Les Eaux minérales du massif central de la France
de matière calcaire qui avança au-dessous de l'eau. Des plantes aquatiques ne tardèrent pas à s'y développer, et leur végétation, activée par les matières salines contenues dans les eaux minérales, couvrit de touffes de verdure le rocher qui venait de se former. Mais ici la nature était encore dans toute son activité : un dépôt de carbonate de chaux et de fer hydroxydé couvrait en peu de temps les végétaux vigoureux qui avaient pris possession de ce sol encore vierge; les mousses et les coquillages^ qui venaient y chercher la fraîcheur étaient saisis en même temps, et tous ces matériaux accumulés ne servaient qu'à exhausser le terrain, à multiplier les surfaces, à augmenter les points de contact, et favorisaient puissamment la formation d'une arcade dont la nature seule avait formé le plan. Qu'arriva-t-il enfin au bout d'tln grand nombre d'années? C'est qu'une arche tout entière parut sur le ruisseau dont le cours eût été arrêté si sei5 eaux n'eussent pas enlevé, au fur et à mesure de sa précipitation, la matière calcaire apportée par les eaux qui venaient croiser les siennes. Le ruisseau de Tiretaine ne fut plus, dès lors, un obstacle au cours des eaux de Saint- Alyre; elles l'avaient traversé et se disposaient déjà à franchir un autre bras de ce ruisseau en formant une nouvelle arche. Celle-ci se voit encore à demi formée, avançant au-dessus du ruisseau et restant suspendue sans soutien. Une cause qui nous est inconnue, changea le point de sortie des eaux minérales, et l'aqueduc fut à sec. »
M. Nivet estime que ce pont est postérieur à l'éta*
blissemcnt de l'abbaye de Saint-Alyre, et qu'il a fallu quatre siècles au plus pour le former.
On utilise industriellement les propriétés incrustantes des eaux de Saint-Alyre, depuis le siècle dernier. A cette époque, le jardinier de l'abbaye vendait aux étrangers des rameaux incrustés. Cbomel envoya à Tournefort des raisins et des feuillages recouverts de ces dépôts calcaires.
Aujourd'hui, on vend en grand nombre des nids, des fleurs, des fruits, et surtout des médailles et des camées. La fabrication des objets incrustés se fait dans un petit bâtiment, dont le plafond laisse arriver l'eau, qui se déverse en une multitude de rigoles, et s'échappe par des trous pratiqués dans les conduits. Tous les objets sont éclaboussés et bientôt recouverts d'une légère couche pierreuse qui augmente aveê le temps.
Les sources incrustantes de Saint-Nectaire et d'autres localités voisines laissent déposer du carbonate de chaux beaucoup plus blanc et donnent des cristallisations plus fines. C'est à Saint-Nectaire qu'a commencé l'industrie des camées et des médaillons que l'on connaissait d('^'à en Italie.
A Saint-Nectaire, les travertins sont très variés. «On les voit, dit encore Lecoq, en traînées blanches sur tous les granits, tandis que le sol est imprégné des matières solubles, et notamment du chlorure de sodium, ou sel marin, qui est le principe dominant des eaux de Saint-Nectaire. Des plantes maritimes, trompées par la présence de ces matières salines, vivent égarées dans cette petite vallée, perdue^ au milieu delà France,
sans qu'on les retrouve sur aucun point intermédiaire,
entre celui-ci et l'Océan Rien n'est plus curieux que
les dépôts que forment journellement ces eaux singulières. Elles abandonnent de la silice, du fer hydroxydé, du carbonate de cliaux sous toutes les formes imaginables, ou laissent cristalliser de belles aiguilles d'aragonite qui tapissent d'admirables géodes. Tout cela s'opère dans les conduits souterrains que les eaux parcourent, dans les fissures des roches par où elles sont sorties, dans toutes les cavités qu'elles peuvent atteindre.
