LIVRE QUATRIÈME
Les deraières Aaaées (1588-1592)
lie système des Additions
I. — Au mois de février 1588 Montaigne se rendit à Paris pour xl • :xt #'»*' '-" faire imprimer cette cinquième édition des Essais dont nous venons .^^,,^^ ^ ^v i^'^'* de voir toute Timportance. Il voyagea de divers côtés. Nous le trouvons à Chartres, à Rouen, en Picardie où il est reçu par Mademoiselle de Gournay. En octobre il est à Blois où s'ouvrent les Etats- . / Généraux. Lorsqu'il rentra dans son château, sans doute vers le ^^^ début de Thiver, il avait séjourné « huit ou neuf mois par deçà ». Une mission en Guyenne lui avait été confiée, semble-t-il, car Made- • '^ ^ moiselle de Gournay nous dit que (( la guerre de la JLigue, qui lors « embrasait toute la France, Ty attacha par le commandement et « pour le service du roi. » Pourtant, à partir de cette date, l'activité f" militaire et diplomatique de Montaigne ne dut pas être grande. Sa vie publique fut sans doute réduite à presque rien. Aucune allusion dans les Essais ne fait soupçonner qu'il ait joué un rôle quelconque à cette époque. Un accès de son mal, pendant son séjour à Paris, Tavait conduit tout au bord de la tombe. Dès lors les crises durent se succéder plus fréquentes. Plusieurs additions des Essais en font foi. Une lettre, écrite de la main de Montaigne et datée de septembre 1590 nous le montre malade dans son château. 11 n'avait encore que cinquante-six ans, mais les cruelles souffrances qu'il endurait parfois l'avaient peut-être vieilli avant l'âge. Sa vue baissait, son ouïe menaçait de s' « espaissir » (1) Il n'avait plus la liberté de mouvements de la jeunesse, et, en dépit de ses efforts, il était contraint de s' « engager à certaines formes », de se laisser garrotter par des habitudes dont la chaîne lui
(i) ni, 13. t. vu, p. 73.
pesait (1). Il est probable que de 1588 au 13 septembre 1393, date de sa mort, Montaigne vécut surtout dans son château, auprès de ses livres, en compagnie des Essais qu'il gonflait sans cesse d'addition nouvelles.
Les Essais, en effet, semblent conserver dans sa vie toute la place qu'ils ont prise au cours des années 1586 et 1587. Une interruption de quelques mois dans le travail de Montaigne n'a rien changé. Ils sont toujours pour lui ce « livre consubstantîel à (( son autheur... membre de sa vie )), dont l'objet est de peindre le Moi, de le représenter dans toutes ses attitudes et dans toutes ses ^ démarches (2). Toujours prêts à recevoir toutes les confidences de Montaigne, les Essais se nourrissent de ses expériences, ils vivent de sa vie. Et, en retour, Montaigne tire profit de la surveillance discrète qu'ils exercent sur sa conduite, des conseils qu'ils lui prodiguent. L'effort de réflexion qu'ils lui imposent l'obligent à s'examiner de plus près, à se mieux connaître, à mettre plus d'ordre dans ses actions. (( Moulant sur moy cette figure )>, nous dit-il précisément vers cette époque, « il m'a fallu si souvent me « testonner et composer pour m'extraire que le patron s'en est « fermy et a aucunement formé soy-mesme. Me peignant pour « autruy, je me suis peint en moy de couleurs plus nettes que (( n'estoyent les miennes premières. Je n'ay pas plus faict mon « livre que mon livre m'a faict (3).
En principe donc la conception de Montaigne n'est pas changée ; son dessein reste le même. Sa science à lui est toujours de « bâtir sa vie », et les Essais doivent toujours nous enseigner les progrès qu'il y fait. C'est de son Moi, et uniquement de son Moi qu'il veut nous entretenir. « Je fourvoyé », nous dit-il, « quand (( j'escry d'autre chose et me desrobe à mon subject. » (4). En fait, nous allons constater que Montaigne a une tendance à serrer de moins près son sujet : il s'y « desrobe » peu à peu, et « fourvoyé » de plus en plus souvent.
Il continue pourtant à réfléchir sur les incidents de sa vie, à raisonner les impressions qu'il en reçoit : il tâche de se rendre un
(1) ni, 13, t. vn, p. 34.
(V II, iS. t. IV, p. 266.
(3) II, 18, t. IV, p. 266.
(♦) irr, 8, t. vr, p. ii6.
compte exact*de sa conduite et de ses sentiments. Les événements politiques se précipitent autour de lui. Au mois de décembre 1588, le duc de Guise est assassiné. E^a guerre civile se déchaîne avec une extrême violence. Six mois plus tard, à son tour, le roi tombe frappé par un ligueur fanatique; Henri de Navarre est le successeur légitime, mais les intransigeants jT refusent de permettre à un béré- oj tique de monter sur le trône du roi très-chrétien : ils proclament à sa place le cardinal de Bourbon (janvier 1590) et les luttes entre les partis redoublent de violence.
Comme autrefois Montaigne observe, il juge les hommes et les événements. Le moraliste s'instruit, avant tout il veille à ce qu'aucune passion n'infecte son entendement. Probablement, avant la mort d'Henri III, en 1589, ou peut-être même à la fin de 1588, il écrit : « Je me prens fermement au plus sain des « partis ; mais je n'affecte pas qu'on me remarque spécialement « «iH»y des autres et outre la raison generalle. J'accuse merveil- ^f^rx.€,»xe « leusement cette vitieuse forme d'opiner : « Il est de la Ligue car w il admire la grâce de Monsieur de Guyse. L'activité du roy de (' Navarre l'eslonne, il est Huguenot. Il trouve cecy à dire aux
. « mœurs du roy, il est séditieux en son cœur . . J'ay veu de mon « temps merveilles en l'indiscrète et prodigieuse facilité des <( peuples à se laisser mener et manier la créance et l'espérance (( où il a pieu et servi à leurs chefs pardessus cent mescontes les (( uns sur les autres, par dessus les fantosmes et les songes. Je ne -« m'estonne plus de ceux que les singeries d'Apollonius et de « Mahumed embufïlerent. Leur sens et entendement est entiere- (( rement estouSé en leur passion : leur discrétion n'a plus d'autre (( choix que ce qui leur rit et qui conforte leur cause. J'avoy (c remarqué souverainement cela au premier de noz partis fieb- « vreux. Cet autre qui est nay depuis, en l'imitant, le surmonte : « par où, je m'advise que c'est une qualité inséparable des « erreurs populaires. Après la première qui part, les opinions
' « s*entrepoussent, suivent le vent, comme les flotz. On n'est pas du a corps si on s'en peut desdire^ si on ne vague le train com- (( mun. .. » (1).
