SCÈNE VI Les mêmes, HEJEE
hejre. — Mais par la paau et les cornes du diable, qu'est-ce que c'est? Ah! voyez! non, je vous en prie, messieurs, restez-là! Savez-vous l'effet que vous me faites? D'une nuit d'été au pôle nord.
lundestad. — Quelle merveilleuse comparaison!
hejre. — Elle est très bien trouvée : le soleil levant et le soleil couchant, en délicatesse. j C'est magnifique! Mais, à ce propos, qu'y a-t-il donc? Tous les bourgeois de la ville courent comme des poules effarouchées, caquettent, chantent et m'ont tout l'air de ne pas savoir sur quel rameau se percher.
stensgard. — Cette journée a une haute importance.
hejre. — Laissez-moi donc avec votre importance ! Non, ce n'est pas cela du tout, mes chers amis. La vérité
est qu'on parle à mots couverts d'une ruine soudaine, d'une banqueroute , pas politique , celle-là, monsieur Lundestad, à Dieu ne plaise!
stensgard. — D'une banqueroute?
hejre. — Hé! hé! cela vous intéresse, monsieur l'avocat. Oui, une banqueroute. Il y a dans la ville un gros personnage qui est tout près de tomber, la hache est déjà clans l'arbre. Suffit! Il est passé, dit-on, un ou deux étrangers; mais où' allaient-ils? de qui s'agit-il? ne le savez-vous pas, monsieur Lundestad?
lundestad. — Je sais me taire, monsieur Hejre.
hejre. — Naturellement; vous êtes un politicien, un homme d'état, hé! hé! je vais aller chercher des éclaircissements sur cette affaire. C'est fort amusant; tous ces gens à lettres de change vivent d'expédients. Ils sont comme des perles enfilées dans un cordon; si la première tombe, toutes les autres suivent.
(Il sort.)
stensgard. — Qu'y a-t-il de vrai dans ces racontars?
lundestad. — Vous venez de me montrer une lettre de change. Il m'a semblé qu'elle portait le nom du jeune Bratsberg?
stensgard. — Et celui du chambellan aussi.
lundestad. — Vous m'avez demandé si elle était authentique ?
stensgard. — Oui, regardez-la donc un peu.
lundestad. — Elle n'est pas des plus sûres. ard. — Alors c'est un faux?
lundestad. — Les lettres de change fausses sont ordi-
nairement les plus sûres; ce sont celles-là qu'on paie les premières.
stensgard. — Enfin, que pensez-vous de celle-ci? n'estelle pas fausse?
lundestad. — Je crains qu'il n'y en ait plusieurs du même type, monsieur Stensgard.
stensgard. — Gomment? Il n'est cependant pas admissible que...
lundestad. — Si le jeune Bratsberg fait le saut, ceux qui se trouvent près de lui le feront aussi.
stensgard (lui prenant le bras). — Que voulez-vous dire par là : « Ceux qui se trouvent près de lui? »
lundestad. — Peut-on se tenir de plus près que père et fils?
stensgard. — Mais, mon Dieu...
lundestad. — Mettons que je n'ai rien dit, et n'oubliez pas que c'est Daniel Hejre qui a parlé le premier de ruine et de banqueroute.
stensgard. — Cela me fait l'effet d'un coup de foudre.
lundestad. — Oh, cela arrive souvent aux gens les plus honnêtes et les mieux intentionnés. Un homme est trop bon, il se porte caution pour d'autres et lorsqu'arrive le moment de payer, l'argent manque, les propriétés sont mises aux enchères et vendues pour une bagatelle.
stensgard. — Et naturellement... les enfants aussi... sont atteints...?
lundestad. — Oui, ça me fait réellement de la peine pour la jeune fille, car elle a fort peu de chose de sa mère, si même on peut sauver ce peu de chose.
stensgard. — Ah, je comprends maintenant le conseil de Fieldbo. Quel excellent ami?
lundestad. — Qu'est-ce que le docteur Fieldbo vous a dit?
stensgard. — Il est trop loyal et trop discret pour dire quoi que ce soit, mais je le comprends tout de même et je vous comprends aussi maintenant, monsieur Lundestad.
lundestad. — Vous ne me compreniez pas auparavant?
stensgard. — Pas entièrement. J'ai oublié la fable des rats et de la maison incendiée.
lundestad. — Ce n'était pas très bien dit, mais... Qu'avez-vous? vous avez l'air désespéré, vous ai-jedonc appris un malheur?
stensgard. — Quel malheur?
lundestad. — Oui, oui, je comprends. Oh! vieux fou que je suis! Cher monsieur Stensgard, si vous aimez véritablement cette jeune fille, qu'est-ce que ça vou& fait qu'elle soit riche ou pauvre?
stensgard. — Qu'est-ce que ça me fait?
lundestad. — La fortune n'est pas nécesaire au oonheur d'un ménage.
stensgard. — Naturellement.
lundestad. — Et avec du courage et du travail vous vous mettrez sur pied. Ne vous laissez pas abattre. Je sais ce que c'est que l'amour, j'ai beaucoup lu là-dessus dans ma jeunesse. Le bonheur à la maison, une femme fidèle. . . Mon cher ami, arrangez-vous pour n'avoir pasde regrets plus tard.
l'union des jeunes 25$
stensgard. — Mais que va-t-il advenir de votre désistement ?
lundestad. — Je ne puis malheureusement pas le' maintenir. Croyez-vous que j'exigerais de vous un si cruel sacrifice de cœur ?
stensgard. — Oh! je le ferai ce sacrifice! Je vous montrerai que j'en ai la force. Il y a là toute une ville anxieuse qui m'attend. Les citoyens me demandent comme dans une plainte étouffée. Gomment pourrais-jC refuser ?
lundestad. — Bien, mais la propriété foncière ?
stensgard. — Je saurai à cet égard remplir les vœur de mes concitoyens, monsieur Lundeslad? J'aperçois une issue nouvelle et je la prends. Je renonce à mon bonheur, j'en fais silencieusement le sacrifice pour travailler au bonheur de ceux que j'aime. Je dis à mon peuple : me voici ! dispose de moi.
lundestad (Il le regarde plein d'une admiration muette et lui serre la main). — Réellement, vous êtesun homme très supérieur, monsieur Stensgard.
(Il sort. Stensgard se promène de long en large, puiss'arrête à la fenêtre et s'arrache les cheveux. Un instant après arrive Bastian.)