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CHAPITRE XIII

La température des sources, extrêmement variée, domie souvent lieu à des illusions. Une même eau à température constante pourra paraître fraîche en été et chaude en hiver, fraîche le joui* et chaude la nuit. Ces contrastes, si faciles à expliquer pour nous, paraissent avoir beaucoup intrigué les anciens, si l'on en juge par ce curieux passage de Lucrèce :

« On parle, dit-il, d'une fontaine qui est proche du temple de Jupiter Ammon ; elle fait l'admiration de tous les hommes, parce qu'elle est froide pendant le jour et que la nuit elle est chaude: on prétend que les ténèbres s'étant répandues sur la terre, et le soleil éclairant l'autre hémisphère, il passe sous cette fontaine et l'échauffé par ses rayons ; est-il rien qui soit si contraire à la raison? Comment se peut-il faire que le soleil frappant à découvert la surface de ses eaux, il ne leur communique pas son ardeur, et qu'il puisse ensuite, nonobstant l'opacité de la terre, la pénétrer pour en bannir l'humidité, et y faire sentir ses brûlantes impressions, lui qui dans une maison fermée trouve un obstacle à ses feux.

LKS SOURCES

« La cause de cet effet surprenant vient de ce que la terre qui environne la fontaine est beaucoup plus rare en cet endroit qu'en aucune autre part, et qu'enfermant quantité de semences de feu qui sont voisines de l'eau, la nuit n'a pas plus tôt répandu ses ombres humides que cette même terre se refroidit au-dessus de ses parties, se condense, et de même que si elle était pressée avec la main, elle jette dans l'eau ce qu'elle avait de semences de clialeui', de manière que si l'on y touche ou qu'on en boive, sa chaleur nous est sensible; mais dès l'instant que k) soleil éclaire, il rarélle la terre tout de nouveau par l'impression de ses rayons, les principes du feu retournent à leur première situation, et la terre reprend ce qu'elle avait donné de chaleur à la fontaine: c'est ce qui fait sa froideur pendant l'éclat du jour.

(( Il se trouve une auti'e fontaine, où vous n'avez pas plutôt ph)ngé des étoupes, (ju'elles jettent des flarumes par leur prouq)te disposition à recevoir les impressions du feu qui y est caché; un flambeau s'y allume par la même raison; il éclaire de quelque côté que les vents le promènent sur l'eau; la raison est que la terre qui est au-dessous de cette fontaine envoie quantité de semences de feu. qui voulant se faire un passage pour s'évaporer en l'air, ne laissent pas néanmoins de suivre l'effet (jue nous voyons à l'égard du flambeau qu'elles allument, n'étant pas assez uniW pour échauffer l'eau qu'elles traversent; d'ailleurs iV force de l'eau qui jaillit du fond de la terre les contraint tout d'un coup à la retraite, et elles ne se rassemblent que sur sa surface, ainsi que ferait une

fontaine d'eau douce, qui parmi les flots salés de la mer, conserve sa pureté et sa douceur : cette merveille n'est point unique ; en plusieurs endroits la mer donne aux matelots cette charmante commodité d'apaiser leur soif parmi l'àcreté de ses ondes. »

C'est seulement à celles dont la température ne varie pas avec les circonstances extérieures qu'il faut réserver le nom de sources thermales.

Yoici, pour la France seulement, quelques chiffres qui montreront dans quelles larges limites peuvent s'échelonner les températures des plus chaudes.

Chaudes-Aigues (Cantal) 81^ C.

Ax (Ariège) 77 i/2

Amélie (Pyrénées -Orientales) 77

OleUe (Pyrénées-Orientales) 75

Plombières (Vosges) 68

Bagnères-cle-Luchon (flaute-Garonne) . . . 68

Bom^bonne (Haute-Marne) 65 1/12

Dax (Landes) 64

La Motte (Isère) 6i

La Bourboule (Puy-de-Dôme) 60

Canaveilles (Pyrénées-Orientales) 60

Le Vernet (Pyrénées-Orientales) 58

Pietrapola (Corse) 58

Bourbon-Lancy (Saône-et-Loire). .... 56

Guagno (Corse) 55

Carcanières (Ariège) 54

Saint-Sauveur (Hautes-Pyrénées) 55 1/2

Bourbon -l'Archambault (Allier) 55

Evaux (Creuse) 55

Cauterets (Hautes-Pyrénées) 52 1/2

Luxeuil (Haute-Saône) 52

Néris (Allier) . 52

Péréchacq (Landes) 52

Bagnères-de-Bigorre (Hautes -Pyrénées). . 51

Rennes-les-Bains (Aude) 51® C.