Un an plus tard, vers 1590, les vicissitudes des partis lui
<i) m, 10, t. VI, p. S30.
suggèrent une nouvelle réflexion. Il démasque rambition des chefs qui cherchent à se dissimuler sous un faux zèle pour la religion. « Sentez», s'écrie-t-il, « si ce n'est par noz mains que nous « menons la religion, à tirer comme de cire tant de figures contrai- « res d'une règle si droitte et si ferme Quand s'est-il veu mieux (( qu'enFrance en noz jours? Ceux qui l'ont prinse à gauche, ceux « qui l'ont prinse à droitte, ceux qui en disent le noir, ceux qui en « disent le blanc, Temployent si pareillement à leurs violentes et « ambitieuses entreprinses, s'y conduisent d'un progrez si conforme « en desbordement et injustice, qu'ils rendent doubteuse et malai- (( sée à croire la diversité qu'ils prétendent de leurs opinions ea « chose de laquelle dépend la conduitte et loy de nostre vie. Peut « on veoir partir de mesme eschole et discipline des mœurs plus « unies, plus unes ? Voyez l'horrible imprudence dequoy nous « pelotons les raisons divines et combien irreligieusement nous les « avons et rejettées et reprinses selon que la fortune nous a changé « de place en ces orages publiques. Cette proposition si solenne: « S'il est permis au subject de se rebeller et armer contre son (( -prince pour la défense de la religion )), souvienne vous en « quelles bouches, cette année passéç, l'affirmative d'icelle estoit. (( l'arc boutant ; et oyez à présent de quel quartier vient la voix et (( instruction de l'un et de l'autre : et si les armes bruyent moins « pour celte cause que pour celle là. Et nous bruslons les gents (( qui disent qu'il faut faire souffrir à la vérité le joug de nostre (( besoing; et de combien faict la France pis que de le dire ? (1) ». Henri IV maintenant est l'héritier légitime. Les protestants, sous le règne précédent, revendiquaient le droit de défendre par les armes leur religion contre la tyrannie du monarque ; maintenant ils refusent ce môme droit aux catholiques. Et les catholiques, qui sous les derniers Valois faisaient un crime aux protestants de Leur rébellion, se révoltent à leur tour contre l'autorité royale. Ce chassé-croisé d'opinions, cette duplicité d'hommes qui se déjugent en moins d'une année, qui affectent de grands principes pour assouvir leurs appétits, tout cela indigne l'honnêteté foncière de Montaigne.
Au reste, il ne perd rien de sa sérénité. Il assiste au déchaîne-
(1) H, a t. Ul, p. 178.
ment des passions, aux atrocités de la guerre sans laisser entamer son repos. Ces accidents, à tout prendre, ne le touchent pas directement, (( de droit fil », comme il dit. L'émotion ne trouble pas sa vue. 11 assiste en curieux à ce spectacle. Un si bel exemple de désorganisation publique est une rare fortune pour un observateur. 11 l'examine, il Tétudie ; il a des plaisirs de psychologue à en suivre les phases, à éclairer par les événements dont il est le témoin les grandes perturbations politiques que les histoires lui racontent. A cette époque il a écrit la phrase fameuse qui lui a été tant reprochée : « Je doute si je puis assez honnestement advouêr (( a combien vil prix du repos et tranquillité de ma vie je Tay plus « de moitié passée en la ruine de mon pays... Comme je ne ly guère a es histoires ces confusions des autres Estats sans regret de ne (( les avoir peu mieux considérer présent, ainsi faict ma curiosité « que je m'agrée aucunement de veoir de mes yeux ce notable spec- « tacle de notre mort publique, ses symptômes et sa forme ; et, (( puis que je ne la sçaurois retarder, suis content d'estre destiné « à y assister et m'en instruire (1) ».
D'ailleurs son attitude à lui ne change pas. Ses convictions politiques restent solidement assises, et toutes les vissicitudes présentes ne sauraient les ébranler. « Nostre guerre a beau changer « de forme, se multiplier et diversifier en nouveaux partys, pour « moy je ne bouge (2) ». S'il tient pour Henry IV, ce n'est pas parce que le îeune^roi lui est personnellement sympathique, parce qu'à deux reprises il a honoré de sa présence le château de Montaigne ; c'est parce qu'il est le roi légitime. Montaigne s'en tient à la loi traditionnelle. Toutes les « nouvelletés » que nous lui opposons sont dangereuses parce qu'elles troublent l'ordre établi ; elles sont de plus méprisables, parce qu'elles émanent de l'esprit humain et que les questions politiques dépassent l'esprit humain. Ce sont toujours là les fondements du conservatisme de Montaigne.. Qui voudra s'en assurer n'aura qu'à relire les longues additions qu'il insère après 1588 dlins les essais De la coustume, De la vanité et De la physionomie.
Au reste, pour Montaigne, ce sont là des questions presque
(I) Uli% t. VI. p. 383.
(S) Il 15, t. IV, p. 186.
