LA MESSE POUR L ENNEMI
Je n'ai plus de nouvelles de Duroy, écrites dé sa main et je devine qje son état est grave, plus grave que ses lettres ne l'annoncent. Et pourtant nulle pensée de désespoir ne se mêle à mon inquiétude. Lui-même a des paroles rassurantes qui affermissent ma confiance et sont dictées par cette absolue certitude que les malades ont de guérir.
Il plaisante encore, et je lis à travers ses lignes, une volonté énergique de vivre et de vaincre le mal: J'y lis aussi, avec attendrissement, le so-jci persistant de tenir la promi:;sse qu'il m'a faite aux jours de notre revoir et de notre séparât ion: « Je t'enverrai des nouvelles de là-bas ! » Et il continue à recueillir pour moi des épisodes vécus où l'héroïsme rivalise avec la grandeur morale. Cette fois, c'est un inûrmier devenu son secrétaire qui m'adresse, de sa part, l'étrange et imprebsionnant récit que lui a fait un
210 L.BS SOUTANES SOUS LA UITRAILLB
prêtre blessé, en traitement dans !e môme hôpital.
C'est en Argonne, dans cette ligne de forêt où chaque arbre devient un rempar et chaque monticule de terre, un bastion.
Là, comme partout, les curés-soldats paient de leur vaillance et donnent à leurs camarades, avec l'exemple d'une valeur jamais lassée, le réconfort d'un apostolat qui fait rayonner Dieu dans l'horizon clair de la patrie déjà victorieuse.
L'abbé, qui est immobilisépar une balle à la jambe gauche, a vécu des mois, cette existencf^ où l'homme perd toute autre notion que celle de faire face ao danger et surtout, de servir éperdument la cause qui absorbe sa vie et occupe uniquement les énergies de son âme.
Un jour, il est allé ravitailler, lui-même, un poste avancé qu'on jugeait séparé du régiment par le feu intense qui régnait sur la route de communication.
Cet acte d'audace, il l'a simplement accompli pour un seul de la compagnie — oui, un seul, un de ces rares sectaires aveugles qui demeurent en cette guerre, comme demeurent les arbres morts dansja verdure des forêts vivantes. Celui-là gardait en lui la haine du prêtre, jetée dans son âme d'enfant par quelque n.*;s6rable semeur d'herbes mauvaises. EX quand les autres priaient ou communiaient, ravitaillés d'espérance par l'aumônier descendu dans la tranchée, fui, se tenait debout et allumait sa pipe en guise d'encensoir.
Un matin, le lieutenant arrive dans le trou, le ▼isage triste à pleurer :
— Mes enfants, les quatre homnies que j'ai postés
LES SOUTANEI SOUS LA HITRAILLI 21 i
hier soir près de la hutte du charbonnier sont séparés de nous par les nnarmitesquitomberfi elles balles de mitrailleuses qui balaient le sentier. Ils sont admirables, ces pelits-là. Je viens de les regarder du haut de ce chêne. Ils tiennent bon et tous les quatre fusillent les boches comme s'ils étaient toute une compagnie.. Seulement, si ça dure, :1s vont crever de faim. Et vous savez qu'on ne fait pas de bonne besogne quand on a le ventre creux.
Les poilus se regardent. Ils comprennent l'invitation indirecte au secours très problématique, au sacrifice presque certain.
Plusieurs pensent :
— Pour un drapeau... pour la prise d'une trandiée,... pour la beauté d'un ordre à exécuter, oui, on marcherait, mais pour ça, pour des copains qui risquent leur peau un peu plus que nous, m:i!S comme nous... ah ! tant pis... claquer aujourd'hui ou demain...
Et tous gardent le silence.
Le tombeur de curés risque pourtant une réflexion :
— J'aime mieux me faire défoncer la carcasse dans un assaut et mourir en me défendant, s'il faut tourner de l'œil.
Les autres trouvent juste la réflexion et ajoutent :
— Si on était à leur place, on s'atfdcherait l'estomac avec la grande courroie du sac et on attendrait.
L'abbé ne dit rien. Il ne sourit point comme les camarades, mais il n'est pas triste comme ceux qui regrettent des morts inutiles.
Seulement, une belle flamme éclaire ses yeux. U
a VU ce que les autres n'ont pas vu et senti ce que les camarades ne sentent point: des braves qui souffrent et dont un acte surhumain peut prolonger l'héroïsme.
— Mon lieutenant, si vous voulez que j'essaie de leur porter à manger...
Une décharge de mitraille ennemie qui balaie la dairière et ah«t les arbres donne à ces mots le sens impressionnant du dévouement qu'ils expriment.
L'oflScier lève la main vers le talus où éclatent les bombes et son geste parle et dit tout ce que ses lèvres ne prononcent pas.
Les camarades, au premier signal de la rafale, se sont terrés dans la grotte, le sac sur la tôte. Le prêtre est resté debout, et cette fois, souriant, car l'offre qu'il vient de faire prouve que la mort, ou proche ou lointaine, ne compte point pour lui. Il achève sa phrase dans la sérénité absolue d'une âme d'où toute crainte est bannie.
— ... Ils ont droitde vivre comme nous, puisqu'ils se battent et puisqu'ils sont nos frères en danger.
Un murmure des hommes accueille ces mots de simple bravoure et l'abbé l'interrompt par cette explication qui a l'air d'une excuse pour l'initiative dont les camarades pourraient être humiliés.
— Moi je n'ai pas de famille par derrière, alors si je tombe...
Et il regarde celui d'entre eux qui a moins d'amour pour ses frères, ayant moins da foi et d'espérance. 11 le regarde et ses yeux lui disent doucement :
— Mes paroles n'ont pas été assez éloquentes pour te convaincre. Je vais essayer des actes.
Une demi-heure après, il est parti, le sac chargé de pain et de conserves pour les quatre isolés — des vivres et aussi des cartouches, car chez les sacrifiés la bravoure fait peut-être encore, depuis un jour, oublier la faim.
