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Deux ou trois mois après notre visite faite en famille aux buttes Chaumont, un régiment de Cosaques était campé au marché du Temple, et dans une des rues voisines j'allais comme externe suivre les cours d’un pensionnat. J'avais conservé toute ma haine contre les Cosaques ; mais c'était plus fort que moi, j'avais un goût passionné pour leurs petits chevaux noirs, que je contemplais longtemps le matin en allant à Pécole et le soir en revenant à la maison.
Les Cosaques étaient d’une saleté repoussante. Le suif jouait un rôle considérable dans leur existence. HIS se servaient de chandelles de suif pour pommader leur barbe et leurs cheveux; ils plongeaient les mêmes chandelles, en les tenant par la mèche, dans la marmite où cuisait leur soupe, ou bien 1ls les étalaient sur un plat délicat composé de choux et de cerises cuites. Cette horrible cuisine, son odeur insupportable et surtout la (erreur que m'inspiraient ces grands Cosaques, tout
lt SOUVENIRS D'UN ARTISTE.
cela aurait dû me faire fuir: eh bien! pas du tout, l'attrait des petits chevaux de PUkraine me tenait là immobile, comme sous l'effet d’un charme.
Que de fois, dans mes rêves d'enfant, j'avais cru me voir monté sur un beau petit cheval, en habit de général, et donnant des ordres en caracolant.
Parmi les petits chevaux des Cosaques, 1} y en avait un que j'aimais particulièrement et pour lequel J'avais une vraie passion. Un jour, en sortant de la classe, Je vis le petit cheval se promenant Hbrement dans la rue, lrainant sa longe dans le ruisseau e& gambadant. de m'élançai à sa poursuite et fis mutilement mille tours et détours pour le saisir. Les passantsriaient, mais personne aussi fortque le vieux Cosaque, le maître du petit cheval, qui serrait à deux mains sa ceinture de cuir, pour ne pas étouffer. Essouffié et suant à grosses gouttes, je posat à terre mon panier d'écolier et nr'efforçai longtemps en vain de saisir la corde qui trainait sur le pavé. Fv réussis à la fin, mon petit cheval y mettant sans doute quelque complaisance, et, fier de mon triomphe, Je l’amenai à son maitre qui, pour ma récompense, me mil à califourchon sur son dos. En ce moment, joubliu out, ne m'apercevant ni des caresses de Phorrible Cosaque, ni même de sa puanteur.
Dès lors le suprême bonheur fut pour moi d'être monté sur le petit cheval du Cosaque, qui finit par avoir la bonté de me laisser le mener à labreuvoir et me permit de me promener aussi dans le quartier.
Combien de punitions me valut mon goût pour le: petit cheval! mais je le trouvais st beau avec son poil
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 15 noir el sa longue crinière qui couvrait des yeux pleins de feu!
Pour expliquer la tendresse du vieux Cosaque pour un enfant de sept ans, 1lest naturel de croire que le pauvre homme avait laissé en Russie un petit garçon de mon âge, pour venir en France tuer des Français, comme les Français avaient tué des Russes à Austerlitz.
Depuis l'invasion, l'intérieur de la famille était devenu de plus en plus triste. Plus de métier de broderie dans l'atelier de ma mère, mon père gagnait vingt sous pour la confection des bois de fusils. Le pain était cher. Nous avions un petit frère chéuf, malingre, qui demandait beaucoup de soins; ma mère avait malgré cela recueilli chez elle par bonté d'âme une petite orpheline de mon âge.
Pour comble de malheur, une somme considérable, toute la fortune de la famille, due à mon père sur les Lravaux d’ornements de Pare de triomphe du Carrousel, lui fut volée par un infidèle associé, qui alla mourir en Russie.
Mes parents se virent done forcés de me retirer de ma pension, ne pouvant plus paver le maître. fs étaient désolés, ne pouvant ni Pun ni Pautre se décider à m'envoyer à l’école des frères de la doctrine chrétienne.