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uniquement spéculatives. Il a pris parti ; mais très nettement, plus nettement que jamais, il est résolu à se tenir en dehors de la mêlée. Grâce à l*avènement du roi de Navarre, il aurait pu se pousser aux affaires. Au lieu de former des desseins ambitieux, il rejette les offres du roi, et, en môme temps, il inscrit dans ses Essais sa résolution de ne pas salir sa conscience et troubler son repos en se mêlant aux conflits. Ses affaires privées le touchent bien plus vivement. Il ne peut pas s'y dérober. Elles sont sa vie. (( Continuellement », nous dit-il, je « me couve de mes pensées (( et les couche en moy » (1).
Il est encore bien plus intéressé à étudier les tranformations de sa « colique » qu'à suivre les phases des troubles civils. Il tâche de mesurer chacun des pas qu'il fait vers la mort. Il veut avoir le meilleur marché possible de la douleur. Il philosophe sur chacune de ses crises, et s'adapte à la nouvelle condition qui lui est faite. « Voicy... de nouveau, que les plus légers mouvements « espreignent le pur sang de mes reins. Quoy pour cela, je ne « laisse de me mouvoir comme devant et picquer après mes chiens (( d'une juvénile ardeur et insolente; et trouve que j'ay grand (( raison d'un si important accident, qui ne me couste qu'une (( sourde poisanteur et altération en cette partie : c'est quelque (( grosse pierre qui foulle et consomme la substance de mes (( roignons, et ma vie, que je vuide peu à peu, non sans quelque (( naturelle douceur, comme un excrément hormais superflu et « empeschant. » (2).
Il raisonne aussi m vieillesse ; il veut se faire une conscience daire de la condition de vie qu'elle lui crée, et nous faire comprendre comment il s'en accommode. Elle le prive des plaisirs de la vie; elle l'écarté des festins qu'il aimait, tant pour le plaisir de la table que pour le charme des conversations.il se console en se remémorant les fêtes auxquelles il a participé dans les temps meilleurs (3). Et puis la vieillesse a aussi ses avantages. Elle nous détache des biens que la jeunesse nous rend trop chers ; elle nous prépare à les quitter plus doucement, a C'est en fin tout le soulagement que je
(1) [, 10, l. 1, p. lâO.
(2) [II, 13, t. VU, p. 53.
(3; m, 13. t. vn, p. 73.
« trouve en ma vieillesse, qu'elle amortit en inoy plusieurs désirs « etsoingsdequoyla vie est inquiétée. Lesoingdu cours du monde, « le soing des richesses, de la grandeur, de la science, de la santé, « de moy. » (1) Comme à lui-môme, il veille à ce qu'elle ne soit pas importune aux autres. « La décrépitude est qualité solitaire. Je « suis sociable jusques à Texcez : si me semble-il raisonnable « que meshuy je soustraye de la veuê du monde mon importunité (( et la couve moy seul ; que je m'appile et me recueille en ma « coque comme les tortuôs; quej'apprenne à veoir les hommes sans (( m'y tenir... Il est temps de tourner le dos à la compagnie. » (2).
Tout cela l'invite souvent à penser à la mort. Il tâche de bien distinguer les attaches qui le retiennent encore à la vie, de les isoler, pour bien voir leur ténuité et s'exhorter à les couper plus aisément. Ses crises renouvellent fréquemment son expérience ; elles l'habituent à (( accointer )) la mort qui e&raie tous les hommes. « L'opiniastreté de mes pierres, spécialement en la « verge, m'a par lois jette en longues suppressions d'urine, de « trois,de quatre jours, et si avant en la mort quec'eust esté foUie (c d'espérer l'éviter, voyre désirer, veu les cruels efforts que cet « estât m'apporte... Me trouvant là, je consideroy par combien « légères causes et objects l'imagination nourrissoit en moy le a regret de la vie ; de quels atomes se bastissoit en mon ame le « poids et la difficulté de ce deslegement , à combien frivoles pen- (( sées nous donnions place en un si grande affaire : un chien, un « cheval, un livre, un verre, et quoy nou? tenoient compte en ma (c perte ; aux autres leurs ambitieuses espérances, leur bourse, « leur science, non moins sottement à mon gré. » (3).
En retour, il note avec soin les circonstances qui peuvent lui rendre moins amer le départ final. Voici une phrase qui pourrait avoir été écrite après le mois de juillet 1590, date du mariage de sa fille Éléonore. « La fortune aide à la facilité du marché de ma (( vie, l'ayant logée en tel poinct qu'elle ne faicl meshuy ny a besoing aux miens ny empeschement. C'est une condition que « j'eusse acceptée en toutes les saisons de mon aage ; mais, en
(!) II, Î7, t. V, p. 18.
t% III, 4, t. V, p. 24Î.
(f) III, 9, t. YI, p. 181.
« cette occasion de trousser mes bribes et de plier bagage, je (( prens plus particulièrement plaisir à ne leur apporter ny plaisir (( ny desplaisir en mourant... La mort s'appesantit souvent en (( nous de ce qu'elle poise aux autres, et nous interesse de leur « interest quasi autant que du nostre, et plus et tout parfois (1) ».