Il s'est glissé dans les herbes; il a rampé, brisé par un lourd fardeau ; il a senti le vent de la mort frôler cent fois son visage. Et puis, là-bas, il a remplacé un camarade à la poitrine trouée qui lui a dit en le voyant :
— Ah ! je savais bien que ma médaille me porterait bonheur. Confesse-moi, mon vieux, et puis prépare moi pour la dernière halte.
Sous les balles, dans l'enfer atroce des obus trouant le sol autour d'eux, il a fait le quatrième, et les autres vaillants, exaltés d'un nouveau courage, ont recommencé, près de lui, à tuer les servants de la batterie allemande.
Et, lorsque vint la nuit, les hommes delà tranchée virent quatre ombres qui descendaient vers eux et faisaient glisser doucement, dans l'étroit couloir, le cadavre du camarade qui avait expiré sous l'absolution du prêtre, accouru pour lui porter plus que du pain : le pardon si désirable à l'heure du demitour suprême.
Et quand ils eurent repris leur place dans la retraite obscure, l'abbé sentit une main peser sur son épaule, un visage s'approcher du sien. El il entendit une voix qu'il devina avant de l'avoir reconnue.
— J'ai compris ta leçon, mon camarade et demain, si on est encore là, je veux que tu me fasses chrétien.
214 LES SOUTA>'£S SOUS Lk HITILVILLB
Demain!... Trois heures après, l'incroyant, terrassé par un éclat d'obus qui lui avait rompu la colonne vertébrale, mourait en bénissant Dieu et le prêtre qui avait gagné son cœur en lui montrant ce que peut la bravoure humaine divinisée par la foi. n mourait avec, aux yeux, la belle flamme d'espoir qui éclaire les fins héroïques, — reflet de la visi;>n bienheureuse dont se réjouissent, dans l'autre vie, les glorieux martyrs des saintes causes.
C'est ce prêtre là qui est venu guérir sa blessure à l'hôpital où Duroy continue de soigner la -sienne avec une patience jamais démentie. Comme mon vaillant ami, ce brave intrépide a cent fois déûé la mort avec une superbe crànerie. Comme lui, et sans la chercher, il s'est acquis la renommée d'un héros chez qui s'unissent, dans un ensemble magnifique, la forte vertu chrétienne et la beauté de la bravoure française. Tous deux ont pris pour devise et insciit dans leur cœur ces fières paroles que Duroy faisait inscrire, jadis, sur le drapeau de sa jeunesse catholique : Toujours combattus — par /ois battus — jamais abattus.
Et voilà que les hasards de la guerre, surtout la Providence^ ont fait se rencontrer, pour fraterniser dans le commun désir de sacrifice et de gloire, ces deux prêtres aux prouesses merveilleuses. Le nouvel ami a con!;'- au brancardier, plus atteint que lui, Les actions vaillantes et téméraires, les actes surhumains si simplement accomplis. Et Duroy, en écoutant ces récits, a songé qu'ils méritaient de vivre dans les mémoires et de contribuer à rendre plus grande et plus douce la lierlé des catholiques pour la phalange
LES SOVTANra SOUS LA MITR.ilLLB 215
indomptable que forme le sacerdoce chrétien dans celte guerre formidable.
L'abbé Marny — c'est son nom — était sergent dans un régimentde ligne. Aujourd'hui, il est souslieutenant, mais, c'est un détail qui n'a rien à voir avec son histoire, déclare-t-il.
Sa section est aux avant-postes et surveille la rive gauche de la rivière qui les sépare de l'ennemi. C'est la nuit noire barrée seulement par la ligne plus claire de l'eau rapide qui reflète au passage le peu de lumière diffuse dans la campagne d'alentour. On s'observe en silence et on se guette. Les yeux brouillés par les mirages de l'ombre fixent le talus et les arbres qui ont l'air de bouger.
La mort est là, devant eux, avec les imprévus de son mystère. Dans tous les fourrés d'en face, d'in visibles fusils sont braqués vers les poitrines et c'est sinistre et cruel, l'angoisse de cette incertitudoi l'attente énervante des balles qui vont trouer, briser sans qu'il soit possible de prévoir de quel coin de buisson elles vont jaillir.
On attend et chacun sait bien qne^ l'heure est tragique. Dans l'air tranquille plane une atmosphère douloureuse. Nos troupiers que rien n^impressionne autant que ces veilles obscures, ronchonnent à voix basse et serrent diane étreinte nerveuse, leurs cartouchières dont le poids les rassupe.
— Ah ! si seulement on pouvait savoir ce qfui se passe de l'autre cô<é !
Derrière eux, à trois kilomètres, lés 75 allongent leurs affûts et sont prêts à déchaîner le terrible ouragan de leur mitraille mortelle.
Dans les âmes, il y a malgré tout de la confiance et quand ils chanteront leur chanson de ravage, nos soldats sentiront la protection de ces grands amis au coeur de bronze. Ce sera la bataille, l'élan qui pousse l'homme vers la défense, la détente de toutes les énergies viriles dans l'effort. Ce sera la vraie guerre française, la ruée au massacre nécessaire, le mouvement, l'action dans laquelle tout l'être vibre et jette dans le combat la totalité de ses forces multipliées.
Un seul rêve dans tous les cerveaux : se battre, courir, frapper, briser. Mais pour l'heure présente, la consigne est d'attendre, les pieds dans la boue, d'être sur le qui vive, de dompter les nerfs qui trépident et la vaillance qui proteste.
Une heure se passe et toujours le même silence. A peine les oreilles exercées depuis tant de semaines à percevoir les imperceptibles bruits, peuvent-elles distinguer, vague comme un murmure, le travail souterrain, l'œuvre sournoise que les allemands accomplissent aux profonds replis de notre terre de Francd.
