‹ Les Soutanes sous la mitrailleChapitre 1 sur 9 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Dans les divers pays d'Europe où fonctionne le service personnel et obligatoire, les membres du Clergé jouissent delà dispense de ce service. La rai» son en éclate aux yeux : Ministres d'une religion de paix, c'est les contraindre à agir contrairement à leur mission que les mêler aux luttes des champs de bataille. Dans toutes les armées donc, saut dans 'la nôtre, ils ne figurent qu'à titre de pfêtres, avec iear caractère sacerdotal, et sont attachés aux différentes unités en vue de mettre à la portée des combattants les secours de leur ministère.

Lorsque, dans notre pays, sous couleur d'égalité, on crut devoir Bompre avec cette doctrine, ce no fut pas, chez un certain nombre de nos législateurs, sans nourrir l'arrièrô-j^ensée de tarir la source du

2 r£paci

recrutement du clergé. On attribuait, en effet, à la dispense, une grande influence sur l'origine de certaines vocations, et on comptait sur un séjour prolongé à la caserne pour on faire sombrer nombre d'autres.

Tout d'abord, poar rendre la mesure plus acceptable et la faire passer, on convint d'incorporer les ecclésiastiques dans le service de santé*, où l'on ferait ainsi appel à leur dévoûment sans les contraindre à porter les armes et à en faire usage. Mais ce palliatif n'eut qu'un caractère transitoire, et quand, pour faire passer la loi de deux ans, on supprima toute espèce de dispenses, on soumit, en m^me temps les ecclésiastiques, que Ton ignorait désormais, à la loi commune, en les aslreignant au service armé.

Ces mesures ne produisirent pourtant pas tout l'effet qu'on en attendait ; elles éliminèrent, sans doute, à l'origine de la carrière, des vocations peu affirmées, et si la quotité du recrulement eut peut-être à en souf- Irir dans une certaine mesure, la qualité s'en ressentit à son avantage. De son c6té, le séjour de la caserne constitue comme un deuxième crible à travers lequel ne passèrent que de rares naufragés. Or, dans toute carrière, un ntaufrage dès le port

n'est'il pas toujours préférable à celui qui n'a lieu qu'au cours de la traversée ?

La grande majorité des prêtres incorporés parvint, avec beaucoup de tact et un peu de fermeté, à faire respecter, dans nos chambréses, ses croyances jusque dans leurs manifestations extérieures. En même temps, leur bonne humeur, leur simplicité, leur esprit de camaraderie et la conscience qu'ils apportaient dans l'exécution de leurs devoirs, leur conciliaient la sympathie de leurs camarades et l'estime de leurs chefs. D'autre part, ils acquéraient, dans ce milieu, sur certaines tristes réalités de la vie, que leur éducation leur avaient tenuc»3 voilées, des précisions que, seul, un exercice prolongé de leur ministère leur eût, peu à peu, apportées. En perdant, aux dépens de la candeur de leur esprit, nombre d'illusions, ils acquéraient, un peu brutalement, il est vrai, une précoce expérience des hommes et des choses qu'ils pourraient mettre à profit dans leur rôle de conseillers et de directeurs de consciences.

Quelques évêques — cefurent.àmon avis, les plus clairvoyants et les mieux avisés, — crurent devoir engager leurs prêtres à briguer, au cours de leur passage à la caserne, des galons; voire répaulalte

4 ratfrAci

d'officier. Puisqu'il n'y avait aucun moyen de les soustraire au service armé, pourquoi ne mettraientils pas à proQt, et l'instruction supérieure qu'ils avaient reçue et l'esprit de devoir qui les animait et qui s'était confirmé au séminaire, pour tenter de jouer, dans l'armée où ils avaient été enrôlés à leur corps défendant, un rôle de direction, plutôt que de s'en tenir à celui de l'exécution passive et toujours subalterne ?

En ce qui concerne le temps de paix, le clergé sortit donc d'une épreuve que l'on peut qualifier de douloureuse, sans que ni son recrutement, ni surtout sa valeur morale et sacerdotale eussent ressenti trop de dommages.

Qu'allait-il se passer, si la grande épreuve de la guerre venait à surgir ? Et comment le clergé allaitil répondre à la mobilisation et se comporter au feu?

n est constant que ceux de nos législateurs qui avaient escompté la ruine du clergé par le passage à la caserne ne pouvaient qu'appartenir à la catégorie des pacifistes, à la fois têtus et crédules, qui, croyant la guerre désormais impossible, en écartaient obstinément de leur pensée jusqu'à l'éventualité. Sinon, ils auraient, pourvu toutefois qu'ils

raéFiiCB I

fussent doués d'une parcelle de psychologie, préru que les vertus de devoir, de renoncement et de sacrifice, qui sont la base de l'éducation et la règle de la vie sacerdotale, vertus qui se manifestent surtout quand survient l'épreuve, allaient faire de ce personnel, que l'on avait marqué d'infamie en lui interdisant l'enseignement, contre lequel on avait attisé les préventions, un exemple vivant des vertus militaires qui, elles aussi, sont de devoir, d'abnégation et de sacrifice. Ils auraient compris qu'ils préparaient, pour le temps de guerre, la glorification publique et manifeste de ce clergé qu'ils s'étaient mis en tète de détruire.

Si à l'intérieur, lors de la mobilisation, les pn^tre» rejoignirent, comme tout le monde, avec empressement, leurs corps d'affectation, à l'étranger, ils excitèrent l'admiration de tous par l'ardeur qu'il» témoignèrent, et par l'ingéniosité qu'ils mirent à vaincre les obstacles qui, sur certains points, furent semés sous leurs pas. Dans son rapport officiel» notre ambassadeur à Constantinople, M. Bompard, nous montre tous ces Réguliers des ordres les plus divers, dont l'existence se passe à enseigner notre langue ot à inculquer l'amour de notre pays aux eniants de races et de religions diverses qu'on leur

t> PBEFACB

confie, rivalisant d'ardeur et d'entrain pour rentrer en France dans le plus bref délai et y apporter 1« témoigoa-go le plus vivant et le plus complet de leur attachement à la patrie d'autant plus aimée que plus lointaine.

Dans les rangs de l'armée, l'action de nos prêtres trouva à se manifester sous les formes les plus diverses : aumôniers régulièrement attachés aux am« bulances et dont la désignation, différée quoique réglementaire, ne fut faite qu'au dernier moment ; aumôniers volontaires et surnuméraires, dernière création du regretté Comte de Mun, œuvre comme tant d'autres, à la charge des catholiques, et destinée à suppléer à l'insuffisance numérique des aumôniers titulaires ; prêtres incorporés sous le régime de transition, et attribués aux formations sanitaires de Tarmée, à titre d'infirmiers ou de brancardiers, ou aux hôpitaux permanents ou temporaires de l'intérieur ; enfin, prêtres soldats, sortes de « Maitre- Jacques », qui, contrairement au dicton, ont su se montrer, tour à tour, et même tout à la fois, vaillants soldats, parce que, prêts à mourir, ils ne craignaient pas la mort, et prêtres sublimes parce que, soit avant, soit pendant, soit après l'action, ils étaient à la disposition de leurs frères d'armes pour leur

Page 1