaigne n'aurait pas fait usage de toutes les allégations qu'il a accumulées dans les marges de son exemplaire (2). Il les aurait amassées pour pouvoir choisir. Au moment de l'impression il en aurait rejeté un grand nombre. Dans cette hypothèse, la contradiction que je signale ne serait qu'apparente. Les éditeurs de Montaigne se seraient trompés sur ses intentions, et les Essais auraient eu à souffrir gravement de leur méprise. Nous n'aurions qu'une idée très fausse des transformations que Montaigne voulait faire subir à son œuvre. Je crois, au contraire, qu'il n'eût rien retranché. S'il avait eu un peu de temps devant lui, il aurait bien plulôt multiplié encore ses additions et surchargé davantage son œuvre. Visiblement, en eflet, l'exemplaire de Bordeaux était destiné à l'impression. Il contient des notes et des indications pour le typographe. De plus M^i® de Gournay et Pierre de Brach devaient être informés des intentions de leur ami. Enfin, et c'est un argument décisif, Montaigne a déclaré lui-même à bien des reprises dans ses additions qu'il se chargeait chaque jour d'emprunts de plus en plus nombreux, trop nombreux même : il avait donc bien l'intention de ne pas renoncer à ces emprunts. Il a dit, par exemple, à cette époque que son livre était « massonné purement des despouilles » de Sénèque et de Plutarque (3). Il l'a traité de « marqueterie mal jointe » (4). On ne saurait espérer des aveux plus formels.
(i) lir, 12, t. VI, p. 399.
(3) Cr. Brunetiëre. Reoue des Deux-Mondes (Sept. 1906).
(3) II, 31, t. V, p. 47.
(4) m, 9. t. VI, p. 149.
Et dès lors Montaigne ne pouvait pas ne pas sentir, quil était en contradiction avec ses anciennes déclarations. « Je m'en «charge de plus fort (d'ornements empruntez) tous les jours », a t-il dit, (( outre ma proposition et ma forme première sur (( la fantasie du siècle et par oisiveté. S'il me messied à moy, « comme je le croy, n'importe: il peut estre utile à quelque (( autre » (1). « Sa proposition » et sa « forme première » étaient de se peindre lui même, de se montrera nous tel qu'il est, sans le secours des livres. Maintenant, au contraire, il cède la parole aux livres.
Et ce qui est intéressant ici, c'est qu'il nous explique comment il en est venu là. Le grand coupable, c'est le « fantasie du siècle » auquel il ne sait pas résister. S'il atïecte le mépris de la science, il tient beaucoup à ce qu'on l'estime savant. C'est du mépris, ce n'est pas incapacité et ignorance. Il ne faut pas qu'on puisse confondre son dédain avec celui des autres nobles qui n'ont aucune connaissance des lettres. 11 faut bien plaire au public, et le public demande des autorités anciennes, a L'authorité », dit-il, « peut (( seule envers les communs entendemens, et poise plus en langage (( peregrin ; rechargeons en ce lieu » (2). Et il attache une citation qui ne dit rien de plus que le texte de 1588, mais qui est en latin et qui vient de Sénèque.
Et puis Montaigne avoue une seconde cause encore à celle profusion d'emprunts. C'est son « oisiveté ». Il a beaucoup de loisirs ; il les emploie à faire des lectures. Au début il lisait pour lire. Quelquefois, quand un mot le frappait très particulièrement, il le reportait dans ses Essais, mais cela était rare. Peu à peu il s'est pris au jeu. Il a vu combien cela était facile, et il a multiplié de plus en plus rapidement les additions marginales qui lui coûtaient si peu et qui entlaient son livre. Il eût fallu un acte de volonté pour se ressaisir, pour s'arrêter, pour éliminer une bonne partie de son butin. S'il n'avait écouté que son goût, le courage ne lui aurait sans doute pas manqué pour cela; mais sa vanité d'auteur le retenait.
Alors, il a tenu à nous répéter bien des fois qu'il ne fallait pas
{{) ni, lî, t. VI. p. 199.
(2) m, 13, t. VII, p. 89.
nous tromper sur la portée de ces emprunts. Ils pourraient nous faire croire que les Essais ne sont qu'une pure compilation, à la manière des Politiques de Juste-Lipse et de tant d'autres œuvres du temps. Nous pourrions être tentés de penser qu'ils forment la trame de la composition. Ils ne sont qu'accessoires au contraire, presque superflus. Ne vous laissez pas égarer par les apparences, nous dit-il, l'inspiration est mienne ; ce qui vient des autres n'est qu'addition postérieure. Je n'ai pas voulu faire une (( incrustation (( empruntée... Je ne dis les autres, sinon pour d'autant plus me (( dire » (1). J'ai trouvé les idées en moi; les autres me fournissent seulement des expressions heureuses pour rendre mes idées. « L'invention vient tousjours de moy : car je fay dire aux autres, (( non à ma teste, mais à ma suite, ce que je ne puis si bien dire, (( par foiblesse de mon langage ou par foiblesse de mon sens » (2). Et ailleurs encore : « Mon livre est tousjours un, sauf qu'à mesure (( qu'on se met à le renouveller, afin que l'achetteur ne s'en aille (( les mains du tout vuides, je me donne loy d'y attacher... quelque « emblème supernumeraire. Ce ne sont que surpoids qui ne con- « damnent point la première forme, mais donnent quelque prix « particulier à chacune des suivantes par une petite subtilité a ambitieuse )> (3). Voilà comment il a modifié sa théorie pour la mettre d'accord avec sa pratique présente. Il reste parfaitement convaincu, comme en 1588, que « Thonneur de l'invention » remporte sur (( l'honneur de l'allégation » ; entre les deux il trouve une « grande et incomparable différence » (4). Mais enfin, après s'être assuré l'honneur de l'invention, il n'a pas dédaigné de rechercher par surcroît l'honneur de l'allégation. Il n'est pas bien sûr, d'ailleurs, d'avoir eu raison. Des doutes lui viennent parfois. (( S'il me messied à moy, comme je le croy, n'importe ». Le sort en est jeté.