Que font-ils et quelle besogne mauvaise préparent, en leurs terriers, ces fauves infatigables? Quelle surprise ménagent-ils àl'ennemi qui les tient et dont ils cherchent, éperdument, à desserrer l'inévitable emprise.
Il faut le savoir, éventer la ruse, découvrir la manœuvre hypocrite qui peut coûter la vie au régiment. Il faut voir la besogne ténébreuse et découvrir le mystère. Mais comment ? Et le capitaine se demande qui pourra bien franchir la ligne meurtrière — la bande déterre et la barrière mouvante, si périlleuse.
LES SODTAIIEI SOUS LA MITRAILLI S17
de la rivière dont le flot précipité frappe la rive prochaine.
L'abbé Marny s'approche de lui et ce dialogue héroïque s'engage entre le sergent et son chef :
— Mon capitaine, il vous faut un homrae...
— Oui, mais un homme qui en vaille deux et môme dix.
Le prêtre demeure modeste dans son désir de bravoure nouvelle :
— Si vous croyez que moi...
L'officier est ému, mais il comprend, avec la crainte de ceux qui savent le prix de la vie, qu'une générosité pareille ne s'accepte pas comme une offre ordinaire.
— Mais mon pauvre ami, c'est une tâche extrêmement dangereuse.
— J'aime le danger.
— 11 y a la rivière à franchir.
— Je sais nager.
• — 11 faut une prudence et une patience éprouvées.
— Je saurai attendre.
Le chef, alors, devine qu'il a trouvé son homme, celui qui en vaut deux et même dix :
— Et il y a beaucoup de chance d'y rester,, . Alors, voyant que le capitaine craint pour sa vie,
Marny lui enlève le dernier souci qui arrête le oui au bord de ses lèvres et il dit fièrement, avec un sourire qui rend plus belle encore l'acceptation du sacrifice :
— Je suis prêt à mourir.
Quelques secondes se passent, pendant lesquelles
le capitaine cherche à lire dans les yeux du sergent cette décision qui fait qu'on ne doute plus.
— Alors, vous pouvez partir, Monsieur l'abbé, et que Dieu vous garde.
... Son aventure lut celle de tous les héros qui accomplissent simplement, naïvement, des actes sublimes. Le remblai fut franchi ; la rivière traversée malgré le courant meurtrier , le terrain ennemi parcouru jusqu'au talus de leurs tranchées... Mais là, à cette minute, commence le tragique de l'histoire et le drame poignant dont cette âme de prêtre sentit les troublantes émotions et l'horreur.
A dix pas devant lai, la sentinelle ennemie est debout et lace à la rive française. L'homme n'a rien entendu ni rien deviné. A cinquante mètres en arrière, un bruissement léger rév'^èle le travail qu'on prépare, les terrassements élevés en hâte pour abriter les mitrailleuses. Marny a repéré tout cela. Il peut retourner en arrière, regagner la ligne française d'où il sera possible de téléphoner à la batterie d'artillerie qui pourra foudroyer la nouvelle redoute, anéantir la défense, permettre à nos soldats de gagner un demi-kilomètre — un succès énorme, une victoire dont toute la France pourra, dans deux jour», se réjouir et triompher.
Cela, c'est la mission accomplie et l'œuvre achevée. . mais cet homme qui est là et qui guette... il n'a rien vu, ni rien entendu... s'il voit et s'il entend? Une branche de bois mort qui craque, une pierre qui roule, un buisson qui s'agite et voilà l'éveil doiuié, la troupe en armes, lui, signalé, la besogne manquéa,.. id bel eâort rends inutile.
LES SOUTANES SOUS LA MiTRAILLI 219
Aplati dans l'ombre, rivé au sol, il pense à ces choses... C'est si horrible de tuer, dans ce calme de la campagne sereine... tuer froidement cet homme qui ne sait pas et qui remplit aussi, !• pénible devoir que la guerre lui impose...
Sans doute c'est le droit et c'est la justice. D'ailleurs, ils n'ont pas de ces scrupules, les barbares qui massacrent les êtres sans défense. Et puis, deux ennemis qui se rencontrent à ces heures où la patrie exige qu'on la défende doivent fatalement se ruer l'un sur l'autre et cherchera se détruire. Et tant pis pour le moins prévoyant et le moins armé. C'est la défense lé.gitime et c'est le sort terrible, mais inévitable de la guerre.
Et ce n'est pas de tuer qui l'impressionne et le trouble. Il a fait si souvent le coup de feu au bord de la tranchée, dans les rencontres et les assauts. Mais c'est de tuer l'homme qui est là, devant lui et qui goûte, à sa manière, la douceur de l'heure calme et la joie de vivre.
Et pourtant, ce n'est pas le cœur qui doit parler à cette minute, ni la pitié. C'est la France qui im» plore, réclame et commande. C'est aussi la voix delà haute et souveraine fraternité qui ordonne ; « Frappe ceux qui veulent nous frapper ». Ses frères, à lui, attendent là-bas le salut qu'il doit apporter, le renseignement qui leur permettra de conquérir un peu plus de cette terre de chez nous qu'ils ont profanée et violée. II faut être plus qu'un homme : un soldat ; le fusil qui tire et la balle qui tue...
Et même la main qui étrangle s'il faut en arriver à ce moyen pour que le YeUleur de nuit
ne parle plus et soit à jamais incapable de nuire.
Et c'est pourquoi l'abbé Marny s'approche encore de l'homme impassible qui n'entend pas venir à lui le rôdeur audacieux qui apporte silencieusement la mort.
Un bond dans les herbes... deux mains qui étreignent la gorge de la sentinelle allemande... des os qui craquent, un râle étouffé, le cadavre affaissé palpitant dans l'herbe et puis, a6n que jamais plus ce témoin ne se réveille, une baïonnette qui lui perce la poitrine et lui traverse le cœur...
