XX VIII
Les études précédentes nous ont montré la large part que l’art prend dans l’œuvre de la civilisation; son grand rôle dans l’éducation sociale n’est pas douteux. La question de l’intervention de l’État dans les arts se réduit donc au fond à la question de l’enseignement obligatoire — obligation active pour l’État et passive pour l'individu, car l’une présuppose l’autre.
L'opinion des économistes sur l’éducation obligatoire est divisée. Il y en a bon nombre qui, arguant de la liberté individuelle et de l’initiative personnelle,
se prononcent pour la négative. Mais cette argumentation n’est pas soutenable. Le motif tiré de la liberté individuelle se détruit par contradiction : il ne peut pas s'appliquer à l'enfant, qui n’est pas en état de jouir de sa liberté; ni au père, qui n’est pas en droit de disposer de la liberté de lenfant. En donnant à la liberté du père cette extension, on reviendrait à l’autorité absolue de la paternité antique, qui faisait de l'enfant l’esclave du père. Maïs ce droit barbare est aboli depuis longtemps par la justice sociale, Que le père regarde l'enfant comme sa chose, l'État regarde cette chose comme son citoyen futur. Il s’est fait le tuteur légal de l'enfant, et il ne permet plus au père d’abuser de son autorité. Du moment done que l’État a le droit de punir l’infantieide, il a aussi le devoir de veiller sur l’éducation. Il n’est pas admissible qu’il doive défendre le corps pour abandonner Pâme ; car il est beaucoup moins cruel de tuer enfant nouveau-né, qui n’a conscience ni de sa vie, ni de sa mort, que de le faire vivre dans la misère de l’abrutissement. C’est justement parce que la science est la dispensatrice de la liberté, que l’éducation s'empare de l’enfant de plein droit : sans éducation pas de liberté; empêcher lune au nom de l’autre, e’est frapper la liberté au nom de la liberté, et c’est absurde. Bien mieux : l’autorité paternelle, rationnellement analysée, ne repose elle-même que sur le devoir et le droit de éducation, c’est-à-dire sur l’enseignement obligatoire. Le père
donc qui nie ce devoir, nie par-là même sa propre autorité; et l'État, en imposant l'éducation, ne fait qu'agir en vertu du principe fondamental de l’autorité paternelle. Concluons done à l’enseignement obligatoire au nom de la liberté individuelle, et au nom de l’autorité paternelle.
Quant à l’initiative personnelle, il est vrai que l'État peut l’entraver par la centralisation ; mais il est aussi vrai qu’il peut la favoriser par l’organisation. La maxime du Zaisser-faire est donc tout aussi vraie et tout aussi fausse que la maxime contraire : Tout par P État. La première est la réaction naturelle et légitime contre l’excès de la seconde ; mais elle n’est que l’antithèse, elle n’est pas la vérité. Certainement l’exagrération de l’action gouvernementale, tuant l'activité individuelle, est funeste au dernier point; il n’en est pas moins vrai, Cependant, que la société a des intérêts communs qu’elle doit poursuivre en commun ; et c’est justement en vue de cette action collective qu’elle à institué l’État. Si le représentant de la communauté politique, le gouvernement, à souvent méconnu sa mission, en abusant de la puissance sociale au profit d’une dynastie, d’une caste, d’une faction : ce n’est pas une raison de nier cette mission, ce n’est qu'un motif d’en empêcher abus, et de faire rentrer le g'ouvernement dans son rôle, qui est l'administration de la force collective. Car en réglant les fonctions sociales exclusivement par l’intérêt personnel, on éparpille les forces
collectives en pure perte ; et en établissant une concurrence acharnée au lieu organiser les groupes industriels, on empêche le bien-être et le progrès. Par le retranchement de l’homme dans l'isolement de son égoïsme, on entrave l'initiative personnelle tout autant que par une réglementation despotique de l’activité individuelle. S'il y a une initiative personnelle, il y a aussi une initiative collective, et il appartient à cette dernière de mettre tous les individus en possession de la première. Car il est incontestable que pour user d'initiative personnelle, il faut être une personne; et pour devenir une personne, il faut participer à l’éducation. Concluons done à l’enseignement obligatoire au nom de l'initiative personnelle, et au nom de l’autorité collective.
Mais si des économistes admettent le principe de l’enseignement obligatoire, ils n’en refusent pas moins à l’art toute subvention gouvernementale, en le réduisant à une question purement industrielle. Car si l’art, par la culture du sentiment, fait partie de l’enseignement, il fait en même temps partie de l'industrie, par la création des valeurs. Sans doute, nous pourrions dès à présent assigner à Part, au-dessus de tout intérêt matériel, sa place légitime parmi les fonctions suprêmes de léducation. Laissant messieurs les utilitaires s’escrimer dans leur comptabilité, nous pour rions passer outre en récusant leur compétence, et nous serions dans notre droit strict. Mais il reste à
QUATRIÈME ÉTUDE. 261 savoir si l’art, même comme matière économique, ne diffère pas trop essentiellement de l’industrie, pour les confondre dans un arrêt commun; et c’est ce que nous allons examiner. Suivons donc un instant, en profanes, les prêtres du bénéfice dans leur sanctuaire formé d’une caisse gigantesque, où s'étale le grand livre comme sur un autel,
Et d'abord, Part, même sous le point de vue matcriel, ne semble pas mériter Le dédain superbe que lui inflige la haute-finance politique. Car il est évident que, pour la création des valeurs, il surpasse toute industrie. Malheureusement les données statistiques en cette matière sont fort rares et fort incomplètes ; et il faut se borner à quelques observations générales qui n’en sont pas moins incontestables. Du reste, ce manque de documents sur l’industrie de l’art marque déjà une omission grave de la part des économistes et ne laisse pas de les mettre dans leur tort. Il est un défaut habituel des savants, de se préoccuper beaucoup moins de la recherche de la vérité, que de la défense de leurs théories. Que leur opinion triomphe et que le monde périsse! Après ma thèse le déluge, cest leur devise, Mais peut-être se trouvera-t-il une
âme généreuse parmi les économistes pour combler eette lacune, en rassemblant des matériaux qui certes ne sont pas Sans importance pour l’économie ellemême.
