SCÈNE XIV M,u LONA, M. BERNICK
bernigk (sur le seuil de sa cha?nbre). — Oui, oui, très bien, parfait; monsieur Krapp, envoyez cinq cents marks à la compagnie pour les nécessiteux et les mendiants. (En se retournant.) Lonal es-tu seule? Betty ne vient-elle pas?
lona. — Non. Faut-il que je l'appelle ?
bernigk. — C'est inutile, ma chère Lona, tu ne sais pas combien ardemment j'ai désiré m'expliquer franchement avec toi et implorer mon pardon !
lona. — Ecoute, Richard, évitons le sentimentalisme; ça ne nous va plus.
bernigk. — Il faut que tu m'entendes, Lona. Je sais que les apparences sont contre moi et que tu as appris la
malheureuse histoire où la mère de Dina je te jure
que ce n'a été qu'une erreur passagère, que je t'aimais sincèrement, profondément.
lona. — Tu te demandes, sans doute, pourquoi je suis revenue ?
bernick. — Quels que soient tes projets je te conjure de ne rien entreprendre avant que je me sois justifié. Je le puis, Lona, tout au moins je puis me défendre.
lona. — Tu as peur maintenant ! Tu dis que tu m'as aimée ; oui, tes lettres m'en ont donné souvent l'assurance. Peut-être était-ce alors que tu vivais à l'étranger, seul en de libres pays, où tu puisais je ne sais quel courage, quelle noblesse et quelle indépendance. Peut-être me trouvais-tu alors plus de caractère et de fermeté qu'à bien d'autres. Et puis, c'était un secret entre nous; on ne pouvait te railler de ce goût étrange.
bernigk. — Lona, comment peux-tu croire?...
lona. — Mais quand tu es revenu, quand tu as vu la ville me ridiculiser, et s'indigner de ce qu'elle appelait mes travers...
bernigk. — Pourquoi toi-même ne ménageais-tu rien, ni personne ?
lona. — Parce que je hais toutes les hypocrisies. Puis tu as fais connaissance de cette jeune et séduisante actrice...
bernick. — C'a été une heure de folie, rien de plus, je te le jure. Il n'y a pas le dixième de ce que l'on raconte à ce sujet qui soit vrai.
lona. — Peut-être, en effet. Mais lorsque Betty revint, jeune, jolie, aimée; lorsque tu appris qu'elle hériterait
de toute la fortune de notre tante et que moi je n'aurais rien...
bernick. — Nous voilà au fait. Maintenant il faut que tu m'ôcoutes sans m'interrompre. A ce moment, je n'aimais pas Betty. Ce n'est point un nouvel amour qui m'a décidé à rompre avec toi. C'est sa fortune qui est la cause unique de mon choix, la maison avait des dettes, j'ai dû céder.
lona. — Et tu me dis cela en facet
bernick. — Oui, écoute, Lona
lona. — Ne m'as- tu donc pas écrit qu'un invincible amour t'enchaînait à Betty? N'as-tu pas fait appel à ma générosité ? Ne m'as-tu pas suppliée de taire, par amour de Betty, ce qui s'était passé entre nous?
eernick. — Il le fallait, te dis-je.
lona. — Ma foi, je ne regrette plus ma colère, alors!
bernick. — Laisse-moi te dire posément et froidement quelle était notre situation. Ma mère, tu t'en souviens, dirigeait la maison ; mais elle n'avait pas du tout le sens du commerce et je dus revenir en toute hâte de Paris. Le moment était des plus critiques. Il fallait tout remettre en état. A mon arrivée, je constatai, ce secret est resté enseveli au plus profond de mon cœur, que la maison était tout proche de sa ruine, ruinée même pour parler franc, cette vieille maison si respectée depuis près d'un siècle. Que devais-je faire, moi, le fils, le fils unique, sinon chercher un moye de salut?
lona. — Et tu as sauvé la maison Bernick aux dépens d'une femme?
bernick. — Tu sais combien Betty m'aimait?
lona. —Mais moi?
bernick. — Crois-m'en, Lona, tu n'aurais pas été heureuse avec moi.
lona. — Alors c!est pour mon bonheur que tu m'as abandonnée ?