Lamalou-Bas (Hérault) 48

Balaruc (Hérault) 48

Aix-les-Bains (Savoie) 47

Digne (Basses-Alpes) 47

Le passage perpétuel des eaux chaudes met la terre dans des conditions très spéciales, et Lecoq cite un fait de rinfluence des sources chaudes sur la végétation.

A Evaux (Creuse), où les travaux des Romains étaient comblés depuis longtemps, des eaux minérales chaudes, s'échappant du terrain primitif, s'écoulaient sous la terre végétale et entretenaient une température souterraine très élevée; la main, appliquée sur les rochers, percevait facilement cette sensation de chaleur. Des arbres, des noyers surtout, dont les racines descendaient jusqu'auprès des sources, acquéraient promptement un volume énorme et un feuillage tout à fait extraordinaire. Les légumes semés sur ce terrain devançaient l*a croissance de tous ceux des environs et n'attendaient pas le printemps pour se développer. Bref, en tout une fertilité extraordinaire, dont on ne reconnut la cause que quand des travaux de recherches firent déblayer les quelques mètres de terre qui cachaient les sources.

Il y aurait grand parti à tirer de ces phénomènes, ainsi que le prouve Texemple de Chaudes-Aigues, petite ville du Cantal. En effet, sous le ciel rude de cette région, elle jouit d'une température singulièrement douce : non seulement ses maisons, mais ses rues sont chauffées jour et nuit. La neige fond dès qu'elle tombe, et l'on a toujours chaud aux pieds, en

quelque endroit que Ton stationne. Ce sont des sources thermales qui mettent Chaudes-Aigues dans de si heureuses conditions : elles représentent pour elle la richesse d'une forêt de 540 hectares, car la quantité de chaleur qu'elles produisent chaque jour équivaut à la combustion d'environ 5000 kilogrammes de charbon de bois, ou de 12 000 kilogrammes de bois ordinaire. Chaque ménage a sa part de chaleur. Des conduits en bois apportent aux maisons l'eau qui circule sous les planchers, l'hiver, bien entendu, car l'été on laisse tiédir en pure perte le ruisseau de Remontalou. Plusieurs sourcos jaillissent dans le lit même de ce ruisseau, qui coule au fond d'une vallée sauvage, les autres s'y rendent et la température, du cours d'eau en est sensiblement augmentée. Si l'on y plonge la main, on trouve d'abord une eau assez fraîche; mais si l'on va plus au fond, on sent la température augmenter et enfin l'on rencontre un sol bruant.

Les bains sont faciles à prendre à Chaudes-Aiguss. Tous les habitants en usent-ils? Ils apprécient peutêtre davantage les autres services que leur rendent les eaux. Ils y lavent leur linge. Le foulage des draps, le désuintage de la laine, l'épilage des porcs ne coûtent que le travail de l'ouvrier. Enfin, c'est plaisir d'y faire cuire et éclore des œufs. La température des sources varie en effet de 88 à 72 degrés. La source du Par, qui est h 88 degrés, et dont la vapeur est si chaude qu'on ne peut en approcher la main, sort pourtant des fentes d'une roche toutes tapissées d'une mousse magnifique, et d'une algue, la Tremella reiiciila, qui croît même à l'intérieur des griffons.

274 LES SOUnCES

Avec leur faible minéralisation, 185 centigrammes de bicarbonate de soude et 13 centigrammes de chlorure de sodium, les sources de Chaudes-Aigues seraient très bienfaisantes pour certains malades, des rhumatisants surtout, et pourtant elles n'ont pas encore donné lieu à des établissements balnéaires suffisants. La chose est étonnante; car on pourrait créer dans cette vallée sauvage du Remontalou, un véritable paradis terrestre, et il y a déjà longtemps que Lecoq en a fait la remarque : a Toute espèce de primeurs s'obtiendrait avec une extrême facilité; on pourrait cr^er de vastes serres où, grâce à des conduites d'eau, les plantes des régions équinoxiales se développeraient en pleine terre et rappelleraient ces temps reculés où la végétation des tropiques couvrait l'Auvergne de ces vastes forets qu'habitaient alors des animaux singuliers dont l'existence précéda l'apparition des hommes.

