‹ Les soutiens de la sociétéChapitre 69 sur 131 · THÉ AT FIE · texte numérisé non relu

THÉ AT FIE

de fer peut, il est vrai, faire une brèche par laquelle nous viendront des éléments corrupteurs et des maux encore inconnus. Mais par cette brèche, ils s'en iront aussi avec une égale rapidité. Ces éléments corrupteurs nous avaient, du reste, atteint déjà; mais c'est précisément dans cette soirée de fête, si j'en crois la rumeur, que nous en avons été délivrés, plus tôt, heureusement, que nous ne l'espérions. Je... (Voix : Chut! chut ! ssssst!) Je considère ce départ comme d'un bon augure pour le succès de votre entreprise, et, si j'ose le dire, il prouve que dans cette maison on place les exigences de la morale au-dessus des liens de la famille. (Voix : Ecoutez! écoutez ! Bravo î)

berxick. — Permettez-moi...

rorluxd. — Encore quelques mots seulement, monsieur le consul. Ce que vous avez fait pour cette ville, vous ne l'avez certainement pas fait avec l'arrière-pensée qu'il en résulterait pour vous un avantage matériel. Mais vous ne repousserez pas cependant un modeste témoignage de la reconnaissance de vos concitoyens, à cette heure solennelle où, d'après les hommes pratiques, commence une ère nouvelle. (Plusieurs voix : Bravo! bravo! écoutez ! Il fait un signe aux porteurs. Ceuxci approchent la corbeille. Les membres du comité présentent ensuite le contenu.) Monsieur le consul, nous vous offrons un service à café en argent. Puisse-t-i1 orner votre table quand nous aurons à l'avenir, comme nous l'avons eu souvent dans le passé, la joie de nous réunir sous ce toit hospitalier. Et vous aussi, Messieurs, qui avez toujours prêté un concours empressé à notre premier citoyen, nous vous prions d'accepter ce petit

souvenir. Cette coupe en argent est pour vous, Monsieur Hummel. Vous avez si souvent défendu en termes éloquents nos intérêts. Puissiez-vous trouver souvent une bonne occasion de la remplir et de la vider. A vous, Monsieur le marchand Altstedt, j'offre cet album avec des photographies de nos concitoyens. Votre charité si connue, si incontestée, vous a permis de vous faire sans peine des amis dans tous les partis. A vous, Monsieur Wiegeland, pour orner votre cabinet de travail, je vous offre cette Bible sur papier vélin, avec reliure de luxe. Grâce à la bienfaisante influence de l'âge, vous vous êtes formé de la vie une idée sérieuse et votre travail a toujours été ennobli pour vous parla pensée de l'au-delà, par la pensée d'en haut. (Se retournant vers la foule.) Et maintenant, mes amis, un vivat à Monsieur le consul Bernick et à ceux qui combattent à ses côtés! Vivent les soutiens de la Société 1

la foule. — Vive le consul Bernick ! Vivent les soutiens de la Société ! Hurrah ! Hurrah ! Hurrah ! lona. — Je vous félicite, beau-père. {Silence profond.) bernick (d'une voix grave). — Mes chers concitoyens, l'orateur qui a porté la parole en votre nom a dit que nous étions, ce soir, au commencement d'une ère nouvelle. Cette assertion, je l'espère, se réalisera. Mais puisqu'il en^st ainsi, nous devons avant tout confesser la vérité, la vérité qui, hélas! jusque ici,dans aucune circonstance, n'a présidé à nos actes. Moi-même je n'ai pas, je l'avoue, travaillé toujours pour vos vrais intérêts; je me rends compte maintenant que le désir d'augmenter mon importance et ma considération a été le but de la plupart de mes actes.

rummel (à demi-voix). — Qu'est-ce que cela veut dire?

bernick. — Je ne me fais pas de reproches, néanmoins, à ce sujet, car je me crois encore digne de prendre place ici parmi ceux de mes concitoyens qui ont été les plus utiles à la ville. (Plusieurs voix : oui, oui!) Mais ce dont j'ai le remords, c'est d'avoir été souvent assez faible pour prendre des chemins détournés parce que je connaissais vos préférences et parce que je craignais que vous n'attribuiez des motifs inavouables à mes entreprises. Maintenant j'arrive au but.

rummel (agité). — Hum ! Hum !

bernick. — Le bruit s'est répandu dans la ville de l'achat de vastes terrains. Ces terrains, c'est moi qui le ai achetés, moi seul. [Voix étouffées : Que dit-il ? Le consul? Le consul Bernick?) J'en suis actuellement l'unique possesseur. Naturellement mes collaborateurs sont intéressés dans cette affaire : MM. Rummel. Altstedt et "Wiegeland, et nous nous sommes unis pour...

rummel. — Ce n'est pas vrai! Des preuves 1 Des preuves !