C'est fini. Ses mains ont versé froidement ce sang d'un homme. Mais dans son âme chante la voix de la conscience fière du soldat qui a sauvé sa compagnie— car une demi-heure après, nos canons bouleversaient le repaire des bandits, ouvraient le chemin à l'élan de nos fantassins qui écrivirent, cette nuit-là, de la fine pointe de leur « fourchette », une page glorieuse et immortelle. Nous avions gagné un point stratégique, refoulé la horde envahisseuse, délivré un coin du sol et proclamé une fois de plus que l'armée française ne sait pas reculer...
Yoilà ce que l'abbé Marny a conté à mon ami Duroy qui l'a écouté les larmes aux yeux, sans plus songer à sa terrible blessure dont la douleur vive s'exaspère et le torture presque sans trêve. Il a oublié de souffrir pendant une heure ou plutôt, le beau fait d'arme de son nouveau camarade fait taire en lui, les plaintes violentes de son mal. Et c'est grâce à sa délicate prévoyance que j'ai pu conter ce nouveau fait dont nos annales pourront s'illustrer.
Mais ce trait d'héroïsme a son épilogue. Et c'est
lui qui a désiré en souligner l'originale grandeur. A la fin de la lettre écrite pour moi, il a voulu, de sa main, ajouter ceci :
« Hier, malgré sa jambe malade, Marny s'est levé à six heures et je l'ai vu se traîner hors de la salle. Je lui ai demandé la cause de cette sortie qui est une imprudence. Il m'a répondu seulement : « Je vais prier ».
A son retour il était joyeux de cette joie profonde i]ui n'empêche pas le visage d'exprimer le mal physique. Il souffrait, mais il était heureux. C'est un état d'âme que je connais depuis longtemps. Il y a des bonheurs que les projectiles boches, même ceux qui tuent, ne pourront jamais détruire on nous.
L'abbé s'est assis près de mon lit, la jambe étendue.
— Mon cher, je viens d-e prier pour un défunt !
— Pour un seul ?
— Oui ! pour celui que j'ai étranglé, en Argenne. Sa mort no pesait pas à ça conscience. Je suis soldat, il était l'ennemi. Je l'ai tué, c'était mon devoir ; mais quand mes mains lui serraient la gorge et l'étouffaient, j'ai senti, malgré le devoir, l'horreur d'envoyer ainsi, brutalement, une âme dans l'autre vie et j'ai demandé pour lui à Dieu, le pardon et le ciel où les hommes ne savent plus ni se détester ni se maudire.
Et ce matin, je suis allé accomplir mon vœu. Il a eu sa messe, le pauvre, et maintenant, je suis content : j'ai payé ma dette.
Marny souriait. Son cœur n'était plus lourd. Et moi, en le regardant, je ne savais point ce que je
222 LES SOUTAItCS SOUS LA MfTIUILLB
devais le plus admirer en lui : son courage de soldat ou sa vertu de prôtre qui, même aux heures où la vengeance sollicite impérieusement nos âmes, savait encore, avec la grâce des chevaliers de jadis, hii, martyr, prier pour les bourreaux...
xvrn
JE VOUS APPORTE LE BO::f DIEU
Dans le convoi de blessés que nous venions de recevoir ce jour-là, se trouvait un jeune aide-major qui avait tout de suite attiré notre particulière attention et naturellement éveillé nos sympathies. Il arrivait des ambulances de l'avant et, dans un rapide entretien, à la descente du train, nous avait appris que pendant quelques jours, sa formation sanitaire avait été prisonnière des Allemands.
Le lendemain, les visites ne lui manquèrent pas. Il étaii gai, malgré sa blessure •— une balle qui lui avait traversé le moliet — plein d'entrain, d'une vaillance rendue plus vigoureuse par quatre mois de guerre. Il fut très entouré. Plus que nos blessés ordinaires, il pouvait, lui qui avait vu de plus haut» nous donner, avec précision, de ces nouvelles dont tout Français, par ces heures tragiques, est affamé. Il avait vécu la vie vivante des services sanitaires,
224 LU lODTANES SOCI LÀ UlTRAILLS
passé des jours et des nuits dans les tranchées, organisé les premiers secours et vu la guerre dans ses horreurs effroyables et sublime».
Bien des fois, au cours de cette campagne qu'il songeait à poursuivre, une fois sa blessure guérie, ce jeune docteur avait pénétré le fond de l'âme militaire et connu les beaux sentiments épanouis dans les cœurs de nos héroïques poilus, si patients dans leur sérénité magnifique.
Et, en l'écoutant, nous sentions eomme il est bon d'apprendre, de la bouche même des témoins, les prouesses de nos défenseurs afin de garder pour eux, toujours vibrante, cette admiration que les longues attentes finissent par atténuer chez ceux qui ne vivent pas la guerre.
Souvent, au fil des conversations, il nous décrivait les besognes tragiques et douloureuses du service de santé sur le front, les tâches de dévouement et d'héroïque labeur accomplies par les médecins et les brancardiers, exposés au feu comme les combattants. Il précisait encore à nos esprits le rôle des prêtres qu'il avait vus dans l'œuvre d'héroïsme, et les récits de ce témoin étaient un hommage plus précis, plus autorisé en faveur de nos frères lointains, si beaux dans leur fière abnégation et dans la grandeur souveraine de leur apostolat.
Parmi tant de souvenirs, il en est un qui m'est demeuré plus vivant par l'impressionnante bravoure qu'il évoque et la belle crânorie gauloise qui lui donne une place de choix dans la liste interminable des beaux faits accomplis.
« C'était un dimanche, dans une tranchée du
LES 80VTANES SOUS LA HlTRilLLB 225
Nord. Depuis quinze jours, nos soldats pataugeaient dans l'eau boueuse du fossé, rivés au sol par la terrible consigne, condamnés à cette immobilité cent lois pire que le mouvement dans le danger, la ruée d'en avant vers la mort certaine mais qu'on affronte z\x grand jour.