bernick. — Penses-tu donc que ce soit par égoïsme? Si j'avais été seul, libre, sans devoirs, certes j'aurais tenu les engagements du passé. Ah ! tu ne peux comprendre combien l'homme d'affaires est accablé par les terribles responsabilités qu'il porte ! Il devient, pour ainsi dire, étranger à lui-même. Réfléchis donc que la fortune ou la misère de milliers de gens dépendent de lui. D'ailleurs, la société à laquelle nous appartenons tous les deux n'eût-elle pas été profondément atteinte par la banqueroute de la maison Bernick ? .
lona. — C'est sans doute par considération pour cette société que, pendant quinze ans, tu as été fidèle à ce mensonge?
bernick. — A ce mensonge?
lona. — Betty est-elle au courant de ce qui s'est passé avant et pendant ton union avec elle?
bernick. — Pourquoi l'aurais-je blessée en lui faisant, cette confidence inutile?
lona. — Inutile, dis-tu?... Oui, oui, tu es un homme d'affaires ; tu dois très bien connaître ce qui est utile et pratique. Mais, écoute, Richard, je veux à mon tour parler froidement, posément. Dis-moi, maintenant es-tu vraiment heureux?
bernick. — En ménage, n'est-ce pas?
lona. — Oui.
bernick. — Oui, je suis heureux, Lona. Ton affection et ton dévouement n'ont pas été vains. Mon bonheur
a grandi d'année en année. Betty est indulgente et douce; elle s'est, avec le temps, pliée à mes idées...
lona. — Hum !
bernick. — Autrefois elle avait sur l'amour des idées fort exagérées. Elle ne pouvait admettre la pensée que les plus brûlantes ardeurs se transformaient avec l'âge en douce amitié.
lona. — Elle est résignée maintenant?
bernick. — Oui, tu dois bien penser que dans ma fréquentation continuelle, elle s'est peu à peu développée. Il faut marcher d'accord dans la vie si l'on veut y tenir dignement sa place. Betty Ta compris, et c'est pourquoi notre maison est aujourd'hui une maison modèle.
lona. — Mais, dans la ville, ne sait-on rien de tes mensonges?
bernick. — De mes mensonges ?
lona. — Oui, de tes mensonges, d'il y a quinze ans?
bernick. — Tu appelles cela ?. . .
lona. — Des mensonges, de triples mensonges; mensonges envers moi, mensonges envers Betty, mensonges envers Johann.
bernick. — Betty ne m'a jamais interrogé là-dessus.
lona. — Elle ne soupçonnait rien.
bernick. — Et par considération pour elle tu n'exigeras pas que je lui dise...
lona. — Oh! moi, j'ai les reins assez solides pour supporter les railleries.
bernick. — Johann ne l'exige pas non plus, il me l'a promis.
lona. — Mais, Richard, toi-même ne penses-tu jamais que tu devrais confesser ce mensonge ?
ernigk. — Que je sacrifie volontairement mon bonheur domestique et ma situation sociale !
lona. — Enfin, quel droit as-tu à ton bonheur ? ernigk. — Depuis quinze ans je me suis, chaque jour, acquis un peu de ce droit parla correction de ma vie, par tout ce que j'ai fait, tout ce que j'ai accompli.
lona. — Tu as fait beaucoup pour toi et beaucoup pour les autres. Tu es l'homme le plus riche et le plus influent de la ville. Tout le monde s'incline devant toi parce que ta réputation est sans tache. Ta maison passe pour une maison modèle; ta vie pour une vie modèle; mais cette bonne réputation repose sur un terrain fangeux, et un moment peut venir, un mot peut être dit qui te plongerait dans la boue parce que tu n'auras pas eu la précaution de te mettre à temps en sûreté.
ernick. — Où veux-tu en venir ?
lona. — Je veux t'aider, Richard, à raffermir le terrain sous tes pieds.
ernigk. — Non, tu veux te venger. Je l'avais pressenti. Mais tu n'y réussiras pas. Il n'y a qu'une personne ici qui ait le droit de parler, et celle-là se taira.
lona. — Johann ?
ernigk.. — Oui, Johann 1 Si d'autres m'accusent, je nierai et lui-môme me défendra à la vie et à la mort... Cela ne te portera pas bonheur, je te le jure. Celui-là eul qui pourrait me perdre veut se taire et va repartir.