XXX VIII
Avant d'aborder cette question dans ses principes, examinons un moment les conditions politiques des époques favorables aux productions artistiques. 1/opinion est très-répandue parmi les artistes que la forme monarchique et la faveur des princes sont indispensables à la prospérité des arts. Voyons ce que l’histoire nous apprend à cet égard.
Si nous nous reportons aux pays et aux temps où l’art s’est puissamment manifesté, soit par sa large place dans la vie publique, soit par la perfection de
ses œuvres, nous trouvons d’abord les nombreux monuments de l'Egypte, les plus anciens vestiges dart venus jusqu’à nous. En Egypte régnait un despotisme oriental, théocratique, absolu.
Plus tard, à Athènes, l’art se développe avec une puissance unique dans l’histoire; Athènes était une république.
À Rome les arts littéraires et plastiques apparaissent sous l’absolutisme des empereurs.
Les deux grands foyers des arts italiens au moyen âge, Florence et Venise, étaient des républiques.
La source de la peinture allemande est Cologne, une ville libre; Holbein sort d’Augsbourg et Durer de Nuremberg, deux villes libres.
Lucas Cranach, par contre, vit à Dresde sous la protection de PÉlecteur de Saxe; et la branche flamande de la peinture allemande, cultivée par les Van Eyck, fleurit à Bruges sous le règne de la maison de Bourgogne.
Au xvue siècle, l’art flamand, renouvelé par Pinfluence italienne, brille encore, grâce au génie de Rubens, sous le règne de la maison d'Autriche.
La peinture espagnole, de même, s’épanouit sous la monarchie. Le germe de Part français est semé par François Ler et se développe sous Louis XIV, rois absolus; mais l’art hollandais grandit dans la république des Provinces-Unies.
De ces exemples ressort avec évidence que la forme
gouvernementale ne constitue pas une condition absolue pour l’art, puisqu'il a prospéré sous les régimes les plus divers. Mais si nous comparons la valeur relative de ces différentes manifestations artistiques, il est incontestable que les travaux exécutés dans les États libres l’emportent sur les œuvres produites sous les gouvernements despotiques.
L'art égyptien n’a pu sortir dusymbole, L'art romain v’a pas su trouver une forme originale; il est resté dans le cercle tracé par l’art grec et ce n’est que dans les grandes œuvres de son architecture qu’il a montré un esprit vraiment national. La papauté a orné sa résidence et son église des chefs-d’œuvre de Raphaël et de Michel-Ange ; mais la métropole de la religion, ce réceptacle d'images, n’a produit ni art ni école. Le pape a fait venir les deux grands artistes de la Renaissance à Rome, comme un riche particulier quelconque appellerait des artistes étrangers à décorer sa demeure. Les ouvrages qu'on admire à Rome ne sont pas des produits du terroir papal. L'art français du xvite siècle n’est pas plus national; &’est un rameau italien greffé sur le tronc français, mais qui n’a jamais pu faire souche dans le sol gaulois : Lesueur est un gracieux talent et Poussin un vaillant artiste; mais leurs œuvres ne sont que des reflets. Claude Lorrain n’est Français ni de naissance ni d'éducation, Louis XLV n’aimait que l’apparat, et, en dehors des décorateurs du genre de Lebrun — qui valait comme peintre à
peu près ce que son maître valait comme roi — les vrais artistes n’ont guère été protégés par l’orgueilleux monarque. La littérature tant vantée du xvrre siècle a le même caractère; c’est l’image fidèle de Louis le Grand : une perruque bien frisée sur une tête de cire. Corneille, il est vrai, montre une âme élevée et virile; mais il ne sait pas s'affranchir d’un dogmatisme littéraire dérivant d’une théorie antique mal comprise. Molière lui-même subit à un certain point l’influence de ce classicisme factice. Il n’y a que Lafontaine qui fasse exception, et qui soit franchement gaulois; en revanche il n’est qu’un écrivain de forme, le fond ne lui appartient pas, et son intelligence est loin de briller par l'élévation morale. Voltaire, Diderot, d’Alembert, voilà des écrivains français! La littérature du xvrre siècle n’a fait qu’ériger une pyramide pour la momie d’un roi; celle du xvrre à fait la Révolution.
La république d'Athènes, par contre, élève la culture artistique à une hauteur sociale et civilisatrice que le sentiment du beau ne devait plus atteindre ensuite. Les républiques de Florence, de Venise et des Pays- Bas engendrent un art bien autrement national et vivace que celui d'aucune monarchie. De même, l’art allemand, sorti de communautés libres, puise, dans son origine populaire, une vitalité féconde qui est loin d’être épuisée. Quant à Part flamand, vivant sous des gouvernements monarchiques, il ne faut pas
oublier que les cités des Flandres ont toujours gardé une certaine autonomie communale, et que déjà leurs luttes continuelles suffisaient pour entretenir l’esprit de civisme et de liberté. Un peuple peut succomber devant la force, mais les qualités mâles, suscitées par les efforts patriotiques, n’en porteront pas moins leurs fruits. Puis il y a des époques dans la marche des sociétés où l’existence nationale, la délimitation territoriale priment tous les autres intérêts, et où la gloire de la dynastie est en même temps la prospérité du pays.
La balance penche donc du côté de la liberté politique, et c’est bien naturel. l’art, pour prospérer, à besoin de deux choses : de l’esprit national et de l'argent public. Que cet esprit se manifeste sous une monarchie ou sous une démocratie, que cet argent vienne du roi ou du peuple, peu importe. Mais si les princes se montrent quelquefois plus faciles à prodiguer lPargent public, les républiques se montrent toujours moins disposées à opprimer l'esprit national ; et la puissance intellectuelle du peuple est encore plus nécessaire à l’art que la force matérielle du trésor. Là, d’ailleurs, où l'esprit national s’associe aux arts, le concours financier n’a jamais manqué aux artistes; et là où la nation reste étrangère aux efforts artistiques, la munificence du prince n’a jamais enfanté rien de fertile et de durable. Et quel avenir s’ouvre devant l’art, s’il dépend des faveurs d’une cour? Le prince
amateur une fois mort, que doit devenir Part, sil n’a pas de racines dans le peuple? Du reste, le caractère dynastique et personnel d’une royauté, le goût capricieux et dépravé d’une cour ne peuvent exercer une influence salutaire sur les arts; tandis que le souffle franc des communautés libres pousse nécessairement Part à sa vraie mission, qui n’est pas de glorifier le souverain et les faits et gestes de ses ancêtres, mais de représenter les beaux types, les grands actes de la nation, et, dans la nation, l’idéal de l'humanité.
On a bien dit que les anciennes républiques protectrices des arts n'étaient pas de vraies démocraties, mais des oligarchies aristocratiques; qu'importe après tout? Il ne s’agit pas de telle ou telle forme de gouvernement, il s'agit d’une communauté politique où l’esprit national et civique puisse se développer. Si les monarchies avaient favorisé ce développement, Part y aurait fleuri tout aussi largement qu'ailleurs. Les œouvernements de ces républiques s’occupaient avant tout de l’intérêt général; car, malgré leurs formes oligarchiques, la volonté populaire était la base de leur pouvoir. Les rois, au contraire, régnaient par un droit divin, supérieur à la volonté de leurs sujets, et
les grandeurs de la dynastie n'étaient pas toujours d'accord avec les progrès du pays. L’éclosion dun art vigoureux et vivace comme celui de ces républiques, suffit, du reste, pour attester la tendance populaire et la légitimité nationale de leurs gouvernements.