En ce temps-là, personne parmi les travailleurs avant conservé quelque dignité n'admettaits qu'il Tai
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 17 (üt possible d’envover ses enfants à cette école gratuite,
L'homme et la femme ayant le respect d'eux-mêmes n’ont jamais recours à l’aumône.
Mes parents sentaient également, l’un et l’autre, que l'instruction et le travail peuvent seuls donner l’indépendance.
Aussi furent-ils tout heureux lorsqu'une amie vint leur proposer de me faire inscrire à une succursale de l’école d'enseignement mutuel dirigée par labbé Gautier.
Ge fut à l’école de la rue Popincourt que je fus inserit. Pour un enfant de Paris le chemin était trop long de la rue Neuve-Saint-Laurent à la rue de Popincourt. Le trajet, surtout en hiver, devint pour moi très-pénible, lorsque je dus remorquer mon petit frère, de deux ans et demi plus jeune que moi.
ILest vrai qu'il y avait des distractions sur la route : c’étaient d’abord les boutiques de pâtissiers qui pour le sou de notre déjeuner nous régalaient de gâteaux rassis et de miettes, c’étaient ensuite les parades du célèbre Bobèche et de son ami Galimafré.
Bobèche, en habit bourgeois, ressemblait énormément à Philipon, le caricaturiste.
Son costume de parade était celui de Jannot, portant une énorme perruque blonde et roussâtre. IT était coiffé d’un tricorne à part, se rapprochant de celui des gardes françaises du temps de Louis XV. Bobèche excellait surtout dans la naïveté.
I me semble le voir encore avec sa face épanouie, son habit rouge à gros boutons, un énorme bouquet de vio-
lettes artificielles à ia boutonnière, sa culotte jaune serin, ses bas bleus et ses souliers à boucles.
Ainsi affublé, Bobèche était adoré du publie du bouleard, d'autant plus qu'il était libéral ou bonapartiste, ce qui, pour les imbéciles, voulait dire absolument la même chose.
Quant à Galimafré, bien qu'ayant son genre d’originalité, il ne s’occupait qu'à faire briller son ami, en lui donnant la réplique.
Je ne saurais dire au juste quel était le genre de farce des deux amis. Je me souviens seulement que leurs parades attiraient la foule, et qu'il y avait chaque jour un certain nombre de spectateurs qui, arrivés le matin, ne quittaient la place que le soir assez tard, pour aller se coucher, et après la dernière parade, en ayant eu soin d'apporter dans leurs poches des vivres pour la journée. Dès que Bobèche se montrait sur ses tréteaux, les promeneurs accouralent en foule, et ceux qui se trouvaient trop loin pour entendre ses lazzis, lesquels frisalent presque toujours par de fines allusions la politique du moment, se contentaient de la pantomime des deux acteurs en plein vent. Mais le sel des paroles était la partie la plus intéressante de ces scènes dialoguées qu'ils improvisaient, paraît-il, avec un talent rare.
Aussi, l’opposition assistait-elle le plus souvent et en masse aux parades de Bobèche et Galimafré.
En hiver, 11 n°y avait plus de parades sur le boulevard du Temple, mais il y avait les glissades, lesquelles avaient pour moi un attrait irrésistible.
Quelle exubérance de vie je dépensais dans eet exer-
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 19 cice qui nous grisait tous et demandait de la force en même temps que de ladresse! Mon plaisir était, il est vrai, troublé par lavue de mon petit frère qui, trop jeune pour se livrer à l'exercice de la glissade, restait assis près du panier des vivres, où il n’y avait plus que des cahiers et des livres, grelottant de froid, soufflant dans ses mains et ayant faim !
Et puis une autre préoccupation me tourmentait : je tremblais de voir subitement apparaître mon père, qui était impitoyable quand, par extraordinaire, il nous surprenait jouant sur le chemin de l’école.