En somme, Montaigne n'est aucunement terrifié par l'approche de la mort. Il conserve son sang-Iroid. Il envisage son sort avec philosophie, et sait s'en contenter. « Je suis prêt à mourir », voilà le refrain qui lui monte sans cesse aux lèvres. « Le plus long (( de mes desseins n'a pas un an d'estenduê : je ne pense desor- « mais qu'à finir ; me deflay de toutes nouvelles espérances et (( entreprinses ; prens mon dernier congé de tous les lieux que je (( laisse, et me dépossède tous les jours de ce que j'ay (2) ». Et ailleurs : « Je suis à toute heure préparé environ ce que je le puis « estre : et ne m'advertira de rien de nouveau la survenance de la (( mort... (3) Je suis pour cette heure en tel estât. Dieu mercy, « que je puis desloger quand il luy plaira, sans regret de chose « quelconque. Je me desnouê partout; mes adieux sont tantost « prins de chascun, sauf de moy. Jamais homme no se prépara à (( quiter le monde plus purement et pleinement, et ne s'en (( desprint plus universellement que je m'attens de faire (4). »
Voilà les sentiments auxquels les circonstances présentes le ramènent le plus fréquemment. Puisque son œuvre est la peinture du Moi, il est obligé de revenir à eux fréquemment dans les Essais, et il y revient en effet. Mais à tout prendre, ces préoccupations de la douleur, de la vieillesse, de la mort, ne sont pas nouvelles pour lui. Elles se font plus pressantes chaque jour, plus envahissantes; mais il y a déjà plus de dix ans que Montaigne est malade et qu'il suit les progrès de son mal. De très bonne heure il a envisagé les maux de la vieillesse, et de tout temps il a senti la mort à ses côtés. Il n'y a donc pas là de nouveautés proprement dites dans les Essais. La vie de Montaigne est restée la même. Il n'a pas entrepris de nouveaux voyages qui aient stimulé sa curiosité; il n'a pas tenté de nouvelles expériences, comme sa
(1) ni, 9, t. vr, p. 186.
(8) ir, i8, t. V, p. 18.
mairie, qui lui aient suggéré des conceptions nouvelles. Il est âgé maintenant, il a ses idées faites. A force de « s'essayer », il s'est (( résolu », dans la mesure où il est « capable de se résoudre ». Les événements politiques ne changent pas sa manière de voir : ils ne font que la fortifier. Dans sa vie privée non plus aucune secousse ne se produit qui modifie sensiblement le cours de ses pensées. Puisque le Moi ne se renouvelle pas, les Essais ne peuvent guère se renouveler non plus. Ils sont condamnés à se répéter quelque peu.
IL — Voilà sans doute pourquoi Montaigne n*a pas éprouvé le -^- /\Xk^<-^.'^(A^c. besoin de composer un quatrième livre d'essais, pourquoi il lui a ^.^ * f,^. ;..'./# t*<. suffi de commenter les trois qu'il avait écrits. Il n'avait pas d'enseignements nouveaux à nous apporter : compléter les anciens lui *^'
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suffisaiL L'édition de 1595 n'est guère qu'un commentaire de l'édi- ^ / , A> --o'
tion de 1588. Il reprend les idées autrefois émises, il en achève et en précise l'expression; il les assied sur des fondements plus fermes. Sa conception de la vie reste parfaitement conforme à celle que nous avons dégagée du troisième livre.
Il ne me semble pas que l'approche de la mort donne un tour sensiblement plus religieux à ses pensées. A première vue, on pourrait être tenté de croire le contraire parce que les mots Dieu, l'Église, reviennent peut-être un peu plus souvent sous sa plume. Au fond rien n'est changé. Nous retrouvons les mômes déclarations d'orthodoxie (1) qu'autrefois, mais comme autrefois aussi il revendique le droit de parler laïqueraent de toutes choses, avec les seules lumières de la raison (2). Jusqu'au bout, il maintient Ja distinction des domaines de la foi et de la connaissance. Dans la pratique de la vie, c'est toujours la raison qui lui sert de guide. ^ C'est toujours dans sa raison, éclairée par les leçons des
anciens, et non dans les leçons de l'Évangile, qu'il cherche le fondement de la morale. « Je voy tenir en plus de prix qu'elle ne « vaut )), dit-il à cette époque, « qui est seule quasi en usage entre (( nous, certaine image de preud'hommie scholastique, serve des
(2) I, 56, t. If, p. 298. Sur les opinions religieuses de Montaigne à cette époque, cf. encore ses emprunts û VAdversus dialogistam de Juste-Lipse, que nous avons mentionnés t. I, p. 164.
(< préceptes, conlraincle sous l'espérance et la crainte. Je l'aime « telle que loix et religions non facent, mais parfacent et authori- « sent ; qui se sente dequoy se soustenir sans aide, née en nous de « ses propres racines par la semence de la raison universelle, « empreinte en tout homme non desnaturé. Cette raison qui (( redresse Socrates de son vicieux ply le rend obéissant aux a hommes et aux dieux qui commandent en sa ville, courageux en « la mort non parce que son ame est immortelle, mais parce qu'il « est mortel ». (1) Comme à Socrate, c'est la raison païenne qui doit nous dicter notre devoir.
Contre les assauts de la douleur, de la vieillesse et de la mort, c'est toujours dans l'idée toute païenne de la nature qu'il puise sa force et sa résignation, dans la nécessité, clairement conçue par son intelligence, de soumettre sa volonté individuelle aux lois universelles. « Ny je ne pleins le passé », nous dit-il, « ny je (( ne crains l'advenir, et si je ne me deçoy il est allé du dedans (( environ comme du dehors. C'est une des principales obligations « que j'aye à ma fortune que le cours de mon estât corporel ayt (( esté conduit chaque chose en sa saison ; j'en ay veu l'herbe et les « fleurs, et le fruit, et en voy la sécheresse : heureusement, puisque « c'est naturellement. Je porte bien plus doucement les maux que (< j'ay, d'autant qu'ils sont en leur poinct. » (2). Tout ce qui est naturel est heureux et bon ; le sage doit s'en contenter. Voilà un V sentiment qui reparait à bien des reprises dans les additions de 1595.
Et, comme en 1588, cet idéal de la soumission à la nature pousse Montaigne à réagir contre le mode de stoïcisme qui Texas père. Plus encore qu'en 1588 il tient à bien affirmer qu'il ne partage pas les ridicules préjugés des stoïciens sur la mort, surtout qu'il est très loin de leur vaniteux mépris pour les voluptés naturelles. Écoutez son irrévérencieux commentaire de deux exemples allégués par Cicéron dans son De finibus : « Qui me donneroit à (( conférer la vie de M. Thorius Balbus, gallant homme, beau, (( sçavant, sain, entendu et abondant en toutes sortes de commo- (( ditez et plaisirs, conduisant une vie tranquille et toute sienne,
(1) m, 12, t. vr, p, S05.