Partout où l’art est arrivé à un haut degré de perfection, c’est à une époque de prospérité publique et grâce au sentiment collectif de la société poussée vers l'idéal par le courant puissant des idées patriotiques. Si l’esprit du peuple ne travaille pas avec l’artiste, avec le poëte et même avec le philosophe, les efforts individuels restent stériles, n'arrivent qu’à limitation, tout au plus à l’éclectisme, mais jamais à la création. Cette vérité, l’histoire nous l’enseigne. Ce n’est pas le génie qui fait les époques, c’est l’époque qui fait les génies.
L’Égypte atteint le point culminant de son art dans le xve siècle avant Jésus-Christ, sous la dix-huitième et la dix-neuvième dynastie, après avoir chassé les Hyksos, conquérants étrangers, et inauguré une nouvelle ère de renaissance nationale.
l’art grec produit ses chefs-d’œuvre vers le milieu du ve siècle, à l’époque où l’activité nationale, exaltée par les victoires sur les Perses, se développe dans toute sa splendeur et dans toute sa puissance.
l’art romain, cest-à-dire les grandes œuvres architecturales, qui seules se dégagent de l'influence hellénique, arrive à son apogée sous le règne des
Flaviens qui, après la tyrannie de Tibère et de Néron, donnent à l’empire un gouvernement plus stable et à l’État romain une forme plus en harmonie avec l'esprit de sa société. l’époque de Trajan marque en même temps le point culminant du développement national et artistique de la Rome des Césars.
L’art de la Renaissance surgit en Italie au moment où, les guerres des Guelfes et des Gibelins ayant cessé, les rivalités des républiques ont enfin déterminé une certaine pondération politique; où la prospérité commerciale des États italiens est sans égale; où l’esprit réveillé par le souffle de la Réforme sort de sa létharvie religieuse, revient aux études et met toutes les intelligences en ébullition.
Shakespeare, le plus grand poëte de tous les temps, se lève, en Angleterre, sous le règne glorieux d’Élisabeth, quand, après la destruction de l’Armada espagœnole, la conscience du peuple anglais se recueille pour la première fois dans le sentiment de sa puissance nationale.
En France, l’art et la littérature, quoique faussés par le despotisme, s’épanouissent sous Louis XIV,
“lorsque, après des luttes religieuses et des guerres intestines, la nation arrive enfin à une unité stable à l'intérieur et forte au dehors.
En Allemagne, les guerres de la Réforme avaient anéanti art et littérature; mais à peine les brillantes victoires etles tendances libérales de Frédéric le Grand
CINQUIÈME ÉTUDE. 299 réveillent-elles l'esprit national, qu’aussitôt Lessing, Gœthe, Schiller, Kant, etc., surgissent et inaugurent une culture intellectuelle qui, pour être la dernière venue, n’en est pas moins la plus efficace et la plus populaire.
On pourrait multiplier les exemples, citer la France et ses succès artistiques et littéraires sous la Restauration et le gouvernement de Juillet, alors que le pays jouissait des conquêtes de la Révolution; on pourrait nommer la Belgique qui produit une renaissance de peinture après la Révolution de 1830 ; mais l’énumération est plus que suffisante pour démontrer que la condition fondamentale d’une vraie civilisation, c’est l'élan populaire, c’est lesprit patriotique, c’est la liberté avant tout.
Le génie n’est qu’un vigoureux talent doublé d'une forte intelligence et fécondé par la puissance génératrice du peuple; c’est un miroir qui concentre et refiète l’âme de la nation. Si, à de certaines époques, les hommes supérieurs foisonnent tout d’un coup, ce n’est pas que la nature produise momentanément des cerveaux mieux organisés, c’est que l’époque permet aux forces de se manifester et de se développer parce que la
substance intellectuelle s’est amassée dans la nation.
On répète souvent que le génie perce quand même; mais ce sont de ces phrases banales à l’usage des philistins. Pour un grand homme qui, favorisé par les circonstances, a pu donner la mesure de sa force, combien de génies qui ont misérablement péri! Le génie n’est pas aussi exclusif qu’on semble le croire. Michel-Ange, sil était né en Allemagne, avec son caractère droit et foug'ueux, serait peut-être devenu un apôtre de la Réforme, en dépit de ses aptitudes artistiques. Et qui sait si Shakespeare, vivant de nos jours, ne siégerait pas au Parlement au lieu de jouer dans ses drames. Il est plus que probable que Gœthe et Schiller, s’ils pouvaient renaître aujourd’hui, s’occuperaient de science et de philosophie au lieu d'écrire des poëmes. N’importe, ce qui est certain, c’est que l'instinct de la masse et l’aspiration de l’époque déterminent la voie du génie tout autant que la pression de sa propre nature.
T’homme ne peut rien sans l’action de la collectivité ; c’est la coopération de la société qui fait monter un sang bouillant dans son cerveau, et y engendrer des créations. [1 faut l’enthousiasme de la nation pour exalter le génie, en lui donnant la conscience de sa force; il faut la reconnaissance du peuple pour soutenir l’âme dans ces luttes douloureuses avec sa propre pensée, qui seules produisent les grandes œuvres.
La papauté elle-même s’inelina devant Michel-Ange.
Il voyait la gloire de sa nation jaillir de la pointe de son ciseau, et son cœur tressaillait d’une émotion généreuse quand il contemplait son ouvrage. C’est dans le sentiment de sa puissance, dans la certitude de sa mission qu’il puisa cette force d’abnégation, qui lui fit coller une chandelle sur sa casquette pour travailler la nuit, et le poussa à s’enfermer pendant des mois, seul comme Jéhovah, avec ce morceau d'argile dont il formait un homme.
Quand un nouveau livre de Gæthe ou de Schiller paraissait, c’était un événement national; l'Allemagne oubliait même les guerres de l’empire et les désastres de la patrie. Le peuple comprenait instinctivement qu’il lui fallait une littérature, cette condition première d’une nationalité, et que, le fondement intellectuel jeté, il parviendrait bien à y ériger l’édifice politique. Il laissait donc marcher les armées de Napoléon et allait voir Wallenstein, mais il prit sa revanche en 1815; et Schiller, en créant une Allemagne spirituelle par la communauté des idées, lutta pour Pindépendance de son pays autant que Stein et Blucher. Aussi, le noble poëte, en s’épuisant dans les veilles, sentait-il bien la présence de la nation travaillant avec lui; il voyait les rayons de mille intelligences converger vers le foyer de sa pensée, et son organisation délicate trouva la force d’un géant.
I n’y à pas là une question de puérile vanité, mais bien une loi toute phénoménale; car une action ne
peut être eflicace qu’en raison de la réaction qu’elle rencontre et qui lui sert de point d'appui. Ce n’est pas la satisfaction d’un amour-propre égoïste que le génie cherche dans le succès, mais la certitude que sa pensée porte coup et qu’elle ne se débat pas dans le vide. Un penseur qui met son âme dans une œuvre sérieuse et profonde , accomplit sa tâche d’abord spirituellement, par une étude consciencieuse, dégageant ses idées et faisant la clarté autour de son sujet. Après avoir achevé ce travail méditatif et intérieur, il est parfaitement édifié et n’a plus aucune raison personnelle d'entreprendre la tâche pénible de l’écrivain, de ramener ses notions à l’exactitude de la logique, d’emprisonner ses idées dans la camisole de la grammaire, et de fixer sur le papier ses pensées, qui se mouvaient si librement et si facilement dans son cerveau. La question matérielle n’existe pas, à vrai dire; car, quant à la rémunération que la société accorde aux travaux de l'esprit, un homme ferait beaucoup mieux de fabriquer des allumettes chimiques que des étincelles intellectuelles.
