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la Cité future : Vive la Révolution sociale !

Grataloup donna le signal des applaudisse ments. Une immense acclamation accueillit le paroles de Rasclard.

Alors, M. Larrivet se leva et demanda la par Des murmures accueillirent le contradicteuip- Des voix lui crièrent: « Assis! assis! » ,

— Citoyens, déclara Charlou, le bourgeois m trouble notre réunion ne peut être qu'un clérica

— Parfaitement ! répondirent plusieurs voi: Une autre cria : « A bas la calotte ! » ^

— Je prétends, répondit M. Larrivet, userc mon droit de citoyen, en demandant àrépondr dans une réunion publique et contradictoire.

— Vous pouvez, s'écria Charlou, mais voi ne devez pas faire de bruit.

M. Larrivet monta sur l'estrade, et protes de ses intentions pacifiques.

— Je suis, dit-il, M. Larrivet.

— Dites « citoyen », cria Grataloup.

— Je suis, si vous le préférez, le citoyen La. rivet. Je demande simplement aux deuxhonor" blés orateurs ce qu'ils pensent de l'abrogatit de la loi Falloux.

Un murmure s'éleva. Le citoyen Grataloup se essa.

— Citoyens, déclara-t-il, soyez calmes! Il n'est is besoin d'être sorcier pour comprendre que citoyen Larrivet est venu avec l'intention de

Dubler une réunion qui, dans nos intentions, vait être paisible. Nos deux discours auraient i le renseigner sur notre opinion touchant la î Falloux. Nous avons dit : « Il y en a qui vous pètent : il faut croire. Nous vous répétons : Il ut savoir. » Cela aurait dû suffire à apprendre citoyen Larrivet que nous sommes les adrerires irréductibles de renseignement des curés. Des applaudissements répondirent à celte claration.

Un homme surgit alors de la foule ; il était tu d'une blouse bleue, et il cria : « A bas la i Falloux ! »

— Savez- vous ce qu'est la loi Falloux? intergea M. Larrivet.

— Citoyens, répondit l'homme à la blouse, lUs n'avons pas besoin de le savoir, puisque »us voulons la supprimer.

Les applaudissements, durantun long moment

ne discontinuèrent pas. M. Larrivet voulut par- | 1er encore. Charlou essaya de l'en dissuaderj ils parlementèrent. SIb

— Citoyens, s'écria M. du Rosset, il est abflf^ iie minable que, dans une réunion publique et con*) tradictoire. la liberté de la parole ne soit pti^ i; respectée. fÊk

Une voix lui répondit : « Si nous sommes République, c'est pour user de la liberté; no||| avons le droit de faire du bruit, si c'est noid plaisir. » WÊÊ^

Alors, ce fut un tapag-e assourdissant. Dc« poing^s se tendirent vers M. Larrivet. Use décida à descendre de la tribune en protestant encore dans le bruit. Charlou proposaun ordre du j qu'il brandit avec fureur et qui proclamait :

(( Les citoyens de Beauséjour, réunis au nombre de deux cent cinquante, après avoir entendu les déclarations des citoyens Rasclard et Grataloup, répudient les menées cléricales des obscurantistes, saluent la venue prochaîne de l'Etat futur, qui sera l'Etat socialiste. »

Quelques mains se levèrent. A la contre-épreuve, deux protestèrent : celles de M. Larrivet et

; M. du Rosset. Gharlou déclara Tordre du jour )té à runanimité.

L'assistance s'écoula. Quelques ouvriers de ^rtes entonnèrent a Tlnternationale », mais 5 paysans se tinrent plus silencieux. Il y en !5ait deux, qui disaient dans un groupe :

— Ils parlaient bien, mais je ne me rappelle Q3 un mot de ce qu'ils ont dit.

,; — Je crovais qu'ils causeraient sur lesouvriers s campagnes, fît observer l'un d'eux.

L'autre répondit : Ils en parleront la proaine fois. Ce serait trop beau si l'on n'avait js rien à faire, et si le tonnerre faisait tout.

— Moi, dit un troisième, je n'y crois point, tonnerre est tombé l'année dernière sur ma

lison, et m'a tué deux moutons. Ça ne fait m, quand on parle aussi bien, on doit être sant, et gagner beaucoup d'argent. Il paraît que sclard va se présenter aux prochaines élecns; mais je préfère Gambade. Il me rappelle mbetta qui, un jour, me serra la main, à nce.

Peu à peu, la foule se dispersait. Dans un iDupe, Sève pérorait : « Et vous, disait-il, s'a-

dressant au cantonnier Bergeron, vous applau

dissiez Rasclard, tout à l'heure, quand il disai

que mon enseignement consiste à apprendre ,

savoir, et non pas à croire. Cependant, vou

envoyez votre fils chez les ignoranlins. Vou;

avez tort, mon ami, cela vous nuira. Vous élei

fonctionnaire, ne l'oubliez pas. Il est juste qW

la République s'occupe d'abord de ceuxquifré

quentent ses écoles. Bergeron, mon ami, voui

manquez de prudence et de logique. »

Le paysan baissa le front. Il répondit (( J'avions rien compris, mais j'applaudission quand même, parce qu'ils parlaient bien. Pou ce qui est de mon garçon, je l'envoie où il m plaît. Les frères en valent d'autres, bien qu'il ne soient pas allés à la Normale. »

— Père Bergeron, reprit l'instituteur, ce son les ignorantiris qui ont dû vous apprendre 1 français.

Le père Bergeron se fâcha, et répondit : « J'ci savions toujours assez pour être honnête, et va Ions mieux que vous, qui êtes un Jean-Foutre.J

Gomme la discussion menaçait de devcni; violente, l'instituleur jugea préférable de se reti-

LES SOUTIENS DE l'orDRE 2i3

r. Rasclard, Grataloup et Charlou entraient ce moment au café de la Boule.

— Je vais, dit-il, retrouver les orateurs.

Et, d'un pas solennel. Sève se dirigea vers le .fé.

Deux ouvriers demeuraient encore à causer ir la petite place, devant la mairie.

— Tout de même, serait-ce beau! disait l'un eux, si Ton n'avait plus rien à faire; si le

innerre faisait marcher les charrues et les ma-

lines.

— Il faudrait cependant bien, répondait Taue, faire la soupe qu'on mange.

— On irait, reprenait le premier, à la distriition deux fois par jour, comme à la caserne ; ais il n'y aurait pas de salle de police.

Et l'autre conclut : « Bien sûr que ce serait le aradis. »

« Mademoiselle de Phocans à madame de L Musardière.