(c A l'extérieur, cliaque fdet d'eau forme une traînée blanche qui se distingue de loin ; les plantes qui végètent près des fissures du rocher sont bientôt recouiRcrtes par la même substance, et souvent divers coquillages, qu'une démarche trop lente empêche de se soustraire promptement à leur action, se trouvent pris par le dépôt calcaire, et présentent le singulier phénomène de fossiles vivants. Ainsi on voit partout opérer la nature; on assiste à la naissance et à la cristallisation de ces minéraux dont autrefois on ignorait l'ofigine et que l'on attribuait à des causes particulières qui n'existeraient plus sur notre planète, et cependant ce sont de simples sources qui les forment sous nos yeux. »
La source des Célestins, à Yichy, a donné lieu à un dépôt des plus considérables, et qu'on désigne sous le nom de Rocher des Célestins. Une partie de ce tra vérin est à nu, et sert même d'ornement à l'une des plus jolies promenades de la ville; mais la grande masse se prolonge très loin sous les maisons, il est très acti-
vement exploité. Les araf^onites constituent une grande partie du rocher. Elles sont souvent placées entre deux couches de travertins compactes, et forment des masses d'une certaine épaisseur, toujours formées de couches superposées que l'on peut séparer par le choc. On obtient ainsi des surfaces mamelonnées dont les reliefs se sont imprimés en creux sur les croûtes supérieures.
Dans beaucoup de localités le mouvement continuel de l'eau calcarifère forme les pisolithes dans les lieux où tombe une cascade et où l'eau tourbillonne. Si la chute est assez considérable, les grains, longtemps suspendus, peuvent acquérir un certain volume en se chargeant continuellement de couches calcaires. Quand ils sont devenus trop pesants pour être encore ballottés, ils tombent et sont agglutinés en masse par le dépôt calcaire. Dans beaucoup de sources on assiste à la production actuelle des pisolithes : à Carlsbad, en Bohême, ils sont connus sous le nom de dragées; on les appelle confetti àSanFilippo, en Toscane. Dans les dépôts de Vichy certaines assises sont pénétrées de pisolithes qui parfois n'ont pafe beaucoup nftins d'un centimètre cube et témoignent par ce volume d'une énergie remarquable dans le bouillonnement de l'eau. La source chaude de Hammam Meskoutine donne des pisolithes dont les couches successives, de nature diverse, sont les unes calcaires et les autres pyriteuses.
Toutes les particularités de la formation des pisolithes sont expérimentalement vérifiées, et dans ces dernières années un cliimiste très distingué, attaché au
chemin de fer du Nord, M. Derennes, nous a communiqué des granules parfaits, identiques à ceux de la nature et qui s'étaient précipités dans des appareils d'épuration des eaux. En les examinant en lames minces au microscope, on y voit la structure à la fois rayonnante et concentrique si manifeste dans les produits naturels.
« Nous avons vu h Saint-Nectaire, dit LecoqS des pisolithes offrant des couches d'un heau vert, et cette teinte était due à des conferves qui vivent dans les eaux minérales. Nous avons trouvé à Vichy, dans le rocher des Célestins, des aragonites qui offraient la même teinte verte très éclatante, certainement due à la même cause, et quoique cette nuance de vert soit très altérahle à la lumière solaire, dès que la vie n'existe plus dans les êtres qui la produisent, elle ke conserve indéfiniment au milieu des pisolithes et des masses d'aragonites. M. Fournet cite encore à la source de Fontfreide, près Pontgibaud, des pisolithes entièrement verts, et attribue aussi à des algues cette curieuse coloration » .
Les dépôts calcaires des sources de Carlsbad méritent d'être mentionnés. Ces sources qui sortent du liçranit et du porphyre, dans une vallée étroite où coule le ruisseau du Tœpel, sont en nombre considérable. Le Sprudel jaiWii avec bruit au milieu d'une voûte formée par ses dépôts, lesquels s'étendent sous une grande partie de la ville. Partout où l'eau a trouvé du vide.
1. Les Eaux minérales considérées dans leurs rapports avec la chimie et la géologie.
elle a donné lieu à des bancs disposés en couches minces et parallèles dont chacune provient d'un dépôt particulier.
La croûte calcaire du Spriidel fut brisée par la source elle-même en 1713 et en 1727, et l'eau chaude se répandit immédiatement dans le Tœpel. Cet accident donna lieu à des recherches. On perça la roche d(»jà endommagée; l'eau sortit avec force, et l'on vit plusieurs cavités phis ou moins grandes rempb'es d'eau, et dont le fond était également une croûte calcaire. En traversant aussi celle-ci, on découvrit sous elle des cavités semblables d'où l'eau sortit avec une force encore plus grande. Lorsqu'on eut ouvert cette dernière croûte, on se trouva dans un grand réservoir d'eau, qu'on baptisa du nom de Chaudron du Sprudel [Sprudel-Kesseï).