S'il remplit donc cette mission ingrate, l’homme ne le fait que pour le plaisir de se communiquer, d’être approuvé par des hommes de cœur et d'esprit qu’il estime, de voir venir des amis lui serrer la main et lui dire : » Vous avez donné une expression aux pensées qui nous obsédaient, mais qui ne prenaient pas de forme, engagées qu’elles étaient dans le vague du
CINQUIÈME ÉTUDE. 303 sentiment; vous avez enrichi notre conscience — merci! # I le fait dans l’espoir que les grains féconds jetés aux vents tomberont dans des cœurs dévoués à la vérité, et y germeront pour le bonheur de la société et pour la gloire du genre humain.
Et le véritable artiste sent et pense comme le véritable écrivain; il n’y a que l’amour du peuple, c’està-dire la certitude d’une action salutaire, qui puisse encourager de tels hommes et qui puissent les récompenser des luttes surhumaines, des peines amères et des décourag'ements atroces que le génie leur inflige.
I n’existe donc qu’un moyen de faire épanouir les arts, C’est de favoriser le progrès du pays et de vivifier l'intelligence de la nation. Un gouvernement qui entrave la liberté des idées et le mouvement des esprits, aura beau encourager les artistes et semer les millions, il aura beau créer des académies et org'aniser des expositions — il ne produira jamais ni art, ni littérature, ni science, et le génie se veng'era de lui par son abstention.
l'intervention de l’État dans les arts fait surgir ensuite la question de l’enseignement artistique, question sur laquelle les artistes eux-mêmes ne sont point d'accord. Les uns défendent les académies, et d'autant
plus qu’ils y aspirent; les autres condamnent les écoles d'État et veulent les remplacer par l’enseignement magistral ou d'atelier. |
M. Viardot, dans une intéressante brochure déjà citée, instruit le procès des académies et prouve, Phistoire en main, qu’elles n’ont jamais rien produit. Nous ne répéterons pas les arguments historiques de M. Viardot que l’on peut lire dans son livre; mais nous nous permettrons de lui adresser une observation. Les grands maîtres ne relèvent que d’euxmêmes et de leur époque; qu’ils reçoivent les éléments de leur éducation professionnelle dans un atelier ou dans une académie, peu importe; le talent se signalera toujours, sil est aidé par l'esprit du temps. Mais les ateliers pas plus que les académies n’élèvent de grands artistes si l’art est en décadence. Si donc les écoles publiques ne produisent rien, elles n’empêchent rien non plus, et les arguments de M. Viardot n’ont pas la valeur qu’il suppose. Ce n’est pas l’absence des académies qui à fait grandir Raphaël et Michel- Ange, et il n’est guère probable que ces artistes auraient perdu leur génie par une éducation académique bien ordonnée, mettant tous les moyens d’instruction à leur disposition. C’est généralement laffaiblissement de l’art qui à fait sentir le besoin des académies, et, avec ou sans celles-ci, la rétrogradation aurait suivi son cours. Assurément le meilleur institut n’est pas en état d'arrêter une décadence;
mais peut-être qu’il n’est pas tout à fait impuissant à conserver quelques bonnes traditions pour des temps meilleurs.
En somme, l’art contemporain en Belgique et en Allemagne, qui certes n’est pas à dédaigner, est sorti, après tout, des académies d'Anvers, de Bruxelles, de Munich, de Dusseldorf, de Berlin, de Dresde, ete. Ce n’est pas la forme de l’enseignement qui est en cause, cest l’esprit de l’époque. Ni académies, ni ateliers ne font ou ne défont les grands maîtres ; ceux-ci surgissent par un concours de circonstances plus générales, auxquelles les écoles magistrales comme les écoles gouvernementales sont soumises elles-mêmes.
Là n’est donc pas la question; la question, au contraire, est celle-ci : l’art étant une fonction sociale de la plus haute importance, et l’État étant obligé de pourvoir à l’enseignement artistique, comment cet enseignement doit-il être organisé ?
Il va sans dire que PÉtat n’est pas tenu de produire des génies et de créer des maîtres, choses qui ne sont pas dans son pouvoir; mais il a le devoir de mettre l’enseignement des arts, comme tout autre enseignement, à la portée de tout le monde. Il est vrai que la plupart des artistes estiment lPéducation magistrale préférable à l'instruction académique. Nous sommes de leur avis. [autorité d’un maître vénéré exerce un orand ascendant sur les élèves, et une émulation générale en est la conséquence heureuse. Mais c’est
une question pratique, que chaque élève peut résoudre à sa guise, puisque rien ne l’empêche daller à un atelier si académie ne lui convient pas. Certes, pour toute science, on ferait son éducation plus facilement, en prenant un bon professeur à son service; mais tout le monde n’a pas les moyens de s’instruire à ce prix. État, au surplus, ne peut pas forcer le maître à prendre des élèves, ni les élèves à accepter les conditions du maître. l’enseignement d'atelier constitue une sorte de monopole, qui n’est pas susceptible d’une généralisation démocratique et qui, pour cela, échappe à l’action gouvernementale. L/État est done obligé d’orsaniser des écoles publiques pour les arts aussi bien que pour les autres disciplines de la culture humaine.
D'ailleurs le temps patriarcal n’est plus où le disciple, en entrant dans Patelier, entrait dans la famille du maître, prenait part à sa pensée, à son travail et souvent à sa gloire. L'État ne peut pas changer les lois sociales et refaire le passé; les avantags de l’ancien enseignement seraient mille fois plus grands, qu’il ne servirait à rien de les constater, puisqu'il est impossible de les ressusciter. Aujourd’hui un atelier à élèves ne diffère plus beaucoup dune académie, si ce n’est par l’autorité plus absolue du maître.
Si nous tirons les conséquences des observations précedentes, le rôle de l’État dans l’éducation artistique se dessine avec netteté. I/État ne peut pas pro-
CINQUIÈME ÉTUDE. 307 duire un art par son intervention directe, il doit donc organiser son école en vue des éléments techniques que lon peut enseigner et apprendre en tout état de cause. l’académie, par conséquent, doit viser avant tout au dessin et puis à la peinture d’après nature ; car le métier de peintre comme de dessinateur est une science, que tout homme sain d’esprit et de cœur peut s'approprier jusqu’à un certain point. Le sentiment du beau, sans doute, dépend de l’organisation et ne laisse pas s’inculquer; mais il existe plus ou moins dans chaque homme, il est susceptible de développement et d'éducation. L’académie doit donc avoir soin de mettre de beaux modèles sous les yeux de l'élève au moyen des collections de tout genre. Dans les grandes villes, les musées publics peuvent remplacer les collections académiques, mais dans des villes dépourvues de galeries, tout enseignement est insufsant sans les exemples qui parlent aux yeux. Une collection de bons plâtres n’est pas difficile à acquérir et des gravures et photographies peuvent suppléer aux tableaux. Mais la plupart des académies sont loin de posséder de telles richesses, et tout reste à faire. I] n’y a que le mauvais état de l’enseignement en général et partout pour expliquer cette incurie qui réduit le matériel de beaucoup d'écoles à quelques méchants plâtres, souvent de deuxième et troisième ordre,
Une omission grave est ensuite l’absence de l’enseignement oral; une chaire d'esthétique est indispen-
sable à une véritable académie. Beaucoup d'artistes, et les meilleurs, tout en prêchant d’exemple, ne savent pas expliquer le comment et le pourquoi; s'ils sont très-aptes à éduquer le sentiment de l’élève, ils sont incapables de féconder son intelligence; car leurs meilleurs arguments se trouvent au bout de leur pinceau. Mais aujourd’hui l'instinct ne suflit plus à la production des grandes choses. La science étend sa puissance bienfaisante de jour en jour, et nul producteur, pas même l'artiste, ne saurait s’en passer impunément. La science a commencé par affaiblir le sentiment artistique, elle finira par le fortifier. Il n’y a que l’intelligence du beau, la compréhension de la mission morale et humanitaire de l’art, qui puisse suppléer à l'absence de formes historiques, produites jadis par le mouvement instinctif des masses. La nation ne nourrit plus le sentiment de l'artiste parce qu’elle s’avance de l'instinct au libre arbitre; l’artiste doit faire comme la nation : il ne lui suffit plus de sentir, il lui faut savoir et vouloir.