Ce dont Montaigne s'est trop peu soucié, c'est que ces Il emblèmes supernumeraires » et ces « surpoids » risquaient de faire tort à l'expression de ses a inventions » en jetant partout le désordre. Plus encore que les additions personnelles,
(2) II, 10, t. m, p. 119. Cf. encore la même idée, U, 18. t. IV, p. 367.
(3) III, 9. t. VI, p. 149.
(4) m, 12. t. VI, p. 303.
parce qu'elles sont plus nombreuses, les additions d'emprunt ont entravé la marche des idées et brouillé le plan primitif. Partout elles ont arrêté le mouvement par des répétitions et des redites. Partout des digressions s'ouvrent et entraînent l'esprit hors du sujet, parfois môme fort loin du sujet. Pour y mettre fin, Montaigne est obligé d'user de formules de raccord très brusques telles que : « Retournant à » (I, 40, t. II, p. 197), « revenons à » (II, 2, t. III, p. 19), « revenant à » (II, 8, t. III, p. 103), (( je reviens à » (II, 12, t. IV, p. 70), « suivons » (III, 5, t. VI, p. 28), (( retournons à » (IH, 7, t. VI, p. 75). Ailleurs, pour ouvrir une digression, il mettra dans la marge : « Diroy-je ceci (( en passant?» (III, 12, t. VI, p. 305); et, à la faveur de cette formule de prétérition, voilà tout un développement qui s'allonge et qui nous écarte du propos. Ces défauts ne sont pas nouveaux assurément: nous les avons déjà trouvés dans l'édition de 1588; mais ils se répètent maintenant beaucoup plus quautrefois. Il arrive même que les additions soient assez peu cohérentes avec le texte auquel elles s'accrochent. Parfois elles vont presque jusqu'à se mettre en contradiction avec lui. Dans les essais du troisième livre, qui datent de 1588, cela n'était pas à craindre parce que depuis 1588 les idées de Montaigne n'ont pas changé. Il en va tout autrement des chapitres les plus anciens. Le chapitre XIV du premier livre, par exemple, que nous avons daté de 1572 est un des grands chapitres stoïciens. Or Montaigne n'est plus stoïcien. S'il s'avise de développer longuement celui-là, il y a risque qu'il se contredise. C'est eflfectiveraent ce qui se produit. Déjà en 1588 il y avait ajouté une longue digression qui n'était guère à l'unisson avec le reste ; après 1588 il y insère plusieurs additions qui sont franchement discordantes. En 1572 il accusait les hommes de faire une trop large place au corps, de ne pas savoir L j I '^ l'oublier et vivre d'une vie purement spirituelle, (c Ce qui nous fait (( souffrir avec tant d'impatience la douleur, c'est de n'estre pas « accoustumez de prendre nostre contentement en l'ame, c'est « d'avoir eu trop de commerce avec le corps » (1). C'était l'opinion de Sénèque. Il écrit maintenant au contraire dans la marge de son exemplaire : « Platon craint nostre engagement asppre à la dou-
« leur et à la volupté, d'autant qu'il oblige et attache par trop « rame au corps ; moy plustost, au rebours, d'autant qu'il l'en (( desprent et desclouê ». Négliger le corps, c'est nous abandonner aux dangereux caprices de notre raison « détraquée et desreglée ». C'est elle qui aiguise nos maux; les bêtes qui ne s'écartent pas de la voie naturelle, qui ne prétendent pas mépriser leur corps, ont bien meilleur compte de la douleur.
En 1572 il posait en principe que la raison peut en bonne partie nous prémunir contre la douleur ; et le moyen qu'elle devait employer pour cela c'était de se raidir, de tendre de toutes ses forces à l'impassibilité. Son commentaire disait: « Efforcez-vous » à la manière de Sénèque. Après 1588 il est encore d'avis que nous pouvons beaucoup pour diminuer nos souffrances, mais le procédé qu'il préconise est différent. Il ne s'agit plus de nous bander ; il faut proQter de notre légèreté, de notre inconstance naturelle pour nous piper nous-mêmes, profiter de toutes les illusions qui peuvent nous être favorables afin de vivre le plus doucement possible. Montaigne n'exprime pas ici formellement cette théorie qui est si contraire à l'idée maîtresse du chapitre, mais les conseils qu'il ajoute s'en inspirent : ils détonnent au milieu des autres. « De « tant de milliers de biais qu'a l'ame eu sa disposition, donnons « luy en un propre à nostre repos et conservation : nous voylànon « couverts seulement de toute offense, mais gratifiez mesmes et « flattez, si bon luy semble, des offenses et des maux. Elle faict « son profil indifféremment de tout : l'erreur, les songes luy ser- (( vent utilement, comme une loyale matière à nous mettre à (f garant et en contentement » (1).
En 1572, pour se ménager un triomphe facile sur la crainte de la mort et n'avoir plus affaire qu'à la dquleur, un peu inconsidérément Montaigne avait écrit: « Ce que les sages craignent (( principalement en la mort, c'est la douleur, son avant coureuse « coustumiere ». Ne nous occupons donc plus que de la douleur. Voilà qu'il a changé d'avis complètement, il ne résiste pas à la tentation de nous le dire. Ce que nous craignons c'est avant tout la mort, et la douleur nous semble d'autant plus redoutable qu'elle conduit à la mort. « Nous nous excusons faussement ; et je
(( trouve par expérience que c'est plustost rimpatience de Tima « gination de la mort qui nous rend impatiens de la douleur, et « que nous la sentons doublement grieve de ce qu'elle nous (( menace de mourir. Mais la raison accusant nostre lascheté de (( craindre chose si soudaine, si inévitable si insensible, nous « prenons cet aulre prétexte plus excusable » (1). Fort bien, mais Montaigne a ruiné sa transition. Si vraiment nous craignons la mort pour elle môme et non pour la douleur qui raccompagne, il faut continuer à nous exhorter contre la crainte de la mort; il n'est pas temps de passer à la douleur. Comment se tirer de ce mauvais pas? « Or bien », s'écrie Montaigne, « présupposons le, « qu'en la mort nous regardons principalement la douleur ». Au lieu de bâtir sur un fait reconnu, bâtissons sur une supposition que nous savons fausse. Tant pis pour la solidité de l'édifice.