(( rame bien préparée contre la mort, la superstition, les douleurs (( et autres encornbriers de Thumaine nécessité, mourant en fin en (( bataille, les armes en la muin, pour la défense de son paîs, d'une (( part; et d'autre part la vie de M. Regulus, ainsi grande et (( hautaine que chascun la cognoist et sa fin admirable ; Tune sans (( nom, sans dignité, l'autre exemplaire et glorieuse à merveilles : « j'en diroy certes ce qu'en dit Gicero, si je sçavoy aussi bien dire (( que luy. Mais s'il me les falloit coucher sur la mienne, je diroy « aussi que la première est autant selon ma portée et selon « mon désir que je conforme à ma portée, comme la seconde est « loing au delà ; qu'à cette-cy je ne puis advenir que par venera (( tion, j'adviejidroy volontiers à l'autre par usage )> (1).
Voilà qui est parfaitement clair. Thorius Balbus est un épicurien. {( Dans sa vie sensuelle », dit Gicéron, « il n'est pas de volupté (( possible> de raffinements imaginables dont il ne jouit. Riche « amateur des plaisirs il mettait dans leur choix un goût « délicat... La limite qu'il imposait à ses désirs, ce n'était pas la (( distinction établie par Épicure, c'était la satiété. » G'est pour couvrir de confusion les épicuriens que Gicéron rapproche son exemple de celui de Régulus, et de belles phrases, savamment balancées, opposent la honte de ses plaisirs à la gloire des tortures enviables qui immortalisèrent les vertus de Régulus. Quand Montaigne choisit le sort de Thorius Balbus, il ne plaisante pas seulement l'éloquence de Gicéron, il raillle surtout les (( humeurs venteuses » des stoïciens qui font profession de mépriser les plaisirs. 11 revendique le droit de se conformer à la bonne loi de nature, de vivre une vie élégante et facile. Il déclare dans le môme temps avec aussi peu de retenue : « Je ne cherche « qu'à m'anouchalir et avachir » ; (2) et encore : « j'ay dénoncé à tout soing guerre capitale. » (3).
Là-dessus, n'allez pas croire qu'après 1388 il s'est fait épicurien, ou môme qu'il a fait un pas sensible pour se rapprocher de répicuréisme. Les chimères du stoïcisme l'irritent, voilà tout. Il déclare qu'il a vécu sa vie tranquille, « non selon Metrodorus, ou
(i) JH. 7, t. VI, p. 74.
(j) m. 9, t. VI, p. m.
(3) m, 9, t. VI, p. 460.
« Arcesilas, ou Arislipus, mais seton luy. » Et il ajoute : « Puisque (( la philosophie n*a sceu trouver aucuûe voie pour la tranquillité (( qui fust bonne eu commun, que chacun la cherche en son (( particulier. » (1) Sa voie à lui quand il la compare à celles qu'ont tracées les philosophes anciens, il la trouve à égale distance du stoïcisme et de l'épicuréisme. « Ny la vertu ainsi simple », dit-il, « qu'Ariston et Pyrrho et encore les stoïciens faisaient fin de la vie (( n'y a peu servir sans composition, ny la volupté cyrénaiquo et « aristippique. » (2) Et encore: « Aristippus ne defendoit que le (( corps comme si nous n'avions pas d'ame; Zenon n'erabrassoit (( que rame comme si nous n'avions pas de corps: tous deuxvicieu- « sèment. Pytagoras, disent-ils, a suivi une philosophie toute (( en contemplation. Socrates toute en meurs et en action ; Platon (( a trouvé le tempérament entre les deux. Mais ils le disent pour (( en conter. Et le vrai tempérament se trouve en Socrates ; et « Platon est plus socratique que pytagorique, et luy sied mieux ))(3) r La philosophie de Socrate et de Platon, voilà celle qui lui convient. C'est à la manière des académiciens, ou encore à la manière des péripatéticiens qu'il entend le principe de l'imitation de la nature.
Si nous poursuivions dans le détail cet examen des idées de 1595, d'une façon générale nous aurions à constater que les addi lions répètent, sous une forme un peu différente, les idées expri mées en 1588. De fait, qu'on se reporte aux. chapitres où nous avons étudié la philosophie morale de Montaigne, sa méthode, sa conception de l'essai, on verra que presque partout nous avons pu compléter les déclarations de 15S8 par celles de 1595. Souvent môme l'expression de 1595 nous a paru plus ferme, plus pleine que celle de 1588. Les idées de Montaigne se fortifient peu à peu ; elles se font plus conscientes.
, ' III. — Ce progrès (on a pu s'en apercevoir), n'est pas du tout à dédaigner. Le procédé des additions en a certainement beaucoup favorisé la manifestation. Il invitait Montaigne à s'arrêter devant
(1) II, 16, t. IV, p. 193.
(2) II, 20, t. IV, p. 77.