« Ma chère sœur,

« J'ai le plaisir de l'écrire, une fois de plus, combien m'est agréable la compagnie de notre chère Lucile, dans ma solitude pieuse. Tu me parles des agréables moments que vous goilte2 à Vincc. Je doute que Lucile, si elle s'y trouvait, y prenne une grande joie. Elle est d'un naturel si sérieux, et d'une gravité si peu ordinaire pour son âge! Je ne serais point étonnée qu'elle se sentît attirée par la vocation religieuse. Elle me paraît destinée à cette vie, plutôt qu'à toute autre. Bien que mon existence soit ici. en vérité, celle d'une religieuse libre, tu sais combien j'ai toujours regretté que ma santé ne

e permît pas de la mener plus monastique icore, dans quelque couvent. Lucile ne me irait pas, non plus, jouir d'une santé très goureuse. Elle éprouve des fatigues fréquens, qui m'inquiètent quelquefois, et pour leslelles, malgré que je l'en prie, elle refuse (Stinément de consulter un médecin. Ecrisdi si cette chère Lucile était ainsi à Beauséjour? te parle d'elle comme de ma fille. Tu n'en ras pas jalouse, n'est-ce pas, ma chère sœur? s'éveille en moi comme une maternité tardive, ;près de cette enfant, que je me surprends à { ner d'un sentiment jusqu'alors inconnu. Depuis ( 'elle semble avoir ainsi en grand mépris les i ns de son corps et de sa santé, elle ne m'en ( que plus chère; c'estlà, sans doute, un moyen, I ur elle, de donner un essor meilleur aux facull précieuses de son âme. Je l'aime pour ses fc ns profonds de piété dans les chapelles que 1 is visitons, et où elle demeure si longtemps en uLemplation que je l'en dois arracher. Il semi qu'elle demande avec confiance à Dieu quelmiracle impossible. Avait-elle une si ardente • , quand elle était auprès de vous ? Je n'ose

2l6 LES SOUTIENS DE l'oRDRE

penser que j'ai pu exercer une aussi salutaii influence sur cette âme excellente. Remercif Dieu de posséder une telle fille, dont on pei dire qu'elle est une perle de blancheur. La pi reté devient si rare en notre temps où, loin d'êt honorée, elle est bafouée par une impiété lut lente, qui s'installe jusque dans les conseils ( gouvernement. La République aura fait, n chère sœur, un bien grand mal à la France, me le dis tous les jours, et je répète à Dieu, da mes prières, de faire revenir le Roy, qui renu tra notre cher et grand pays sur le chemin deei vraies traditions. Pouvons-nous espérer dans j succès de» élections prochaines? M. le con: de La Musardière combat, j'en suis sûre, av; ardeur pour la bonne cause. Nous devons S( ■ haitcr, dans l'intérêt de la France^ la ven; d'un général, qui viendra, pareil à un archai î de Dieu, séparer le bon grain de l'ivraie. Le Ii a-t-il de nouveau écrit à M. de La Musardièi' Dis à ton mari que je prie tous les jours pcr celui qui sera, je l'espère, le sauveur de noe patrie.

(( Christine doit être dans le bonheur des p

iers mois d'une union où tout semble s'être

ncontré: les noms des époux d'une authenti-

16 noblesse, la situation de leurs fortunes, les

lalités morales, et la beauté de chacun. J'ai vu

marquis de Larmance, qui m'a rendu visite

y a deux semaines. C'est un vieillard vénéra-

e et d'un grand sens. J'ai compris que bien des

ûes nous rapprochaient. Il est d'autrefois, et,

mme moi, il croit à tout ce que bafoue notre

oque. Il fait vraiment bon approcher ces êtres,

ni l'âme n'a pas été touchée par la laideur

iitemporaine.

(( Lucile vous embrasse bien tendrement. Je 3 joins à elle.

« Crois, ma chère sœur, à toute mon affec- )n. »

(( HÉLOÏ:iE DE PHOCANS. ))

Le comte montra cette lettre à l'abbé Picquc-

t, qui en demeura tout ébaubi.

Ce mysticisme attribué à Lucile par sa tante

fat une révélation. Bien qu'il s'en défendît, aque fois qu'il pensait à la jeune fille,il la voyait

Uvrant à des gesticulations qui n'avaient rien

21 8 LES SOUTIENS DE l'ORDUE

de sacré. Sans doute, se dit-il, M^'* de La Musardière a trouvé son chemin de Damas auprès de M"' de Phocans.

— Quand je vous disais, monsieur le comte, s'écria-t-il, qu'elle reviendrait de chez W^^ de Phocans pins rassérénée et plus pieuse. La fréquentation des saintes femmes est excellente aux âmes troublées. Il semble qu'elles rachètent ainsi tout le mal fait dans le monde par leun sœurs corrompues.

— Il est certain, répondit M. de La Musar dière, que le plus grand mal, comme le plu' grand bien, vient des femmes. Il n'est pas ui grand homme qui n'en ait connu au moin: une, dont le rôle fut considérable dans sa vie.

M. l'abbé Picquenet n'en avait pas renconti encore. Il s'empressa de répondre que ce n'étaij pas indispensable.

— Croyez-vous, monsieur le curé, interrofe M. de La Mnsardière, que ma fille ait la voca tion religiense? Je crains bien qu'elle ne sedonn à la religion, pour oublier cet homme de rien qu se permit de vouloir l'épouser.

— Quelquefois, dit l'abbé, de telles décon'

acs dans la vie amènent ces crises profondes, âme, sentant s^échapper ce qui l'attachait le à la terre, se réfugie près de Dieu, ependant, il paraissait extraordinaire à Tabbé [uenet que IV'P^^ de La Musardière manifestât el goût pour les choses de la religion. 11 lit vraiment là un miracle. Il en concluait y[iie (jg Phocans, pour avoir pu le causer, il être une très sainte personne. Il s'attribuait d'avoir contribué, par ses paroles, à réveildans le cœur de JVP® de La Musardière, des ments de piété endormis, comme des charardents sous des cendres chaudes, t entretien se tenait dans le presbytère de iséjour, par une après-midi froide du comement de février. M. de La Musardière venu visiter sa résidence d'été; sa voiture ndait au dehors, sous la neige, qui tombait ment.

Le mauvais temps! monsieur Tabbé, dit le e en regardant vers la fenêtre, dbbé, assis, remuait les tisons du foyer, des pincettes.

J'ai pensé à vos pauvres, reprit le comte.

Il tendit un billet bleu. L'abbé Picquenet i mercia, et Tescamota dans la manche de sa so tane.

— Je constate avec plaisir, monsieur le com lît-il remarquer, que vos enfants vous procure; du bonheur, et j'en suis bien heureux.