Heureusement ces contradictions ne sont pas fréquentes (2). Montaigne a vu le danger, et il s'est interdit d'altérer ses anciens chapitres. « Je ne corrige point mes premières imaginations par « les secondes. Guy à l'aventure quelque mot. mais pourdiver- (( sifter, non pour oster » (3). Ce n'est que rarement, par accident, je dirais presque par surprise qu'il a manqué à ce principe. Ce qui arrive fréquemment en revanche c'est que, pour développer un essai, Montaigne ne se remette pas dans l'état d'esprit où il était lorsqu'il l'a composé, qu'il ne se replace pas en quelque sorte dans le sens du courant, et alors une teinte différente, une nuance, distingue ses additions et les empêche de se fondre exactement dans l'ensemble. Elles enlèvent au chapitre le peu d'unité qui pouvait lui rester. Tout le long de son cours elles lui font décrire une masse de sinuosités et de courbes dans lesquelles l'esprit risque sans cesse de s'égarer. Sans cesse elles entraînent la pensée dans des chemins de traVerse qui parfois, après un court détour, la ramènent à son point de départ, qui souvent aussi l'entraînent loin de sa route et aboutissent à une véritable impasse. C'était le danger du système. Les détails passent au premier plan ; ils sont
(:l)On peut voir encore le début du chapitre 1,35, Du Pedaatisme. On y constatera que les additions de 1593 ne présentent plus du tout Tadmiration un pen naïve poar (es grands philosophes qu'on trouvait dans le texte primitif.
(3) II, 37, t. V, p. IH.
rr--
développés pour eux mômes, sans considération de Tensemble, sans le souci de subordonner les parties au tout. Les théories littéraires de Montaigne devaient Vy faire tomber plus que tout autre. Le résultat est que les Essais après 1588 ont perdu beaucoup de leur clarté. Pour bien les comprendre, assez souvent on est obligé de se reporter à Tédition de 1588, de supprimer ces additions que Montaigne y a semées avec trop d'abondance et trop peu de soin.
VIIL — En revanche, si la composition s'est embrouillée, le style a gagné en force et en couleur. Rien n'est venu interrompre son progrès. Au contraire, la méthode des additions, qui invitait l'esprit de Montaigne à s'arrêter sur les détails, favorisait l'invention des expressions pittoresques, la multiplication des images et des métaphores qui font la richesse du style de Montaigne. Il affecte toujours le même mépris pour les questions de forme. Encore à cette date, il déclare que, quand quelqu'un « s'arreste au langage des essais, « il aymeroit mieux qu'il s'en teust ; » (1) il dénigre son style, et l'appelle un «parler informe » (2). C'est toujours la même attitude, déplaisante comme toutes les attitudes, déplus en plus déplaisante même, parce qu'elle est de moins en moins sincère. La vérité est que Montaigne s'attache plus que jamais au travail du style et plus que jamais les Essais se recommandent à nous par le charme très séduisant de la forme.
. On pourrait être tenté de croire que nous sommes victiuies d'une illusion. Pour la période postérieure à 1588 nous avons le manuscrit de Montaigne. Nous voyons les hésitations de sa plume, les tâtonnements de sa pensée. Nous nous faisons un plaisir de suivre ses ratures, de les interpréter, d'analyser les intentions qu'elles semblent supposer, d'imaginer de profonds calculs à leur sujet. Ce jeu qui séduit nos esprits, ne risque-t-il pas de nous faire attacher trop de prix aux corrections, de nous faire exagérer le travail d'art des dernières années ? Nous le voyons, ou plutôt nous croyons le voir : ne serait ce pas tout le secret delà supériorité que nous lui attribuons sur le travail des années précédentes ?
(D I, 40, t. II, p. 197.
(3) II, 17, t. IV, p. 218.
Pour ma part,ce n'est pas du tout dans les ratures de Montaigne ni dans ses hésitations que je sens Tarliste. Les longues additions me le font fort peu admirer. Il n'est aucun écrivain qui ne se corrige aussi souvent, qui ne montre autant ou plus de scrupule. Si, comme il est probable pour beaucoup d'additions, nous avons dans le manuscrit le premier brouillon de Montaigne, il faut môme avouer qu'il est de ceux qui hésitent fort peu. Ses ratures suffisent assurément à prouver qu'il se souciait de la forme beaucoup plus qu'il ne voulait bien le dire, et de cela nous avons eu déjà des preuves nombreuses ; elles ne montrent pas du tout qu'il ait eu la hantise de la perfection. Si par hasard nous venions à retrouver le manuscrit qui fut livré à L'Angelier en 1588 pour préparer la cinquième édition, j'imagine que nous y verrions autant de travail que sur le manuscrit de Bordeaux. C'est ailleurs que, à cette époque, je sens le styliste en Montaigne, dans des additions et dans des corrections que l'édition de 1595 suffit parfaitement à nous rendre sensibles. Cette prodigieuse création de formes poétiques qui nous frappait en 1588, loin de se ralentir, se fait de plus en plus abondante et facile.