— Chaque matin, nous disait le jeune major, <iuand je descendais au fond de ces trous pour ma visite quotidienne, ayant moi-même essuyé le feu des fusils allemands qui partaient d'en face, je perdais la notion du danger pour plaindre ces enterrés vivants. L'émotion du péril que je venais de courir s% noyait dans une pitié qui m'étreignait le cœur. Ah ! la sale besogne qu'ils nous obligent à faire, ces fourbes dégoûtants, ces soldats de l'ombre pour qui la lumière est aussi insupportable que le jour pour les oiseaux de nuit ! Nous, qui aimons les rencontres loyales, le face à face avec l'adversaire, lei belles charges héroïques en plein soleil qui excitent la vaillance et rendent si beau le soldat français, même quand il tombe et même quand il meurt 1 obligés de ramper, de « faire du plat ventre » et de ruser comme des renards pour dépister l'ennemi ; de nous coucher gur notre sol pour le défendre et de le protéger de nos poitrines, de nos membres, de tout notre corps pour conserver chaque motte de terre inviolée...
Et il était beau, ce petit docteur, lorsqu'il noui décrivait les formes bizarres du nouvel héroïsme ^uerri.er : guerre de taupes 1 Ah ! comme son mépris pour la lutte îerre-à-terre disparaissait vite sous son enthousiasme pour la belle, étonnante,
226 LEI SOUTANZS sous LA MITRAILLA
magnifique patience de nos poilus indomptables qui acceptaient l'existence humiliée de la tranchée afin de préparer une victoire qui étonnerait le monde.
Et il riait à plein cœur, devenant subitement fier des prouesses fabuleuses dontil avait été le témoin. Tout le reflet de la gloire française illuminait Son visage quand il nous contait cette histoire où le sublime voisinait avec le pittoresque et la blague joyeuse avec la grandeur d'héroïques pensées.
— Ce dimanche-là, une tristesse déprimante tombait de l'horizon morns, nous embrumait l'àme. D faisait froid et la grisaille glacée du ciel semblait nous cuirasser le cœur, le rendre impénétrable aux riantes pensées. On ne pouvait plus rire. Trop de morts reposaient à côté de nous, trop de camarades fauchés la veille au cours d'une attaque meurtrière que nous avions repoussée, mais au prix de quels terribles sacrifices ! Il avait fallu les enterrer dans le remblai et nos poitrines, quand nous tirions, s'appuy&ient contre leur tombe, dans une étreinte lugubre.
Ils parlaient trop haut, nos pauvres disparus, dans oe matin sombre et nous, comme pour les écouter, nous gardions cet involontaire silence que trop de deuil impose et rend^ funèbre comme vn Buaire.
Dimanche! et rien pour nous remonter, nous éîever au-dessus de la terre sanglante ; personne pour éTeiller en nous l'écho des grandes espércjnces qui stimulent le courage abattu et rendent souriante )a résignation.
Parfois, une blague jaillissait de lèvres sd'ns sou-
rire et mouraii comme une flamme soufflée par le vent.
Les officiers se regardaient et se demandaient, dans Jeur muette interrogation : « Comment faire pour les arracher à ce marasme plus déprimant que la pluie des bombes ? »
Soudain, un joyeux salut, jeté par une voix forte pleine de joie, fit retourner toutes les têtes à la lois vers le talus d'arrière :
Un soldat s'écria :
— Tonnerre! Il va se faire crever la peau...
Des bras se tendirent vers le nouveau venu, téméraire visiteur qui bravait la mort... Des bras qui suppliaient avec des gestes traduisant l'immense danger auquel s'exposait ce voyageur de la zone mortelle.
Lui, debout, servant de cible aux fusils allemands» nous regardait avec un beau sourire d'amitié ; puis, ces paroles magnifiques tombèrent jusqu'à notre trou d'ombre :
— Bonjour, mes enfants !... Bonjour, mes petits! Je vous apparie le Bon Dieu...
Il avait les deux mains croisées sur la poitrine et la pluie des balles faisait flotter le bas de sa soutane, comme un grand coup de vent.
Et il était si beau cet aumônier porteur d'Eucharistie, que la crainte de le voir tomber disparaissait en nos âmes devant l'admiration éperdue qu'il nous inspirait.
Lentement, il descendit vers nous. Une sérénité splendide transfigurait ses traits. Il nous apportait, à cette heure, ce que les hommes ne peuvent donner :
la présence du Christ et la consolation de sa toute puissante sauvegarda. C'est pourquoi lorsqu'il eût posé le pied sur le fond de la tranchée, tous et même ceux qui se jugeaient incroyants s'inclinèrent devant Dieu qui venait, par lui, visiter les abandonnés que nous étions. Mais la plupart s'étaient agenouillés parce que le rayon de la présence réelle avait touché leurs âmes et qu'elle en avait fait jaillir la clarté de foi, depuis longtemps voilée.
Le prêtre, silencieusement, s'achemina vers une petite table, faite de quelques planches grassières. Il étendit un corporal et déposa le saint ciboire sur les plis blancs, puis se tourna vers nous. "*
— Mes amis, jo vous apporte la communion, parce que quelques-uns de vous me l'ont demandée. C'est le Maître qui vient vous visiter, le Chef invincible, Celui qui aime la France, protège les soldats et donne la victoire.
n est la sauvegarde et la vie si puissantes que la mort, en frôlant cent fois mon corps, devenu son leposoir, la mort qui gronde, fauche et massacre ne l'a môme pas effleuré. Venez, mes amis, saluer le bon Dieu qui vient chez vous, le bon Dieu de la Patrie qui va sanctifier vos trous noirs et en faire. si vous mourez, des tombeaux de résurrection et de gloire...