Je ne tardai pas à me faire remarquer à l’école mutuelle. Je fus nommé moniteur général, n'ayant pas encore onze ans. Du reste, j’étais précoce sous tous les rapports.
Je me souviens d’avoir éprouvé un amour véritable pour une jolie petite fille de huit ans, mon âge, qui se nommait Elzbiska et habitait sur notre palier.
Quelques années après arriva le jour solennel de ma première communion. On me disait que celui qui faisait une bonne première communion en ressentait les effets toute sa vie.
J'étais d’une violence et d’une vivacité de caractère qui donnaient de l’inquiétude à mes parents. Je ne pouvais me corriger malgré mes efforts de ce maudit défaut, mon péché capital, dont j'avais surtout à souffrir quand il m'arrivait de m'emporter contre mon petit ami Guillon, le fils de mon parrain et de marraine.
Cet enfant était difforme, bossu, presque toujours souffrant ; mais il étaitextraordinare par Pintelligence et
par le cœur. Mon amitié pour cet enfant était le seul frein qu'on püt opposer à l’impétuosité de mon caractère. Ni punitions, ni coups même n’y pouvaient rien. Il fallait, pour triompher de ma colère, me parler de ma mère malade ou de Guillon fâché contre mot. Alors mon emportement s’'apaisait comme par enchantement et je fondais en larmes. Mon unique ami mourut bien jeune. Sa perte, qui me causa un profond chagrin, me fil penser sérieusement à l’autre vie et, pour la première fois, aux anges du ciel.
M'étant mis en colère le matin du jour de ma première communion, Je ne me rendis à l’église que pour obéir à ma mère. J’allai trouver mon confesseur et Iui dis que je m'étais mis en colère le matin même, et que J'étais indigne de recevoir le sacrement. Il me donna l’absolution, mais je ne pouvais me décider à communier; il lui fallut me porter pour ainsi dire au pied de l'autel, et je communiai avec Dieu seul.
En 1862, à Rome, à l’âge de cinquante-quatre ans, je communiai de nouveau, mais cette fois avec les hommes.
La communion comprise ainsi dans le sens de la fraternité entre les hommes est assurément un des plus grands sacrements que nous puissions recevoir.
À Rome, je reçus la communion deux fois, la première fois de la main de Monseigneur de Dreux-Brézé, étant seul dans l’immense basilique de Saint-Paul, et l’autre fois à la messe particulière de Notre Saint-Pére le Pape Pie IX, étant seul encore, dans sa chapelle, à Portod’Anzio.
Dans les deux cas, je priais avec ferveur en pensant à
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 21 ma mère et à mon fils, officier d'artillerie de marine, alors aux colonies ; mais je dois avouer que, bien que faites avec sincérité et malgré le prestige du lieu et des circonstances, ces deux communions furent tout autre chose qu'une première communion dans la modeste église de Saint-Nicolas-des-Champs, faite à onze ans.
Ma première communion faite, je pris part à un concours entre les élèves de l’enseignement mutuel, dont l’objet était une bourse à institution de M. Nyon,
À la suite des épreuves, je tombai gravement malade d’une fluxion de poitrine ; si bien que le jour où j'étais proclamé vainqueur et où je devais être couronné par M. de Chabrol, préfet de la Seine, on me croyait mort. On avait placé sur ma tête la couronne du concours. Ma pauvre mère passa la nuit à prier auprès de mon lit. Le lendemain, je revenais miraculeusement à la vie.
Ma convalescence fut si longue, que je ne pus d’abord profiter de mon succès au concours, et que ce fut mon jeune frère qui commença par aller à ma place à la pension de M. Nyon.
Longtemps après j'allai y rejoindre; la pension de M. Nyon, qu'il dirigeaitlui-même honnêtement et paternellement, devint bientôt célèbre.
M. Nyon avait parmi ses élèves les deux fils du général Pajol, le fils du général Morand, les enfants des artistes Brocas, peintre, et Mozin, professeur de Piano au Conservatoire ; 1l avait encore Albouy, le fils du grand entrepreneur de charpentes, les frères Guillemot, Goupil, devenu le chef de la fameuse maison Goupil, Billard le
pianiste, élève et ami de Herz.
