Les Soutiens de l'Ordre
M. Tabbé Picquenet avait remarqué jadis les égards dont ses maîtres, au petit séminaire de Yince, entouraient les fils des hobereaux voisins. Bien que la plupart fussent stupides, ils lui étaient apparus avec le prestige de leur nom. Réprouvait de la fierté, lui, fils de paysans, à coudoyer des jeunes hommes d'un sang plus noble que le sien. S'ils avaient, pensait-il, des raisons traditionnelles de le dédaigner et de le considérer comme un homme de rien, plus tard, quand il serait prêtre, ils en trouveraient de non moins bonnes pour l'honorer de la première place à leur table. Aussi le jeune Picquenet vénérait encore davantage les pouvoirs qu'il tiendrait, à ce moment, de Dieu.
LBS SOUTIENS DB L OHDRE
M. l'abbé Picquenet conçut une légitime fierté quand il fut désigné par Mgr Saint-Eloy pour être chapelain de M. le comte de La Musardière. M. Picquenet était connu à révêché pour la rigidité de sa doctrine et Taustérité de ses mœurs.
— Le poste auquel je vous appelle, lui dit Monseigneur, témoigne de la confiance que vous m'inspirez. Vous aurez à guider dans les voies saintes un homme de qualité du plus haut mérite, sa noble compagne, deux innocentes jeunes filles, et un jeune homme de quinze ans. Vous n'ignorez pas que les La Musardière sont, dans le diocèse, parmi nos plus fermes soutiens. Grâce à l'influence du château, le village de Beauséjour n'a pas été encore trop perverti par l'esprit impie du siècle. N'oubliez pas, cependant,que les La Musardière sont des mondains. En même temps que vous leur donnerez une direction spirituelle, vous aurez, sans doute, à enseigner le latin au vicomte, et à initier ses sœurs aux beautés d'une saine littérature... Vous savez, n'est-ce pas, que votre prédécesseur fut M. l'abbé Deville, à qui M. de La Musardière
manifesta son amitié, en achetant, à son usage^ une prélature domestique à Rome.
M. Tabbé Picquenet se confondit en remerciements pour l'attention bienveillante que lui témoignait son évêque. Il le prenait humble desservant, et rélevait à une position enviable. Elle exigeait des qualités qu'il s'ignorait : il y avait là de quoi le troubler dans son humilité.
Mgr Saint-EIoy était un prélat d'une grande sainteté. S'il vivait dans la vénération d'un passé qu'il imaginait admirable, il unissait du moins au mépris le plus profond de son époque, la plus large bienveillance à l'égard des individus. Retiré en son palais épiscopal, sombre et d'architecture janséniste, comme dans la forteresse de sa foi, il se plaisait dans l'ignorance des idées du siècle. Elles lui parvenaient comme une rumeur confuse et hostile. Il y répondait de temps en temps par de longues lettres rendues publiques, où il anathématisait avec violence des ennemis imprécis. Aux jours des grandes fêtes, il était consolé par l'empressement des femmes et des enfants à accourir se courber sous son bon sourire et la majesté de son geste bénissant.
Quand M. l'abbé Picquenet trouva, quelques jours plus lard, à la gare de Vince, la voilure des La MusardièrequiTattendait, il réfléchit, en s'installant commodément sur les coussins, aux voies mystérieuses par lesquelles la Providence le conduisait. Elles lui semblaient plus impénétrables à mesure qu'elles lui devenaient plus douces. Le cocher et le valet de pied assujettirent sa malle et ses valises sur le caisson; la voiture s'ébranla au trot de deux beaux chevaux gris, longea des prairies vertes où apparaissaient des arbres en fleurs. Des cultures divisaient en échiquier les coteaux qui s'estompaient doucement au loin. M. l'abbé Picquenet se rappela rhumble ferme de sa famille. Sa mère portait le lait chez les châtelains des environs; ses deux frères poussaient la charrue. Il se dit qu'il serait logique qu'il fût devenu valet de ferme ou bien cocher ; cependant les valets et les cochers le saluaient respectueusement.
Son souvenir alla vers le vénérable curé qui avait distingué son intelligence. Puis, Mgr Deville, en soutane violette, se dressa devant lui; sa pensée s'attarda un instant à cette vision ambitieuse.
La voilure filait entre deux haies de peupliers; une tourelle apparut derrière un rideau d'arbres. Il arrivait. Gomme il n'avait pas la pratique de la fréquentation des femmes, une sorte d'angoisse le saisit. Son influence dans la maison dépendait de l'impression première qu'il saurait donner. Il devait déceler, par son attitude, l'humilité de sa personne, et, en même temps, affirmer la dignité de son sacerdoce.
M. le comte de La Musardière le reçut sur le perron. De taille élevée, le comte dissimulait sous un faux-col très haut un goitre considérable. Son visage était coloré, ses moustaches abondantes. Bien qu'il possédât un front bas, et que son regard tînt de celui du ruminant, M. l'abbé Picquenet lui trouva néanmoins l'allure du parfait chevalier français, un air aristocratique de bravoure et de loyauté.
— Monseigneur, dit M. de La Musardière, m'a fait, monsieur l'abbé, le plus grand éloge de vos vertus. Je lui suis reconnaissant d'avoir bien voulu vous choisir. J'ose espérer que vous vous plairez dans notre maison, où M. l'abbé De ville, aujourd'hui Mgr Deville,
comme vous savez, trouva une seconde famille.
— C'est moi, monsieur le comte, répondit-il, qui dois garder delà reconnaissance à M&''Saint- Eloy pour m'avoir si favorablement accrédité auprès de vous. Je suis loin déposséder, hélas I les qualités brillantes qui ornent, m*a-t-on dit, l'esprit de Mgr Deville. N'étant point du monde, je n'en ai pas les manières; du moins je m'efforcerai d'être un excellentprêtre,et démériter que vous m'en reconnaissiez les vertus.
Il entendit un éclat de rire déjeune fille derrière les verdures fraîches. Des voix de jeunes hommes lui répondirent.
— Ce sont mes filles, s'empressa de dire M. de LaMusardière, qui font une partie de tennis
avec des officiers de la garnison voisine Vous
devez être fatigué, monsieur l'abbé, je vais vous faire connaître vos appartements. Nous vous donnons ceux qu'occupait M. Deville. Si, par hasard, ils ne vous convenaient pas, je vous serais obligé de ne vous point gêner pour me le faire savoir. Nous disposons, au château, de pièces nombreuses et diversement meublées.
M. Picquenet remercia. Un domestique le
LES SOUTIENf< DE l'orDRE i3
guida jusqu'au seuil de sa chambre, que précédait un petit salon meublé comme un boudoir et parfumé.
M. Tabbé Picquenet hésita avant d'entrer. Plus d'une fois, ses souliers trop lourds avaient failli le faire trébucher sur les parquets; maintenant, il redoutait que leur empreinte ne demeurât sur les tapis. Il congédia le valet d'un signe bienveillant et digne. Les fenêtres dominaient le parc. Une pièce d'eau s'étendait au milieu, entourée de pelouses vertes. Le village de Beauséjour , groupait, là-bas, ses maisons derrière un rideau I de peupliers. Il vit, dans une allée, les rieuses de I tout à l'heure. L'une pouvait avoir dix-huit ans, ' l'autre vingt. Un corsage gris moulait leurs jeuj- nés poitrines ; une jupe courte découvrait, quand , elles couraient, leurs jambes fines et bien faites. L'ardeur du jeu enfiévrait leur visage, et animait ! leurs gestes. Les jeunes hommes, qu'il reconnut à l'uniforme pour des officiers de hussards, faisaient valoir la souplesse de leurs mouvemenls. — Quelle imprudence, pensa M. l'abbé Picquenet, d'abandonner ainsi ces jeunes personnes, sans doute pures, àlacompagnie decesoffi-
l4 LES SOUTIENS DE l'oRDRE
ciers qui ne sauraient l'être. La présence d*un prêtre dans cette maison est bien nécessaire. Les mœurs lamentables du temps présent pénétreraient-elles jusque dans les familles les plus vénérables?
Il se rappela alors que M^r Saint-Eloy lui avait recommandé de ne pas oublier que les La Musardière étaient des mondains sollicités par la vie du siècle.
Le soleil disparaissaitderrière les massifs ; Tombre envahissait peu à peu les jardins ; une fraîcheur parfumée régnait. M. l'abbé Picquenet, d'un regard, inspecta sa chambre. Son nez pointu huma Tair. Les essences subtiles évaporées des tentures et des meubles, mêlées aux odeurs de cette fin de journée de mai, le troublaient. Il décida que dès le lendemain il prierait M. de La Musardièrede bien vouloir lui donner une chambre meublée d'une façon discrète, et plus en harmonie avec son caractère sacré.
Ouand M°»e de La Musardière apprit le désir de Tabbé, elle conçut pour lui une vénération où se mêla malgré tout quelque moquerie.
— Vous êtesplus saint, lui dit-elle, queM.Fabbé Deville, qui était cependant d'une grande piété .
Il répondit :
— Je ne saurais le prétendre. M. Tabbé Deville devait être au contraire plus pieux que moi, puisqu'il lui était possible de vivre aussi indifférent aux choses extérieures.
Mnae de La Musardière était de petite taille, et assez grosse. Elle avait dépassé la cinquantaine; elle avait de beaux yeux noirs soulignés de boursouflures, et portait des frisures grises.
Les deux demoiselles de La Musardière posèrent le livre qu'elles lisaient.
l6 LES SOUTIENS DE l'orDRE
— M. Tabbé, dit l'aînée, connaissez-vous cet ouvrag-e, que M. Deville savait goûter ?
C'était la Jeunesse de Louis A F, par un auteur inconnu. M. Picquenet parcourut une pag-e, au hasard, d'un regard sévère.
— Mesdemoiselles, dit-il, je n'ai pas coutume de lire les mauvais livres. M. l'abbé Deville ne put vous recommander celui-ci. La façon dont vous me l'avez offert lémoig-ne du moins de votre candeur. Croyez-moi, ne ternissez pas votre âme par ces lectures. Si vous tenez à occuper vos loisirs avec des romans, lisez, par exemple, Télémaque, de Fénelon, ou si vous désirez vous initier à la littérature contemporaine, les romans de M^»* de Craven, ou, plus récemment, ceux de M. Pierre l'Hermite, par exemple.
Les demoiselles de La Musardière se reg-ardèrent. Si grande fut leur envie de rire qu'elles en rougirent très fort. Elles étaient blondes et gracieuses ; leur visage avait de l'espièglerie. La conversation se tenait dans la salle à manger du château, dont le plafond à caissons n'était pas sans majesté. Par la fenêtre ouverte, les odeurs du jardin en fleurs entraient, et, de temps en '
temps, une abeille mettait dans Tair lumineux un point d'or.
Mme de La Musardière s'éventait, renversée sur sa chaise longue.
— M. l'abbé, reprit-elle, a raison. Ce livre I n'est pas pour les jeunes filles. A leur âge,
comme je ne Taurais pas compris, il n'eût pu m'intéresser. Mais je crains qu'aujourd'hui il n'y ait plus d'enfants.
— Hélas! Madame, s'exclama M. Picquenet.
— Je gage, cher monsieur l'abbé, que vous n'aimez pas le dix-huitième siècle, s'écria en souriant M^e de La Musardière. Me condamneriez-vous, si je vous confiais que j'en adore la grâce ?
Elle jouait maintenant de l'éventail comme une jeune femme. Picquenet se tenait immobile sur sa chaise, les bras croisés sur la poitrine.
— Je n'aime que le dix-septième siècle, répondit-il d'une voix lugubre.
A ce moment, M. de La Musardière entra. Il brandissait un parchemin .
— Mon cher abbé, on vous prépare une chambre austère, selon votre désir. Tenez, j'ai apporté
un parchemin, qui témoigne de la présence d'un de mes ancêtres à la cour du roi Louis XIII. Je suis convaincu qu'il vous intéressera. Mais notre noblesse, vous ne l'ignorez pas, remonte bien plus avant : un La Musardière accompagna saint Louis en Terre Sainte. J'occupe d'ailleurs les loisirs que me laissent la vie mondaine et les préoccupations de la politique à dresser la généalogie de ma famille. Je possède même des indices qui me prouvent que je descends, devinez de qui?
M. Picquenet s'excusa. Il ne devinait pas,
— ... d'Attila, mon cher abbé!
— Vraiment, s'exclama l'abbé, c'est extraordinaire... Vous seriez donc, monsieur le comte, de race royale, car enfin, Attila, bien qu'il fût Attila,... était roi.
— Evidemment, c'était, je ne me le dissimule pas, un très vilain homme ; mais, enfin, il faut tenir compte de l'époque. Aujourd'hui, Attila ne serait plus... Attila.
— Je m'occupe aussi, reprit M. de La Musardière, de dresser le catalogue des livres imprimés dans cette province depuis la découverte de l'im-
primerie. C'est très intéressant, mais vous ne sauriez imaginer le travail que cela me donne. J'ai, un peu partout, des correspondants qui font des recherches.
— Cette œuvre, déclara TabbéPicquenet, sera très précieuse pour les savants.
Il considéra M. de La Musardière avec respect : une noblesse aussi ancienne, pensait-il, ne peut manquer d'être authentique.
Mais le lendemain, comme M. Tabbé Picquenet montait dans ses nouveaux appartements, il entendit les rires des demoiselles de La Musardière. La plus jeune disait :
— En tait-ii du « chichi », ce Picquenet. Oui nous rendra notre petit Devilîe? Non ! mais nous vois-tu lisant Télémaque ?
M. Tabbé Picquenet s'arrêta, tout interdit. Ces demoiselles parlaient une langue barbare qui lui était inconnue.
La nouvelle chambre que lui avait fait aménager M. de La Musardière se distinguait par sa simplicité : un petit lit à rideaux blancs, deux fauteuils d'osier, un canapé, une table de travail. Au mur, étaient appendues des images
pieuses. Dans cette atmosphère tranquille, M. Tabbé Picquenet éprouva l'impression agréable qu'il se retrouvait chez lui. Mais que pouvait bien vouloir dire M^^^ de La Musardière par faire du <( chichi»? Ce terme lui semblait barbare et incorrect; peut-être même était-il obscène. Cette hypothèse rindig-na. Soudain, il pensa avec inquiétude à l'abbé Deville.Un bon prêtre ne lit pas la Jeunesse de Louis XV. Il craignit que son prédécesseur n'eût perverti cette maison par son imprudence, et peut-être même par la légèreté de ses mœurs. Jl entrevoyait le désastre d'autant plus grave que les La Musardière conservaient, dans leur vie frivole, la pratique extérieure de la religion. Il se dit que Mni"Saint-Eloy l'avait envoyé dans cette famille pour accomplir une mission vraiment sainte. Mais aurait-il la force, le tact et la douceur de mener à bien cette œuvre ? Il rappellerait, à ces gens d'un nom aussi illustre, l'exemple d'ancêtres dont ils étaients fiers, de ce La Musardière qui accompagna saint Louis en Terre Sainte, de tous les La Musardière qui servirent Dieu et le Roi par leurs vertus ou leur épée. Il leur dirait que la
noblesse a des devoirs auxquels elle ne doit point faillir. Peut-être, pour les méconnaître, est-elle responsable de Tanarchie d'un siècle, où le peuple, sans chefs pour le guider, court, affolé et perverti, vers on ne sait quel abîme. Il imiterait ces orateurs sacrés qui ne craignaient pas de dire leur vérité aux grands. Un Bossuet ne reprocha-t-il pas ses maîtresses à Louis XIV? M. Tabbé Picquenet sentait une sorte de fureur lyrique Tanimer. Il marchait à grands pas dans sa chambre ; son visage s'enflammait; il esquissait des gestes. Les pensées lui venaient, si nombreuses qu'il ne songeait môme plus à les exprimer par des phrases, et cela faisait dans sa tête un bouillonnement qui, à chaque instant, renaissait de lui-même.
L'après-midi qui suivit, M. l'abbé Picquenet alla rendre visite à M. Judule, curé de Beauséjour. La cure se trouvait près de l'église. C'était un bâtiment à un étage, où Ton pénétrait par un portail en bois qui ouvrait sur une cour où picorait la volaille.
M. l'abbé Judule le reçut arec une amabilité où se mêla tout d'abord quelque acidité dans les paroles. Bien que les La Musardière donnassent généreusement pour l'entretien de l'église, le maintien des frères et des sœurs, les curés de Beauséjour regardaient avec un certain mécontentement la chapelle du château. Ils en voulaient aux La Musardière de ne pas honorer de leur présence, le dimanche, leur église.
M. l'abbé Judule avait dépassé la cinquantaine. Il montrait un air heureux. C'était un
prêtre de haute taille et gros, avec un regard fin sous des lunettes, un nez écrasé et écarlate. Ses idées démocratiques, racontait-on, lui nuisaient auprès de révêché^ où son élévation à un canonicat était indéfiniment retardée.
— - Alors, c^est vous, monsieur Tabbé, dit-il, qui remplacez M. Deville ? Vous étiez, je crois, curé de Saint-Servin. Vous avez dû connaître là les Savin, les Baduel, les Gornillard.
— Excellentes familles ! monsieur le curé, excellentes familles 1 recevant les prêtres, très assidues à Té^lise, et g-énéreuses pour les œuvres. Je garderai toute ma vie le souvenir de mes chers paroissiens de Saint-Servin. Il a fallu, je vous assure, l'appel de Monseigneur pour que je vinsse chez M. le comte de La Musardière.
— Vous V serez heureux, monsieur l'abbé. Les La Musardière sont de très bonnes gens. A la vérité, je vous l'avouerai, je fréquente peu le château. Au commencement de chaque année, je m'empresse de présenter mes civilités et mes vœux à ces dames. De temps en temps, je vais les prier, jamais en vain, de s'intéresser aux œuvres de la paroisse. Les La Musardière
entrent rarement dans mon église. Qu'y viendraient-ils faire ? ils ont la leur. Ils sont, vous
ne rignorez pas, de bonne noblesse.
— Il paraît, dit M. Picquenet, que M. de La Musardière descend d'Attila.
— C'est possible. En tout cas, ils sont assez puissants pour faire un sort à leur chapelain... Ainsi M. l'abbé Deville monte aujourd'hui aux^ honneurs.
— Vous avez beaucoup connu, sans doute,' M. l'abbé Deville ?
— Je n'ai eu que de bons rapports avec lui, mais il se plaisait danslacompagnie de Messieurs les officiers bien plus que dans la mienne. M. Deville aime les salons ; moi, je me contente de prêcher les humbles... Chacun son affaire.
Il y eut un silence. L'abbé Judule pinça les lèvres, ferma les yeux, changea la position de ses jambes, sortit sa tabatière et offrit une prise à l'abbé Picquenet. Les deux ecclésiastiques tirèrent de leur poche de grands mouchoirs à carreaux, et éternuèrent. M. Picquenet comprit que son confrère ne consentirait pas à en dire davantage sur M. Deville.
L'air lumineux pénétrait par la fenêtre du petit salon qui ouvrait sur le jardin du presbytère. Sur la cheminée, se dressait une Vierge de plâtre, toute blanche, avec une ceinture bleue, entre deux bouquets de lys de papier, protégés chacun par un globe de verre. Aux murs, pendaient des gravures : deux vues de Lourdes, avec, au milieu, un Christ en chromo, qui avait un visage de joli garçon, des cheveux jaunes et, sur la poitrine, un cœur rose.
L'abbé Picquenet reprit le premier la parole.
— Le pays, m'a-t-on affirmé, est bon, dit-il.
— Il n'est pas mauvais, en ce qui concerne le ;asuel; malheureusement, quand on considère a politique, il faut reconnaître qu'il n'en est )lus de même. M. de La Musardière, vous le ;avez, n'a pas osé se risquer sur la liste modé- 'ée, pour les élections municipales, et c'est Binet \\m est maire.
— Qu'est-ce que Binet?
— Binet est un avocat de Vince. En politi- |ue, on ne connaît pas très bien ses opinions. 1 est plutôt radical, surtout quand il revient les réunions du Cercle démocratique, dont il
fait partie; mais il a de réducation, de la fo tune, et aime la fréquentation de Taristocrati» Tout cela fait qu'au fond il est un partisan c l'ordre. Nous ne nous fréquentons pas, ma nous nous saluons, et nous causons quelquefois Par contre, nous avons fort à craindre du col des socialistes, monsieur l'abbé : le socialisni est aujourd'hui, crojez-moi, l'ennemi. Il es venu récemment, de Vince, deux conférenciers Rasclard et Grataloup. Ils ont gueulé pendar deux heures contre le capital, la propriété, l'ai mée, la ma^^^istrature, le clergé, les bourgeois.. Que sais-je?
— Enfin contre tout ce qui est respectable dit Picquenet. Et il y avait du monde pour le entendre?
— La première fois, vingt personnes, tout ai
plus; mais la troisième, tout le village L
lendemain, imaginez-vous, je rencontre Binet et je lui dis : « Vous avez entendu, monsieur 1 maire ? » Il m'a répondu : « Je n'y assistai point, monsieur le curé, mais je dois vous dir que je réprouve ces violences. D'ailleurs, je n( suis pas socialiste, mais radical-socialiste. )
( Monsieur le maire, lui ai-je répondu, après lotre tour, viendra le vôtre, on se partag-era vos Dropriétés. » Nous nous sommes quittés sur ces Daroles .
— Vous avez parlé sag-ement, monsieur le mré. Et que sont donc ce Rasclard et ce Grataoup?
— Rasclard est un ancien élève de notre petit ;éminaire de Vince. Il a de Tintelli^ence. A ^ince, il travaille dans les bureaux de Toctroi.
— Il est ancien élève du petit séminaire?
— Et il fait, comme vous pensez, le désespoir le ses anciens maîtres. C'est un esprit brouillon ;t une imagination ardente, mais il paraît qu'il l'a pas mauvais cœur.
L'abbé Picquenet parut réfléchir.
— S'il a reçu une éducation religieuse, il nous 'eviendra.