(( Cette terre, où régnerait constamment une douce température et une humidité dont on pourrait à volonté modérer l'intensité, servirait de promenade pendant les mauvais temps, procurerait de la distraction aux malades et contribuerait sous tous les rapports à l'agrément et à l'utilité des bains de Chaudes- Aigues. ))

Les hommes sont pauvres, et combien de trésors ils laissent perdre, même en pleine civilisation!

Le sol de la ville d'Ax, dans l'Ariège, repose sur une nappe d'eau minérale ; les vapeurs s'échappant par toutes les fissures, imprègnent l'air d'une odeur sulfureuse. L'abondance, la variété, la température des

eaux, qui atteignent jusqu'tà 75 degrés, y sont vraiment remarquables; on ne compte pas moins d'une quarantaine de sources sulfureuses à divers degrés et formant une véritable série thermale. L'eau chaude est à la discrétion des habitants; elle sert à tous les usages domestiques; on en pétrit le pain, on en fait lalessive^ Les Étuves de Néron, nommées du temps des Romains Posidianœ, du nom d'un affranchi de Claude, sont situées à peu de distance de Pouzzoles. On y prenait des bains de vapeur. La vapeur, humide et brûlante, s'échappe d'une source très chaude, située dans les profondeurs de la montagne de Baïes. Nous al^ns suivre un voyageur, le docteur Constantin James, dans le pénible voyage qu'il entreprit dans ce milieu torride.

(( L'intérieur de la grotte est divisé en quatre salles disposées les unes à la suite des autres. La lumière y pénètre par des ouvertures qui font face à la mer. Dans -chaque salle sont plusieurs tables de lave, creusées de manière à recevoir des matelas sur lesquels on vient s'étendre pour respirer un air plus frais à la sortie du bain. Autrefois, des statues circulairement rangées, indiquaient le nom des maladies que ces étuves étaient réputées guérir. Nous ne vîmes plus que des niches vides et dégradées.

(( Nous quittons, le gardien et moi, nos vêtements, et, après avoir pris, lui sa torche, moi mon thermomètre, nous pénétrons dans le conduit.

(( La hauteur du couloir est de 2 mètres, sa lar-

i. Annuaire des eaux de la France^ tome I.

geur de 1 mètre environ. Aussi la chaleur paraît-elle étouffante ou supportable, suivant qu'on élève la tête on qu'on la tient baissée. La différence est due à cette cause toute physique, que la couche la moins échauffée étant la plus lourde, doit nécessairement occuper la partie inférieure.

(( Nous faisons quelques pas. Le couloir change brusquement de direction, puis il décrit des sinuosités. Je marchais accroupi, la tête courbée le plus possible, tandis que le gardien, vu sa petite taille et surtout ses habitudes d'incombustibilité, dédaignait ces précautions. xVprès avoir parcouru 40 mètres, nous arrivons à un point où le chemin se coude à angle presque droit. Les personnes qui vont prendre leur bain de vapeur, et elles sont aujourd'hui très peu nombreuses, pénètrent rarement jusque-la. Elles s'arrêtent dès les premiers pas dans le couloir.

(( Le thermomètre marque 43 degrés en haut et 57 en bas. Déjà je me sens fort incommodé de la chaleur. Mon pouls s'est élevé de 70 pulsations à 90.

« Après une halte de quelques instants, nous avançons. La température augmente ; le couloir se rétrécit, et au lieu du plan légèrement incliné que nous avions suivi, il n'offre plus qu'une pente très rapide. Le gardien lui-même marche avec une extrême difficulté. Je continue de le suivre ; mais bientôt, afin de me maintenir la tête plus élevée, et d'empêcher le sang de s'y porter par son poids, je m'agenouille; puis, me retenant par les pieds et par les mains aux aspérités d'un terrain humide, je me laisse péniblement glisser à reculons. Mes artères temporales battent avec force.

Ma respiration est plaintive, courte, saccadée, haletante. Mon corps ruisselle. 120 pulsations. A chaque instant je m'arrête épuisé. . .

(( Le courant supérieur indique 48 degrés ; l'inférieur 45. Nous sommes enveloppés d'une vapeur telle, que la flamme de la torche, d'où s'exhale une fumée fétide, n'apparaît que comme un point brillant au milieu d'un anneau lumineux.