En exécutant ce programme, l’État remplit la tâche qui lui incombe; on ne peut pas lui demander une académie qui soit en même temps une grande école magistrale, car un tel établissement ne dépend pas entièrement de sa bonne volonté. Cependant il doit, si faire se peut, élever son académie au-dessus d’une simple école préparatoire, car du moment que l’enseignementartistiquerentredansles attributions de l’État,
il n’y à aucune raison de ne pas le faire aussi complet que possible. Du reste, toute académie bien établie tend naturellement à faire école, et dès lors il vaut mieux seconder ces efforts que les contrarier. L'État aura beau limiter son programme à l’enseignement technique, il ne pourra pas empêcher les élèves de se lancer dans la composition, ni interdire aux professeurs de donner les conseils qu’on leur demandera. Et il est certainement plus rationnel de fournir les renseignements nécessaires dans l’académie, que de forcer l'élève à les chercher ailleurs. I/État doit donc organiser son institut des Beaux-Arts en vue de ce développement et lui donner pour chef un artiste intelligent et instruit, qui posséde avant tout la science de l’art et qui puisse, par l’autorité de son nom, transporter les avantages de l'atelier privé dans l’école publique. Car si les ateliers valent mieux que les académies, évidemment les écoles à directeur valent mieux que les écoles à sénat. Un sénat académique, pareil en cela à toute assemblée, peut rendre des services comme autorité délibérative et pour des décisions théoriques; mais quant aux mesures exécutives et en vue d’une activité aussi pratique que l’enseignement, il ne peut produire, comme toutes les commissions, que la routine, l’ineptie et la stagnation. L'autorité imposante d’un directeur capable est nécessaire pour contre-balancer l'esprit de caste qui se développe dans les corps constitués et qui, par ses formules conventionnelles, empêche le libre déve-
loppement des talents. I’influence personnelle d’un artiste original, si elle empiète quelque peu sur Pindividualité de l’élève, donne en revanche une impulsion énergique, tandis que la science négative d’un corps académique ne fait qu’entraver tout mouvement. L’élève au surplus réagit bien plus facilement contre la manière d’un maître que contre l’action délétère d’un dogme académique qui ronge la vie en germe.
XLIT
On fait encore un grief contre les académies de la facilité même qu’elles apportent à l’enseignement et qui multiplie les élèves attirés par l’occasion autant que par la vocation. Mais c’est là un reproche qu’on ne saurait justifier. L'État n’a pas la mission de se faire phrénologue pour tâter les bosses du génie, et l’individu doit chercher sa voie à ses risques et périls. Ce n’est qu’au moyen de l’erreur que l’homme arrive à la vérité, et pour qu’il puisse se détromper, il faut d’abord lui permettre de se tromper. L'augmentation des artistes ne cause pas la diminution de Part; au contraire, pour que l’art puisse se démocratiser, il faut que les artistes se multiplient. Entre le maître produisant des chefs-d’'œuvre, et le rapin fabricant des croûtes, il y a bon nombre de degrés qui forment les échelons
de la sommité artistique et qui ne peuvent rester inoccupés. Il ne faut pas croire que la cime puisse exister sans les racines et que l’artiste qui ne sait pas créer soit inutile à l’art. Loin de là, un pareil homme, quand la postérité n’en parlerait pas, n’en est pas moins un ouvrier dévoué et méritoire qui propage le sentiment du beau dans les masses, et prépare le succès du génie.
C’est une malheureuse manie de l’art contemporain, que cette rage d’être original quand même, et de faire volontiers pis que les autres, seulement pour ne pas faire comme eux. Certainement l’orig'inalité est le cachet du maître; elle donne à l’œuvre sa valeur unique et exceptionnelle, elle produit le mouvement et le développement des écoles, et compte seule dans l’histoire des arts. Mais tout soldat ne porte pas le bâton de maréchal dans son sac, plus d’un est obligé de se contenter d’une honorable balafre; et il vaut mieux, après tout, être bon troupier que mauvais officier. l'originalité est précieuse sous la condition qu’elle soit l’expression naturelle et spontanée de la puissance individuelle; si elle est cherchée, forcée, factice, la propagation et la popularisation de l'art, même au moyen de l’imitation et de la copie, valent infiniment mieux.
Partout où l’art était en force et en honneur, il y avait une armée d'artistes intermédiaires qui ne faisaient que reproduire les types créés par le génie, qui
ne cherchaient qu’à mettre l’art à la portée de tout le monde, en le conduisant jusqu'aux métiers les plus infimes. Et cette extension favorise bien plus le progrès, cette ubiquité prouve bien mieux la vitalité de l’art que la perfection même des travaux. Il faut absolument que l’art prenne racine dans le peuple, sans cela il restera toujours un objet de luxe et ne remplira jamais sa mission.
En Égypte, en Grèce, à Rome, les artistes s’occupant de reproduction faisaient foule. Les types consacrés, tombés dans le domaine publie, furent mille fois répétés et exploités par les sculpteurs, les peintres, les décorateurs, les bronziers, les graveurs et même par les potiers. Celui dont la bourse ne pouvait pas prétendre aux marbres, avait recours aux statuettes de bronze, et si le métal dépassait ses moyens, il se contentait de terres cuites. Mais chacun décorait son foyer, et l’objet d’art constituait une partie indispensable du mobilier. Art et industrie formaient une échelle non interrompue, descendant du Jupiter de Phidias jusqu’au pot à l’eau. Même le gothique et la renaissance posaient leur cachet artistique sur tout ce que l’homme touchait ; le jeune Raphaël s’amusait à peindre les assiettes du potier d’Urbino, et Benvenuto Cellini ne dédaignait pas le métier d’orfèvre tout en aspirant vers l’art de Michel-Ange.
Qu'on laisse donc, sans crainte, arriver les petits talents aux académies : les imitateurs ont une tâche à
remplir; il ne faut pas les décourager, il faut leur donner la conscience de leur rôle, et ils trouveront la satisfaction dans l'utilité de leurs produits. Où est 12 mal, si les élèves, qui ne deviennent pas des maîtres, restent des disciples, s’imprégnent des émanations du génie et répandent de jolis petits tableaux dans les maisons modestes des citoyens peu fortunés? Mais il n’y à qu’un art vraiment national qui supporte l’imitation, parce qu’il fait puiser maîtres et disciples à la même source, au sentiment collectif du peuple. Un art qui ne se prête pas à l’action popularisatrice de limitation, qui, en bafouant ses propagateurs, les force à se casser le cou dans cette effrénée course au clocher dont le prix est l’étrangeté plus que loriginalité, un tel art est toujours factice et extra-national. Qu’on adjuge donc la gloire aux maitres, mais qu’on accorde l'estime aux disciples. Le travail de ces derniers, sil ne fait pas progresser lidéal esthétique dans l’art, le fait progresser dans la société, car toute image du beau remplit sa mission morale vis-à-vis de l'individu qui la trouve supérieure à son propre idéal. I’imitation critiquée par le connaisseur peut encore extasier le vulgaire, et produire sur lui l'effet heureux que l’œuvre magistrale produit sur l’homme cultivé.