— Je le crois. Ce jeune homme subit, sans ioute, aujourd'hui une poussée d'idées subverjives et de passions...
— Et de passions ! voilà la vérité... et de pasiions! Ecoutez-moi, monsieur le curé. Je suis le l'avis du vénérable archiprêtre qui nous
a8 LES SOUTIENS DE l'oRDRE
disait à un dîner de conférence : « Les jeunes gens nous échappent, le jour où ils franchissent le seuil des maisons infâmes. »
— Ouais ! la chair 1 la passion ! Il faut vraiment que ça les tienne tousl Je ne peux pas sortir, le soir, monsieur l'abbé, sans trouver des garçons et des filles qui font des saletés sui rherbe. Les premiers temps, je tempêtais, le dimanche, en chaire, mais j'y gagnais seulement qu'ils ne venaient plus m'entendre.
— A Saint-Servin, c'est la môme chose, mais cela ne les empêche pas d'être pieux.
— Croyez-le bien, d'ailleurs, monsieur l'abbé : les riches et les conservateurs ne valent pas mieux. J'en connais qui vivent comme des porcs.
— Hélas 1 s'écria M. Picquenet, il est malheureusement vrai que les gens du monde manquent souvent à leurs devoirs. Mais il ne faut point trop le dire ; le respect s'en va déjà. Et Grataloup, parlez-moi de Grataloup !
— Je me suis renseigné sur lui. C'est un journaliste. Il sort de la laïque. On lui reproche des canailleries, des indélicatesses quand il était employé dans une maison de commerce. Je crois
:|u'il ne fit même jamais de latin. C'est une ceri^elle vide et ardente.
— De telles gens peuvent-ils avoir des prosélytes ?
— Ils ont convaincu le boucher Poude vigne. \ ce propos, je me permets de dire que les La Vlusardière commirent une faute en ne se serinant plus chez Poudevigne. Depuis ce jour, il ;st devenu socialiste, et déserte Téglise.
— Ce Poudevigne est-il un méchant homme ?
— Non, un imbécile, monsieur Tabbé. Un jour, 1 m'a dit : « Vous n'êtes pas un curé comme les iiutres. Si les socialistes gouvernaient le monde, Ils vous voudraient pour pape. » Mais, lui ai-je •épondu, il n'y aurait plus de pape. « Monsieur e curé, s'est-il écrié, on s'arrangerait toujours.» 1 faut vous dire que j'ai continué de me servir chez Poudevigne. D'ailleurs,jevousle répète, 1 n'est pas méchant. S'il mourait, nous n'au- 'ions pas, je crois, un enterrement civil.
— C'est le principal, répondit M. Picquenet. 2tes-vous content de votre instituteur? Celui que 'avais à Saint-Servin était convenable. J'entreenais néanmoins avec lui peu de rapports.
3o LES SOUTIENS DE l'oRDRE
— Celui d'ici est détestable. Il s'appelle Sève, et a la haine de la religion.
— Ces instituteurs sont une des plaies de notre temps, assura l'abbé Picquenet.
Quatre heures sonnèrent à la pendule; l'abbé Picquenet se leva.
— Mon cher abbé, dit M. Judule, je vais, avant que nous nous quittions, vous faire visilei l'église et le presbytère.
L'abbé Judule prit son chapeau. D'un geste, il indiqua le premier étage de la maison, puis le jardin : « Là-haut, dit-il, est ma chambre, ci voici mon parc. »
Il y avait un côté du jardin occupé par des plantes potagères, des carrés de choux et des parterres de salade; de l'autre étaient des fleurs Tout au fond, une vieille femme étendait du ling< sur des cordes.
— Votre presbytère, monsieur le curé,déclarî l'abbé Picquenet, me rappelle celui de Saint-Ser vin, que j'ai quitté avec regret.
— Je suis, je vous assure, s'écria l'abbé Judule fort heureux ici, et plusieurs fois chaque jour je prie Dieu que Monseigneur m'y oublie.
LES SOtlTIENS DE l.'ORDRE 3l
Les deux prêtres franchirent le seuil. Des poules, à leur approche, s'enfuirent. Us pénétrè- }rcnt dans Téglise silencieuse et fraîche. Elle était sans style. Devant un saint Joseph en plâtre, debout sur un rocher de carton, une vieille femme priait. Un chemin de croix faisait ruisseler sur les murs ses couleurs vives ; au fond, derrière le maîlre-autel, une verrière représentait saint Michel Archange, et une autre, Jeanne d'Arc.
— Ce sont là, dit Tabbé Judule^ des dons de M"*® la comtesse de La Musardière. Je remarque que vous les regardez avec attention. Ne reconnaissez-vous pas M}^^ Lucile, la plus jeune des demoiselles de La Musardière, qui posa pour le visage de Jeanne d'Arc ? et c'est M*^*^ Christine, l'aînée, qui posa pour celui de saint Michel.
M. l'abbé Judule pirouetta sur lui-même avec une agilité que ne laissait pas soupçonner son corps énorme. M. l'abbé Picquenet ne répondit pas, et demeura songeur. Après une courte prière devant le maître-autel, ils regagnèrent la porte. A leur approche, des enfants, qui
jouaient sur le parvis de l'église, détalèrent. Le curé les menaça de la main : « Durand, Baptistin, Gaillard, cria-t-il, que je vous y reprenne ! »
— Imaginez-vous, monsieur l'abbé, que les garnements n'ont pas le moindre respect pour le saint lieu. Ils s'amusent à lancer des pierres contre le portail. Si encore ils étaient élèves de la laïque, je pourrais peut-être comprendre, mais ils appartiennent à l'école congréganiste.
— Nous vivons, murmura l'abbé Picquenet, en des temps incompréhensibles.
Ils allaient le long de la grande rue du village. L'abbé Picquenet lut une enseigne; elle portait, écrit en grosses lettres d'or entre deux vaches paissant une herbe trop verte : « Boucherie Poudevigne. »
— Est-ce là qu'habite le socialiste? interrogea l'abbé Picquenet.
L'abbé Judule, en clignant de l'œil, fit signe que oui.
Un homme de taille moyenne, qui pouvait avoir la cinquantaine, marchait devant eux. Il fumait un gros cigare. Gomme il avait quelque
LKS SOUTIENS DE l'oRDRK 33
élégance, sa personne intrigua rabbéPicquenet: |f( Voici sans doute, pensait-il, un notable de JBcauséjour ou des environs. »
! Les deux ecclésiastiques ralentirent le pas. j — C'est Binet, dit le curé Judule. j L'abbé Picquenet se fit répéter le nom, puis [l examina le maire, de la manière dont on îcrute les forces d'un ennemi. Il lui trouva tout lu moins autant de distinction qu'à M. de La Vlusardière. M. l'abbé Judule, pour le distraire le cette contemplation, lui montra la demeure lu receveur de l'enregistrement, qui occupait ses ournées à jouer aux cartes avec le percepteur, lu café de la Boule,
A ce moment même. Sève, l'instituteur, sorait du café. L'abbé Judule donna un coup de îoude à son compagnon. Sève marchait d'un 3as lourd et majestueux. Il portait une courte )arbe blonde en pointe. Sa figure, comme tout ;on corps, semblait taillée dans du bois et son âsage reflétait un calme satisfait et légèrement liais.
L'abbé Picquenet le regarda s'éloigner, puis )arut s'absorber dans des méditations profon-
des. Soudain, il s'arrêta, hésita, puis dit en regardant le curé Judule dans les yeux :
— Vous qui êtes un érudit, monsieur le curé, pourriez-vous médire la signification de l'expression : faire du « chichi »?
M. l'abbé Judule tendit l'oreille : « Faire du... ? dites-vous.
— ... « Chichi ».
— Non, je ne sais pas, monsieur l'abbé; cette expression m'est inconnue. « Chichi » ne peut venir ni du grec, ni du latin ; mais avez-vous cherché dans le dictionnaire de Bescherelle? demanda l'abbé Judule.
Ils atteignaient l'extrémité de la grande rue du village. L'abbé Judule regardait avec étonnement son confrère, derrière ses lunettes. L'après-midi était calme et chaud, un frisson d'argent agitait les cimes des peupliers sous le soleil. Un paysan, qui ramenait ses bœufs de la ville, salua les deux ecclésiastiques; un bruit de sonnailles s'éteignit dans le lointain.
Deux officiers de hussards, à cheval, passèrent au trot; ils se dirigeaient vers le château; des hirondelles sillonnaient l'air tranquille.
— Vous aurez, ce soir, des hôtes, dit l'abbé Judule.
M. Picquenet demeura un moment silencieux.
— Monsieur le curé, reprit-il enfin, je suis heureux d'avoir passé avec vous des instants aussi agréables ; j'espère que vous me permettrez de renouveler ce plaisir.
— Croyez bien qu'il est partagé, monsieur l'abbé, répondit le curé Judule. Je vous prie de bien vouloir considérer dans l'avenir mon presbytère comme vôtre.
M. Picquenet prit congé du curé ; les deux prêtres se saluèrent profondément. Mais à peine l'abbé Picquenet avait-il fait quelques pas, qu'il fut rejoint par M. Judule.
— Monsieur l'abbé, lui dit ce dernier, puisje me permettre de vous prier de recommander Poudevigne à M. de La Musardière ? Je :rois que nous le ramènerions à de meilleurs jentiments, si le château consentait à revenir acheter chez lui.
— Je vous promets, monsieur le curé,répon-
dit gravement Tabbé Picquenet, d'utiliser le peu' d'influence que je pourrai posséder, peut-être, quelque jour, pour agir en faveur de votre pro-' tégé.
Un après-midi, en montant au château, Fabbé Picquenet fut tout étonné d'apercevoir M. de La Musardière en compagnie de Binet. Le deux hommes causaient amicalement.
Depuis une semaine, ils frayaient davantage ensemble. M. de La Musardière reconnaissait que Binet possédait de l'éducation. Cela n'était pas, certes, sans le surprendre. Mais divers incidents survenus durant ces derniers jours, dans sa vie, lui apportaient des révélations non moins extraordinaires. Une société de chasse et une société de courses venaient de se former à Vince. M. de La Musardière rencontrait là des gens dont les noms n'avaient pas plus d'aristocratie que celui du maire de Beauséjour. Presque tous avaient, cependant, les manières du monde, bien qu'ils fussent magistrats delà troi-
sième République, notaires ou négociants. Lj plupart, même, savaient affecter la grossièreté qui est de bon ton, et éviter celle qui ne l'es pas. M. de La Musardière remarquait seule, ment que le mépris dans lequel la nouvelb aristocratie tenait les humbles était plusapparen que le sien. Ne pouvant les considérer d'auss haut, elle voulait, néanmoins, le paraître, afin de se bien persuader qu'elle se distinguait d'eux. Le cercle de la bourgeoisie républicaine e! celui de la bourgeoisie réactionnaire avaient fusionné par raison d'économie. Ainsi, dans cette province, les deux sociétés, la nouvelle et l'autre, se rapprochaient. Binet se plaisait à la fréquentation de M. de La Musardière, qui fleurait l'ancienne France. Il était heureux que la fortune, conquise par son père, en fournissant l'armée pendant la dernière guerre, lui permît de s'entretenir d'égal à égal avec un homme dont les ancêtres avaient vécu dans l'intimité d'Attila et de Louis XIV. Mais si l'un tenait de son hérédité l'aptitude à commander, l'autre tenait de la sienne celle à obéir. Aussi, quand les deux hommes étaient ensemble, M. de L
LES SOUTIENS DE l'ORDRE Sq
Vlusardière en imposait à Binet, bien que celui- ;i crût, pour s'en défendre, devoir affecter envers e comte la condescendance due aux nobles 'amilles tombées.
En même temps que propriétaire à Beauséiour, Binet était avocat à Vince, où sa réputaion lui valait de la considération. On y vantait a souplesse de ses raisonnements, Thabileté de les dérobades, Tamabilité de son caractère ; outes qualités qui devaient le servir dans la 3olitique. Il y avait débuté en se faisant élire naire de Beauséjour. On prétendait qu^il s'acheninait vers un siège à la Chambre, lors de la )rociiaine législature. Binet savait qu'il l'obtien- Irait en s'assurant les voix des socialistes, ou ')ien celles des réactionnaires ; mais comme elles-ci, unies à celles des libéraux, lui paraisaient plus nombreuses, il semblait se décider )Our ces dernières.
Le député de la circonscription était un adveraire redoutable. Il s'appelait Gambade, et il vait dû son élection à une certaine ressemlance physique avec Gambetta. Tour à tour pportuniste, radical-socialiste, il séduisait les
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foules par le vide d'une pensée exprimée ei paroles abondantes, autant que par la violenc de son anticléricalisme. Point méchant, il étai député comme il aurait pu être négociant. Dan ce métier, il ne fatiguait guère que ses poumons à discourir durant les tournées électorales, se mains^ à distribuer des amitiés.
— Je suis, monsieur le comte, disait cet après midi Binet à M. de La Musardière, plus qu vous ne le croyez, partisan de la conservatioi sociale. Je suis pour révolution contre la révo lution. J'accepte les faits accomplis, et prépar lentement ceux qui doivent s'accomplir. Mai vous pensez bien que je ne saurais être avec le sans-patrie. J'avais quinze ans en 1870, et moj père est de ceux qui firent leur devoir.
— Alors, monsieur le maire, vous appartene au parti des honnêtes gens, des vrais Français
— Oui, monsieur le comte, mais je n'ei demeure pas moins sur le terrain de la défens' républicaine. ^
— Monsieur le maire, croyez-moi, nous accep tenons tous la République, si elle demeurait sag et nous apportait la paix sociale. J'ai néanmoin
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du plaisir à me trouver d'accord avec vous sur le patriotisme. Il serait temps que nous nous efforçassions de lutter contre la désorganisation de la société, que nous prévinssions le mal causé par des hommes de Tespèce de Rasclard et de Grataloup.
M. de La Musardière était très rouge. De temps en temps, il s'arrêtait, fixait son lorgnon, et soufflait violemment vers Tazur. Binet dessinait avec sa canne des arabesques dans la poussière, puis repartait d'un pas égal.
Le soleil, lentement, déclinait. M. de La Musardière regarda sa montre.
— Monsieur le maire, dit-il, je vais vous quitter. Je serais heureux de vous avoir à déjeuner un de ces jours, demain, par exemple.
M. Binet accepta, et M. de La Musardière s'en alla seul entre les haies d'aubépine bordant le chemin qui montait au château.
Toutes sortes de projets s'agitaient avec tumulte en sa tête. Il se voyait, depuis quelques jours, dirigeant la politique de la région. S'il ne pouvait, pensait-il, être le bras et le cerveau de ce pays, il en serait l'âme. Il songeait aussi
que son catalog-ue des livres imprimés dans la province depuis la découverte de l'imprimerie était près d'être terminé, et ajouterait un lustre nouveau au nom de La Musardière.
Le comte trouva son fils et Tabbé Picquenet qui se promenaient dans le parc. Le vicomte s'élança au-devant de son père pour l'embrasser.
— Cet enfant est charmant, dit l'abbé à M. de La Musardière, en caressant les joues du jeune homme : nous ferons ensemble, j'en suis persuadé, une excellente besogne.
Le vicomte regardait en dessous. Il s'appelait Alain, approchait de la quinzième année, possédait des épaules vigoureuses, le front bas de son père, et des yeux qui fuyaient le regard.
A ce moment, un domestique annonça que monsieur le comte était servi. M^« de La Musardière apparut à la fenêtre de la salle à manger, tandis que les demoiselles de La Musardière accouraient du tennis, très animées. Elles discutaient depuis plus d'une heure, à propos d'un jeu que prétendait avoir fait, dans l'après-midi, M^'^ de La Goize, une de leurs amies.
Après le dîner, M. de La Musardière entre-
prit Tabbé Picquenet sur TéducatioQ qu'il désirait pour le jeune Alain.
Longtemps les deux hommes errèrent dans le parc. Une vie bruissante et cachée montait delà campae^ne sous les étoiles, et le sifflement des grillons répondait à l'appel des grenouilles, tandis que la voix autoritaire de M. de La Musardière dominait la voixflûtée de M. Tabbé Picquenet.
— Alain, disait M. de La Musardière, possède comme moi un sang bouillant. Je ne doute pas que vous ne sachiez le diriger aussi bien que le savait faire M. Deville. A la vérité, je ne crois pas qu'il manifeste pour l'étude plus de goût qu'il ne convient, mais commeje veux qu'il devienne un soldat, je ne vois point pourquoi il aurait plus d'instruction qu'il n'en faut pour tenir sa place dans un salon, ou charger à la tête d'un escadron.
— Je suis d'avis, moi aussi, monsieur le comte, répondait l'abbé, qu'il n'y a pas nécessité, pour se bien conduire dans la vie, d'être un savant. Il faut même attribuer à la diffusion imprudente d'une science orgueilleuse le désordre du siècle. Parce que chacun peut penser
comme il lui plaît, il suit naturellement que chacun est tenté d'agir comme il veut. C'est pourquoi nous vivons dans cet état lamentable dénommé anarchie, et qu'aggraveront encore, si Ton n'y met bon ordre, les Rasclard et les Grataloup, dont me parlait récemment M. le curé Judule.
— Je ne comprends pas, s'écriait M. de La Musardière, qu'un homme qui s'appelle Grataloup puisse vouloir diriger ses semblables. Si j'étais le gouvernement, je ne permettrais pas à un Rasclard, non plus qu'à un Grataloup, de parler. Mais nous n'avons pas de gouvernement. On vous dira, il est vrai, M. l'abbé : « Ces gens-là ont un cerveau, et pensent tout comme vous. » D'abord, ont-ils un cerveau? Je n'en suis pas sûr. Et puis, en auraient-ils un? Qu'importe? Nous mourons en France de posséder trop de cerveaux. Moi, je ne raisonne jamais ; je commande ou j'obéis. Pour me guider, j'ai ma religion, l'honneur de mon nom, le souci de ce qui est bien ou mal dans mon monde. De quoi aurais-je besoin d'autre ? Nous sommes tous ainsi chez les La Musardière.
LES SOUTIENS DE l'oKDRE /j5
L'abbé considérait le comte avec admiration.
— Vous appartenez, lui dit-il, à la partie ;ncore saine du pays, qui nous préservera de a ruine définitive. Malheureusement, les homnes comme vous, monsieur le comte,deviennent ares.
M. Tabbé Picquenet, cette nuit-là, avant de 'endormir, songea longuement à la manière ont il dirigerait son élève, le vicomte Alain le La Musardière.
Si Tabbé Picquenet avait espéré que l'intelligence de son élève le satisferait, il fut bientôt fort déçu. Le vicomte se montrait paresseux avec volonté, et inintellig-ent avec orgueil. L'abbé Deville, qui ne possédait du prêtre que la robe, avec une certaine habileté à s'insinuer pour dominer, avait du moins vite compris qu'il ne devait merae pas essayer de diriger l'éducation du jeune homme. Devant l'impossibilité d'espérer de son élève aucun progrès, il s'était résigné à le laisser aller au gré d'une volonté toujours rebelle au travail, tandis qu'il ne tarissait pas de compliments auprès de M""® et de M. de La Musardière, sur i'intelliL^ence et lej; bonnes dispositions de leur fils. Tellement que la comtesse lui avait dit un jour :
— Ne pensez-vous pas, monsieur l'abbé, que
LES SOUTIENS DE l'oRDRK 4?
lous pourrions préparer Alain pour Saint-Gyr ?
L'abbé Deville n'y vjt aucun inconvénient; il ;n parla même comme de la chose la plus aisée. >Iais le jeune vicomte possédait du moins Tes- )rit de n'avoir de Taudace qu'en proportion de es forces. Il se refusa obstinément et dignement
suivre la voie ambitieuse de sa famille, et léclara qu'il entrerait, à dix-huit ans, dans un égiment de cavalerie pour débuter dans les irmes.
M. de La Musardière approuva l'intention de on fils.
— Et d'ailleurs, disait-il volontiers, grâce à los relations, Alain avancera tout aussi rapidencnt que s'il sortait de l'école et ne se fatiguera as le cerveau.
M. l'abbé Picquenet ne jouissait pas de l'inonscience heureuse de l'abbé Deville. C'était m homme épris d'absolu. Comme son intellience ne lui en permettait pas l'amour dans 3S idées, il en recherchait douloureusement la éalisation dans la vie. Il y avait là, pour lui, ne source de successives déceptions. Aussi se hagrinait-il en songeant qu'un jeune homme
de grande famille, comme le vicomte Alain de LaMusardière, manquait d'intellig-ence. S'il pensait avec le comte qu'Alain n'était pas tenu d'être un savant, le vicomte, lui semblait-il, devait, du moins, offrir cette teinte d'humanités, qui permet à un homme de qualité de traduire Horace et de citer Virgile.
Après trois semaines d'inutiles efforts, l'abbé Picquenet s'aperçut que son élève manifesterait toujours le mépris le plus profond de son enseignement. L'ignorance du jeune Alain demeurait insondable, comme le vide de son regard, qui ne se posait sur rien. Malgré cela, il dansait bien, montait à cheval, était capable de soutenir une conversation dans un salon, toutes choses que l'abbé Picquenet jugeait fort difficiles.
Un matin, la leçon avait traîné plus longtemps qu'à l'ordinaire. C'était en juin. Les demoiselles de La Musardière se poursuivaient dans les allées du parc, en riant, et de temps en temps, du calme de la campagne, montait le cri guttu-' rai d'un paysan poussant ses bœufs. Jamais le jeune La Musardière n'avait tant bâillé à entendre les explications incolores et monoto-
nés de l'abbé. Celui-ci, pour la dixième fois, lui faisait répéter des vers de Virgile qu'il reprenait d'une voix hésitante, en traînant sur la fin des mots.
— Monsieur le vicomte, finit par s'écrier l'abbé, en fermant brusquement le livre, je ne suis pas content de vous. Je voudrais vous voir prêter une plus constante attention à des leçons sans lesquelles vous ne sauriez devenir l'homme du monde que vous devez être.