— Ma fille Christine, répondit M. de La Msardière, fait, avec le lieutenant de Larmance,i ménage le plus charmant. C'est là, monsieur; curé, une de ces unions où l'amour s'embellit i respect des convenances et des traditions familles. Mais j'ai, d'autre part, mes inquiétud. Alain continue de ne pas travailler. Je ne déje pas, je vous le disais il y a quelques mois, m • sieur l'abbé, qu'il soit un savant; je serais safait, cependant, qu'il travaillât davantage, e pensais que, soumis au régime sévère de hternat, il deviendrait plus sérieux.

M. Picquenet garda le silence.

— Enfin, je suis inquiet, reprit M. de /8 Musardière, des fatigues de Lucile, dont u parle M^'« de Phocans. Lucile souffrait fréqu-J, ment de vomissements, durant les derniers je « qu'elle passa à la maison. Je croyais qu'un cha-

î Tient d'air rétablirait sa santé. Mais les nou- ^ les que me donne sa tante m'inquiètent, d'aut it que M^^« de Phocans est atteinte d'une telle I opie qu^elle n'est même pas capable de disc ner la pâleur d'un visage.

\1. Picquenet tranquillisa M. de La Musarc re : « Ce sont dit-il, des fatigues de jeune fi 3 nerveuse. »

^uis leur conversation dériva, comme il arrivt d'ordinaire, vers la politique.

— Vous avez lu la lettre de M^^® de Phocans, d M. de La Musardière; c'est une ardente r aliste. Mais je ne sais si nous pouvons espér . Le comité qui soutiendra Binet me prie dneme point montrer avec lui. Il en agit de rime avec M. du Rosset, M. de La Goize. Ces gis nous demandent notre argent, mais se d intéressent de notre personne.

— Mon Dieu I répondit M. l'abbé Picquenet, JHous le répète : j'accepterais volontiers une r »ublique sage, catholique. Je suivrais en cela 1' prit de l'Eglise, qui s'accommode de tous les r imes.

— Malheureusement, reprit M. de La Musar-

dière, je crains bien qu'une telle Républiqu** soit impossible.

L'abbé Picquenet répondit qu'il le redout aussi. Mais peut-être,ajoula-t-iI, y aurait-il p<sibilité de s'enlcndre avec lesrépablicainsrao(rés, qui combattent le jacobinisme. Leur atlitut, vis-à-vis des conservateurs comme vous, mesieur le comte, est probablement une tacliqii

— Je suis, au contraire, s'écria M. de La Mu*^ dière, partisan de l'union affirmée de tous . mécontents contre les §^ens du gouverncia«« Nous verrons ensuite. "

M. de La Musardière prit cong^é, sur ces |role«,de >L Picquenet, quiraccompag"najusqu'i seuil du presbytère.

M. de La Musardière se plaignait que les lodérés n'avouassent pas son concours politiue. Il rêvait toujours la formation du vaste ti qui s'opposerait à celui de la désorganisaion nationale. Il se chagrinait de penser qu'il crait garder une attitude honteuse d'ami dan ereux, recherché dans le secret, et inavoué

rTant le public. Il s'en ouvrit auprès du chef

t parti des modérés de Vince , l'ex-avoué >cmingeon. Celui-ci dirigeait l'Alliance libérale

publicaine. Ce comité politique, qui se propolit de soutenir Binet, était composé de citoyens 'anquilles, amis de la paix et de l'ordre. La rainte des perturbations sociales les poussait

sortir de leur torpeur bourgeoise.

— Nous formons, disait l'un des membres de Alliance libérale républicaine, une sorte de

22l\ LES SOUTIENS DE l'oHDRE

garde nationale du capital. Nous espérons, ccr les, que nous ne serons jamais obligés de pren dre un fusil pour nous défendre, mais qui nou empêcherait, un jour de révolution, de nous rcn dre en corps chez le préfet, pour protester?

Cette intention, affirmée sur un certain toi héroïque, produisait son effet.

M. de La Musardière se prodiguait, dans soi monde, en faveur de Binet, auquel il ne cessai de conquérir des sympathies. C'est pourquoi '\ s'offusquait de n'être pas convoqué aux réunion de TAIliance républicaine. Elles se tenaient dan^ une salle obscure, où l'on accédait par des voie variées.

Le comte alla trouver, vers le tomber du joui M.Demingeon. C'étaitun esprit simple aux rusç compliquées. Sur le tard de sa vie, après avoi . assuré le succès de ses affaires, il s'inquiétait d celles du pays. Il s'adonnait avec dévouement la direction de l'Alliance libérale républicaine. D son pas traînant, il gravissait les étages poi4 offrir son programme qui devait réaliser la pat dans le pays et la prospérité dans le commerc* Ce Demingeon tenait du singe. Il était petit»

't laid, avec une barbe en buisson, et des chejx en désordre. Il traînait lourdement la jambe )ite, qu*il avait paralysée, et possédait une inde mobilité dans le visag-e, dont les yeux mbaient de malice, derrière ses lunettes. Il

aissait à la fois alerte et lent. Tel était bien caractère de son esprit qui, lent dans ses con- )tions, savait être alerte quand il s'agissait de mper l'adversaire .

Vf. Demingeon travaillait, au moment où sa ane introduisit le comte. Une lampe éclairait Dpartement, meublé de trois fauteuils, une liothèque et une table de travail.

M. Demingeon se leva avec difficulté, et vint •devant de M. de La Musardière, la main tene.

— Monsieur le comte, dit-il en approchant un itcuil, vous ne sauriez croire le plaisir que j'ai fOus voir. Vous êtes le plus précieux de nos is discrets. Ceux-ci, ajouta-t-il en souriant, ne as sont pas les moins utiles.

M. Demingeon parlait avec lenteur. Ses yeux irenaient phosphorescents sous ses lunettes^

nd il désirait exprimer un sous-entendu.

a26 LES SOUTIENS DE l'oRDRE

M. de La Musardière remercia M. Déminée avec une certaine froideur hautaine. M. Demii geon continua de parler, avec l'air d'un homn qui ne veut point laisser long^temps la parole son interlocuteur.

— Vous Tavez compris, dit-il, notre pr gramme doit réunir ceux qu'inquiètent l'env hisiemcnt du socialisme, et ce jacobinisme c nous plongent les politiciens de l'assiette { beurre.

— Ce font des hommes sans conscience sans moralité, afHrma M. de La Musardière.

— Nous avons pensé que les honnêtes iren comme vous et moi, monsieur le comte, oui devoir d'agir et de faire de la politique. N^t

programme doit séduireleshommes debon s nous voulons la liberté pour cliacun, à la Q0i dition de ne pas nuire à autrui, et la rédueÉn des impôts, devenus proportionnels aux faciill< de chacun. N'est-ce pas admirable?