Nous avons reconnu tout à l'heure que, comme à l'époque précédente, Montaigne continue à lire en artiste. Nous l'avons vu étudier de gros volumes en quête de contes variés, à l'afïût d'expressions pittoresques ou vigoureuses. Une bonne part de son attention va de ce côté-là. Dans tous ses livres il porte les préoccupations que nous avons reconnues autrefois dans ses lectures de Plutarque et des poètes. Ce n'est rien de nouveau : je n'insiste pas. A tout le moins fallait-il noter cette persistance, et il nous faut rappeler aussi que la forme des Essais s'est beaucoup enrichie des pillages de Montaigne.
Mais surtout ses modèles ont stimulé son invention. C'est celle émulation qui est intéressante. Partout, avec une fertilité incroyable, les images et les métaphores germent sur l'idée et la recouvrent de formes luxuriantes. Montaigne nous dira, par exemple, qu'il (c ayme mieux forger son ame que la meubler » (III, 3, t. V, p. 213); que l'ambition (( tient ses gents tousjours en « montre comme la statue d'un marché » (III, 3, t. V, p. 230) ; parlant des dépenses que lui occasionnent ses voyages, il déclare n'y employer « que l'escume et sa reserve » (111, 3, t. VI, p. 125); pour
ne pas se donner le mal de surveiller ses valets, il leur laisse dérober son superflu « Texcez de la libéralité de la fortune » : il appelle cela « la portion du glaneur » (III, 9, t. VI, p. 132). La sagesse qu*il acquiert maintenant qu*il est vieux lui est bien inutile; elle vient trop tard: il la traite de « moutarde après disner » (III, 10, t. VI, p. 226). Pour exprimer cette idée que les plaisirs de Timagination ont cet avantage considérable d'obéir h nos caprices il dit que Tiniagination « se les taille en plein drap » (III, 13, t. VII, p. 76).
En 1588 les comparaisons et les métaphores se rencontraient surtout dans les parties nouvelles, dans le troisième livre par conséquent. Elles germaient en quelque sorte avec Tidée. Bien entendu il en est encore souvent ainsi après 1588 ; on en trouve beaucoup dans les longues additions. Il est à noter cependant que souveul aussi à cette époque, en se relisant, Montaigne s'arrête devant une de ses anciennes idées pour l'illustrer d'une image, pour la concrétiser au moyen d'une métaphore. Rien ne fait mieux sentir son souci d'artiste que ces retouches. Il avait critiqué les orateurs qui parlent avec trop d'abondance; il ajoute : « Ceux qui « ont le corps gresle le grossissent d'embourrures ; ceux qui ont la « matière exile l'enflent de paroles » (I, 26, t. II, p. 40). Dans VApohgie il se moquait de la science qui se pique d'expliquer la nature humaine, et qui n'est même pas capable de la décrire ; il ajoute en marge : ce n'est pas raison d'excuser les savants « car « aux peintres, quand ils peignent le ciel, la terre, les mers, les « monts, les isles escartées, nous leur condonons qu'ils nous en (( rapportent seulement quelque marque légère, et, comme des « choses ignorées, nous contentons d'un tel quel ombrage et feint. « Mais quand ils nous tirent après le naturel ou autre subjectqui « nous est familier et cognu, nous exigeons d'eux une parfaicle et « exacte représentation des linéaments et des couleurs,* et les « mesprisons s'ils y faillent. » (II, 12, t. IV, p. 47). Le fruit de l'expérience, nous avait dit ailleurs Montaigne, ne doit pas être d'enrichir la mémoire de quelques faits nouveaux, ce doit être de nous rendre plus prudents dans toute notre conduite : l'addition de 1595 la compare au concert des instruments: « Comme, en un « concert d'instruments, on n'oyt pas un leut, une espinette, et la « flutte, on oyt une harmonie en globe, 1 assemblage et le fruict de
« tout cet amas. (111, 8, t. VI, p. 97). Sans doute quelques-unes de ces images ainsi intercalées sont prises par Montaigne à ses lectures. Celle-ci, par exemple, vient de Sénèque : « L'estat de la (( sagesse est comme des choses au-dessus de la lune, tousjours « serein. » (1, 26, t. 11, p. 47). Mais d'autres, en revanche, semblent bien être de lui.
Plus encore peut-être que la multiplication des images, il t" faut noter la multiplication des proverbes et des tours populaires. En même temps que beaucoup de piLloresque, ils apportent partout cette vivacité, cette familiarité que Montaigne goûtait tout particulièrement dans la causerie. En voici quelques exemples : (( trouver la fève au gasteau » (11, 12, t. IV, p, 10) ; « faire la figue (( à un aveugle et dire des pouilles à un sourd » (11, 27, t. V, p. 5) ; « qui m'aura craché au nez pendant que j'estoy me vienne frotter « les pieds quand je ne suis plus » (II. 33, t. V, p, 87) ; « tailler et (( coudre un soulier pour qu'un autre le chausse ») (111, 4, t. V, p. 241); "(( c'est ce qu'on dit, chier dans le panier pour après le « mettre sur sa teste » (III, o, t. V, p. 268) ; « laisser la rivière (( courre sous le pont » (111, 8, t. VI, p. 96) ; k jeter, comme l'on « dit, le manche après la coignée » (111, 9, t. VI, p. 121) ; etc.