— 11 suffira qu'on sache que j'ai eu un précepteur. D'ailleurs, je veux devenir soldat, et m'engagerai dans deux ans.
Le jeune Alain prononça ces paroles simples sur un ton hautain. Le pli de sa bouche et son menton déjà lourd exprimaient l'obstination.
M. l'abbé Picquenet en devint rouge de colère, et tout tremblant de dépit. Bien qu'il s'en défendît, le jeune La Musardière lui en imposait. Il sentit l'expression d'une fureur impuissante monter du plus profond de lui-même; les mots s'arrêtèrent dans sa gorge.
— Monsieur le vicomte, dit-il, vous oubliez que je suis prêtre.
50 LES SOUTIENS DE l'oHDRE .
Puis il sortit pour aller se plaindre à M. de La Musardière.
Celui-ci, pensait-il, peut ne pas vouloir que son fils ait trop de goût pour Tétude, mais ne saurait désirer que je lui vole son argent.
Au moment où l'abbé courait rejoindre le comte, au parc, il s'entendit appeler par la comtesse. Elle causait, dans un petit salon du rez-de-chaussée, avec deux vieilles dames de Vince Celles-ci s'étaient arrêtées au château pendant une promenade en voiture. L'une, femme d'un ancien magistrat, était une d'Opaincourt, et passait pour lettrée. Dans son visage ravagé par les rides, et encadré de beaux cheveux blancs, brillaient deux yeux de braise. Son tempérament demeurait, disait-on, de feu^ malgré son âge. On lui prêtait même, récemment encore, un amant fort jeune. L'autre marchait toujours, appuyée sur une ombrelle; elle s'appelait M^^® Alice Pasdevielle. Elle était maigre et frôle, et possédait des yeux non moins brûlants que ceux de M"® d'Opaincourt. Si la première apparaissait comme un ancien foyer aux flammes épandues et voyayeuses, la seconde
LES SOUTIENS DE l'orDRE 5i
ivait dû brûler sur elle-même, consumée par m feu non moins ardent.
L'abbé Picquenet salua ces dames, à qui VI™« de La Musardière le présenta. Il connaissait iéjà M^'« Alice Pasdevielle, qui avait des parents Drêtres. Quand Tabbé entra, elle vantait les beautés de Ouo Vadis ? à M""^ de La Musardière 3t à M'"^ d'Opaincourt. Ces dames désiraient connaître le sentiment de M. Picquenet.
L'abbé n'aimait g-uore ces questions. D'ordinaire, ses dirigées se dispensaient de suivre ses onseils, et de s'inspirer de ses goûts. Il se trouvait mal disposé, après son algarade avec le vicomte, à causer belles-lettres.
Il se tenait assis, immobile, ses deux grosses mains sur les genoux.
— Mon Dieul Madame, dit-il, cela dépend... si je juge Ouo Vadis? en prêtre ou en lettré. Je vous dirai, comme lettré, que cet ouvrage n'est point mal fait, malgré certaines peintures trop colorées. Il est, certes, moins mauvais moralement que la plupart des livres de la mauvaise presse. L'édition expurgée serait même recommandable. Quant à l'autre, je ne saurais la voir
lire à des jeunes filles, mais elle ne peut faire grand mal à des g"ens corrompus. Comme prêtre, je reprocherai à ce livre d'oser un tableau trop séduisant et, par conséquent, faux, de la société païenne. Il y a, dans cet ouvrage, des descriptions troublantes d'orgie...
— Mais, monsieur l'abbé, hasarda, en faisant des minauderies, ]\r'® Alice Pasdevielle, ce sont, au contraire, ces peintures qui sont charmantes; nV.st-ce pas, chère Madame, vous les trouvez charmantes? Et vous aussi, madame la comtesse? Je ne vois point pourquoi l'auteur n'aurait pas respecté la couleur locale.
M"^ d'Opaincourt sourit, etM™« de La Musardière, qui s'éventait, aspira longuement, en se renversant sur sa chaise longue, l'air chargé d'arômes qui arrivait du parc.
Les mains de l'abbé se crispaient sur ses genoux.
— Elles peuvent être charmantes, Mademoiselle,je vous l'accorde, mais ne pensez-vous pas qu'elles risquent de provoquer au péché des imaginations ardentes ? Moi, personnellement, je les juge lascives; et ensuite, j'ajouterai que ce
LES SOUTIENS DE l'oRDRK 53
rsonnage de Pétrone est vraiment trop sympale pour un païen.
— Mais il paraît qu'il Tétait vraiment, monîur Tabbé, s'écria M™» de La Musardière.
— Je ne nie pas, madame la comtesse, qu'il lisse, en effet, exercer quelque séduction ; cepennt, moi, prêtre, je ne peux appeler sympathile un païen qui ne se convertit pas.
— Pour ma part, riposta M°^® d'Opaincourt, vous le déclare, monsieur l'abbé, Pétrone me
aît. Il n'est pas jusqu'au récit de sa mort qui
; soit délicieux.
L'abbé Picquenet leva les bras...
— Gomment pouvez-vous, madame, vous qui es catholique, et, j'en suis persuadé, très ïnne catholique, appeler délicieuse la mort d'un )mme qui se suicide? Vous oubliez, madame, 16 l'Eglise défend le suicide. Si M. Sienkiewicz ait bon chrétien, jamais il n'aurait fait se suider Pétrone... Il l'aurait plutôt fait se conîrtir.
— Mais, affirma M"« Alice Pasdevielle avec u, il est très vrai que Pétrone se suicida. Je me lis renseignée, monsieur l'abbé. Et puis, il me
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semble que, dans la circonstance, on peut êti indulg'ent envers ce pauvre Pétrone. En se suie danl, il épargna un crime à Néron. Moi, je su persuadée, et vous aussi, n'est-ce pas, mesda mes, que le bon Dieu a pardonné à Pétrone. Mais l'abbé Picquenet ne se rendait pas.
— J'aurais quand même préféré, dit-il, qi l'auteur ne fît pas mourir ainsi le poète, ou bie qu'il s'abstînt d'en parler. Tel est mon sent ment; et j'y persiste.
Cette déclaration irrita M*^® Pasdeviellc.
— Monsieur l'abbé, s'écria-t-elle, vous êt( décidément un éteignoir.
Il y eut un silence, durant lequel M™® de I Musardière et M™® d'Opaincourt essayèrent d'( touffer leurs rires.
M. l'abbé Picquenet se leva, pour prendi congé de ces dames.
— Sans rancune, n'est-ce pas, monsieur l'ai bé, lui dit M'^® Alice Pasdevielle, en lui tendai la main.
L'abbé Picquenet savait être galant avec 1( personnes d'âge. Il répondit :
— C'est moi, mademoiselle, qui regrette (
îs avoir offensée en ne partageant pas votre
Lit, après avoir salué, il sortit, à la vérité très iMiblé. « Il me semble cependant, se disait-il, «leje ne pouvais répondre autrement. » Un de • s combats violents, qui lui étaient habituels,
' vra en lui.
se trouvait en cet état, quand il rencontra^ s le parc, M. de La Musardière.
Celui-ci paraissait posséder, ce matin-là, une
qu'il demandait à laisser épandre. Il était
haut en couleurs que jamais; son col avait
] ine à contenir son goitre qui se gonflait, et
brandissait une lettre portant un cachet rouge
^s large aux armes de la maison de France.
— Monsieur l'abbé, s'écria-t-il, j*ai une excelite nouvelle à vous annoncer.
Puis, d'un ton plus bas, il ajouta : « J'ai reçu le lettre du Roi. »
— Du Roi! s'exclama Tabbé Picquenet; son sage prit une expression d'étonnement et de spect.
— Lisez plutôt, monsieur l'abbé.
Elle était conçue en termes concis et enlhoi siastes :
« Mon cher La Musardière, (( Je n'ai jamais douté de votre affection, ne plus que de votre fidélité. Je sais que je pei compter sur vous, et que vous continuez de tr vailler sans découragement pour la Franc Croyez bien que les temps approchent où je s rai appelé à répondre à l'appel de mon peupl « Attendons et travaillons.
(( Votre affectionné « Philippe. »
La main de l'abbé caressait le papier ver^ portant le sceau des armes de France. Ui ardeur inconnue l'animait, comme si la cause c Roi était aussi la sienne. Il ne se déclarait p^ hostile à la République; néanmoins, il conserve une admiration secrète pour tout ce qui toucht à la Royauté. Le Prêtre, le Roi, le Chevalier 1 apparaissaient comme une trinité glorieuse, admirait dans le Roi une puissance d'auta plus respectable qu'elle reconnaîtrait sans dou la sienne.
LKS SOUTIENS DE l'oRDRK 5'J
— Monsieur Tabbé, reprit M. de La Musarlère, vous avez bien lu; le Roi a écrit: « Les
mps sont proches. » Je le crois aussi. Plus je 'garde autour de moi, plus cela apparaît la érité même. Ainsi, je causais tout dernièrement vec Binet. Eh bien ! même avec Binet, il y a Lijourd'hui facilité de s'entendre. Cela est entre ous ; Binet va se présenter aux prochaines élecons, avec notre appui, qu'il préfère à celui des Dcialistes. Mais nous ne devons point paraître aider ; notre alliance, vous le savez, doit être cculte, sinon la réussite de Binet serait comromise.
• M. de La Musardière s'arrêta, saisit le prêtre ar un bouton de sa soutane.
f — Je crois, monsieur l'abbé, vous dis-je, voir ssez clair dans la situation actuelle; les anciens •artis se désagrègent. Bientôt, deux seulement esteront en présence : celui du Roi, et celui de a désorganisation sociale.
M. de La Musardière parlait, le regard humide t immobile. Il semblait un inspiré qui prophétiait. Pour la première fois, il apparut d'une grande intelligence à M. Picquenet. D'ailleurs,
aux yeux de ce dernier, l'estime dans laquelle Roi le tenait témoignait de la haute valeur qu ne pouvait, pensait-il, manquer d'avoir.
Maintenant, M. de La Musardière marchait grandes enjambées, comme il lui arrivait chaq fois qu'une conversation le passionnait. Il < venait à des effusions personnelles; sa joie s' pandait :
— Monsieur l'abbé, je suis très heureux < vous posséder. Quand le Roi régnera, no' ferons de vous un évêque.
— Vous êtes vraiment trop bon, monsieur comte; mes ambitions ne sont point si haute
— Vous pouvez être sûr, monsieur l'abb que je le demanderai au Roi, et je serai « ceux auxquels il ne refusera rien.
M. l'abbé Picquenet ne savait que répondr Voilà, certes, qui le consolait d'avoir été Irai* d'éteignoir par M"® Alice Pasdevielle. S'il n'avf pas pour lui l'appréciation favorable des fei mes, du moins jouissait-il de celle des homme Il tenait d'ailleurs la femme pour fausse et ini telligente; il pensait que la plus intelligente n aucun sérieux dans l'esprit. Soudain, il se c
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devait au moins paraître prendre part, lui i ssi, aux combinaisons politiques de M. de La ^j sardière; il se souvint de la recommandation M. le curé Judule.
— Il faut agir, affirma-t-il ; il faut agir; la Réution gagne chaque jour du terrain. A ce pro- 5, M. le curé Judule m'a parlé d'un certain jcher, nommé Poudevigne, qui est le chef du Hi sociaHste à Beauséjour. Et il me disait : ^oudevigne n'est pas méchant, mais il est soliste depuis que le château ne lui donne plussa itique. » Cela vous prouve, monsieur le comte, î l'intérêt guide ces prétendus philanthropes. W. de La Musardière se prit à réfléchir.
— Soyons politiques, dit-il. Si le Roi était là, ne dirait : « Ne nous aliénons aucune bonne
|onté. » Monsieur Tabbé, je vous remercie ; je
!s donner des ordres pour que les cuisines se vent de nouveau chez Poudevigne, et ainsi Ifudevigne reviendra vers nous.
A, l'abbé Picquenet regarda M. de La Musarre avec admiration.
— Vous êtes, s'écria-t-il, aussi fort que le caral de Richelieu.
Le comte en rougit de plaisir, et sourit.
— Naturellement, ajouta M. de La Mus dière, je n'ai pas besoin de vous prier, monsi Tabbé, de ne parler à personne de la lettre ( j*ai eu rhonneur insigne de recevoir du Roi.
M. Picquenet répondit qu'en sa qualité prêtre il avait l'habitude du secret.
M. de La Musardière lui annonça qu'il don rait, le mois suivant, un dîner et une fête nuitj à laquelle il inviterait la noblesse c bourgeoisie des environs. Il ajouta :
— J'inviterai même quelques membres cercle et de la société de chasse, qui, sans partenir à la haute bourgeoisie, ont cepend de Téducation. Que me conseillez-vous, m sieur l'abbé? C'est de la politique, me serai t-il, et le Roi ne me désapprouverait pas.
— Mon avis, monsieur le comte, est q faut être de son temps; or, nous sommes démocratie.
— Cela me paraît, en effet, le caractère notre époque, hasarda M. de La Musardière faut suivre le cours de son temps, ne serait, que pour mieux le diriger. Cette fête de nuit, «
LES SOUTIENS DE l'oRDRE 6i
donne chaque été, fait la joie de mes filles, an dernier, M. Deville, qui était plein d'esprit, us avait même écrit à cette occasion une vue fort drôle. Oserais-je vous dire, monsieur bbé, combien nous serions heureux que vous itassiez M. Deville ?
Le visage de Tabbé Picquenet s'assombrit. Il otesta qu'il n'avait pas assez d'esprit; et d'ailirs ce n'était point l'affaire d'un prêtre.
M. Deville, déclara M. de La Musardière, ssédait un grand talent. Il ne répugnait point rire, mais il prêchait avec moins d'onction e vous. Vous, monsieur l'abbé, vous touchez cœurs, et vous exaltez les âmes.
Le compliment plut à l'abbé. Il cherchait une )onse non moins aimable, quand la voix gauillante de M"« Alice Pasdevielle l'interrompit îheusement.
M™® de La Musardière accompagnait ses visiiises jusqu'à la porte du parc, où les attenit leur voiture. Ces dames louaient le goût 'apportait M. de La Musardière dans l'arngement de ses jardins, et leurs voix exécuent des roulades.
Le comte, en les apercevant, se précipi pour aller les saluer. M. Picquenet, qui ne vo lait pas se retrouver face à face avec W^^ Ali Pasdevielle, s'éloigna : « Ces pimbêches, pe sait-il, me répugnent. Il me plairait fort i connaître le Fond de Tâme de cette Pasdeviel! qui m'a traité d'éteignoir. »
Gomme Tabbé Picquenet regagnait son apirtement, fort troublé par les événements de
matinée, il entendit des rires dans une pièce )isine, et le bruit de pieds retombant rythmiuement sur le parquet. Les demoiselles de La [usardière, en pensant à la prochaine fête de uit, manifestaient leur contentement : elles îvaient la jambe.
M. Picquenet ouvrit tout grands les yeux, puis !S ferma, et courut s'enfermer dans sa chamre, où il demeura jusqu'à l'heure du déjeuner, ans la colère et dans la honte.
Il se dit qu'il lui faudrait, quelque jour, se écider à causer sérieusement avec le comte de éducation que se donnaient ses filles. Il s'était éjà, mais en vain, étendu le long de deux serions à la chapelle sur les devoirs de la femme
chrétienne. A la sortie, ces daines l'avaient mêm( complimenté :
— Vous êtes, s'était écriée la comtesse, ur prêtre édifiant. Si nous suivions vos conseils nous deviendrions saintes.
M""® de la Muzardière avait prononcé ces paroles avec l'accent de la plus sincère conviction tandis que ses filles paraissaient elles-même? l'approuver de tous leurs regards.
Cependant, le lendemain, elles recommençaieni à mener une vie frivole. La comtesse, étendue sur sa chaise longue, continuait de feuilleter des romans, tandis que ses filles s'ébattaient au tennis.
Il n'existait pas de jeu de tennis, dans les environs, aussi fréquenté que celui des La Musardière. Là, venaient les demoiselles de La Goize, dont la mère était musicienne, et composait des polkas pour les soirées de Vince ; les du Rosset, qui habitaient à un quart d'heure du château, et dont le chef de famille, le marquis du Rosset, collectionnait des timbres-poste. Les parties de tennis finissaient par des goûters auxquels participaient d'ordinaire des officiers du
LES SOUTIENS DE l'oRDPVE CT)
ri Iment de cavalerie de Vince, qui s'arrêtaient 1 château pour serrer la main de M. de La ^ sardière et saluer Madame.
^es deux plusassidus étaient le lieutenant Fouil- [( X et le lieutenant de Larmance. Le premier, p it et maig^re, d'une taille non sans élégance, a lit un visage de valet. Le second, grand E élancé, avait de belles moustaches noires, ï;c cette beauté d'homme à aventures, qui : isidère Tamour qu'il donne comme paiement : celui qu'il reçoit. Si le nom du premier était iig^aire et inharmonieux, sa fortune lui perrilait du moins de fréquenter son camarade : Larmance, qui n'avait d'autres richesses que
beauté du sien.
Les La Musardière recevaient le lieutenant de
I rmance parce qu'il portait une couronne de
■omte, et le lieutenant Fouilloux était gracieu-
nient admis, parce qu'il se trouvait être l'ami
lieutenant de Larmance. Madame et Monsieur
La Musardière ne disaient jamais : « Le lieunant de Larmance et le lieutenant Fouilloux nt venus. » Mais quand ils disaient :« Le lieunant de Larmance est ici », cela signifiait que
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le lieutenant Fouilloux s'y trouvait égalemen Entre tous les jeunes hommes qui fréquei taient au château, les demoiselles de La Musa dière n'avaient pas tardé à considérer, chacui de façon particulière, chacun des deux officier Bien que Fouilloux eût un visage vulgaire, affectait de la distinction dans les manière savait ramasser avec grâce une balle, et la soi plesse de ses mouvements témoignait de cel de ses reins. De Larmance avait des gest( d'une paresse voluptueuse et promenait si toutes choses des yeux fatigués d'amour.
Un jour, il dit à Christine de La Musardici qu'il voulait se marier. Ils se comprirent. Le soi tandis que M. le comte et l'abbé causaient pol tique, et que la comtesse, un roman dans h mains, s'endormait, Lucile et Christine s'er tretenaient des qualités des deux officien Quelquefois, l'après-midi, après une partie d tennis chaudement disputée, elles se rcposaier avec eux de la fatigue du jeu, par une prorae nade pleine de lenteur dans les allées du parc Ils se confiaient quelles fleurs ils préféraient ou bien de Larmance faisait des tirades héroi
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!es sur la cavalerie et Tivresse ressentie dans '^ charg-es. Fouilloux se montrait plus sentiental. Quand il quittait son sentimentalisme, ^(ait pour prouver sa grande force physique. lors, il soulevait des pierres grosses comme \s rochers. Une fois, il fit toucher ses biceps :M"^ Lucile de La Musardière, qui en éproui de l'admiration. Chez ces guerriers restés llé^iens, subsistait un grand enfantillage. Un nr, Fouilloux et Lucile imaginèrent de corres- )ndre; il lui écrivait des lettres qu'il cachait )us une pierre, et chaque fois qu'elle en allait leillir une, elle en mettait pour lui une autre à place. Cela rappelait au lieutenant Fouilloux s premières amours avec une modiste, alors Vil terminait sa rhétorique, et aimait la poésie. L'abbé Picquenet ne connaissait pas ces intriles, mais il pensait que, du moins, elles étaient )ssibles.
Un matin, il rencontra M. de La Musardière li considérait les carpes de l'étang. C'était ir un matin doux, calme et bleu. Un frisson citait la surface de l'eau où des bulles monient. Le comte, une cigarette aux lèvres, re-
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gardait les poissons s'ébattre par bandes, dan: une traînée de soleil.
— Monsieur l'abbé, dit-il au prêtre, aussitô après qu'ils se furent salués, je considérais ce animaux. Je pensais qu'ils ont de Tintelligence parce qu'ils possèdent le sens de la société et d la défense mutuelle. Ainsi, les jeunes dcmeuren avec les jeunes, car leurs intérêts sont le mêmes, et ils se doivent, j'imagine, protège contre les gros.
— Comme toutes les bêtes, les poissons son mus, à mon avis, par des appétits, répondi l'abbé. Leur intelligence se réduit à l'instinct Dire, monsieur le comte, que les Romains jt taient leurs esclaves aux murènes. Voilà pour quoi je ne peux partager l'admiration d M^^^ Alice Pasdevielle pour les temps païens Cependant, elle me traita d'éteignoir en présenci
de M""® de La Musardière.
Les temps païens intéressaient le comte moin que les poissons.
— Monsieur l'abbé, reprit-il, ces animau n'ont pas le sens de la famille. Les poissons ni reconnaissent pas leurs enfants. Je crois ei
L«S SOUTIENS DE l'oRDRE Cq
i ir découvert la raison profonde. Cela tient i î manière dont ils se reproduisent. Vous sa- ( , n'est-ce pas, que les poissons femelles dé- ) ent leurs œufs, et ensuite les poissons mâles ); sent, et laissent leur frai. Ainsi, les mâles et £ femelles procréent sans se voir. Le poisson, ;( une vous voyez, monsieur Tabbé, est un limai essentiellement chaste, et il possède If lement la notion de la fraternité.
- En cette matière, exposa Tecclésiastique, t)oisson devrait servir d'exemple à Thomme, Il uel il est supérieur. Il est bien supérieur à i animaux impudiques, comme le chien, et
ut le chat. Avez-vous entendu les cris que ji ^sent chaque nuit ces bêtes furieuses? Le ):.son accomplit strictement les intentions de a ature, sans cris inutiles, et sans mouvements 'i is. C'est un animal plein de sagesse.
- Le vice engendré par la recherche de l'an jr, déclara le comte, est de tous celui qui fejse dans le monde le plus de désordres. Dire p, sans une femme, monsieur l'abbé, Boulanf^ aurait réussi, et nous ne serions plus en l|>ublique.