Si l’on calculait la valeur des tableaux produits par la Hollande, on trouverait des sommes énormes. Combien de millions ne faudrait-il pas pour acquérir l’œuvre du seul Rembrandt? Sans doute les nombreux tableaux hollandais passés en pays étranger n’ont pas été vendus primitivement le prix qw'il valent aujourd’hui; mais si le producteur ma pas profité du bénéfice créé par son travail, cela ne préjudicie en rien la valeur du produit et ne change pas le fond de la question.
Du reste, l'importance commerciale des œuvres d'art est si incontestable qu’il serait superflu d’insister sur ce point. Mais le résultat économique de la production artistique ressort avec bien plus d'éclat encore quand on réfléchit qu’elle n’entraîne presque pas de frais en dehors de lentretien du travailleur, tandis que toute industrie demande une mise de fonds considérable, Il y a donc là une création de valeurs sans absorption de capital, une richesse qui pousse sur la main, pour ainsi dire.
La Belgique possède, en chiffre rond, douze cents artistes qui produisent bon an mal an quelque chose comme cinq millions, somme qui, certes, n’est pas à dédaigner pour un pays de cinq millions d'habitants. Ya-t-il une industrie en Belgique ou ailleurs qui arrive
à un parcil résultat avec le travail de douze cents hommes, et sans appel au capital?
Il est vrai que l'artiste dépense plus que ouvrier ; mais cette dépense ne porte pas sur l’œuvre. Le luxe de Partiste ne représente pas les frais du produit, il représente les bénéfices du producteur. Frais et bénéfices se confondent ici, parce que Partiste est le maitre et l’ouvrier en une même personne; cependant il ne tient qu’à lui d'économiser son gain, en se réduisant au nécessaire, comme l’entrepreneur réduit le travailleur; et c’est sur cette base qu’il faut établir le calcul économique. Eh bien! en mettant l’art sur le pied de l’industrie, et en faisant au produit sa part de maind'œuvre et sa part d’entreprise, on arrive à un bénéfice de cent pour cent. Et ce bénéfice ne serait que de cinquante pour cent qu’il dépasserait toujours du double et du triple le rapport des meilleures industries. Au point de vue économique, l’art est donc l’industrie qui rapporte le plus et qui, par conséquent, est la plus apte à augmenter la richesse publique. Il me semble que, pour cette raison, il mériterait quelque déférence de la part de l'économie.
Et ce n’est pas tout : l’art, au surplus, produit une valeur permanente, une valeur foncière en quelque sorte, qui augmente avec la civilisation d’année en année, doublant et triplant son prix primitif; tandis que la valeur produite par industrie diminue de jour en jour, pour disparaitre complétement. On objectcra
peut-être que l’augmentation de la valeur artistique ne représente que l'intérêt accumulé du capital employé à son acquisition. Mais cette assertion ne serait pas exacte, car le produit artistique solde les intérêts de son capital par les services qu’il rend, tout comme le produit industriel. Seulement ce dernier place le capital plus ou moins à fonds perdu, tandis que l’œuvre d'art conserve le capital. D’ailleurs, la rente morale qu’elle paie à tout spectateur est transmuable en argent comptant, au moyen d’une exposition. Et son revenu ne se borne pas là, car l’œuvre d’art rapporte en plus des intérêts usuraires par sa reproduction.
L’art n’est donc pas en reste d'intérêt, bien au con-. traire! et les économistes seraient fort étonnés en calculant les sommes fabuleuses qu’il produit par l’intermédiaire des industries artistiques alimentées par lui.
Voyons un peu : pour les peintures, les dessins, les gravures d’après les monuments, combien de millions?
Pour les statues moulées et remoulées, coulées en bronze et en plâtre, combien de millions ?
Pour les tableaux copiés et recopiés, photographiés, dessinés et gravés sur cuivre, sur acier, sur zinc, sur pierre et sur bois, combien de millions ?
Pour les arts dramatiques, entretenant tout un peuple de chanteurs, d'acteurs, de choristes, de comparses, de musiciens, de décorateurs, de machinistes, ete., combien de millions?
Pour les œuvres musicales, exécutées des centaines de fois dans les théâtres, dans les conservatoires, dans les concerts et sur la place publique, combien de millions ?
Pour l’impression et la réimpression sans fin des partitions, des symphonies, des sonates, des extraits, des arrangements, des variations, des duos, des trios, des quatuors, etc., etc., combien de millions ?
Pour la fabrication des pianos, des orgues, des violons, des clarinettes, des trombones, des cornets à piston, etc., etc., créée par l’art musical, combien de millions ?
Pour les éditions et rééditions des œuvres de Part littéraire, nourrissant une armée de libraires, d’imprimeurs, de papetiers et de relieurs, combien de millions?
Ah! messieurs, l’addition s’il vous plaît! faites-nous d’abord ce petit compte et revenez après parler art en économistes.
Il serait curieux de savoir où vous prendrez l’industriel qui fait des affaires aussi importantes que MM. Shakespeare, Molière, Schiller, ou MM. Haydn, Mozart, Beethoven? Voilà des maisons solides qui prospéreront pendant des siècles et qui ne craignent ni la paix d'Italie ni la guerre d'Amérique !
