‹ Les Soutanes sous la mitrailleChapitre 8 sur 9 · LE NUMÉRO · texte numérisé non relu

LE NUMÉRO

11 avait un nom, une famillo, une Oancée, surtout ane mère qui lui disait eo partant, avec cet héroïsme desfemmes queles larmes n'amoindrissent pas : « Fais \on devoir ; je t'offre à Dieu qui te protège et à la France qui te réclame ».

Il nous est arrivé dans un de ces convois qui l'ont pleurer les femmes et tressaillir de pitié, les hommes au cœur plus solide.

Il appartenait à ce 43° d'infanterie qui luîla magnifiquement dans les tranchées de Perthes et mérita, du général en chef, cet éloge à graver sur le marbre : « Vous avez surpassé les soldats de Napoléon ».

Il arrivait de Beauséjour, un nom tout delumiôre et de grâce et qui évoquera dans l'histoire le souvenir d'une guerre sauvage et tellement féroce qu'il passe un irissoa dans les âmes de ceux qui en apprennent les épisodes sanglants.

200 LES SODTArrBS sous LA MITRAUXK

Sa première parole, quand il s'étendit sur le lit d'agoni»», fut pour s'excuser des soins que réclamait son état : « Je vais vous donner bien de la peine. »

Et quand une infirmière de la Croix-Rouge se mit en devoir de panser sa blessure, ce mousquetaire de vingt-deux ans, à l'âme superbement française, lui dit en souriant : « Je ne suis pas propre ; il faut m'excuser ; je ne puis pas toucher mon mal sans m'évanouir. »

Nous en avons tant vu de ces corps brisés, percés e» mutilés par tous les caprices de la mitraille, qu'on pourrait nous croire inaccessibles aux émotions vives causées par le spectacle de la chair en lambeau et des os broyés. Et pourtant, lorsqu'on découvrit sa plaie, il y eut parmi nous, un mGuvement de répulsion et d'horreur. Toute la partie inférieure de la colonne vertébrale brisée, déchiquetée : une ouverture béante dans les reins, un épanchement de gangrène qui noircissait le côté droit de ce pauvre corps hideux, comme un cadavre en décomposition.

Et, comme contraste, une belle figure aux traits énergiques et fiers, des yeux noirs à l'expression jeune, unissant la grâce de l'enfant à la virilité de l'homme qui sait vouloir et commander. Le front pâle, casqué d'une chevelure sombre aux reflets clairs et moirés. De la candeur, de la grâce et de la force sur le visage. En voilà un dont la mère devait être noblement Gère et pour qui la vie s'ouvrait riante, pleine de grands espoirs et de jolis rêves.

LES SaUTANES SOUS LÀ MITRAILLE 201

II souriait, victorieux de la douleur et méprisant la caresse ironique de la mort qui frôlait son cœur aux battements diminués.

Quand les médecins tentaient de le rassurer avec cette fausse certitude que nulle conviction ne peut rendre éloquente, il avait un regard résigné, une expression de doux scepticisme qui semblait vouloir dire : « Je sais bien que vous faites le possible pour me rassurer, mais c'est bien inutile. Je sens l'agonie qui monte et le sou.'ile qui m'échappe ».

Il répondait simplement, afin de mieux exprimer sa reconnaissance pour la sollicitude émue dont ils voulaient adoucir sa fin.

— Oui, j'espère guérir bientôt, puisque vous m'en donnez l'espoir.

Mais c'était de sa part un héroïque mensonge, une manière à lui de remercier, une façon délicate d'allirmer une illusion qui ne le berçait plus, pour que les autres lussent tranquilles.

Lorsque le calme se fit dans la salle, il épancha son cœur près de l'infirmière attentive à son chovet. Alors, il lui confia ses volontés dernières, les suprêmes recommandations de ceux qui veulent arracher à l'oubli des cercueils le souvenir qui sera plus tard le trésor suprême des êtres aimés.