— Sans doute, déclara M. de La MusardièD il n'y a même pas besoin d'être républicain, reconnaître la nécessité de ces princi[)es. Â propos, monsieur Demingeon, quelques-uiun

es amis sesont demandé pourquoi vous n'aviez SIS appelé votre comité « Alliance libérale » tout mpiement. Quel beau titre ! Il réunissait tous s mécontents, c'est-à-dire les honnêtes gens, insi, vous n'auriez froissé personne. Gela ne )us aurait pas empêché de soutenir Binet. Il 5 cesse d'être mon candidat; je l'ai inventé, onsieur, ce Binet; cependant, je ne suis pas publicain. Du moins, vous constaterez comien j'ai l'esprit large. N'excluons personne. Peradons-nous que nous n'avons pas d'ennemi à "oite. J'ai été vivement froissé de ne jamais re convoqué aux réunions de l'Alliance libérale publicaine. Nous devons avoir de l'union, de union, monsieur. Au bloc de nos adversaires, nous faut opposer le nôtre.

M. Demingeon se renversa dans son fauteuil, levant à demi les bras.

— Monsieur le comte, dit-il, nous sommes mvaincus, je vous le répète, que vous êtes ec nous. Notre cœur bat avec le vôtre. Croyez en, monsieur le comte, que votre personne >us est même particulièrement sympathique. I ne vous convoquant pas, nous ne voulions

22r. LES SOUTIENS DE L ORDRE

manifester aucune intention malveillante à votn égard. Mais nous avons pensé que vous agirie; de votre côté, en franc-tireur, passez-moi l'cxi pression. Précisément, monsieur le comte parce qu'il nous faut de l'union, je vous prient de ne vous point froisser d'une manoeuvre di tactique.

— Pensez-vous, monsieur, que cette tactique soit excellente ? On m'assure que nos adver saires en usent d'une tout autre. Ainsi le socia-' liste Grataloup ne se présenterait point sérieusement, paraît-il, contre Gambade. Au cerch démocratique de Vince, socialistes et radicaux fraternisent. C'est ainsi, monsieur, que le groupement de nos adversaires se constitue.

M. Demingeon se gratta la tête, vigoureusement : « Il nous faut, monsieur le comte, repritil, désagréger ce bloc; l'union de ses parties crojez-moi, est artificielle. Les radicaux redoutent le socialisme; c'est pourquoi ils se proclament anticléricaux. Ils pensent que l'anticléri-s calisme occupe les haines de la classe ouvrière. Tandis que les ouvriers mangent du curé, di-^ sent-ils, nous pouvons gagner en paix de l'argent

Mais certaines alliances ouvertes avec les partis considérés comme irréductiblement adversaires le la République fourniraient à nos adversaires l'occasion de crier très fort que la République 3st en danger ; nous contribuerions ainsi à iccroître leur union éphémère. Et même, moniieur le comte, pourquoi vous et vos amis ne onderiez-vous pas des comités électoraux dont 'existence authentiquerait le républicanisme du lôtre? Au jour de Télection tous ces groupes forneraient bloc sur le nom de notre candidat.

— Monsieur, que vous le vouliez ou non, )n appellera toujours votre comité, réactionlaire.

Cependant, M. de La Musardière considérait ►I. Demingeon. Il parut réfléchir un moment; il econnaissait la tactique ingénieuse.

— Monsieur, reprit-il, vous avez peut-être aison. Si vous le permettez, nous nous fréquenerons ; nous ferons ensemble, je crois, une xcellente besogne.

— Ce sera avec plaisir, monsieur le comte; ans rintérêt delà cause, collaborons, mais avec iscrétion. Il faut enfoncer un coin dans la place,

et je crois que nous sommes près de le faire avec Binet.

— J'ai, moi aussi, monsieur, toujours été d'avis de présenter Binet. Pour la plupart de mes amis, il ne représente pas l'idéal ; je préférerais un candidat plus eu accord avec mes idées, mais Binet, me semble-t-il, a des chances nombreuses de réussir.

— M. Binet, répondit M. Demingeon, est un homme aimable, une intelligence fine. Il fit jadis des concessions aux radicaux. Monsieur, qi|Éj n'en fit pas à quelqu'un ? La politique, c'est là une affaire de concessions adroites , mais quand Binet sera soutenu par un parti comme le nôtre, je suis persuadé qu'il ne le trahira point.

— Binet me fut toujours sympathique.

Il y eut un silence entre les deux hommes.

— Monsieur le comte, reprit M. Deming-eon, on m'a dit que vous vous occupiez d'importants travaux d'érudition.

Le visage de M. de La Musardière s'illumina de plaisir, comme il arrivait chaque fois qu'on l'entretenait de lui-même.

— Oui, monsieur, mon séjour à Vince me

sera même fort utile. J'aime les livres, et je découvre ici des documents précieux. Je prépare, vous le savez, le catalogue des ouvrages imprimés dans notre province, depuis la découverte de rimprimerie.

Une demie sonna. M. de La Musardière s'aperçut qu'il prolongeait sa visite plus qu'il n'avait l'intention. Il se leva pour prendre congé de M. Demingeon. L'avoué l'accompagna en boitant, jusqu'à la porte.

— Je suis très heureux de votre visite, monsieur le comte, répéta-t-il une fois de plus. Nous devons marcher parallèlement. Croyez bien que l'Alliance libérale républicaine est, au fond, avec vous, mais il faut de la prudence, de la prudence, beaucoup de prudence !

— Et, ajouta M. de La Musardière, le jour, n'est-il pas vrai, où nous n'aurons que desBinet comme députés, sénateurs et ministres, nous pourrons songer plus facilement à l'établissement d'un régime meilleur.

M. Demingeon répéta plusieurs fois en accooipagnanlM. de La Musardière : « De la prudence, monsieur le comte, beaucoup de prudence. »

L'existence de M^e de La Musardière s'écou- 'tlait, austère, auprès de M''* de Phocans, dans la I société de vieilles dames et de prêtres âgés, f L'atmosphère de cette maison était ouatée et *'tiède, dévote et pudibonde. M''*^ de La Musardière s'efforçait de se persuader qu'elle s'était peutêtre trompée sur la vérité de son état. Quand elle ne put plus douter, elle espéra en quelque miracle, et se réfugia dans la religion comme en une retraite qui la préservait de la vie. M"® de Phocans admirait sa nièce, qui ne paraissait pas posséder les goûts frivoles de la plupart des jeunes filles. Elle en augurait le plus grand bien de sa vertu, et en venait à espérer tous les jours davantage en sa vocation religieuse. Cependant, malgré ses effusions pieuses, dans les églises, dès le matin, le miracle attendu ne se produisait

îs. M^^^ de La Musardière résolut d'écrire à sa ère. Elle commença la lettre, mais quand vint

moment d'avouer, elle ne sut plus en quels rmes exprimer Taveu ; elle remit au lendemain iccomplissement de son intention. Le lendeain, elle renvoya encore. Les jours, pour elle, iccédaient aux jours, trop courts à son gré, à luse du terme redoutable que leur fuite faisait us proche. Un matin, elle reçut une lettre de sa Bur qui lui annonçait le mariage de Fouilloux, >mme s'il s'agissait d'une nouvelle indifféînte qui ne la devait pas toucher. M}^^ de La Lusardière en demeura anéantie : son espéince la plus chère s'évanouissait comme une imée.