Malheureusement, Montaigne ne s'en est point tenu à ces procédés. Il en avait un autre beaucoup plus simple pour donner du piquant à son style, c'était de multiplier les antithèses et les pointes : il en a abusé. Nous avons vu qu'il a relu Sénèque de très près après 1588 ; je crois que l'influence de Sénèque sur ce point a été prépondérante. Eu parlant de Caton l'Ancien, qui, à quatrevingts ans, se mettait à l'étude du grec, Montaigne avait écrit : « Cettuy ci apprend à parler lorsqu'il faut apprendre à mourir. » Après 1588, il corrige : « Cettuy-cy apprend à parler lorsqu'il lui (( faut apprendre à se taire pour jamais » (11, 28, t. V, p. 18). L'antithèse était discrète ; il a éprouvé le besoin de l'accuser davantage. Encore n'en est il vraiment satisfait que quand une pointe l'accompagne, quand un cliquetis de mots la relève. Il avait écrit en 1588 : « La continuation de se voir ne peut représenter le (c plaisir que l'on sent à se perdre et reprendre à secousses » : il corrige ainsi : « le plaisir que l'on sent à se desprendre et (( reprendre à secousses. » (III, 9, t. VI, p. 169). Ces gentillesses de style vont se retrouver partout désormais. Montaigne nous
dira, par exemple, que « l'honneur de la vertu consiste à com (( battre, non à battre » (I, 21, t. II, p. 143) ; que (c les terres fer- (( liles font les esprits infertiles », (II, 12, t. IV, p. 116) ; il nous parlera d'une « impudente prudence » (II, 12, t. IV, p. 12); il nous dira que « la défense attire Tentreprise, et la deffiance Toflense » (II, 15, t. IV, p. 185) ; que certaines gens « n'ont pas seulement « leur retraict pour retrette » (IIÏ, 3, t. 5, p. 230 ») ; qu'il y a des « consolations » qui « déconsolent » (III, 4, t. V, p. 245). Il a opposé encore « instruisant » à « instruisable « (I, 56, t. II, p. 298) ; « instruit » à « instruisable » (II, 17, t, IV, p. 245) ; (( projet » à « progrès » (II. 17, t. IV, p. 246) ; « devis /) à « avis » (III, 11, t. IV, p. 264) ; (( but » à « bout » (III, 12, t. VI p. 292j ; « corrupteurs » à « correcteurs » (111, 13, t. VII, p. 82) ; etc.
Images, tours populaires, antithèses, voilà bien les mêmes caractères qui nous avaient frappé déjà dans le style de 1588. Pour donner à sa causerie de la couleur et de la force, Montaigne emploie bien toujours les mêmes procédés. Il se reprochait déjà parfois d'être « trop espais en figures ». Après 1588 cependant, il a semé les figures encore plus dru qu'auparavant. Même il est certain que, quand il s'est relu, il a eu tout particulièrement le souci de les multiplier. Il Vu eu avec excès, car il n'a pas échappé à l'abus des pointes et des antithèses. Parfois elles donnent à sa causerie, en général si spontanée, un air de préciosité, d'artifice, de recherche qui la dépare.
Les préoccupations de l'artiste se manifestent encore et très nettement par une quantité considérable de petites corrections de détail destinées à perfectionner la forme. J'en compte sensiblement plus de trois mille, en moyenne plus de mille par livre. L'édition de 1588 n'en apportait guère que mille, en moyenne cinq cents par livre, deux fois moins par conséquent, et l'édition de 1582 en avait apporté quatre fois moins que celle de 1588. 11 eût été naturel que, à mesure que les revisions se succédaient et que la forme de Montaigne se perfectionnait, ces retouches de style se fissent de moins en moins nombreuses. C'est l'inverse qui s'est produit. Évidemment cela prouve que Montaigne est devenu de plus en plus exigeant pour lui-même. D'ailleurs les corrections se répartissent à peu près uniformément dans les trois livres : chacun d'eux en comporte un nombre assez exactement proportionnel à
sa longueur. Le troisième livre, qui avait été moins souvent revu que les autres, ne semble pas néanmoins avoir attiré particulièment l'attention du correcteur.
Les corrections portent sur des détails de tout genre. Fréquemment Montaigne remplace un mot par un autre mot qui rend mieux sa pensée. Il sait examiner de très près ses opinions, saisir l'exact degré de sa croyance et le déterminer par des mots. Je remarque dans ses modifications un notable souci de précision. En 1588 il avait écrit : « La doctrine est encores moins nécessaire « au service de la vie que n'est la gloire, la noblesse, la dignité (( et telles autres qualitez. » C'était une exagéi^tion : la nouveauté de sa thèse l'entraînait au paradoxe. Dans l'ardeur de son plaidoyer contre la science il avait dépassé sa propre conviction. En se relisant il ramène l'expression au degré exact où s'arrête sa pensée. « I^ « doctrine, ce m'est advis », dit-il, a tient rang entre les choses (( nécessaires à la vie, comme la gloire, la noblesse, la dignité, (( ou, pour le plus, comme )a richesse et telles autres qualitez. » (II, 12, t. III, p. 257). Ailleurs, au contraire, sa pensée se fortifie, ses conceptions se font plus hardies. Les corrections nous permettent encore d'apprécier leur progrès. Il avait écrit en 1588: (( Il s'engendre beaucoup d'abus au monde de ce qu'on nous « apprend à craindre de faire profession de nostre ignorance. » (III, 11, t. VI, p. 258). L'expression est trop faible au gré de Montaigne, elle ne rend pas assez tous les désordres causés par la présomption et par le dogmatisme. Une addition va la renforcer. (( Il s'engendre beaucoup d'abus au monde, ou, pour dire plus « hardiment, tous les abus du monde s'engendrent, de ce qu'on « nous apprend à craindre de faire profession de nostre igno- (( rance. » (1)
A côté de ces corrections qui cherchent à serrer de plus près l'idée et qui intéressent surtout le penseur, il en est d'autres qui concernent particulièrement l'artiste : ce sont de beaucoup les plus nombreuses. Montaigne fait la chasse aux répétitions et aux négligences. Il apporte un soin extrême à la propriété des termes. Il se préoccupe de la grammaire, rajeunit certaines formes, en
(1) Pour une modification de même genre cf. ci-dessus, t. II, p. 35|f, cf. encore Essais ill, 8, t VI. p. 90 : Montaigne avait écrit : « De mon temps la doctrine amande assez » les bourses, rarement les âmes ; après 1588 il corrige ainsi : nullement les âmes. >
Goc^gle
très petit nombre, il est vrai. Quelques corrections semblent motivées par des questions d'oreille. Enfin, les raisons d'un très grand nombre d'entre elles nous échappent : elles ne correspondent pas à une idée claire, dont l'auteur aurait pu rendre compte, mais à des impressions subjectives inanalysables, et qui, par leur grand nombre, prouvent ses scrupules d'artiste.