Sa mère 1 il en parlait doucement à l'infirmière assise près de lui et dont il devinait l'âme occupée maternellement de sa détresse.

— Vous lui écrirez après ma mort et quand ma ville envahie sera délivrée.

Car ce deuil terrible s'ajoutait à la tristesse de se voir mourir.

202 LRS SOUTANES SODS Là «TTRAÎILB

Les vandales occupaient son pays depuis cinq mois et des semaines encoro s'écouieraienl a van 5 que sa mère et sa fiancée pussent librement îe pleurer mort, comm« on pleure longuement sor les tombes chéries.

jamais je n'ai rien entendu de plus touchant et aussi, de plus réconfo-rtant, que les dernières recommandations de ce jeune martyr de la guerre qui mourait obscurément sous nos yeux.

D'autres, par milliers, ont disparu comme lui de ce monde, aussi vailJants, aussi grandement héroïques, dans leur sacrifice, que ce beau petit troupier dont la mtort a réveillé en nous des émotions nouvelles. Mais pour nous, il résumait, dans le sourire qui éclairait ses dernières heures, toute l'énergie, toute la fierté sereine de nos soldats déjà tombés dans l'ombre pour former la barrière infranchissable contre quoi l'envahisseur s'épuise et se brise.

11 nous parlait de sa foi confiante, de son esjjoir en l'autre vie.

De surhumaines pensées venaient du fond de son âme à ses lèvres et s'épanouissaient en floraisons <plôndides.

— Je mourrai pour la France et nos vies sacrifiées lui rendront sa jeunesse et sa gloire.

Puis, le souvenir de sa fiancée jaillissait de son cœur attendri, comme une flamme dont les traits pâles s'illufiiinarent.

— Elle est là, dans naon petit carnet d-e poche, je vous la donne, Madame, vous la conserverez et si, u«n jour, vous pouvez lui écrire, vous lui direz que j3 suis mort en chrétien.

LES SOtJTAltES SGUS LA MITRAILLE 203

C'était la pauvre histoire des jeunes amours fauchés, toujours la même et qui fait toujours pleurer!

Rien que d'entendre cette voix mourante évoquer la chère penséede l'amie entre toutes choisie ; rien que de songera ce que serait, pour elle, l'annonce de ses rêves brisés, nousétreignait la gorge d'une angoisse douloureuse. Lui ne pleurait pas ; il semblait goûter à plaisir la saveur amère de l'épreuve. Le pli volontaire de s«s lèvres disait l'eflort accompli, l'eiïort triomphant du lourd devoir accepté jusqu'au bout.

Mais sous ces paupières repliées sur le rêve dou- 'oureux, toute une vision s'étendait. L'horizon du pays deux fois aimé — pour le foyer de famille et l'autre qui ne serait jamais créé — l'horizon lointain se rapprochait, s'éclairait d'une triste lueur de jour finissant.

... Une jeune fille apparaît à sa fenêtre et regardela rue où passent les prussiens. Ce sont eux qui tuent les soldats de France, les pères et les fiancés. Où est le sien? Où le suivre, même de la pensée, dans cet immense front de bataille «ù des milliers d'hommes tombent chaque >our. Est-il vivant, prisonnier ou bien enfoui dans la fosse anonyme où personne ne pourra plus le reconnaître jamais ?

Et la jeune trlle regarde, regarde les assassins qui passent, les piHeurs de maisons tranquilles, les massacreurs de blessés, les fusilleurs d'ambulances : « Où est-il et posrrai-je seulement retrouver son corps afin de pleurer sur une vraie tombe ? »

Et c'est sans doute cette douleur, vue en rêve, qui l'éveille de son cauchemar. Ses yeux ouverts se reposent sur le corsïige blanc de rinfirmière, tacheté

204 LES SOUTANES SOOS LA HITRAILLK

d'une petite croix sanglante. Elle ne l'a pag quitté. Sa soilicilude demeure près de la souffrance de l'inconnu qui est devenu cher à sa pitié maternelle, 11 devine en elle une consolatrice des heures mauvaises et des cruelles incertitudes.