Mais la même erreur qui pousse les talents imitateurs à l’originalité pousse les talents décorateurs à la grande peinture. Tout élève d'académie se croit
déshonoré s’il n’arrive pas à fabriquer péniblement son tableau historique, composé de plusieurs torses et membres antiques, mêlés à quelques réminiscences italiennes. Il ignore qu’il ne produit qu’un pâle reflet d’un art mort et que son œuvre, malgré sa correction, est absolument sans efficacité et partant sans valeur. l’académie, au lieu de favoriser cette erreur, en façonnant à toute force des peintres d'histoire, devrait plutôt la combattre, en poussant les talents de deuxième et troisième ordre vers les arts industriels. Il en résulterait de l’honneur pour l’école, de la satisfaction pour l'élève et du bénéfice pour la société; car un bon dessinateur d'industrie vaut mieux, sous tous les rapports, qu’un mauvais peintre de tableaux.
Mais pour que lélève puisse trouver sa voie, il faudrait organiser l’enseignement sur une base plus rationnelle et plus élevée ; il faudrait avant tout donner à l'architecture et aux arts industriels une large place dans l'académie. Partout on a isolé les beaux-arts des arts industriels, on a séparé la cime de la racine, et cest un tort grave. Les deux arts s'appuient l’un sur l’autre et s’entr’aident mutuellement; partout où ils se portent bien, ils s’unissent dans la vie, il faut donc que l’académie, de même, les unisse dans l’enseignement.
Du reste, un véritable artiste doit étudier l’architecture, la mère de Part, et doit connaître la décoration, l’éducatrice du goût. Les grands maîtres de tous les
CINQUIÈME ÉTUDE. 315 temps lont compris ainsi. On sait que Léonard, Michel-Ange et Raphaël se sont occupés d'architecture et de décoration ; et il est certain que Phidias ne restait pas étranger à l’ordonnance des espaces qui devaient recevoir ses œuvres. D’un autre côté, tout artiste industriel qui ne sait pas dessiner la figure est un dessinateur incomplet. Les formes des animaux, et encore bien plus celles des plantes et des ornements, sont trop accidentelles et arbitraires pour bien exercer la justesse de l’œil et l’habileté de la main. Il n’y a que les lignes arrêtées, les belles proportions du corps humain pour offrir ce caractère de normalité, cette précision de forme qui, accusant la moindre déviation, forcent l’élève à voir juste, à sentir vrai et à tracer ferme. Les deux enseignements, loin de s’exclure, s’allient donc et se présupposent. Par cette alliance, le goût industriel s’élèverait à la hauteur d’un véritable art, et l’enseignement des grandes traditions, entouré d’un élément remuant, participant à la vie réelle, perdrait sa morgue académique, son immobilité cadavérique. L'élève ne se croirait plus déchu, en passant de l'art à l’industrie; et l'académie, unissant toutes les fonctions artistiques, fertiliserait les unes en ennoblisant les autres, et deviendrait un grand et puissant foyer art national.
316 L'ART ETAL'ÉTAT:
XLIIT
Au surplus, les talents reproducteurs, multiplicateurs, popularisateurs, trouveront d’année en année plus de besogne, car la propagation de l’image marche à pas de géant. Si l’art contemporain ne gagne guère en valeur intrinsèque, son extension croissante est un progrès manifeste. Le goût des arts se répand de plus en plus, et le prix des produits artistiques augmente tous les jours. Mais le symptôme le plus significatif, c’est l'illustration qui envahit journalisme et librairie et supplée jusqu’à un certain point à l’absence d’un art public et national, en répandant l’image artistique dans les masses.
L'image est une grande puissance éducatrice; elle donne les premières notions à l’enfant, elle inaugure la civilisation des nations, elle conduit les peuples par la beauté au sentiment du vrai. C’est une enchanteresse; provoquant les yeux et attirant l’attention, elle frappe l’imagination et se fixe dans la mémoire, elle féconde l’âme et réveille la réflexion. Elle est d’une efficacité générale et sait conquérir les esprits les plus réfractaires au raisonnement. Mais depuis Part hellénique, aucun peuple n’a su employer cette force au profit de la civilisation. Partout où l’État, à côté de l'Église, a exploité l’art dans l’intérêt public, Par-
tiste devait généralement obéir à une pensée exclusive, gouvernementale, dynastique, mais nullement démocratique et populaire.
En Allemagne, le grand art a pris un élan remarquable depuis les guerres de l’empire, mais l’absence de l’unité politique se fait sentir dans les travaux des maîtres. l’idée élevée et universelle de ces conceptions ne s’incarne pas dans une forme assez palpable ; l'idéal est trop philosophique et ne s’imprègne pas suffisamment de vie réelle. C’est un art de pensée plutôt que de sentiment; il n’est pas fait pour frapper la conscience du peuple. Les scènes de mythologie et d'histoire antique, les jugements derniers, les sujets bibliques et apocalyptiques ne sont, au fond, que des illustrations grandioses de Pérudition germanique. Ces œuvres donnent une preuve éclatante d’une éducation sérieuse et d’une vaste culture ; mais le souffle du génie national ne les a pas pénétrées jusqu’à la surface. C’est un art encyclopédique, qui attend Punion de l'Allemagne pour prendre chair et os.
La seule institution artistique vraiment nationale qui existe jusqu’à présent, c’est le Musée de Versailles glorifiant toutes les victoires et conquêtes du peuple français. Il faut reconnaître que la France marche ici à la tête du progrès, quoique à sa manière. Que l’on s'imagine un paysan de la Bretagne, par exemple, visitant ces salles, où il voit la France courageuse, victorieuse, enthousiaste, traverser les cinq parties du
monde, frappant, battant, courant sus; renversant les empires, culbutant les peuples, bousculant les rois — certes, il en sortira convaincu que la France est la plus grande nation de la terre. Et ce paysan, qui ne parle même pas un mot de français, sentira une auréole de gloire autour de sa tête mal peignée, et sera fier de son nom de Français auquel rien ne résiste. L'art ainsi compris et appliqué produit sur le sentiment national le même effet que la peinture pieuse produit sur le sentiment religieux. Le patriotisme est, sans contredit, une passion noble et légitime, s’il ne s'attaque pas à cette autre patrie plus grande qui s'appelle humanité; et la France, il est vrai, a toujours su allier son esprit national, un peu excessif, aux idées universelles et humanitaires. D’un autre côté, ces deux tendances n’ont jamais pu se fusionner en France, elles existent, l’une à côté de l’autre, et se contredisent plus souvent qu’elles ne s’entendent. L'amour sacré de la patrie $est emparé des questions pratiques, laissant à l’amour non moins sacré de l’humanité le domaine de la théorie. Aussi le chauvinisme et le militarisme ont enfanté une peinture de batailles qui est, comme l’art du xvuie sièele, dun erû purement français, mais d’une venue peu élevée. Le Musée de Versailles ne présente donc qu’une démonstration étroite et incomplète de la mission de l'art dans l’État. C’est un progrès et un anachronisme en même temps. Pas n’est besoin d’exalter humeur
batailleuse de la France; il faudrait au contraire affaiblir son culte pour la baïonnette et exciter son amour pour les idées, car dans cette patrie de la Révolution on n’a jamais vidé une question à fond, on les a toutes tranchées à l’arme blanche. Mais vider une question à coups de poing, c’est se reconnaître incapable de la vider à coups de raisons; et toute puissance de guerre n’est, en dernière analyse, qu’une impuissance de paix. Franchement, ne vaut-il pas mieux dépenser son sang dans sa propre cervelle que sur le champ d’autrui?