— Gela signifie, monsieur le comte, que no ne nous surveillons jamais trop.
M. Picquenet parut un instant réfléchir, pu sans doute, il pensa le moment venu d'entretei M. de La Musardière du sujet de ses méditatio inquiètes.
Ils quittèrent le bord de l'étang, et chemir rent le long de la pelouse. Le soleil éclairait feuillages humides; les oiseaux chantaient.
— Nous ne surveillerons jamais assez, cor nua l'ecclésiastique, l'éducation des enfan Ecartons sans cesse de leur vue tout ce ( ressemble à des impuretés, et en peut faire n tre l'idée en eux. Veillons même sur les entraîi ments de la solitude.
— Je constate, monsieur l'abbé, interrom; le comte, que nous avons des idées commun, et je ne regrette pas de vous avoir confié l'éci cation de mon fils.
M. Picquenet parut troublé; sa voix s'altéij il toussa par deux fois, et, les bras croisés, mains dans les manches, il reprit :
— Monsieur le comte, il y a longtemps c( je désirais avoir avec vous un entretien des ps
1< cats sur ces questions. Si je me permets de e aborder en votre compagnie c'est que mon
tère de prêtre, non seulement m'y autorise, n s m'en fait même un devoir. Monsieur le
e, ne voyez-vous pas un danger pour vos ij s, dans leur fréquentation de tant de jeunes u s, à l'occasion de ce jeu plein d'accidents [nn appelle tennis? Non point que j'aie pour e pureté la moindre crainte; je ne mepermetrs même pas un soupçon à ce sujet; mais
I II, ce mélange des sexes, à une époque où a orruption règne, offre, il me semble, quel-
II péril. Imaginez, parmi ces officiers, une bre- »i galeuse...
- Monsieur l'abbé, reprit M. de La Musari e, je vous remercie ; votre sollicitude de ) tre me touche. Je réfléchirai à cette question. Vis je crois que vos craintes sont exagérées. -* mices messieurs les plus assidus au tennis, il ' le vicomte de Larmance, à qui j'accorderais ^ontiers la main de l'une de mes filles. J'ai la ) s grande confiance en lui.
- Il y a aussi, un nommé Fouilloux...
Fûuilloux, le petit Fouilloux, oui, un aima-
ble jeune homme. Il vient chez moi parce c le vicomte de Larmance y est reçu. Oui, m cela n'a aucune importance. Je crois toujou monsieur l'abbé, que vous exagérez. Rien n' charmant comme de voir jouer ensemble d'e gants jeunes gens et de délicieuses jeunes fill Mais, pour ce qui est de la corruption du siè( vous n'en direz jamais trop. Mallieureuseme elle se trouve à la portée de toutes les bours Autrefois, du moins, il n'y avait que les ricl dont la vie était insolente et dévergondée.
L'abbé Picquenet parut tout honteux c M. de La Musardière n'acquiesçât point à craintes; il redouta de ne s'y être pas pris a assez d'adresse; aussi suivit-il volontiers le c min vers lequel la conversation du comte le s licitait.
— Il faut attribuer, dit-il, cet affaiblisseni de la moralité à celui de la foi. Nous somm envahis, monsieur le comte, par le matérialisî et le positivisme officiels. Le peuple dit : « ^ je vive bien ou mal, c'est la même chose; il vit mal, si cela lui paraît agréable.
Ils firent le tour de l'étang; leur conversât i
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tarda pas à atteindre des hauteurs métaphyl[ues.
[ — Moi, monsieur Tabbé, je continue humblei;nt à croire que Dieu est juste, et donne à acun selon ses mérites. Car, enfin, Dieu est
demment intelligent.
— Certes, répondit M. Picquenet : il suffît, msieur le comte, d'admirer tout ce qu'il a fait ur s'en convaincre.
— Oui, monsieur Tabbé, Dieu, cela ne fait cun doute, est plus intelligent que le plus elligent des hommes. Certains, il est vrai, diit : « Mais comment saurait-il s'occuper de jtes ses créatures? » On peut leur répondre : 3ui l'empêche d'avoir des suppléants? »
— Il en a, monsieur le comte, croyez-le, reprit bbé.
— Mon avis, monsieur l'abbé, est que tous s philosophes n'y voient pas plus loin que le •ut de leur nez, et, en attendant, ils font un and mal. Cela veut dire qu'il faut agir dans
politique. A ce propos, je dois voir tout à leure Binet. Il est de plus en plus disposé à présenter aux prochaines élections. Binet, cer-
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tes, n'est pas mon idéal, mais il vaudra toujoi; mieux que Gambade.
Dix heures sonnèrent. C'était riieure àlaqur; M.Picquenet donnait sa leçon au jeune Ala. Il prit congé de M. de La Musardière, qui coinua de contempler les poissons.
a semaine suivante, M. de La Musardière na à la fêle qu'il donnait chaque année la lesse des environs et la haute bourg-eoisie iince, avec laquelle il frayait au cercle, n déjeuner, à midi, réunit les intimes. Binet loya M. de La Goize, M. du Rosset, le mte de Larmance et son inséparable Fouil- :, et aussi un ancien magistrat, M. Larrivet. 'abbé Judule et Tabbé Picquenet y assis it.
inet apparut comme le candidat futur de ces sieurs, il comprit, à leur attitude, que ceuxoteraient pour lui, malgré la divergence de s opinions.
ais la conversation prit aussitôt un ton triste rave, à cause d'une exécution capitale qui t eu lieu le matin à Vince. C'était celle d'un
nommé Fourrageot, reconnu coupable, auxd nières assises, de Tassassinat de la veuve T;[ pier.
M. de La Goize y était allé, par curiosité, 1 lieutenant de Larmance avait dû y parties par devoir militaire. Ils donnèrent des déili
— Alors, le misérable est mort courage» ment? interrog^ea M"^® de La Musardière.
— Fort crânement, répondit M. de La Gu et sans cesser de protester de son innocenc
L'affaire Fourrag^eot passionnait depuis lig temps l'opinion publique, à Vince et dan le environs.
Un parti nombreux se formait, qui cond^ rait Fourrageot comme innocent. La \iv Trappier avait été découverte, un matin, airè de son coffre-fort éventré, étendue, demi-mi, 1 gorg-e ouverte. Deux jours après, la police tê tait Fourrageot, parce qu'il portait une bagi ai doigt et des haillons sur le corps. Le bijo fu reconnu appartenir à la vieille femme. Il *ei fallait pas davantage pour que Fourragec fû condamné. Il préteadait en vain avoir tiuv le bijou dans l'asile de nuit où il couchait, ctl
ue figurait un serpent d'or aux yeux d'ae. Il pensait, disait-il, qu'elle lui porterait iheur, car il croyait aux amulettes ; c'est irquoi il conservait sur sa poitrine velue un
à cheval pendu à une corde crasseuse.
^e Fourrag-eot ignorait ses parents, la ville isa naissance et jusqu'à son âge. Si haut que I magistrats fussent remontés dans sa vie, ils lient seulement appris qu'il traînait une exisce misérable. Quand il n'exerçait pas le lier de plongeur dans les restaurants des vil- , il errait sur les routes, couchait dans les inges et les halliers. A Lyon, il avait, durant is mois, fait le commerce des excréments de ens, qu'il ramassait avec ses doigts et vent aux tanneries. Jamais, à son dire, il ne s'ét estimé aussi heureux, au point qu'il songeait |à à se marier pour fonder une famille. Malareusement, sa profession ne fut pas recone suffisante par la police, et Fourrageot, conmné pour vagabondage, dut chercher ailleurs moyen de continuer une vie honorable. C'est isi qu'il vint à Vince, où il fut arrêté et accusé l'assassinat de la veuve Trappier.
78 LES SOUTIENS DK l'oRDRE
— Cette affaire, dit Binet, me paraît obsc II serait effroyable qu'une erreur judiciaire 11 été commise. On ne peut expliquer, à moins a Fourrageot n'ait eu un complice, la présenc(l( deux coupes de Champagne sur la table d'u pièce voisine de celle où la veuve Trappierjl trouvée morte. De plus, une somme importiti avait été dérobée à cette femme; or, Fouageot était, quand on l'arrêta, sans un comme vous savez.
— Tout cela prouve simplcmen!, dit M. li rivet, que Fourrageot devait, en effet, n'n point seul, ainsi que paraît l'avoir sufttsamnol établi M. le procureur général Demort, )i complice disparut, sans doute, avec l'argent v é: il est possible aussi que Fourrageot, fort mstt ait voulu, pour égarer les soupçons, lai ci croire à une complicité.
Binet objecta encore que l'ouverture du coje fort avait exigé des instruments perfectionnés ai ne posséda jamais Fourrageot, et une liabtti qui révélait un professionnel. Il ajouta qu( s Fourrageot avait été coupable, il n'aurait ai conservé à son doigt la bague révélatrice. F«ir
LES SOUTIENS DE L ORDRE 7 y
ireot, selon lui, n'était qu'un simple d'esprit.
— C'est toujours, fit observer M. de La Goize^ imprudence de ce genre, qui permet aux
sassins et aux voleurs d'être découverts. Les
is vont dépenser chez les filles l'argent qu'ils
i( volé; les autres, comme Fourrageot, se
irent des dépouilles de leur victime.
jM. de La Goize était petit, sec, avec un nez
j)intu ; il portait des lunettes d'or sur des yeux
; rat ; son visage faisait penser à un homme
! loi. Comme il se rappelait que ses ancêtres
^geaient au Parlement, il semblait se plaire
|ins les récits de justice.
|M. Larrivet dressait sa haute taille. Il était lyope et sans moustaches, mais ses joues s'or- [iient d'une barbe abondante, taillée de telle •rte qu'elle faisait dire qu'il portait des pattes ; lapin.
— Si vous ne considérez pas, dit M. LarriîtjFourrageot comme coupable, il faut conclure l'il est impossible à un jury de jamais condamîr. Il est rare, en effet, que des preuves plus •nvaincantes puissent jamais être invoquées )ntre un accusé. Je me souviens, quand j'étais
procureur général, d'avoir fait condamner u nommé Vinoy, accusé de l'empoisonnement d sa femme. Les preuves manquaient. La convi tion de sa culpabilité n'en demeurait pas moin pour moi, inébranlable. Que pensez-vous qi j'aie fait? Je produisis des témoins autour d: circonstances du crime; je reconstituai la vie cl Vinoy, de façon à rendre solide mon système d déductions. Le jury condamna. Je peux dir<i Madame, dit M. Larrivet en se tournant du cô> de M""^ de La Musardière, que ce fut un di plus beaux succès de ma vie de magistrat.
M^^ de La Musardière parut admirer, J M. Larrivet eut un petit rire d'homme hcureu;J Il ajouta :
— M. le procureur Demort pratiqua avij adresse et talent.
— Cependant, objectaM^'^^Lucile deLa Musa dière, imaginez que ce pauvre Fourrageot sel innocent.
Sa sœur approuva.
— Tranquillisez-vous, Mademoiselle, rép( dit M. de LaGoize, il ne l'est point, ou plutôt ne l'était point.
M. du Rosset, qui parlait peu quand la con- Tsation ne roulait pas sur les timbres-poste, anifesta que tel était son avis.
Les lieutenants de Larmance et Fouilloux en ^ofitèrent pour admirer la bonté d'âme des îmoisellesde La Musardière.
— II importe avant tout, déclara M. Larrivet, l'un crime ne demeure jamais impuni. Si Durrageot était innocent, ce qui ne saurait être,
crime n'en serait pas moins châtié aux yeux } peuple. D'ailleurs, un homme qui vit comme Diirrag^eot, à la manière d'un fauve humain, ms une société organisée, ne peut manquer, ijour ou l'autre, d'assassiner.
— Evidemment, dit M. de La Musardière, de Is êtres doivent être mis dans l'impossibilité ; nuire.
Celte parole de M. de La Musardière indigna s filles. Les deux abbés se montraientpartisans ; la moralisation de tous les Fourrageot de la rre, avec le secours de la religion. M"® de La usardière fut de cet avis. Gomme elle était irieuse de récits tragiques, elle insista pour Dlenir des détails plus précis sur la mort de
Tassassin de la veuve Trappier. Le lieulenai Pouilleux lui conta qu'un flot desang avait jaili aumomentoù le couteau était tombé avecunbru: sourd. M'"® de La Musardière et ses filles mirer, leurs mains devant leurs jeux, en poussant d petits cris d'effroi, et déclarèrent qu'elles n pourraient plus mang-er.
L'exécution de Fourrageot occupait à t( point les esprits que la causerie sur la peine d mort continua après le repas, dans la salle d billard.
— Je gage, dit M. de La Goize à Binet, qu vous n'en êtes pas partisan.
Binet avoua qu'il en était en effet Fadversain Gela lui valut d'être appelé idéaliste par M. d La Musardière. Il promit cependant qu'il n parlerait pas de la suppression de la peine d mort dans son programme.
— Je ne reconnais pas au jury, dit-il, le dro de tuer qu'on dénie à l'assassin.
M. Larrivet lui fit cette réponse : « L'homm est parfaitement autorisé à tuer son semblable dans un cas particulier : celui de la légitime dt fense. Si vous admettez ce droit, vous conclure
le les hommes réunis ne peuvent posséder oins de pouvoirs que l'homme isolé.
Mais Binet objecta que ce n'était pas la même lose.
M. Larrivet considérait que la peine de mort t indispensable à Texercice d'une justice exacte, r il faut distinguer le meurtre de l'assassinat, homme qui tue dans un accès de colère pas- )nnelle ne doit pas être puni comme le bandit li, poussé par la cupidité, assassine pour voler,
— Evidemment, dit le lieutenant deLarmance, société a le droit de se défendre. La crainte t encore la meilleure moralisatrice ; sans elle, discipline militaire n'existerait pas.
M. du Rosset parlait peu, mais avec solennité. [1 collier de barbe blanche entourait son visage; 'oulait des yeux durs sous des sourcils épais, ilpossédaitunnez étrangement tordu.
— L'opinion publique, déclara-t-il, doit être îermie dans son horreur du crime, moralisée r le sombre appareil de l'expiation.
Les deux abbés approuvèrent cette phrase, Dnoncée d'un ton solennel.
— Que messieurs les assassins commencent fit observer Tabbé Judule.
Cette boutade eut, une fois de plus, du succès M.Binet répondit qu'il ne consentirait jamai à reconnaître à l'homme faillible le droit de pro noncer une peine irréparable. |
— O^'est-ce que cela prouve? s'écria M.Lar J rivet, la guerre n'est-elle pas, dans certains cas sacrée? et cependant elle implique la peine d4 mort pour des innocents.
— Voilà qui est fort bien dit, déclara le lieui tenant de Larmance. On ne saurait nier que h guerre soit nécessaire. Les nations guerrièret sont les grandes nations.
Fouilloux en profita pour expliquer à l'abbi^ Judule, en faisant de grands gestes, que tous Ici vrais soldats sont religieux.il cita des exemples le prêtre lui en offrit d'autres qu'il jugeait plu concluants.
La causerie devenait générale. La voix aigu» de M. Larrivet dominait les autres:
— Ecoutez-moi, monsieur Binet, écoutez-moivous reviendrez de vos idées humanitaires. Ljcollectivité importe plus qu'un homme. D'ail
urs, les erreurs judiciaires sont des plus rares. ;s partisans de Tabolition de la peine de mort deviennent réduits, pour légitimer leurs pré- Qtions, à nier jusqu'au crime; ils admettent 16 les assassins sont des déments.
— Je ne suis pas loin de partager cette opion, dit Binet.
— Cette théorie, reprit M. Larrivet, est une me contre nos idées religieuses. Prenons à moin les siècles passés. Ne voyons-nous pas lomme, responsable; il a une conscience, et il t libre. Il me paraît indigne que la société nge même à prodiguer des soins à un criminel, land elle les refuse à un bon père de famille.
— Evidemment, c'est idiot, s'écria de Larance. Imagine que je le tue tout de suite, )uilloux, cela prouverait-il ma démence ?
Et Fouilloux affirma que non.
— Je sens fort bien, pour ma part, affirma .de La Musardière, que j'ai une conscience; je lUx faire le mal ou le bien.
Binet était débordé.
— Bien n'est plus passionnant, dit-il, que ces ntroverses.
80 LES SOUTIENS DE l'orDRE •j
— Il y a longtemps, déclara M. du Rosse que je n'avais participé à une conversation aus intéressante.
Et M. de La Goize s'en montrait tout ému.
Mais Larrivet continuait avec une éloquenc intarissable. Il semblait requérir contre Vino}^ son bras s'agitait, et sa main faisait le geste d trancher.
— Et ils osent, disait-il, parler de mora' comme si ou moralisait les inconscients. MoM lisons, en effet, messieurs, moralisons celui (f$ le vice conduit au crime. Moralisons; disoi' au pauvre d'aller au devoir avec résignation,! d'espérer dans une vie meilleure.
— C'est là précisément, monsieur Binet, c que je ne cessais de vous répéter il y a peu d' jours, fit observer M. de La Musardière à soi maire. Ces pensées consolantes aidaient autre fois les malheureux à supporter une existenc' difficile.
— Ce M. Larrivet parle très ])ien, déclar: M. Picquenet à M. Judule, et il a des principes Pourquoi ne le présente-t-on pas à la place dt ce Binet, qui me semble un farceur?
LES SOUTIENS DE l'obDRE 87
— Il paraît qu'il est trop clérical, insinua ibbé Judule à l'oreille de son confrère.
— Ah ! fit ce dernier, c'est bien dommage.
A la fin du jour, des équipages et des fiacres nenèrent de nouveaux invités. Le soleil déclimt inondait d'or les massifs. Des voix et des res de femmes heureuses s'élevaient. Les îmoiselles de La Musardière avaient pour cham un mot gracieux aux lèvres. Les toilettes taient leur note claire sur les verdures prondes. Mais on regrettait unanimement l'abnce de M. l'abbé Deville, qui, l'année précé- ;nte, avait écrit une revue : « M. l'abbé Piclenet, le nouveau précepteur, est trop saint )mme, disaient ces demoiselles, pour avoir de îsprit. »
M. le curé Judule et M. l'abbé Picquenet déci- Tent qu'ils n'assisteraient pas au dîner, où s dames auraient les épaules nues. Ils demanirent à être servis dans une chambre du preier étage, d'où ils verraient la fête. Avec la nue de la nuit, le parc s'illumina; des guirndes de feu entourèrent les pièces d'eau, et, ms les feuillages, des lanternes s'allumèrent.
Après le dîner servi parmi les fleurs, et que rehaussa le luxe des argenteries, on dansa sur Is terrasse et la pelouse ; des couples évoluèrent parmi les massifs.
Bientôt la salle de jeu, malg-ré la chaleur, se remplit. Des causeries graves se tinrent dans 1( cabinet de travail de M. de La Musardière Binet allait de groupe en groupe, soucieux de conquérir les sympathies. Il rencontra des avocats, des avoués, des industriels de Vince, tom connus comme républicains. Cela lui fit plaisir : (( Si je me compromets, pensait-il, je serai, di moins, en bonne compagnie. »
L'excellence des vins inclinait les esprits ô l'optimisme.
— De telles réunions, assurait M. Larrivet, sont pour donner bon espoir; ici, se coudoient des hommes dont les idées sont les plus différentes.
M. Larrivet voyait déjà s'ébaucher le parti futur. Son opinion avait du succès.
Par contre, ce n'était pas vers la politique qu'allaient les préoccupations des demoiselles de La Musardière. Elles demeuraient dans la
npagnie des deux lieutenants, plus qu'il n'au- L certes fallu pour sauvegarder les convenan-
i,e vent du soir apportait aux deux prêtres, hés dans Tombre, les effluves de la fête et le mt des violons. Ils avaient dîné abondamnt. M. Tabbé Judule estimait que M. de La isardière faisait bien les choses.
— Il vaut mieux, disait M. Picquenet, que lis ne soyons pas avec les g'ens du monde, tre dignité y gagne.
— C'est mon avis, répondait M. Judule. Je istate avec plaisir que vous avez, touchant ces îstions, des opinions que je partage. Elles taient point celles de M. l'abbé Deville, du ips où il demeurait au château. Ce prêtre nmit, l'année dernière, une action que je japprouve, quand il composa une revue où lèrent des jeunes femmes en toilette de soirée. VI. Tabbé Picquenet déclara qu'il comprenait ilement le théâtre où tous les acteurs sont des mmes. Il avait assisté, au petit séminaire de fice, l'année précédente, àla représentation du ils de Roland ». Il assura que c'était très beau.
— Dans la vie, on se passe fort bien d< femmes, affirma l'abbé Judule; je ne vois ps pourquoi on ne s'en passerait pas au théâtn Les pièces en deviendraient plus morales, et b représenteraient pas toujours la passion humaim
Quand ils eurent fini de dîner, ils se tinrer à la fenêtre, et longtemps contemplèrent en cai sant la nuit et l'illumination du jardin.
— L'année dernière, disait l'abbé Judule pour la fête de Jeanne d'Arc j'avais illuminé mo église avec des bougies, mais cette année j'en ploierai des lampions; ce sera plus moderne. S j'habitais la ville, j'userais de guirlandes de ga2 ou même d'électricité. Il faut utiliser les con quêtes de la science pour la gloire de Dieu.
— Ces fêtes mondaines, assura M. Picquenel en regardant mélancoliquement évoluer les cou pies, ne seraient point mauvaises si elles n'é taient trop souvent des excitations à mal faire
— Hélas 1 fit M. Judule, que vous considcrie les riches ou le peuple, je vous l'ai déjà dit monsieur l'abbé, ils se valent tous.
Comme l'abbé Judule manifesta l'intention d< regagner son presbytère, M. Picquenet s'offri
. raccompagner. M. Judale désira passer par me porte dérobée; il ne voulait pas que ses paroissiens le vissent sortir d'une maison où l'on dansait aux accents des violons.