L'étendue de ce réservoir est considérable. Si, en creusant dans la ville, on vient à percer la croûte du Sprudel, l'eau chaude monte avec violence. Les fentes du sol laissent échapper de l'acide carbonique en telle quantité que les caves des maisons en sont remplies et que, dans le Tœpel, qui coule immédiatement sur le dépôt, on voit sur une grande longueur le gaz monter en bulles au-dessus de l'eau. Les canaux par lesquels s'écoule l'eau du Sprudel se remplissent si vite de carbonate de chaux que l'on est obligé de les percer quatre fois par an.
Le SprudeL qui n'est qu'une ouverture du Sprudel- Kessel, a de fréquentes intermittences. Les parties supérieures du Chaudron se remplissent d'acide carbonique, et quand il e:;t en quantité suffisamment grande.
il comprime tellement la surface de l'eau qu'il peut s'échapper avant elle. L'eau et le gaz sortent alors alternativement de 18 à 19 fois par minute\
Passons en Asie. Pambouk-Kalessi est l'Hiérapolis des anciens. Strabon, déjà, en disait merveilles : <( L'eau de ces sources a une telle disposition à se solidifier, à se changer en une espèce de concrétion pierreuse, que les habitants du pays n'ont qu'à la dériver dans de petites rigoles (pratiquées autour de leurs propriétés) pour obtenir des clôtures qui semblent faites d'une seule pierre. » Le mot Pambouk-Kalessi, qui désigne aujourd'hui les ruines dlliérapolis, signifie Château du coton, faisant allusion aux formes monumentales et à la couleur blanche des masses de travertin qui rendent la localité célèbre.
Le plateau de Pambouk-Kalessi est à une altitude de 500 mètres ; il domine de 90 mètres la plaine de Denizly et se divise en deux étages superposés : c'est sur le supérieur que se trouvent les ruines de la cité antique et les sources thermales. Il a, du nord au sud, une longueur d'un demi-kilomètre. Ses flancs très abrupts, formés de travertin, descendent par une pente rapide sur la terrasse inférieure, qui a environ 1 kilomètre de long; cette dernière s'abaisse assez doucement sur la plaine de Denizly.
« Tout à côté du petit village karahit, dit M. Tchihatchef, que l'on peut considérer comme placé sur la limite nord-ouest de ce plateau, se trouvent, au pied des montagnes, plusieurs sources dont la température
"!*.Berzélius, Annales de chimie et de physique, tome XXYHI,
est de 50 à 60 degrés centigrades. Elles se précipitent le long du flanc nord-ouest, pour se jeter dans un petit ruisseau qui, descendant des hauteurs, débouche dans le Tchekerek-sou. L'inclinaison du plan par lequel elles coulent est de 25 degrés environ. Tout le revers de cette partie du plateau est tapissé d'une écorce rouge et blanche. A dix minutes au sud-ouest du même village on voit, au pied du rempart qui le borde au nord, sortir une source dont la température était, le 10 mai 1848, de 30 degrés à l'ombre; elle envoie à l'ouest plusieurs filets qui se répandent à la surface du plateau et le revêtent d'une écorce jaune et rougeâtre. La saveur de la source est légèrement acidulée, avec un arrière-goût ferrugineux très prononcé ; le dégagement de l'acide carbonique est fort sensible. A mesure que l'on s'avance du village karahit vers cette cité solitaire de monuments funèbres, les phénomènes d'incrustation et le nombre des sources qui les produisent se développent d'une manière prodigieuse : on dirait qu'au milieu de cet asile de la mort la nature a voulu redoubler d'activité et de vie. Ainsi, à l'extrémité septentrionale de la nécropole on voit un mur de plus de 8 mètres de hauteur, composé d'incrustations blanches ; en serpentant du sud-est au nord-ouest, il se creuse, à son sommet, en un canal dans lequel coule un filet d'eau qui a 31°, 2 au soleil, 22 degrés à l'ombre, et qui, à l'endroit où, au nordouest, ce mur fait un coude, forme une superbe cascade. Des déversements semblables ont lieu sur plusieurs points du canal. L'eau ainsi épanchée se répand sur le plateau, où elle compose une im-
meiise quantité de blocs et de masses d'incrustations.