(3) III, 13, t. VII, p. 77.
chacune de ses idées, à les mettre au point en quelque sorte, à en • y ^^^^ ' harmoniser l'expression avec sa pensée présente. Il avait en revanche de lourds inconvénients, et Montaigne ne les a pas évités. Il apportait partout de perpétuelles reprises de la pensée, presque des répétitions. Ces reprises ne pouvaient manquer de donner une impression de longueur. Elles étendent la matière, et ne l'enrichissent pas toujours en proportion : elles l'énervent par conséquent. Dans d'autres cas, à Toccasion de ces reprises Montaigne s'écarte du sujet et se jette dans des idées adjacentes, dans des digressions parfois très développées. 11 n'est plus dans l'état d'esprit qui lui a dicté son chapitre; il lie reste pas dans l'axe de l'essai, et s'abandonne à ses préoccupations présentes. Son livre s'enrichit bien alors de matières nouvelles, mais de matières qui restent en marge en quelque sorte, comme nous les voyons dans l'exemplaire de Bordeaux. Même quand l'imprimeur les aura reportées dans le texte, elles ne s'y fondront pas exactement
Longueurs et digressions, voilà les deux graves inconvénients du système des additions marginales tel que Montaigne l'a pratiqué. On pouvait les sentir déjà dans l'édition de 1588, mais en 1588 Montaigne ajoutait avec discrétion. Après 1588 il le fait sans réserve. Tout naturellement alors il n'évite plus les écueils du procédé. Il ne s'en soucie même plus. Il semble oublier complètement les ensembles pour se complaire dans les détails qu'il insère partout. N'avait-il pas proclamé son mépris pour les rèj^lesa artistes et scholastiques » de la composition? N'avait-il pas dit son insouciance pour les digressions, sa prédilection pour les allures de la causerie familière? Ses théories littéraires et ses préjugés de gentilhomme lui cachaient le péril, et l'exposaient tout particulièrement à y tomber.
Cela se marque déjà très bien dans les additions personnelles qui pourtant constituent la partie la plus vivante des apports de 1595. Fidèle à son dessein, Montaigne ne manque pas une occasion de nous parler de lui-mê'me, de nous faire part de ses impressions, de nous conter des particularités de son caractère, des faits dont il a été le témoin. Dans plus de deux cent cinquante additions nous avons des indications nouvelles, sur sa personne, sur ses goûts, sur ses expériences.
Elles se répartissent fort inégalement dans l'ouvrage. Tout
naturellement les parties où la peinture du Moi tenait le plus de place en reçoivent le plus grand nombre. A lui seul, le troisième livre, le livre de 1588 en présente plus de la moitié (136 environ). II y en a un peu partout néanmoins. Elles continuent la A ^ transformation commencée: dans une certaine mesureelles tendent
à rapprocher les plus anciens essais des derniers, à diminuer les contrastes entre les diverses manières de Montaigne.
Sans doute beaucoup de ces indications complètent heureusement la pensée de 15S8 et s'adaptent fort bien au texte. Elles apportent souvent une analyse un peu plus précise d'un sentiment, d'une qualité, d'un défaut que Montaigne avait signalés précédemment.
Au chapitre Des boiteux, par exemple, il cherchaità s'expliquer les déformations continuelles, inévitables, que subissent les faits en passant de bouche en bouche. Selon sa méthode habituelle il en cherchait en lui-môme les raisons. Par sa propre expérience il comprenait que toujours nous nous sentons intéressés à persuader aux autres ce que nous croyons être la vérité ; que nous sommes portés à simplifier, à exagérer légèrement de peur que les autres n'en rabattent quelque chose. Lui-même qui est si scrupuleux, qui déteste si fort le mensonge, ne s'aperçoit-il pas <( aux propos qu'il « a en main, qu'estant eschaufïé il grossit et enfle son subject par « vois, mouvemens, vigueur et force de parolles, et encore par (( extension et amplification, non sans interest de la vérité « native. » (1). En 1595, il y regarde déplus près; il examine quelles sont les occasions qui le poussent ainsi à exagérer, à s'échauffer au détriment de la vérité. C'est, dit l'addition « ou par la résistance « d'un autre, ou par la propre chaleur de sa narration, m L'incrédulité de l'auditoire y est parfois pour quelque chose, mais parfois aussi il n'y a pas besoin de cause étrangère ; la falsification involontaire nous est si naturelle qu'elle se glisse d'elle-même dans nos propos. Cela est dit en quelques mots qui s'insèrent très aisément dans la phrase. L'idée est enrichie, précisée, et l'expression n'est pas énervée par une addition aussi discrète.
Mais à côté de ces indications personnelles qui apportent une utile contribution et qui pourtant restent soumises au texte qu'elles
(1) m. il, t. VI, p. Î54.
développent, il en est d'autres où Montaigne s'abandonne sans réserve au plaisir de parler de lui-même. Il est trop tentant d'être bavard sur ce sujet-là pour qu'il se contraigne ; il est trop aisé de passer d'un souvenir à un autre souvenir, d'une impression à une autre, pour qu'il résiste à tentation. Cette même « facilité » de sa matière qui avait détaché Montaigne des courtes compositions du début, qui lui avait fait introduire l'abondance dans l'essai, l'incite maintenant à y introduire de longues et troublantes digressions. En 1588 elle rendait la composition lâche et souple ; elle est maintenant une cause de désordre. Voyez, par exemple, la longue addition que Montaigne insère dans Tessai De l'yvrongnerie. Il part de souvenirs personnels et de réflexions qui serrent de près son sujet. Ceux-là sont bien en place : ils parlent de joyeux buveurs, et nous invitent à bien boire comme eux. Mais une réminiscence en appelle une autre ; une impression attire sa voisine. Peu à peu nous nous éloignons. Le voici amené à nous parler de son père, et c'est un sujet qui lui tient à cœur. Il nous entretient de ses mœurs, de sa conversation, de son physique, de sa force, de son agilité, des petits miracles qu'il faisait encore à un âge avancé, d'une canne plombée qui lui servait à s'exercer, de sa chasteté, du papier-journal qu'il écrivait pendant les guerres d'Italie. Tout cela est intéressant, vivant ; mais nous nous égarons. Montaigne le sait : qu'importe. Il en sera quitte pour dire, quand il aura fini : « Revenons à nos bouteilles )).