(( Nous descendons toujours. L'atmosphère est de plus en plus étouffante. Il me semble que ma tête va se briser, et qu'autour de moi tout projette un éclat phosphorescent. J'ai à peine la conscience de mes sensations.

(( Cependant le terrain se redresse. Un léger bouillonnement indique que nous sommes près de la source. La voici. Mais la vapeur est si épaisse, qu'il faut que le gardien promène sa torche au-dessus des objets pour les éclairer.

(( Je me traîne vers la source, tenant mon thermomètre à la main; mais j'avoue qu'à ce moment les forces me manquèrent. Le mercure indiquait 50 degrés, sans différence entre les couches supérieures et les couches inférieures. Mon pouls battait tellement vite, que je ne pouvais plus en compter les pulsations. Il me sembla que si je venais à me baisser, j'allais probablement tomber asphyxié. Ce fut donc le gardien qui plongea mon thermomètre dans la source. La température de l'eau est de 85 degrés. »

Quand le voyageur se retrouva dehors, au contact de l'air frais, il éprouva un saisissement voisin de la syncope. « J'y voyais à peine et chancelais comme un

homme ivre. Mon front violacé, mes cheveux collés par la vapeur, mes bras, mes jambes, mon visage et toute la partie antérieure du tronc salis par une poussière humide et noire, me donnaient un aspect effrayant. J'avais 150 pulsations. »

C'était l'humidité de la vapeur qui la rendait si difficile à supporter. Le même observateur avait été infiniment moins incommodé à Testaccio, dans une vapeur sèche à 80 degrés. On a cité des personnes qui pouvaient rester dans un milieu sec, ayant une température supérieure au degré d'ébullition de l'eau. Dans une étuve humide, on a peine à supporter une chaleur de plus de 45 degrés.

A l'autre bout de l'Europe, en Islande, à une journée environ des grands Geysers, se trouve le Laugarvatn, dont les eaux servirent au baptême des premiers chrétiens islandais. Ce lac reçoit tant d'eau bouillante des sources qui jaillissent sur ses bords, qu'il fume à plus de soixante brasses au large ^

En Asie, la région où la Djamma ])rend ses sources est un des pays sacrés de la mythologie hindoue. C'est du groupe du Djamnotri, dans les monts Himalaya proprement dits, que jaillissent les hauts torrents delà rivière sainte. A une faible distance en aval des sources, à 2984 mètres d'altitude, s'élancent des eaux thermales, rendez-vous des pèlerins. Dans le petit lac formé par les sources chaudes de la Djamma, dit la légende, le dieu-singe Hanouman éteignit un jour sa queue en

1. Towr du monde, 1868, 2*^ semestre. Voyage dans V intérieur de V Islande, par M. Noël Noiigaret.

feu ; depuis ce temps l'eau est resté brûlante : telle est l'origine de la montagne Banderpountch, qui signifie (( Queue du singe. » Les fontaines thermales de Djamnotri sont les plus chaudes de tout l'Himalaya : leur température est de 89 degrés centigrade, moins de 2 degrés au-dessous du point d'ébullition à cette altitude.

Les monts du Thibet méridional sont réunis à ceux de Kouenlun (la grande chahie qui limite au nord le Thibet) par des chaînes intermédiaires, parallèles, orientées du sud-ouest au nord-est, et dont la plus méridionale est le Tantla. C'est aussi la plus élevée : les autres semblent lui servir de degrés. A sa base méridionale jaillissent de nombreuses sources thermales, bouillonnant dans leurs vasques de rochers et s'unissant en un large ruisseau qui coule sur un lit de cailloux jaunes comme l'or. Des vapeurs épaisses s'élèvent continuellement des sources et se condensent en nuages bleuâtres qu'entraîne le vent. Dans quelques réservoirs, la vapeur enfermée s'élance parfois en jet, entraînant avec elle une énorme gerbe d'eau\

La région septentrionale de l'Afrique se signale par l'abondance des sources thermales parfois très chaudes. Nous aurons par exemple l'occasion de revenir sur celle de Hammam-Meskouiine, dans le département de Constantine. La Tunisie et l'Algérie sont couvertes des ruines des thermes antiques, romains pour la plupart ^

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