22 SOUVENTRS D'UN ARTISTE.
Beaucoup des externes de la pension appartenaient comme moi aux familles les plus modestes ; c’étaient des fils de boutiquiers du quartier, de bouchers, d’épiciers et de parfumeurs. Les pensionnaires, au contraire, étaient de familles plus riches. De ce groupe d'enfants, plusieurs ont acquis une certaine célébrité dans diverses carrières. |
A l’âge de quatorze ans, je quittai la pension Nyon pour me mettre sérieusement au travail. J’aidai mon père, et en fort peu de temps je fus en état de mesuffire à moi-même.
Après avoir suivi très-peu de temps les cours de dessin de l'École des Arts-et-Métiers du Conservatoire, puis un peu plus longtemps ceux de l’école de dessin de la rue de l'École-de-Médecine, je me mis en devoir de travailler pour mon compte, n'ayant eu en réalité pour premiers maitres que mon père et M. Péron, oncle de M. Nvon, que je retrouvai professeur à l’école de dessin de la rue de l'École-de-Médecine.
Avant de prendre ce parti extraordinaire, mais raisonnable, J'avais essayé de faire une folie : celle de m'en- “gager dans un régiment, comme cavalier, bien entendu; mais on ne voulut pas de moi, même comme trompette. Prenant bravement mon parti de ce refus, j'allai traailler à la basilique de Saint-Denis où tant de fois, étant enfant, J'avais accompagné mon père quand il travaillait à la restauration des tombeaux des rois de France.
Je sculptais des chapiteaux gothiques à la nouvelle sacristie avant vue sur la grande cour de la maison de
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 23 la Légion d'honneur; je jetais des regards singulière ment curieux sur chaque pensionnaire qui traversait la cour.
Dans la maison de la rue Pastourelle où demeurait ma mère à l’époque où je fus couronné mourant, habitait une dame, veuve d'un colonel, qui avait une jolie fille de seize ans que j'admirais beaucoup lorsqu'elle venait voir ma mère pendant les vacances. Favais souvent joué avec sa petite sœur, belle brunette de dix à onze ans.
L'une d'elles, l’aînée, qui est restée parmi les dame: dignitaires de la maison, fut, vingt-cinq ans plus tard, une protectrice pour ma fille aînée. La plus jeune est morte de la poitrine à la maison de Saint-Denis, où elle remporta les plus grands succès.
Qui m’eût dit alors que ma fille aînée terminerait en partie son éducation dans celte maison, et que je l’en retirerais avec éclat après le coup d’État du 2 décembre 1851 !
Quand je me rappelle les souvenirs de ma vie passée, j'y trouve la confirmation de cette vérité : c’est qu'une volonté persévérante arrive à des résultats tels, que le rêve même est souvent au-deksous de la réalité.
Ce qui m'était le plus pénible, ce n’était pas de sculpter de mauvais petits chapiteaux gothiques par un froid de 7 à 8 degrés, mais de vivre avec les sculpteurs d’ornements, hommes grossiers dont les mœurs m’inspiraient une profonde répugnance. Dès que mon court repas était fini, au lieu de rester à boire avec ces messieurs, je m'enfermais dans mon petit cabinet, où j'étu-
diais l’anatomie dans un vieil exemplaire de Tortebat qui avait appartenu à mon père.
J'avais fait mon apprentissage de sculpteur d’ornements en aidant mon père aux chapiteaux de la Bourse, à la chapelle expiatoire de Louis XVI, chez le sculpteur Romagnesi, frère du compositeur de romances.
J'avais aussi travaillé au Père-Lachaise, avec mon père, à un tombeau qu'il exécutait sur les dessins et sous la direction de l'architecte amateur Duponchel.