11 se retourna vers le Saint-Sacrement et les deux mains sur l'autel de la tranchée, l'adora silencieusement. Tous, derrière lui, s'étaient prosternés. Seul, le soldat de garde au remblai demeurait debout, mais son geste fier, sa main crispée sur l'acier, disaient éloquemment que, lui aussi, portait les armes
et gardait la présence du Christ descendu dans l'ombre pour les bénir et rassurer leurs cœurs en mal d'angoisse.
Dix homsies, officiers, sous-officiers, soldats, reçurent la communion dans cette catacombe nouvelle. Autour d'eux, les autres songeaient à des choses divines et priaient. Là-haut, tonnait sans trêve, le glas lugubre, le fracas de notre grosse artillerie et la voix en éclats de rire de nos soixantequinze à l'âme gauloise.
Et l'aumônier, s'étant de nouveau retourné, jeta cette parole qui ramena la confiance gaie et l'espoir tc^t à l'heure défaillant :
— Les cloches de la guerre sonnent la bénédiction. Alors, il éleva le ciboire. Le grand, signe de croix
tracé dans l'ombre sembla faire jaillir des rayons de la grotte obscure et les traits des combattants se trouvèrent transfigurés.
Il en était qui souriaient ; d'autres laissaient monter à leur visage la joie sereinequi venait d'éclore en eux et dont la clarté se fixait en traces visibles. La mélancolie de l'heure précédente et les noires pensées s'étaient fondues, anéanties au foyer de bravoure que l'Hostie venait d'allumer dans les âmes généreuses.
Le refrain inapaisé de la bataille qui, tout à l'heure, semait au-dessus d'eux l'idée triste d'une mort sans beauté, leur chantait, maintenant, l'air entraînant ds !a vaillance génératrice de victoire.
— A présent, ils peuvent venir! s'exclama un soldat du Midi.
Le mot ne fit point fourire. Il traduisait le senti-
!K30 LES 80UTAJS«BS EOUS LA MITRÀILLB
ment que tous ressentaient et proclamant la force impérieuse du courage retrouvé, semblait, dans son accent de confiance, continuer la prière et l'achever en action de gi'âce.
Un autre se leva, les bras tendus vers le }our :
— Quand on va rencontrer les Boches...
Il n'acheva pas. Un cri de la sentinelle fît redresser les fronts, les corps, les fusils, dans un élan formidable de résistance :
— Ils sont là !
Sur le talus, le crépitement des mitrailleuses déchirait l'air et jetait aux échos la note ardente et pressée de la lutte sans merci. Ce fut une ruée irrésistible vers le fossé, mais sans désordre, ni désarroi. Chacun escaladait la muraille de terre et gagnait son poste au danger, avec le calme déc(Kicertantqui est une des premières vertus de la guerre. Et tous, en passant, recevaient la bénédiction du prêtre qui levait sur eux le ciboire et leur jetait, dans cette course à la mort, les paroles qui rassurent les croyante et enflamment les martyrs.
Benedictio Dei Omnipoteniis...
Puis, lorsque le dénier 3Ùt bondi par-dessQS le remblai, Taumônier reposa le Saint-Sacrement et seul, au milieu de la tourmente, attendit, en priant, la fin du combat.
Au-dessus de sa tête, la foudre était déchaînée. La mêlée horrible lui renvoyait les échos de la tuerie. Les balles, en s'abatlant sur le talus d'<3n face, faisaient jaillir autour de l'Hostie, une pluie de terre, d'eau et de sang.
Et le prêtre implorait le Très-Haut :
— Mon Dieu ! vous avez promis la victoire à ceux qui luttent pour la justice contre l'iniquité. Donnez à leurs armes la puissance souveraine et recevez dans votre Paradis ceux qui, à présent, tombent et meurent pour la cause du Droit éternel et de la sainte liberté violée...
Gela dura trente minutes. Peu à peu, les salves de mitraille s'éloignèrent, les coups de fusils espacés se firent plus rares. Des voix s'entendirent, proches de la tranchée, des murmures confus où les paroles de ceux qui avaient été épargnés par les balles ennemies se mêlaient aux gémissements des blessés...
Un sergent parut îe premier :
— Monsieur l'abbé, nous leur avons flanqué une pile formidable !...
L'aumônier regarda plus haut et vit les corps sanglants qu'on apportait.
n se précipita vers eux, pour secourir les âmes prêtes à quitter la chair défaillante, mais le sergent l'arrêta :
— Non ! pas ici, c'est trop dangereux !
On descendit les mourants, les victimes, Ja jeunesse vivante de tout à l'heure, horriblement fauchée dans son él-an. Membres brisés, bouches sanglantes, poitrines béantes.
Et au milieu de cet horrible étalage de chairs tailladées, le ciboire brillait encore, le Dieu du Calvaire demeurait pour accepter l'offrande volontaire des sacrifices expiatoires.
Et Ton vit dans cette tranchée vn spectacle inouï et d'une beauté surhumaine *■
Des blessés. la tête pendante et les regards voilés,
232 LES SOUTA?CEg SOUS LA HITRA1LL8
qui, tout à coup, entr'ouvrirent les paupières, tournèrent les yeux vers le Saint-Sacrement...
Des mourants qui rassemblaient ce qui leur restait de vie, pour saluer, au moment du dernier soupir, le Maître qui avait exalté leur courage et voulait éclairer leur fin de l'aurore idéale d'une suprême victoire.
U. lUPREHB BErrEDICTIOlf
« Mon cher ami.
« Je viens d'être transporté à l'hôpital d« R... Loin du front, hors de la zone dangereuse, dans une petite ville dont je ne connaîtrai point de sitôt le paysage et les clochers. Je suis las et triste, presque découragé. Ma blessure, qui semblait depuis quelques jours s'améliorer, devient maintenant plus mauvaise et grincheuse. Tu connais, pour en avoir soigné déjà, les fractures de la hanche. Les chi* rurgiens ne sont pas à l'^isfi là-dedans, comme en présence des jambes ou des bras. Les membres infectés peuvent se supprimer à la rigueur. On est incomplet, mais on peut vivre quand même. Pour moi, c'est autre chose... Je souffre, c'est entendu, mais plus encore, beaucoup plus de l'inaction, de l'impuissance et da regret, que de ma douleur. Et, pour la
première fois, la solitude creuse autour de mon cœur, un vide immense qui me donne le vertige... Ce n'est pas la joie de ma médaille militaire qui le comblera.