Les digressions que Montaigne multiplie surtout à cette époque, ce sont celles où il nous entretient desEssais, des jugements qu'on porte sur eux, de l'opinion qu'il s'en fait lui-même, de leur originalité, de son style, de sa manière. Déjà nous en avons trouvé quelques-unes en 1588. En lisant le chapitre De la vanité deux ans après l'avoir composé, nous avons constaté qu'il en avait accroché plusieurs çà et là, et nous avons vu combien elles avaient brisé la composition du chapitre. Après 1588, les additions de ce genre se font beaucoup plus nombreuses. On en trouve partout. C'est une obsession. A tout instant, Montaigne, qui doute de Tintelligence de son lecteur, éprouve le besoin de lui expliquer ce qu'il a voulu faire dans son livre, de lui montrer où en est la nouveauté et le mérite ; de s'excuser des défauts qu'il y sent, et de prévenir les reproches qu'on pourra lui adressr. C'est une étrange manie qui
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grandit en lui peu à peu avec le temps, et que le succès semble avoir exaspérée. Elle est laite tout d'abord d'un sentiment assez vif de son originalité, mais aussi d*une incontestable vanité, et encore et toujours de ce préjugé de grand seigneur qui l'obligeait à répéter sans cesse : ne vous y trompez pas ; je ne suis pas « faiseur de livres », j'ai ma manière à moi qui n*est pas du tout celle des gens du métier.
Toutes ces additions assurément sont fort intéressantes pour la critique littéraire. Elle nous permettent de comprendre Kkiée que Montaigne se faisait de son œuvre, les intentions qui le guidaient A bien des reprises elles nous ont éclairé d'une vive lumière au cours de cette étude. Au point de vue esthétique, en revanche, elles ont d'indéniables inconvénients. Il est fatigant de voir Montaigne s'arrêter sans cesse au cours de ses développements pour examiner son livre et le juger, pour se regarder écrire en quelque sorte. On dirait des gloses qui par mégarde ont été mêlées au texte. Montaigne se relit ; il s'annote lui-même. Il jette en marge les impressions qu'il éprouve en revoyant son œuvre, en se revoyant lui-même dans son livre.
IV. — Au reste, la nouveauté des E$sais posthumes n'est pas dans les confidences personnelles. Avec un peu plus d'indiscrétion à parler de son Moi, avec plus de complaisance à juger les feaw, la confession de 1595, à tout prendre, est la suite de la confession de 1588, rien de plus. Entre 1588 et 1592, la biographie de Montaigne consiste surtout dans l'histoire de ses lectures. Aussi, c'est surtout par ses lectures que s'expliquent les transformations que subit son livre à cette époque.
De très bonne heure, presque dès l'origine, nous avons vu Montaigne s'attacher à l'étude de Plutarque et des poètes. Il leur est resté fidèle jusqu'en 1588. Il semble même qu'il les ait pratiqués de plus en plus jusqu'à cette date. Dans la cinquième édition, leur infiuencc était très sensiblement en progrès. Plus que jamais Plulaniuo aidait Montaigne à régler ses mœurs, et, en même temps, il lui offrait de belles images pour orner son style. Ses poètes, tendrement aimés, eux aussi, égayaient ses loisirs, et il leur empruntait une foule de vers qu'il semait à profusion dans les Essais, pour se parer à la fois de savantes allégations et
d'expressions pittoresques. En 1588 un brusque revirement se '^ produit. Montaigne n'emprunte plus rien aux poètes, et il ne "^ semble plus que très rarement faire usage de son Plutarque.
En 1588, les Essais comptaient plus de sept cent quatre-vingts citations de poètes latins. L'analyse du cœur humain qui les emplissait était souvent inspirée par eux. Après 1588, on ne trouve ^ presque plus de citations nouvelles en vers : une quarantaine environ. Encore faut il ajouter qu'à l'exception de quelques-unes qui sont des réminiscences, elles sont prises à des ouvrages de seconde main que j'ai pu déterminer. Jusqu'en 1588, Plutarque avait fourni au moins trois cent soixante-quinze emprunts ou allusions; après 1588, il ne suggère plus qu'une vingtaine d'exemples. Et encore beaucoup de ces exenjples ne sont pas assez textuels pour supposer nécessairement une lecture récente. Au contraire nous allons trouver un nombre considérable d'emprunts à des auteurs variés et à des auteurs qui, jusqu'alors, n'avaient pas été mis à contribution ou ne l'avaient été qu'assez peu. Montaigne revient à des ouvrages abandonnés depuis longtemps et il en étudie de nouveaux : visiblement il a besoin de changement et de variété.
Il lit avec beaucoup plus de patience et de persévérance qu'autrefois. En 1586 il écrivait : « Il y a vingt ans que je ne mis en « livre une heure de suite » (1). Alors il restait des mois entiers sans lire (2), Il lui fallait des ouvrages très coupés, comme les Êpitres de Sénèque et les Opuscules de Plutarque, autrement il n'avait pas la patience d'aller au bout. Les longueurs de Gicéron l'irritaient. Ses écrits lui semblaient diffus et trop bavards, et c'était la raison pour laquelle il ne les ouvrait presque jamais. Maintenant au contraire il va lire de très près les œuvres philosophiques de Gicéron. Il les étudiera avec soin et les dépouillera méthodiquement. Il lira de môme les longs Dialogues de Platon comme La République et Les Lois, et de nombreux emprunts marqueront l'intérêt qu'il y a pris.
C'est que, moins agile, moins dispos de ses membres à mesure
U) in, 8, t. VI. p. U3. (2) m, 3, t. V, p. 228.
que l'âge vient, Montaigne se relire plus souvent dans sa tour (1). Les occupations sédentaires sont de plus en plus de son goût. Ses lectures peuvent se prolonger sans inconvénient. Il leur demande ses meilleures distractions. Il veut qu'elles promènent son imagination dans des pays lointains, au milieu de coutumes étranges, qu'elles promènent aussi son intelligence à travers des idées philosophiques variées qui piquent sa curiosité et stimulent sa propre pensée. Nous reconnaîtrons tout à l'heure ce caractère de diversité dans ses lectures. Dans ma jeunesse, disait-il, j'ai étudié par ostentation; depuis j'ai eu pour but de m'assagir; maintenant j'étudie seulement pour « m'esbattre )> (2).