Les destinées de l’homme et les exploits du génie offrent bien d’autres sujets à l’imagination de l'artiste, et l’histoire de la civilisation est encore à peindre comme à écrire. Malheureusement, l'intelligence des peuples et le sentiment des masses n’ont pas encore suffisament travaillé ces matières, pour qu’elles puissent prendre une forme plastique sous la main de l’art; nous qui vivons, nous, ne verrons pas Ces Œuvres généreuses, mais nous pouvons les pressentir et nous réjouir de la nécessité qui, par un nouvel ordre de choses plus humain, produira une nouvelle série de manifestations intellectuelles plus parfaites. En attendant, un pays libre essaie un premier pas dans la voie de l'avenir en appliquant directement les beaux-arts à l'éducation. C’est à Bruxelles que cette tentative nouvelle se trouve en voie d'exécution; elle est due à la conception d’un intelligent artiste, M. Gérard. Le
péristyle d’une école communale, formant une salle spacieuse couverte dun toit vitré, sera décoré d'une série de peintures murales représentant l’histoire de la Belgique. La Belgique, on ne saurait trop le reconnaître, déploie un zèle infatigable pour son art et ne recule devant aucun sacrifice. Dernièrement encore, sœouvernement et communes ont affecté des sommes considérables à l’exécution de peintures murales pour doter le pays de cette importante branche artistique qui lui manque jusqu’à présent. La libéralité seule, sans doute, ne suffit pas pour faire croître le grandart; mais quel que soit le résultat, l'intention n’en reste pas moins louable. Quant à l’entreprise de M. Gérard, nous ne saurions mieux désigner les tendances de ce travail qu’en laissant la parole à l'artiste.
» Entre toutes les connaissances — dit l’auteur du projet dans son programme —nécessaires à un peuple qui se gouverne lui-même, l’histoire tient la première place. Lui parler de son passé, c’est le rattacher par la pensée à toutes les générations ; lui communiquer les traditions nationales, c’est l’animer de ce dévouement qui préfère le bien du pays à l’avantage particulier; lui montrer les hauts faits de ses ancêtres, c’est le convaincre de cette vérité que la force ne décide pas de toutes choses, et qu’au-dessus du pouvoir politique il y a la sainteté de l’existence nationale et la solidarité de la dignité humaine. Si l’enseignement oral et l’instruction littéraire s’efforcent de répandre ceslumières,
les beaux-arts peuvent rendre des services tout aussi grands à l’éducation populaire. Les livres n'arrivent qu’à quelques-uns, la peinture parle à tout le monde. Cette faculté propagatrice de l’art fut utilisée par les anciens, pour glorifier les services rendus à la patrie, pour populariser les hommes dignes de la reconnaissance publique et pour exciter l’ardeur patriotique des citoyens. Elle fut employée par les religions pour creuser, dans l’imag'ination des masses, une empreinte aussi profonde que durable. Faisons de cette puissance de l’art l’auxiliaire de l’enseignement. La règle dominante d’un tel travail doit être l’idée : que rien dans l’histoire n’est l’œuvre du hasard; que tout se lie et s’enchaîne dans les destinées des peuples ; que le présent est l’effet du passé, et l’avenir la conséquence du présent ; et que, si nos ancêtres ont cimenté de leur sang: le monument national de notre liberté, c’est à nous de garder avec un soin jaloux cet héritage glorieux, pour le transmettre sans tache aux générations futures.
On ne peut qu’applaudir à une telle entreprise ; mais pour qu’elle soit efficace, il ne faut pas qu’elle reste bornée à une seule école. C’est à quoi auteur et gouvernement ont songé en adoptant un système de reproduction reposant sur une nouvelle invention aussi ingénieuse qu’utile, faite par le major Viette, et qui, par sa facilité d'exécution et son bas prix, permet de répandre une réduction des peintures originales dans toutes les écoles du pays.
Une entreprise analogue pour l’éducation des adultes est tentée en Angleterre par l'initiative personnelle. Pour adoucir les mœurs par trop rudes des guerriers d’Albion, on construit une grande salle de réunion servant en même temps de restaurant, de bibliothèque et de cabinet de lecture. L’ornementation de l’intérieur sera des plus riches; des peintures, des statues et des bustes artistiques rapprocheront dune culture supérieure le soldat qui n’en restait que trop éloigné jusqu’à présent. l’élég'ance de cet établissement exercera certainement une influence salutaire sur le caractère de ses hôtes. En France, malgré le militarisme, la centralisation et la munificence, on n’a pas encore pensé à une entreprise pareille; il y a trop d’églises à décorer. On voit bien que la liberté est bonne à quelque chose en matière de beaux-arts.
L'avenir des beaux-arts, c’est leur développement démocratique. Dans l’antiquité, l’influence populaire de l’art consistait dans son action politique; au moyen âge, dans son action religieuse; son but, désormais, doit être l’action humanitaire, qui unit les deux formes précédentes. Le patriotisme est la base politique, et l’humanitarisme, la base religieuse de ce nouveau culte, qui trouve sa réalité dans la nation et son idéa-
CINQUIÈME ÉTUDE. 323 lité dans humanité. C’est le véritable idéal esthétique, purgé de tous les éléments étrangers, manifestant la beauté morale par la beauté artistique, et représentant la vérité sensible dans toute sa splendeur.
Mais pour que l’art puisse atteindre ce but, il faut que sa fonction sociale soit publiquement reconnue. Du moment que, par la liberté religieuse, l’Église sort de l’État, l’art doit y rentrer ; car en prenant l’idole au peuple, il faut lui rendre lidéal. Le budget de l'Église passe donc de plein droit à l’art et à l’enseignement; car sans le concours de l’État, les beaux-arts ne sauraient déployer cette grandeur, qui seule parle à Pimagination des masses.
L'opinion que la forme populaire doit être plus ou moins vulgaire, est une grave erreur, et d'autant plus répandue en France, que la culture factice du xvre siècle à perverti le génie naturel de la langue, et imposé aux belles-lettres un caractère guindé et précieux, rebelle à toute vraie poésie, et réfractaire à toute action populaire. Ce n’est pas la beauté de cette littérature qui empêche la foule de la goûter, c’est son manque de vérité et de naturel. T/art du peuple fut toujours un art de grand style; et le plus populaire de tous, l’art grec, était, en même temps, le plus grand. La poésie la plus répandue parmi les nations, c’est celle de la Bible et d’Homère, distinguée entre toutes par une simplicité grandiose. Il faut déjà une judi-
ciaire aiguisée et un sentiment cultivé pour com-
prendre la poésie du terre-à-terre, et pour sentir la beauté de la vie infime. Le peuple n’a pas l'esprit si subtil; il cherche les larges formes et les grandes lignes; il lui faut une beauté plastique, une vérité palpable, une conception vigoureuse, une ordonnance dramatique. Toutes ces qualités ne peuvent être développées que par un art monumental, national, public. Si la richesse des amateurs peut suffire à l'alimentation du petit art, particulièrement là où une aristocratie intelligente et cultivée supplée à l’action gouvernementale, elle est impuissante à doter Part pour sa grande mission populaire, et c’est à la caisse de État que cette dépense incombe.
I] faut en convenir, l’État, en général, a eu l'instinct de ce devoir, et sans professer des principes nettement formulés, il a subventionné les arts de cette manière anarchique, qui caractérise l’État actuel. Loin d’organiser l’activité artistique, il a fait de la collection, en forme de Musées, et de la protection, en forme de commandes. Il à joué le rôle d’un amateur officiel, avec cette différence qu’il a dépensé plus d’argent et montré moins de jugement qu’un amateur particulier. Le manque de caractère décidait plus souvent du salut de l’artiste que lPabondance du talent; et le favoritisme était le dernier mot de l’intervention gouvernementale. Assurément, si l’État, au lieu de faire des commandes, se contentait d'acheter les tableaux désignés par l'opinion publique, il n’en ferait pas plus mal.