On vous entend bien, vous dites : nous ne nions pas l'importance industrielle de Part, nous voulons seulement qu’il se développe, comme toute autre industrie, par ses propres forces et sans garantie du gouvernement, chose d'autant plus facile pour lui, qu’il dispose de tous les moyens par vous énumérés.
C’est très-clair et très-net, sans doute, et il ne faut pas beaucoup de pénétration ni beaucoup de raisonnement pour tirer cette simple conséquence du principe : laissez-fuire. Toutefois on pourrait vous accorder le bénéfice de votre conséquence, quoique l’art, comme l’industrie la plus lucrative et la plus expansive, püût mériter quelques égards spéciaux. Mais l’art n’est pas seulement une industrie, c’est la grande école d’une masse d'industries qu’il anime de son souffle et qui meurent sans lui. Maintenant ne parlons plus des différentes professions artistiques mentionnées tout à l'heure, et qui ne servent qu’à reproduire et à exécuter les œuvres originales. Parlons des arts industriels proprement dits. L’ébénisterie, la tabletterie, la céramique, la verrerie, la fonderie, Porfévrerie, la bijouterie, la tisseranderie, enfin tous les métiers en tant qu’ils font partie de l’art décoratif, ne prospèrent qu’à la condition que le grand art vive, marche et leur
communique son goût et son feu. Nulle part vous ne voyez cette industrie du beau, la plus élevée et la plus fructueuse après l’art lui-même, se développer heureusement sans être devancée et conduite par l’art. Regardez plutôt dans l’histoire. Écoutons M. Viardot : » Comment l’Attique, dit-il, dont le territoire étroit, rocailleux, presque stérile, n’avait ni champs de blé, ni prairies, ni bois, ni fer, ni chanvre, ni laine, ni cuir, ni troupeaux ; qui achetait du dehors sa nourriture, sa boisson, ses vêtements, ses meubles, ses métaux, ses cordages, ses chevaux, ses esclaves ; qui n'avait à livrer, en retour de tant de productions étrangères, que l’huile des arbres de Minerve, le miel de l'Hymète et le marbre du Pentelès, comment VAttique, » partie décharnée du squelette du monde, » ainsi que la nommait Platon — a-t-elle pu nourrir sur son sol infertile cette population de cinquante mille citoyens libres et de quatre cent mille esclaves ? Comment s’est-elle donné une marine et une cavalerie? Comment a-t-elle assujetti les îles de Archipel, fondé de lointaines colonies, vaincu les hordes innombrables du roi de Perse, lutté contre Philippe, résisté à Sylla ? C'est qu’à défaut d'agriculture, elle avait la haute industrie; c’est qu’elle possédait, en tous genres de belles choses, les meilleures manufactures de toute la Grèce, c’est-à-dire du monde connu. Et cette supériorité dans l’industrie, qui lui fit supplanter, l’une après l'autre, Égine, Sicyone, Rhodes et Corinthe, elle la
devait à sa supériorité dans les arts. La Minerve colossale de Phidias, dont on aperçoit le panache du promontoire de Sunium, appelait les commerçants de tout l’univers dans les ateliers où se créaient les tableaux, les statues, les broderies, les vases, les casques, les cuirasses, dont le prix devait entretenir la richesse et la population de l’Attique. Periclès avait donc fait un bon calcul, en même temps qu’une belle œuvre, lorsqu'il dépensa, sous la direction supérieure. de Phidias, jusqu’à quatre mille talents (vingt-deux millions de francs), trois fois le revenu total de la république, en travaux d’architecture, de sculpture et de peinture, et en récompenses aux artistes célèbres. 1 assurait à sa patrie la puissance et la richesse par le moyen de la grandeur et de l’écla*. »
De tels faits se passent de toutcommentaire. [l est vrai que dans l’antiquité les produits de l’art s’élevaient à une valeur que de nos jours les œuvres contemporaines n’atteignent pas. Plutarque et Pline rapportent que Nicias refusa la somme énorme de soixante talents (324,000 francs) qui lui fut offerte pour prix d’un de ses tableaux ; que César paya quatre-vingts talents (432,000 francs) les deux tableaux de Timomaque qu’il plaça dans le temple de Vénus Génitrix ; qu’un tableau d’Aristide fut vendu cent talents (540,000 francs) et que la ville de Sicyone acquitta ses dettes en vendant les tableaux qui étaient du domaine public. À Rome une statue en marbre, faite par un artiste médiocre, valait
couramment douze mille francs de notre monnaie. Mais déjà nos vieux tableaux montent à des sommes dignes des temps antiques. On sait qu’une madone de Murillo a été acquise pour le Louvre au prix énorme de 600,000 francs; et l’art contemporain, le progrès aidant, retrouvera sa valeur marchande d'autrefois.
Passons à Venise. Après la destruction de l’empire romain, les métiers disparaissent avec les arts et les sources de la prospérité publique se dessèchent. Les rois chevelus, convoitant bientôt le luxe d’une civilisation anéantie, ne trouvaient que quelques somptueux débris des villes démolies à empiler dans leurs palais, et pour le reste ils étaient obligés de recourir à l'Orient. Tandis qu’en Occident toute tradition artistique et professionnelle s’était complétement rompue, les connaissances techniques disparaissant avec les ouvriers, Byzance avait accueilli l’art émigré pour lui communiquer quelques nouveaux éléments de vie. L'industrie occidentale était donc à recommencer, et il n’y avait que les produits orientaux qui pussent servir de modèles. Venise se chargea de cette mission. Dans le xxe siècle, elle appela des mosaiïstes byzantins pour orner sa riche et bizarre église de Saint-Marc et cultiva dès lors tous les arts avec autant de munificence que de succès. Devenue le grand entrepôt des produits de l’univers, elle profita de sa culture artistique pour développer les arts industriels, et fonda, la première dans l’Europe du moyen âge, la fabrication
et l'exportation, Et bientôt d’une métropole de com-
merce elle se fit la métropole de l’art et de l’industrie et la reine du monde civilisé.