Un jour, chez le grand tragédien Talma, où mon père exécutait des ornements dans le salon de son hôtel de la rue de Larochefoucauld, la conversation tomba sur les spectacles gratuits. Un amateur attaquait Pidée de donner du Corneille en pâture aux ignorants. Le grand artiste se révolla :
€ Jamais, disait-il, je n'ai été ni mieux compris, ni mieux apprécié, et Jamais Je n'ai mieux joué que Îles jours de spectacles gratuits. Quelle différence, ajoutaitil, avec le parterre de rois dont je fus honoré à Erfurt! Quelle froide salle ! ma langue se collait à mon palais, mon gosier se rétrécissait, J'étais gêné; aussi je fus mauvais, Oui, Vraiment mauvais, ce jour-là. »
J'avais suivi attentivement, dans le Constitutionnel, le procès des quatre sergents de La Rochelle, qui furent condamnés à mort.
Le jour de lexécution, ayant quitté le travail à dix heures du matin, je descendais la rue de La Harpe en songeant au moyen de sauver ces quatre malheureux jeunes gens: j'étais bien convaincu que leurs amis politiques ne les laisseraient pas exécuter.
Je me plaçai en face du Pont-au-Change. Quand la silhouette des deux fatales charrettes se dessina sur le ciel au milieu du pont, il y eut un mouvement de pression de la foule, auquel je contribuai de mon mieux, Mais en ce moment, des canonniers, conduisant deux pièces, mèches allumées, tournaient l'angle du quai, et, sur le pont, deux bataillons de la ligne éloignèrent le public des condamnés.
Au moment où 1ls passaient à l'angle du quai, du balcon d’un café au-dessous duquel je m'étais placé, des jeunes gens leur crièrent :
€ Adieu ! mes amis, adieu !
— Adieu! mes amis, adieu! » répondirent de leurs charrettes les quatre condamnés.
Chacun des quatre sergents avait conservé devant la mort son caractère particulier : Raoux, qui était enthousiaste, se leva debout sur la charrette; Borie, plus stoïquement calme, fit un simple mouvement de tête.
Je remontai tristementchez ma mère. Tout, dans Paris, me semblait morne et froid, ce jour-là:
Comme c’est l'habitude des enfants élevés dans les privations, je brûlais de connaître ce qu'on appelle la vie, et spécialement les bals de Paris. Avant pris des leçons de danse pendant deux ou trois mois, je fus un des coryphées des bals les plus renommés du dimanche et des jours de fête de la capitale.
Je n’eus, avec les demoiselles que je rencontrai dans ces bals, d’autres rapports que ceux de la galanterie réduite à l'amour platonique. Du reste, après quelques mois, je renonçai au plaisir de la danse, qui n'avait plus d’attrait pour moi.
Je fis dans mes habitudes une réforme plus importante. Je renonçai aux travaux lucratifs du sculpteur d'ornements pour me livrer aux études sérieuses, aimant mieux gagner deux ou trois francs, c’est-à-dire mon pain, en modelant, que quinze et vingt francs en seulptant des ornements.
Je me fis inscrire à l'École des Beaux-Arts, comme élève de M. Bosio, qui était aussi laid et aussi bègue qu'il avait de talent pour la sculpture ; 11 voulut bien à l'École des Beaux-Arts, le mois qu’il professait, ne me
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 21 donner d’autres conseils que ceux qu'il bégavait aux autres élèves.
Je rencontrai à l'École des Beaux-Arts M. Dulac, professeur de dessin, adjoint à M. Péron son maitre.
Ce fut pour moi un rude et laborieux hiver que celui de 1823-1824. Je logeais chez ma mère, rue du faubourg Saint-Martin. Je partais de là avant le jour pour v revenir à dix heures du soir, ayant travaillé toute la journée, là à modeler, ici à dessiner.
Je dus songer à me rapprocher du centre de mes études. Dulac m'offrit un cabinet attenant à la chambre qui lui servait d'atelier de peinture ; ma mère me donna mon lit, et je m'installai rue du Four.
