‹ Les soutiens de la sociétéChapitre 94 sur 131 · SCÈNE XI STENSGARD, ASLAKSEN · texte numérisé non relu

SCÈNE XI STENSGARD, ASLAKSEN

stensgard. — Par le diable, que venez-vous faire ici?

aslaksen. — Vous m'avez promis hier un compte-rendu de la fondation de notre société.

stensgard. — Attendez encore un peu.

aslaksen. — C'est impossible, monsieur Stensgard, le journal paraît demain matin.

stensgard. — Mais non. il faut tout changer. Nous entrons dans une phase nouvelle. Il est survenu des circonstances qui m'obligent à retirer ce que j'ai dit hier sur le chambellan.

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aslaksen. — Sur le chambellan, . .. c'est déjà composé.

stensgard. — Supprimez-le. Ça ne me convient pas sons cette forme. Vous me regardez? Ne me croyez-vous pas capable de bien diriger notre société?

aslaksen. — Dieu me garde de cette pensée! Mais je voudrais cependant vous faire remarquer...

stensgard. — Pas d'observations, je n'en souffrirai pns.

aslaksen. — Monsieur l'avocat, savez-vous que je risque mon pain? Le savez-vous?

stensgard. — Non, je ne le sais pas.

aslaksen. — C'est ainsi. Cet hiver, avant que vous n'arriviez, mon journal marchait beaucoup mieux. Je le rédigeais moi-même, d'après un principe fixe qui est celui-ci : c'est le grand public qui fait vivre les journaux, mais le grand public est le mauvais public, il lui faut donc un mauvais journal. Tous les numéros étaient conçus dans cet esprit.

stensgard. — Mal, incontestablement.

aslaksen. — Oui, et je m'en trouvais très bien ; mais vous êtes venu. Vous avez répandu vos idées, mon journal a pris une opinion et il en est résulté que les amis de Lundestad m'ont lâché. Ceux qui me restent paient mal.

stensgard. — Mais le journal est devenu bon.

aslaksen. — Je ne puis pas vivre d'un bon journal, moi. Si la localité prenait de l'animation, de la vie, comme vous le promettiez hier, on attacherait au pilori ious les gens influents et mon journal publierait des articles que tout le monde voudrait lire. Mais voilà que vous manquez à votre parole 1

stensgard. — Pensiez-vous que j'allais me mettre à votre service pour faire du scandale? Non, merci, mon brave homme !

aslaksen. — Monsieur l'avocat, ne me réduisez pas au désespoir, ça tournerait mal.

stensgard. — Que voulez-vous dire ?

aslaksen. — Que je serais contraint d'avoir recours à d'autres procédés pour rendre mon journal productif. Avant votre arrivée, je le remplissais avec des accidents, des suicides, des choses qui n'étaient pas arrivées quelquefois. Mais maintenant que vous avez tout bouleversé, le public veut une autre pâture.

stensgard. — Eh bien, moi, je n'ai que ceci à vous répondre : si vous me désobéissez, si vous enfreignez mes ordres, j'irai immédiatement chez l'imprimeur Halm et nous fondrons un autre journal. Nous avons assez d'argent, croyez-le bien. Avant quinze jours votre feuille de choux sera coulée.

aslaksen {très pâle). — Ne faites pas cela. stensgard. — Si, je le ferai; et je suis homme à rédiger un journal de façon à lui attirer le grand public.

aslaksen. — Dans ce cas, je vais immédiatement trouver le chambellan.

stensgard. — Vous? Qu'avez- vous à lui dire? aslaksen. — Croyez-vous que je n'ai pas compris pourquoi il vous a invité ? Il a peur de vous et vous en abusez. Mais s'il a peur de ce que vous avez l'intention de faire, il aura peur aussi de ce que je le menacerai d'imprimer. De cette façon, j'aurai ma part de bénéfice. stensgard. — Vous oseriez ? Un gâte-métier comme vous ?

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aslaksen. — Vous allez en avoir la preuve. Pour que votre discours ne paraisse pas dans mon journal, il faudra que le chambellan me paie.

stensgard. — Osez faire celai Osez-le! Vous êtes ivre, mon ami.

aslaksen. — Dans une certaine mesure, mais je deviendrai un vrai lion pour défendre mon dernier morceau de pain, si Ton veut me l'enlever. Vous n'avez pas idée du pitoyable spectacle que présente ma maison : une femme toujours au lit, un enfant infirme...

stensgard. — Que m'importe ? Voulez-vous que j'aille me salir dans votre fange ? Que m'importent vos femmes malades et vos enfants estropiés ? Osez vous mettre sur mon chemin et dans un an vous serez à la charge de la caisse des pauvres 1

aslaksen. — Je vais patienter vingt-quatre heures.

stensgard. — Ah! vous commencez à devenir raisonnable.

aslaksen. — J'avertirai mes lecteurs que, par suite d'une indisposition prise à la fête, mon rédacteur n'a pas pu. ..

stensgard. — Eh bien, oui., faites cela. Un peu plus tard, nous nous entendrons peut-être.

aslaksen. — Que ce soit bientôt. . . Réfléchissez bien, monsieur l'avocat. Mon journal est mon unique vache à lait.

(U disparait dans le fond.)

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