‹ Les soutiens de la sociétéChapitre 93 sur 131 · SCÈNE IV STENSGARD. — FIELDBO · texte numérisé non relu

SCÈNE IV STENSGARD. — FIELDBO

stensgard. — Dis-moi, Fieldbo, t'expliques-tu cela ? fieldbo. — H y a des choses que je m'explique encore moins. Comment es-tu venu ici ?

stensgard. — Comme les autres, j'ai été invité.

fieldbo. — Oui, tu l'as été hier soir, à ce qu'on m'a dit, après ton discours.

stensgard. — Eh bien ?

fieldbo. — Mais comment as-tu accepté l'invitation?

stensgard. — Et, par le diable, que devais-je faire ? Je ne pouvais pas blesser des gens si polis.

fieldbo. — Vraiment? Dans ton discours tu n'avais pus eu ces scrupules?

stens3ard. — Allons donc I Dans mon discours j'aUaquais les principes et non les personnes.

fieldbo. — Enfin quelle explication me donneras-tu de l 'invitation du chambellan?

stensgard. — Oh 1 mon cher ami, il n'y a qu'une explication.

fieldbo. — Tu veux dire que le chambellan te craint ?

stensgard . — Il n'a pas de raisons de me craindre ; il est homme d'honneur.

fieldbo. — Absolument.

stensgard. — N'est-ce pas touchant que le vieillard ait pris la chose de cette façon? Et comme Mademoiselle Bratsberg était charmante quand elle a apporté la lettre !

fieldbo. — Mais dis-moi, il n'a pas été question du tout de ta sortie d'hier ?

stensgard. — Il n'y a pas de danger. Ce sont des gens beaucoup trop bien élevés pour toucher à un point si délicat. Cependant ça me pèse sur le cœur : je m'excuserai un jour où l'autre.

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fieldbo. — Je ne te le conseille pas, tu ne connais pas le chambellan.

stexsgard. — Dans ce cas, je laisserai mes actes parler pour moi.

fieldbo. — Tu ne peux cependant abandonner k parti du propriétaire de Storli,

stensgabd. — Je m'emploierai à une réconciliation. N'ai-je pas déjà la société que j'ai fondée. C'est una puissance, comme tu vois.

fieldbo. — Une objection; et ton amour pour Mademoiselle Monsen ? Hier je t'ai dit que c'était là un projet tout à fait digne d'être pris au sérieux; mais, en y regard mt de plus près, je me suis ravisé. Ce projet, tu do vrais; l'abandonner.

stensgard. — Je crois que tu as raison. Quand on se marie dans une famille de gens mal élevés, on épouso, pour ainsi dire, toute la famille.

fœldbo. — En effet, et puis... il y a d'autres raisons.

STENSGA.RD. — Monsen est tout à fait mal élevé. Il médit des gens qu'il reçoit chez lui, ce n'est pas bien. A Storli, toutes les pièces sentent le vieux tabac.

fieldeo. — Mais, mon cher. . . comment n'as-tu pas remarqué plus tôt cette odeur de tabac ?

stensgard. — C'est par la comparaison que l'on b* i[ erçoit de ces choses-là. Dès le jour de mon arrivée, ma situation ici a été mauvaise, car je suis tombé dans les mains de meneurs qui m'ont rabattu les oreilles de leurs cancans. Maintenant c'est fini, je ne veux pas être l'instrument de leur égcïsme, de leur grossièreté ou de leur sottise.

fieldbo. — A quoi donc vas-tu employer ta société ?

stensgard. — Elle a été fondée dans un esprit assez large pour n'avoir pas besoin d'être modifiée. Elle est fondée pour lutter contre les mauvaises influences, et c'est maintenant que je commence à voir d'où celles-ci viennent.

fieldbo. — Penses-tu que la « Jeunesse » verra cela du même œil que toi ?

stensgard. — Il le faudra bien. Je suis en droit d'exiger^ il me semble, que ces insignifiantes personnalités se règlent d'après moi.

fieldbo. — Et si elles ne veulent pas ?

stensgard. — Chacun ira de son côté. Je n'ai plus besoin d'eux. Crois-tu que par un entêtement aveugle ou pour le sot plaisir de paraître logique, j'engagerai mon avenir tout entier dans une mauvaise voie et renoncerai à parvenir jamais à mon but ?

fieldbo. — Quel est ton but?

stensgard. — Une vie qui me donne l'occasion de faire valoir mes talents et de satisfaire toutes mes ambitions.

fieldbo. — Pas de phrases vagues ! Voyons 1 quel est ton but !

stensgard. — Mon but, je peux bien te le confier à toi, est de devenir avec le temps député ou même ministre et de me marier avantageusement avec une jeune fille de famille riche et distinguée.

fieldbo. — Ah! Et tu espères avec l'aide du chambellan...?

stensgard. — Je ne compte que sur moi-même. Je réussirai et je dois réussir, mais par mes seules forces. Du reste, nous avons le temps. Pour le moment, je ne

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veux que jouir de la beauté du paysage et 'de la lumière du soleil.

