‹ Les souvenirs d'un artisteChapitre 24 sur 46 · LES · texte numérisé non relu

LES

Je suis né à Paris, le 20 mars 1808. Le surlendemain de ma naissance, je fus baptisé à l’église de Saint-Nicolas-des-Champs sous les prénoms de Jean et d'Antoine.

Mon parrain était un camarade intime de mon père à l'École centrale des Arts de Lyon. Il était venu à Paris avec mon père chercher la fortune et la gloire. 11 se nommait Jean-Baptiste Guillon ; ma marraine, sa femme, élail Antoinette Devienne, nièce du compositeur Devienne, auteur de larmusique de l'opéra des Visitandines.

Mon père était sculpteur, ma mère avait elle-même un talent remarquable pour la broderie, surtout pour la broderie appliquée à la peinture ; mon parrain et ma marraine étaient aussi artistes.

Je suis donc né au milieu des Muses, comme disaient les poëtes du premier Empire.

A peine j'étais né, que ma mère fut obligée de se séparer de moi. Gondamnée à ployer son corps nuit et Jour sur son métier, elle devait aujourd'hui broder un habit de général, puis demain une robe de cour, exécuter enfin loutes sortes de commandes qui ne souffraient pas de retard.

Je fus confié à une brave nourrice, qui n'était plus jeune et qui, je le crois bien, m'a fort peu nourri de son lait; mais elle avait grand soin de son nourrisson. qui poussait comme un champignon au village de Charenton, qu'elle habitait.

A l'âge de dix-huit mois, je revins à la maison paternelle. Py étais assez turbulent et souvent j'eus maille à partir avec les ouvrières qui travaillaient chez ma mère.

Celle-ci était d’une bonté de cœur inépuisable, mais d'un caractère très-irritable et d’une excessive sensibilité, que les souffrances de son enfance rendaient un peu maladive.

Dès l’âge le plus tendre, elle avait dù assister aux cruelles épreuves du siége de Lyon en 1792.

Comme mon père, ma mère était née à Lyon; ses beaux veux noirs et doux étaient parfaitement le miroir de son âme. Et quelle âme c'était que celle de ma mère! Y abien longtemps que je lai perdue, et cependant je ne puis écrire ces souvenirs de mon enfance sans me senur sous le charme de sa tendresse et sans verser de douces larmes. (est avec un sentiment profondément religieux que je me rappelle ces nuits laborieuses où, seule, ployée sur son métier, elle me faisait rèver au son de sa douce voix, qui chantait avec un accent juste

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. D et vrai les romances de Dalavrac, si pleines de mélancolie.

Sans doute, le labeur auquel elle se Hivrait était cruel et pénible; cependant il nous fallait le bénir ; c'était encore du bonheur, si nous le comparions aux jours de chômage, Quand ilarrivait ce maudit chômage, ma mère versait des larmes et nous faisait de touchantes confidences, nous exprimant la peur qu'elle avait de ne pas arriver à satisfaire à nos besoins par son travail et celui de mon père.

Tout était poétique chez notre pauvre mère.

Né en pleine gloire impériale, je me rappelle naturellement le naïfenthousiasme qu'exeitait chez le peuple de Paris le nom de Napoléon. Mais je me souviens aussi d'uné certaine promenade que mon père me fit faire de compagnie avec lui, un jour de dimanche, aux prés Saint-Gervais.

Je n'avais pas encore tout à fait six ans ; mais la scène dont je fustémoin ne s’est jamais effacée de ma mémoire.