Il avait employé environ quatre vingts fois les mots goût et goûter. Il a senti que c'était trop souvent user de la môme image ; peut-être aussi a t-il eu conscience qu'à force de servir elle se décolorait, et que souvent elle n'avait plus aucune force d'évocation sous sa plume. Après 1588, il l'a supprimée dans plus de la moitié des cas. Il avait fait grand usage encore de l'expression a garnir son ame m, ou « garnir son esprit ». Au participe surtout, • elle était fréquente dans les Essais : a Une ame garnie de belles « qualités ». Partout ou presque partout il l'a effacée : il dit maintenant une âme a douée de belles qualitez », ou a pourveue », ou « riche, ou « meublée » ; il bannit l'ancienne image. De même l'adjectif « monstrueux », qu'il avait employé un peu inconsidérément, disparaît près de trois fois sur quatre. On peut discuter sur les intentions qui ont dicté à Montaigne ces modifications. Elles prouvent à tout le moins qu'il attachait une grande attention aux nv)ts dont il usait (i).
La catégorie la plus intéressante est peut-être celle des suppressions. Manifestement Montaigne tend à alléger sa phrase, à l'abréger, à la débarrasser d'une masse d'éléments inutiles. Quelquefois il la coupe en y introduisant des ponctuations nouvelles. Il supprime partout des mots qui lui semblent alourdir et allonger la phrase sans l'enrichir. C'est ainsi que disparaissent un grand nombre de groupes de mots parasites, ou de courtes propositions qui ne lui semblent pas utiles ou qui peuvent être remplacées par un seul mot. Montaigne avait dit, par exemple : « Tant exacte estoit le soing qu'on avoit à mon institution. » Il supprime cinq mots maintenant ; « Tant exacte », dit-il, « estoit ma discipline » (I, 26, t. II, p. 71). Il avait écrit : « Je reconnois par (( expérience que nature mesme nous preste la main... » Maintenant il coupe les premiers mots et la phrase s'allège d'autant ;
'1) Pour ces trois remarques : Ot, Miss Grâce Norton, Modem Language noiesy décembre 1905. Tke use mode by Montaigne ofeome spécial words.
Googk^
« Nature nous preste la main... » (I, 23, t. I, p. 123). Dans le seul premier livre, le plus court de tous, qui ne représente guère que le quart de Tœuvre totale, j'ai compté environ quarante-cinq courtes propositions ou membres de phrases ainsi rejetés par Montaigne. Il supprime de môme bon nombre d'adverbes, de locutions adverbiales, de compléments circonstanciels qui jouent dans la phrase un peu le même rôle que des adverbes. Quelques adjectifs disparaissent, et aussi quelques conjonctions. La suppression des conjonctions est un procédé commode pour couper les phrases et alléger le style : Montaigne en use avec discrétion sans doute, mais il en use.
Les plus caractéristiques de ces suppressions sont celles qui portent sur ce qu'on peut appeler les expressions redoublées. Au XWV^ siècle, pour étoffer le style, c'était un procédé tout à fait courant, employé par tout le monde à peu près, que de doubler les termes de la phrase. Là où un seul mot aurait suffi, très fréquemment on mettait deux substantifs, deux adjectifs, deux verbes pour donner plus d'ampleur au discours. Quelquefois même on en mettait trois et quatre. Ce n'étaient pas forcément des synonymes, mais ils jouaient à peu près le rôle de synonymes, c'est-à-dire qu'ils ne valaient pas surtout par Fidée que chacun d'eux apportait en propre, ils valaient par le nombre qu'ils donnaient à la phrase, par l'appui qu'ils apportaient à l'idée générale. Quand Montaigne dit, par exemple : « Maximilien se (( desroboit et cachoit pour tumber de l'eau » (I, 3, D. t. I, p. 10), nous avons affaire à deux véritables synonymes. Quand il écrit encore : « Je ne veux pas qu'on abandonne l'enfant à la colère et (( humeur melancholique d'un furieux maistre d'escole )> (1,26, t. II, p. 51), il ne demande pas davantage à son lecteur d'attacher des sens distincts aux deux mots « colère )) et « humeur melancho- (( lique )): il redouble l'expression pour la renforcer. Montaigne a très largement donné dans cette mode : les expressions redondantes de ce genre abondent dans les Essais, Or, à partir de 1588, il s'est mis à en supprimer beaucoup. On ne peut pas dire que systématiquement il les aitcondamnées et qu'il ait voulu leur faire la chasse, mais son goût pour la brièveté se faisant plus exigeant, il a été quelquefois choqué par cette profusion de mots inutiles et il en a effacé quelques-uns. Dans le premier livre, par exemple, il efface
trente deux substantifs ainsi redoublés, onze verbes, vingt-sept adjectifs ou participes, quatre adverbes ou locutions adverbiales, une proposition (1).
Ces corrections sont tout à fait significatives. J'en ai compté soixante-quinze dans le premier livre de 1595, et seulement cinq ou six en 1588 : c'est dire qu'en 1588 elles étaient tout à fait exceptionnelles. Encore plusieurs d'entre elles s'expliquent par des motifs qui n'ont aucun rapport avec le souci de la brièveté. Ainsi dans l'exemple que nous lisions tout à l'heure : (( Maximilien... se « desroboit et cachoit pour tumber de l'eau », dès 1588 Montaigne a effacé le second de ces deux verbes (cachoit) ; mais il l'a fait sans doute parce que la phrase se continuait ainsi : u aussi religieux (( qu'une pucelle à ne descouvrir ny à médecin ny à qui que ce « feust, les parties qu'on a accoustumé de tenir cachées ». Il a voulu éviter une répétition. En somme, c'est seulement après 1588 que Montaigne se fatigue des expressions redoublées et qu'il en supprime un grand nombre ; ce n'est guère au^si qu'après 1588 qu'il débarrasse systématiquement sa phrase des mots superflus.