— Dites-moi, Madame, puisque je vais mourir, est-ce qu'on gardera mon corps, pour le leur rendre après la guerre ?

Et sur l'assurance qui lui est donnée, il sourit encore. Son âme de soldat s'absorbe à nouveau dans le plus grand et le plus impérieux de ses amours.

— Avez-vous des nouvelles de la guerre... ditesmoi si nous avançons toujours. N'est-ce pas que ce sera bientôt la grande victoire. C'est si beau et si grand de se battre pour la France 1

Un instant de silence, puis les paroles du testament traduisant la préoccupation de la plus puissante tendresse qui émeuve le coeur de l'homme ici-bas :

— Vous eonsolerez maman, vous lui direz que je suis parti sans regret, avec la joie d'avoir été utile et brave jusqu'au bout... maintenant, faites appeler l'aumônier.

Une heure après, dans la salle silencieuse, au milieu des blessés tous respectueux, la plupart émus et recueillis, celui auquel tout l'hôpital pensait avec tristesse, puisqu'il allait mourir, accueillait, les mains jointes, la divine consolation de l'Eucharistie.

Ce n'était qu'un soldat, un petit être obscur, une des victimes innombrables de k sanglante hécatombe, le blessé de Beauséiour, inconnu hier, ou-

LES SOUTANES SOCS Là. HITRAILLI 205

blié demain. Et pourtant, de le voir braver aussi vicJLorieusement la mort, dans un sourire, être le soldat qui garde fièrement jusqu'au bout la consigne de la foi comme il garda celle de sa patrie — de le voir rassembler les dernières forces de sa vie pour saluer le Maître, ee fut pour tous une leçon magnifique de courage et un exemple réconfortant.

D'autres, chez nous, étaient morts du même mal, tués par des blessures non moins cruelles, victimes, eux aussi, de cette guerre si fertile en surprises douloureuses et en poignantes émotions.

Us étaients partis après une opération vainement tentée ou dans la syncope qui anéantit l'être et lui Me, avant la mort, le sens du vide effroyable et la terreur du dernier soupir.

Celui-là s'en allait en pleine vie, les yeux fixés avec assurance sur la fin prochaine. Il voyait le terme de son existence et, à vingt-deux ans, il nous donnait le spectacle de ces vieux braves, coutumiers des batailles, qui défiaient de leurs regards ironiques et superbes la plus terrible réalité qui soit donnée à l'homme d'entrevoir ici-bas.

Il était cinq heures et j'avais passé de longs moments à son chevet. Un léger râle entr'ouvrait ses lèvres blêmes, et les yeux alourdis se fermaient aux derniers rayons d'un magnifique soleil de printemps qui jetait sur son lit la lumière chaude et vivante. Je lui parlais des choses qui ne sont plus de la terre et je sentais que lesTmots pénétraient aux profondeurs de son âme.

— Oui, vous prierezpour moi, demain. . , pour moi, mort ou vivant, c'est maintenant tout ce queje désire.

206 LES. SODTArfBS S0D5 LA MITR4ICLB

Puis, à l'infirmière qui se tenait silencieuse, au pixîd de son lit, avec ce calme des mores qui sentent mieux (jue nous la douleur des séparations et conriaissent la manière idéale de souiîVir avec les autres et pour eux::

— Madame» vous resterez prèsf.da >nioi jusqu^ao bout.

La nuitfvint et la» faiblesse augmentai. Daus^la salie, nul cri, nulle conversation br.uyanté. Lesblessés qui avaient,. eux aussi, côtoyé la mort aux heures tragiques, ea comprenaient la maj£sté, la tristesse' el la soml)re grandeur.