Mon père me tenait par la main; nous suivions la loule qui, sortant de la rue du Temple, traversait le boulevard pour monter le faubourg du Temple. C'était dans l'après-midi, à l'heure où les ouvriers endimanchés montaient à la Courtille, chez Le père Desnoyers. Un de ces gros fiacres jaunes et lourds, dont la jeune génération ne peut avoir l'idée, traîné par deux maigres chevaux efflanqués, montait le faubourg, au pas. Ce fiacre était occupé par cinq ouvriers. Deux soldats, deux vainqueurs du temps, s'approchent du cocher et lurintiment l'ordre de s'arrêter; puis, ouvrant Ex portière, 11° or-

donnent aux ouvriers de descendre du fiacre. Un d'eux veut résister ; Je vois un sabre dégainé, puis, au même moment un poignet pendant au bras ensanglanté de Pouvrier qui résistait, et une main d'homme tombe à mes pieds, dans la rue. La foule recule, épouvantée, et ouvre le passage aux deux soldats furieux que la vue du sang qu'ils viennent de répandre à rendus plus furieux encore. lis s’élancent au pas de course dans le faubourg du Temple, brandissant leurs sabres au-dessus de leur tête.

Un seul homme, dans cette foule, eut le courage de poursuivre ces forcenés.

Cet homme, c'était mon père !

Il pourchassa ces furieux jusqu'à la caserne du faubourg du Temple, où ils furent arrêtés.

Quand mon père vint me chercher, ilme trouva, dans la foule, à la place où il m'avait laissé, immobile et comme cloué par l’épouvante, pâle d'horreur, mais ne versant pas de larmes.

En 181%, eut lieu la première invasion. Enfant du peuple, j'étais naturellement avec le peuple, prenant parti contre l'étranger pour Napoléon, qui alors aux veux du peuple français personnifiait la France.

J'étais trop jeune pour comprendre le mouvement. de l'Allemagne de 1813. Excitée par ses poëtes, ses artistes et ses penseurs, cette Allemagne allait se relevant, Elle avait à se venger de nos victoires, qui comme toujours n’aboutissaient qu'à exciter contre nous la jalousie des autres peuples.

Certains hommes politiques de profession, qui de nos jours ont des tmitateurs, vendirent alors la France aux

Anglais, aux Prussiens, aux Autrichiens et aux Russes, et cela pour de Pargent, des décorations et des honneurs. Et quels honneurs !

De 1814 à 1819, l'on apportiut chez ma mère les habits décousus des grands dignitaires de PEmpire, qui devenaientles grands dignitaires du Royaume. On chanoeait seulement tous lesornements; les abeilles faisaient place aux fleurs de Is, le blason des Bourbons recouvrait tant bien que mal les armoiries de PEmpire et les

aigles,

Avec 1819, arrive la nouvelle du débarquement de l'ile d'Elbe : l'Empereur couche aux Tuilertes.

Le lendemain, mon père et d’autres sculpteurs d'ornements sont appelés à leur grande Joie pour gratter les L'majuscules, et sculpter des N à leur place. Oubliant que pour Napoléon il n'avait été que de la chair à canon, . le peuple français adorait toujours également cel homme fatal. Son nom conserva un tel prestige, que, quinze ans après, d'anciens soldats, sculpteurs d’ornements qui travaillaient chez mon père, croyaient toujours voir revenir Napoléon et ne Pappelaient que mal more.

Le plus grand désir de mon père étut de faire de mon frère et de moi des hommes de talent.

I mourut, en 1850, à Lyon oùils'étutretiré auprèsde nos lantes, après la mort de notre mère, [ne se passait presque pas de jour qu'il n'allàt fure son pèlerinage au musée Saint-Pierre et asseoir devant le groupe en marbre de Cain et de sa race maudite de Dieu,

Lors de à première invasion, en IST#, j'avais six ans, et jélais loin de me douter que moins de vingt ans plus rd je serais chargé de sculpter à PAre de Triomphe deux grands groupes représentant allégoriquement ces deux époques historiques st importantes : 181% et F8.

Je me rappelle l'anxiété où &tait alors plongée Ta population de Paris. Dans chaque famille on cachait tout, on enfouissait tout. Tout ce qui avait quelque valeur, l'argenterie, les pendules, les bijoux, tout était enterré dans les caves, scellé dans les murs, sous les lambris, dans les cloisons. On s'ingéniait à imaginer de bonnes cachettes.

Tandis que les uns s'occupaient fiévreusement de ce Lravail conservateur, d'autres, grimpés sur les toits des maisons, armés de longues-vues, cherchaient à suivre et à deviner les chances du combat qui se livrait sous les murs de Paris, lequel à cette époque n’était pas fortifié.