La nuit était chantante, voluptueuse et douce. j Déjà, quelques invités faisaient avancer leur loiture pour le départ. M. Picquenet, après voir quitté son confrère, erra dans les allées. jC chant de Torchestre paraissait tour à tour 'éloigner ou se rapproclier et, quand il se taiait, le chœur des grillons et des grenouilles lui uccédait. Soudain, l'abbé Picquenet eut une payeur; il entendit dans un taillis un froisselient de branches et un frisselis d'étoffes, auxuels se mêlaient des soupirs et des bruits de aisers. Alors, il tourna la tête, et vit, dans un ayon de lune, le visage de M^^*^ Lucile de La lusardière, contre lequel s'écrasait la face glabre de Fouilloux. L'ecclésiastique demeura un loment comme stupide. Des images violentes t contradictoires se succédèrent devant lui à tel •oint qu'il faillit crier : à l'assassin! Un instinct ecret l'avertit que ce n'était pas de circonsance.
— Il meparaît certain, pensa-l-il, qu'ils accomplissent Pacte du mariage dans les champs, à la manière des bêtes, et ils sont si occupés d'euxmêmes qu'ils ne m'ont pas vu.
L'abbé Picquenet se jugea soudain ridicule et impudique à regarder ainsi, et il se retira, en proie à un état complexe, où il y avait du trouble et de la colère. Quand il fut revenu dans sa chambre, il décida qu'il quitterait, aussitôt qu'il le pourrait, cette maison, où un Deville était peutêtre à sa place, mais non un Picquenet.
Quand M. Tabbé Picquenet se retrouva, le endemain, face à face avec M"® Lucile de La Musardière, il fut étonné de la rencontrer Dareille à elle-même. Il s'attendait à lire sur son nsage la révélation de ce qu'il soupçonnait. Elle e regarda avec de grands yeux clairs, quelque peu ironiques. Il en conclut qu'elle avait Texpérience du vice, ou bien qu'il s'était trompé.
Des vins généreux avaient été servis, la veille, avec abondance, et peut-être son jugement était-il obscurci. Cependant, il lui semblait avoir encore devant les yeux le visage de M}^^ Lucile, respirant la douleur et lajoie, comme il arrive dans la volupté.
Cette soirée eut des conséquences inattendues et considérables. Quelques jours après, le lieutenant de Larmance vint demander en mariage
INP'® Christine de La Musardière. Le comte L reçut avec dignité et plaisir. Il l'assura de 1. satisfaction que cette demande lui causait, e déclara ne pas douter que sa fille ne Taccueillî à son tour favorablement. ]\r^® Christine avoua . son père qu'elle éprouvait une g-rande sympa thie secrète pour M. de Larmance.
Quand le lieutenant connut la réponse, if manifesta une joie sans étonnement.
M. de Larmance avait encore son père.
C'était un gentilhomme demeuré fidèle à II monarchie. Un matin, une voiture l'amena at château. Il marchait appuyé sur deux cannes, et possédait des souvenirs personnels, touchant le comte de Ghambord. Volontiers^ il répétait : « Sa Majesté me disait. » Tout de suite, M. de La Musardière et lui tombèrent d'accord. Ite découvrirent que deux de leurs ancêtres avaient dû servir ensemble, autrefois. Ce fut entre eux un lien nouveau; si bien que M. de La Musardière l'initia à ses projets politiques.
M. de Larmance, qui ne pouvait plus mar^
ri
cher, se montrait partisan d'une politique d'action violente ; il n'espérait qu'en un coup de
LES SOUTIENS DB l'oRDRE y5
pe : « Un général, disait-il, devrait faire colan mur tous les perturbateurs. » Les pertureurs étaient ceux qui ne professaient pas ses ceptions politiques.
I. de La Musardière pensait réussir par des yens plus légaux. Il fit lire au baron des res du Roi, et l'entretint de Binet : « C'est, dit-il, un pis-aller ; il vaut mieux que Garnie, et a des chances d'être élu. »
iC mariage de M"« Christine de La Musarre et du lieutenant de Larmance fut décidé ir le commencement de l'automne. L'abbé penet reçut avec plaisir cette nouvelle : espère, dit en sa présence M^^^ Lucile, que ce i maintenant bientôt mon tour. »
I. Picquenet en conclut qu'elle avait des ntions ; mais, un après-midi, comme il se menait le long de l'étang, il vit le lieutenant illoux sortir du cabinet de travail de M. de Musardière. Il avait un air à la fois féroce et lilié. Le soir même, l'abbé apprit que Fouili était venu demander au comte la main de ile, et qu'il avait été éconduit.
- Vous aviez raison, lui dit le comte, de
m'avertirdeme méfier de ce Monsieur. Croirivous qu'il voulait pénétrer dans notre famil ?
L'abbé Picquenet ne répondit rien, mais sigea que le lieutenant Fouillouxy avait peut-êe bien déjà pénétré plus intimement qu'il ne c venait.
— Oui, je peux vous le confier, à vous, it le comte; cela vous renseignera sur l'époq;. Fouilloux a pensé qu'il pouvait épouser ma fi;^ parce qu'il était admis à jouer au tennis ac elle, en sa qualité d'officier et d'ami de M. e Larmance. Il est inadmissible, comme vous de z le penser, qu'une La Musardière devienne e Fouilloux. Cet homme ne mettra plus les piis chez moi.
M. Picquenet donna à M. de La Musard e l'impression qu'il l'approuvait. Ce dernier po ^ dait, nous l'avons déjà dit, un esprit d'auto qu'il tenait de son sang, tandis que l'abbé a u celui de soumission. Si celui-ci contrediit volontiers M'"' de La Musardière, parce cil considérait l'esprit d'une femme même comte e, comme faible, et léger, il s'inclinait ou garda le silence quandM.de La Musardière parlait. L'a )é
uenet se dit que, s'il racontait à :M. de la irdière le spectacle qu'il croyait avoir vu le parc, après avoir quitté M. Judule, le ,e se livrerait peut-être bien à quelque extré- , Aussi, il garda le silence, et excusa noble- , à ses yeux, sa réserve, en se disant qu'il aitbien, après tout, avoir mal vu. En même s, le dégoût de telles scènes Tenvahit de eau. Il prévit des complications pour l'ave- EnquittantM.de LaMusardière, M. Picque- Hait résolu à se rendre le plus tôt possible es de Mgr Saint-Eloy, pour lui faire part m désir d'abandonner définitivement cette on.
Le lendemain, M. Tabbé Picquenet a^j M. de La Musardière qu'il irait à Vince d4\ journée. M. de La Musardière, qui y allait îK offrit au prêtre une place dans sa voiture.
Le lon^ du trajet, ils parlèrent peu ; l'abbéi chit; le comte dormit. L'abbé Picquenet plusieurs fois à lui-même le récit de ce qu'iio terait à Mgr Saint-Eloy. M. de La Musaiiet dormait toujours. Son visage, très rouge,. erablait une outre gonflée de vin; son goîtreail* lait hors du faux-col. Il ronflait, la boucha a' lèvres violettes, ouverte. Pour la première o M. Picquenet s'aperçut que cet homme, )ic qu'il se nommât de La Musardière, était lti|.
Ils arrivèrent à Vince. Les premières mM du faubourg défilèrent. Des femmes, assis» so le seuil des portes, regardaient passer la Vr
a Musardière; des bandes d'enfants cou-
t derrière. Le comte s'éveilla.
Monsieur l'abbé, dit-il, vous voudrez bien
;uscr de m'êlre ainsi endormi en votre pré-
,mais une rage de dents troubla, cette nuit,
sommeil.
bbé Picquenet conseilla à M. de La Musar-
un médecin fortbabileà soigner ce genre de
se, et lui indiqua un médicament capable,
lui, de causer des miracles. Puis, il le le bien vouloir faire arrêter sa voiture ; il lit descendre. M. de La Musardière lui dit, anière d'au revoir, qu'ils pourraient se iverà la même place, à six heures. M. l'abbé enet acquiesça, remercia, et partit, and M. l'abbé Picquenet se fit annoncer VIgr Saint-Eloy, l'évêque, assis dans un faucontemplait sans être vu le spectacle qui "oulait sur la place de l'Eglise, et semblait ser fort. Un paysan s'efforçait de faire ;er son âne, qui traînait une petite voiture ée de légumes. L'animal reculait en renâ-
etc'était, entre l'homme et la bête, une lutte Ile-ci finissait par l'emporter, si bien que
yjn\versiîa« BIBL'.OTHECA
l'âne reculait toujours, entraînant le payfi. qui jurait, pestait, et dont les gros souliers) ssaient un sillon dans la terre.
Monseig-neur quitta le spectacle de l'âne pr celui de M. Picquenet.
— Mon cher abbé, lui dit-il, quand vous m'es apparu, je regardais un âne.
En même temps, Monseigneur éclata de le. Ce rapprochement l'amusait. M. l'abbé Picque:t, tout heureux d'un accueil aussi joyeux, inclir tête, et sourit en cul de poule.
Jamais il n'avait vu son évêque aussi gai. se précipita pour lui demander sa bénédictio baiser son anneau.
Mgr Saint-Eloy l'aida à se relever, et lui i qua un siège.
— Mon cher abbé, reprit-il, avec l'exprès 3n d'une grande bonté, comment allez-vous ? et c ment se porte-t-on au château ?
' M. Picquenet répondit qu'il se portait bien, et qu'au château la santé de tous lc:La Musardière était très bonne.
— EtàBeauséjour, interrogea Mgr Saint-î)f
situation des esprits est-elle satisfaisante? mment va M. Judule ?
\1, Picquenet répondit que M. Judule était bon prêtre dont la santé florissait. Il raconta à Beauséjour le socialisme faisait des pros. Le boucher Poudevig-ne, lui-même, était ^né à la mauvaise cause; par contre le maire, let, se rapprochait des conservateurs. Il se senterait avec leur appui aux prochaines élecis, mais c'était là un secret. M. de La Musarre exerçait sur Binet une influence salutaire.
- Je constate avec plaisir, déclara l'évêque, I les La Musardière ont encore dans le pays ! action prépondérante, bien que l'époque où is vivons Toblig-e à être occulte. Les La Muiière sont, vous le savez, la plus ancienne lille du département.
j'ahbc Picquenet, assis dans un fauteuil, le te raidi, la face fîg'ée par Tattention, écoutait, juand Monseigneur commençait Thistoire [le famille de son diocèse, d'ordinaire, il s'éten- : long-nement. Soudain, il se ravisa.
- Mais, monsieur l'abbé, interrogea-t-il en ardant le prêtre, peut-être êtes-vous venu
dans rintention de me demander quelque conseil
Alors, M. Picquenel parut s'émouvoir. Il savait trop comment exprimer le motif d< visite. Sa Grandeur ne prendrait-elle pas une triste calomnie ce qu'il allait lui raconteP[
— Monseig'neur, puisque le nom du comte La Musardière vient d'être prononcé, permet! moi de vous donner la raison douloureuse ma présence devant Votre Grandeur.
Au mot « douloureuse », Mg-rSaiut-Eloy froa^j le sourcil; sa bouche se contracta. Il était accfi|| lumé à des confessions souvent pénibles, qi accueillait avec sévérité, pour pardonner ensuil| avec d'autant plus d'onction. M. l'abbé Picquei pensa-t-il, aurait-il trahi ma confiance?
— Je vous demande, Monseig-neur, rcpij Tabbé, à être relevé de mes fonctions de clii pelain de M. le comte de La Musardière, je n'ai point, hélas! les manières qui conviil nent pour vivre avec le g'rand monde.
— Un prêtre comme vous, répondit afj gravité Monseigneur, a sa place partout ; elle d< être la première. Je serais désolé si M. le c( de La Musardière l'avait une seule fois oubl^i
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venez-vous, mon cher abbé, que notre Divin tre désigna un pêcheur pour être le premier •de son Eglise devant laquelle se sont incliles rois.
-Il faut donc, reprit, fort troublé, l'abbé Pic- Qet, que je raconte tout à Votre Grandeur, conscience de prêtre me dit aujourd'hui que place ne saurait être auprès des La Musarc. C'est pourquoi je viensimplorer voslumiè- Dès mon arrivée au château, je fus étonné les mœurs qui y régnent. Quand je me nis des observations, il me fut répondu par smplede M. l'abbé Deville,. qui avait, paratt- Igs de tolérance que moi, et possédait l'habii des salons, au point qu'il ne lui répugnait d'écrire des pièces fort lestes.
I cette allusion à M. Deville, Monseigneur pira douloureusement. M l'abbé Picquenet iprit que Sa Grandeur était renseignée sur le de M. Deville.
- Je vis, continua l'abbé, les demoiselles de tf usardière jouer au tennis avec des officiers »es et élégants, sans que la moindre surveil- !e fût exercée sur ces jeux. Je surpris ces
demoiselles plongées dans la lecture de mauv£ livres qu'elles m'offraient à lire. Je les entenc tenir à mon sujet des propos irrespectueux. Eli m'ont même accusé de faire ce qu'elles appelle du ({ chichi ». Je demande pardon à Votre Gra deur de répéter un terme aussi barbare, do' j'ignore le sens, qui est sans doute grossie peut-être même obscène.
— Du (( chichi », s'écria Mgr Saint-Elo; qu'est-ce que cela peut bien vouloir dire? G'el là un mot étrange dans une bouche virginale
— Il s'est passé encore bien autre chose, Moi| seigneur, chez les La Musardière. Le soir de fête qu'a donnée M. le comte dans son parc, j'.l surpris un officier et une femme dans une p<M lion impure. Il m'a semble reconnaître la phj jeune des demoiselles de La Musardière, av« un des officiers qui viennent quotidiennement d château. Des scrupules m'ont cependant empn ché d'en informer M. le comte. Comme toi| devez le penser. Monseigneur, je n'ai pas arrê longtemps mes regards sur un spectacle aus'| affligeant pour la dignité humaine. Je ne saurai donc affirmer devant Dieu que ce militaire n'éta
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int un simple soldat, et que sa complice était idemoiselle de La Musardière. Dans le doute, me suis abstenu.
— Peu importe! s'écria Mgr Saint-Eloj; un être ne peut demeurer ;dans une maison où il L exposé à assister à de tels spectacles.
— Enfin, Monseig'neur, j'aisurpris cesdemoiiles se livrant à des danses incongrues, qui couvraient leurs jambes. J'ai averti M. de i Musardière des dangers auxquels une telle ucation exposait ses filles; il n'a point paru écouter. M. de La Musardière est absorbé par 1 préoccupations de la politique et de la asse. Il a peu de morale.
— Ce que vous m'apprenez, reprit Monseieur, m'étonne. M. de La Musardière paraît 5pectable, et prête volontiers à la bonne cause prestige de son nom et de sa fortune. Et dheureusement, le peuple voit tout, telle est cause de l'anarchie présente.
Monseigneur se tenait renversé dans son faulil. Un rayon de soleil alluma l'améthyste de a anneau, et fît étinceler les boucles de ses iiHers.
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Durant ce silence, ils entendirent une voiture rouler sur la petite place, déserte et morne habituellement. Deux pigeons vinrent voleter contre les vitres, et se poser sur le rebord de la fenêtre, où ils s'ébrouèrent, puis se caressèrent du bctw>
M. Tabbé Picquenet rompit le premier l«f silence.
— J'aurais encore patienté. Monseigneur, dit-il, avant de venir me plaindre auprès de Votue Grandeur, si j'avais pu trouver quelque consol»tionà enseigner le vicomte, mais il est inintelli-f gent, paresseux et brutal. Quant à M"^® de L|^ Musardière, elle vit dans l'indolence, couchéiii sur une chaise longue, occupée à la lecture dit livres licencieux. ij,
— Monsieur Tabbé, répondit Tévéque, l|r< situation est embarrassante. Il est certain qiiit vous ne resterez pas quinze jours de plus ai*^ château, et vous n'y serez point remplacé. Maiii il convient aussi d'user de ménagements en
l'égard des La Musardière, qui nous demeurent! attachés par les traditions deleur famille. Ce son!,! hélas ! des pécheurs comme il en existe trop aujourd'hui. Nous les devons plaindre. Vous me
naissez, d'autre part, monsieur l'abbé, conître fort bien la situation politique et reliîuse de Beauséjour. Vous déplairait-il d'y endre le service paroissial? Ainsi, vous n'haeriez plus le château, mais vous n'en continuezpas moins à guider le vicomte, autant qu'il us serait possible, dans le bon chemin. J'écrii à M. de La Musardière qu'à l'époque où us vivons il lui appartient plus que jamais donner l'exemple des vertus religieuses et de fidélité à la religion. Il convient donc qu'il ne contente plus d'assister avec sa famille aux fices dans sa chapelle, mais il doit édifier, chale dimanche, les habitants de Beauséjour, à gUse paroissiale. Je lui annoncerai donc que vous nomme curé de Beauséjour; vous n'en ntinuerez pas moins, s'il le désire, à être le écepteur de son fils. Je ne doute pas que M. de i Musardière accepte avec plaisir ce sacrifice, land je le lui aurai demandé ?
M. Picquenet répondit qu'il était prêt à se ►umettre à toutes les volontés de Sa Grandeur, ais il serait désolé de causer un préjudicequelmque à M. l'abbé Judule.
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— Je donnerai, reprit Monseigneur, un archi prêtre à M. Judule, et je le nommerai chanoin honoraire. r?'
M. l'abbé Picquenet était dans la joie.
— Je remercie Votre Grandeur, dit-il, d'avoi bien voulu m'écouter avec une si grande bonté
Deux pigeons vinrent de nouveau se pose sur le rebord de la fenêtre. Le soleil illumin leur gorge verte et bleue, et ils agitèrent leu tête fine. Monseigneur sourit.
— Chaque jour, dit-il, j'attire ces gracieuse bêtes par des graines ou des miettes de mo déjeuner. Elles sont les amies de ma solitud« Je les crois bien meilleures que la plupart d< hommes. Il m'arrive de leur tenir des discours je fais Tadmiration de mes vicaires générauj Depuis quelques jours, un de mes visiteurs t vient plus. Il était vieux, boitait d'une patt( et il élevait difficilement son vol jusqu'à mo Un chat cruel l'a happé, un matin, tandis qu' picorait le gravier de la place. J'ai assisté a meurtre, caché derrière mes rideaux. Le croire; vous, j'ai même eu la douleur de voir rire u jeune vicaire, qu'intéressait l'adresse de ce chî
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are et sanguinaire. Gela, monsieur Tabbé, ;auséune grande peine, nous autres prêtres, devons compatir à toutes les souffrances. Picquenet écoutait. Il était très touché es paroles de Tévêque. La figure du prélat, à rheure implacable et sévère, s'éclairait tenant d'un lumineux sourire, puis elle se >runit de nouveau.
Mon cher abbé, dit-il, je vous prie, avant ! départ, d'écrire, dans une lettre à mon 5se,le récit que vous venez de me faire, en tant cependant celui de la scène inconve- 3, à laquelle vous avez cru assister, entre fficier habitué du château et M}^^ Lucile de [usardière. Je pense que vous devez vous trompé. Sans doute, cet officier n'était 1 soldat, et celle que vous avez prise pour de La Musardière, une servante. Notre j d'officiers est trop bien éduqué pour se lettre de telles attitudes. Cette lettre, ajouta Saint-Eloy, restera secrète. Je la montrerai :ment si les circonstances m'y obligent. . l'abbé Picquenet s'installa à la table de lil de Monseigneur, afin d'écrire, sous forme
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de lettre, le récit de ses mésaventures chez ) La Musardière.
Il était près de six heures, quand il pritcoa de Tévêque et alla retrouver le comte, qui Vi tendait comme ils avaient convenu.
L-e comte paraissait disposé à la causerie. Il lait d'apprendre que le lieutenant Fouilloux nandait un chang^ement de garnison, ^a voiture allait au grand trot, sur la route idroyante et lumineuse. En chemin, elle se isa avec les demoiselles de La Goize, à cheval, accompagnait leur frère. Quand Taînée vit la ture des La Musardière, elle fit caracoler sa e. Le comte salua, et la voiture passa, dans la îcheur de leurs rires.
— Monsieur Tabbé, dit, au cours de la route, de La Musardière, je peux confier au prêtre e vous êtes mes appréhensions. Je crains e ma fille n'ait un sentiment sérieux pour ce uilloux. Je suis convaincu qu'il est très pur ; )endant, je le redoute; mais je suis résolu à aaeurer ferme dans mes intentions. Je ne
consentirai jamais à une mésalliance ; jamais.
Il répéta : u Jamais. »
L'abbé répondit que Mi^^ de La Musardière ne saurait sans doute désobéir à son père. Le comte, qui paraissait préoccupé, hocha la tête,ei garda le silence. M. Picquenet se dit que M. dé La Musardière était loin de soupçonner là démarche qu'il venait de faire. Il en éprouvait une certaine g"êne, à laquelle se mêlait un orgueil secret.
Le soir, au dîner, la conversation prit tout de suite, entre le père et la fille, un ton agressif.
M. de La Musardière causa de la société de chasse. Il avait accepté d'en faire partie. Il dé clara qu'il y rencontrait des hommes charmants de bonne éducation, bien qu'ils fussent, à la vérité, d'origine modeste.
— Gomme le lieutenant Fouilloux, par exemple, interrompit avec vivacité Lucile.
Elle paraissait nerveuse, et parlait d'une voix sèche et coupante. *'
M. de La Musardière rougit, au point d'en devenir pourpre. Ses lèvres molles tremblèrent.
— Mon enfant, dit-il, si tu le veux bien, nous
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irlerons de ce Monsieur à un autre moment. M^^ de La Musardière reprocha à sa fille de ire de la peine à son père. M. Tabbé Picque- 5l, qui redoutait une tempête, baissait le nez, , absorbé dans une méditation profonde, paraisit ne rien entendre. M^^® Lucile de La Musarère se leva pour aller s'accouder à la fenêtre. ;u à peu, Tombre envahissait la campagne, u parc, montait une fraîcheur émue, et comme
tic-tac de milliers de montres, avec le cri aintif des crapauds et le chant éperdu des enouilles, des rires d'enfants éclatèrent dans
lointain; une voiture s'enfonça dans le soir ec un bruit de ferraille. Lucile de La Musarère, en reg-ardant la nuit, éprouvait comme 1 grand besoin de pleurer.