Nous formions là un vrai phalanstère, Au ‘bout de quelques mois, Je renonçai à celte vie commune, peu attrayante pour moi; une petite chambre se trouva libre dans la maison où logeait Dulac : je la pris.
Je rencontrai dans celte maison le bon Gérard-Séguin, qui, depuis mes premiers essais en peinture, aussi bien qu’en sculpture et en architecture, ne cessa jamais de me prodiguer les encouragements, j’oserai même dire son admiration, et cela, pendant toute sa vie.
Je ne dois pas oublier une figure étrange que je rencontrai dans ce milieu de la bohôme de 4894. C'était un certain Bangnat, musicien et mathématicien, qui se disait fils de la reine Hortense et du général Bonaparte. Il me donnait des leçons de guitare à quinze sous la lecon. Je lai retrouvé modèle et contre-basse dans un théâtre de la banlieue. Il gagnait ainsi sa vie fort honnêtement, malgré sa haute naissance et sa ressem-
blance frappante avec la reine Hortense, de Morny et Louis-Napoléon.
Pour payer mon loyer, j'étais allé travailler aux Menus-Plaisirs pour les funérailles de Louis XVIIE, et quelques mois après chez M. Guersant, chargé de la slatuaire décorative pour le sacre de Charles X, à Reims.
À notre arrivée à Reims, on me confia tout de suite la direction des travaux, ce qui excita l’envie contre moi, au point que l’on mettait des planches en bascule pour me faire tomber du haut de la cathédrale.
À la dernière heure, 11 manquait la chose principale : le chiffre du Roi, sculpté sur le milieu du blason, qui était le centre de la décoration du trophée qui couronnait le motif d'architecture où était placé le trône.
C'était le matin, une heure avant l’entrée du Roi dans l'Église.
I s'agissait de trouver quelqu'un d'assez léger et dont la tête fût assez solide pour n'avoir pas le vertige.
Personne ne se présentant, je m'offris. Deux gaillards solides montèrent avec moi sur le pont volant suspendu au milieu de la nef, un simple madrier placé sur des cordes attachées aux colonnettes de la galerie.
Il s'agissait d’accrocher à sa place un grand ovale de six pieds, qui était le blason où se trouvait sculpté en relief le chiffre du Roi, et très-saillant, et cela pendant que les ouvriers me tenaient en Pair. Le coup manqué, l’ovale se renversait sur nous trois, et nous étions précipités dans le vide.
A ce moment tout travail avait cessé, un silence
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 29 complet régnait dans la cathédrale. Réunissant tout ce que javais de forces en ce moment suprême, par un mouvement heureux je réussis à accrocher du premier coup le fameux blason.
Tous les spectateurs qui suivaient d’un œil inquiet celte délicate et dangereuse opération respirèrent plus librement. Les marteaux des menuisiers el tapissiers sc remirent à l'œuvre et firent entendre des coups de plus en plus pressés.
Car l'heure était venue, les invités prenaient leurs places dans les tribunes, le Roï allait paraître.
Charles X parut, en effet, en costume de satin blanc, très-collant, coiffé de la toque noire ornée d’une plume blanche, et parfaitement ridicule.
Je compris, une fois de plus, que la nature dans sa simplicité est plus forte et plus belle que le factice etque la fantaisie de commande.
L'intérieur de Péglise avait été transformé par des décorations extravagantes. Des milliers de bougies, brillant dans des lustres de cristal, des peintures décoralives excellentes, la toilette éclatante des dames du faubourg Saint-Germain, les flots de dentelle qu’elles élalaient et leurs diamants de famille, tout cela formait un spectacle éblouissant; ajoutez à cela la richesse des habits sacerdotaux, les uniformes brodés d’or, les plaques, les grands cordons, les décorations innombrables.
A midi précis, la porte principale de l'Église fut ouverte au peuple, qui s’y précipita en se ruant sur ceux qui lui jelaient de petites pièces de monnaie d'argent. La tradition le voulait ainsi.