En tout cela il n'y a rien de nouveau, à proprement parler dans le style des Essais, mais la manière propre de Montaigne se précise et s'aflirme. Quelquefois, au début, il avait eu des velléités de s'essayer au maniement des grandes périodes. Il allait juste à l'inverse de son génie. Il s'ignorait lui même. On trouve chez lui des phrases telles que celle-ci : « Or, Monsieur, parce que chaque « nouvelle cognoissance que je donne de luy et de son nom, c*est
(1) J'ai limité mon dépouillement méthodique au premier livre : il suffit pour donner une idée exacte des corrections de Montaigne. J'y ai relevé un peu plus de deux cents suppressions qui semblent ne pas intéresser la pensée et avoir pour but unique d'élaguer des mots superflus. De ce nombre, soixante-quatorze portent sur des expressions redoublées. En outre, on peut signaler la suppression de: quarante-trois membres de phrases ou groupes de mots, quarante-deux adverbes, vingt-et-une conjonctions, quinze adjectifs, douze substantifs. Parmi les suppressions de conjections il faut noter que la conjonction « car » disparait six fois, et sa disparition est une de celles qui allège beaucoup, parce qu'elle relie souvent des phrases assez longues. Parmi les adverbes « mesme » est assez frë(|uemnient effacé par Montaigne. Quelques-unes de ces suppiessions peuvent être des omissions du typographe, quelques-unes aussi peuvent être dues aux éditeurs de 4595 ; * mais leur nombre est infime, car presque toutes sont attestées dans le manuscrit de Bordeaux. En ne tenant compte que des corrections qu'on y retrouve, on ne changerait presque rien aux résultats que nous venons d'indiquer. La seuh? difTéreiice un peu importante à noter porterait sur les suppre.ssions de conjonctions : je n'en relève que quinze dans le manuscrit (Cf. éd. municipale des Essais.
(( autant de multiplication de ce sien second vivre, et d'avantage " que son nom s'enoblit et s'honore du lieu qui le reçoit, c'est à « moy à faire non-seulement de l'espandre le plus qu'il me sei-a « possible, mais encore de le donner en garde à personnes d'hon- (( neur et de vertu, parmi lesquelles vous tenez tel ranc que pour « vous donner occasion de recueillir ce nouvel hoste, et de luy (( faire bonne chère, j'ay esté d'avis de vous présenter ce petit ou- (( vrage non pour le service que vous en puissiez tirer, sçachant bien « que à pratiquer Plutarque et ses compaignons, vous n'avez que (( faire de truchement : mais il est possible que Madame de Roissy « y voyant l'ordre de son mesnage, et de vostre bon accord repre- (( sente au public,sera très aise de sentir la bonté de son inclination (( naturelle avoir non-seulement atteint mais surmonté, ce que les (( plus sages philosophes ont peu imaginer du devoir et des loix du « mariage. >)(!). Cette longue période se lit dans une des préfaces de 1570 placées par Montaigne en tête des œuvres de son ami La Boétie. Toutes, ou à peu près, sont écrites dans ce même style oratoire. On peut recommander tout particulièrement à ce point de vue les préfaces adressées à Michel de J/Uôpital et à Paul de Foix. La dignité de ces deux personnages élève encore le ton de Montaigne. Il y a des périodes analogues dans les Essais, mais en petit nombre. Dans les Essais de 1580, par exemple, le fameux parrallèle de Plutarque et de Sénèque (2) est un véritable morceau d'éloquence.
Ce ne sont là que des tentations auxquelles Montaigne a résisté. Vite il a senti que « les coupures et cadences de Saluste revenoient (( plus à son humeur », et que » son inclination le portoit à l'inii- « tation de Seneque ». Nous avons vu que le dessein de se peindre l'a orienté d'une manière décisive vers le ton de la causerie. De r plus en plus sa causerie se fait vive, animée, hachée. Il n'y a pas là à proprement parler une évolution : il y a une tendance qui se fortifie avec le temps, une originalité qui s'afTirme de plus en plus nettement. De même qu'après 1588 Montaigne semble rechercher peut-être plus patiemment qu'auparavant les pointes, les images.
(4) Lettre à M. de Mesme, 30 avril 1570, en tête des Règles de Mariage traduites par La Boétie.
les proverbes, après 1588 irfait un effort plus conscient, semble t-il, pour abréger sa phrase et pour la couper.
IX. — A une époque où nous goûtons surtout l'artiste en Mon- : taigne, le créateur de formes, nous ne devons pas trop médire de la période de sa vie pendant laquelle son souci d'art a été le plus vif peut être et son travail de style le plus conscient. Nous ne devons pas oublier non plus que, dans ces quatre dernières années, grâce à toutes ses lectures, au contact de la pensée ancienne, quelquesunes de ses idées ont acquis une vigueur nouvelle. C'est après 1588, par exemple, qu'il a condamné énergiquement la torture, et qu'il s'est prononcé avec netteté sur la question des monstres. Tout cela reconnu, il reste qu'au point de vue du fond l'édition posthume n'a pas apporté grand'chose, qu'elle a considérablement exagéré le désordre des Essais jusqu'à le rendre vraiment gênant pour le lecteur, qu'enfin elle les a encombrés d'une masse d'allégations et d'autorités qui alourdissent la pensée et qui risquent d'en cacher l'originalité.