Le comte parlait maintenant des courses de levaux prochaines.
— Il est déplorable, s'écria M"^® de LaMusarère, qu'aux tribunes des courses les femmes j monde doivent coudoyer celles qui ont mauiise vie.
— Je me suis renseigné, dit le comte. Le comlissaire des courses, qui est cependant de notre
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monde, m'a répondu que la loi ne nous per» pas de leur interdire l'entrée de Tenceint payante. '*
— Nous vivons en un temps, dit l'abbé, où) loi protège l'immoralité. ^'
Puis, la conversation sauta sur le rôle (p devait jouer le prêtre dans la politique. M.rabl Picquenet,ce soir-là pour la première fois, s€B| blait disposée contredire M. de La Musardièri
— Au milieu du désarroi présent, monsieur comte, dit l'abbé, la situation des meilleurs pti très est bien difficile. Tant d'interprétations 9él données, des paroles du Saint Père. 11 n'est p( de jour où il ne nous en parvienne une nouv(A Toutes prétendent exprimer la pensée du I^ tife. Il semble néanmoins probable que n#i devons accepter le gouvernement de la RépubI que, en travaillant à le faire devenir calholi et sage.
— Ainsi, s'écria M™® de La Musardière, n'êtes pas d'avis que les catholiques doivent et pour le roi ! Je vous avoue, monsieur l'abbé, qo je suis royaliste d'abord.
— Accepter le gouvernement établi, dit Tab
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n^age pas Tavenir. Je ne vois pas pourquoi is n'accepterions pas tout aussi bien le gounement qui s'établira demain. L'Eg-lise doit niner la politique.
^es domestiques desservaient. M"® Christine La Musardière, que cette conversation n'inîssait pas, était venue retrouver sa sœur, intenant, les feuillages du parc devenaient s profonds sous les étoiles.
— Je m'ennuie, dit Lucile, les yeux perdus loin. Je voudrais être, ce soir, avec Gaston, irquoi papa né veut-il pas que je l'épouse? t'assure que je l'épouserai quand même. Si Picquenet était moins bête, je lui raconterais t, et il intercéderait en ma faveur. Entends-
Sont-ils ennuyeux avec leur politique !
Ihristine déclara qu'elle avait chaud, bien elle n'eût pas de pantalon. Lucile lui confia elle n'en avait pas non plus. Cette indéce leur parut drôle et les fit rire. Puis Lucile rit :
— Jamais je n'épouserai Gaston. Je suis perdée que Picquenet conseille papa. Si je pouse pas Gaston, je lui écrirai de venir m'en-
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lever. Nous irons vivre sur une terre lointai où tu viendras nous retrouver avec Larman N*est-ce pas, petite sœur ? tv
Petite sœur ne répondit rien, mais les d( jeunes filles s'embrassèrent. {4j
— Les royalistes, répétait pour la cenuè fois le comte, ont à choisir entre deux tactiqu Ou favoriser par les moyens qu'ils jugent meilleurs la venue des révolutionnaires ; cet ci bouleverseront à un tel point le pays que honnêtes gens appelleront le roi. Ou bien pro der avec lenteur et prudence, en favorisant i hommes comme Binet; plus tard, nous ne efforcerons de les gagner à notre cause : ne leur montrerons l'abîme qu'ouvre sous leurs le socialisme envahissant.
— Vous êtes machiavélique , monsieur comte, dit l'abbé. Je vous le répète, vous a toutes les qualités d'un grand politique.
Des phalènes voltigeaient autour de la lam]. L'un d'eux se brûla les ailes, et vint s'abatt; sur la nappe, tout palpitant.
— Binet, dit le comte, est comme ce papillo il brûle à ma flamme ses ailes républicaines.
Is sourirent à ce badinage.
— Si papa et Picquenet écoutaient notre consalion, disait Lucile à sa sœur, ils ne sourient plus.
l ce moment, on entendit un cri, et une voix omrae qui clamait : « Je vais me plaindre à e comte. »
oseph, le cocher, fit irruption dans la salle à nger. Il se tamponnait l'œil avec son moulir : (( C'est M. le vicomte, dit-il, qui vient me donner un coup de poing. »
^e vicomte était furieux. Il prétendait que domestique l'avait bousculé.
— Si je vous ai bousculé, répondit Joseph, fut sans intention.
— M. le vicomte, prononça M. de La Musarre, sera puni.
Uain de La Musardière se tenait la tête bais- ,les mains dans les poches ; son visage expriit la colère méprisante et le dépit.
— Monsieur Tabbé, s'écria M. de La Musarre, punissez Alain.
Uors M. Picquenet lui infligea d'écrire cin-
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quante fois : « Les hommes passent comme Ij fleurs. »
Les demoiselles de La Musardière étouffère] de petits rires aigus dans leurs mouchoirs.
uand M. Picquenet se retrouva dans sa nbre, il pensa à la manière dont il avait édé. Bien qu'il ne voulût pas demeurer au eau, il n'était pas nécessaire que le comte outât de sa démarche auprès de Tévêque. II perdrait tout crédit. Au contraire, il devait oître celui qu'il pouvait déjà posséder. . l'abbé Picquenet fut troublé dans ses itations par des éclats de voix et un fracas siettes brisées. Gomme la fenêtre était ouî, il entendit nettement le comte, qui criait: on, il ne sera pas dit qu'une La Musarî deviendra une Fouilloux. Tu n'as donc pas ns de nos traditions de famille? Mes filles iscront qui il me plaira. Ici, il y a un seul ire : c'est moi ! »
"® de La Musardière cria, à son tour : « Si
je n'épouse pas Fouilloux, je me jetterai paiji fenêtre. » ^i
— J'ai accepté la présence de cet officier au cil teau, riposta M. de La Musardière, non pd lui-même, mais par égard pour son unifori Jamais je n'aurais soupçonné qu'il abusai de mon hospitalité au point de te demander! mariage. Il est le fils d'un négociant qui a r(i lise sa fortune dans le fer. Que ne se contcï t-il d'être officier, sans désirer monter jusqt épouser une La Musardière? D'ailleurs,^ lieutenant Fouilloux a compris. J'ai app?" aujourd'hui qu'il avait demandé son chan;ment de garnison, et l'attendait, loin d'ici, i congé.
Alors M. l'abbé Picquenet entendit des s;glots, un fracas de portes violemment ouvert, puis fermées. La menace de suicide de M''® î La Musardière l'émut. Il se demanda si si devoir n'était pas d'intervenir. Ce devaient bii être, se dit-il, M'^® Lucile de La Musardière t le lieutenant Fouilloux, qu'il avait cru voir|J livrer à des mouvements mystérieux, au clr de lune. Il accusa une fois de plus M. Devis
B tout le désordre de cette maison. « Ce prêe, pensa-t-il, se plaisait dans la corruption. » dis, peu à peu, le calme revint. Longtemps icore, il entendit les voix de M^^ et M. de La usardière. Enfin, le château se tut, les croisées éteignirent. Alors, il demeura à sa fenêtre, et, )ur oublier les ennuis de cette journée, il s'éleva de hautes spéculations, que lui inspirait la intemplation des étoiles.
— Il est possible, se disait-il, qu'elles soient 3s soleils, et les planètes, des mondes comme la rre. Quand bien même ces mondes seraient us vastes que le nôtre, et existeraient pour autres raisons que Tornement de nos nuits, la rre n'est-elle pas le plus grand, puisque Thomme habite?
Et M. l'abbé Picquenet s*endormit, ce soir- , apaisé par cette pensée consolante.
M. de La Musardière et Binet devenaient meilleurs amis.
Le comte faisait avec science la conquête son maire, tandis que Binet tirait vanité d'êl reçu au château. Leurs causeries d'ordinaiil] touchaient à la politique. Un jour, Binet av*j déjeuné chez les La Musardière; le comte Ti traîna, après le repas, dans son cabinet de tn| vail. La chaleur, au dehors, était étoufFanI M. de La Musardière fit servir des boissonil fraîches. De grands rideaux rigides et transpl rents tamisaient la lumière. On entendait, d<| l'intérieur, chanter les jets d'eau du parc. Surl^ table de travail du comte, une Diane de marbrj dressait sa nudité g-racile et blanche. ^j
— Alors, vous serez mon candidat, dit for| sérieusement M. de La Musardière.
— Gela voudra dire, monsieur le comte, répon- , Binet,que vous volerez pour un républicain, que je vous aurai converti.
— Que vous le vouliez, ou ne le vouliez point, us serez notre candidat, répéta en souriant
de La Musardière. J'en ai parlé à M. du Ros- ,, à M. de La Goize, qui sont g"ens de bon sens.
m*ont répondu : « Certes, nous faisons, sur plupart des idées de Binet, des réserves forilles , il n'en a pas moins nos sympathies, îsl homme de talent. » Mais nous ne le dirons ï trop haut pour ne pas vous compromettre; us vous combattrons même avec ménagement ns nos journaux. Celui dont nous ne voulons j, c'est Gambade. Ceux que nous redoutons it Grataloup et Rasclard. Nous faisions, il y [uelques jours, M. de La Goize et moi, le cal-
du nombre de voix que votis pourrez obtenir. ?^ous faut compter sur toutes les voix libéra-
; elles sont nombreuses. Bien que vous yez jamais donné de gages à ceux qu'on mme, bien à tort, les réactionnaires, vous n'en ;z jamais accordé non plus au sectarisme et
parti de la désorganisation sociale.
Le visage de Binet en manifesta du plaisir, répondit :
— M. de La Goize m'a confié le procès qu] a avec son fermier; M. du Rosset, celui qui intente à la Compagnie des chemins de fer. J'I reconnu là, monsieur le comte, le bénéfice i\ votre recommandation auprès de vos deux anoi Je vous en remercie.
— Votre talent plaît à ces messieurs, dof l'influence, vous le savez, est considérable di la société de la région. Ils voudraient, je v( assure, que vous devinssiez leur député.
— Nous ferons nos efforts. Malheureusemenl je ne doute pas que Gambade ait pour lui gouvernement. La pression officielle s*exercci1 en sa faveur. Les fonctionnaires les plus humbl] deviendront ses agents électoraux. 11 est tris" qu'un vieux républicain comme moi doi^ Tavouer; tout se passe aujourd'hui comme soi] l'Empire. ,.î
— Cela veut dire, monsieur Binet, ah! je où vous allez en venir, qu'il ne vaut point peine que nous soyons en République. C'est aussi mon avis.
- J'imagine difficilement, monsieur le comte, itude que prendra à mon égard le parti radi-
le jour où j'annoncerai ma candidature. Il sommera probablement de ne point disputer,
discipline, la place à Gambade. Mais j'écoui d'abord ma conscience. Mon intention est iriser d'une manière éclatante avec ce parti, r devenir un républicain sans épithète. D'ails, le parti radical, ennemi de la liberté, me igne. Si mes sympathies ont pu aller, un ain temps, à l'esprit jacobin, je ne saurais, îndant, les pousser jusqu'à la négation même 'esprit républicain. Savez-vous, monsieur le ite, que les socialistes s'organisent très forent? Bien qu'à Beauséjour les habitants nt relativement heureux, leurs idées y font téressants progrès. Par leur confusion ne, elles séduisent nos paysans, que les imi écrasent. Ils voient, dans la cité idéale que clard fait se dresser dans le lointain, le ède à tous leurs maux.
- Cependant, vous ne pensez pas, interrom- M. de La Musardière, que les sociahstes jsent être pour vous une cause d'échec?
— A moins que je ne sois accusé d'être deva Tauxiliaire de la réaction. Si les socialiit redoutaient mon succès, leur candidat poui
alors se désister au dernier moment en fav r de Gambade.
M. de La Musardière parut réfléchir.
— Monsieur Binet, d'ordinaire, les socialiîig ne sont pas riches ; sinon, ils ne seraient i socialistes. Rasclard et Grataloup ne peuvit être que de pauvres diables... Nous les ach rons.
— Nous les achèterons? interrogea Binet.
— Eh oui ! nous les achèterons... indire ment. Nous pourrons payer, par exemple, s frais de l'élection de leur candidat, sous la r dition qu'il se désistera en votre faveur u second tour, s'il y a ballottage.
Binet considéra M. de La Musardière.
— Monsieur le comte, dit-il, on dirait e vous avez fait de la politique toute votre vie.
Il poursuivit : a J'aurai, sans doute, les vi de tous les industriels de la région, que le <llectivisme effraie. »
— Ce sera là, reprit M. de La Musardit;,
ppoint sérieux à notre succès, car ils peuvent 5 fournir de l'argent.
- 11 faudra bien, cependant, que je promette que chose aux ouvriers. J'ai song-é à un proie loi sur les retraites ouvrières.
- Je ne saurais trop vous approuver. Il est ondément injuste que de vieux serviteurs derent sans ressources quand leur âge et leur é ne leur permettent plus le travail. Dans familles, nous n'abandonnons jamais nos estiques devenus vieux. C'est là, monsieur it, du bon socialisme.
• N'est-ce pas ? dit Binet ; il y a évidemt des vérités dans les revendications socias.
- Certes, personne ne saurait le nier, cher vSieur; mais ce n'est pas en imaginant que remédiera au mal. Il nous faut, à mon avis, rder vers lepassé. D'abord, monsieur Binet, i cela je contrarierai peut-être vos opinions Dsophiques intimes...
- Dites, monsieur le comte, dites quand le. Je me suis toujours occupé d'affaires et lolitique, et n'ai pas d'opixiions en philo-
Sophie. Mon scepticisme est celui du sit
— Moi, monsieur, je conserve, au contra;, la religion de mes pères. Je la pratique oste ihlement, mais sans mystiifcisme. Je crois mes, cela soit dit en passant, que le mysticisma beaucoup nui à la religion, mais je prétends, iri sieur le maire, que Ton a eu grand tort d*e ver au peuple sa foi. Au temps où les pau^iF gens croyaient, ils étaient heureux : « Si nts ne mangeons selon notre faim et nous ne buvu selon notre soif, disaient-ils, du moins la e est courte, et Dieu est juste; nous aurons u bonheur après la mort. » Ces pensées consol tes, monsieur le maire, leur aidaient à suppo: r une existence difficile. On a eu tort de tue a religion dans l'âme des pauvres gens; nous y rétablirons, monsieur le maire. Nous restaurons aussi les corporations. Dans le passé, v s dis-je, nous découvrirons tous les remèdes; a crise présente.
Le comte parlait des choses d'autrefois a vénération. Binet ne savait que répondre, n silence gênant pesa sur les deux hommes. M. c La Musardière comprit que la conversation p-
un chemin que Binet se refuserait pour le icnt à suivre.
. de La Musardière jouait avec un couteau à er délicatement ciselé; une patte de cheil en formait le manche. Il faisait chaud, t, renversé dans un fauteuil, soufflait vers lafond, où une mouche voletait avec un donnement d'ailes.
premier, il rompit le silence.
Vous vous occupez, monsieur le comte, je I, de travaux littéraires ?
J'affectionne surtout les travaux d'érudi- G'est ainsi que je termine le catalogue des ï imprimés dans le département, depuis la [iverte de l'imprimerie. J'en ai parlé à abbé Picquenet, que je tiens pour un sahomme. Cette initiative lui a paru louable.
Binet déclara que c'était là, en effet, une e d'une haute importance.
J'ai aussi, continua M. de La Musardière, ssion des collections curieuses, mais je les Te seulement aux intimes assez intelligents n'y voir que des œuvres d'art. Je vais vous connaître mes gravures. Gela nous distraira
lÔO LES SOUTIENS DE L ORDRE
de la politique. Elles ne sont point, comme v % le constaterez, pour être vues par des jci filles.
M. de La Musardière poussa un petit rire aii. Binet, l'œil allumé, sourit et attendit.
Le comte ouvrit une armoire, d'où il sortit
carton élégant.
— Comment trouvez-vous celle-ci ? dit-il, tendant une planche à Binet.
Elle représentait un faune musculeux; snr"^ épaules venait de sauter une dryade, qui loi ^ mait les yeux de ses mains blanches, et lui enrrait le cou dans Tétau de ses cuisses nerveus. Le faune se débattait en riant, et dardait ^^^ elle une virilité énorme et agressive.
Binet, très rouge, roulait des yeux congest nés. Il affirma que « c'était fort drôle ».
— N'est-ce pas? fit M. de La Musardi^j j'admire surtout la précision des moindres' tails.
— Plus je regarde, déclara Binet, plufjc constate combien c'est tout à fait selon la a. ture.
— On a beau dire, fit remarquer sentencit-
LES SOUTIENS DE l/ORDRE l3l
înt M. de La Musardière, la nature, voycz- 1, monsieur le maire, il n'y a encore que cela rai.
■ Il est certain, approuva Binet, qu'il faut )urs en revenir à elle.
•Eh bien! cependant, malgré tout, ce desl'est pas immoral.
Non, s'écria Binet, parce que, n'est-ce pas, lève de l'art.
Non point, monsieur, mais parce qu'il m'a é cinq cents francs, net ouvrit de g^rands yeux.
■ Nous causions dernièrement, continua e La Musardière, l'abbé Picquenet et moi^ immoralité actuelle. Je ne lui avais pas, ne vous devez le penser, montré ce dessin.
aurait désapprouvé le sujet : M. Picquenet n prêtre vénérable. Il me disait, je me sou- 5 même de sa phrase très expressive : « La aption, aujourd'hui, est dans l'air. wEtje épondis : a C'est parce qu'elle est à la porietoutes les bourses.» Un teldessin, monsieur lire, ne deviendrait immoral que s'il était
la vitrine de Piédaloup, où mes domesti-
ques vont acheter leur tabac. Il en est de me des livres qui renferment des récits erotique des idées subversives. A mon avis, ils ne serai i plus dangereux, le jour où ils coûteraient cquante francs, et non plus trois francs c quante.
(( Quel mal y a-t-il pour nous, monsieur, à e que les magistrats sont des imbéciles, et que s gendarmes ont souvent tort? Mais il est déstreux que les livres aident mes domestiques u mes fermiers à s'en apercevoir.
Binet secouait la tête; il ne savait trop il devait approuver. Il continuait de considcr attentivement le dessin. De temps en temps, le ombre noire se profilait sur les rideaux. G'éit l'abbé Picquenet, qui, malgré le soleil, se j'menait sur la terrasse en lisant son bréviaire
— N'êtes-vous point d'avis, monsieur le con3, dit Binet, que le nu est moins immoral qulc décolleté ?
— C'est mon opinion, s'écria M. de La Murdière. Gomme il ne cache rien, il ne donne is la curiosité malsaine de voir davantage. J'aie, je vous l'avoue, reposer mes yeux sur les r-
LES SOUTIENS DE l'oRDRE i33
de cette Diane, dont la vue indig-ne le préur de mon fils.
Binet se mit à rire.
Cet excellent abbé Picquenet, continua e La Musardière, pose, chaque fois qu'il ici, son chapeau contre le ventre poli de statuette. Il ne veut pas, dit-il, la voir. Il lise sur l'immodestie de cette personne de re. « Ce que vous obligez mes yeux à conîr, s'écrie-t-il chaque fois, est abominable.)? [ répète immanquablement : « Mon cher
nous ne sommes pas du même avis. )) ,ne vient-il plus volontiers dans mon cabi-
II faut convenir, monsieur le comte, que
clésiastiques ont souvent des idées fort
es.
Je comprendrais encore qu'il s'offusquât,
igissait de la nudité d'un homme. Elle est
liment plus immorale que celle d'une
e, attendu qu'elle laisse voir tout ce que
e ne montre point.
Cette remarque est exacte, fît observer
l34 LES SOUTIENS DE l'oRDRE
— Je VOUS avoue, monsieur le maire, quie peux reg"arder autant de femmes nues qu'il e plaît, sans éprouver le moindre émoi. Je expérimenté chaque fois qu'il m'est advenu dl surprendre une par hasard, en dehors deg constances de l'amour.
« La première qu'il me fut donné de i| tomba d'un premier étage dans mes bras.J'i dix-huit ans, et une grande faim de ce que savez. Je me souviens encore de mon ém( et de l'ébranlement que cette visite me cf^l C'était une petite femme fort potelée, doiitl seins s'écrasèrent sur ma poitrine, tandis J je sentis autour de mon cou l'étreinte f r ' de ses bras.
— Et comment diable, interrogea Binet, ;) intéressé, cette femme tomba-t-elle de jç] maison dans vos bras ? i^
— Par la suite d'une aventure à la fois tri que et comique, car vous pensez bien qu'elh^e se précipita pas ainsi, de gaieté de cœur, dtf le vide, en cet état de nudité. ^ m
« J'étais en vacances, dans un village, c;z mon oncle. Gomme nous passions sous uneffâ-
j'entendis des cris de femme battue, qui naient ceux de l'homme qui la battait. En itles yeux, je vis une jambe nue et une poi-
blanche qui se penchaient. Presque aussie tout me tomba dans les bras, à la ma- : d'un paquet qui s'agitait.
L'homme était ivre et furieux. Je crus qu'il , suivre la femme dans sa chute. Quand il it la tenir comme un enfant, il se contenta ier dans un hoquet : « c'est là ce que tu lis.» Et il ajouta : « Putain! » Puis il ferma lêtre. Mon oncle, qui était un galant homme, ait de colère, et menaçait de son poing arreaux. Elle, sanglotait. Je remarquai le avait plus le souci de cacher sa figure e reste. Depuis, j'ai compris que telle était, inaire, l'attitude des femmes, dans le ent où c'est leur visa|°^e qui nous intéresse >ins.
e portai jusque chez mon oncle ce farsanglotant et gracieux. Là, mon oncle et l'enveloppâmes dans des couvertures. Après lous l'eûmes réchauffée par un cordial, elle
raconta que son mari, en rentrant ivre,
l3G LES SOUTIENS DE l'oRDRE
avait voulu la tuer. Affolée, elle s'était jetéfie
la fenêtre. Maintenant, elle se trouvait t te
honteuse d'être ainsi nue entre deuxhomiij.