Cette première invasion produisit une impression profonde sur ma Jeune imagination.

Lors de la seconde invasion, en 1815, j'avais sep ans. Je n'avais alors qu'une pensée : aller me battre contre Pétranger. Un jour, j'accompagnai une petite bonne de ma mère, qui alkut faire une commission rue du Temple. Précisément en ce moment vinrent à passer, fifres en tête et tambours baitant, des féderés qui se rendaientaux buttes Chaumont.

L'occasion était trop belle pour ne pas commencer patriotiquement ma vie aventureuse. Je profitai d'un moment où la petite bonne causait où plutôt s'ébahis-

sait des cancans des bonnes femmes du quartier, pour

me mellre, avec d'autres gamins de Paris dont Le plus âgé n'avait pas douze ans, à la tête de la colonne en marche, au milieu des fifres et des tambours.

Nous arrivâmes aux buttes Chaumont, en ordre de batulle.

Tous ces enfants demandèrent alors en chœur à ètre incorporés pour se battre contre les Cosaques. Voir battre ces affreux Cosaques qui nous épouvantaitent si fort, telle était Pidée fixe des enfants de Paris.

On voulait bien nous faire fure des commissions et nous employer un peu parfois aux travaux des petites redoutes que l’on construisait.

Cette vie active des camps avait pour moi un allrail extraordinaire. Que de scènes pittoresques au milieu de ce désordre qui tentait de devenir de ordre lEà, c'était de la terre et des pierres que lon amoncelait; 161 on éventrait une muraille pour y placer des canons. C’étail pour des enfants un spectacle tout à fait nouveau, sans compter que l’on se disait à part soi que l'on était des soldats, puisque l’on mangeait à la gamelle avec les fédérés.

Cette jeune et Joyeuse garde avait pourtant ses jours tristes.

Cela arrivait quand une brave mère en pleurs venait chercher son polisson, qui se croyait un héros. Quant à moi, J'étais heureux et fier de mon rôle. Mais un jour je sentis une main vigoureuse me pincer avec force loreille gauche.

C'était mon père qui venait me Urer de mon rève de aloire, pour rassurer ma mère, qui me crovail

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. (1 perdu. Mon père était depuis assez longtemps à ma recherche, lorsqu'un horloger de la rue du Temple, dont la boutique faisait face aux bains Chinois, lui dit qu’il m'avait vu passer au milieu des fifres et des tambours des fédérés, et que je devais être avec eux.

Ma mère n'accabla de reproches et de... baisers.

Malgré les efforts des hommes de cœur, Paris fut livré par les politiques de profession dont nous parlions tout à l'heure.

À quelque temps de là le peuple de Paris allait en pèlerinage aux buttes Chaumont où s'était si bien conduite l'École polytechnique, dont la popularité date de cette époque. Mes parents m'y conduisirent moimème, et jeus sous les veux le triste spectacle d’une ville conquise : les maisons de plaisance démolies ou brülées, des jardins bouleversés, des bois hachés, des ouinguettes en ruine.

Les longues journées du siége de Paris en 1815 étaient bien tristes. On rencontrail des convois de prisonniers, avant Pair si triste, si fatigués, que l’on vovait des femmes, oubliant que parmi ces hommes il y en avait qui avaient tué leurs pères, leurs époux, leurs frères ou leurs fils, leur apporter du pain, du vin et de l'argent.

Les troupes alliées firent leur entrée triomphale dans Paris rendu ou, plus justement, vendu. À leur tête, entourés d’un brillant état-major, chevauchaient lempereur Alexandre [de Russie et le rot de Prusse.

Le peuple de Paris était triste, mais les dames du faubourg Saint-Germain et les filles publiques dansèrent

ensemble dans le jardin des Tuileries. Les

nobles personnes avaient pour vis-à-vis des officiers

autrichiens, russes, anglais, bavarois, saxons, prussiens, honrois, etc.

Et lon s'étonne que quinze années plus tard 1fv ul en France une révolution de 1850!

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