Oui, sans doute, avant tout Montaigne veut tirer du plaisir de ses lectures ; mais il y a grand plaisir pour lui à trier des anecdotes qui s'adaptent aux conceptions qu'il a exprimées dans son livre, à rapprocher les idées de ses auteurs des siennes propres, afin de les comparer entre elles, de les critiquer les unes par les autres. C'est un divertissement qui prend une place de plus en plus grande dans sa vie. Son goût de variété s'explique encore par le désir de multiplier ses additions, de bigarrer et de diversifier ses Essais.
Aussi maintenant, Montaigne lit et étudie avec le dessein de piller ses lecfures et d'enrichir son livre de leurs dépouilles. 11 paraît avoir oublié complètement les déclarations qu'il vient seulement de faire dans son troisième livre des Essais, Il disait qu'il tenait avant tout à l'originalité. Afin de s'assurer cette originalité il se proposait de parler tout seul, sans le secours des livres. Il ne faisait d'exception que pour son livre de chevet, son Plutarque, et pour ses poètes qui lui fournissaient des ornements, c'était tout. Il tâchait de s'approcher le plus possible de cet idéal. Déjà sans doute dans ses additions il y manquait un peu; il ne savait pas résister au désir de faire profiter son livre de ses lectures. Le voilà qui lit de plus en plus, qui multiplie de plus en plus ses additions. De plus en plus aussi il manque à sa promesse; insensiblement il s'éloigne de sa conception originale. Il finira par se trouver formellement en contr^diction avec elle.
{V, C'est à cette époque qu'il écrit, en parlant de sa tour : « Je passe là et la plus « part des jours de l'année, et la pluspart des heures du jour » (IH, 3, t. V, p. 239). (2) m, 3, t. V, p. 230 (i5SS).
D'ailleurs il ne s'en détachera qu'à regret. Encore dans Tédition de 1595 on lit des phrases telles que celle-ci: (( Si prendre « des livres estoit les apprendre, et si les veoir estoit les regarder, « et les parcourir les saisir, j'auroy tort de me faire du tout si (( ignorant que je dy o (1). Il voudrait nous faire croire qu'il se contente de parcourir les livres et de les collectionner ; qu'il ne les étudie pas. Le contraire est manifeste. Il est beaucoup plus sincère, quand, à la même époque, énumérant les avantages qu'il a tirés de la composition des Essais il écrit: « Quoy, si je preste (( un peu plus attentivement l'oreille aux livres, depuis que je :( guette si j'en pourray friponner quelque chose dequoy esmailler « ou estayer le mien? Je n'ay aucunement estudié pour faire un « livre; mais j'ay aucunement estudié pour ce que je Tavoy « faict... » (2).
Voilà bien la vérité. Maintenant Montaigne étudie avec le souci de «friponner» tout ce qui pourra orner et enrichir son livre. C'est déjà la méthode que nous avons constatée dans les additions antérieures, mais il en étend singulièrement l'application. En 1582, il ne jetait encore dans les marges de son exemplaire que quel' ques réminiscences fort peu nombreuses de ses lectures ; il n'avait pas formé le dessein de dépouiller les ouvrages qui lui passaient entre les mains. En 1588, il s'en est fait une méthode : il semble bien qu'il ait méthodiquement déplumé son Lucrèce et son Virgile, par exemple. Il en usait ainsi surtout avec les poètes qui ne fournissaient que des expressions, non des idées ou des faits ; avec les autres ouvrages, son Plutarque excepté, il montrait une discrétion relative. C'est qu'alors encore les additions n'étaient qu'une partie accessoire de sa tâche ; l'essentiel était de composer le troisième livre. Maintenant, au contraire, il ne compose plus d'essais nouveaux ; le tout est d'enrichir les anciens, de multiplier les additions. Il étend son système. Il se met à lire les livres les plus variés pour les piller.
Un signe très caractéristique de cette méthode nouvelle c'est l'insertion à cette époque d'une masse de citations en prose latine.
(1) III, 9, t. VI, p. 304. Ailleurs, il se donne pour un homme qui « estudié sans « livres». (III, 3, t. V, p. M9.) . (2) II, (8, t. IV, p. 267.
Au début, les vers seuls étaient admis. Quand Montaigne voulait 1
citer du Sénèque, par exemple, il le traduisait. Les citations en |
prose, qui, en 1580, n'avaient pas droit de cité, sont devenues !
tout à fait fréquentes dans l'édition de 1595. On n'en trouvait que 1
sept ou huit en 1580; en 1588, Quinte-Curce et Tacite avaient j
tellement charmé Montaigne qu'il n'avait pas su résister à la I
tentation de leur prendre quelques phrases. Elles avaient porté à une vingtaine le nombre des citations en prose. Montaigne restait timide. Après 1588, j'en compte plus de trois cent quarante
r nouvelles. Visiblement, il a pensé qu'il avait assez pillé ses poètes ; il lui fallait se tourner d'un autre côté pour faire une nouvelle récolte. C'est un changement important. Les vers qui, par leur disposition typographique même, restent en dehors du texte, semblaient à Montaigne ne pas se mêler à sa pensée et ne pas en diminuer l'originalité. Les emprunts en prose, qui sont étroite- 1
ment unis à la phrase française, lui paraissaient avoir un caractère différent et c'est pourquoi il hésita longtemps avant de les admettre. Les vers n'étaient que des ornements ajoutés ; la prose !
semblait valoir surtout par l'autorité qui s'attachait à tous les mots |
des anciens. '
^ J'ai compté plus de mille emprunts dans les additions de 1595. I
Deux ouvrages en fournissent chacun plus de cent ; trois plus de j
cinquante ; dix plus de vingt-cinq. Montaigne emprunte main- |
lenantde longs développements; il les orne de réflexions, d'indications sur le Moi : toute son activité littéraire est désormais dans ses lectures (1).