Encore un exemple contemporain. En quoi consiste la gloire, importance et la richesse de Paris, si non dans ses arts et dans ses arts industriels avant tout P Paris, et la France entière, n’a pas une seule industrie non artistique qui ne soit surpassée par l’industrie analogue de quelque autre pays; mais la capitale française a une suprématie incontestable dans toutes les productions qui se rapportent à l’art décoratif. C’est son goût, son aptitude, son intelligence pour la haute industrie, qui lui assigne la place élevée qu’elle occupe. Il est vrai que Paris se flatte d’être la tête du monde, le centre du progrès, le réceptacle de la eivilisation, Mais tout cela n’est pas sérieux. La tête est là où est la science, et la science est en Allemagne; le progrès est là où est la liberté, et la liberté est en Angleterre, en Belgique, en Suisse; la civilisation est là où l’homme s’affranchit de l'instinct par le libre arbitre, et cela est un peu partout. La spécialité de | Paris, c’est l’influence du bon goût sur les mœurs sociales, de ce bon goût qui au Français tient même
lieu de morale; cest l’empire de la forme, de la mesure, de la grâce. Prenez à Paris ses arts, et rien n’en reste qu’un amas de maisons; car avec les arts vous lui enlevez la politesse de sa vie et l’élégance de son existence.
La France prend, parmi les peuples, la place que la la femme occupe dans la société; elle apprivoise la rudesse de l’homme par la délicatesse de son sentiment, et communique une chaleur bienfaisante à l’activité masculine, par la vivacité entraînante et lenthousiasme facile de sa nature. Aussi la France a-t-elle toutes les qualités de la femme jusqu’à son dévouement, son amabilité, son bon sens dans les choses pratiques et son tact spontané pour les convenances ; et toutes les faiblesses de la femme jusqu’à sa vanité, sa légèreté, sa versatilité dans les idées et son eng'ouement instinctif pour la gloriole militaire. S’il faut donc absolument à la France un titre centralisateur pour la consoler, on peut la nommer cœur du monde, et il me semble que celui-là en vaut un autre. Mais qu’elle s’en contente ou non, toujours est-il qu’elle n’est ni la tête ni le bras; car pour être la tête, elle est trop riche d’émotions et trop pauvre d'idées; et le bras du monde moderne, en dépit de toutes les batailles et de tous les batailleurs, ce n’est pas le canon rayé, c’est la machine à vapeur.
N'importe ! Paris est bien la reine de l’art industriel ; voilà un trône resté debout parmi tant d’autres qui,
en s’écroulant, ont laissé le goût décoratif comme legs unique de leur magnificence. La suprématie de la France dans la belle industrie, c’est là le plus clair de son héritage monarchique. Certes, cela ne veut pas dire que c’est la monarchie qui engendre l’art, — trop de républiques nous donneraient un démenti formel, — ce n’est que la dépense des deniers publics pour le culte des arts, qui en amène le développement. Seulement, comme, en France, le trésor était dans les mains de la royauté, c’est elle qui, par ses somptuosités, a favorisé les arts. Sans doute, si une république de Lutèce, semblable à celle d’Athènes ou de Venise, avait, pour le même but, dépensé des sommes pareilles, le résultat en aurait été encore bien plus heureux. C’est un point auquel nous aurons à revenir; mais puisqu'il n’y avait pas d'état libre, il faut tenir compte au despotisme de ce qu’il a fait.
C’est François Le qui a jeté les fondements de l’art français en appelant des artistes italiens de la Renaïissance, comme Léonard de Vinci, Andrea del Sarto, Primatice, Rosso, Paule-Ponce Trebati, Benvenuto Cellini, Nicolo dell’Abato, etc., à sa cour. Il fit construire et décorer de nombreux palais. Son fils et sa bru, Henri IT et Catherine de Médicis, ensuite Henri IV et Marie de Médicis, puis surtout Louis XIV, continuèrent l’œuvre de luxe et de splendeur.
11 faut en convenir, l’art est un dieu bien reconnaissant; il gratifie d’une auréole olympienne les mor-
QUATRIÈME ÉTUDE. 273 tels qui lui sacritient quelques abatis du veau d’or. François Ler, le roi chevalier, — qui, malgré la victoire de Marignan, a montré sa chevalerie avant tout sur le champ de l’amour, et prouvé un peu partout la vileté de son caractère, — serait un bien triste Sire sans son amour libéral pour les arts. Et le soi-disant grand roi, qui était grand dans toutes les petites choses, et petit dans toutes les grandes; qui n’avait pour talent de prince qu’une habileté de comédien, et pour génie de roi qu’un excès d’orgueil; dont tout le mérite consistait dans une vanité corrosive et toute la puissance dans un égoïisme féroce — celui-là serait bien l'individu le plus détestable entre tous les porteurs de couronne, s’il n’empruntait pas aux arts et aux lettres un éclat, dont il est fort innocent au fond, car il ne voyait en eux que les esclaves de sa pompe. Ce grave magot, incapable d’héberger une idée dans sa pauvre cervelle gonfiée , serait certainement mort charlatan, sil fût né sur la paille. Du reste, malgré le trône, il n’a pas échappé à sa vocation,
Assurément, les faveurs et les trésors des cours ne suffisent pas pour faire éclore un art national; c’est un arbre qui ne porte des fruits qu’en tirant sa séve
du sol populaire. Maïs si tant de rois ne purent, par leurs efforts, créer une école vraiment française, ils n’en ont pas moins propagé et développé l’amour et l'intelligence des arts; et les œuvres qu’ils ont fait exécuter et rassembler, ont servi d'école primaire au goût artistique de la nation. Nulle part on ne voit fleurir l’art industriel sans qu’il soit entouré d’une population artiste; c’est même la première condition de son progrès. On sait combien à Athènes et à Venise le peuple était amateur et connaisseur, et si Paris produit les plus belles choses dans ce genre, c’est que nulle part la masse n’a l'instinct et l'expérience de Part à un si haut degré.
