SCÈNE XII BERNICK, Mll« LONA
lona. — Ainsi, l'heure de la grande fête approche.
bernick, qui se promène, très agité. — Oui, elle est arrivée.
lona. — L'homme, à un pareil moment, doit se sentir heureux et fier.
bernick, en la regardant. — Huml
lona. — Toute la ville est illuminée, à ce que l'on m'a dit.
bernick. — En effet.
lona. — Toutes les sociétés vont arriver, drapeaux en tête. Ton nom resplendira en lettres de flamme. Les splendeurs de cette nuit seront télégraphiées partout : i Entouré de son heureuse famille, le consul Bernick, un des plus fermes soutiens de la société, a reçu les hommages de ses concitoyens. »
bernick. — Cela ne va pas tarder beaucoup. La foule, par ses cris et ses hurrahs, va me contraindre à me montrer; je serai forcé de la saluer et de remercier.
lona. — Oh! forcé!
bernick. — Penses-tu que je sois très heureux dans ce moment?
lona. — Non, je ne crois pas que tu puisses être heureux. • bernigk. — Lona, tu me méprises.
lona. — Pas encore.
bernigk. — Tu n'en as pas le droit non plus... de me mépriser... Si tu pouvais comprendre combien je me trouve seul dans cette foule à l'esprit étroit et mesquin. J'ai dû d'année en année renoncer au rêve que je caressais d'avoir une vie active et bien remplie. Et qu'ai-je fait d'important? des minuties, des vétilles. Ici l'on ne peut tenter autre chose. Si je voulais soutenir les idées de progrès, c'en serait fait sur l'heure de mon influence... Sais-tu ce que nous sommes, nous que l'on appelle les soutiens de la société? Nous sommes ses instruments, rien de plus ni rien de moins.
lona. — Pourquoi ne t'aperçois-tu de cela qu'aujourd'hui.
bernigk. — Parce que dans ces derniers temps... depuis que tu es ici, et surtout... ce soir, j'ai beaucoup réfléchi. Ah, Lona, pourquoi t'ai-je si peu connue autrefois?
lona. — Hé bienl
bernick. — Je ne t'aurais pas abandonnée, et je n'en serais pas aujourd'hui où j'en suisl
lona. — Celle que tu as choisie à ma place n'auraitelle pu remplir ce rôle auprès de toi ?
bernigk. — Dans tous les cas, elle n'a pas été la compagne qu'il me fallai'.
lona. — Parce que tu ne Tas jamais initiée à ta vie; parce que tu n'as jamais eu avec elle de rapports sincères et libres ; parce que tes plaintes l'ont torturée au sujet de la honte où toi-même avais plongé sa famille.
bernick. — Oui, oui, le mensonge est la cause de tout.
lona. — Pourquoi ne pas rompre avec le mensonge alors!
bernick. — Maintenant? maintenant, il est trop tard, Lona!
lona. — Richard, dis-moi quel bonheur tu trouves en ces hypocrisies et ces duperies.
bernick. — Aucun. Je voudrais disparaître avec toute cette société pourrie. Mais après nous viennent d'autres générations. J'ai mon fils pour lequel je dois travailler. Je veux lui préparer une tâche sérieuse à remplir. Une époque viendra où la vérité se fera enfin place dans la vie sociale; peut-être aura-t-il une existence plus heureuse que son père.
lona. — Et cet édifice sera construit sur un mensonge? As-tu réfléchi à l'héritage que tu lut laisseras?
bernick (avec un désespoir coûteux). — Je lui laisserai un héritage mille fois pire que tu ne le soupçonnes ; mais, un jour, cette malédiction sera livrée! Et pourtant! (Éclatant :) Pourquoi vous êtes-vous tous conjurés contre moi? C'est fini maintenant! Il faut que j'aille jusqu'au bout, je ne puis plus revenir en arrière. Et vous ne réussirez pas à me briserl