« II me reste, dans mes longues journées et mes nuits d'insomnie, la joie suprême, impérissable, du peu de bien que j'ai fait, du devoir accompli, de l'exemple de résignation que je puis donner. Je mi'eiforce encore de demeurer prêtre visiblement, de faire rayonner dans ma souffrance la grandeur du sacerdoce.
« Et puis, non ! J'ai menti, tout à l'heure, en te disant que j'étais découragé ; tous les découragés sont malheureux et je ne puis l'être... Je sens sur mon âme le reflet de tous les héroïsmes de mes frères, le rayon de beauté qui jaillit de leurs actes même obscurs. J'écoute monter du front de bataille le concert d'admiration qui proclame le magnifique dévouement, le courage, la hère vaillance des vingt mille prêtres occupés à réconforter les âmes en combattant pour la grandeur future de la France immortelle.
« Et je recueille autour de moi, parmi mes compagnons de sacrifice, les témoignages de reconnaissance qui vont de leurs cœurs aux prêtres dont l'infatig-able charité les a secourus : « Notre lieut^ nant, un curé, nous a fait communier... C'est mon sergent qui m'a donné l'absolution... Sans la messe que nous a dite l'aumônier, je crois que j'aurais f. . le camp comme un lapm. . . Le caporal nous a fait réciter le chapelet avant l'assaut... »
• Eux. toujours, les grands amis, eu avant pour
LES gODTAPîES BOUS LA MITRAILLE li'^>
exciter les énergies et ranimer les bravoures abattues I
« Lorsque j'ai reçu le saint viatique, hier matin, toute la salle était silencieuse et presque tous ont fait le signe de la ci'oix. Quelques-uns priaient. La plupart se retrouvaient à cette heure, les petits enfants de chœur qu'ils furent dans leur enfance et l'hostie de ma communion leur paraissait douce, belle, adorable comme autrefoi-s.
c Lorsque le prêtre fût sorti, vnon voisin, un vieux territorial bourru qui a trois balles dans le ventre, m'« jeté cette réflexion émouvante dans sa rudesse :
« — Alors, il n'y en a donc que pour vous... Les^ autres ne sont pourtant pas des chiens...
< Lui aussi, ce p^ilu de quarante ans, voulait Dieu et il était jaloux et vexé qu'il fut passé près de lui sans s'arrêter.
« Je te laisse, mon cher ami. Ta pensée et celle de tous ceux que j'affectionne adoueit mes heures tristes. Soigne tes blessés avec tendresse. Semer dans leur cœur de la charité souriante, c'est préparer une moisson de foi- Nous n'avons jamais été plus apôtres, jamais meilleurs ouvriers de l'Evangile. Et debout, comme toi, ou comme moi, couché, vivant ou mort, le prêtre de cette guerre domine le soldat comme la religion domine la patrie. Mais n'est-ce pas que la Providence nous a ménagé de» heures splendides ?..
« Ne crois pas à la tristesse dont je t'ai parlé. Je suis joyeux, j'aime mon sort qui me vaut d'avoir tout connu de la guerre sp<^ périls et ses douleurs. Ce sereit autrement beau de n;ourir Wlesté, lue ânir
bêtement dans un lit, emporte par une fièvre ou une pneumonie.
« A Dieu, mon bon ami. Ecris-moi bientôt si tu le peux ; j'ai de sérieuses raisons pour désirer que ta réponse m'arrive très vite.
• Ton vieil ami,
« DUROT. »
J'avais à peine compris et ressenti toute l'émotion angoissante de cette lettre, relue quatre fois, que j« recevais un télégramme foudroyant qui supprimai! mes doutes et confirmait mes craintes :
Abbé Durotfy décédé hôpital de R...
« Cette sérieuse raison > qu'il avait de désirer ma réponse, c'était que mon pauvre ami, en écrivant ces chères dernières lignes, se sentait mourir...
Des larmes jaillirent du plus profond de mon cœur à mes yeux encore fixés sur le fatal papier... des larmes douloureuses, vaillantes pourtant, et presque jalouses...
Sa mort n'évoquait pas, à ma pensée, la seule et triste fin d'une vie qui fut belle, courageuse et féconde ; ni même cet amer regret qui vous étreint devant les tombes à peine fermées : « Encore un apôtre qui s'en va... une source d'énergie qui vient de tarir... Une belle lumière qui éclairait la route et qui s'éteint... •
Non ! Le chagrin que je ressentais pour mon ami, iué à la guerre, disparaissait devant l'admiration éperdue que m'inspirait ce hécos de trente ans. U était mort comme il l'avait désiré, en pleine force, en
pleine activité, tué à l'ennemi, plus que soldat, ouvrier sublime de charité, presque martyr.
La France lui avait donné le baiser de gloire et venait de lui payer sa dette. Mais une autre gloire plus haute et durable montait pour lui du sol des frontières, imprégné de son sang. Le prêtre avait vu son beau rêve s'accomplir plu-s glorieusement qu'il n'avait osé l'espérer. Car c'est la grâce suprême pour les héros, de voir que le ciel accepte complètement leur sacrifice et leur immolation voIoaiaire.
Alors, me revint à la mémoire le souvenir des premiers jours, de cette rencontre où tous deux encore soldats et, cette fois, pour le tragique devoir, nous échangions des paroles qui traduisaient la pensée suprême de nos âmes vibrantes.