Nous lui proposâmes de l'accompagner. Coiae
je redoutais la colère du mari, je me rnpjile
que je m'armai d'un vieux fusil, tandis que }n
oncle décrochait une hallebarde d'une pane e.
Escortes de nos domestiques^ nous nous mies
en route. La femme s'appuyait, toute frisn-
nante, sur mon épaule. Quand nous arrivais,
l'homme était calmé; il se montra même rt
timide et ennuyé. Il craignait d'être appelen
justice pour son incartade, ou que nou:ui
ravissions pour toujours sa femme. Appuyé ar
sa hallebarde, mon onde en profita pourui
faire une morale sévère, qu'il accepta. Jus
retournâmes ensuite chez nous, fort heuiix
d'avoir accompli une bonne action.
— Cette aventure, déclara Binet, est di" cieuse. Je regrette que la pareille ne me )il jamais arrivée.
— Récemment, reprit M. de La Musardii j'ai surpris la femme de mon fermier, tailis qu'elle faisait sa toilette. Elle était aussi re;
LES SOUTIENS DE l'oRDRE I Sy
lis, comme elle a dépassé la soixantaine, je ^fère vous dire que je n'ai rien vu.
A. ce moment, quelqu'un frappa à la porte rée du cabinet. C'était Tabbé Picquenet; son âge était ruisselant de sueur.
— Je ne vous dérange pas ? interrogea-t-il ; gage que vous parliez politique.
Les deux hommes sourirent.
—Monsieur Tabbé, répondit M. de La Musarsre, soyez le bienvenu, et venez prendre part lotre badinage. Je racontais à M. Binet comnt procédait mon jardinier pour cultiver les ngers... en serre, monsieur l'abbé, naturellent. Mais, monsieur l'abbé, dans quel état is trouvez-vous, et quelle raison vous oblige ourir ainsi au soleil ?
— Le besoin de m' agiter, dit-il; mon tempénent sanguin exige beaucoup d'exercice.
L'abbé soufflait, reniflait. Il posa son chapeau itre la statuette, à la hauteur du ventre, puis l'assit.
— Vous conservez donc, dit-il, cette femme de auvaise vie? Je suis persuadé que M. Binet nse comme moi. Il la trouve certainement, lui
l38 LES SOUTIENS DE l'oRDRE ^
aussi, horrible. Je déclare, de plus, que celte st tuelte est immorale par son immodestie.
— Mon cher abbé, répondit M. de La Muss^ dière, si vous êtes allé à Rome, vous avez | en voir de pareilles, à chaque pas, jusque àm^ les jardins du Vatican.
— C'est vrai, mais celles qui ne sont poij revêtues d'un caleçon de zinc portent au moii une feuille de vigne artificielle, indiquant qu'il est bienséant de cacher. Gela suffit à end g^Her le sentiment de la pudeur à l'homme et la femme, tandis qu'une telle œuvre encoun| la dépravation. Je prétends que c'est là f exemple déplorable, sans compter le trodb qu'une pareille nudité peut provoquer dans ï âmes innocentes. *'
— Mon cher abbé, vous êtes un saint, c le comte, mais vous exagérez. 11 est seulemc] déplorable, je vous l'accorde, que des nudît soient exhibées dans les journaux, qui vont à foule ignorante, mais ici, nous sommes cnt gens intelligents.
Binet se leva, et se disposa à prendre conf Cela fâcha l'abbé.
LES SOUTIENS DE l'oRDRE iSq
- Est-ce moi, monsieur le maire, dit-il, qui cause de votre départ? Si je le soupçonne me retirerais.
net protesta. Il devait se trouver à trois es et demie à la mairie; il n'était que temps, • lui, de se dérober au plaisir d'une si able compagnie.
M^'^Lucile de La Musardière éprouvait une 0 fonde douleur de ne pouvoir épouser Fouillfl Elle en vint, bientôt, à ne plus même appanre aux repas. C'est à peine si M. de LaMusarcI' prêtait attention à Tabsence desafîlle. M.lVoie Picquenet admirait du moins cette fermeté, le témoig'nait que, dans cette maison, régnait utorité paternelle. M™e de La Musardière appiit (( petit chagrin » les douleurs d'amour, et lie donnait, de droite et de gauche, quand elhn parlait, depetits coups d'éventail, pour indi(Cr qu'on les devait chasser comme des mou es gênantes.
M^^® Christine de La Musardière, toute aulnheur de songer qu'elle épouserait M. de jtmance, s'efforçait de consoler sa sœur dans ntimité, en lui faisant espérer un bonheur fu r,
LES SOUTIENS DE l'oRDRE i4i
S grand peut-être, qui la dédommag-erait de caprice contrarié. Mais cela ne faisait que ser de plus profonds énervements à M^^^Lude La Musardière, à tel point qu'un jour elle laça de battre Christine, ladame leur mère n'avait pas beaucoup plus succès dans ses consolations. Elle parlait, gré son âge, des choses de Tamour avec un eux mêlé d'espièglerie , et il transparais- , sous ses propos, qu'elle en devait avoir périence.
- Ma fille, disait-elle à Lucile, tu as tort de ésoler. Qui n'a connu de tels chagrins? Les mières amours ne suffisent point, d'ordire, à illuminer toute une vie. Elles brûlent à nanière de feux d'artifice dont il reste seuent un peu de fumée. Tu y gagneras de ne it connaître les désillusions fâcheuses. Il it pas d'amour de qui il faille moins attendre de celui qui fait espérer le plus. Nous te iverons quelque bel homme dont tu n'espéis rien ; il te causera assez d'agréables surles, pour que tu lui en conserves de la reconjsance. Nous ferons qu'il ait un beau nom.
l42 LES SOUTIENS DE l'oRDRE
Tu resteras, avec lui, une La Musardiè) comme je suis demeurée, avec ton père, u Phocans.
Mais ces bonnes raisons ne faisaient qu'iriil davantage M^'® de LaMusardière. Elle restait c heures, accoudée à la fenêtre de sa chamb; dans une immobilité farouche, à regarderChif tine au bras de M. de Larmance, suivis, comi il convenait depuis qu'ils étaient fiancés, p M"*" de La Musardière. Les parties de tei avec les du Rosset, les La Goize, et quelq[ti officiers de la garnison, entre deux équipée»' cheval, ranimaient, pour elle, d'anciens soQ^ nirs. Elle revivait dans sa mémoire cerUti aventure, où elle avait éprouvé une impresJ confuse, tellement la douleur s'y était mêlées l'agrément ; et tout cela, d'une façon si daine, qu'elle avait maintenant la curiosité de recommencer, pour en mieux savourer lefé tails. Chaque fois qu'elle y pensait, elle épTO vait comme un élan de toute elle-même r^ son amant, et il lui prenait des désirs de pleail en songeant à lui.
Elle comprit bientôt qu'en entrant dans
LES SOUTIENS DE l'oRDRE i43
lie La Musardière le lieutenant de Larce entendait en épouser les préjug-és, qui !nt aussi les siens. Quand elle lui parlait itenant de son ami Fouilloux, il affectait, à jujet, une certaine froideur polie, qui Féton-
d'autant plus qu'elle se souvenait de leur enne amitié.
i sœur, peu à peu, Tabandonnait aussi.
- Console-toi, lui disait-elle. Notre famille a traditions. Elle ne veut pas de mésalliance;
est respectable.
) M^^^ Lucile de La Musardière se disait que,
-être bien, Fouilloux, loin de Vince, se
ntéresserait aussi d'elle.
. de Larmance venait faire régulièrement sa
'. Chaque fois, un bouquet le précédait. Il
i^ait à cheval, les moustaches plus cirées et
noires qu'autrefois, dînait au château, et Ttait assez tard dans la soirée. Quelquefois, i, il venait en voiture, et faisait piaffer sa , devant la grille, avant de l'arrêter. ™® de La Musardière ne quittait pas les fian-
M. l'abbé Picquenet en était édifié. Il en ettait presque sa démarche auprès de Mon-
l44 LES SOUTIENS DE l'oRDRE
seigneur. Elle paraissait, d'ailleurs, ne pas ah tir; depuis plus d'un mois, il en attendait résultat. M. Picquenet, maintenant, souhaitl que Monseig^neur oubliât. Les La Musardiè; constatait-il, savent redevenir, dans les granc circonstances, ce que, selon lui, ils n'aurai jamais dû cesser d'être. C'était, pensait-il, cC solant, au moins pour la religion.
Une fois, IVr^® Lucile de La Musardière, {! une fin de journée trop chaude qui l'avait \à sée lasse et énervée, se sentit envahir par sentiment d'attendrissement profond sur d même. Des souvenirs de son passé lui revinrd elle se revit première communiante à l'église Beauséjour. Ce jour-là, Mgr Saint-Eloy aV dîné au château. Tous ces souvenirs du temps elle était une pieuse petite fille s'agitèrent da sa mémoire, puis une profonde tristesse Tac/ bla, avec le dégoût de ce qu'elle devenait, ap ce qu'elle avait été. Elle descendit à la chape dans un état de grande ferveur. M. l'abbé P quenet s'y trouvait. Il lui demanda de ses nd velles. '
Elle lui répondit qu'elle était très malheureui
'atmosphère de la chapelle était douce ; il 9ttait une odeur de roses et d'encens. Un li-joury régnait, dans lequel brûlait la lampe ;aire de Tautel. M. l'abbé Picquenet pensa l devait paraître ignorer le chagrin de M^^® de ^usardière. Il sembla ne pas comprendre, et ;onseilla la prière, qu'il appela la plus grande joies. Puis il la salua et sortit. M^^® de La lardière remonta chez elle, désillusionnée, i se passait à la fin de septembre, à l'époque vendanges. Des femmes, qui portaient sur la des corbeilles de raisins, descendaient le \ des coteaux; les vieilles étaient drapées 3 des robes couleur de feuille morte, et les tes avaient des jupons courts aux couleurs mtes. Des charrettes roulaient lourdement, es hommes^ juchés sur les bennes, s'internent en brandissant des mains rougies par lang .des raisins. L'été jetait ses dernières rs; c'était Tépoque où il semble qu'une vie lée renaît une dernière fois, plus puissante, it le sommeil de l'automne, uand M^^^ de La Musardière se trouva seule 5 sa chambre, elle se redressa comme une
lige flexible trop longtemps courbée. Elle aur désiré mener la vie de ces vendangeurs et deu vendangeuses, dont elle entendait les chants les cris dans la campagne alanguie.
Pour la première fois depuis longtemps, cl se montra, au dîner, plus gaie qu'à Tordinai] mais sa gaieté était maladive. M. Tabbé Picqïj net attribua ce changement à sa visite à la cl pelle. Il lui sourit, pour lui faire part de son lentement; elle tourna brusquement la tête lui répondre. Gela eut pour effet de le faire w gir de dépit, tandis que M. de Larmance s'éffj dait avec complaisance sur les qualités des él vaux, dont il se vantait, dans Tin limité, voir la connaissance, autant que des femmcf.
n matin, M. de La Musardière reçut une letde Tévêché. Monseigneur se décidait à lui ander de consentir à la suppression de sa )elle particulière. Cette lettre voulait être perive. Elle représentait au comte de quelle Drtance serait ce sacrifice pour le succès de ause qu'il défendait. Les La Musardière aéraient désormais, chaque dimanche, impie de leur piété à la population de Beauiir : « Nous offrons, écrivait Tévêque, trop ^ent occasion à la critique, en usant pour J de privilèges, ou en favorisant les familles :1a situation sociale est considérable. » Monneur terminait en annonçant qu'il installait 'abbé Picquenet dans la cure de Beauséjour. énérable abbé pourrait ainsi continuer Tédu- )n du vicomte.
l48 LES SOUTIENS DE l'oRDRE
M. Tabbé Picquenet apprit en même lemp;a nomination, qu'il n'attendait plus.
M. de La Musardière courut auprès de;a femme qui s'indigna. La présence d'un chsîlain au château flattait la vanité de la comtes La pensée qu'il n'y serait plus la mettait 1 d'elle-même. Elle engagea son mari à aller tuver sans plus tarder l'évêque.
— Je ne sais trop, dit le comte à l'abbé, A qui il courut tout d'abord s'entretenir, qilc mouche vient de piquer Monseigneur. Nouj;n sommes, ma femme et moi, fort ennuyés. Jae doute pas que vous n'ayez vous-même dit tristesse à abandonner la tranquillité du châ m pour un service paroissial, qui ne pourra nQquer de vous être pénible. ••
M. Picquenet répondit en feignant la surjsc que lui causait cette nomination, reçue le m in même. Il ajouta que ce lui serait une gnde peine de quitter cette maison, mais sa raison de prêtre l'obligeait aux plus grands sacrifîs. Sans doute. Monseigneur avait d'excelle.es raisons de prendre cette détermination. I ne pensait pas qu'il la changeât. L'ecclésiast ue
LES SOUTIENS DE l'oRDRE I^Ç)
toutes ces choses avec un extraordinaire irel. M. de La Musardière ne s'en disposa moins à se rendre à Vince, tandis que l'abbé Picquenet allait entretenir de la nou- ; M. Fabbé Judule.
'.. le curé de Beauséjour montait précisét au château quand M. Tabbé Picquenet ;endait vers le village. Ils se rencontrèrent à ;hemin.
'.. Judule grimpait la côte d'un pas guilleret, ^ré sa corpulence. Son visage exprimait une fière. Sa nomination à un archiprêtré et son ation à un canonicat honoraire étaient, pour inattendues.
- Vous aurez, dit-il à son confrère, un ïllent poste à Beauséjour. Les paroissiens, ^ré leurs écarts politiques, sont gentils. Il ne passait pas de jour que je ne reçusse des s, des fruits, du beurre, du fromage ou du er, selon la saison.
uand l'abbé Judule apprit que Monseigneur primait le chapelain des La Musardière, il en lifesta du contentement.
- Je ne vois point, dit-il, pourquoi ces La
l5o LES SOUTIENS DE l'ORDRE
Musardière auraient un prêtre pour eux seulJ D'ailleurs, j'ai à diverses reprises compris m cette vie mondaine ne vous plaisait pas. La Musardière sont, certes, aimables, mais justifient, malheureusement, bien des critiqi touchant la noblesse.
Le soir, le comte, à son retour de Vince, déclara tout heureux de l'accueil deMonseigneaj mais l'évêque n'en était pas moins demeuré m branlable.
-^ Monseigneur Saint-Eloj, dit-il, juge qi nous ne prenons pas assez contact avec la pop lation de Beauséjour. Il est persuadé que noÉ action serait plus efficace, si l'on nous vojl davantage. 11 pense que M. l'abbé PicqueaiB dont il connaît les idées, nous sera d'un uti secours dans notre œuvre politique.
La comtesse n'en fit pas moins la grimaci elle tenait aux prérogatives. Ce lui serait humiliation de ne plus avoir son aumônk bien qu'elle jugeât Picquenet un imbécile, manifesta, par contre, une joie orgueillei en apprenant que Monseigneur viendrait b^ le mariage de sa fille.
LES SOUTIENS DE l'oRDKE i5i
— S'il se célèbre à l'ég-lise du village, dit le mte, nous y gagnerons, du moins, de pouvoir re assister à la cérémonie un plus grand nomî d'invités que dans la chapelle.
Et voilà qui consolait M^^ de La Musardière.
Un matin, quelques jours avant le maria/ de sa sœur, W^^ Lucile de La Musardière coa'i tata qu'elle était enceinte. Depuis plusieurs sll maines, déjà, elle croyait s'apercevoir de ceti situation nouvelle. D'abord, elle n'y avait pi voulu croire, bien que certains signes eussc/ dû l'empêcher d'avoir aucun doute à cet égare] mais sa naïveté était profonde, touchant 1' conséquences des choses de l'amour. Maintenai elle ne pouvait plus douter. Elle en devint st pide. Il lui semblaquele parquet manquait soi ses pas. Elle se laissa choir dans un fauteuil, cj la tête dans les mains, demeura longtemps à si gloter. Les yeux gonflés et rougis par les la'l mes, elle entrevit pour elle un avenir déshono' et lamentable. Elle se dit que, dans quelqui semaines, il lui serait impossible de dissimulai
ses parents une situation, toujours sans agréînt, mais que le jug-ement des hommes et des nmes rend déshonorante pour une jeune fille. ^^de La Musardière se souvint du mépris avec juel sa mère avait traité, il y avait deux ans, le femme de chambre à qui était advenu un it pareil au sien. Cette fille se nommait Solie. Elle s'oubliait volontiers dans les bras des rçons de ferme, à Theure recueillie du soir, où ; chars gémissants ramènent pêle-mêle les filles les hommes. M'^® de La Musardière en conclut le les mêmes causes produisent les mêmes 'ets, qu'il s'agisse d'une fille de famille, ou une fille de service. Elle se rappela que Sophie avait pas honte de ses flancs énormes et mounts. Le spectacle des animaux lui donnait une lilosophie simple. Elle conservait la conscience :s nécessités de la nature, et elle ne s'en douit pas.
Vers la même époque, la plus âgée des deoiselles de La Goize, mariée à un grand indusiel, était venue traîner à Beauséjour une grossse maussade et fatiguée. A la voir à côté de femme de chambre, il semblait, certes, que
l54 LES SOUTIENS DE l'okDRE
c'était elle qui avait dû pécher. M^^® de La Musar dière se dit que tel ne devait pas être Tavis d sa mère. M'"' de La Musardière avait entour de prévenances M*^* de La Goize, et mis Sophie la porte. M'"® de La Musardière professait Tin dulgence la plus profonde à propos des acte de Tamour; elle disait volontiers qu'il fallait qu jeunesse se passât. Très facile sur leurs mœur* elle n'exigeait de ses domestiques qu'un servie ponctuel, mais elle redoutait le scandale; c'cj pourquoi elle n'admettait pas que ses bonnfei devinssent enceintes.
Sophie, chassée, quitta le château, un api midi, les yeux gros de larmes, son petit b« chon à la main. Plusieurs fois, tandis qu'i traînait sa taille lourde sur la roule, elle s'él retournée vers la maison, où elle avait coulé jours heureux, peut-être aimé pour la premii fois. Depuis, M"" de La Musardière n'entci plus jamais parler d'elle.
En pensant à Sophie, elle se dit : « Si mail reux qu'ait été le sort de cette fille, il l'est moii^a encore que le mien. Elle dut, sans doute, accoucher dans quelque hôpital, pour reprendiJ
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isuite sa vie sans contrainte. Comme elle est luvre et libre, elle ne rend compte à personne î ses actes.
Mlle de La Musardière tremblait, au contraire, îïi qu'à songer que ses parents s'apercevraient en tôt de sa grossesse, qu'elle s'efforçait de leur cher.
Si elle avouait tout? Mais elle n'osait pas; et mais, pensait-elle, elle n'oserait.
Pour la première fois, elle connut les remords. )mme tant d'autres, elle avait badiné avec l'aour, et perdu la tête. Elle éprouvait dans la mpagnie des hommes une griserie acre et quiétantc. Sans qu'elle sût pourquoi, elle îtait senti saisir par Fouilloux dans son cœur dans sa chair. Maintenant, elle prenait consînce de l'irréparable, effroyablement.
M"^ Lucile de La Musardière demeura longmps ainsi toute nue, abîmée dans son fauteuil, algré la fraîcheur de cette matinée d'octobre. es cendres brûlantes s'éteignaient dans le fojer. ) froid, peu à peu, la fit grelotter; ses dents aquèrent. Elle s'habilla rapidement.
Et quand, serrée dans sa robe, elle se retrouva
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encore aussi svelle qu'à Tordinaire, elle se d< manda si elle n'était pas la victime de quelqrw cauchemar écrasant. Mais non, il n'y avait ph pour elle aucun doute. Elle se répétait, comir pour se faire souffrir, cette phrase qui lui étal atroce: « Enceinte, je suis enceinte 1 »
Jusqu'à l'heure du déjeuner, elle resta, saj front brûlant buté aux vitres glacées, à regarda sans voir la désolation de Taulomne.
Elle se dit, une fois de plus, que sa sœur, qil se marierait dans deux jours, était bien hcij reuse. La pensée lui vint, un moment, d'aller li avouer la vérité; un sentiment de pudeur retint. Elle aurait osé, avant que Christine fût fiancée avec de Larmance ; maintenant, Ghril tine lui apparaissait plus loin d'elle, qui s'cij fonçait dans le malheur.
Alors, elle sentit monter du plus profond d'ell] même un sentiment de colère, de jalousie et dépit, qu'elle s'efforça d'étouffer.
Elle pensa encore une fois écrire l'aveu à scJ père ou à sa mère. Ils éprouveraient une pénih^ surprise, à laquelle succéderait une terrible c 1ère, qui s'apaiserait dans un poignant chagri
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uis ils viendraient les premiers la trouver pour li pardonner. Ils se mettraient à la recherche î Fouilloux. Certainement, celui-ci essayait, au in, de l'oublier, avec douleur sans doute. Le )nheur qui la fuyait reviendrait. Où était son nant? Elle était plus triste que la mort.
Des flots de pensées se heurtaient dans sa te, qui était comme une mer battue par la mpête. Soudain la mort lui apparut une solu- 3n. Elle serait trouvée couchée toute blanche, ms son lit de jeune fille, comme endormie, vaut de mourir, elle aurait apporté des fleurs, ir brassées, dans sa chambre. Jamais ses pants ne soupçonneraient toute la vérité. Ils penraient qu'elle est morte par désespoir d'amour; 3 en garderaient des regrets profonds, un chain inconsolable. Devant le monde, ils attribuèrent sa mort à une cause accidentelle. Elle Tait habillée tout en blanc, et portée en terre ir des vierges. En pensant à la douleur des ens, elle sentit des larmes monter à ses yeux. Ile pleura sur elle, sur le malheureux sort de
jeune morte qu'elle serait.