Tout cela fît que le comte apprit la grossesse B sa fille de la manière la plus inattendue. [^^®de La Musardière, lasse de ses longues hésiitions, décida de retourner àBeauséjour quand le sentirait l'approche de ses couches. Son ère et sa mère devraient bien l'accepter comme lie viendrait; elle laissait, se disait-elle, l'aveir à la garde de Dieu. Il apparut, à ce moment, M"® de la Musardière que cette résolution avait

du moins l'avantage de lui permettre un certaii répit. Le comte et la comtesse étaient revenus i Beauséjour en avril. Un matin, ils reçurent uik dépêche, qui leur annonçait l'arrivée de Lucile ; la gare de Vince, par un train du soir. M. de L; Musardière partit en voiture, pour aller attendu sa fille. On le trouvait à trois jours des élections Les affiches de Grataloup, de Binet et de Gam bade couvraient les murs.

M'^« de La Musardière apparut à la portièn du wagon. Elle était enveloppée de couvertu res. Quand M. de La Musardière la vit très pâle il pensa qu'elle devait être malade. 11 se préci pita pour l'aider à descendre, et elle fit quel ques pas, appuyée sur son bras. Aussitôt il lu proposa de la mener chez sa sœur, qui se trou vait à Vince ; de là, il enverrait quérir immé diatement un médecin.

M^'« de La Musardière assura à son père qut sa fatigue serait sans suites. Elle déclar; qu'elle avait un grand besoin de repos, et vou lait le prendre à Beauséjour. Le comte insista alors, elle refusa si fort d'écouter ses déaii:,, qu'elle faillit en prendre une crise de nerfs. Il y

avait, ce soir-là, une affluence considérable de voyageurs. M. de La Musardière en laissa écouler le flot qui se précipitait aux ouvertures. Un long moment, il resta avec sa fille sur les trottoirs, entre les chariots à bagages que les employés roulaient en criant pour qu'on se garât, puis il la conduisit jusqu'à sa voiture, qui les attendait devant le perron.

La nuit était venue, quand ils arrivèrent au château. M^^^ de La Musardière monta aussitôt dans sa chambre, où sa mère et son père la suivirent. Là, elle rejeta le manteau flottant qui l'enveloppait, s'efl'ondra dans un fauteuil et sanglota.

Le comte ouvrit de grands yeux, où la fureur succéda bientôt à l'ahurissement ; il était pâle de colère et d'émotion, tandis que sa fille devenait rouge de honte. Le ventre de M^^® de La Musardière saillait, énorme, sous ses robes. M"^® de La Musardière poussa un cri, et faillit s'évanouir. Le goitre du comte dansait dans son faux-col, comme il arrivait toujours, dans ses moments de fureur. Une rougeur d'incendie envahit son visage, en commençant parle

COU, qui était puissant. Son tempérament parut hésiter entre l'apoplexie et un accès de colère aveugle. Il se décida pour ce dernier. S'étant précipité sur un vase qui se dressait, garni de fleurs, sur la cheminée, il le jeta de toutes ses forces sur le plancher. En même temps, il cria : a Si je connaissais le misérable, je le briserais comme ce vase. »

La comtesse entendit monter une fille de service; elle courut lui donner ses ordres dans Tescalier.

Quand elle revint, le comte, qui arpentait la ^i chambre à grands pas, lui reprocha la bêtise énorme de sa sœur.

— Elle nous entretenait de la religion de notre fille, pendant que...

Il partit d'un gros rire, où il y avait de la rage. Puis, il marcha vers Lucile, les poings levés. Il voulait connaître le nom du misérable...

Elle s'y refusa, et se cacha le visage. Il la supplia; elle parut ne pas l'écouter.

M. de La Musardière recommença d'arpenter la chambre, puis se campa au milieu; il sem-

blait avoir pris une résolution subite. Il cria : « Un enfant qui naîtra dans de telles conditions ne peut être celui de ma fille ; ce serait un déshonneur. Demain, nous partirons pour la Suisse.»

M™® de La Musardière supplia son mari de ne pas crier si fort, par crainte que les domestiques n^écoutassent.

Il faisait une nuit fraîche d'avril. Au loin, les chiens de garde, de temps en temps, aboyaient, et Ton entendait le sifflement du vent dans les premières feuilles.

Vers onze heures, M}^^ de La Musardière appela sa mère. Des douleurs violentes la faisaient se tordre sur son lit. M"'» de La Musardière prévint le comte. Celui-ci leva les bras de colère et de désespoir; tous ses projets étaient décidément compromis. Il déclara d'abord qu'il ne fallait pas song-er à envoyer chercher à Vince une sag-e-femme ou un médecin. Il ne voulait pas qu'un étranger franchît le seuil de cette chambre; mais, par contre, il émit l'avis d'appeler l'abbé Picquenet : un prêtre, selon lui, ne pouvait être considéré comme un étranger. Il pensait qu'il étRit bon, aussi, que Binet fût dans le

secret. Il pourrait donner un consfcil, et son aide serait utile, dans ces circonstances difficiles, où il importait, par-dessus tout, de sau>'W rhonneur des La Musardière. Binet, à Beausé- ' jour, représentait l'autorité; il était le j^ardien de Tétat civil. M. de La Musardière entrevoyait déjà la possibilité d'unecombinaison ing-énieuse. Il saurait ra[)peler, à l'heure propice, au candidat Binet, qu'il lui avait procuré plus de dûi?' mille francs pour assurer la réussite de son élection. Enfin, Binet, se disait le comte, juî^erail sans doute redoutable un scandale qui attirerait l'attention sur le château des La Musardière, à deux jours du scrutin, et donnerait l'occasioH à ses adversaires de parler de ses relations. «^

M. l'abbé Picquenet fut réveillé, quelque* instants après, par les coups violents que frappait à la porte du presbytère M. de La Musardière.

L'abbé courut à sa fenêtre, qu'il ouvrit. Il reconnut le comte. Un manteau l'enveloppait. M. de La Musardière lui cria qu'il avait g-rand besoin de lui parler. Le prêtredescendit. Le comte paraissait de plus en plus troublé, mais son

LES SOUTIENS DE l'oRDRE sSq

ge exprimait la fureur plutôt que la douleur.

