CHAPITRE XII
La surface des glaciers n'est pas unie. La glace est partagée en tranches, en blocs polyédriques, et, de tous côtés, on aperçoit des crevasses et des fissures plus ou moins rapprochées, phis ou moins larges qui forment autant de conduits par lesquels l'eau provenant de la fusion pénètre et circule dans le glacier.
L'eau rencontrant une fracture, y tombe avec un bruit qui rappelle celui de la chute d'eau d'un moulin. Elle en corrode les bords et arrondit la paroi sur laquelle elle coule. Lorsque plus tard cette fracture se referme, le sillon demi-circulaire formé d'un côté se conserve, et en même temps, si l'ouverture est insuffisante pour débiter la totalité de l'eau, la paroi opposée se corrode à son tour, et la cavité dans laquelle les eaux continuent à s'engouffrer devient un trou cylindrique ou aplati, à section circulaire ou elliptique. C'est ce qu'on aj.pelle un puits ou un moulin. Quand une nouvelle crevasse vient à s'ouvrir à l'avant d'un pareil puits, le ruisseau trouvant une nouvelle voie d'écoulement, le puits se trouve à sec et persiste jusqu'à ce que ces parois se soient rapprochées par le
mouvement continuel de dilatation, qui cesse d'être neutralisé par le passage et Faction érosive de l'eau.
Les moulins ne restent pas immobiles. En 1840, Agassiz en fit comprendre deux dans le réseau trigo nométrique établi par M. Wild sur le glacier de l'Aar. Au bout de quatre ans, ils avaient parcouru 300 mètres en aval de leur emplacement primitif : ils avaient cheminé avec la même vitesse que les blocs de la moraine médiane près de laquelle ils existaient.
L'eau des moulins exerce une action spéciale sur les roches constituantes du fond. Chargée de sables et de galets, elle vient, grâce à la conduite verticale des puits de glace, frapper les roches à peu près perpendiculairement et longtemps à la même place ; elle y creuse des cavités circulaires ou des canaux sinueux à rebords arrondis, semblables aux marmites des géants.
Les moulins sont souvent très profonds. Agassiz eut la hardiesse d'en visiter un, et il a raconté ses impressions.
<c Les guides, dit-il \ fixèrent au bout de la corde une planche qui devait me servir de siège, puis ils m'attachèrent au bout de cette même corde au moyen d'une courroie qu'ils me passèrent sous les bras de manière à me laisser les mains libres. Pour me garantir de l'eau qui n'avait pu être détournée, ils me couvrirent les épaules d'une peau de chèvre, et me mirent une casquette de peau de marmotte sur la tête. Ainsi accoutré, je descendis, muni d'un marteau et d'un