Certes, la pompe creuse et froide de Versailles et autres reliques dorées de cours prodigues seraient payées trop cher par la sueur d’un peuple, sil n’y avait que la satisfaction d’un vain orgueil. Mais ces dépenses, folles par l'intention personnelle et heureuses par les conséquences générales, ont inauguré une prépondérance artistique qui donne la puissance et la richesse.
De tout ceci ressort clairement, ce me semble, que l’art est aussi indispensable au progrès industriel et économique qu’à tout autre progrès.
Certainement, disent les économistes, l’art est trèsimportant pour une branche fort recommandable de l’industrie ; aussi voulons-nous que l’État établisse des écoles de dessin, même des académies de peinture, sil
QUATRIÈME ÉTUDE. 275 le faut absolument, puisque l’art, après tout, a ses côtés techniques qu’on peut enseigner et apprendre ; mais de l’école au culte, il y a aussi loin que de l’économie à la prodigalité.
A quoi bon, cependant, produire des élèves si vous ne voulez pas en faire des maîtres, et comment voulezvous qu’ils deviennent des maîtres si vous ne les faites pas travailler ? Il ne s’agit pas d’avoir des hommes qui sachent dessiner et peindre, il s'agit d’avoir un art vivant, puissant, fertile. Mais ce n’est pas dans les écoles et les académies que l'artiste grandit, c’est dans la société et dans l’État; ce n’est pas au moyen de quelques médailles, bouts de ruban et autres prix de collégien que l’art s’épanouit, c’est par l’amour que le peuple lui porte, par l’estime que la société lui accorde et par l’argent que l’État lui consacre. Il est vrai que Part trouve sa récompense en lui-même ; mais cela ne vous regarde pas. Si vous avez besoin d’art, rémunérez l'artiste, c’est règle première en bonne économie.
Mais à supposer même que l’art puisse être alimenté suffisamment par la caisse des amateurs, serait-ce une raison pour l’État de laisser au hasard les soins d’un intérêt aussi capital? Et si la caisse des amateurs par une raison ou une autre se ferme un beau jour, faut-il donc que l’art périsse et l’industrie des arts à sa suite ? Serait-ce bien fait, si l’État abolissait les chaires de haute science pour ne maintenir que les écoles professionnelles, sous prétexte que toutes ces théories sont
inutiles à la vie pratique? Sans doute, les matières abstraites ne sont pas en rapport direct avec l’activité économique ; mais les sciences industrielles s’apercevraient bientôt qu’on leur a coupé aorte et carotides, et le dépérissement de l’industrie elle-même en serait la suite inévitable, Et si une chose est utile à tous et nécessaire à aucun, c’est une raison de plus pour l'État de s’en occuper; ces choses-là justement rentrent dans son domaine. Eh bien! l’art rend le même service aux métiers artistiques que la théorie rend aux connaissances techniques. Seulement, comme en science il s’agit de concepts, un tableau d'école suffit au savant pour griffonner sa démonstration; et comme en art il s’agit d'images, l’artiste a besoin d’un mur de palais pour tracer la sienne. La différence n’est que dans le prix : le palais coûte plus cher que Pécole, le mur coûte plus cher que la planche et l’image coûte plus cher que le griffonnage; voilà tout! Si vous prenez à l’art ses travaux publics, c’est comme si vous preniez à la science ses moyens d’enseignement. — Y êtes-vous à présent?
Que vous fassiez des académies ou non, peu importe; cest de l’argent qu’il nous faut pour des œuvres.
Nous avons vu les résultats, cherchons maintenant
les causes.
XXXIIT
En avançant de la démonstration de fait à la démonstration de principe, notre argumentation reçoit une force nouvelle. Entrons tout de suite dans le cœur. de la question.
l’ensemble des industries se divise naturellement en trois groupes. C’est d’abord la production des matières premières. l’agriculture, l'élève du bétail, la chasse, les mines, les carrières, enfin tout ce qui se rapporte à l’exploitation du sol rentre dans la première catégorie.
Le deuxième groupe comprend la préparation préalable des matières premières pour le travail ultérieur des manufactures. Ce sont les hauts fourneaux les usines à métaux fondus, battus, laminés; les scieries, les filatures, les tanneries, les teintureries, les fabrications de produits chimiques, etc., etc., enfin toutes les industries qui ne travaillent que pour d’autres ateliers.
Le troisième groupe renferme les véritables métiers qui transforment les matières préparées en objets manufacturés pour l’usage immédiat du consommateur.
Nous avons donc la production, la préparation, la transformation.
te
I] va sans dire que la production est attachée au sol ; car l’acclimatation des végétaux et animaux, bien qu’elle laisse quelque latitude à lexploitation, dépend elle-même des conditions climatériques. [ y a donc là des limites naturelles que ni peuple ni gouvernement he sauraient changer.