— Monsieur Tabbé, dit-il, ma fille est très lade; tellement que je crois devoir vous

peler.

L'abbé Picquenet, son bougeoir à la main, à mi éveillé, demeura bouche bée, à chercher ï condoléances. Il avait revêtu sa soutane sur chemise, et se tenait droit sur ses jambes nés. Bien qu'il eût coutume d'approcher la )rt, il lui paraissait extraordinaire qu'une ne fille qu^il avait vue si vivante fût sur le int de mourir.

— Monsieur le comte, répondit-il enfin, cette uvelle me cause le plus profond navrement; vais prendre mes culottes, et je vous suis ; si us vouliez entrer, en attendant...

M. de La Musardière remercia; il préférait ourner immédiatement au château, où Tabbé retrouverait. Il s'éloigna d'un pas pressé et eux qui, d'ordinaire, révélait chez lui une îtation profonde.

Quand, un quart d'heure après, l'abbé Picque-

t se dirigea vers le château, il aperçut, à peu

distance devant lui, le comte, en compagnie

2l\0 LES SOUTIENS DE l'orDRE

de Binel. Celui-ci était seulement de retou d'une réunion électorale houleuse, qui avait e lieu à Vince.

— Ce ne sera rien, assurait-il. Vous avez foi bien fait de m'appeler. Ce sont là des service que l'on se doit entre concitoyens.

Cependant, le maire reg^ardait de droite et gauche, avec inquiétude. Sans doute, il craig-na de voir Sève se dresser, à un détour du chemii « L'instituteur, pensait-il, imaginerait, s'il noi voyait, quelque complot contre la République. Quand il se trouva en présence du curé, il recul slupide. Cependant les deux hommes se serr rent la main, silencieusement, ainsi qu'il conv nait en présence de la grande douleur de M.( La Musardière.

L'abbé, en levant la tête, aperçut la fenêt de la chambre de la jeune tille; elle était écl; rée. Il pensa à la pécheresse agonisante. Il demanda avec angoisse s'il arriverait à tem pour apporter un peu de lumière à son an L'abbé se disait aussi qu'il saurait peut-é' enfin si c'était bien W^^ Lucile de La Musardiè qu'il avait vue se livrer, en compagnie de Fo

)ux, à des mouvements inconsidérés à la clarté umide des étoiles.

En arrivant au château, le comte alluma une

mterne; les trois hommes marchèrent dans sa

•ace lumineuse. Ils montèrent silencieusement

isqu'à la chambre de M'^® de La Musardière. Le

)mte pria Binet d'attendre dans un petit salon

Disin où un reste de feu de bois crépitait. Il

inétra dans la chambre de sa fille avec Tabbé.

Etendue, demi-nue, sur son lit, la chemise

levée sur son ventre énorme, M^^^ de La Mu-

rdière, oubliant toute pudeur, se livrait à des

ouvements furieux, en poussant des gémisse-

ents lamentables. Le jour où l'abbé Picquenet

ait arrivé au château, il ne se doutait pas

l'il verrait, un an plus tard, M^^^ Lucile de La

usardière en cette position.

Quand M'"® de La Musardière, qui veillait

près du lit, entendit entrer les deux hommes,

e poussa un cri, et elle couvrit sa fille.

L'abbé détourna latête,et se demanda à quels

)uvemenls diaboliques pouvait bien s'aban-

' nner M}^^ de La Musardière. ^

— Le moment suprême approche, dit la com-

lesse ; tout à l'heure, j'aurai besoin d'être aidée.

Des gouttes de sueur perlaient sur le yisage de M"® de La Musardière dont la perruque, comme fatiguée, penchait de côté.

Le comte semblait de plus en plus menacé d'apoplexie, tant il était rouge. Son goître saillait hors de son faux-col; il roulait des poings furieux, et son pied battait le parquet.

L'abbé Picquenet, les mains dans les manches de sa soutane, paraissait n'y plus rien comprendre.

— Monsieur l'abbé, dit M. de la Musardièw( désignant d'un geste sa fille, sans mes croyances religieuses, je la tuerais. Je vous ai appelé dans l'espoir que votre présence pourra m' précieuse : vous me conseillerez.

Et il ajouta plus bas :

— Il y a des accouchements qui ont, héiÉli des suites fatales, surtout quand ils s'accomptit sent à la manière de celui-ci : mes croya» m'ont commandé que vous fussiez présent.

— Mais, s'écria l'abbé, fort elTrayé; que n'ai vezfv'ous appelé un médecin ou une accoucheuse i Ma présence ici, maintenant, est inconvenante

Kt, demain, pourrait donner le soupçon d'être crime. M. le maire lui-même, que vous faites rttendre tout à côté, je ne sais pourquoi, ne »mprendra point que je sois ici, et je ne vois 3oint davantage la raison qui le fait s'y trouver. Uroyez-le bien, cependant, monsieur le comte, je jartag-e votre douleur. Il eût certes été préféra- )le, afin d'éviter le scandale, que mademoiselle otre fille demeurât absente quelques jours en- ;ore. Enfin, monsieur le comte, il faut laisser {'accomplir les desseins de la Providence...

— Monsieur Tabbé, reprit le comte, jamais médecin, ni une sage-femme n'entreront dans ttte chambre, où ils constateraient le déshon*leur des La Musardière. Je ne peux les faire cnir, pour aider à la naissance d'un enfant [ui ne doit pas, monsieur l'abbé, qui ne peut las être celui de ma fille. Je vous ai appelé, parce [ue vous êtes prêtre, gardien du secret des onsciences. M. Binet est ici, parce que je lui ■ends des services : il a donc le devoir de m'oiligeF. Et pui'S, comme maire de cette commune, m mission est de veiller à l'honneur des famil-

A ce moment, M^'« de La Musardière poussa un grand cri. Elle fut prise comme d'un accès de folie, et repoussa sa mère, dont elle acheva de culbuter la perruque. Le comte et l'abbé se précipitèrent. Binet, qui attendait toujours, commençait de s'impatienter : il entr'ouvrit la porte.

M. de La Musardière l'appela.

Lorsqu'il vit le spectacle de la chambre, lenr bras lui en tombèrent; il recula et demeura un long moment dans un profond ébahissement.

M. l'abbé Picquenet pesait sur les pieds de M"® de La Musardière, pour maintenir les jambes immobiles, tandis que le comte employait toutes ses forces à la maintenir couchée.

Binet paraissait très contrarié. '^KT

— Monsieur le curé, dit-il, en se tournant vers M. Picquenet, je ne vous savais point sagefemme.

