SCÈNE VI STENSGARD, BASTIAN
feASTiAN. — Me voilà.
btensgard. — D'où viens-tu?
&ASTIAN. — De la nation.
stensgard. — De la nation! Que veux-tu dire?
bastian. — Tu ne sais pas ce que c'est que la nation, c'est-à-dire le peuple, le bas peuple, ceux qui ne sont rien et n'ont rien, qu'on mène comme des troupeaux.
stensgard. — Par le diable, que signifie ce charabia?
bastian. — Ce charabia!
stensgard. — Depuis quelque temps, je remarque que tu singes mes vêtements et même mon style. Il faut que cela cesse.
bastian. — Pourquoi? N'appartenons-nous pas au même parti ?
stensgard. — Si; mais je n'aime pas ce genre; tu te rends ridicule.
bastian. — Je me rends ridicule quand je t'imite ?
stensgard. — Quand tu me singes... Sois sage, Monsen, et cesse d'agir ainsi. . . C'est si bête!. . . Écoutes. Quand revient ton père ?
bastian. — Je ne sais pas; je crois qu'il est pavtf pour Christiania. Il restera bien huit jours en voyage.
stensgard. — Aussi longtemps? Ce serait fâcheux. A-t-il quelque grosse spéculation en vue ?
bastian. — J'en ai une en vue, moi aussi. Écoutes, Stensgard, il faut que tu me rendes un service.
stensgard. — Volontiers; lequel?
bastian. — Je me sens si capable! C'est à toi que je dois cela; tu m'as éveillé. Il faut que je fasse quelque chose... Je vais me marier.
stensgard. — Te marier! Avec qui?
bastian. — Chut! Ici, dans cette maison !...
stensgard. — Madame Rundholmen ?
bastian. — Chut I Oui, c'est elle. Dis une bonne parole
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en ma faveur. Elle fait de brillantes affaires, elle est en bons rapports avec le chambellan, depuis l'époque où sa sœur a servi chez lui comme gouvernante. Si j'obtiens sa main, j'aurai peut-être les travaux de la commune; et, de plus... nom de Dieu ! je l'aime !
stensgard. —Aimer! aimer! Ah, laisses de côté cette hypocrisie l
bastian . — Hypocrisie ?
stensgard. — Oui, tu te mens à toi-même, tu parles en même temps de travaux vicinaux et d'amour. Appelles donc chaque chose par son nom. Il y a quelque chose de malpropre dans tout cela, je ne veux pas y tremper.
bastian. — Mais écoutes donc!
stensgard. — Fais-moi grâce, je t'en prie! (à Fieldbo qui entre .) Eh bien, comment vont les élections?
fieldbô. — A merveille ! Lundestad dit que tu as presque toutes les voix.
stensgard. — Vraiment?
fieldbo. — Mais à quoi cela te servira-t-il, puisque tu n'es pas propriétaire foncier?
stensgard (bas). — Malédiction !
fieldbo. — On ne peut pas avoir tout à la fois, quand on gagne d'un côté, il faut se résigner à perdre de l'autre. Au revoir.
(Il sort.)
bastian. —Que veut-il dire avec ses gagner et perdre?
stensgard. — Je t'expliquerai cela plus tard. Mais
écoute, mon cher Monsen, pour en revenir à notre con-
versation, je t'ai promis de dire une bonne parole en ta faveur.
bastian. — Tu m'as promis ? au contraire, tu...
stensgard. — Taratata ! Tu ne me laisses pas parler. J'ai voulu dire qu'il y avait quelque chose de malpropre à mêler ainsi la question d'amour avec les questions de chemins communaux. C'est pécher contre ce qu'il y a de meilleur dans l'homme. Donc, mon ami, si tu aimes réellement cette jeune fille...
bastian. — Cette veuve !
stensgard. — Oh ! fille ou veuve, ça revient au même. Je veux dire que lorsqu'on aime réellement une femme, il ne faut pas tenir compte d'autre chose.
bastian. — Alors tu parleras pour moi ?
stensgard. - Avec le plus grand plaisir; mais à la •condition que tu t'emploieras aussi pour moi.
bastian . — Moi ! Auprès de qui ?
stensgard. — N'as-tu vraiment rien remarqué ? Elle le touche de si près !
bastian. — Ce n'est pas?
stensgard. — Si, Ragna, ta sœur. Oh ! tu ne sais pas l'impression que j'éprouvais quand je la voyais, dans l'intimité de la famille, aller et venir, si peu prétentieuse!...
bastian. — Non. Est-ce possible?
stensgard. — Comment : avec ton œil perspicace, tu n'as pas remarqué cela ?
bastian. — Dans les premiers temps, il m'a semblé mais maintenant on dit tant de choses. On dit que tu -commences à aller chez le chambellan.
stensgard. — Comment : chez le chambellan ! Oui,
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Monsen, je vais te parler franchement, il y a eu un moment où j'étais incertain. Grâce à Dieu cela est passé, je vois maintenant clairement ce que je veux et quel chemin je dois suivre.
bastian. — Voici ma main, je parlerai pour toi. Remets t'en à moi, mais Ragna ne fait que ce que veut mon père.
stensgard. — C'est justement de ton père que je voulais te parler.
bastian. — Chut ! Voici Madame Rundholmen 1 Parle en ma faveur, fais de ton mieux, le reste me regarde.
(Il sort et Madame Rundholmen entre.)