De même, il est évident que, pour la préparation, le pays qui produit aura toujours un avantage marqué sur le pays qui importe. Et si l’industrie, à force d'énergie et de science, parvient à affranchir sur une grande échelle la préparation du lieu de production, comme cela se voit pour les tissus, par exemple, elle ne saurait arriver à une indépendance complète. Là encore l’activité individuelle comme l’action gouvernementale, quoique importantes, sont toujours limitées par des lois naturelles qui tôt ou tard finissent par peser dans la balance.
La {ransformation, par contre, jouit d’une liberté large et croissante; car plus la valeur de la matière disparait devant la valeur du travail, plus l’industrie devient indépendante et capable d'extension. C’est donc ici que l'intelligence peut développer toute sa force et l’État toute sa protection, en tant que cette dernière soit désirable.
essence de l’industrie est le travail qui, en affranchissant la transformation de la matière de plus en plus du sol producteur, élargit la base de la production en même temps qu'il élargit la base du
marché. Car le travail, en augmentant la valeur d’un objet en proportion de la main-d'œuvre, parvient à faire sortir le produit du cercle restreint de l’utilité matérielle pour lui donner un cours sans bornes. Le travail, par une transformation infinie de la matière, parvient à un développement infini de la production et à une extension infinie du marché.
La plus expansive et la plus fructueuse des industries et par suite la plus susceptible et la plus digne de culture est donc celle qui déploie la plus grande puissance de transformation, c’est-à-dire qui emploie le moins de matière première et le plus d'intelligence ouvrière, où, par conséquent, la mise de fonds disparaît sous le travail de forme, et c’est — l’art. L’art, c’est le travail par excellence, l’industrie suprême.
Passons de Pabstrait au concret. La fabrication de chaussures, par exemple, est déjà une industrie passablement indépendante. Il est vrai que la production de Ia peau et la préparation du cuir exercent une influence locale; mais comme les frais de la matière ne sont que pour lamoitié environ dans le prix du produit, le travail commence à compter, et l’habileté, comme le goût de l’ouvrier, balanceront la matière et l’em-
porteront sur elle. En général, on pourra done maintenir cette industrie même avec du cuir importé, si la douane n’y met pas d'obstacles. Mais malgré cela on ne la pourra pas étendre indéfiniment, car il est complétement inutile de fabriquer plus de chaussures qu’il n’y a de pieds pour les mettre. l’augmentation de loffre ne ferait pas augmenter la demande, qui est la conséquence d’un besoin tout matériel que ni richesse ni civilisation ne sauraient développer au delà d’une certaine mesure. Cette production se régularise donc tout naturellement d’après les lois du marché.
Aussi, l’encouragement gouvernemental d’une industrie utilitaire ne portera pas des fruits durables ; car en développant l’exportation industrielle par des protections artificielles, on ne fait que déplacer les centres de production sans augmenter pour cela la production elle-même. Or, comme toutes les sociétés sont d’une solidarité efficace en fait de prospérité, tout bénéfice, qui ne représente pas en même temps une augmentation de la richesse universelle, n’est qu’apparent. Le tort qu’on à fait à d’autres, en transgressant les lois naturelles, n’aboutira, en dernier liéu, qu’à une perte de temps, de force et d'argent, la production finissant toujours par prendre son équilibre normal. Ce que l'État a done de mieux à faire dans cette occurrence, c’est de laisser faire, en facilitant l’action industrielle par la liberté et la protection du commerce et de l’association, par l’augmentation des
moyens de transports et des voies de communication, par la propagation des sciences utiles et de l’enseignement polytechnique, ete., etc.
Mais si l’homme nourri ne demande plus de comestibles et si l’homme habillé ne demande plus des vêtements, l’homme intelligent demandera toujours des produits d’une nature supérieure pour satisfaire les besoins de son esprit, qui ne sont pas bornés comme ceux de son corps. Et plus il en consommera, plus il en demandera. Le consommateur de peintures, par exemple, ne sera pas empêché par l’abondance de sa collection, d’en acquérir de nouvelles ; car les choses marquées par le travail intellectuel sont d’une extension absolue et ne font pas double emploi. I’art, en développant sa production, cultive les esprits, et en cultivant les esprits, il multiplie les acheteurs. I] crée donc lui-même ses débouchés, parce qu’il produit le besoin, en apportant la satisfaction ; et si l’industrie subit le marché, l’art le commande.
Voilà donc une différence capitale, une loi tout économique, qui défend d'appliquer les mêmes principes aux arts et aux industries. l’industrie utilitaire a des limites infranchissables, car en augmentant l'offre elle diminue la demande. Ici la plus haute intelligence est incapable de vaincre les lois de la matière, et l’action de l’État devient impuissante. Mais l'art, au contraire, n’a pas de limites, car il augmente la demande en augmentant l'offre. Ici l’intelli-
Ne
s2 L'ART ET L'ÉTAT,
gence ne rencontre aucune opposition de principe, et l’État n’est arrêté en rien dans l’exercice d’une influence féconde. Il n’a qu’à joindre sa puissance collective aux efforts individuels pour étendre une production libre et progressive par son essence, qui, loin de déplacer les centres de production, augmente la richesse universelle et fait du bien à tout le monde sans faire de tort à personne.