Dans des pays libres où tout se passe au grand jour de la presse et de la tribune, ces abus ne peuvent pas s’enraciner; mais dans les sociétés centralisées et averties, le favoritisme pousse et s’étale comme un champignon sur le fumier. Le népotisme, cette belle invention du Saint-Siége, y est doublé du galantérisme qui, pour ne pas être consacré par l’infaillibilité papale, n’en vaut aucunement mieux. Sans doute, la justice distributive en fait d'art n’est pas chose facile; et, comme il n’existe pas de livre d’or pour classer la noblesse du talent, l’arbitraire se trouve à son aise. Mais de la bonne foi qui fait fausse route à cet éhonté trafic de protection, il y a loin.
Voici une de ces petites histoires qui se passent dans un grand centre. Un artiste distingué, homme de talent et de savoir, se présente chez un des fonctionnaires distributeurs des commandes officielles. Le mécène salarié le reçoit en haussant les épaules; il est au désespoir de ne pouvoir rien faire pour le maître; ah! qu’il le voudrait bien! mais toutle gâteau est déjà partagé, distribué, englouti. Le pauvre artiste venu trop tard, comme le poëte, dans Le Partage du monde de Schiller, s’en va triste et découragé. Par hasard il rencontre une dame de sa connaissance.
— Eh bien! comment cela va-t-il, mon cher maître ? lui demande-t-on.
— Assez mal, madame, je n’ai rien à faire.
— Comment! un homme comme vous, un talent de
premier ordre, qui, au surplus, à remporté la grande médaille et la croix d'honneur? On vous laisse chômer, tandis qu’on occupe une armée de rapins qui ne savent pas seulement dessiner un doigt ou modeler un orteil? Pas possible!
— Mais pourtant cela est, madame; et je viens d’essuyer un refus formel de la part de monsieur un tel.
— Attendez, je m’en vais arranger cela, et cela ne sera pas long; je connais le chemin. Je parlerai à madame X, qui parlera à madame YŸ, qui parlera à ce monsieur; elle le connaît beaucoup — il faudra bien qu’il trouve quelque chose pour vous.
Ainsi dit, ainsi fait; et le surlendemain l'artiste recoit sa commande... impossible il y a trois jours. L’impossibilité tenant ferme contre le mérite baisse pavillon devant la crinoline. Voilà pour l’encoura-
sement. N’y a-t-il pas de quoi jeter la vareuse aux orties ?
Mais comment faire, pour arriver à une distribution équitable des faveurs gouvernementales? D’abord, aussi longtemps qu’il s’agit de faveur, il ne peut pas être question d’équité. Pour arriver à une solution pratique, il faudrait organiser la fonction artistique; et pour organiser celle-ci, il faudrait en faire autant
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de toutes les autres. L'État actuel n’est qu’une anarchie sociale tempérée par des lois fatalistes. Sans le groupement rationnel des fonctions industrielles, ladministration de la collectivité ne peut être qu’une agglomération chaotique.
La vie sociale de l'État se produit par deux pôles, agissant etréagissant l’un sur l’autre : c’est l’initiative personnelle et l’action gouvernementale qui établissent un courant rotatoire entre la base et le sommet. Pour que l’État soit parfaitement constitué et la société en bonne santé, il faut que le courant fonctionne vigoureusement et sans encombre. Il faut que le mouvement vital parte de la base, se purifie en traversant les centres intellectuels, se rectifie dans la pointe suprême de la collectivité, et retourne du sommet à la base pour y provoquer des manifestations nouvelles. Mais ce mouvement doit se régler par sa propre force et nullement par une action étrangère imposée d’en haut. Un tel régulateur, loin de favoriser le mouvement, le contrarie, le fausse, et finit par l’enrayer complétement, ce qui amène des crises inévitables.
Or, dans les États actuels, il y a : ou la prépondérance de l’initiative personnelle, comme en Amérique ; ou la prépondérance de l’action gouvernementale, comme en France, en Autriche, en Prusse; ou la juxtaposition des deux pouvoirs, comme en Angleterre, en Belgique, en Suisse; mais nulle part il n’y à une org'anisation rationnelle des deux forces, qui les unisse
pour une action commune, puissante, féconde. Le peuple accuse le gouvernement d’entraver la liberté; le gouvernement accuse le peuple d'attaquer l’ordre — tous les deux en invoquant le salut de la société. Il semblerait pourtant que le peuple dût être le meilleur juge de ses intérêts, et que le gouvernement n’eût rien à gagner, en tranchant de la providence, sinon une responsabilité qui surpasse nécessairement ses forces et, tôt ou tard, lui devient funeste.
Même dans les pays sincèrement constitutionnels, le mouvement social s’accomplit d’une manière tout à fait anarchique. Le parlement — le conducteur du fluide intellectuel s’échangeant entre le gouvernement et le peuple — une fois élu sort lui-même de la communion populaire, et la circulation de la force collective ne fonctionne que péniblement. Il n’y à pas d’intermédiaire, il n’y a pas de liaison, il n’y a pas d'organisme. [action gouvernementale, condamnée à un exercice arbitraire, accidentel, intermittent, se débat dans le temps; l’initiative personnelle, réduite à une influence restreinte, étroite, isolée, s’éparpille dans l’espace : ni l’une ni l’autre ne sont à même de créer, et un progrès, réalisable en trente jours, demande trente ans pour s’accomplir.
I faudrait donc constituer les fonctions sociales en groupes, libres dans leurs mouvements à la base et unis en faisceau au sommet. Art, science, enseignement, justice, industrie, commerce, agriculture, ete.,
a se 5 tt Dés
Sousse
CINQUIÈME ÉTUDE. 329 formeraient ainsi de grands foyers organisés en petits centres se liant les uns aux autres; élaborant leurs matières, ils administreraient leurs intérêts avec une certaine indépendance; s’équilibrant mutuellement, ils porteraient les intelligences en haut par le jeu régulier de leur activité ; et se confondant, au dernier degré, dans une action commune avec le gouvernement, ils fourniraient dans leur point culminant les conseillers et les appuis naturels du pouvoir. Alors il y aura un échange d'idées continu, rationnel, efficace, entre le sommet et la base. Le gouvernement ne sera plus réduit à sa propre science toujours bornée, et, ne craignant plus les démentis de lesprit public, il stimulera de bon cœur le mouvement de la force collective, au lieu de larrêter. Le peuple, en revanche, verra dans le gouvernement le centre de sa conscience, le foyer de son intelligence, le point d'appui de son activite, et s’y ralliera comme un seul homme.
Quand ces temps heureux seront venus, où un g'ouvernement ne sera plus bon à tout faire et un ministre tenu de tout savoir; où l’on trouvera fort raisonnableque les négociants vident les questions de commerce, les fabricants les questions d'industrie, les instituteurs les questions d'enseignement, les prêtres les questions de religion, les savants les questions de science; où l’on trouvera tout naturel que les justiciables résolvent les problèmes de justice, les admi-
nistrés les problèmes d'administration, et que, en un mot, les intéressés décident eux-mêmes de leurs intérêts — alors les artistes g'ouverneront dans le domaine de l’art, et l’État ne fera qu’exécuter leurs sentences. Peut-être que, jusqu’à présent, les artistes n’ont pas montré une aptitude excessive pour une pareille besoone; mais aussi l’organisme d’un tel groupe, qui unit tous les membres d’une fonction sociale dans une action commune, c’est autre chose qu’une commission ou une académie. N'importe, toujours est-il qu'aucun gouvernement ne doit être, en fait d'art, plus savant que les artistes.