Puis, regardant M. de La Musardière :

— Je ne sais point pourquoi, monsieur le comte, vous ne m'avez pas dit tout d'abord la vérité. Je suppose que vous attendez le médecin.

— Monsieur le maire, s'écria la comtesse, lidez-nous, je vous en prie!

Binet se rappelait avoir assisté à des accouhements, autrefois, alors qu'il était élève en Iroit, et fréquentait les carabins. Il jug'ea le as de M^^« de La Musardière gros pour lui de onséquences, si quelque accident survenait. Il uitta sa veste et retroussa ses manches.

L'abbé était de plus en plus rouge, et demeuîit, les yeux mi-clos, pour voir le moins possile de cette femme qui se tordait dans un grand at de nudité : « C'est évidemment elle, se dit- , que j'ai surprise dans la compagnie de Fouil- )ux. » Et les choses de la chair lui apparurent, ne fois de plus, immondes.

Le nouveau-né était un garçon. 11 paraissait romettre d'être vigoureux. M""® de La Musarîère s'occupa aussitôt de l'envelopper dans une lemise de femme, qu'elle déchira pour en faire 3s langes, tandis que sa fille s'abandonnait à Q grand affaissement.

Le comte avait recommencé d'arpenter la lambre avec fureur. Il disait : « Non, je ne

^46 LES SOUTIENS DE l'orDEE

peux consentir à être grand'-père dans de telles conditions. »

Puis il pria Tabbé et Binet de bien vouloir venir causer avec lui dans une pièce voisine. Ils étaient, Tun et l'autre, de méchante humeur.

— Messieurs, dit le comte, avant même qu'ils eussent prononcé une parole, Thonneor des La Musardière est en vos mains. Si vous n'aviez répondu à mon appel, je ne sais à quelles extrémités je me serais abandonné.

Binet restait silencieux et maussade. L'abbé exhorta M. de La Musardière à la résignation.

— Je comprends, dit-il, la douleur qu-e uoil vous causer le malheur de votre fille. Elle souffre, hélas! des conséquences redoutables àv sens dépravé. Elle est, j'en suis convaincu, uni victime innocente. Il faudrait qu'd n'y eut pas scandale : l'exemple serait déplorable à Beaua^. jour, si l'événement venait à être connu comment faire pour qu'il n'en soit rien. Il a-ui été préférable que M''^ de La Musardière accou chat loin d'ici. S'il lui est possible d'épouser sot séducteur, tout s'arrang^era un jour ou l'autre ; sinon, elle pourrait faire élever l'enfant o

nrmm

LES SOUTIJCNS DE l'orDRE 2^']

lant son neveu, ou le fils d'une parente pauvre. 8 sais une famille honorable, et dont tous les aembres le sont demeurés, grâce à l'emploi l'un moyen pareil. La "jeune fille, qui possède [uelque fortune, s'est même mariée plus tard

jc un honnête garçon; Us sont, je vous Tasure, très heureux. M^^^ de La Musardière pouLTait imiter cet exemple, si les effets de la malinité publique étaient prévenus.

Binet ne semblait pas écouter l'abbé ; il était réoccupé de s'évader d'une situation difficile,

— Je ne vois pas, monsieur le comte, dit-iil nfin, ce que je fais ici, à cette heure, dans ces kconstances. Cette présence chez vous devienrait facilement,. contre moi, une arme terrible, pue ne manqueraient pas d'utiliser des adversaies sans scrupules. J« ne peux rien pour vouis, aonsieur le comte. Je m'étonne seulement que oaderaoiselle votre fille soit revenue à Beauséour, tandis qu'elle avait bien plutôt d'exceslcntes raisons d'en demeurer éloignée.

Le comte raconta avec volubilité que sa fille ui avait caché la vérité. Elle était revenue de tkicz sa tante, quelques lieuresavant d'accoucher.

— Messieurs, je vous le répète, trouvons un moyen honnête pour sauver l'honneur de ma fille et celui de ma maison. Je m'adresse à vous comme à des amis. Monsieur le maire, il me semble que vous êtes tout puissant.

Binet ne trouva pas celte dernière phrase selon son goût.

— Tout puissant, monsieur le comte, et pour faire quoi?

Il y eut un silence entre les trois hommes. Binet, les mains dans les poches, se tourna vers le brasier à demi éteint, et s'y chauffa les pieds.

M. de La Musardière parla de nouveau le premier, mais ce ne fut pas de sa fille, en apparence, du moins.

— Mes préoccupations de l'Iieiire présente, dit-il, ne doivent pas me faire oublier que nous sommes à la veille des élections. Vous savez, monsieur Binet, queje peux tenir encore près de cinq mille francs à votre disposition.

Binet se retourna, et sourit. ^

— Monsieur le comte, dit-il, êtes-vous certain qu'aucun de vos domestiques ne soupçonne le drame de cette nuit, car c'estbien là un drame?

Le comte assura que non. Son valet de chamre et son cocher étaient retournés à Vince; eux des femmes de service se trouvaient absen- !s; la troisième, vieille et sourde, couchait à

utre extrémité de la maison. Elle savait seuiment M^^® de La Musardière fatiguée par son ^ysLge. Il n'y avait rien, là, qui ne fût très natu-

— Monsieur le comte, reprit Binet, des « roanichels » ont traversé hier Beauséjour; vous vez pu apercev^oir leurs feux au bas du coteau. ous plaira-t-il que cet enfant ait été abandonné ir eux ?

M. de La Musardière alla vers le maire, les lains tendues.

— Monsieur le maire, s'écria-t-il, je ne sauli jamais vous prouver assez ma reconnaisnce.

Et il ajouta très sérieusement:

— Il va sans dire que j'adopterai Tenfant : la larité est une vertu de notre famille.

L*abbé Picquenet ne dit rien. En lui se Traient sans doute des combats tumultueux. u moins les apaisait-il, en pensant que les dé-

25o LKS SOUTIENS DE l'oRDHE

sordres de la chair causent toujours crimes mensong-es et douleurs.

La nuit avançait. Le chant d'un coq, au loin déchira l'air nocturne. Binet quitta le châtai avec, dans les bras, un paquet vag^issant. Beai séjour dormait, toutes fenêtres éteintes. Eh coqs, de fermes en fermes, se répondaient danal campagne. Binet redoutait d'être vu. Il s'enfonçi plein d'ang^oisses, dans la nuit blanchissante, t

descendit vers Beauséjour, qui allait s'éveilleBL' '^

un

lu

XXY

L'acte de bienfaisance de M. de La Masardière 5vint le sujet des conversations chez le burakte Piédaloup, dans la boucherie Poudevig^ne, au café des Trois-Chênes. Piédaloup manistait de Tadmiration pour le comte qui lui hetait des cig-arettes chères. Il déclarait que . de La Musardière était d'une charité inépuible. Il venait, disait-il, d'en donner une fois I plus la preuve, en adoptant l'enfant aban- ►nné par les bohémiens.