Mais toute cette pompe ne valait pas un simple rayon de soleil, qui, brillant à travers les vitraux, éclaira splendidement la vieille basilique, surtout au moment où la grande porte fut ouverte au public.
Le lendemain, avant de rentrer à Paris, je visitai les caves royales en compagnie du tonnelier en chef, chez qui je logeais à Reims. Il me fit un panier de douze bouteilles de champagne préparé à mon intention, que Je portai à mon maître, M. Dupaty, qui venait d’épouser une fort belle personne de vingt ans à l’âge de cinquante-deux ans, six mois avant sa mort.
Pendant mon séjour de deux mois à Reims, l'atelier Dupaly s'était décidé à prendre le modèle vivant. C'était la première fois que je voyais la nature d'aussi près, car à l'École des Beaux-Arts le modèle était toujours placé, soit on plâtre, soit le modèle vivant, à une assez orande distance des élèves.
Pour exciter l’émulation, on décida qu’à la fin de la semaine des places seraient données à chaque élève en raison du mérite de son étude.
M. Dupaty avait un grand faible pour M. Simart, pensionnaire de la ville de Troyes, à qui je rendais justice, mais dont je n’approuvais pas la manière de faire. Il travaillait surtout à sa figure quand le modèle avait quitté la table; moi, au contraire, je comprenais qu’il fallait s'appliquer à bien copier, le modèle étant présent.
Le samedi venu, M. Dupaty donna la première place à Simart et la seconde à moi, à ma grande surprise.
Ce qui m’étonna plus que tous les autres élèves, c’est que M. Dupaty fit passer mon étude dans son atelier parieulier, et qu'il mourut au moment où il modelait,
de grandeur naturelle, une figure dans la même pose et d'après le même modèle qui avait servi à l'atelier des élèves ; ce qui prouve une fois de plus que le vrai, le naïf, sera toujours préférable au chic, au faux, puisqu'il s'impose même aux maîtres par les élèves.
Nous étions plusieurs à l’atelier Dupaty qui avions le courage de gagner par des travaux industriels les frais de nos études d’art et de faire à nos estomacs une œuerre dont les effets se firent sentir toute notre vie. Mais je suis convaincu que ceux qui,comme moi, soutenaient cette lutte, avaient le cœur plus haut et plus digne de comprendre les grands côtés de l’art que ceux qui vivaient d’une pension le plus souvent mendiée par leurs parents.
En 4824, à l'atelier de M. Dupaty, je vis débarquer M. Ingres, rapportant d'Italie son fameux tableau du Vœu de Louis XITI, qui lui ouvrit les portes de l'Institut. Il avait peint ce tableau à Florence, dans latelier de son ami Bartolini, le sculpteur.
Lorsque ces deux grands artistes étaient élèves de l'École des Beaux-Arts, et mettant au concours du grand prix de Rome, les deux amis avaient entre eux des entretiens comme celui-c1 :
€ Oh !'toi, Ingres, tu esle premier peintre du siècle, disait Bartolini.
— Toi, tu es le premier sculpteur, » disait Ingres.
Parmi les habitués de latelier Dupaty, il y avait M. de Forbin et plus souvent encore M. Broc, ancien élève de David, qui est mort de misère et de la métaphysique de Part. Le vieux Broc nous donnait la comédie à
| SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 33 nous gamins, qui admirions les peintures de Gros, même lorsque nous l’entendions dire à notre maitre: « Ce pathos de Gros! » avez-vous vu sa coupole du Panthéon qui l’a fait baron.
Je retrouvai aussi, à l'atelier Dupaty, mon ancien professeur, M. Péron. Nous répétämes tous en chœur le calembour de Carle Vernet sur lacoupole du Panthéon : « c’est plus Gros que nature. »
M. Cortot, successeur de M. Dupaty, notre maître qui mourut en 1825, ne m'inspirant aucune sympathie, je me contentai de travailler dans ma chambre, en suivant l'École des Beaux-Arts sans professeur.