En recherchant l’art dans sa naissance au fond de l’âme humaine, nous avons trouvé qu’il constitue une des grandes forces phénoménales qui forment la conscience et fondent la communauté. En accompagnant l’art dans sa marche à travers l’histoire et la société, nous avons vu que cette fleur de l'intelligence ne brille qu’en raison de la civilisation qui nourrit ses racines. Tous les progrès sont solidaires, réagissent les uns sur les autres, et s’accomplissent par une aspiration mutuelle vers le but suprême, le développement intellectuel et moral de humanité. Les fonctions sociales sont en permanence, et la disparition de l’une, l'épanouissement de l’autre ne sont que momentanés et apparents ; elles continuent leur action, les
unes par les autres, et reparaissent subitement sous une forme nouvelle, quand on les croyait mortes et ensevelies.
Toutes ces fonctions se rangent sous les drapeaux des deux éternelles puissances indissolublement liées : l’art et la science. Que l’une d'elles semble absorber le mouvement social à son profit, elle travaille encore pour l’autre dont l’action complète est indispensable à son propre triomphe. Le seul moyen de faire progresser ces deux grands moteurs de la prospérité humaine, c’est la liberté. La protection de l’État peut y contribuer, sans doute; mais il n’est donné à aucun pouvoir, si élevé et si légitime qu’il soit, de suppléer à la force créatrice de la liberté. Sans elle, la nation, réduite aux intérêts matériels, ne produit plus de substance intellectuelle, et le génie reste sans pâture ; sans elle, le courant rotatoire entre le sommet et la base, entre l’intelligence et la masse, est interrompu ; le peuple tombe en stagnation, parce que le penseur vit dans l'isolement, et la conscience publique ne fonctionne plus.
La liberté de la pensée, c’est la liberté de la parole dans la presse et dans l’assemblée; car la pensée naît et vit de communication. Où la parole est bâillonnée, la pensée se meurt; et où la pensée se meurt, l’art entre en décadence, comme l’État entre en décomposition. La force vitale ne pouvant plus agir sur les fonctions nobles et élevées, agit sur les appétits bas et vul-
gaires, et les mauvaises passions prennent la place des aspirations généreuses. C’est fatal en logique comme en histoire, c’est manifeste dans l’art comme dans l'État. Si lon peut, à toutes les époques, constater, dans les succès des arts et des sciences, la part de la liberté — la coopération de celle-ci est bien plus indispensable de nos jours, où l’action des masses s’est substituée à l'initiative des individus. Aujourd’hui les meilleures intentions et les plus grands efforts des gouvernements sont impuissants à produire quoi que ce soit de fécond et de durable sans l’assistance de la liberté.
Le héros de la grande épopée impériale à vainement cherché son Homère et son Phidias. Grâce à la république qui lui a légué un peintre, il a pu transmettre quelques images de sa personne aux âges futurs; mais le conquérant, avide de gloire, n’a pu conquérir ni arts ni lettres, les seules vraies gloires ; c’est le règne de ses successeurs qui a profité du grand mouvement révolutionnaire, dont il était le continuateur et le dompteur. Tant de splendeur, de puissance et d’orgueil! tant de victoires propres à exalter le génie national — et le néant! La liberté absente, la nation resta stérile. ’empereur, moins heureux que Louis XIV, n’aura pas son monument dans les esprits ; son code même disparaîtra devant unelégislation plus simple et plus libérale; rien de lui ne survivra, il sera oublié malgré ses exploits — c’est le châtiment que.la
liberté lui inflige. Aujourd’hui, sans doute, la mémoire de Napoléon est encore près de nous; mais la postérité n’acceptera les histoires de ses louangeurs que sous bénéfice d'inventaire ; il partagera le sort de tous les conquérants qui n’ont pas su fonder, il s’effacera dans le souvenir du peuple, et ce qui restera de plus clair de tant de sacrifices et de tant de gloire, ce sont quelques chansons de Béranger, inspirées par la haine contre les Bourbons.
N’est-il pas étonnant que l’histoire, revendiquée comme argument par tout le monde, et interprétée à son profit par chacun, ne serve d'enseignement à personne ?
Jamais, depuis la Renaissance, on n’a fait un accueil plus gracieux et plus libéral aux arts et aux lettres que de nos jours ; malgré tant de faveurs, nous sommes en pleine décadence. On a beau stimuler le talent et cajoler esprit — le talent se démène, mais l'esprit se refuse. Le monde est altéré de liberté, et de petites oasis, comme la Belgique et la Suisse, ne suffisent pas pour désaltérer les populations haletantes de ce grand Sahara politique, appelé le continent. Toutefois, ne nous plaignons pas de l’humeur réfractaire de l'intelligence; cette résistence est une des qualités les plus précieuses de l'esprit. Il n’y a que la matière qui obéisse en esclave à la force; l’esprit est rebelle de son essence, il ne reconnaît que ses propres lois, il ne suit que ses propres inspirations ; ©’est pour cela qu’il n’a
jamais été le favori des régimes tant soit peu absolus, et qu’il s’en est toujours vengé en s’esquivant. C’est cet entêtement sublime de l’esprit qui a fait de tout temps le salut de humanité. En effet, qu'adviendraitil de nous, si l’on arrivait à pétrir les pensées comme on bouleverse les choses, si l’on pouvait abattre les convictions comme on démolit les maisons, tracer des règles de conduite comme on perce des boulevards, si Von pouvait enfin transformer la culture d’une époque comme on remanie le gouvernement d’un empire ?
Ah! quel bon génie que cet esprit latent qui est présent partout et partout insaisissable; qui fait le mort quand on s’en approche et remue dès qu’on s’en éloione; qui travaille toujours, lentement, sourdement, invisiblement comme une taupe, perçant d’un bon mot les murs les plus épais, et traversant sans encombre les violences les plus arbitraires! La force a beau s’entourer d’une ligne de bastilles et de casernes, elle a beau s’enfermer dans une haie de lois et de décrets : si elle ne trouve pas moyen de mettre l’opinion publique aux arrêts — rien n’est fait. [L'esprit rit de ses adversaires, Car l’oppression le fortifie ; plus on le persécute au soleil, plus il grandit dans l’ombre, et chaque victoire remportée sur lui se change en défaite pour ses ennemis. Que lui veut-il, le pouvoir? I’esprit aussi est un pouvoir, le plus grand de tous; c’est la puissance des puissances, et personne n’aura raison de lui.
Quand je pense à tout ce que la force a fondé, aux vastes empires, aux villes à cent portes, aux temples gigantesques, dont à peine quelques tessons craquent sous le pied du voyageur, je me dis : Ce qui a été bâti par la force, périt par l’esprit; ce qui a été élevé dans l’espace, tombe par le temps. Quand je contemple tout ce que l’esprit a créé, les arts, les sciences, les lois de justice, saints héritages, que les peuples ont transmis aux peuples, les générations aux générations — je me dis : Troie la magnifique est tombée, mais Homère est debout ; la Grèce hellénique a disparu, maïs la Vénus de Milo est ressuscitée; Rome la glorieuse n’est plus qu’un amas de ruines, disputé par le dogme à la liberté, le pape lui-même sen va — mais Virgile reste; et cette cité tourmentée est bien la Ville éternelle, car le souffle du grand peuple patriote planera éternellement sur ses sept collines; elle ne périra pas, parce qu’elle à plus qu'un monceau de pierres à:nous léguer : c’est son esprit qui fera vivre sa mémoire. Ah! c’est alors qu’une joie splendide me remplit le cœur, qu’une fière allégresse me relève le front ; et j’honore le ciseau, ce modeste emblème de l'artiste, qui me semble plus superbe que le sceptre de Charlemagne ; et je bénis la plume, ce pauvre outil du penseur, qui me paraît plus puissant que le glaive de César.
ANTOINE ETEX