fieldbo. — Ici ?

stensgard. — Oui, ici,- parce que Ton y pratique lt s bonnes manières, parce que l'existence a du charme, parce que la causerie est élégante et facile, comme un jeu de raquettes, ici. Ah ! Fieldbo, j'ai compris ici seulement ce que c'est, au juste, que la distinction ! N'éprouves-tu pas la sensation que tu deviens plus raffiné ici ? Les gens parvenus sont tout autrement. Si je pense à la fortune de Monsen, j'ai la vision des billets de banque gras et de billets à ordre sales. Tandis qu'ici, ici c'est du métal, de l'argent brillant. Il en est de même pour les gens. Le chambellan, quel excellent et distingué vieillard I

fieldbo. — C'est vrai.

stensgard. — Et le fils ! Impertinent, franc, actif...

fieldbo. — C'est vrai.

stensgard.— Et la belle fille ! Une perle ! Mon Dieu, quelle nature riche et originale !

fieldbo. — Thora... Mademoiselle Bratsberg a tout à fait la même nature.

stensgard. — Oui, peut-être, mais elle n'est pas aussi bien douée.

fieldbo. — Oh! tu ne la connais pas ! Tu ne sais pas combien elle est sérieuse, sincère, vraie !

stensgard. — La belle fille l Si franche I Presque impertinente ; et si clairvoyante, si charmeuse t

fieldbo. — Ma parole, je crois que tu en es amoureux 1

stensgard. — Amoureux d'une femme mariée ! Es-tu

fou ? A quoi cela me mènerait-il? Mais je vais devenir amoureux, en effet, je le sens. Oui, elle est bien sérieuse, sincère et vraie !

FTELDBO. — Qui ?

stensgard. — Mademoiselle Bratsberg.

pieldbo. — Gomment? tu ne penses pas à ...?

stensgard. — Si, j'ypense.

fieldbo. — Je t'assure que c'est tout à fait impossible.

stensgard. — Fi donc ! la volonté est une force, mon cher. Tu verras que c'est possible.

fieldbo. — Enfin, voilà qui est d'une singulière légèreté, car, hier, tu étais amoureux de mademoiselle Mon s en !

stensgard. — Je m'étais un peu pressé ; mais tu m'as déconseillé toi-même de persévérer.

fieldbo. — Et maintenant je te conseille d'une façon plus catégorique de ne penser ni à l'une ni à l'autre.

stensgard. — Vraiment ! Tu veux, sans doute, te prononcer toi-même pour l'une d'elles.

fieldbo. — Non, je t'assure.

stensgard. — Cela ne saurait m'arrêter, d'ailleurs Si Ton se met sur mon chemin, si l'on me fait obstacle, je ne tiens plus compte de rien.

fieldbo. — Prends garde que je n'en dise autant!

stensgard. — Toi? Quel droit as-tu de te poser en tuteur de la famille Bratsberg?

fieldbo. — Je suis leur ami.

stensgard. — Bahî on ne me prend pas avec de pareils sophisnies! C'est pour toi pure affaire d'égoïsme. Ta petite vanité est flattée de te voir dans cette maison

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comme un coq en pâte; et c'est uniquement pour cela que tu veux m'en éloigner.

fieldbo, — Gela vaudrait aussi beaucoup mieux pour toi. Tu es ici sur un terrain dangereux.

stensgard. — Vraiment? Je te remercie, je saurai étayer le terrain.

fieldbo. — Soit, essaye l Mais je te prédis qu'il ne tardera pas à s'effondrer sous tes pas.

stensgard. — Bon! Tu prépares quelque trahison, je préfère le savoir. Je te connais maintenant, je sais que tu es mon ennemi, le seul que j'ai ici.

fieldbo. — Non, je ne suis pas ton ennemi.

stensgard. — Oui, tu l'es, tu l'as toujours été, même quand nous étions ensemble au collège. Toi, commetout le monde, me considère ici, bien que je sois un étranger. Et toi qui me connais, tu ne m'as jamais rendu justice. C'est du reste ton défaut principal de ne jamais pouvoir reconnaître le mérite chez les autres. Tu es allé à Christiania, tu as fait partie des cercles et tu as passé ton temps à décrier les gens. Ces choses là se paient : on perd le sens du beau, de l'enthousiasme et l'on finit par n'être plus bon à rien.

fieldbo. — Est-ce que je ne suis bon à rien?

stensgard. — Tu n'as même pu jamais me rendre justice.

fieldbo. — Mais que dois-je estimer en toi?

stensgard. — Tout au moins ma force de volonté que* tout le monde constate, les gens qui festoyaient hier aussi bien que le chambellan et sa famille.

fieldbo. — Le propriétaire Monsen, par exemple,

ainsi que son fils, les... Diable j'oubliais! Il y en a un là qui t'attend.

stensgard. — Un, qui?

fieldbo. — Un de ceux qui t'apprécient. (Il ouvre la porte .) Aslaksen, entrez!

stensgard . — Aslaksen l

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