L’homme, en effet, du moment que ses besoins matériels sontsatisfaits, recherche seulement les objets de goût, portant dans leur beauté l'empreinte de l’esprit ; ce qu’il demande dès lors au produit, c’est l’élément artistique. l’industrie n’est donc capable d’expansion et de puissance que par l'assistance de Part. Elle ne s'élève à une force sociale qu’à mesure que l’art entre dans la production; et tous ces travaux énormes, accomplis par le fer, le feu et la vapeur, n’aboutissent, en dernière analyse, qu’au produit artistique. La véritable industrie, celle qui, dominant la nature, crée des richesses par sa propre force, ne commence que là où le règne de la matière finit, et l’art, entrant en action, inaugure le règne de l’esprit.
En cultivant l’art, l’État travaille pour l’industrie de la manière la plus rationnelle et la plus efficace ; et s’il peut laisser l’industrie suivre sa pente naturelle, il doit avoir soin de l’art, qui ne vit pas de besoins physiques et de nécessités matérielles, mais de sentiment national et d'intelligence collective ; de
QUATRIÈME ÉTUDE. 283 l'art qui est l'alpha et l’oméga de l’industrie, sa grande école et son âme créatrice.
Le cœur des économistes sera-t-il suffisamment touché par les bons offices de l’art, pour livrer la clef du coffre-fort —nous ne l’oserions affirmer, et peu importe d’ailleurs. Qu'ils vident la question économique de Part en famille, cela les regarde. Les observations présentées à leur intention ne forment qu’un hors-d’œuvre, et s’ils sont d'avis que l’art comme instituteur de lindustrie ne mérite pas un traitement — mettons que nous n’ayions rien dit. Mais en revenant à notre point de départ pour envisager l’art comme une des fonctions principales de l’enseignement social, en nous replaçant devant l’éducation générale, morale, humanitaire — alors nous leurs disons : Faites vos calculs, messieurs, mais ne touchez pas à la reine!
l’économie politique, cette science toute moderne, est sans contredit appelée à rendre de grands services à la société. Mais franchement, il semble que les économistes se piquent un peu trop de bon sens en réduisant toute production à une question de marché et toute société à un thème d’arithmétique. Leur fameux Laissez-faire, Laissez-passer, v’est au fond qu'un
gros bourgeois quise fait place à travers le menu peuple, et leur rapport entre offre et demande, qui s’érige en crilerium suprème des fonctions sociales, n’est qu’un lieu commun d’épicier, après tout. Aussi, dans les questions d'ordre idéal, cette science semble introduire l’économie dans le bon sens plutôt que le bon sens dans l’économie. L’assimilation des œuvres intellectuelles aux produits industriels — peut-être est-ce du bon sens, mais, à coup sûr, ce n’est pas du sens Commun.
Messieurs les économistes ne comprennent pas assez que l'État n’est ni un ménage de bourgeois, ni une fabrique de produits, ni une maison de commerce; qu’il est au contraire une institution morale, intellectuelle et civilisatrice, ayant pour mission l’éducation et le développement des facultés humaines; en un mot, que l’État est un groupe social établi pour élever le mammifère bipède à la dignité de l’homme et du citoyen, et pour travailler à l’exaltation de l'humanité entière. Ces messieurs ne comprennent pas assez que la richesse, si elle est d’une importance capitale pour l’État, ne l’est que par son action salutaire sur la civilisation, et que partout où la richesse ne sert pas au progrès, elle est plus nuisible que profitable.
L'homme cultivé, s’il porte vareuse de bure et souliers lacés, parce qu’il n’a ni habit noir ni bottes vernies, si, à défaut d’un palais, il loge dans une mansarde— son bonheur n’en est pas diminué consi-
dérablement, car les jouissances de l'esprit sont infinies. Le millionaire, au contraire, qui manque de science et d'éducation, ne saura jamais augmenter considérablement son bonheur, car le plus riche ne peut manger que son soûl. Le pauvre intelligent, de plus, aura toujours autant de chance d'acquérir ce qu’il n’a pas, que l’imbécile fortuné de conserver ce qu’il a. Sans doute l'institution sociale n’est pas encore arrivée à ce degré de perfection qui permettra à l'intelligence l'exercice entière de sa force; mais une erreur de pratique n’infirme en rien la vérité d’un principe, et toute science, méritant son nom, doit graviter vers le . règne de l'intelligence.
I] y a pourtant des économistes qui soutiennent le principe de l’enseignement obligatoire. Cette vérité est trop palpable pour que leur bon sens puisse s’y refuser; car l'État, s’il voulait se passer d'artistes, aura toujours besoin de citoyens. L'État se base sur le progrès, le progrès se base sur la liberté, la liberté se base sur l’éducation. Sans éducation pas de liberté, sans liberté pas de progrès, sans progrès pas d’État. C’est le serpent qui se mord la queue. Et puis, si la société est la tutrice naturelle de la faible enfance, l'État est le tuteur institué de la génération nouvelle. C’est son ministère suprême de transmettre aux héritiers des générations passées le grand legs de la civilisation ; et cette transmission s’opère par l’éducation. l’enseignement est done une obligation de VÉtat
envers le citoyen, comme lapprentissage est une obligation du citoyen envers l'Etat.
Puis une autre question : si l’enseignement est un devoir de l’État, par quelle raison ce devoir se bornerait-il aux petits enfants? Si l’État a un intérêt capital de ne pas confier l’éducation de ses citoyens futurs au hasard, cet intérêt cesserait donc au moment où les élèves sortent de l’enfance, c’est-à-dire au moment où commence une nouvelle éducation, plus difficille et plus importante encore que la première, celle de la conscience et du caractère. S'il n’est pas indifférent pour un pays que ses habitants apprennent à lire, à écrire, à calculer, qu’ils soient mis en possession de leur intellect, en un mot, — est-il donc indifférent qu’ils apprennent aussi à se servir de cet instrument d'intelligence que l’enseignement leur à transmis, c’est-à-dire, qu’ils apprennent à sentir, à penser, à agir comme la dignité de l’homme et le devoir du citoyen le commandent?