Ils étaient dix ou douze assemblés autour de son lit, touchant avec respect ses maiaia refroidie» que l'extréme-onction avait sanctifiées. Une solennité impressionnante, une sérénité reposante et consolatrice entouraient cette fin ^ du soldat quii était bien pour nous l'évocatiom de tous lessaonfices et dé toutes les morts semblables dont les joiirs de cette guerre sont attristés.

Le lendemain »atïn,. nous le retrouvâmes encorevivant. Pas un frisson dans son- corps à demi décomposé': la vie n'y demeurait plus que par la' fonce d'une volonté supérieure aux puissances de de&ltuotion.

Il souriait encore eti il parlait; Ses yeux j. q«ond j'arrivai, me cherchèrent et 'me recoiin-urenl,

— Ah ! me dit-il, vous avez prié pour moi tout à/ l'heure.

Oui, nous avions prié pour lui. Toos-les^préti'es! avaient recommandé à Dieu cette vie finissante, im* ♦possible à restaurer.

CES SODTÂNES SOUS LÀ BCTRiLTLLK 207

A ses côtés, celle qui l'avait ladoplé avec tendresse remplaçait la mère lointaine, la mère qui ne saurait pas, de longtemps, queeon filsavait payé, comme tant 'd'autres, la rançon de la gloire pour la patrie. Elle lui murmura :

-r- Offrez votre vie pour la France.

•Ses traits s'illuminèrent et ses lèvres .prononeèfent dans un effort :

— Oui. pour la France.

Et il mourut doucement, loin td« la musique formidable des'canons, dans cette saUe paisible où les blessés attenliCs étoullaient leurs pas, afln de respecter les derniers instants.de eetinoonru enqui chacun retrouvait les traits fraternels du compagnon tombé pour la cause sublime qu'ils avaient euxmêmes, au risque d'y périr, héroïque ment; servie et défendue.

On l'a transporté à 'la salle. des morts, puis de là, très vite, à l'hôpital militaire, pour, l'autopsie et l'inhumation.

Beaucoup ignorent son nom. Pour les eamarades, il était, il demeure le 127, celui qui arriva un soir et mourut quarante-huit heures après. Sa tin n'^ pas eu l'hommage triste et pieux des larm s versées par des yeux attendris. Les soldats ne se pleurent pas entre eux et leurs virils regrets ne s'expriment point en démonstrations sensibles. Mais, ie souvenir de ce passant qui lit halte près d'eux pour la dernière et douloureuse étape, est resté dans ces cœurs et les a émus de sincère pitié.

Le surlendemain, j'ai rencontré six d'enfre f>ux, brus en écharpe, jambes boiteuses, tous blessi^» —

208 LES SOUTANES SOUS Ll MITRAILLE

qui suivaient le plus valide chargé d'une lourde couronne.

Ces braves enfants avaient recueilli trente francs pour offrir au camarade tombé cet hommage touchant de leur pensée fidèle.

Et ils s'en allaient la poser sur le cercueil, pour en fleurir sa tombe, afin que la croix de bois qui marquerait sa place fut embellie et réjouie de ce symbole d'amour.

Je les ai croisés à la sortie du parc.

— Nous allons accompagner le camarade, me dit l'un d'eux.

Un autre déclara simplement :

— Il faut bien s'aimer entre nous.

Le plus jeune observa mélancoliquement :

— Lui aujourd'hui et peut être nous, demain.

... Un jour prochain, la maman et la fiancée apprendront sa mort, et aussi la tendresse qui l'a bercée. On leur dira qu'elle fut douce et que le cercueil de leur bien-aimé fut porté, entouré par nos fiers petits fantassins.

Alors, sûrement, unejoie traversera leur deuil immense, une de ces pensées lumineuses qui éclairent d'un reflet l'ombre des tristesses qui ne finissent pas :

— Un prêtre l'a béni ; des amis l'ont aimé ; une mère l'a consolé...

Page 1