Le boucher Poudevigne cessait d'affirmer un teialisme exagéré, depuis que la clientèle du âteau lui revenait. Il prenait le sens de Tordre, il avait presque le respect de la propriété, udevigne pérorait au milieu d'un g-roupe, Tant sa boucherie, les manches de sa chemise

252 LES SOUTIENS DB l'oRDRE

retroussées; il croisait sur sa poitrine des bras musculeux, velus et roug^es.

— \^oyez-vous, disait-il en parlant des La Musardière, quoi qu'on prétende, il n'y a encore que ces gens-là pour avoir de la charité. On les dit fiers; je déclare qu'ils n'en sont pas responsables; c'est dans leur sang. Mais quand il s'agit de donner, ils le font sans compter. Est-il veinard, le petit qu'ont abandonné les bohémiens I 11 va être élevé dans un château, en monsieur. Je connais le comte, il le traitera comme son fds.

A ce moment, l'abbé Picquenet passa. Il allait à petits pas, le regard fixé sur les boucles d'argent de ses souliers. Quand il était salué, il rele*^ vait la tête, et répondait d'un geste large.

— Votre serviteur, dit le boucher, en s'incli^^, nant.

Le prêtre rentrait au presbytère. C'était un dimanche, l'heure de la messe approchait.

— Voilà encore un brave homme, s'écria PoO^ devigne, bien qu'il soit curé. Des curés, co prenez bien, c'est comme de nous tous, il y en a de bons, il y en a de mauvais. Moi, je ne crois

)as toutes leurs histoires, mais je les respecte.

i ai tué trop de bêtes pour croire encore à Tim-

nortalité de l'âme. Les hommes, c'est comme

es bœufs que je tue : quand c'est fini, c'est fini.

C'était le jour des élections, mais Poudevi-

;iie s'abstenait d'indiquer ses préférences poli-

iques. Il disait volontiers que la politique ne

iiène à rien; selon lui, un commerçant n'en

levait pas faire.

Les affiches des candidats couvraient les

urs. Le programme de Binet ne différait guère

e celui de Gambade. Tandis que le second

araissait adoucir son jacobinisme, le premier

oulait faire croire au sien. L'un et l'autre assu-

aient aux travailleurs de la ville et des champs

amélioration immédiate de leur sort, des retrai-

s pour leurs vieux jours, et la venue prochaine

'une ère de prospérité pour la démocratie.

Quant à Grataloup, il voulait la suppression

u clergé, la socialisation des moyens de pro-

uction. Il prédisait la venue de l'aurore scien-

ifique, où les peuples, débarrassés de la pourri-

iire des religions, s'achemineraient glorieuse-

lent sur les routes de la fraternité.

254 *-^S SOUTIENS DE l'oRDRE

Beauséjour avait comme un air de fête. Des groupes stationnaient devant les affiches, qu'ils commentaient. Le café des Trois-Chènes et le café de la Boule se remplissaient d'une foule de clients. De temps en temps, il y en avait qtâ sortaient pour aller voter à la mairie. A porte, des gamins distribuaient des bulletins. Comme Beauséjour n'était situé qu'à cinq kilomètres de Vince, les affiches placardées à Vince l'étaient presque aussitôt au village. A dix heures du matin, il en fut apposé une qui disait :

« Citoyens I ne votez pas pour Binet. Nul « n'ignore que le maire de Beauséjour, ancien « radical, est aujourd'hui l'allié des réactionce naires, des cléricaux et des césariens.

« Républicains I

(( Allez en masse aux urnes ; unissez-vous « sur le nom de Gambade. Lui seul saura con- (( cilier les nécessités de l'heure présente avec « celles de l'avenir.

« Vive la République ! »

Une heure après, les amis de Binet répondaient:

« Les électeurs sincères jugeront de la loyauté

« de nos adversaires. Ceux-ci reprochent, sans « oser Tavouer, une bonne action à notre futur « député, au citoyen Binet. Il a^en effet, accepté « avec reconnaissance TofFre qu'a faite M. de « La Musardière de concourir à élever un enfant (( nouveau-né, trouvé abandonné sur le territoire « de la commune. Ce sera une économie pour « Beauséjour et pour le département. C'est dans « cette circonstance que le citoyen Binet s'est

uni à ceux qui demeurent, en dépit d'insinua- ( lions perfides, ses adversaires irréductibles K sur le terrain politique, mais dont il sait re- :< connaître, à l'occasion, les bonnes actions.

« Citoyens, méfiez-vous des manœuvres de { la dernière heure et votez pour Binet, le seul

< candidat qui soit dans la tradition républi-

< caine.

« Bas les masques I Plus d'insinuations perfî-

" des I Aux urnes I

« Vive la République I »

Sève en profita pour commenter, au café des frois-ChêneSjla générosité du maire et de M. de Musardière.

— Je vois avec peine, dit-il, notre maire col-

laborer , dans la circonstance , avec les La Musardicre, surtout au moment des élections. Cet enfant devrait être élevé par la commune. On rappellerait Beauséjour. Je me prononcerai toujours contre la charité : elle est humiliante. Je suis pour la philanthropie et la solidarité.

Pendant que des groupes continuaient de discuter lequel valait mieux, de Binet, de Gambade ou de Grataloup, un homme, moitié paysan, moitié ouvrier, allait d'affiche en affiche. 11 s'arrêtait chaque fois pour lire longuement les professions de foi des candidats. Son visage était rude, jaune, creusé de rides noires; son corps, noueux comme le bâton qui l'aidait à marcher, se courbait tellement que ses mains touchaient presque ses genoux. C'était le père Bcrgcron,lc jj cantonnier. Depuis trente ans, il cassait des cailloux sur les routes indéfinies, sous le soleil ou sous la pluie ; et, comme son salaire avait été augmenté, il gagnait maintenant soixante francs par mois. Le père Bergeron semblait porter sur ses épaules le poids de toute la fatigue humaine. Autrefois, il avait cru, lui aussi, que le bonheur viendrait quelque jour pour tous les hommes. Il

murmura : « Bien sûr qu'ils se foutent tous du peuple. »

Puis il sortit de sa poche un crayon de forme grossière, regarda à droite et à gauche, car il était fonctionnaire; il raya sur un bulletin le nom de Gambade, et, en lettres incertaines, il écrivit : « Merde ! »

Ainsi, le cantonnier Bergeron exprima son Imépris et toute la douleur de son décourage- Iment... Puis il pHa son papier, et alla remphr îon devoir électoral, avec tranquillité.

BIBLIOTHFCA )

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