1. DoUfus-Ausset. Matériaux pour Vétude des glaciers, tome V, I'- partie, piige 517.
150 LES SOURCES bâton. Mon ami Escher de la Linth devait diriger la descente; il se coucha à cette fin sur le ventre, l'oreille penchée au bord du précipice, pour mieux entendre mes ordres. II fut convenu que si je ne demandais pas à remonter, on me laisserait descendre aussi longtemps que M. Escher entendrait ma voix. J'arrivai sans obstacle jusqu'à une profondeur de 25 mètres, observant avec intérêt la structure lamellaire du glacier et les petits glaçons qui étaient suspendus de tous côtés aux parois du puits. Ces glaçons avaient de 3 à 15 centimètres de longueur, et quelques millimètres seulement de diamètre, ils étaient arqués comme des agrafes imj)lantées dans la paroi, et résultaient bien évidemment d'un suintement de l'eau à travers la glace ; car s'ils eussent été le j:ésultat de l'eau de la surface du glacier, ils n'auraient été ni aussi uniformes ni aussi également répartis sur toutes les parois. Ceux qui provenaient réellement de la cascade supérieure étaient beaucoup plus grands, accolés contre le mur de glace, et de plus limités à l'une des faces du couloir Je rencontrai à environ 25 mètres une cloison de glace qui divisait le puits en deux compartiments; j'essayai d'entrer dans le plus large, mai,s je ne pus pénétrer à plus de l"',50 à 2 mètres, parce que le couloir se divisait en plusieurs canaux étroits. Je me fis remonter, et, manœuvrant de manière à faire dévier la corde de la ligne verticale, je m'engageai dans l'autre compartiment. Je m'étais aperçu, en descendant, qu'il y avait de l'eau au fon^ du trou, mais je la croyais à une bien plus grande profondeur, et connue mon
intention était surtout fixée sur les bandes verticales, que je suivais toujours des yeux, grâce à la lumière que réfléchissaient les parois brillantes de la glace, je fus très surpris, lorsque tout à coup je me sentis les pieds dans Feau. J'ordonnai qu'on remontât, mais l'ordre fut mal compris, et, au lieu de me remonter, on me laissait toujours lentement descendre. Je poussai alors un cri de détresse qui fut entendu, et Ton me retira avant que je fufsse dans le cas de nager. Il me semblait que, de ma vie, je n'avais rencontré d'eau aussi froide; à sa surface flottaient des fragments de glace, sans doute des débris de glaçons. Les parois du puits étaient âpres au toucher, ce qui provenait sans doute des fissures capillaires. Lorsque j'arrivai à la surface, mes amis m'avouèrent qu'ils avaient eu un moment de rude angoisse en m'entendant crier au fond du puits. Ils avaient eu toutes les peines possibles à me retirer, bien qu'ils fussent au nombre de huit. J'avais moi-même peu réfléchi au danger de ma position, et il est certain que si je l'avais connu, je ne m'y serais pas exposé, car il eût suffi que le choc de la corde eût détaché l'un des gros glaçons collés contre les parois du gouffre pour que ma perte fûtcertaine. »
Il se forme souvent des lacs sur les glaciers, ou plutôt sur leurs rives; car, dans leurs parcours, ils ne remplissent pas toutes les sinuosités de leur lit : ce sont les espaces privés de glace qui se remplissent d'eau.
Les issues sont fermées souvent par des avalanches de pierre, de glace, de névé ou de neige, obstruant et barrant le passage des eaux, aussi bien qu'une digue maçonnée. Beaucoup de lacs dans le voisinage des
glaciers en activité et dans les localités abandonnées par ces derniers, n'existent que par un barrage de matériaux erratiques. Tels sont les lacs des Alpes, des Pyrénées, des Vosges, de la Forêt-Noire, d'Écosse, etc.
Le lac Mœrjelen, du glacier d'Aletsch, situé à 2350 mètres d'altitude, et dont les dimensions sont, quand il est dans son plein, 1500 mètres de long, 550 mètres de large et 7 à 8 mètres de |)rofondeur, — ce qui porte son volume à 5 700 000 mètres cubes d'eau, — le lac Mœrjelen n'ayant autrefois aucun écoulement, s'élevait indéfiniment jusqu'à ce qu'il se creusât lui-même une issue sous la glace; il se vidait alors tout d'un coup, et ce déversement subit d'une masse d'eau aussi considérable occasionnait souvent des désastres dans la vallée de Naters et en Valais.
Studer raconte que les pâtres du chalet de Mœrjelen avaient l'obligation, lorsqu'ils s'apercevaient que le lac allait se vider, de courir l'annoncer k Naters, où l'on remettait au premier porteur de la nouvelle une paire de souliers neufs pour sa peine. Pour prévenir ces éruptions violentes, le gouvernement du Valais a fait creuser un canal dans le prolongement de la vallée de Mœrjelen, par lequel les eaux du lac se déversent dans la vallée de Viesch dès quelles ont atteint un certain niveau. Le lac cependant s'écoule encore toutes les années par-dessous le glacier, ordinairement en juillet ou en août ; mais comme la masse d'eau est bien moins considérable, l'inondation n'a plus de grands inconvénients \