C'était presque, sous une forme un peu différente, il est vrai, revenir à la manière livresque du début.
Au début, vers 1570, si Montaigne a pris la plume, ce n'était pas (comme l'ignorance de la chronologie l'a trop souvent fait croire) qu'il eût quelque chose d'original à dire, ou qu'il voulût créer un genre littéraire nouveau. H avait des loisirs, et, suivant le goût du temps, il voulait acquérir la réputation d'écrivain. Il a donc fait tout simplement ce que d'autres faisaient autour de lui : il a choisi le genre le plus à la mode et celui qui demandait le moins d'effort, un genre de vulgarisation qui ne supposait aucune originalité et qu'il a d'abord traité avec aussi peu de personnalité que les autres. Il s'est contenté le plus souvent de recueillir quelques exemples et quelques sentences, et d'y joindre quelques réflexions morales généralement sans portée.
Son application aux questions pratiques et les tendances critiques de son esprit l'ont arraché à un travail stérile. Plutarque, les biographes, les poètes, lui ont donné l'habitude de l'analyse psychologique; ils lui ont appris à se connaître lui-môme et à appliquer la connaissance du cœur humain à l'organisation de la pratique. Sextus Empiricus a développé ses tendances critiques et
lui a enseigné à tirer parti des masses d'expériences que le XVI® siècle accumulait sur rhoinme. Ses leçons ont eu pour résultat de pénétrer la pensée de Montaigne du sentiment de la relativilé, de lui inspirer une extrême prudence intellectuelle; elles l'ont insensiblement conduit à ne plus avouer que le fait comme fondement de la connaissance.
Par là, Montaigne s'est trouvé en possession d'un sujet bien à lui, et qui le touchait directement : c'était Tart de bien vivre ; et en même temps il avait les moyens de constituer une méthode positive qui pût s'adapter à ce sujet.
C'est dans la peinture du Moi qu'il a pleinement manifesté son originalité de moraliste, et il a créé une forme d'art merveilleusement propre à l'exprimer.
Ainsi, la personnalité de Montaigne s'est dégagée peu à peu, et par un progrès lent mais continu elle s'est affermie de plus en plus jusqu'en 1588. Les derniers essais qu'il ait écrits sont aussi ceux où il a exprimé le plus nettement sa méthode morale. Son évolution a été conforme à celle de la Renaissance elle-même quia commencé par répéter les leçons de l'antiquité avant de produire des œuvres originales ; elle a été conforme aussi à celle de plusieurs hommes de son temps, de Joachim du Bellay, par exemple, qui, après avoir plagié servilement les poètes latins et les poètes italiens, s'est dégagé peu à peu du principe d'imitation, et a fini par faire entendre dans ses Regrets une note poétique tout à fait personnelle. Mais, en retour, par un autre chemin, par le système des additions, Montaigne a paru revenir progressivement à la méthode pédante du début. Peu nombreuses en 1582, elles se sont multipliées peu à peu : dans l'édition de 1595 elles ont fini par surcharger presque toutes les idées du texte d'allégations et d'autorités.
L'œuvre de ^Montaigne en a été alourdie, mais elle est restée féconde néanmoins. Sa part dans le travail de la Renaissance est d'avoir appliqué la morale rationnelle des anciens à la pratique de la vie, et de l'avoir fait en ressuscitant non un système déterminé, mais la méthode psychologique qui est commune à tous les systèmes. Par là il a préparé les voies à toute notre littérature du XVII« siècle. Eu même temps le souci de préciser la méthode de sa science particulière a engagé Montaigne dans l'examen du problème de 4a
connaissance. Sa critique de la raison humaine semble être le point de départ des différentes méthodes qui ont été élaborées au XVII« siècle. Elle a peut-être eu quelque action sur celle de Descartes qui part, du doute provisoire; certainement elle a préparé celle de Pascal qui s'affirme par réaction contre le doute des mondains ; mais, surtout, Montaigne annonce la méthode expérimentale de Bacon qu'il semble avoir entrevue.
IllÛEX DES ]40]«S Pt{OPtES
Abstemio 19
Adrien 108 221 240 393
JSlins Verus 221
Agésilas 341
Agis II. 110
Agricola 213 226
Agrippa (HeDri-Corneille) . 36 38
Aiguemond II. 9
Albe (duc d') II. 9
Albert-le-Grand 178
Aloiat II. 13
Aloibiada 420
Alexandre .... 91 111 115 131
Alexandre VI IL 86
Alézia 347 348
Allègre (Antoine) ... 62 142
Allemagne IL 249
Alvarez 160
Alvlane (Barthélémy d'}. . . 338
Amadis 66 219 220
Ambroise (saint) .... 62 88
Ammien Maroellin. 62 63 362 373
Amurath 202
Amyot . 15 16 18 23 63 124 146
Cf. en entre : Diodore, Hélio-
dore, Plutarque.
Anacréon 63 134
Androdès on Androdns 74 141 177
Andronicns 164 182
Angoulôme 321 348
Antigone 169
Antiochns 74
Antisthène 116
Antonius 63 117
Apelle IL 133
Apolidon 220
Apollinaire 64
Appien 64 65
Apollodore 64
Apoilonias de Thyane
Apnlée 65 73
Arcésilas II. 502
Arcalanus 65
Arétin (Lionardo-Bruno) . . 66
Arétin (Pietro) 66
Argyropylus 69
Arioste 67 273
Aristide II. 418
Aristippe 116
Ariston II. 502
Aristote 16 26 27 36 38 67 68
Arrien de Nicomédie
Arrius 125 206 348
Asinius Pollio 108 173
Athanase (saint) .... 70 86
Athénée 71 73 106
Atticus 103 106
Attius 71
Aubert II. 170
4,//^Anbigny (d') 338
Auguste 74 108 215 393
Augustin (saint) . 65 72 73 79