Je me risquai à modeler, d’après une peinture de Dulac, le buste d’une dame Chasles et qui mourut laissant M. Chasles, notaire, veuf inconsolable de cette perte. Je réussis bien au delà de mes espérances dans l'essai de mon premier buste.
Je me vois encore pataugeant dans la boue, Peau olacée et noire d’un dégel et la neige fondue et les ruisseaux qu’il fallait sauter en serrant sur ma poitrine, la veille du premier de l'an, le billet de banque de cinq cents francs que venait de me remettre M. Chasles en payement du buste de sa chère et défunte épouse.
Je plaçai 300 francs à la Caisse d'épargne, pour peu de temps, il est vrai, car c'était pour faire face aux exisences de mes études.
Ayant copié une assez Jolie tête d'enfant, étude de Dulac, j'essayai de peindre d’aprèsnature, et ce premier essai fut le portrait de ma blanchisseuse, qui était jeune, mais pas Jolie du tout, cela pour lui payer sa note, se
montant à 10 ou 13 francs. Cette peinture, naïvement faite, me fit proclamer coloriste par notre ami Gérard Séguin et toute la colonie d'artistes du n° 40 de la rue du Four.
Sans m'en douter, Je me trouvais dans la légion des romantiques admirant Ingres, Prud’hon, Gros, Eugène Delacroix, et surtout Géricault, dont une vente à l'hôtel Bullion venait de révéler le génie vigoureux et le tempérament puissant. Lui seul a su faire vivre et faire agir les chevaux dans toutes leurs allures, chose tout à fait nouvelle.
Vers cette époque, j'assistai à l'enterrement du professeur Girodet, le peintre d’Eñdymion, du Déluge et d'A tala. Je fus très-ému de voir Gros réfuter devant la fosse béante de son camarade les calomnies répandues pour les diviser du vivant de Girodet. Il fut sublime de uaiveté et de génie.
Quand Gros, s’'embrouillant dans ses sanglots, s’écria : « Je ne sais pas parler. » « Vous savez peindre, » répondit la foule des artistes présents.
Se conformant à l’usage qui existait à cette époque, de faire des libations pour honorer les morts, les élèves des Beaux-Arts et quelques autres artistes se rendirent chez le restaurateur Morel, rue des Amandiers, et chantèrent des hymnes bachiques en buvant leur petit vin bleu et mangeant du pain avec du fromage de Brie.
Le soir, avant neuf heures, j'étais rentré dans ma chambrette, tout fier et tout heureux d’avoir compté parmi les vrais artistes.
Un petit modèle en cire d'Un jeune Grec moderne
mourant sur les ruines de l’ancienne Grèce, que je vendis 100 francs à un fabricant de bronze, me valut la visite de M. Pradier. Je l’aidais alors à réparer un modèle en plâtre de son excellente statue commandée par la ville pour la façade de la Bourse de Paris. Tant qu'il s’agit des ornements de certaines grappes de raisin, j'osai toucher à l’œuvre du maître, prenant mon courage à deux mains; mais quand il fallut réparer le hu et les plis de draperies merveilleusement modelées par lui, le cœur me manqua et je n’osai pas continuer. Alors Pradier m’encouragea en prenant et maniant l'outil avec sa merveilleuse facilité.
Pour lui prouver combien j'étais enthousiaste de son beau talent je ne signai plus, dans les concours de l'École, que comme élève de Pradier, Cela me coûta cher, comme on le verra tout à l'heure. En agissant ainsi J'avais blessé M. Bosio et M. Cortot, et bien plus encore tons les professeurs, gens à l'esprit étroit et mesquin, qui tous étaient membres de l’Institut ; et Pradier, en 1825, n’était ni professeur de l’École, ni membre de lIustitut, honneurs qu’il n’obtint qu’en 1898.