Soudain, dans le brouillard d'octobre, les
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douze coups de midi sonnèrent à Téglise Beauséjour. Un soleil pâle s'efforçait à percerl brume. Un vol de feuilles jaunes et routes s'j leva en tourbillonnant, vers les fenêtres, comme les appels de la vie couvrent la voix dij plus tragiques malheurs, W^^ de La Musardièn que ses luttes intérieures avaient fatiguée, s! sentit, malgré tout, une grande faim, coram chaque jour, à la même heure. Elle descendikl la salle à manger. Sa sœur s'y trouvait avec mM fiancé : ils attendaient le comte et la comtesse. Quand Lucile de La Musardière entra, d Larmance baisait Christine dans le cou. Celh ci poussa un petit cri d'effroi en reconnaissM sa sœur, qui parut n'avoir rien vu. i
La veille du mariag^e de M^^® Christine de La jsardière, Binet méditait, dans son cabinet de vail,surles paroles qu'il adresserait, le lendein, aux jeunes mariés. Le facteur lui apporta B lettre cachetée de cire roug^e. Le cachet reîsentait une femme debout, coiffée d'un bonl phrygien, un flambeau à la main.
Binet la considéra avec inquiétude : il venait reconnaître le cachet du Cercle démocratique Vince.
Ce cercle dirigeait la politique républicaine iicale du département, sous l'inspiration de loge l' II amanite,
Binet n'était pas franc-maçon. « Il n'y a que a qui vous manque », lui avaient souvent dé- Té certains amis politiques» Il souriait, mais refusait toujours à céder à leurs sollicitations ;
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non point que des scrupules religieux réioi gnassent de la franc-maçoanerie , mais Gan bade en faisait partie. Depuis longtemps, Bin« méditait de le remplacer sur son siège de déput< où il semblait immuable. S'il devenait frèi maçon, il lui devrait obéissance et il lui faudra se contenter des honneurs politiques qu'on voi drait bien lui offrir. V
La dernière fois qu'il était allé au cercle dérac cratique,les membres du cercle lui avaient térao gné peu d'empressement dans leur accueil. U de ses amis lui apprit que l'instituteur Sève Vki cusait récemment, à la loge, de pactiser avec I réaction et le cléricalisme. La loge rHumanii possédait comme vénérable l'instituteur Gha?( L'éloquence de Ghave était violente et imagé* Sa barbe noire lui donnait un air assyrien. Ghav répétait volontiers que l'instituteur devenait I prêtre de la société nouvelle, où la science r plaçait la religion; son élévation au grade d vénérable prenait ainsi une signification p fonde et comme symbolique. /i-
Après que Sève eut dénoncé Binet à la log» l'instituteur Ghave s'était élevé en termes vie
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{ contre ce maire de la République, qui idonnait les routes de lumière pour choisir ïentiers de l'obscurantisme. Il voyait, avaitclaré, dans la présence fréquente de Binet hâteau de La Musardière , le signe d'un parement du maire de Beauséjour par les res. Des mesures énergiques, selon lui.
posaient.
land Binet eut terminé la lecture de la letil se laissa aller à une colère efFroyable. Il ussa loin de lui sa table de travail, dont ;rier tomba, défonça son chapeau d'un coup oing-, culbuta sa chaise, îlte lettre était ainsi conçue :
La commission executive du Cercle démocratique,
[ à M. Binet, maire de Beauséjour, avocat.
« Monsieur, Nous avons le regret de vous adresser Texsuivant de notre registre des délibérations : Une enquête ayant été demandée par les ibres du « Cercle démocratique » à propos l'attitude politique de M. Binet, membre
de noire Cercle, maire de Beauséjour, avcMJ elle a prouvé les accointances regreltablegiBJ M. Binet avec les réactionnaires et les cl<l eaux, d'où il résulte que M. Binet est un foiuj et un hypocrite. Le Cercle démocratique doit pas recevoir les misérables qui trahiss la cause de la République et de la démocra^ en allant prendre dans les jésuitières le d'ordre parti de Rome. En conséquence, membres du Cercle démocratique prononcÀ: l'exclusion de M. Binet, affirmant ainsi une im de plus leur attachement à la cause de la ison et de la liberté, dont la marche en aT)^ entraîne le monde, en dépit des efforts cot de toutes les réactions.
« La commission executive du Cercle déij| cratique a, par conséquent, Thonneur de Yf faire connaître que vous n'êtes plus membrci Cercle. »
Si Binet avait désiré gagner à lui les voix ré lionnaires, ce n'était certes pas au prix d'i pareille inimitié.
Quand sa colère fut apaisée, il regretta, p la première fois avec sincérité, que les mœurs
ips présent ne fussent pas plus libérales. Si préoccupations de son intérêt l'avaient rapché des La Musardière, celles de son plaisir citaient à maintenir ces relations excellentes, mmoins, il réfléchit que sa présence, le lenlain, au dîner du mariage de M^^^ de La sardière pouvait être des plus préjudiciables on avenir politique. Il s'y trouverait sans te avec Mgr Saint-Eloy. Ce prélat passait ;r redoutable à la République. Binet, après ir réfléchi, décida qu'il s'abstiendrait d'y aître. Il partirait pour Vince aussitôt après érémonie civile, et invoquerait, pour s'exer auprès de M. de La Musardière, le souci îaires pressantes.
igr Saint-Eloy, accompagné d'un vicaireéral, vint lui-même célébrer le mariage qui lit les La Musardière aux Larmance.
*a nouvelle de la venue du prélat à Beausér se répandit promptement. A sa descente toiture, des femmes lui présentèrent leurs ants ; il les bénit et les caressa. La joie de l'abbé Picquenet rayonnait sur son visage et Faisait s'épanouir. Quand le prélat disparut
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SOUS le porche, des cris de « Vive Monseigneur! retentirent. Un déjeuner de viandes froides etd fruits attendait l'évêque dans la salle à mangf du presbytère. Il passait pour être sujet à de fringales violentes, qu'il calmait difficilement.
Presque aussitôt arrivé, Mgr Saint-EIoy s'ai tabla.
L'abbé Picquenet s'excusa de ne pouvoir Ta» cueillir avec plus de luxe, puis il profitad'une couu te absence du vicaire général pour le remercie d'avoir écouté ses doléances et exaucé ses vœi
— Je suis toujours heureux, répondit Moi seigneur, de placer un excellent prêtre dans 1^ conditions les meilleures pour qu'il accompliss le plus de bien possible. [■
L'heure de la cérémonie approchait. On vii| prévenir l'abbé Picquenet que le cortège était| la mairie. Binet y prononçait une allocuti( brève, qui parut délicate et distinguée. Le maiij compara M^'« Christine à une plante gracieus* et M. de Larmance à un chêne; la jeune mari^ vivrait à son ombre, dans le bonheur. Get^ image fut jugée neuve et éloquente. Il termii par un salut à l'armée.
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Quand le cortège pénétra dans Téglise, Tharonium entonna une sorte d'allegro nuptial. La mière d'un beau jour d'automne ruisselait des traux. Le chœur était garni de plantes vertes. B comte avait, pour la circonstance, mis au pilge le parc et les serres du château.Le visage de "^ Christine de La Musardière manifestait un and contentement sous le voile. Mais Lucile, algré ses efForts à paraître gracieuse, n'y réusïsait pas. Elle donnait le bras à M. du Minas, i cousin des Larmance, qui voulait faire de la )litique et parlait dans les patronages. M. du inas était long, maigre et chauve. M, de La usardière le tenait en haute estime, depuis lUx jours qu'il le connaissait. Ilj ne lui aurait LS déplu qu'il remplaçât, dans la mémoire de
fille, le souvenir de Fouilloux. Monseigneur ononça un discours dans lequel il évoqua les stes des deux familles, et vanta la vertu de "^ Christine. Ce lui fut une occasion de comirer le soldat au prêtre : « Ils ont en commun, t-il, l'amour de la discipline, le respect des érarchies et de l'ordre. »
De nombreux officiers de Vince assistaient à
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la cérémouie. L'éclat des uniformes et la sévénl des habits noirs se mêlaient à la fraîcheur destd lettes féminines.
Gomme Binet l'avait prévu, Mgr Saint-] condescendit à présider le dîner, bien qu'il soit pas d'usage que les prêtres et même lesj lais soient présents aux repas de noces. Mgr Saint-Eloy se réclama d'un exemple ; devait être pour lui l'unique : Notre Seignei présida-t-il pas le repas des noces de Cana,] il transforma l'eau en vin ?
Pendant la cérémonie relig^ieuse, Binet m< en voiture pour se rendre à Vince. En versant le village, il comprit que les habitî déjà émotionnés par le mariage somptueux M'^*^ Christine de La Musardière, l'étaient davantage encore par la lecture du journal cal du chef-lieu. Cet organe reproduisait la du cercle démocratique. Les chevaux de sa voil allaient au pas. Le maire de Beauséjour ju^ cette allure de son attelage plus digne ; ellc^ permettait de mieux saluer ses administrés, aperçut M°^° Lebas,la femme du maréchal fern en toilette du matin. Elle causait avec M^^ F<
on, qui poussait une voiture chargée de choux, ;arottes et de pissenlits. M'^e Lebas brandisle journal. Quand la voiture passa auprès deux femmes, elles se turent. Binet comprit 1 était le sujet de leur conversation. Au café a Boule, la feuille circulait de mains en mains, receveur de Tenregistrement rentra précipiment pour n'avoir pas à le saluer. Ainsi, il ïnait suspect. Sève, par contre, lui adressa salut majestueux et plein de défi; l'instituexprimait ainsi son triomphe. Le menui- , Ghariou, lui envoya un coup d'œil haineux. 3 quand il passa devant le café des Deuxnes, plusieurs consommateurs sortirent, qui duèrent avec déférence. C'était le café des tionnaires. Binet vit là une manifestation ettable, à laquelle il répondit plutôt froidet, puis il fit mettre ses chevaux au trot. A loment, le chien du boucher Poudevigne se a après la voiture avec une impétuosité creuse : « Cet animal, pensa Binet, traduit jenliments de son maître à mon égard. » 3 en cela Binet se trompait, car Poudevigne inait d'opinions plus modérées, depuis que ienlèle du château lui était rendue.
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Le mariag-e de sa sœur accrut encore le dés| roi de W^^ Lucile de La Musardière, en a^ mentant sa solitude. Il y avait eu, dans sa ch le désir de se libérer, par des actes, de l'atm, phère de cette maison, où lespréjug^és seuls ni] taient une barrière à une frivolité licencicu Elle pensait alors qu'épouser le lieutenant Fo loux lui assurerait une vie heureuse et lib N'exerçait-il pas ce métier des armes dans leq:l les siens, autrefois, avaient conquis leurnobles:? Maintenant, les préjugés qu'elle respectait d; s sa vie mondaine, pour en prendre plus de pisir aies violer dans ses actions secrètes, ren;!saient, plus vivants que jamais, pour elle. Ia les écoutait, et en éprouvait l'écrasement. M
— Ne trouvez-vous pas, monsieur l'abbé, ce ma fille engraisse ? disait, quelques jours apn,
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' de La Musardière à M. Picquenet, venu en te au château.
iC prêtre jugea, en effet, que Tembonpoint de de La Musardière augmentait. Il lui parut cela témoignait d'une belle santé. Il en con- , que la vie plus calme et plus pieuse qu'elle lait lui était profitable. Il y vit même la iive de l'excellence de sa morale.
Jn matin, M^^e de La Musardière reçut une re de sa sœur, M'^^ Je Phocans. La vieille fille inuyait. Elle adressait sa bénédiction aux veaux mariés, et exprimait le plaisir qu'elle Duverait dans la société de sa nièce Lucile ant l'hiver.
I^ie Lucile de La Musardière reconnut aussitôt hasard heureux et providentiel. Il lui sembla îlle était sauvée. Ce départ pour Tours, où elle ait dans une solitude absolue, en l'éloignant ïa famille, lui donnait l'illusion de l'éloignéit de ses soucis. Certes, elle ne songeait pas 'ouer quelque jour à sa tante, M^^® de Phocans, ausede son effroi de l'avenir; la vieille fille, sait-elle, en mourrait de saisissement; mais 'li paraissait plus facile d'écrire de là-bas à
ses parents, ce qu'elle n'aurait jamais osé mia insinuer en leur présence.
M™® de La Musardière s'inquiéta de ce dir de sa fille Lucile, de fuir dans une retraite aj^ lointaine. Elle avait décidé d'aller habiter son mari à Vince, durant l'hiver, auprès nouveaux mariés. M^^ de La Musardièrd réjouissait d'avance, rien qu'à songer q\ brillerait dans la société du chef-lieu, oji tiendrait salon chez sa fille Christine, voyait le moyen de trouver pour Lucile Vi sion d'un mariage digne de leur famille, représenta les avantages d'un séjour à Vin< l'ennui dont elle languirait auprès d'une tante, à laquelle un estomac malade fait caractère triste. M^^e Lucile ne se rendil aux conseils de sa mère. Le comte pensai contraire, qu'un voyage pourrait lui être &}§ lent pour la distraire de ses idées; il les imnnait tournées désespérément vers Fouilloux, u non, certes, pour les raisons qui étaient es vraies. M^'^ Lucile obtint gain de cause. M'^i La Musardière s'en consola en songeant qu sa sœur, de près de dix ans plus âgée qu'lc.
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it de ses filles, sans aucun doute, quelque • prochain, ses héritières. Jamais M^^^ de La ardière et M^^^ Héloïse de Phocans ne s'éit beaucoup fréquentées, depuis leur jeu- ;c; il y avait de telles différences dans les ières de leur existence ! Autant la comtesse ; grande liseuse de romans et amoureuse du ide, où elle s'imaginait à chaque instant être ^e par les événements qui la séduisaient us dans ses lectures, autant M'^« de Phocans it retirée, confinée dans les préoccupations a piété. Mlle Lucile de La Musardière, n'eût l'impasse où elle se trouvait, n'aurait monnon plus, aucun enthousiasme à aller dis- •e l'hiver d'une vieille tante acariâtre. Mais iportait d'abord q^u'elle s'éloignât de Beauur et de Vince, Plus tard, ce lui serait plus e, pensait-elle, d'initier ses parents à ses oisses, pour découvrir ensuite quelque rele cachée où elle deviendrait mère dans le et.
e comte prit prétexte de l'éloignemcnt de uséjour, dans lequel il vivrait avec sa femme ant l'hiver, pour annoncer à M. le curé Pic-
quenet qu'il devait lui enlever, avec grand regn l'éducation de son fils. Il le plaçait dans un o lège ecclésiastique de Vince, dont l'internat serait, croyait-il, plus favorable. Le jeune Ah ne tirait, en effet, aucun avantage des leçons M.Picquenet; son caractère devenait seulemei chaque jour, de plus en plus indiscipliné. La^ d'un internat, se disait M. de La Musardièi corrigera peut-être les excès de sa nature tr^ indépendante.
M. Picquenet accepta sans la moindre tristes le départ de son élève. Celui-ci ne lui caus; qu'ennuis et soucis de toutes sortes.
Ainsi, le jour où Lucile quittait Beauséjo pour Tours, M. de La Musardière accompagn son fils à Vince.
Jinet avait obtenu que ses protestations fust insérées dans le « Journal de Vince ». Il plaignait que le Cercle démocratique Teût damné sans l'entendre. Il protestait de son ublicanisme, et terminait par un appel à lion de tous les républicains. Le Cercle déîratique y répondit par un article virulent : ccteurs, y lisait-on, dans quelques mois nous ms appelés à élire un nouveau député. Le imé Binet, qui parie de faire Tunion entre les iblicains, médite, au contraire, de réaliser la jnion, en se présentant contre notre cher uté Gambade, avec Tappui de la coalition irienne et cléricale. Mais maintenant que les iblicains sont avertis, nous sommes persuaque les projets de ce vil ambitieux seront
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anéantis avant même d'éclore au grand jour d la discussion publique. »
Cette lutte amusait fort M. de La Musardièrc Il se devinait une des causes de la défaveur roc mentanée de Binet. Si Binet, pensait-il, estchaj se par les anciens amis, il devra se mettre toi à fait de notre côté.
— Je vous le disais, répétait-il sans cesse Tabbé Picquenet. Bientôt, que nous le voulioi ou ne le voulions point, nous formerons d( grands parlis : celui de la désorganisation ciale, et celui de l'ordre. Binet, à qui il est différent d'appartenir à Tun ou à Tautre, et va selon les appels de son ambition, se obligé de venir complètement à nous.
Cependant, Binet hésitait. Il n'avait pas rej ru, chez les La Musardière, depuis son ex< munication du Cercle démocratique. Un mati il reçut un billet du comte. Celui-ci l'invitait] monter, à la nuit tombée, au château: on cai rai t.
Binet s*y rendit en se cachant. Gomme passait devant le café des Trois-Chênes, il a] çut le receveur de Tenregislrement qui jouait
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lard avec le percepteur, tandis que le patron iflait sur une chaise, la tête ballante et la pipe tre les dents. Le café, éclairé, projetait sur route une traînée lumineuse. Il la traversa )idement, avant que les joueurs eussentmême irné la tête. A ce moment il entrevit l'ombre Tabbé Picquenet, qui s'enfonçait dans le ssbytère.
Binet ralentit sa marche, puis gravit rapideint la côte qui conduisait au château. Là-bas, plaine apparaissait toute bleue sous la lune ; tmosphère était humide et pénétrante; une ime légère voilait à demi Tarmée innombrable 5 étoiles, comme durant les belles nuits d'au- Qne. De dernières feuilles jaunies et mouillées nbaicnt en voletant sur la route.
Le comte attendait Binet dans son cabinet de vail. Quand le maire eut demandé des noules de M"^® de La Musardière, qu'il était con- I de n'avoir pas visitée après le mariage de sa e, la conversation sauta sur la politique. Binet affecta de ne pas paraître plus affligé 'il ne devait de l'attitude du Cercle démo- 1 tique.
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— Je VOUS conseille, dit M. de La Musardièr de prendre position, dès maintenant, pour ji élections législatives du printemps, de consî tuer un comité, et de vous assurer des part sans.
C'était aussi Tavis du maire. La parole chale# reuse de M. de La Musardière l'excitait à lalutt Il fut convenu que les conservateurs continu raient de l'aider d'une manière occulte. Bini assura au comte que la tyrannie de la Loge du Cercle démocratique commençait de lui pes* lourdement.
— Savez- vous, lui dit M. de La MusardS! en le reconduisant, que j'ai l'intention de prop/ ser à la société de chasse de faire courir lapr< chaine dans les bois qui avoisinent Beau!^
jour? . , y
Binet approuva ce projet. Ce serait l'occasiôî pour le village, de recevoir de nombreux vij teurs et pour lui-même de se concilier de no velles sympathies.
Le maire de Beauséjour ne rapporta rien i cette entrevue, qu'il ne sût déjà ; mais, comme' avait trouvé excellentes les liqueurs de M. de I
isardière, il sortit du château avec des idées ;ore plus libérales que lorsqu'il y était entré. 56 promit de dédaigner Tétroitesse d'esprit et sectarisme de ses adversaires, et de continuer, ]gTé eux, de fréquenter M. de La Musardière.
— Monsieur Tabbé, disait, quelques jours rès, ce dernier à M. Picquenet, je suis fort îtent. Je ne doute point que les prochaines étions ne nous soient profitables. De tous es, Binet reçoit des témoignages de sympae. L'attitude sectaire du Cercle démocratique it à notre maire des amitiés nombreuses. J'ai pris, monsieur le curé, que, vous aussi, vous veniez très populaire.
— Les habitants de Beauséjour sont bons, )ondit l'abbé. J'ai reçu un excellent accueil, ime chez les socialistes. Je suis allé voir Ghari, qu'on disait le plus farouche. Sa femme m'a roduit dans une pièce qui est à la fois une imbre et une cuisine. Un petit garçon et une tite fille jouaient sur le plancher; un autre rçon, qui peut avoir douze ans, frappait à jps redoublés avec un marteau, sur le mur, r manière d'amusement. Quand j'entrai, le
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petit garçon dit à la petite fille : « Voici le ra moneur qui vient pour l'emporter dans so grand sac. » Alors, elle se mit à pleurer en s cachant la figure avec ses mains. La femme d Charlou donna une taloche à son garçon, pou lui apprendre, disait-elle, à mieux recevoir mor sieur le curé ; puis, elle se confondit auprès d moi en excuses. J*ai compris, monsieur le comt( que ces enfants ne sont pas habitués à voir df ecclésiastiques dans leur maison.
« Il y avait sur la table une soupe fumant» La femme de Charlou me dit que son mari éta allé chercherdu tabac. Quand il revint, je con! tatai que ma présence lui causait de Tahuri sèment.
«Charlou est, comme vous le savez, un gn garçon, pas très intelligent. Il est convaincu qi nous sommes responsables de la misère ouvrièi et paysanne.
f< Monsieur le curé, m'a-t-il dit, savez-vof chez qui vous êtes? chez un socialiite.
<( Monsieur Charlou, lui ai-je répondu, ne vous empêche pas d'être un de mes pa: siens. Voilà pourquoi je viens vous voir. D'i
irs, si nous suivions tous les commandements Dieu, nous serions tous socialistes.
« Monsieur le curé, a-t-il alors repris, si vous !S curé de cette manière, nous nous entendrons j jours.
« Puis il a ajouté qu'il avait adopté un enfant phelin; et il m'a montré le petit garçon qui ippait du marteau sur le mur.
«Je lui ai répondu que le bon Dieu avait une ICC dans son paradis pour celui qui adoptait
orphelins. Nous nous sommes séparés, Chari et moi, très bons amis. Je Tai même invité
cnir boire de la bière à la cure.
— Monsieur Tabbé, s'écria M. de La Musar- :re, je vous fais tous mes compliments ; vous îz plus de succès à Beauséjour que M. l'abbé iule.
M. Picquenet parut heureux : « Je sais mainlantj dit-il, comment il faut parler à ces braves