‹ Les soutiens de la sociétéChapitre 47 sur 131 · SCENE XI RORLUND, BERNICK · texte numérisé non relu

SCENE XI RORLUND, BERNICK

rorlund. (Il arrive par le jardin.) — Ah! vous êtes chez vous à cette heure-ci, monsieur le consul ?

bernick (pensif). — Comme vous voyez.

rorlund. — Je désirais surtout voir Mme Bernick. J'ai pensé que quelques paroles de consolation lui feraient du bien.

bernick. — C'est possible; mais je causerais aussi volontiers un instant avec vous.

rorlund. — J'en suis charmé,- monsieur le consul;

Miais qu'v-a-t-il? Qu'avez-vous ? Vous êtes tout pâle ; vous avez l'air troublé !

bernick. — Moi ! je suis?... Gomment pourrait-il en être autrement au milieu de ces événements déchaînés contre moi? Mes intérêts commerciaux... ce chemin de fer... Voulez-vous me permettre de vous poser une question, monsieur le vicaire?

borlund. — Avec le plus grand plaisir, monsieur le consul.

bernick. — Il me vient une pensée. Quand on se trouve en présence d'une entreprise très considérable, dont le but est d'assurer le bien-être de milliers de gens; quand cette entreprise exige une victime...

rorlund. — Que voulez-vous dire ?

bernick. — Prenons un exemple. Vous voulez construire une grande fabrique ; vous savez avec certitude que tôt ou tard cette fabrique sera une cause d'accidents mortels...

rorlund. — Gela n'est que trop vraisemblable, en effet.

bernick. — Ou bien encore, si vous exploitez une mine, vous prenez tout aussi bien des pères de famille que des jeunes gens et vous avez pourtant la certitude qu'ils ne résisteront pas tous à cette vie?

rorlund. — Vous avez raison, hélas !

bernick. — Bien; on sait donc toujours d'avance qu'une entreprise coûtera tôt ou tard quelques existences humaines. Mais cette entreprise est dans l'intérêt général. Chaque vie sera payée par le bien-être de centaines et de milliers de gens.

rorlund. — C'est au chemin de fer que vous faites

allusion à tous ces dangereux travaux de terrassements aux ponts qu'il faut construire, etc., etc.

bernick. — Oui, oui, je pense au chemin de fer. Sui son passage on va creuser des mines, élever des fabri. ques. Mais pensez-vous cependant?...

rorlund. — Cher monsieur le consul, vous êtes presque trop scrupuleux. Mon avis est que si l'on remel toutes ces entreprises dans les mains de la Providence...

bernick. — En effet, la... Providence...

rorlund. — Aussi n'avez-vous pas besoin de voua faire des scrupules. Mettez-vous courageusement à l'œuvre et construisez.

bernick. — Je voudrais maintenant vous soumettre ces cas particuliers. Supposons qu'il y ait une roche à faire sauter dans un endroit très dangereux, que si l'on ne fait pas sauter cette roche le chemin de fer ne pourra être construit; supposons que l'ingénieur sache qu'il en coûtera la vie à l'ouvrier qui mettra le feu aux poudres, il faut cependant passer outre et son devoir est d'envoyer un ouvrier mettre le feu.

rorlund. — Hein!

bernick. — Je sais ce que vous allez dire. Un ingénieur héroïque mettrait lui-même le feu à la mèche. Mais ces choses là ne se font pas. C'est donc la vie de l'ouvrier qui doit être sacrifiée.

rorlund.— Ici, jamais un ingénieur n'oserait donner un ordre semblable.

bernick. — A l'étranger, il n'y a pas un ingénieur qui hésiterait à le faire.

rorlund. — A l'étranger, je le crois! La société est si corrompue, si démoralisée!

bernick. — Cette société là a beaucoup de bon.

rorlund. — Gomment pouvez-vous dire cela, vous*., vous... qui?...

bèrnigk. — |Dans tous les grands pays, on sait men< r à bien les entreprises utiles, parce qu'on a le courage de faire les sacrifices nécessaires. Ici, l'on est enchaîné par mille mesquines considérations, on rencontre mille obstacles .

rorlund. — La vie humaine est-elle une considération mesquine?

bernigk. — Quand cette existence est un obstacle au bien-être de milliers de gens.

rorlund. — Mais vous supposez là des choses tout à fait impossibles, monsieur le consul; je ne vous comprends pas du tout aujourd'hui! Vous citez en exemple les grandes nations... Oui, là, que vaut une vie humaine? Là, on ne considère la vie que comme un capital. Au point de vue moral ce n'est pas ainsi qu'il faut voir les choses. Jetez un regard sur nos armateurs honnêtes. Nommez-moi une seule personne parmi vous qui sera disposée à sacrifier une vie humaine pour un fait misérable. Et pensez à ces canailles de grandes nations qui, pour le moindre avantage, ne craignent pas d'envoyer en mer, par exemple, des navires qui ne peuvent évidemment pas supporter la mer.

bernick. — Je ne vous parle pas des navires qui peuvent ou non supporter la mer...

rorlund. — Mais, j'en parle, monsieur le consul. bernigk. — Oui... pourquoi?... Gela n'a rien à voir avec notre affaire. Ah! toutes ces timides considérations. Si, chez nous, un général conduisait au feu ses soldats

et les faisait tuer, il ne pourrait plus dormir tranquille. Les choses ne se passent pas ainsi ailleurs. Si vous saviez comment parle celui qui est là?...

rorlund. — Qui? L'Américain?

bernigk. — Oui, si vous l'entendiez raconter comment en Amérique...?

rorlund.— Il est ici? Et vous ne me le dites pas? je veux tout de suite...

bernigk. — Gela ne vous avancerait à rien. Vous ne pouvez rien contre lui.

rorlund. — C'est ce que nous allons voir!... Ah! il est icil...

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