Les mots s'en étaient gravés dans mon esprit : je les relisais^ je les entendais et sa voix résonnait à mes oreilles et me donnait l'impression presque physique d'un testament dicté par celui qui va mourir-
Je lui avais demandé : « Quand se reverra-ton? » ... Lui, m'avait répondu en souriant : « Est-ce qu'on se reverra ? » Puis, avec ce sursaut de fierté qui libère un cœur de préoccupations indignes de son courage ; avec, surtout, cette ardeur des grandes âmes qui aspirent à se donner sans calcul ni reprise, il avait ajouté :
— Mourir comme cela, à trente ans... J'ai peur de ne pas mèriler cette grâce !...
Sa carrière s'achevait en pleine réalisation du cher idéal entrevu. Son agonie et le dernier soupir avaient été le couronneraefnt désiré de son existence. En
238 LEI SOUTAiNES SOUS LA MITRÀILLB
priant pour lui, je ne savais plus s'il fallait psalmodier le De profundis ou entonner le Magnificat.
Je regrettais sa vie et je bénissais sa mort. Car son gang mêlé à celui des autres victimes était destiné à l'œuvre nécessaire, à l'expiation demandée par la Providence et déjà sûrement acceptée, pour le nouveau baptême de la France catholique.
J'ai demandé là-bas les détails de sa fin et le récit des dernières heures.
C'était le matin, au milieu du tumulte qui fait les hôpitaux bruyants et presque tapageurs au réveil.
Son voisin de lit qui avait appris à l'aimer, le voyant immobile, lui demanda :
— Est-ce que vous dormez encore, Duroy ?
Il ne répondit pas, essaya de te ver sa main blanche -ui retomba inerte sur la couverture.
Alors, parmi tous ces souffrants» dans ce milieu de la douleur où chacun, préoccupé de son mal, demeure presque indifférent à l'épreuve des autres, une stupeur se répandit.
Quelques-uns, avant lui, étaieut morts, sous leurs yeux, sans provoquer de leur part autre chose qu'une phrase banale de regret, un mot de pitié vulgaire où se devinait l'appréhension d'un sort pareil.
Mais, devant cette agonie du prêtre qu'ils avaient aimé, les blessés comprenant que c'était pour chacun la perte d'un ami et pour tous un deuil, ce fut, dans toute la salie, un silence impressionnant et magnifique.
Il en était qui se soulevaient péniblement sur leur «ouche de misère pour le voir une dernière fois, pour lui parler dans un suprême regard, le remercier
LES SOUTANES SOUS LA lïITRAILLR 239
et saluer en iui le consolateur de leurs tristesses.
Le mécfècin de garde, prévenu par un infirmier, accourut près de lui, examina la p-!ace delà blessure, releva la tête et eut un geste r^ui disait l'impuissance du savoir humain et révélait la triste vérité.
Une hémorragie soudaine avait rouvert, dans une poussée fatale, l'horrible blessure et une flaque sanglante inondait V3S linges et rougissait la moitié du lit.
Le docteur voulut tenter les derniers efforts pour essayer de réparer l'irréparable. MaisDuroy secoua légèrement la tête. Le visage palissait rapidement et Ton voyait sur les traits décroître peu à peu les couleurs de la vie.
Toute la salle était haletante. Des yeux mouillés épiaient la venue de la mort et suivaient de regards angoissés les phases funèbres de cette fin que pleuraient déjà des cœurs fraternels.
Une piqûre décaféiné lui rendit an instant l'usage de ses muscles déjà raidis. Et le prêtre, voulant utiliser ce dernier élan des forces près de s'éteindre, se souleva et dit au médecin : a Soutenez-moi ! »
Le major obéit, comprenant la grandeur de ce dernier désir.
Alors le mourant leva sur ses compagnons sa main droite, rougie du sang jailli de ses veines, et lentement, traça le signe de la bénédiction sur ses frères de sacrifice.
Puis, ayant accompli jusqu'au bout sa tâche et couronné, de cet adieu divin, sa mission ici-bas, il retomba mort.
... Dans les salles voisines, des éclats de voix s'en-
240 LES SOUTANES SOVS LA HITRAILLI
tendaient. Les rumeurs mêlées aux plaintes et aux rires de ceux à qui un peu de vigueur retrouvée rendait l'espoir, un bourdonnement de pas, remplissaient l'hôpital.
Au milieu des indifférents qui se découvraient au passage du cadavre, le corps de Duroy passait, porté par quatre infirmiers vers la salle funèbre.
Et tandis qu'on enlevait les draps sanglants et que s'effaçaient rapidement les dernières traces du défunt, les blessés continuaient à regretter ce « petit curé » qui avait donné sa vie pour eux. Car plusieurs de ceux-là avaient été recueillis par lui dans la mêlée furieuse où le prêtre, plus grand que la mort, avait reçu, pour les délivrer, la blessure dont il ne devait pas guérir.
Une croix de bois marque la place étroite ou mon ami repose.
Sa famille qui le pleure douloureusement a respecté le dernier désir de ce mort sublime qui demeure soldat jusque dans l'éternité.
Après la guerre, nous redemanderons au cimetière, son cercueil et, dans un pèlerinage de douleur et de souvenir, nous remporterons vers un coteau de l'Argonne, haché par la trouée des obus.
Guidés par un de « ses blessés », nous retrouverons le sillon où trois balles couchèrent le prêtre, semeur d'amour etsemeurde vie... Et là, dans cette terre plus nôtre que jamais, nous le placerons avec fierté, respect et tendresse.
C'est sa volonté sacrée : « Je veux que mon corps soit à r avant et qu'il devienne une parcelle presque vivante du solde nos frontières. »
LS SVtTTANBS SOUB LA HITBAILLB 241
Idée sublime et résumant dans ane parole qui arrive du fond de l'éternilé, la mission que s'est donnée la phalange héroïque et sainte de nos petits curés de France :
Aimer la Patrie, pour Dku, jusqu'au-delà de la Mort i