Que penseriez-vous d’un cordonnier qui donnerait à son apprenti une forme et un cuir et lui dirait sans plus de façon: Voilà l’instrument, voilà la matière — maintenant fais-moi une paire de souliers. Soutien-
driez-vous que c’est le bon sens qui fait agir ainsi ce cordonnier ? Toujours est-il que vous agissez exactement comme lui. Vous donnez à l’apprenti de la vie sociale instrument: les premiers éléments de science, et la matière : l’activité individuelle dans la communauté, et puis vous dites : Marchez! Vous voulez pourvoir quelque peu à l’éducation intellectuelle, et l'éducation morale et sociale, tout au plus préparée au commencement de l’adolescence, vous la laissez au hasard. Mais à quel âge donc du citoyen l’action éducatrice de l’État doit-elle cesser? Est-ce qu’à l’adolescent ne reste pas beaucoup à apprendre? est-ce que l’homme adulte même ne doit pas toujours se perfectionner? Qu’avez-vous à lui offrir pour achever son éducation ?
Viendriez-vous dire que c’est l’enseignement et la pratique religieux qui doivent combler cette lacune? Non, puisque vous voulez, comme de juste, séparer l'Église de l’État et mettre celle-là en dehors de Paction organisatrice de celui-ci. Or, vous n’avez rien à demander à l’Église qui, du reste, n’a rien à vous offrir que des mythes, des dogmes et des sacrements, toutes choses bien respectables sans doute, mais qui n’ont pas montré une puissance éminemment moralisatrice dans le cours des siècles, puisque la civilisation ne s’est développée nulle part qu’en combattant l'Église, Done il ne vous reste que l’art, cette religion purifiée de l’homme cultivé, et qui est l’héritière natu-
relle de l'Église au sein de l’État. L'art, c’est la religion moins la morale, qui s’en est séparée pour rentrer dans la législation sociale de l’État, dans la justice; et moins le dogme, qui s’en est dégagé pour retourner dans le pays des songes, dont il est sorti. Ce qui est resté, c’est l’élément idéal qui fait le fond de toute religion; c’est-à-dire, l’action efficace du beau sur l'âme humaine. l’enseignement moral a commencé par Part, c’est par l’art qu’il finira.
S'il y à une fonction que la société doit poursuivre d'ensemble, que l'État doit épouser d’emblée — en conviant les économistes à la noce, bien entendu, mais sans leur demander un permis de mariage — c’est l’enseignement et tout ce qui s’y rattache. S'il y a un intérêt qu’un gouvernement libéral ne doit pas confier aux caprices des amateurs et au bon plaisir d’un Mécène, cest l'élévation des masses au sentiment du beau, du, vrai et du juste. I/éducation, voilà la mission capitale, fondamentale de l'État, sa raison d’être, le but de ses efforts. Or, nous avons prouvé à satiété le rôle important que l’art joue dans léducation ; l’État est donc obligé de le cultiver et de le doter aussi bien que la science et que toute profes-
sion qui sert au développement de lesprit. Les œuvres intellectuelles ne rapporteraient pas un sou vaillant que l’État ne les payerait jamais trop cher, et je défie les économistes les plus huppés de trouver un placement plus lucratif pour les deniers publics. Abstraction faite de l'influence momentanée des causes politiques, la prospérité d’une société marche toujours en raison directe de sa civilisation ; et si les économistes envisageaient leur mission d’une manière plus large et plus élevée, ils feraient de l'instruction à tout prix leur cœlerum censeo. I] n’y a que l'intelligence qui produise, l'ignorance west bonne qu’à consommer.
Mais ce pauvre État ! il n’a jamais d'argent pour les choses nécessaires, il a tant à payer pour les choses superfiues! Quand on discute et fixe le budget du bon peuple, on arrive toujours au fond de la bourse avant d'arriver à la hauteur de Penseignement. On bride le cheval par la queue, comme dit le proverbe.
Camment ! vous avez des millions pour entretenir l’armée du sabre qui, si elle ne peut pas tuer Le corps dans la guerre, tue l’âme dans la paix en détruisant la prospérité du pays? vous avez des millions pour solder l’armée du dogme, qui par fanatisme combat la vérité et entrave le progrès des nations? vous avez des millions pour salarier l’armée du bureau, qui pullule à foison et anéantit l’activité sociale en étouffant l'initiative des citoyens? — et vous n’avez pas de quoi donner du pain à vos instituteurs, et vous payez à vos
professeurs les gages dun cocher de bonne maison, et vous laissez eroupir vos travailleurs dans l’abjection de l'ignorance? Comment! vous avez toujours des millions pour élever des églises et des fortifications, pour bâtir des séminaires et des casernes? — et vous manquez d'écoles , et celles que vous avez ressemblent à des étables; et dans vos musées scientifiques on ne trouve rien, parce qu’il n’y à pas de place ; et dans vos galeries artistiques on ne voit rien, parce qu’il n’y à pas de lumière? Comment! vous avez encore et toujours des millions pour doter vos évêques, vos maréchaux, vos — que sais-je — tant de dignitaires inutiles? — et vos penseurs, vos poëtes, vos artistes, ces grands-prêtres de l’humanité qui cultivent et élèvent votre sentiment, qui font croître et fructifier votre pensée — vous les condamnez à la famine? Quelle brutale stupidité! Comme sil y avait une meilleure armée, une meilleure forteresse, une meilleure puissance pour un État, qu’une population éclairée et morale!