« Par-dessus le lit desséché du ruisseau se dresse le pont naturel, composé également de masses d'incrustations formant une voûte spacieuse qui est hérissée de stalactites suspendues au-dessus du ruisseau en longues lanières frangées. De ces stalactites tombent constamment de grosses gouttes d'eau sur les rochers de tuf amoncelés sous la voûte. L'action prolongée de leur chute a creusé dans les rochers une foule de cavités arrondies, où le liquide, se refroidissant et se débarrassant de son acide carbonique, devient parfaitement clair et alimente des citernes naturelles admirablement ombragées. Grâce à la puissance de l'évaporation, il règne sous les voûtes de ce pont magnifique une température tellement agréable qu'au moment où, à la surface nue du plateau, le thermomètre s'élève à 30 degrés centigrades, il s'abaisse à 16^^,2 dans ce délicieux réduit, où la teuq)érature de l'eau n'est qu'à 17%5. ))
Mais les dépôts sont bien plus magnifiques encore à la partie inférieure du plateau. Les eaux, en bondissant de la terrasse supérieure, sur l'autre, ont édifié des constructions véritablement fantastiques.
« L'œil a peine à distinouer les gerbes d'eau des groupes sédimentaires qu'elles ont produits, et ce n'est qu'aux reflets des rayons du soleil que l'on parvient à reconnaître le liquide ruisselant au milieu des incrustations immobiles, mais étincelantes. Six de ces cascades se font remarquer, entre toutes, par leurs audacieuses proportions. La plus magnifique est celle qui descend de l'endroit où s'élève, sur la plate-forme
PRODUCTION DES ROCHES PAR LES SOURCES oio
supérieure, le splcndide édifice thermal des anciens. Lorsqu'on la contemple du bas de la plaine, on a devant soi un magnifique amphithéâtre composé de masses arrondies d'une éblouissante blancheur, brillant au soleil de mille feux comme une montagne de
cristal Mais si le grandiose de Tensemble du tableau
saisit d'étonnement le spectateur qui le considère de la plaine, la surprise atteint son apogée lorsque, après avoir gravi les masses ondoyantes, on se trouve transporté au milieu d'une véritable scène de féerie. Là ce sont des coupes, des amphores; ici de merveilleux bassins que la nature a échelonnés en terrasses : ces formes étranges et radieuses prennent souvent des dimensions colossales; elles offrent les caractères les plus variés; un grand nombre ressemblent à d'immenses bénitiers ou à des trijdacnes dont les parois mollement ondulées seraient sillonnées de côtes et de cannelures régulières, entourées d'arabesques. Toutes ces coupes, tous ces vases dont le pinceau et le ciseau s'efforceraient en vain de rendre la fantastique élégance sont tantôt d'une teinte jaune uniforme, tantôt bariolées de nuances diverses simulant le jaspe, l'albâtre ou le porphyre; une eau parfaitement douce les remplit généralement ; quelquefois c'est un dépôt de tuf blanc, léger et vaporeux comme des bulles de savon. Au sommet du rempart d'où la cascade pétrifiée se précipite en larges lames qui ressemblent à autant de gerbes écumantes on voit ces coupes alignées comme au cordeau. Souvent elles sont frangées à leur partie inférieure et reposent sur un groupe circulaire d'immenses ciselures; au-dessus de tous ces chefs-
d'œuvre du grand atelier de la nature se voûtent, comme des coupoles de diamant, des masses globulaires d'un blanc de neige, qui semblent écumer et s'agiter aux reflets du soleil^ »
En Afrique, les sources d'Hammam Meskoutine, qui ont élevé leurs dépôts sur les bords de l'oued Zénati, dans la province de Constantine, se signalent au loin par les colonnes de vapeur qui s'en dégagent, et à plusieurs centaines de mètres, par une odeur sulfureuse qui augmente quand on approche sans cependant devenir très forte.
Lorsqu'on est assez près des dépôts pour les distinguer sous les vapeurs, on aperçoit un vaste champ hérissé de cônes : on dirait une ville couverte de minarets, ou un douar de tentes. La position élevée des principales sources et leur chute en cascades sur des rochers blancs et roses, donnent lieu à un magnifique château d'eau.
Le sol résonne sous les pieds, de l'acide carbonique s'en dégage ; on sent de toutes parts la circulation de l'eau. Dans cette accumulation de dépôts accrus pendant plus de cent siècles, à en juger d'après leurs progrès depuis deux mille ans, il y a des cavernes profondes. Les sources ont disparu de beaucoup d'endroits, et les vieux cônes seuls restent là debout, comme pour transmettre aux générations futures la mémoire des phénomènes qui ont présidé à leur formation.
La source, en effet, a bouché elle-même l'orifice par lequel elle s'échappait, et elle va ailleurs chercher