wiegeland. — Nous ne nous sommes pas entendus! sandstad. — C'est un peu fort !

bernick. — Très bien. Donc, nous ne nous sommes pas entendus au sujet de ce que je vais vous dire. J'espère que ces Messieurs m'approuveront d'offrir ces terrains pour une loterie dont on prendra les billets au prix coûtant. (Plusieurs voix: Surrahl Hurraht Vive le consul Bernick.)

rummel (bas à Bernick), — Une aussi basse trahison î

sandstad. — Ainsi conduits par le nez !...

wiegeland. — Que le diable l'emporte!... Mon Dieu, qu*ai-je dit là?

bernick. — N'applaudissez pas, Messieurs, je n'ai aucun droit à vos hommages, car cette décision est toute récente. Mon intention primitive était de tout garder. Et, •du reste, je suis encore d'avis que l'on tirerait un projet plus grand de cespropriétés, si elles restaient dans la main d'un seul. Mais c'est à vous de choisir. Je suis prêt, si vous le désirez, à les administrer du mieux que je pourrai. (Voix : Oui! Oui!) Cependant il faut d'abord que mes concitoyens apprennent à me connaître. Ce moment est propice pour faire son examen de conscience. Une ère nouvelle commence aujourd'hui. Le passé, avec son hypocrisie, ses mensonges, sa fausse honnêteté et ses convenances fallacieuses, ne devra plus être pour nous qu'un musée ouvert pour notre instruction; nous lui offrons, n'est-ce pas, Messieurs? ce service à café, cette coupe, cet album, cette bible sur papier vélin si luxueusement reliée?

rummel. — Naturellement.

wiegeland [murmurant). — Et si vous avez...

sandstad. — Ayez la bonté de...

bernigk. — Maintenant je veux terminer de rendre compte de mes actes à la Société. On a dit, ce soir, que des éléments pervers s'étaient éloignés de nous. Je puis ajouter à cela un renseignement qui n'est pas connu: l'homme auquel on faisait allusion n'est pas parti seul; sa fiancée l'accompagne,

lona. — Dina Dorff .

noriLT-No. — Comment?

MADAME BERNICK. — Que dis-tu?

(Grande rumeur dans la foule).

rorlund. — Enlevée!... Partie!... Avec lui ! ... C'est

impossible !

bernick. — Elle sera sa femme, monsieur le vicaire, mais j'ai quelque chose à vous avouer encore. (A demivoix :) Betty, fais appel à ton courage et écoute bien ce que je vais dire (à voix haute) : Messieurs, découvrezvous devant cet homme, car il a courageusement pris sur lui la responsabilité des fautes d'un autre. Mes chers concitoyens, je veux en finir avec ce mensonge, car le mensonge était sur le point de pénétrer mon être tout entier. Vous saurez tout. C'est moi qui étais le coupable, il y a quinze ans.

madame bernick (bas et balbutiant). — Richard!

martha (rêvant). — Oh ! Johann!...

lona. — Enfin te revoici toi-même!

(Stupéfaction des assistants.)

bernick. — Oui, mes chers concitoyens, c'est moi qui étais le coupable et c'est lui qui s'est exilé. Il n'est pas possible d'anéantir maintenant les mensonges calom-, nieux que l'on a répandus depuis; mais je me reproche de m'être servi d'eux, il y a quinze ans, comme d'un piédestal. S'ils causent ma chute aujourd'hui, ce sera pour vous tous matière à réflexions salutaires.

rorlund. — Quel coup de foudre ! Le premier citoyen de la ville! (A Madame Bernick.) Oh! comme je vous plains, chère madame!

hilmar. — De pareils aveux!... Non, c'est un peu fort!

bernick. — Mais ne prenons aucune décision, ce soir!

Retournez chacun chez vous, reprenez vos sens, réfléchissez! Quand vous aurez recouvré votre sang-froid nous verrons si j'ai, par cette confession, ou perdu ou gagné votre estime. Au revoir 1 J'ai bien d'autres choses à me reprocher, mais celles-là ne regardent que ma conscience. Bonne nuitl Enlevez ces signes de fête; nous savons tous qu'ils sont déplacés.

rorlund. — Non, à coup sûr. (A Madame Bernick.) Partie î Elle était donc tout à fait indigne de moi ! (Au comité de la fête.) Oui, Messieurs, après cet incident, je crois que ce que nous avons de mieux à faire, c'est de nous retirer.

hilmar. — Gomment porter haut le drapeau intellectuel maintenant que. . . Oh! Oh! (Les aveux de M. Bernick courent dans la foule qui s'écoule lentement par le jardin. Alstedt, Wiegeland et Rummel s'en vont aussi après avoir échangé quelques phrases. Dans le salon restent silencieux les membres de la famille et M. Krapp.)

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